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ŒUVRES DE FRÉDÉRIC LE GRAND TOME XXV.

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ŒUVRES DE FRÉDÉRIC LE GRAND TOME XXV. BERLIN IMPRIMERIE ROYALE (R. DECKER) MDCCCLIV

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CORRESPONDANCE DE FRÉDERIC II ROI DE PRUSSE TOME X. BERLIN IMPRIMERIE ROYALE (R. DECKER) MDCCCLIV

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CORRESPONDANCE TOME X.

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AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.

Ce volume clôt la correspondance du Roi avec ses amis, formant un total de deux mille neuf cent vingt-trois lettres, dont mille huit cents de Frédéric. Il va jusqu'au 16 juin 1786, et renferme, outre la seconde partie de la correspondance avec d'Alembert, six correspondances suivies et un certain nombre de lettres isolées, plus un Supplément, en tout trois cent cinquante-neuf lettres, dont deux cent neuf du Roi.

I. CORRESPONDANCE DE FREDERIC AVEC D'ALEMBERT. (1746 - 30 septembre 1783.) Seconde partie. (6 janvier 1775 - 30 septembre 1783.)

Cette suite de la correspondance de Frédéric avec d'Alembert contient cent vingt-quatre lettres, parmi lesquelles il y en a cinquante-neuf de Frédéric. Quant aux autres détails relatifs à l'histoire de cette dernière des grandes correspondances du Roi avec ses amis, nous renvoyons le lecteur à l'Avertissement du précédent volume, article X.

<II>

II. LETTRE DE FRÉDÉRIC A GARVE. (Novembre 1783.)

Nous tirons cette lettre de l'ouvrage connu sous le titre de : Briefwechsel zwischen Christian Garve und Georg Joachim Zollikofer. Breslau, 1804, p. 328, où elle est insérée dans la lettre de Garve, du 17 décembre 1783. Frédéric, grand admirateur de Cicéron, dit, t. VII, p. 70 et 128, que les Offices sont le meilleur ouvrage de morale qu'on ait écrit et qu'on puisse écrire, et il avait chargé Garve de les traduire en allemand, comme on peut le voir par la correspondance citée ci-dessus, p. 256.

Le professeur Chrétien Garve, né à Breslau le 7 janvier 1742, y mourut le 1er décembre 1798.

III. LETTRE DE FRÉDÉRIC AU COMTE DE LAMBERG. (26 février 1784.)

Maximilien-Joseph comte de Lamberg, chambellan de l'Empereur, né à Brünn le 22 novembre 1730, mort à Cremsier le 23 juin 1792, est auteur de plusieurs ouvrages français, tels que le Mémorial d'un mondain, les Fragments, les Époques raisonnées sur la vie d'Albert de Haller, le Canot, etc.

Le baron de Retzer dit, dans la préface de son édition des œuvres de M. d'Ayrenhoff (Des Herrn Cornelius von Ayrenhoff sämmtliche Werke. Wien, 1814, t. I, p. 5), que le comte de Lamberg avait eu le bonheur d'être en correspondance familière avec Frédéric. De toutes les lettres qu'ils ont pu échanger, nous ne connaissons que celle du Roi, du 26 février 1784, que nous avons trouvée dans les Œuvres d'Ayrenhoff, t. I, p. 5 et 6, et que nous reproduisons dans ce volume.

Le 2 janvier 1775, Frédéric remercie le comte de Hoditz « de la petite pièce de la plume du comte de Lamberg » qu'il lui avait envoyée (voyez t. XX, p. 272); nous présumons qu'il veut parler du Mémorial d'un mondain, que nous avons cité t. XIV, p. XVI, et t. XVIII, p. VIII.

<III>

IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE CHEVALIER DE CHASOT. (30 janvier 1755 - 12 avril 1784.)

Isaac-François-Egmont de Chasot était né en Normandie; l'année de sa naissance est inconnue; sa mère vivait à Caen en 1745. On a prétendu qu'il avait fait connaissance avec Frédéric pendant la campagne de 1734; mais il est impossible que le Prince royal se soit mis en relation avec lui au milieu de l'armée française, comme le disent quelques auteurs,III-a car Frédéric n'obtint pas de son père la permission qu'il lui demanda, après la campagne de Philippsbourg, d'aller voir les troupes françaises, et ce ne fut qu'en 1740, après son avénement, qu'il se rendit à Strasbourg dans ce but. S'il les avait vues plus tôt, il n'aurait pu écrire à Jordan, le 24 septembre 1740 : « Tu me trouveras bien bavard à mon retour; mais souviens-toi que j'ai vu deux choses qui m'ont toujours beaucoup tenu à cœur, savoir : Voltaire, et des troupes françaises. »III-b Il dit d'ailleurs expressément dans la Description poétique d'un voyage à Strasbourg, t. XIV, p. 184 : « Là (à Strasbourg) je vis enfin ces Français, etc. » Il est probable que Frédéric fit la connaissance de M. de Chasot à la cour de Mecklenbourg, quelque temps après la campagne de 1734. Cet officier fut dès lors un des hôtes les plus assidus et les plus intimes de Rheinsberg, où il partagea les études et les plaisirs de son auguste ami.III-c

A son entrée au service militaire, M. de Chasot fut nommé, le 2 mai 1741, capitaine et chef d'escadron au régiment de dragons du margrave de Baireuth, no 5, et il devint major le 9 juillet 1743. Il se distingua si honorablement dans la seconde guerre de Silésie, que le Roi ajouta à ses armoiries sur le tout un écu d'argent à l'aigle de sable, et aux cimiers deux drapeaux portant les lettres HF <IV>et le chiffre 66, allusion aux soixante-six drapeaux que le régiment de Baireuth avait pris à la journée de Hohenfriedeberg. Dans son rapport officiel sur cette victoire, Frédéric s'exprime en ces termes : « Action inouïe dans l'histoire, et dont le succès est dû aux généraux Gessler et Schmettau, au colonel Schwerin et au brave major Chasot, dont la valeur et la conduite se sont fait connaître dans trois batailles également. »IV-a Voici enfin ce qu'il écrivit à la mère du major, en lui envoyant une tabatière de grand prix : « Il y a longtemps que vous avez des droits sur mon attention par les services que m'a rendus M. votre fils. La mère d'un officier aussi brave et aussi universellement estimable ne peut attendre de ma part que les témoignages d'une véritable bienveillance, etc. »IV-b

Le 14 janvier 1746, M. de Chasot eut le malheur de blesser mortellement en duel son camarade le major Henri de Bronikowski.IV-c Après avoir subi sa peine à la forteresse de Spandow,IV-d il rentra au régiment, au mois de juin de la même année.

Frédéric ne se servit pas seulement des talents militaires de cet officier. L'Instruction pour le major de Chasot, faite à Potsdam, le 11 avril 1750, et conservée aux Archives de l'État (F. 92. Zz), renferme le passage suivant : « Le major de Chasot doit sonder les cours de Strélitz et de Schwerin, pour savoir si elles ne seraient pas dans la disposition d'entretenir un corps de troupes contre des subsides que le Roi leur payerait. » Les deux cours étaient également disposées à entrer dans les vues de Frédéric, qui pourtant, à ce qu'il parait, ne se réalisèrent pas.

Le 15 septembre 1750, M. de Chasot fut nommé lieutenant-colonel, et le 17 février 1752, il obtint sa démission, qu'il avait demandée. Il devint plus tard commandant de Lübeck, avec le grade de lieutenant-général danois. Le 17 juillet 1760, il épousa Camilla Torelli, fille d'un peintre italien. Elle était catholique comme lui, et lui donna deux fils, dont il est parlé dans la correspondance, Fré<V>déric-Ulric, né le 8 juin 1761, et Louis-Frédéric-Adolphe, né le 10 octobre 1763. tous les deux nés à Lübeck, baptisés et élevés dans la religion luthérienne. Le second servit d'abord avec distinction dans l'armée prussienne. Nommé major le 16 novembre 1805, et commandant de Berlin le 12 novembre 1808, il obtint, le 28 août de l'année suivante, la permission de prendre du service à l'étranger. Le 31 décembre 1812 (vieux style), il mourut, colonel russe, à Pleskow, au bord du lac Peipus. Frédéric-Guillaume III lui avait donné le titre de comte le 6 juillet 1798. Les deux fils du général de Chasol avaient déjà servi dans l'armée française, lorsque Frédéric, cédant aux instances réitérées de leur père, les plaça dans sa cavalerie.

Le général de Chasot vint deux fois rendre ses hommages au Roi; il séjourna auprès de lui au mois de décembre 1779, et du 23 janvier au 14 avril 1784. Il fut inhumé à Lübeck le 30 août 1797; le jour de sa mort est inconnu.

Il existe plusieurs portraits de Chasot au château de Berlin; il figure aussi dans le grand tableau qui représente Frédéric retournant à Sans-Souci avec ses généraux, après les manœuvres de Potsdam, peint par Cunningham et gravé par Clemens.

Notre édition renferme deux poésies que Frédéric adressa dans sa jeunesse à cet ami : L'Épître à Chasot, Sur la modération dans l'amour, t. X, p. 217, et l'Épître, t. XIV, p. 69.

Les originaux des dix lettres du Roi que nous présentons au lecteur appartiennent à la veuve du général-major baron Charles-Frédéric de Reitzenstein, née comtesse de Chasot, demeurant à Schönebeck sur l'Elbe, qui a bien voulu nous permettre d'en prendre copie. Ces dix lettres sont de la main d'un secrétaire, excepté la signature et les cinq post-scriptum; celui du 31 octobre 1779 a été écrit de la main gauche, au crayon, parce que le Roi avait la goutte à la main droite. Les deux lettres du chevalier de Chasot sont copiées sur les originaux conservés aux Archives de l'État, à Berlin (F. 92. Zz).

<VI>

V. LETTRES DE FRÉDÉRIC A M. F.-C. ACHARD. (1er octobre 1770 - 29 juin 1784.)

François-Charles Achard naquit à Berlin le 28 avril 1754, et mourut à sa campagne de Cunern en Silésie, le 20 avril 1821. En 1782, Frédéric l'avait nommé directeur de la classe de physique de l'Académie des sciences, à la place de Marggraf.VI-a

Nous devons à M. le conseiller intime Mitscherlich les trois lettres de Frédéric à M. Achard que nous présentons au lecteur.

VI. CORRESPONDANCE DE FREDERIC AVEC LE COMTE CHARLES-GUILLAUME FINCK DE FINCKENSTEIN. (3 août 1759 - 28 mai 1780.)

Charles-Guillaume comte Finck de Finckenstein, fils du feld-maréchal de ce nom, qui avait été le gouverneur de Frédéric, naquit à Berlin le 11 février 1714. Nous avons raconté, tome III, p. 17, la rapide carrière diplomatique de cet ami de jeunesse du Roi, qui l'honorait d'une estime et d'une amitié particulières, et qui, en l'envoyant comme ministre plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg, lui conféra le titre de ministre d'État le 25 février 1747. A cette occasion, le monarque écrivit au comte de Podewils, son premier ministre de Cabinet :VI-b « Finck a du mérite, et ses talents prématurés m'empêchent de lui refuser un caractère prématuré pour son âge. Dites-lui qu'il soit ministre, puisqu'il en est digne, et qu'il continue à me servir comme il a fait jusqu'à présent. »

Après la mort du baron de Mardefeld, le Roi nomma le comte de Finckenstein second ministre de Cabinet, le 4 juin 1749, et après celle du comte de Podewils, arrivée le 29 juillet 1760, il lui confia tout le département des affaires étran<VII>gères. En 1763, le comte de Finckenstein devint premier ministre du même département.

Le 21 mai 1762, après l'heureux rapprochement qui s'était opéré entre les cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg,VII-a Frédéric décora son ministre des affaires étrangères de l'ordre de l'Aigle noir; en 1778 enfin, il le choisit avec son collègue M. de Hertzberg pour le représenter dans les négociations qui eurent lieu au couvent de Braunau.VII-b Le comte de Finckenstein mourut le 3 janvier 1800.

De même que le ministre d'État comte de Podewils l'avait fait auparavant pour les Mémoires de Brandebourg et pour l'Histoire de mon temps, le comte de Finckenstein fournit aussi à Frédéric, du mois de mai au mois de novembre 1763. de nombreux matériaux tirés des Archives, tant pour la partie militaire que pour la partie politique et diplomatique de l'Histoire de la guerre de sept ans, comme on peut le voir par les lettres 7-11 de notre collection.

Les dix-neuf lettres que nous présentons au lecteur proviennent de diverses sources : nous avons trouvé les numéros 1-5 et 7-12 aux Archives du Cabinet (Caisse 351, B; Caisse 352, D; F. 148, D; et Caisse 332, C); le numéro 6 est la copie d'un autographe de la Bibliothèque royale; les numéros 13 et 14 sont un présent fait à l'Editeur par les archives de Madlitz, terre de la famille des comtes de Finckenstein;VII-c les numéros 15-17 sont tirés du journal de M. de Woltmann, Geschichte und Politik, Berlin, 1801, in-8, t. III, p. 383 et 384; le numéro 18 est extrait de l'ouvrage de J.-D.-E. Preuss, Friedrich der Grosse, eine Lebensgeschichte, t. I, p. 450; enfin, le numéro 19 est tiré de l'ouvrage de MM. Klaproth et Cosmar, Der Wirklich Geheime Staats-Rath, p. 430 et 431.

