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231. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 3 avril 1762.



Sire,

Votre dernière lettre, dans laquelle vous me faites la grâce de m'apprendre que vous n'avez plus de fièvre, a achevé de me tranquilliser; car, Catt étant allé à Wittenberg pour voir son parent, je ne savais ce que c'était que cette fièvre, et il me venait sans cesse les idées les plus tristes en pensant à celles qui avaient régné à Breslau l'hiver que j'y étais.341-a Heureusement le comte de Hordt, qui partit deux jours après la lettre que vous m'aviez fait l'honneur de m'écrire, dit ici que vous n'aviez eu qu'une fièvre de rhume. Ce fut le comte de Reuss qui me donna cette bonne nouvelle, et vint exprès chez moi. Je l'aimais beaucoup auparavant, parce que c'est un bon et excellent citoyen, qui vous est dévoué de cœur et d'âme; mais je l'aime encore davantage aujourd'hui, et, s'il m'avait donné cent mille écus, il ne m'aurait pas fait le quart du plaisir qu'il me fit.

Voilà la Martinique prise. Outre les avantages inestimables de cette conquête, les suites en sont des plus utiles : trente-quatre vaisseaux de guerre qui se trouvent tout à coup en état d'agir contre les Espagnols, et une armée de seize mille hommes de troupes réglées, ce qui vaut une armée de quatre-vingt mille en Europe. Outre ce premier avantage, en voici un second aussi considérable. Un tremblement de terre vient de détruire une partie de Carthagène en Amérique; les remparts et les fortifications sont presque tout à bas, et les deux forts de Sainte-Marguerite, qui défendaient l'entrée du port, entièrement détruits. Il n'y a rien de plus certain que cette nouvelle; le détail de ce désastre est dans toutes les gazettes. Voilà le Pondichéry et le Cap-Breton des Espagnols détruit, sans qu'il en ait coûté la moindre peine aux Anglais.

Je ne vois ni noir, ni blanc. Je ne vois pas noir, parce que nous avons tous nos derrières libres, que nous pouvons employer, cette campagne, contre les Autrichiens l'armée que nous avions <306>contre les Russes et le corps que nous opposions aux Suédois; car, d'ailleurs, vous aurez pu vous apercevoir par mes lettres que je n'ai jamais fait que très-peu de fond sur les gens que j'ai fréquentés avec M. d'Andrezel; ainsi, n'ayant jamais fondé sur eux la moindre espérance, ils n'entrent pour rien dans ma façon de penser. Je ne vois pas entièrement blanc, parce que je sais que la plus grande prudence d'un général peut être rendue inutile par la bêtise ou par la lâcheté des subalternes; et malheureusement je n'ai que trop d'exemples de cette vérité. Mais j'espère en vos lumières, en vos talents supérieurs, et vous suppléerez à ce qui pourrait manquer. Vous me direz : Si le prince Ferdinand était battu? - Pourquoi le sera-t-il, puisqu'il a toujours battu ses ennemis jusqu'à présent? - Mais si le prince Henri avait quelque désavantage? - Pourquoi, étant plus fort qu'il n'a jamais été, n'agira-t-il pas aussi bien qu'il a fait jusqu'à présent? - Mais enfin, si l'empereur de Russie venait à mourir? - Pourquoi mourra-t-il? Il est jeune, il se porte bien, et nous ne sommes plus dans le siècle de la Médicis. - Mais si moi, roi de Prusse, j'étais battu? - Si cela arrive jamais, je consens que l'on me coupe la tête. J'ai l'honneur, etc.


341-a Voyez, t. IV. p. 206.