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161. AU MÊME.

Meissen, 21 mars 1761.

Il faut, mon cher marquis, que je prenne congé de vous. Le terme de notre tranquillité est près d'expirer, et nous sommes à la veille de grandes aventures. Je subis mon sort, puisqu'il est tel. Ce qui me donne cependant quelque espérance, c'est que les Anglais ont accepté la suspension d'armes que la France leur a offerte, et qu'incessamment un ministre de France va passer à Londres pour y traiter de la paix. Cela me fait espérer que la campagne que nous commencerons ne traînera pas jusqu'au mois de décembre, et que ces deux grandes puissances d'accord mettront le holà parmi les autres. Écrivez-moi toujours, de quelque côté que je porte mes pas. Mais, quand vous aurez à craindre que vos lettres soient interceptées, ne me parlez que de littérature, ce qui ne peut faire du tort à personne. Mon frère vient d'arriver. Je l'ai trouvé fort bien, et pas du tout affaibli; mais il est étonné de n'avoir plus vingt ans, et vous savez que force est à nous de renoncer à cette prétention. Si vous voulez savoir ce que je fais ici, je vous le dirai en deux mots : j'étudie ma campagne, et j'étudie mes livres. Hier cependant les fabricants de porcelaine m'ont donné une sérénade. Il y a parmi eux une bande qui joue joliment des instruments. Je fais mille vœux pour vous, mon cher marquis, pour toute la ville de Berlin et pour tous mes compatriotes qui sont honnêtes gens, en vous priant de ne pas oublier un chevalier errant qui est votre vieil ami.