Nous ajoutons à cette correspondance un Appendice fort intéressant, L'Instruction secrète pour le comte de Finck, disposition testamentaire écrite par Frédéric à Berlin, le 10 janvier 1757. L'autographe de cet inestimable monument de la sagesse, de l'héroïsme et du patriotisme d'un grand roi est conservé aux Archives de l'État (Archiv-Cabinet, 347. D). Cette pièce, composée de trois pages in-quarto, est très-soigneusement écrite sur du papier à tranche dorée. Nous en donnons deux textes, l'un imprimé selon nos principes, l'autre exactement copié sur l'autographe. L'Instruction secrète pour le comte de Finck date du temps qui s'écoula<VIII> entre la capitulation des Saxons à Pirna et la grande victoire de Prague. Depuis la bataille de Varsovie, en 1656, jusqu'à cette époque, c'est-à-dire pendant un siècle entier, les guerres de nos monarques n'avaient été qu'une suite de triomphes. L'Instruction du 10 janvier 1757 prévoit la possibilité d'événements tels que les journées de Kolin, de Hochkirch et de Kunersdorf.

Frédéric écrit au prince Henri son frère, de Breslau. 14 janvier 1758 : « J'ai ici le comte Finck, KnyphausenVIII-a et d'Argens;VIII-b je suis aise de pouvoir jouir, du moins pendant quelque temps, d'une société douce, pour perdre ce que cette terrible campagne pouvait avoir répandu de sauvage dans les mœurs. »

L'Épître XVI, La vertu préférable à l'esprit (t. X, p. 209), est adressée à Finck.

On voit, par ce qui précède, que personne n'était plus digne que cet homme d'État de représenter le ministère des affaires étrangères sur le grand monument de Frédéric, exécuté par Chrétien Rauch.

On trouve une biographie du comte de Finckenstein dans Karl Ludwig v. Woltmann's sämmtliche Werke, Berlin, 1827, cinquième livraison, t. II, p. 113 à 146.

VII. CORRESPONDANCE DE FREDERIC AVEC MIRABEAU. (22 janvier - 15 avril 1786.)

Honoré-Gabriel Riquetti, comte de Mirabeau, né le 9 mars 1745, mort le 2 avril 1791, vint à Berlin pour la première fois le 19 janvier 1786, et s'y rendit de nouveau au mois de mai de la même année. A la suite de ces deux voyages, il publia, en 1788, son ouvrage, De la monarchie prussienne sous Frédéric le Grand, en sept volumes in-8, et en 1789 (sous le voile de l'anonyme), son Histoire secrète de la cour de Berlin, ou Correspondance d'un voyageur français, depuis le 5 juillet 1786 jusqu'au 19 janvier 1787, ouvrage posthume, en deux volumes.

Frédéric s'exprime ainsi dans sa lettre au prince Henri son frère, du 25 jan<IX>vier 1780 : « Nous avons ici un M. Mirabeau, que je ne connais point; il viendra aujourd'hui chez moi. Autant que j'en peux juger, c'est un de ces efféminés satiriques qui écrivent pour et contre tout le monde. On dit que cet homme va chercher un asile en Russie, d'où il pourra publier ses sarcasmes impunément contre sa patrie. »IX-a

Nous avons tiré les trois lettres de Frédéric à Mirabeau, et celle du Roi au comte de Goertz qui y est jointe, des Mémoires biographiques, littéraires et politiques de Mirabeau, écrits par lui-même, par son père, son oncle et son fils adoptif, Paris, Adolphe Guyot, libraire, 1834, t. IV, p. 288-292, et 296. Quant aux quatre lettres de Mirabeau, nous les avons exactement copiées sur les originaux conservés aux Archives de l'État (F. 18. Qq), à Berlin.

VIII. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE BARON DE GRIMM. (20 août 1770-12 mai 1786.)

Frédéric-Melchior baron de Grimm, fils d'un pasteur, naquit à Ratisbonne le 26 décembre 1723.IX-b Il accompagna à Paris, en qualité de gouverneur, les enfants du comte de Schomberg, et, quoiqu'il y acceptât diverses fonctions, il resta toujours fidèle au culte de la science et à l'amitié des hommes de lettres les plus distingués de la France. La révolution le décida à se retirer dans sa patrie. Il mourut à Gotha le 19 décembre 1807.

Les chanteurs italiens étant arrivés à Paris, Grimm se déclara hautement pour les Bouffonistes, et écrivit, en 1753, le Petit prophète de Böhmischbroda contre le parti de la capitale, celui des Lullistes, qui défendait la musique française. Cette brochure piquante est souvent citée dans les lettres de Frédéric.IX-c

<X>On voit par les lettres de ce prince à la duchesse de Saxe-Gotha, du 26 mai 1763, du 17 et du 26 février 1766, que Grimm profita de son séjour à Paris pour entrer en relation avec lui, et qu'il était déjà son correspondant littéraire du vivant de Thieriot.X-a

Le baron de Grimm vint à Berlin au mois de septembre 1769,X-b au mois de mai 1773,X-c au mois de juillet 1776, et au mois de septembre 1777;X-d il fut toujours bien accueilli par Frédéric, qui l'estimait et qui aimait sa conversation.

La correspondance que nous présentons au lecteur se compose de vingt-sept lettres, savoir, dix du Roi et dix-sept du baron de Grimm. La première lettre de celui-ci, du 20 août 1770, encore inédite, se trouve en original aux Archives royales; la réponse de Frédéric, du 26 septembre 1770, a toujours passé pour une lettre adressée à Voltaire, et c'est pour cela qu'elle se trouve dans les éditions les plus renommées de la correspondance du Roi avec ce dernier,X-e Nous imprimons cette lettre d'après une copie que nous devons aux Archives de Darmstadt, ainsi que la copie de la lettre inédite de Frédéric, du 10 novembre 1772. Nous avons tiré les huit autres lettres de Frédéric des Œuvres posthumes, Berlin, 1788, t. XII, p. 82-90, et treize des lettres de Grimm du Supplément aux Œuvres posthumes, t. III, p. 159-194. Les trois lettres de Grimm, du 22 septembre 1783, du 23 juin et du 19 novembre 1784, ont été copiées sur les autographes conservés aux Archives de l'État.

Le Roi écrit à Voltaire, le 13 (15) décembre 1775 : « J'ai reçu une lettre de Grimm, qui vous a vu. » Cette lettre est perdue, et ce n'est peut-être pas la seule.

<XI>

IX. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE MARQUIS DE CONDORCET. (22 décembre 1783-1786.)

Marie-Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet, né en Picardie le 17 septembre 1743, et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Paris, remporta, le 4 juin 1778, le prix du concours ouvert par l'Académie de Berlin sur la théorie des comètes. Plus tard, il fut élu membre de ce corps, et son élection fut approuvée par le roi Frédéric-Guillaume II, le 21 novembre 1786. Mais, à cause de ses discours politiques, il fut rayé du tableau sur un ordre de Cabinet du 20 janvier 1793. Proscrit avec les Girondins. Condorcet, arrêté à Bourg-la-Reine, s'empoisonna dans la nuit du 7 au 8 avril 1794.

Nous tirons la correspondance de Frédéric avec ce savant, à une seule lettre près, des Œuvres posthumes de Frédéric II, A Berlin, 1788, savoir, les neuf lettres du Roi du douzième volume, p. 71-82, et les huit lettres du marquis de Condorcet du quinzième volume, p. 261-284. Le numéro 18 est copié sur l'autographe de Condorcet, conservé aux Archives de l'État (F. 18. Oo).

X. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE CHEVALIER DE ZIMMERMANN. (6 - 16 juin 1786.)

Jean-George de Zimmermann, né à Brugg en Argovie le 8 décembre 1728, médecin ordinaire du roi d'Angleterre, et demeurant à Hanovre, y mourut le 7 octobre 1795. Nous tirons les deux lettres de Frédéric à ce célèbre médecin et la réponse de celui-ci de l'ouvrage : Über Friedrich den Grossen und meine Unterredungen mit Ihm kurz vor seinem Tode. Von dem Ritter von Zimmermann, Leipzig, 1788, petit in-8, p. 9, 12 et 13.

<XII>Le médecin hanovrien ayant voulu se faire valoir auprès de la duchesse douairière Charlotte de Brunswic, Frédéric écrivit à celle princesse, le 10 août 1786, que Zimmermann lui avait été inutile.

SUPPLEMENT AUX DIX VOLUMES DE LA CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC SES AMIS.

Les douze groupes de ce Supplément se suivent selon le même principe que les dix volumes de la correspondance de Frédéric avec ses amis, c'est-à-dire, en commençant par les correspondants avec lesquels le commerce épistolaire a cessé le plus tôt.

I. CORRESPONDANCE DE FREDERIC AVEC LE COMTE DE MANTEUFFEL. (28 novembre 1735 - 7 novembre 1736.)

Après avoir donné, t. XVI, p. 115-117, une lettre de Frédéric au comte de Manteuffel, du 11 mars 1736, nous avons eu la satisfaction d'acquérir les copies d'une correspondance entre Frédéric et ce ministre, composée de dix-huit lettres du Prince royal et de vingt lettres de M. de Manteuffel, avec quelques pièces en vers et en prose qui y appartiennent, plus une lettre de Frédéric au prince d'Orange, une lettre du général de Grumbkow au comte de Manteuffel, et une lettre de celui-ci à Grumbkow. Nous n'avons réussi à trouver ni les originaux de <XIII>cette correspondance, ni ceux des pièces qui y sont annexées. Ces papiers n'existent plus dans les archives de la famille de feu le feld-maréchal comte de Seckendorff (à Meuselwitz, près d'Altenbourg), d'où nos copies ont été tirées en 1833, et les Archives impériales de Vienne ne conservent que les copies de douze lettres tirées des archives de Meuselwitz, et en très-mauvais état. Nos copies ne sont pas, il est vrai, très-exactes, et il s'y trouve plusieurs lacunes, que nous avons régulièrement indiquées par des points; mais elles ont une valeur intrinsèque considérable pour l'autobiographie de Frédéric pendant deux années où sa correspondance est fort incomplète. Plusieurs des lettres de Frédéric sont datées de Rheinsberg, mais aucune ne renferme dans notre texte le nom de Remusberg, qu'il donna de préférence à ce château, à partir du 26 août 1736.

On peut consulter, au sujet du comte de Manteuffel, le t. XVI de cette édition, p. VIII et IX, no VI, ainsi que les Mémoires de la margrave de Baireuth, Brunswic, 1810, t. I, p. 28 et suivantes, et le Journal secret du baron de Seckendorff, A Tubingue, 1811. C'est dans ce dernier ouvrage que se manifeste le plus clairement la liaison intime qui existait entre le comte de Manteuffel et le général de Grumbkow. Enfin, les Souvenirs d'un citoyen (par Formey), A Berlin, 1789, renferment, t. I, p. 39 et suivantes, quelques renseignements utiles; l'auteur prétend, page 43, que c'était une propriété du comte de Manteuffel qui avait donné à Frédéric l'idée du nom de Sans-Souci. « Ce seigneur, dit-il, avait en Poméranie une petite maison de plaisance à laquelle il avait donné le nom de Kummerfrei, dont Sans-Souci est la traduction. » Le lecteur remarquera d'ailleurs facilement une grande affinité entre cette correspondance et celles de Frédéric, soit avec M. de Grumbkow, soit avec le comte de Seckendorff, imprimées dans notre seizième volume.

II. LETTRE DE M. DUHAN DE JANDUN A FRÉDÉRIC (29 janvier 1738.)

Nous avons tiré cette lettre de la collection d'autographes des Archives de l'État (F. 18. Pp); la réponse se trouve dans notre t. XVII, p. 310, numéro 9.

<XIV>

III. LETTRE DU BARON DE LA MOTTE FOUQUÉ A FRÉDÉRIC. (11 juin 1740.)

Nous tirons cette lettre de la même source que la précédente (F. 18. Pp); la réponse se trouve t. XX, p. 127, numéro 6.

IV. LETTRE DE GRESSET A FRÉDÉRIC. (10 avril 1748.)

Cette lettre provient aussi de la collection d'autographes des Archives de l'État (F. 18. Pp); la réponse se trouve t. XX, p. 6, no 3. Voyez de plus l. c., p. I et II, no I, et p. 1-12; t. XXI, p. 204; t. XXII, p. 56; t. XXIII, p. 268; et ci-dessous, p. 439, 440, 522, 523 et 527.

V. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE COMTE DE ROTTEMBOURG. (30 octobre 1742 - 5 août 1751.)

