<276>de votre cour que je plains, qui sont fascinés au point de ne pouvoir distinguer des sujets utiles et dignes d'être employés, de ceux qui ne jouissent des priviléges de la fortune que par l'aveugle caprice de la faveur. Comment est-il bien possible, soit dit sans vous flatter, qu'une personne d'autant de mérite, d'esprit et de savoir que vous, soit négligée, et même oubliée? Et quelle idée se peut-on faire d'une cour où des Suhm ne sont pas recherchés? En vous estimant, je fais mon plus grand éloge, car il faut aimer la vertu et le beau pour l'estimer.

Si je vaux, c'est par là que je vaux quelque chose.a

Mais de quoi peut-il vous servir de vous voir appuyé de mon suffrage et de mes vœux impuissants? Ce sont des consolations qui ne mènent à aucune réalité. Il est bien certain que nous ne sommes pas les artisans de notre fortune; si cela était, chaque homme serait heureux. Mais, en revanche, c'est une consolation pour nous que le sort, par une loi immuable, amène sans cesse des changements. Le ciel n'est pas toujours serein; des frimas continuels ne couvrent pas la surface de nos champs. Prenons donc, mon cher Diaphane, le temps comme il vient, et pensons qu'il faut nécessairement fournir notre carrière. Il ne dépend pas de nous de reculer dans notre chemin, et le profit le plus essentiel que nous puissions retirer de la philosophie est de nous faire un calus pour toutes les choses extérieures, et de chercher le vrai repos et la tranquillité en nous-mêmes. Mais qu'il est facile, mon cher Diaphane, de donner ce précepte, et qu'il est difficile de le suivre! Je sens qu'un cœur rongé de chagrin, dans l'amertume de sa douleur, est peu flexible aux remontrances de la morale. Loin de condamner votre juste déplaisir, je l'approuve, d'autant plus qu'il est fondé sur la chanté chrétienne, qui nous inspire de la tristesse en voyant les imperfections de notre prochain. Or, avoir peu de connaissance de la vertu est une grande imperfection; c'est pourquoi, la trouvant dans votre maître, elle doit naturellement produire cet effet dans votre âme. Vous ne pouviez me donner une marque plus certaine de votre sincérité et de votre amitié qu'en m'ouvrant votre cœur, et en me faisant


a Voyez la Henriade, chant II. v. 109-112.