Frédéric-Rodolphe comte de Rottembourg, proprement Rothenburg, naquit à Polnisch-Netkow près de Crossen, le 5 septembre 1710. A l'âge de dix-sept ans, il entra au service de la France, et, en 1732, il combattit en Afrique, comme volontaire, avec les Espagnols.XIV-a L'année suivante, il se convertit au catholicisme, et fit la campagne du Rhin en qualité d'aide de camp du duc de Berwick.XIV-b Rappelé par Frédéric en 1740, il fut nommé, après la bataille de Mollwitz, général-<XV>major et chef du régiment de dragons no 3, en garnison à Cüstrin. Il fut fait chevalier de l'ordre de l'Aigle noir sur le champ de bataille de Chotusitz, où il avait eu un bras cassé et des blessures à l'autre bras et à la poitrine.XV-a Au mois de février 1744, il fut chargé d'une mission diplomatique à la cour de France.XV-b Le comte de Rottembourg se signala de nouveau dans la seconde guerre de Silésie, et, le 18 mai 1745, il fut promu au grade de lieutenant-général, quoique sa santé fût déjà profondément altérée. Il mourut à Berlin le 29 décembre 1751. entre les bras de Frédéric; son corps fut déposé dans le caveau de l'église de Sainte-Hedwige. Sa femme, fille du marquis de Parabère, ne lui avait donné qu'un fils, qui mourut avant le baptême, en 1736.XV-c

Cet homme aimable, qui ne se distingua pas moins en temps de paix qu'à la guerre, était l'ami intime de Frédéric,XV-d et ce prince lui dédia, le 11 octobre 1749, son Épître IV, Sur les voyages.XV-e

Les originaux de la correspondance de Frédéric avec le comte de Rottembourg sont conservés aux Archives de l'État.XV-f Nous en avons copié quarante-cinq pièces, dont trente-sept de Frédéric et huitXV-g de Rottembourg. Le lecteur trouvera sans doute que cette correspondance a beaucoup de rapport avec les lettres écrites par le Roi à Jordan. Il règne dans ces deux correspondances un ton intime, cordial et enjoué, qui respire la jeunesse et le bonheur. En outre, les lettres adressées au comte de Rottembourg offrent souvent un grand intérêt par les affaires qui y sont traitées.

L'Appendice ajouté à cette correspondance renferme les deux lettres de Frédéric à Louis XV et à la duchesse de Châteauroux, avec les réponses; ces pièces sont tirées des Archives de l'État.

<XVI>

VI. LETTRES DE FRÉDÉRIC AU FELD-MARÉCHAL COMTE DE SCHWERIN. (10 janvier 1741 et 2 octobre 1756.)

Le feld-maréchal Kurd-Christophe comte de Schwerin, né le 26 octobre 1684 à Lowitz près d'Anclam, est souvent cité dans les Œuvres historiques de Frédéric, et chacun-sait la glorieuse part qu'il eut à la victoire de Mollwitz (t. II, p. 84). Il quitta brusquement l'armée, en Bohême, vers la fin du mois d'avril 1742 (t. XVII, p. 211); il agit de même en 1744 (t. III, p. 82), et il annonça au Roi. le 16 novembre, de Francfort-sur-l'Oder, qu'il y était arrivé le 13, après s'être éloigné de Prague le 4 pour des raisons de santé. Le 17 avril 1745, il lui écrivit de Schwerinsbourg qu'il était rétabli, et lui offrit ses services;XVI-a mais il ne fut mandé à Berlin qu'au mois de décembre 1747, après la mort de son rival le prince Léopold d'Anhalt-Dessau.XVI-b Frédéric rapporte, t. IV, p. 133, 134, 135 et 136, la mort glorieuse du feld-maréchal à la bataille de Prague, et le 28 avril 1769, il lui érigea sur la place Guillaume, à Berlin, une statueXVI-c commencée par le sculpteur Gaspard-Balthasar Adam, de Nancy, et achevée, après la mort de celui-ci, arrivée en 1761, par Sigisbert Michel, de Paris. Le corps du comte de Schwerin repose dans le caveau de son château de Wussecken, près de Schwerinsbourg, en Poméranie.

Nous devons la lettre de Frédéric au maréchal, du 10 janvier 1741, à la Bibliothèque de l'Ermitage impérial de Saint-Pétersbourg. La pièce du 2 octobre 1756 a été copiée aux Archives de l'État (F. 90. L) sur le manuscrit d'un conseiller de Cabinet, et collationnée sur l'ancienne édition citée t. IV, p. 104. Notre texte en est la première reproduction exacte.

<XVII>

VII. LETTRE DE FRÉDÉRIC AU FELD-MARÉCHAL JACQUES KEITH. (3 février 1708.)

Le feld-maréchal Keith périt à la bataille de Hochkirch, à l'âge de soixante-deux ans, en combattant à la tête du régiment de Kannacher et du peu de troupes qu'il axait ralliées pour reprendre les batteries perdues.

La lettre du 3 février 1738, tirée des Archives de l'État (F. 87. N), sert de supplément à notre vingtième Volume, p. 335.

On peut consulter au sujet de Keith notre t. IV, p. 6. 241 et 242; t. IX, p. 265; t. X, p. 226; t. XII, p. 108; et t. XV, p. II.

VIII. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LA PRINCESSE JEANNE-ÉLISABETH D'ANHALT-ZERBST. (30 décembre 1743 - 14 mars 1758.)

Jeanne-Élisabeth, fille de Chrétien-Auguste, duc de Holstein-Gottorp, naquit le 24 octobre 1712. Elle épousa Chrétien-Auguste, duc d'Anhalt-Zerbst, le 8 novembre 1727, et mourut à Paris le 30 mai 1760. Son mari, gouverneur de Stettin, et, depuis 1742, feld-maréchal prussien, était décédé le 16 mars 1747. La princesse Sophie-Auguste-Frédérique, sa fille, née à Stettin le 2 mai 1729, devint, le 1er septembre 1745, femme de Pierre, grand-duc de Russie, et, après la mort de ce prince, en 1762, impératrice de Russie sous le nom de Catherine II. Voyez t. V, p. 210 et suivantes, et ci-dessous, p. 644.

Cette correspondance se compose de six pièces, et de trois lettres de Frédéric à l'impératrice Élisabeth de Russie, annexées aux numéros 2 et 5. Nous devons les numéros 1, 2 (avec la pièce annexée), 4 et 6 à M. C.-Fr. Sintenis, à Berlin, et à son oncle, le professeur Sintenis, à Zerbst; les numéros 3 et 5 sont tirés des <XVIII>Archives royales (F. 98. Bb), et les deux pièces annexées au numéro 5 proviennent de la même source (F. 110. N). Huit de ces lettres sont de Frédéric, et le numéro 3 seulement, de la princesse Jeanne-Élisabeth d'Anhalt-Zerbst.

IX. LETTRE DE FRÉDÉRIC A SIR ANDREW MITCHELL. (17 février 1762.)

Sir Andrew Mitchell, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la Grande-Bretagne à la cour de Berlin depuis le 11 mai 1756 jusqu'à sa mort, arrivée le 28 janvier 1771, fut le fidèle compagnon de Frédéric dans tout le cours de la guerre de sept ans.XVIII-a Il naquit à Edimbourg le 15 avril 1708, et non à Aberdeen en 1710, comme nous l'avons dit par erreur t. XII, p. 224, où nous avons imprimé l'Épître à monsieur Mitchell, Sur l'origine du mal. Les Memoirs and papers of Sir Andrew Mitchell, by Andr. Bisset, Londres, 1850, deux volumes, sont une source précieuse pour l'histoire de la guerre de sept ans, et contribuent à faire connaître le caractère de Frédéric. C'est de cet ouvrage, t. II, p. 260-262, que nous avons tiré la lettre du 17 février 1762, dont le contenu est analogue à celui de la lettre de Frédéric à M. Gudowitsch, t. XVII, p. 405 et 406.

X. LETTRE DE FRÉDÉRIC AU LIEUTENANT-GÉNÉRAL DE KROCKOW. (29 avril 1762.)

Cette lettre, que nous avons copiée sur l'original conservé par madame de Waldaw, née Ernst d'Ernsthausen, à Berlin, sert de supplément au t. XX, p. 195 à 198.

<XIX>

XI. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LA DUCHESSE LOUISE-DOROTHÉE DE SAXE-GOTHA. (23 janvier 1760 et 27 août 1763.)

Ces deux lettres inédites, que nous devons à M. Fr. Forster, complètent la correspondance imprimée t. XVIII de notre édition; l'une aurait dû être placée entre les numéros 10 et 11, p. 198 et 199; la réponse à l'autre se trouve p. 267 et 268, numéro 53.

XII. LETTRES DE FRÉDÉRIC A LA COMTESSE DE SKORZEWSKA. (11 février 1767 - 17 septembre 1773.)

Notre tome XX présente, p. 17-23, quatre lettres de Frédéric à la comtesse de Skorzewska, et quatre à ses enfants et parents. Nous exprimions dans l'Avertissement, p. IV, nos regrets de n'avoir pas pu nous procurer le recueil des lettres de Frédéric à la comtesse de Skorzewska, faisant partie de la collection d'autographes de M. William Upcott, à Londres. Cependant nos efforts ne sont pas restés sans résultat; par suite des recherches que nous avons fait faire en Angleterre, ce recueil est parvenu dans la bibliothèque privée de Sa Majesté, et de là dans les Archives de la maison royale. Les cinquante-six lettres dont il se compose appartenaient originairement au comte Frédéric de Skorzewski, fils de la comtesse et filleul de Frédéric; puis l'abbé Charles-Jean-Marie Denina les avait eues en sa possession avant qu'elles allassent enrichir la collection Upcott. Toutes ces lettres sont de la main d'un secrétaire; celle du 5 décembre 1768 porte une apostille autographe. Les vingt pièces au moyen desquelles nous complétons notre ancien recueil nous ont seules paru mériter d'être reproduites; les numéros 1, 2 et 4 se trouvent en original dans celui de M. Upcott, auquel manquent nos numéros 3, 5 et suivants. Le mot beaucoup, qu'on lit avant augmenté le plaisir, dans notre numéro 2, ne se trouve pas dans l'original de la collection Upcott; <XX>celle-ci, en revanche, porte convalescence au lieu de conservation, qui se trouve dans notre numéro 4.

Dix-neuf de ces lettres sont adressées à la comtesse de Skorzewska. et une à son mari.

Outre la Table des matières, nous ajoutons à ce volume une Table chronologique générale, qui réunit les deux cent trente lettres contenues dans le corps du volume et les cent vingt-neuf lettres que renferme le Supplément.

Aux dix volumes de la correspondance de Frédéric avec ses amis viendront se joindre les deux tomes suivants, qui contiendront sa correspondance avec sa famille et sa correspondance allemande.

Berlin, 16 novembre 1852.

J.-D.-E. Preuss,
Historiographe de Brandebourg.

<1>

I. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC D'ALEMBERT. (21 JANVIER 1759 - 27 FÉVRIER 1779.) (1746 - 30 SEPTEMBRE 1783.) SECONDE PARTIE. (6 JANVIER 1775 - 30 SEPTEMBRE 1783)[Titelblatt]

<2><3>

149. A D'ALEMBERT.

Le 6 janvier 1775.

Je serais fort flatté, s'il était sûr que mes mauvais vers vous eussent amusé un moment. Je crois que les commis des postes les auront lus, car ils sont dans l'usage d'ouvrir tous les paquets. Cette lettre-ci ne sera pas ouverte, puisque Tassaert, avec lequel le contrat est passé,3-a vous la rendra, ainsi qu'une plus ancienne, dont il est le porteur également. Je félicite les Français de pouvoir être contents de leur roi; je leur en souhaite toujours de semblables. Le poste que ce prince occupe est scabreux; il a affaire à des milliers d'hommes qui ont intention de le duper et de le pervertir; s'il échappe aux uns, il est bien difficile qu'il ne devienne la victime des autres. Mais lorsque dans les souverains le cœur est bon, et que les intentions sont droites, il faut avoir plus d'indulgence pour eux que pour d'autres individus qui, se trouvant moins exposés aux embûches, peuvent les éviter plus facilement.

Vous voulez donc que le pape ait été empoisonné? Je sais de science certaine que toutes les lettres d'Italie qui arrivent chez nous se récrient contre le poison, et ne trouvent rien d'extraordinaire dans la mort de Ganganelli, à moins que ces Italiens n'aient double poids et. double mesure, en écrivant en France ce qui peut y plaire, et ici ce qui nous convient le mieux. Je n'y comprends rien; toutefois il<4> est sûr que mes bons pères silésiens et prussiens n'ont point trempé dans toutes ces horreurs. Pour Carthage,4-a je vous la sacrifie, j'entends ce que Calvin nommait Babylone, la hiérarchie et toutes les superstitions qui en dépendent;4-b ce serait un bien pour l'humanité que d'en délivrer les hommes. Mais ni vous ni moi ne verrons cet heureux jour; il faut des siècles pour l'amener, et peut-être qu'alors une nouvelle superstition remplacera l'ancienne; car je suis persuadé que le penchant à la superstition est né avec l'homme.

Vous aurez ce portrait, qui ne vaut pas certainement la peine de vous être envoyé, et dont la matière fait tout le prix. Je crains avec raison que la philosophie protectrice de l'innocence n'échoue contre vos présidents à mortier, hérissés de formalités, et trop opiniâtrement attachés à leurs anciennes décisions pour se prêter à en modifier la rigueur. Ce pauvre Étallonde m'a la mine de demeurer déshérité pour n'avoir pas bien su faire la révérence à une mauvaise confiture qu'un prêtre promenait en cérémonie dans les rues d'Abbeville; il n'en est pas moins affreux que le sort des hommes dépende de telles niaiseries. Je vous souhaite, mon cher Anaxagoras, non seulement une bonne nouvelle année, mais encore toutes les prospérités que vous pouvez désirer vous-même, surtout la santé, sans laquelle le reste se réduit à zéro. Sur ce, etc.

<5>

150. DE D'ALEMBERT.

Paris, 7 février 1775.



Sire,

Je me prosterne aux pieds de Votre Majesté, et je n'ai point d'expressions pour lui témoigner ma vive et tendre reconnaissance. M. Tassaert vient de me remettre les superbes porcelaines que V. M. m'a fait l'honneur de m'envoyer; j'étais déjà trop content et trop honoré de l'écritoire qu'elle voulut bien me donner il y a quinze ans, le même jour où elle se couvrait de gloire dans les plaines de Liegnitz;5-a mais V. M. veut sans doute, et en cela elle n'aura point de violence à me faire, que je pense à elle non seulement en écrivant, mais en faisant tous les matins mon déjeuner frugal, que j'accompagnerai d'actions de grâces pour elle, après avoir écrit sur la belle boîte qui renferme ces porcelaines les deux mots si chers à mon cœur : Dedit Fredericus. Mais si je ne puis, Sire, vous exprimer ma sensibilité pour un si beau présent, que pourrais-je vous dire pour peindre toute ma reconnaissance du beau portrait que vous avez eu la bonté d'y joindre? Je le porterai sur moi sans cesse, et la nuit je le mettrai au chevet de mon lit, à l'endroit où les dévots placent leur crucifix et leur bénitier. Je conserve précieusement le portrait que V. M. voulut bien me donner il y a près de douze ans, et qui la représente à la tête de ses armées; celui que je viens de recevoir, Sire, vous représente dans votre cabinet, comme le philosophe le plus aimable et de la physionomie la plus auguste et la plus noble; j'admirerai toujours le premier, et j'adorerai toujours le second. Tous mes amis, à qui j'ai dit combien ce nouveau portrait est ressemblant, lui ont déjà rendu le plus tendre hommage, et veulent en faire faire des copies, pour partager mon plaisir et mon bonheur.

<6>M. de Voltaire vient de m'envoyer une tragédie de Don Pèdre où il y a encore des tirades et même des scènes entières dignes de lui. Il a mis à la suite un Éloge de la Raison qui est, à mon avis, une des choses les plus charmantes qu'il ait faites. J'imagine qu'il l'aura envoyé à V. M.6-a A quatre-vingts ans, quel homme! Mais ce qui l'occupe surtout, c'est l'atroce et ridicule affaire du jeune homme auquel V. M. s'intéresse, et qui m'en paraît bien digne par tout ce que M. de Voltaire m'écrit de son caractère et de son application. Un très-grand nombre d'honnêtes gens sont actuellement occupés de cette affaire abominable, qui rend nos Velches des juges aussi odieux que méprisables; V. M. doit bien compter sur mon zèle et sur tout ce qui dépendra de moi pour laver l'affront dont nous sommes couverts par cet infâme jugement.

Notre jeune roi continue à se faire aimer, à vouloir le bien, enfin à nous donner les plus heureuses espérances. On ne cite de lui que des actions honnêtes, et des mots pleins de sens et de raison. Il a pris pour ministres des hommes très-vertueux, et surtout un contrôleur général qui rétablira nos finances, si la cupidité, l'envie, la calomnie, veulent bien le laisser faire.

Je suis très-affligé de l'état du pauvre M. de Catt, dont les services doivent d'autant plus manquer à V. M., que je connais la tendre vénération qu'il a pour elle.

M. Tassaert est enchanté d'entrer au service de V. M. Il voudrait déjà être à Berlin; il y serait resté, sans quelques affaires indispensables qu'il lui faut terminer en France, et il est bien décidé à se rendre aux pieds de V. M., selon la promesse qu'il lui en a faite, à la fin de juillet au plus tard. Je crois pouvoir assurer à V. M. qu'elle sera très-contente de sa capacité, de son travail et de son caractère, et qu'elle le trouvera plus sage et plus honnête que la plupart des artistes français dont elle a eu lieu d'être si peu contente. Pour rendre<7> son bonheur parfait, il aurait une grâce à demander à V. M. : ce serait de vouloir bien lui accorder, outre l'atelier qu'elle lui a donné, un logement où elle voudra, pour lui et pour sa famille. Je lui ai fait espérer que V. M. ne lui refuserait pas cette grâce, ne doutant point qu'elle n'ait dans sa capitale quelque appartement dont elle puisse disposer. Cette faveur mettrait le comble aux bienfaits de V. M. et à la reconnaissance de M. Tassaert. J'y joindrais, Sire, toute la mienne, par l'intérêt que je prends à lui, et par la certitude où je suis que V. M. ne se repentira pas d'avoir rendu la situation de cet artiste douce et heureuse.

Je suis avec la plus tendre reconnaissance et le plus profond respect, etc.

151. A D'ALEMBERT.

Le 22 février 1775.

Je suis bien aise que les bagatelles que je vous ai envoyées vous aient fait plaisir; au moins pourrez-vous vous souvenir de moi quand vous prendrez le café; c'est toujours un objet intéressant pour moi que mon nom ravisse un instant d'attention au cerveau d'Anaxagoras, occupé des plus profondes méditations de philosophie. Je noterai qu'on mette dans mon oraison funèbre que mon souvenir a dérobé une minute au calcul infinitésimal, et ce sera ce qu'on pourra dire de plus flatteur pour ma mémoire. Je viens de voir le comte Czernichew, qui m'a beaucoup entretenu de vous et de Louis XVI; nous nous sommes cependant plus arrêtés sur le philosophe que sur le monarque, parce que l'un a une réputation faite, et que l'autre doit encore travailler à se faire un nom.

<8>On dit le Roi fâché contre son parlement, et je le suis aussi, car je n'aime point du tout les atrocités jointes à l'injustice; et non seulement je crois que ces robins doivent réparer le tort qu'ils ont fait à Étallonde, mais je les condamnerais de plus à ressusciter ce malheureux La Barre. Toutes les lettres qui me viennent de Paris disent que vous y verrez incessamment Voltaire, que la Reine le veut voir, et que la nation doit le récompenser de l'honneur qu'il a fait rejaillir sur elle. Je ne connais point les nouvelles pièces de sa façon dont vous me parlez; ce sont des ouvrages dignes d'être envoyés dans la Grèce moderne, à l'Athènes de Paris, non pas aux Vandales ni aux Ostrogoths; mais cela nous viendra par la Hollande. Nous n'avons ici qu'une traduction admirable du Tasse, avec un Avant-propos unique.8-a Il est sûr que Voltaire se soutient merveilleusement; quoique son corps se ressente de l'âge, son esprit a toute la fraîcheur et tous les agréments qu'il avait dans sa jeunesse; mais il n'est pas donné à tout le monde d'avoir comme lui une âme immortelle. Nous avons eu ici le duc de Lauzun et le plus ancien baron de l'Europe, Montmorency-Laval; ce sont des lumières qui viennent éclairer nos ténèbres tudesques, qui passent rapidement comme des comètes, pour retourner aux sphères bienheureuses où leur destin les fixe, et qui par leur départ nous replongent dans notre obscurité ordinaire.

Vous autres Parisiens, vous allez vous remettre en pourpoints; vous aurez des saintes ampoules, des sacres, des cavalcades de sacre, des fêtes et des choses admirables, avec des coiffures de vingt-deux pouces de hauteur, et nous n'aurons que le sculpteur Tassaert, auquel même nous ne pouvons pas trouver de logement, parce qu'il y a longtemps que j'ai donné à occuper tout ce qui était logeable. Cela n'empêchera pas que nous ne trouvions des expédients; il faudra bâtir, mais la difficulté sera de trouver une place. C'est mon affaire, et j'y pourvoirai le mieux que possible. En attendant, conservez votre<9> santé; ayez la noble émulation de jouter contre Voltaire et de résoudre, après quatre-vingts ans passés, un beau problème de géométrie; c'est ce que Termite de Sans-Souci souhaite à son cher Anaxagoras. Sur ce, etc.

152. AU MÊME.

Le 16 mars 1775.

M'ayant paru que vous trouviez la porcelaine de Berlin à votre goût, je vous envoie un morceau représentant le buste d'un des hommes les plus célèbres de l'Europe;9-a il a le mérite de la ressemblance, ce qui en fait le prix. Vous voyez par cet essai que jusqu'à nos artistes honorent le mérite et les talents des grands hommes en leur genre, et que, tout épais que sont nos bons Germains, ils sont cependant assez éclairés pour rendre aux hommes supérieurs les hommages qui leur sont dus. Nous avons vu passer ici des colonies russes qui voyagent, dit-on, pour se former le cœur et l'esprit. Le duc de Lauzun, qui a séjourné longtemps chez nous pour se désennuyer, est allé faire l'amour à Varsovie, et je crains que nous ne nous rouillions incessamment, si Paris, par un généreux effort, ne nous renvoie quelqu'un pour nous décrasser. Les froides côtes de la Baltique glacent les esprits comme les corps, et nous serions gelés, si de temps en temps quelque Prométhée gaulois n'apportait du feu de l'éther pour nous ranimer. J'en saurais bien un qui pourrait nous rendre ce service; mais il n'en fera rien, car on dit qu'il est secrétaire perpétuel de l'Académie, et depuis peu intendant des eaux et rivières. Si vous le voyez,<10> faites-lui mes compliments, et assurez-le que personne ne s'intéresse plus à sa conservation que l'anachorète de Sans-Souci. Vale. Sur ce, etc.

153. DE D'ALEMBERT.

Paris, 12 avril 1770.



Sire,

Je n'ai reçu qu'aujourd'hui 12 avril la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire en date du 18 mars,10-a et par laquelle elle veut bien m'annoncer elle-même un buste de porcelaine qu'elle a encore la bonté de m'envoyer, après m'avoir comblé des plus beaux présents de cette porcelaine, et surtout après m'avoir envoyé son portrait, qui ne me laisse rien à désirer, et que j'ai fait monter plus superbement qu'il n'appartient à un philosophe, afin de pouvoir le porter toujours avec moi sans crainte de l'endommager. V. M. me fait l'honneur de me dire que le buste qu'elle veut bien me donner est celui d'un des hommes les plus célèbres de l'Europe. Je désirerais bien vivement, Sire, que ce fût encore le buste de V. M.; mais elle ne parlerait pas ainsi d'elle-même, toute l'Europe l'en dispense, et la louange serait d'ailleurs bien modeste pour le plus grand et le plus illustre prince de nos jours, pour celui que le peu d'hommes célèbres qui existent aujourd'hui regardent comme leur chef et leur modèle. Si ce buste est celui de Voltaire, comme je l'imagine, j'écrirai au bas : Portrait d'un grand homme, donné par un plus grand. Enfin, Sire, j'attends avec la plus vive impatience cette nouvelle preuve des bontés dont V. M. m'honore, et je ne manquerai pas, dès que je l'aurai reçue, de lui en témoigner de nouveau ma vive et respectueuse<11> reconnaissance, dont je n'ai point voulu retarder les expressions. Je supplie V. M. de vouloir bien les recevoir avec cette bonté qu'elle m'a lait éprouver tant de fois, et surtout de croire ces expressions fort au-dessous des sentiments de mon cœur.

M. le comte de Gzernichew, dont V. M. m'a lait l'honneur de me parler dans sa dernière lettre, et avec qui je me suis souvent entretenu de la gloire, des talents suprêmes et des vertus de V. M., et surtout de mon admiration et de mon dévouement pour elle, aura sans doute rendu justice à ces sentiments lorsqu'il a bien voulu parler de moi à V. M., pour laquelle il m'a paru pénétré de la vénération qu'elle inspire à toute l'Europe.

Je ne crois pas que nous voyions Voltaire à Paris; je doute que sa santé le lui permette, et encore plus que la cour soit fort empressée de le voir. Il nous trouverait tels qu'il nous a laissés il y a vingt-cinq ans, faisant et disant beaucoup de sottises. Une des plus sérieuses, parce que les suites en ont été exécrables, est l'affaire du malheureux Étallonde, dont beaucoup de gens honnêtes continuent à s'occuper; mais nous avons affaire à une compagnie qui est encore bien absurde et bien barbare. Il faut que la justice et la raison combattent ici contre la superstition, l'atrocité et l'orgueil réunis; et le combat n'est pas égal.

Le sieur Tassaert, que je vois de temps en temps, ne cesse de me témoigner combien il est ravi d'entrer au service d'un grand homme, et de l'appréciateur le plus éclairé des talents. Il est si empressé de se rendre à son devoir, qu'il avancera beaucoup son départ; il compte se mettre en route dans un mois, et arriver dans les premiers jours de juin, c'est-à-dire environ six semaines plus tôt qu'il ne comptait pouvoir faire. Je prends la liberté de le recommander à V. M. pour le logement qu'il désire, et qui, en mettant le comble à son bonheur, augmenterait encore, s'il est possible, son ardeur et son zèle pour le service de V. M.

<12>Je ne prends guère d'intérêt, Sire, à tous nos brillants Français, qui ne voyagent guère que pour rendre notre nation ridicule. Elle l'est déjà assez sans sortir de chez elle, et sans aller porter ailleurs sa sottise et sa frivolité.

Je suis bien plus touché de l'intérêt que V. M. m'a marqué pour l'état de M. de Catt. Il me paraît pénétré de reconnaissance de vos bontés; il m'en parle sans cesse, dans toutes ses lettres, et j'ose dire qu'il les mérite par sa fidélité inviolable et son dévouement sans bornes pour V. M. Ce sont, Sire, les sentiments que doivent prendre pour V. M. tous les hommes vertueux qui l'approchent. Ceux qui ne le sont pas peuvent penser autrement; mais leurs plaintes font l'éloge de V. M. J'ose pourtant réclamer ses bontés pour un malheureux qui assure qu'on l'a calomnié auprès de vous; c'est le sieur E..., qui supplie V. M. de vouloir bien écouter les preuves qu'il désire lui donner de son innocence. Je l'ai vu de temps en temps pendant son séjour à Paris; il m'a paru avoir une conduite sage et honnête, et je n'ai rien appris qui puisse me donner de lui des idées peu favorables. Il ne demande à V. M. que la permission de se justifier auprès d'elle. Mille pardons, Sire, de la liberté que je prends de lui présenter la requête de ce malheureux, dont je n'aurais pas osé lui parler, si je le croyais coupable. Je suis, etc.

154. A D'ALEMBERT.

Le 8 mai 1775.

Vous avez deviné juste sur le buste qui vous a été envoyé; c'est celui de Voltaire. Le mérite de ce morceau consiste dans la ressemblance;<13> c'est Voltaire lui-même, il ne lui manque que la parole. Vous direz qu'il y manque donc ce qu'il y a de mieux; mais la porcelaine et la sculpture ne vont point jusqu'à cette perfection, et pour avoir l'ensemble, il faut regarder le buste, en lisant la Henriade. Si nous pouvions vous posséder ici, nos artistes ne resteraient pas oisifs, et je suis sur que votre buste ferait dans peu le pendant de celui de Voltaire; mais nous aurons ici des ducs et des plus anciens barons de France. sans que ceux qu'on leur préférerait de beaucoup s'abaissent jusqu'à éclairer notre horizon de leur lumière. Je me doute que vous prenez pour des plaisanteries les éloges que je vous ai faits des seigneurs qui n'ont pas dédaigné de visiter nos foyers rustiques; ce sont des Christophe Colomb qui ont bien voulu traverser les forêts hercyniennes, pour examiner les sauvages qui habitent les bords de la mer Baltique. Ils ont été étonnés de nous voir marcher sur nos deux pieds de derrière; mais nous leur avons confessé que nous devions cet avantage au zèle de Louis XIV, qui nous a pourvus d'une colonie de huguenots, laquelle nous a rendu autant de services que la société d'Ignace en a rendu aux Iroquois. Mais avec tout cela nous sommes bien rustres; nous ignorons une multitude de phrases néologiques dont la fécondité et l'imagination élégante des gens du bon ton ont enrichi la langue française. Nous voudrions nous façonner au langage des toilettes; nous voudrions savoir disserter sur les pompons et les panaches, soutenir une conversation intéressante sur la manière d'appliquer les mouches, de bien placer le rouge, et sur cent choses de cette nature auxquelles notre stupidité se refuse. Nous sommes si humiliés quand on nous parle du grand ou du petit couvert, du débotté, des petites entrées, de l'honneur de porter le bonjour, que nous sommes anéantis devant ces gens du grand monde qui nous en font les descriptions les plus imposantes. Nous ne sommes pas dans le cas de dire, comme ce philosophe grec, qu'il remerciait les dieux de l'avoir fait homme et non pas bœuf, de l'avoir fait naître à Athènes<14> plutôt que dans la Béotie, et de lui avoir fait voir le jour dans un siècle éclairé plutôt que dans un siècle d'ignorance. Nous ne sommes pas même Béotiens; nous sommes pis que des lices placées dans un carrefour septentrional de l'Allemagne, sur les bords de la Baltique. Ovide, exilé dans le Pont, ne vit jamais autant de frimas dans les lieux où le Danube par sept bouches va se précipiter dans le Pont-Euxin14-a que nous en essuyons ici annuellement. Jugez donc quelle impression doit faire sur des habitants d'un pays aussi disgracié de la nature l'arrivée d'Athéniens modernes, étincelants de grâces, d'esprit et de gentillesse. Que ceci me serve au moins d'apologie, et qu'on ne soupçonne plus de malignité un citoyen d'une nation célèbre chez les anciens Romains mêmes pour sa candeur et pour sa bonne foi.

Votre recommandation ne sera certainement pas inutile au sieur Tassaert. Pour de maison ni de logement, il n'en est point à ma disposition; je n'ai de ressource que celle de faire élever quelque bâtiment nouveau pour lui.14-b Tassaert encore nous parlera du sacre de Reims, des otages pour la sainte ampoule, d'entrées, de chars de triomphe de six cent mille livres de valeur; et nous de nous extasier, et d'admirer des merveilles auxquelles notre imagination même ne pouvait atteindre. Cette sainte ampoule, qu'une colombe apporta du ciel pour oindre un roi de France, et qui ne se vide jamais, fera dire à nos bonnes gens : Hélas! quand notre huile de Provence est consommée, il faut en ajouter de nouvelle; mais aussi n'y a-t-il qu'un Roi Très-Chrétien dans le monde, et nous sommes bien loin de l'être. Vous autres Parisiens, qui vivez dans cette sphère d'opulence et de grandeur, vous traitez de choses communes celles qui nous paraissent extraordinaires, et vous ne concevez pas l'impression qu'elles font<15> dans le lointain et sur la simplicité de nos mœurs. Je m'arrête en si beau chemin, de crainte de scandaliser les mécréants. Soupçonnez-moi de tout ce que vous voudrez; mais au moins rendez justice à l'intérêt que je prends à votre personne, à l'admiration que j'ai pour vos talents, et aux vœux que je fais pour votre conservation. Sur ce, etc.

155. DE D'ALEMBERT.

Paris, 17 mai 1775.



Sire,

Je viens de recevoir le nouveau présent dont Votre Majesté a bien voulu m'honorer, et je ne perds pas un moment pour lui en témoigner ma vive reconnaissance. Ce buste de M. de Voltaire, Sire, m'est encore plus cher par la main auguste et chérie de qui je le tiens que par l'ancien et illustre ami dont il me retrace si bien l'image. La ressemblance est parfaite, et la finesse de l'exécution ne laisse rien à désirer. L'inscription Immortalis est digne, par sa vérité, sa simplicité et sa noblesse, du grand homme à qui elle est consacrée, et du plus grand homme qui l'a imaginée. Il ne manque, Sire, à cette inscription que deux mots que je prendrai la liberté d'y ajouter, avec la permission de V. M.; c'est que cet homme immortel m'a été donné par un autre homme immortel, ab immortali datus. Puisse cet homme immortel joindre à tous ses titres de gloire si bien mérités celui de pacificateur du Nord et de l'Europe! Puisse-t-il, par son ascendant et par son influence si puissante, éloigner la guerre dont on dit que les taureaux menacent nous autres grenouilles! Les pauvres Velches, en<16> particulier, Sire, tout Velches qu'ils sont, n'ont pas besoin de nouveaux malheurs; V. M. aura sans doute appris les troubles qu'il y a eu en différents endroits du royaume, au sujet de la cherté du pain, troubles dont cette cherté n'a été que le prétexte, car le pain a été beaucoup plus cher sous le ministère précédent, sans que personne se soit plaint; mais les fripons qui faisaient sous ce ministère le commerce du blé au préjudice du peuple ne peuvent souffrir un ministre qui ne les laisse pas friponner, et ils ont prodigué l'or, les manœuvres perfides et les infamies de toute espèce pour culbuter, s'ils le pouvaient, le plus honnête homme et le plus vertueux qui ait jamais été à la tête des finances. Heureusement notre jeune roi, qui aime la vertu, et à qui les fripons n'en imposent pas, a connu le principe de tous ces troubles, et il y a mis ordre avec une fermeté, un courage et un calme dont tous les bons citoyens ne doivent parler qu'avec reconnaissance et avec attendrissement. Mais ce qui a dû lui paraître étrange, et ce qui ne le paraîtra pas à V. M., plus exercée à la connaissance des hommes et surtout des prêtres, c'est que pas un de ces évêques qu'on voit partout à Versailles, et dont les diocèses ont souffert de ces troubles, n'ait élevé la voix pour les faire cesser. L'archevêque de Paris a donné l'exemple de ce silence édifiant, lui à qui les mandements ne coûtent rien pour des choses bien moins nécessaires. Enfin V. M. croira-t-elle que le Roi a été obligé de faire lui-même la besogne de ces messieurs, et d'adresser aux curés une Instruction qui leur apprend ce qu'ils ont à faire, et ce que les évêques auraient dû leur dire? Il est vrai que cette Instruction est un chef-d'œuvre de sagesse et de bonté, et qu'assurément ni l'archevêque de Paris, ni le grand, ni le premier aumônier, ni tous les aumôniers de la cour, n'étaient capables de la faire. Tous ces grands zélateurs de la religion, qui déclament tant à la cour contre les philosophes, parce que les philosophes les connaissent et les jugent, s'étaient déjà bien impudemment et bien maladroitement démasqués dans la maladie du<17> feu roi, qu'ils voulaient laisser mourir sans sacrements. Cette nouvelle aventure achève de les faire connaître, et c'est un bien pour la raison et la vertu, qu'ils persécutent.

Voilà, Sire, un long verbiage qui n'intéresse peut-être guère V. M.; j'aime mieux lui parler du sieur Tassaert, qui, empressé de se rendre à son devoir, a hâté le moment de son départ de près d'un mois, pour se rendre auprès de V. M., au service de laquelle il me paraît enchanté de consacrer ses travaux et ses jours. Je suis bien sur que V. M. sera contente des services, de l'honnêteté et de la sagesse de ce bon Flamand plus qu'elle ne l'a été de nos turbulents artistes velches. Le sieur Tassaert, Sire, se recommande aux bontés de V. M. pour le logement dont elle a bien voulu lui donner l'espérance dans une des lettres qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire. Ce logement, Sire, mettrait le comble à son bonheur, et à la reconnaissance dont il me paraît pénétré pour les bontés de V. M.

Après avoir parlé si longtemps à V. M. de nos sottises atroces, je ne lui parlerai point de nos sottises ridicules, de nos mauvais vers, de nos mauvais livres, et de la hauteur de nos coiffes. J'aime mieux lui parler de la hausse de nos fonds publics, qui est incroyable depuis que le nouveau contrôleur général est en place, et que les troubles présents n'ont pas même altérée, parce que toute la nation est pleine de confiance dans la probité du ministre et dans les vertus du Roi.

Je suis avec tous les sentiments de respect, de reconnaissance et d'admiration qui ne finiront qu'avec ma vie, etc.

<18>

156. DU MÊME.

Paris, 31 mai 1775.



Sire,

Mylord Dalrymple, qui aura l'honneur de présenter cette lettre à V. M., est un homme encore plus distingué par son mérite que par sa naissance. Il a fait en France plusieurs voyages, qui m'ont procuré l'avantage de le connaître, et qui m'ont laissé la plus grande estime pour lui; c'est un sentiment que je partage avec tous ceux qui l'ont connu. Il désire vivement, Sire, l'honneur de faire sa cour à V. M. dans le voyage qu'il fait à Berlin; il est bien naturel qu'un étranger instruit et philosophe ait le plus grand empressement d'approcher et d'admirer un monarque qui, au milieu de sa gloire, cultive et protége avec tant d'éclat les lettres et la philosophie. J'ai flatté mylord Dalrymple de l'espérance de vos bontés, et j'ose espérer que V. M. l'en trouvera digne, et qu'elle le distinguera par son mérite de cette foule d'étrangers dont elle n'est pas toujours contente.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

157. A D'ALEMBERT.

Le 19 juin 1775.

Un petit voyage équivalent à trois cents lieues de France m'a empêché, mon cher Anaxagoras, de vous répondre plus lot.18-a Je suis bien aise que vous soyez content du buste de Voltaire; chacun veut<19> l'immortaliser comme il peut. La pâte de la porcelaine n'était pas une matière assez durable pour l'homme qu'elle représente; cependant nos artistes, zélés pour le mérite de l'original, ont voulu travailler autant qu'il était en eux à éterniser sa mémoire, et j'ai été bien aise qu'à Berlin on rendît justice aux talents supérieurs. Vous me croyez, mon cher, dans les nues, occupé à gouverner l'Europe; vous vous trompez beaucoup. Je vis en solitaire, et comme le plus pacifique des hommes. L'Orient est pacifié, le Nord respire, après avoir soutenu une cruelle guerre, et les Gaules, autant que j'en suis informé, n'ont aucun trouble à craindre. J'ai admiré la conduite de votre jeune roi, que des séditions excitées par les cabales de mauvais sujets n'ont point ébranlé, et qui n'a point cédé aux desseins pernicieux de quelques frondeurs. Ce trait de fermeté assurera à l'avenir son administration. Des gens avides de changements l'ont tâté; il leur a résisté, il a soutenu ses ministres; à présent on ne hasardera plus de telles entreprises. Je ne m'étonne point de la mauvaise conduite de vos évêques et de vos prêtres. Quel bien peut-on attendre d'une telle engeance? Ils n'ont que deux dieux, l'intérêt et l'orgueil. Il est bon que votre jeune roi se détrompe par sa propre expérience des préjugés qu'on lui avait inspirés pour ces charlatans sacrés. Heureux les Pensylvaniens, qui savent s'en passer tout à fait!

J'ai vu ici un M. de Laval-Montmorency et un M. de Clermont-Gallerande, qui me paraissent des jeunes gens fort aimables, modestes et sans fatuité; ils ont été avec moi dans ce pays que j'appelle notre Canada, dans la Pomérellie.19-a Je pense qu'à leur retour ils en feront une belle description aux Parisiens. Des tailleurs et des cordonniers sont des virtuoses qu'on recherche dans ce pays, faute d'en avoir. J'établis à présent cent quatre-vingts écoles tant protestantes que catholiques, et je me regarde comme le Lycurgue ou le Solon de ces barbares. Imaginez-vous ce que c'est : on ne connaît point le droit de propriété<20> dans ce malheureux pays; pour toute loi, le plus fort opprime impunément le plus faible. Mais cela est fini, et on y mettra bon ordre à l'avenir. Les Autrichiens et les Russes ont trouvé chez eux la même confusion. Ce ne sera qu'avec bien du temps et une meilleure éducation de la jeunesse qu'on parviendra à civiliser ces Iroquois.

Tassaert est arrivé. Je ferai ce qui sera possible pour le contenter, surtout en faveur de votre recommandation. A présent qu'une partie de mes tournées est achevée, je me rejette à tète baissée au milieu des lettres, seul vrai aliment de l'esprit, et seuls amusements dignes des êtres qui forment quelques prétentions à la raison : car, dans le fond, il me semble que nous n'en avons que fort peu. Adieu, mon cher Anaxagoras; vous feriez une œuvre bien méritoire, si vous pouviez vous déterminer un jour à venir visiter l'ermite de Sans-Souci. Cependant je ne vous presse point. Vous vivez dans un pays où il faut tant de considérations, de considérations, de considérations, qu'un secrétaire perpétuel de l'Académie n'y l'ait pas tout ce qu'il veut. Sur ce, etc.

158. DE D'ALEMBERT.

Paris, 10 juillet 1775.



Sire,

Un m'avait alarmé beaucoup, il y a peu de temps, sur la santé de V. M.; j'avais couru sur-le-champ chez M. le baron de Goltz, qui m'avait rassuré par les nouvelles toutes récentes qu'il avait reçues. La dernière lettre que V. M. a eu la bonté de m'écrire a dissipé tout à fait mes inquiétudes, et m'a prouvé que non seulement V. M. jouis<21>sait d'une santé parfaite, mais de cette gaîté qui pour l'ordinaire en est la suite et la preuve. Jouissez-en longtemps, Sire, et pour votre gloire, et pour le bien de la philosophie, à laquelle vous êtes si nécessaire.

Vous avez bien raison, Sire, dans les éloges que vous donnez à la conduite de notre jeune monarque. Il ne veut que le bien, et ne néglige rien pour y parvenir; il fait les meilleurs choix, et il vient encore de nommer pour successeur au duc de la Vrillière, qui part enfin à la satisfaction générale, l'homme le plus respecté peut-être de noire nation, et avec le plus de justice, M. de Malesherbes, qui concourra avec M. Turgot à mettre partout la règle, l'ordre et l'économie, bannis depuis si longtemps. Grande est l'alarme au camp des fripons; ils n'auront pas beau jeu avec ces deux hommes; mais toute la nation est enchantée, et fait des vœux pour la conservation et la prospérité du Roi. Je parle de ces deux vertueux ministres avec d'autant moins d'intérêt, qu'assurément je ne veux et n'attends rien d'eux. Le contrôleur général, à qui j'ai offert mes services, à condition qu'ils seraient gratuits, me disait, il y a quelques jours, qu'il voudrait bien faire quelque chose pour moi : « Gardez-vous-en bien, lui répondis-je; outre que je n'ai besoin de rien, je veux que mon attachement pour vous soit à l'abri de tout soupçon. » Enfin, Sire, toute la nation dit en chorus : Un jour plus pur nous luit; et elle espère que ses vœux seront exaucés. Les prêtres seuls font toujours bande à part, et murmurent tout bas, sans oser trop s'en vanter; mais le Roi connaît les prêtres pour ce qu'ils sont, ne fût-ce que par l'éducation qu'ils lui ont donnée. Il vient de récompenser du cordon bleu le seul honnête homme qui ait été parmi ses instituteurs; il fera sans doute justice des autres en n'écoutant point leurs conseils, s'ils s'avisaient de lui en donner.

On dit qu'on a envoyé à V. M. le détail des cérémonies du sacre : elle aura été indignée sans doute de l'affectation et je pourrais dire<22> de l'impudence avec laquelle les prêtres ne font faire au Roi de serments que pour eux. On assure qu'ils ont mieux fait encore dans cette occasion, et qu'ils ont supprimé l'endroit de la cérémonie où deux des évêques assistants demandent au peuple s'il reconnaît Louis XVI pour roi. Ces bons citoyens briseraient, s'il leur était possible, les liens les plus chers qui unissent le monarque aux sujets, l'obéissance commandée par l'amour. Je sais bien mauvais gré à l'auteur du Système de la nature du prétendu pacte qu'il imagine que les rois ont fait avec les prêtres pour opprimer les peuples;22-a si cet écrivain dangereux eût seulement ouvert l'histoire ecclésiastique, il y aurait vu que de tout temps et en toute occasion les prêtres ont été les plus grands ennemis des rois. Puissent tous les souverains, Sire, penser comme vous sur cette engeance, qui ne connaît, comme vous le dites si bien, que deux dieux, l'intérêt et l'orgueil!

Je suis bien sûr que la Pomérellie se sentira du gouvernement de V. M., que les lumières et la justice y régneront, et que vous rendrez ces Esquimaux plus heureux et plus éclairés.

Je prends toujours la liberté de recommander le sieur Tassaert aux bontés de V. M., et j'espère qu'il en sera digne par son travail et par sa conduite.

C'est un spectacle bien doux pour moi que de voir V. M., au milieu de tant d'occupations, trouver encore du temps à donner aux lettres; elles en recueilleront le fruit et par vos ouvrages, et par votre protection; et on pourrait frapper une médaille où Frédéric serait d'un côté, et Minerve de l'autre, avec ces mots : Ditat et défendit (Il l'enrichit et la défend). Pour moi, Sire, je ne puis plus guère être autre chose que le témoin des succès de la philosophie; ma santé me permet à peine un léger travail; elle commence cependant à prendre un peu plus de consistance, et je voudrais bien qu'elle en pût prendre assez pour me permettre d'aller encore présenter à V. M. le juste<23> hommage de mon profond respect, de mon admiration, et de la vive reconnaissance que je dois à ses bontés. C'est avec ces sentiments que je serai toute ma vie, etc.

159. A D'ALEMBERT.

Le 5 août 1775.

On vous avait alarmé mal à propos, mon cher Anaxagoras; je n'ai eu que quelques accès de fièvre et un rhume de poitrine, dont le voyage de Prusse m'a entièrement guéri. Croyez-moi, il n'y a point de santé sans exercice. Un voyage est un remède plus efficace que Tipécacuana et le quinquina. Si vous veniez chez nous, vous regagneriez vos forces. Un vieillard, assez gai pour son âge, vous communiquerait sa bonne humeur, et vous retourneriez à Paris rajeuni de dix ans. Un mylord au nom baroque, à l'esprit aimable, m'a rendu une lettre de votre part.23-a Pour moi, d'abord : Eh! comment se porte le prince des philosophes? est-il gai? travaille-t-il? l'avez-vous vu souvent? - Moi? point; je viens de Londres. - Mais d'Alembert est à Paris .... - Mais il m'a envoyé sa lettre pour vous la rendre. Ainsi, d'explication en explication, j'ai débrouillé qu'il a été précédemment à Paris, et que, ayant fait votre connaissance, il avait d'abord imaginé que pour être bien reçu il lui fallait un passe-port d'Anaxagoras. Il ne s'est pas trompé, et je conviens que c'est un des Anglais les plus aimables que j'aie v us; je n'en excepte que le nom, que je ne retiendrai jamais, et dont il devrait se faire débaptiser pour prendre celui de Stair, qui lui convient également.

<24>A présent, grâce à l'inconstance, on ne parle plus ni de pigeon céleste, ni de sainte ampoule, ni de sacre, ni de toutes ces pauvretés qui rappellent le souvenir des siècles d'ignorance et de barbarie. On dit beaucoup de bien de votre nouveau roi.24-a J'en suis charmé, pourvu qu'il persévère, et qu'il ne se laisse pas entraîner aux manigances de ses courtisans et de cette tourbe qui environne les rois, et réunit ses complots pour leur faire commettre des sottises. On vaille fort le choix de ses ministres. Pour moi, qui ne suis ni comme les singes qui imitent, ni comme les perroquets qui répètent, j'attends qu'ils aient été certain temps en activité pour juger d'eux par leurs actions. Je ne connais ni Turgot ni Malesherbes, mais bien un M. de Malézieu, homme très-instruit et aimable, qui passait sa vie auprès de madame du Maine, à Sceaux. Vos financiers et vos robins ne sont connus que de ceux auxquels les uns donnent des billets payables au porteur, ou de ceux qui gagnent les procès par leur habileté; leur réputation ne passe pas le Rhin, à moins qu'il ne paraisse quelque factum bien fait sur quelque cause célèbre. On aime dans l'étranger ceux qui font plaisir, non ceux qui ennuient. L'auteur d'une bonne tragédie aura un nom plus généralement connu que le premier président aux enquêtes, et que le chancelier même. Et puis, tous ces ministres passent; ils sont sur un piédestal si mobile, que le moindre choc les renverse, et on regrette d'en avoir fait la connaissance. J'ai vu, moi qui n'ai que soixante-trois ans, plus de quatre-vingts ministres en France. Ces productions de la faveur ou de l'intrigue n'intéressent guère, à moins qu'il ne se trouve dans leur nombre quelque homme bien supérieur. Je m'en tiens à un Voltaire, à un Anaxagoras; leur espèce n'a pas besoin de décorations étrangères, elle vaut par elle-même. Je leur donne la préférence sur les la Vrillière, les Amelot, les Laverdie, les Terray, les Rouillé, et toute leur séquelle; non pas qu'un ministre habile et honnête ne soit estimable, mais il doit se contenter de l'ap<25>probation du peuple auquel il fait du bien; au lieu que les gens de lettres instruisent, plaisent, et amusent toute l'Europe; ils doivent donc de justice en recueillir les suffrages.

Je laisse à messieurs vos évêques la faculté de faire de leurs tours. Ce sont des moules à sottises; on ne peut attendre autre chose d'eux. Je les abandonne aux anathèmes encyclopédiques, et les dévoue, eux et leur séquelle, aux dieux infernaux, s'il y en a, mais non les bons pères jésuites, pour lesquels je conserve un chien de tendre, non comme moines, mais comme instituteurs de la jeunesse, comme gens de lettres, dont l'établissement est utile à la société. J'ai vu jouer Le Kain,25-a et j'ai admiré son art. Cet homme serait le Roscius de son siècle, s'il était un peu moins outré. J'aime à voir représenter nos passions avec vérité, telles qu'elles sont; ce spectacle remue le cœur et les entrailles; mais je me refroidis aussitôt que l'art étouffe la nature. Je parie que vous pensez : Voilà les Allemands; ils n'ont que des passions esquissées; ils répugnent aux expressions fortes, qu'ils ne sentent jamais. Cela se peut; je n'entreprendrai pas de faire le panégyrique de mes concitoyens. Il est vrai qu'ils ne ruinent les moulins ni ne gâtent les semailles en se plaignant de la cherté des blés; ils n'ont point fait jusqu'ici de Saint-Barthélémy, ni de guerres de la Fronde; mais comme le monde s'éclaire de proche en proche, nos beaux esprits espèrent que tout cela viendra avec le temps, surtout si les Velches veulent bien nous honorer de la friction de leurs esprits. Parmi ces Velches, j'excepte toujours les Voltaire et les d'Alembert, desquels je serai l'admirateur jusqu'au moment où la nature me fera rentier dans la masse dont elle m'a tiré pour me produire.25-b Sur ce, etc.

<26>

160. DE D'ALEMBERT.

Paris, 13 août 1775.



Sire,

M. de Voltaire vient de m'écrire, pénétré de reconnaissance des bontés de V. M. pour M. d'Étallonde Morival, et de la grâce que vous venez d'accorder à ce jeune homme, si cruellement et si bêtement persécuté par les fanatiques du pays des Velches. La protection, Sire, que vous accordez à M. d'Étallonde est digne du génie et de l'âme de V. M., et sera la honte éternelle des barbares absurdes qui n'ont pas rougi de le condamner à perdre la tête pour n'avoir pas salué une procession de capucins. M. de Voltaire, et tous ceux qui ont vu ce jeune homme à Ferney, assurent qu'il est bien digne des bontés de V. M. par la noblesse de ses sentiments, par la douceur de son caractère et de ses mœurs, et par son application à s'instruire. J'espère que M. d'Étallonde, par l'usage qu'il fera de ses connaissances et de ses talents au service de V. M., répondra aux bontés et à la protection dont elle l'honore. Je prends la liberté de lui en demander la continuation pour ce jeune homme, innocente victime de la plus atroce et de la plus absurde superstition. C'est à César à réparer les sottises des druides et de leurs agents, et c'est à lui à donner tout à la fois à son siècle des leçons de guerre, de paix, de philosophie, d'humanité et de justice. Recevez donc, Sire, par ma faible voix, les très-humbles remercîments de tous les hommes honnêtes et éclairés pour ce que vous voulez bien faire en faveur de ce jeune homme, et pour l'opprobre dont vous couvrez en ce moment la superstition et le fanatisme.

Je suis avec le plus profond respect, la plus vive admiration, et la plus sincère reconnaissance, etc.

<27>

161. A D'ALEMBERT.

Le 9 septembre 1775.

La religion n'est donc pas la seule qui ait ses martyrs, et la philosophie aura également les siens. Divus Etallundus va dans peu arriver ici, et, protégé par vous et Voltaire, je tâcherai de lui faire un sort dans ce monde,27-a jusqu'au temps où il fera des miracles après sa mort. On dit que vous autres Français commencez à prononcer sans horreur le mot de tolérance; vous vous en avisez un peu tard. Du temps de Louis XIV, ce mot n'était pas admis dans le dictionnaire théologique de son confesseur. Les Malesherbes et les Turgot vont donc faire des merveilles; ce seront les apôtres de la vérité, qui terrasseront facilement l'erreur, mais qui trouveront de grands obstacles à vaincre, les préjugés de l'éducation. Vous savez que lorsqu'on est très-chrétien, il est difficile d'être en même temps très-raisonnable. J'abandonne ce problème à vos équations algébriques, qui sans doute pourront le résoudre.27-b

Deux de vos jeunes Français ont été en Silésie, M. de Laval-Montmorency et M. de Clermont-Gallerande; je les ai chargés tous deux de vous faire mille compliments de ma part. Ce sont des gens aimables. Clermont a de l'esprit, et je crois même quelques connaissances; par discrétion je n'ai pas voulu sonder ses profondeurs. Mais, mon cher d'Alembert, si vous n'avez pas pu venir chez nous cette année, cela ne se pourra-t-il pas dans la prochaine? Savez-vous bien que je suis vieux, et que si je ne vous revois pas dans ce monde-ci, je vous donnerai rendez-vous à pure perte dans la vallée de Josaphat? Croyez-moi, il n'y a pas de temps à perdre; faisons ce que nous voulons exécuter, tant que nous en sommes les maîtres, ou cela ne se<28> fera jamais. Je ne puis aller en France; mais avec un congé vous pouvez vous rendre ici, sans que vos Académies aient à s'en plaindre. Combien de secrétaires perpétuels ont fait des absences! Et je crois l'air de ce pays très-convenable à votre santé. Que je vous voie avant de mourir, et que je puisse encore vous assurer de mon estime, voilà mes souhaits. Sur ce, etc.

162. DE D'ALEMBERT.

Paris, 15 septembre 1775.



Sire,

J'ai eu l'honneur d'écrire il y a quelque temps à Votre Majesté une lettre particulière en faveur de M. d'Étallonde Morival, pour remercier V. M., au nom de l'humanité et de la justice, de ce qu'elle veut bien faire pour ce jeune homme, qui en est vraiment digne par son honnêteté, sa douceur, son application, et son zèle pour votre service. Tous ceux qui ont vu cet officier n'ont qu'une voix sur son éloge, et regardent comme une des plus belles actions de V. M. la protection qu'elle veut bien accorder en cette occasion à l'innocence et à la raison persécutées par l'absurde et atroce fanatisme. Ce sera un nouveau trait à ajouter à votre histoire, qui en a déjà de si glorieux et de si grands.

Je suis pénétré de reconnaissance de la bonté avec laquelle vous avez bien voulu, Sire, accueillir mylord Dalrymple, dont le nom est presque aussi difficile à écrire qu'à prononcer, mais qui ne m'a point trompé dans l'idée qu'il vous a laissée de lui. Il joint à l'amabilité à laquelle nos Français prétendent à tort ou à droit une maturité de<29> raison à laquelle malheureusement ils ne prétendent pas. Je lui envie bien sincèrement le bonheur qu'il a eu d'approcher de V. M., et je désirerais bien de jouir de ce bonheur au moins encore une fois, avant de rendre mon corps aux éléments, qui ne tarderont pas à me le redemander. Mais je suis si peu sûr de ma santé, et une maladie en voyage me rendrait si malheureux, que je n'ose pas même m'exposer à des courses beaucoup moindres que celle de Paris à Berlin, par exemple à celle de Hollande, que j'aurais pourtant grande envie de faire, et que je n'ose entreprendre. Cependant je suis, en général, un peu moins mécontent de mon individu, et dès que je croirai pouvoir m'y fier, je me traînerai encore, s'il m'est possible, aux pieds de V. M., pour y mettre les dernières et les plus vives expressions des sentiments que je lui ai voués à si juste titre.

Notre jeune roi continue à aimer les honnêtes gens, à leur donner sa confiance, et à faire le bien, tant par lui-même que par ses ministres. Il n'y a point de jour où l'on ne fasse cesser quelque vexation ou quelque abus; mais la pelote était si énorme, qu'à peine paraît-elle encore dégrossie. Ce sera l'ouvrage du temps; aussi faisons-nous tous des vœux pour la conservation de ce jeune prince. On dit pourtant que les prêtres ont juré d'empêcher tout le bien qu'ils pourront, et qu'ils proposent aux parlements de se joindre à eux pour cette belle œuvre. Grâce aux magistrats vertueux qui sont dans le conseil, ce projet d'iniquité ne s'accomplira pas.

V. M. a très-bien jugé Le Kain, au moins si j'en crois mon petit sens et ma sévérité géométrique. Cet acteur a des moments de vérité, mais dans tout le reste il est d'une lenteur qui rend son jeu fatigant et monotone. Je voudrais que V. M. eût vu jouer mademoiselle Clairon. Elle n'avait pas ce défaut, et je suis presque assuré, Sire, qu'elle vous aurait plu bien davantage.

J'ai fait mettre il y a quelques jours au carrosse de Strasbourg un exemplaire destiné à V. M. du catalogue de feu M. Mariette, amateur<30> très-curieux et très-éclairé, qui avait la plus superbe collection de dessins et d'estampes. La vente commencera dans deux mois; et peutêtre V. M, voudra-t-elle y faire quelques acquisitions. C'est ce qui a engagé les héritiers à me prier de vous faire parvenir cet ample et curieux catalogue.

M. Tassaert doit être à présent en pleine fonction au service de V. M,, et je me flatte qu'elle sera contente de son travail et de sa conduite.

Il ne me reste, Sire, en finissant cette lettre, qu'à renouveler mes vœux pour la conservation de V. M., pour son bonheur et pour sa gloire; qu'à souhaiter qu'elle puisse faire goûter à ses peuples, et par contre-coup à l'Europe, les fruits d'une paix douce et durable, qu'elle continue longtemps à protéger les sciences, les arts, les lettres et la philosophie, et qu'elle contribue toujours elle-même à leurs progrès par des écrits pleins de lumière, de grâce et de force. Ne pouvant plus, Sire, vous suivre même de loin dans cette carrière, je vous suivrai du moins des yeux, et j'applaudirai à vos brillants succès.

Je suis avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance, etc.

163. DU MÊME.

Paris, 3 octobre 1775.



Sire,

Il n'y a que très-peu de temps que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté; et ce que je crains le plus, c'est de l'importuner par des lettres trop fréquentes, qui lui déroberaient un temps si précieux pour elle. Mais la lettre pleine de bonté que je viens d'en recevoir<31> exige de ma part, Sire, de nouvelles expressions de toute la reconnaissance et de toute la vénération que je vous dois à tant de titres. V. M., en honorant de ses bienfaits le malheureux et intéressant d'Étallonde, va donc venger d'une manière éclatante et digne d'elle l'innocence opprimée par le fanatisme des prêtres et l'atrocité des parlements! Ils ne valent pas mieux, Sire, les uns que les autres, et ce qui le prouvera bien à V. M., c'est que ces mêmes hommes qui se sont déchirés avec tant de fureur pour des sottises sous le règne du feu roi font actuellement entre eux une ligue offensive et défensive, qu'ils ont l'insolence d'annoncer publiquement, pour s'opposer à l'autorité royale, qui sans doute ne le souffrira pas, et pour empêcher, s'ils le peuvent, le bien que des ministres éclairés et vertueux voudraient faire. Je disais l'autre jour à quelqu'un, et je crains bien d'avoir raison, que, en chassant le parlement nouveau pour reprendre l'ancien, nous n'avions fait que changer notre bête puante en une bête venimeuse.31-a

Quant aux prêtres, qui sont actuellement assemblés comme ils le sont par malheur tous les cinq ans, et qui dans cette assemblée se dévorent et se déchirent entre eux, ils partent de là pour aller à Versailles conjurer le Roi de renouveler les édits atroces et absurdes qui ordonnent la persécution des protestants. Voilà ce qu'ils ont fait jurer à ce prince dans la cérémonie de son sacre. Je ne sais si V. M. a reçu l'ouvrage imprimé qui a pour titre : Formules et cérémonies pour le sacre de Sa Majesté Louis XVI. Je voudrais, Sire, que vos occupa<32>tions, à la vérité trop importantes pour que des sottises les interrompent, vous permissent de jeter les yeux sur ce livre, qui a indigné tous les bons et fidèles sujets de notre jeune et vertueux monarque; vous y verriez, à la page 60, que les prêtres recommandent à Dieu le nouveau roi, que nous élisons, disent-ils, pour souverain de ce royaume. Comment souffre-t-on cette insulte impudente au monarque et à la nation? Comment souffre-t-on que, dans celle ridicule et révoltante cérémonie,32-a il ne soit jamais question que des prêtres, de leurs priviléges, de leurs biens, de leurs prétentions, et point du tout des droits du Roi et du peuple? Il ne reste plus aux patriotes éclairés et fidèles qu'une consolation : c'est d'espérer que, pendant le règne de Louis XVI, dont nous souhaitons tous le bonheur et la durée, les lumières feront assez de progrès pour que cette cérémonie bizarre et absurde, dont la religion n'est que le prétexte et nullement l'objet, soit enfin abolie sans retour. Le premier ministre du roi de Naples, M. le marquis Tanucci, homme très-éclairé, qui connaissait apparemment en détail tout ce qu'il y a d'odieux et d'insolent dans les formules sacerdotales pour le sacre des rois, a empêché que le roi de Naples d'aujourd'hui ne se soumît à cette espèce d'humiliation. Puissions-nous en faire de même à l'avenir!

L'indignation contre les prêtres m'a emporté si loin, Sire, qu'à peine me laisse-t-elle de la place pour des objets plus intéressants. M. Marggraf,32-b très-habile chimiste de votre Académie, Sire, est, dit-on, près de sa fin, et aurait besoin d'un successeur. Si V. M. n'avait personne en vue pour le remplacer, et qu'elle voulût bien me témoigner sur ce sujet la même confiance qu'elle a bien voulu déjà me marquer en d'autres occasions, je trouverais peut-être quelqu'un qui pourrait lui convenir, et j'aurais peut-être le bonheur de réussir dans<33> ce choix, comme dans quelques autres qui ont eu l'agrément de V. M. J'ai appris aussi la mort de M. Heinius, directeur de la classe de philosophie. Je crois que M. Béguelin33-a serait très-digne de cette place par son honnêteté, ses travaux et ses lumières, et je prends la liberté de le recommander aux bontés de V. M. Que ne puis-je, Sire, aller vous dire moi-même tout ce que je suis forcé de ne vous dire que par lettres! V. M. a la bonté de me faire à ce sujet des invitations nouvelles, et qui me pénètrent de tendresse et de reconnaissance. Que ne suis-je en état d'y répondre! Ma place de secrétaire ne m'empêcherait pas d'aller passer encore quelque temps auprès de V. M., et de mettre à ses pieds, avant que de mourir, tous les sentiments qui sont depuis si longtemps dans mon cœur. Mais, Sire, une santé très-faible, et qui craint de ne pouvoir résister à la fatigue, des amis malades à qui je suis cher, et qui ont besoin de moi, ne me permettent pas de former sur ce sujet des projets arrêtés. Je ne désespère pourtant pas tout à fait de remplir mes vœux à ce sujet, et de pouvoir renouveler à V. M. les témoignages de la tendre vénération avec laquelle je serai toute ma vie, etc.

<34>

164. A D'ALEMBERT.

Le 23 octobre 1775.

Quoi qu'en dise Posidonius, la goutte est un mal physique très-réel. Cette maudite goutte m'a tenu quatre semaines tous les membres garrottés, et m'a empêché de vous répondre. Votre dernière lettre m'a fait bien du plaisir, parce qu'elle me fait espérer de voir et d'entendre encore le sage Anaxagoras avant de boire du fleuve Léthé. Croyez-moi, jouissons de la liberté de nous voir tant que nous le pouvons. Dès que je saurai la route que vous aurez choisie, je prendrai le contre-pied des prêtres, qui sèment la route du paradis d'épines et de ronces, pour semer la vôtre de roses et d'oeillets. A la vérité, vous ne serez pas chez nous dans le paradis, mais dans une contrée bien sablonneuse, où cependant les vrais philosophes sont plus estimés que chez les juifs les chérubins et les séraphins.

Je vous félicite du ministère philosophique dont le seizième des Louis a fait choix. Je souhaite qu'il se maintienne longtemps, ce ministère, dans un pays où l'on veut sans cesse des nouveautés, et où la scène est toujours mobile; gare que leur règne ne soit de courte durée! Divus Etallundus vient d'arriver. Nous lui préparons une niche comme martyr de la philosophie et du bon sens, et nous espérons qu'il opérera incessamment des miracles, par exemple, qu'il rendra complétement fous ses persécuteurs, qu'il fera mettre les fanatiques aux Petites-Maisons, qu'il ressuscitera La Barre et Calas, enfin qu'il décorera dignement la tête de tous vos sorboniqueurs. Si vous voyez là-bas quelque commencement de pareils miracles, ne manquez pas de m'en avertir, pour qu'on les note dans la légende du saint.

Quant à ce que vous me proposez touchant notre Académie, je crois que la place a été donnée avant l'arrivée de votre lettre; cela n'empêche pas qu'à la première occasion je ne puisse y déférer. Enfin<35> venez vous-même, comme vous me le faites espérer, pour rendre la vie à cette Académie, dont vous êtes l'âme, quoique absent, et recueillez ici les approbations sincères et les marques d'amitié d'un peuple obotrite qui vous rend plus de justice que vos compatriotes. Sur ce, etc.

165. DE D'ALEMBERT.

Paris, 15 décembre 1775, anniversaire de la bataille
de Kesselsdorf.



Sire,

Je suis absolument de l'avis de Votre Majesté, et nullement de celui du charlatan Posidonius; je pense que la goutte est un grand mal, non seulement pour ceux qui la souffrent, mais même pour ceux qui s'intéressent aux souffrants. Celle dont V. M. a été si cruellement attaquée m'a causé les plus vives alarmes, même depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de recevoir d'elle; il a couru les plus mauvais bruits à ce sujet, et ce n'a été qu'à force d'informations que je suis parvenu à calmer un peu mes inquiétudes. Cependant, Sire, je n'en serai entièrement délivré que quand V. M. aura bien voulu me faire donner des nouvelles de son état, car je n'ose lui en demander à elle-même, et ne me laisser plus aucun doute sur le rétablissement d'une santé aussi précieuse à mon cœur.

J'ai reçu une lettre de divus Etallundus, comme V. M. l'appelle; il me paraît pénétré de reconnaissance des bontés de V. M., et bien résolu de ne rien négliger pour s'en rendre digne. J'espère que son application, sa conduite et ses mœurs prouveront à V. M., ou plutôt aux fanatiques absurdes et atroces à qui vous avez arraché cette mal<36>heureuse victime, qu'on peut être digne des bienfaits et de l'estime d'un grand roi, quoiqu'on ait passé à dix-huit ans devant une procession de capucins, en temps de pluie, sans avoir l'honneur de saluer.

Sur l'espérance que V. M. veut bien me donner d'avoir égard dans une autre circonstance à la requête que j'ai eu l'honneur de lui présenter en faveur de M. Béguelin, je prends la liberté de recommander de nouveau à ses bontés cet homme estimable, que j'en crois digne par la sagesse de sa conduite et par son assiduité au travail. J'avais eu l'honneur aussi d'offrir à V. M. de lui chercher quelqu'un pour succéder à M. Marggraf, dans le cas où l'Académie viendrait à perdre cet habile chimiste. Comme je ne fais acception de personne quand il est question de servir V. M. et de faire le bien de son Académie, j'ai appris, il y a peu de temps, qu'il y avait à Stockholm un très-habile chimiste, nommé Scheele,36-a membre de l'Académie des sciences de cette ville, et qui, sans m'être d'ailleurs connu, me paraît fort estimé par les plus habiles chimistes de la France. V. M. pourrait faire prendre à ce sujet des informations, et faire l'acquisition de ce savant, qui peut-être ne serait pas difficile. On m'a dit aussi que M. Michaelis,36-b de Göttingue, avec lequel je n'ai d'ailleurs aucune relation, mais qui est un savant très-distingué, et que V. M. désirait, il y a douze ans, d'attirer à Berlin, serait aujourd'hui plus disposé à cette transplantation, par quelques dégoûts qui diminuent son attachement pour le pays de Hanovre. C'est encore un avis que mon zèle seul me dicte, et dont V. M. fera l'usage qu'elle jugera à propos, suivant sa sagesse et ses lumières.

Je reçus il y a quelques jours, Sire, une lettre de madame la mar<37>quise d'Argens, qui me paraît pénétrée de douleur du mécontentement que lui a, dit-elle, marqué V. M. de ce que le mausolée de son mari est à Aix, et non pas à Toulon. Elle me mande que l'évêque de Toulon n'a pas voulu que ce monument fût érigé dans son diocèse, quoique la manière dont est mort le marquis, muni des sacrements de l'Eglise romaine, ait dû calmer les scrupules des âmes les plus timorées. Sa veuve n'aurait pu, ce me semble, opposer de résistance à cette vexation sans avoir contre elle toute la horde des pénitents bleus, blancs, rouges, etc., dont ce malheureux pays est inondé, et sans compromettre en quelque sorte V. M. vis-à-vis des prêtres provençaux, qui ne valent pas mieux que les autres, et qui, grâce à leur soleil, sont encore plus près de la folie et des sottises.

Nos évêques viennent de demander au Roi que les enfants des protestants soient déclarés bâtards, et que les vœux monastiques puissent se l'aire à seize ans. Voilà des demandes bien dignes de nos évêques. Le Roi y a répondu avec sagesse, et toute la nation espère que ce prince se rendra sur ces deux points aux vœux que tous les bons citoyens font depuis longtemps, qu'on accorde à tous les Français, sans distinction, l'état civil, et qu'on ne puisse pas disposer de sa liberté à un âge où on ne peut pas disposer de son bien.

On nous annonce de grandes réformes dans l'état militaire, et surtout dans la maison du Roi, qui était jusqu'ici un objet de grande dépense, sans aucune utilité. Les intéressés, qui sont en grand nombre, jettent déjà les hauts cris; mais la nation bénit le prince et son ministre.

Recevez, Sire, avec votre bonté ordinaire les vœux que je lais pour V. M. dans l'année qui va commencer. Puisse-t-elle y en ajouter encore beaucoup d'autres, et recevoir longtemps l'hommage des sentiments de respect, de reconnaissance et d'admiration avec lesquels je suis, etc.

<38>

166. A D'ALEMBERT.

Le 30 décembre 1775.

Je vous avoue que je ne suis pas aussi grand stoïcien que Posidonius. Si Zénon d'Élée avait eu comme moi quatorze accès consécutifs de goutte, je ne sais s'il n'aurait pas confessé que la goutte est un mal très-réel. Que le corps soit l'étui de l'âme, ou qu'il en constitue la machine organique, il n'en est pas moins certain que la matière influe prodigieusement sur la pensée, et que ses souffrances, à la longue, attristent et abattent l'esprit. La nature nous a faits des êtres sensibles, et le Portique, par des raisonnements alambiqués, ne saurait nous rendre impassibles, à moins que de substituer d'autres êtres en notre place. J'ai eu des douleurs très-vives; et quoique mon mal n'ait pas été dangereux, sa durée a fait croire que j'enfilerais la route qui aboutit au gouffre du néant. Mais mon heure n'était pas arrivée, et je respire encore pour honorer les lettres, et pour applaudir à ceux qui, comme un certain Anaxagoras, s'y distinguent par leur éclat. Si ce sage vient ici, sa présence achèvera de me débarrasser des restes de mes infirmités, et nous nous entretiendrons ensemble de votre roi, de ses bonnes qualités, du gouvernement des philosophes, et des belles espérances qu'en conçoit le royaume des Velches.

On dit que Voltaire est devenu marquis, et en même temps intendant du pays de Gex; mais j'aimerais mieux qu'il n'eût point ces distinctions, et qu'il n'eût pas en même temps à craindre une rechute d'apoplexie. Si l'Europe perd ce beau génie, c'en sera fait de la littérature. Des auteurs médiocres voudront le remplacer, le public leur applaudira faute de mieux, et le bon goût se perdra tout à fait; on peut prévoir cette marche sans être voyant. Pour moi, qui aime vraiment les lettres, j'envisage leur décadence avec douleur. Il faudra des siècles avant que la nature produise un Voltaire; et qui sait<39> encore dans quel climat elle en sèmera le germe? Peut-être en Russie, peut-être sur les bords de la mer Caspienne; nous deux ne le verrons pas. Il faut me contenter des grands hommes que j'ai connus; leur espèce a été rare dans tous les pays et dans tous les siècles; je rends du moins grâces à mon heureux destin, qui m'a fait naître sur la fin du grand siècle de Louis XIV.

Je vous donnerai pleine satisfaction sur le sujet de M. Wéguelin.39-a Marggraf vit encore, et je ne crois pas qu'il ait envie d'aller sitôt travailler au laboratoire de l'autre monde. Morival est un bon garçon; c'aurait été une cruauté de barbare que de le griller pour l'omission d'une petite révérence. Ah! mon cher d'Alembert, votre infâme est une étrange créature, qui a causé bien des maux au genre humain. Vos prêtres velches sont plus fanatiques que ceux du saint-empire romain de Germanie. La superstition diminue à vue d'oeil dans les pays catholiques; pour peu que cela continue, les moines retourneront de leurs cellules dans le siècle, les préjugés du peuple ne seront plus entretenus et nourris, et la raison pourra paraître en plein jour, sans craindre la persécution ni les bûchers. L'enthousiasme du zèle s'est perdu; tant de bons livres qui ont dévoilé l'absurdité des fables que le public regardait comme sacrées ont abattu les cataractes qui aveuglaient les yeux des principaux ministres; ils rougissent de leur culte insensé, et travaillent sourdement à la chute de la superstition. Que le ciel les bénisse! En revanche, un évèque de Toulon réduit le tombeau du marquis d'Argens à un cénotaphe, que l'on est obligé d'ériger à quelques lieues de l'endroit où repose le corps de ce pauvre philosophe; il ne manquait plus, pour rendre la chose complète, que de voir ce moine barbare faire déterrer le marquis pour le jeter à la voirie. Et lorsque de telles indignités s'exercent, on aura encore l'ef<40>fronterie d'appeler ce dix-huitième siècle le siècle des philosophes! Non, tant que les souverains porteront des chaînes théologiques, tant que ceux qui ne sont payés que pour prier pour le peuple lui commanderont, la vérité, opprimée par ces tyrans des esprits, n'éclairera jamais les peuples, les sages ne penseront qu'en silence, et la plus absurde des superstitions dominera dans l'empire des Velches. J'espère que nous discuterons ensemble toutes ces matières, et que je pourrai vous assurer de toute mon estime et de mon amitié. Sur ce, etc.

167. DE D'ALEMBERT.

Paris, 23 février 1776.



Sire,

Je ne sais s'il y a quelque sympathie physique entre Votre Majesté et moi, son serviteur indigne, qui lui suis d'ailleurs attaché par la sympathie morale; mais les quatorze accès de goutte de V. M. ont été suivis chez moi d'un long accès de rhumatisme, que j'ai eu successivement dans toutes les parties de mon faible corps, et qui a totalement détruit le peu d'amélioration que je commençais à éprouver dans ma frêle machine. Il est vrai que nous avons éprouvé, pendant plus de trois semaines, un hiver affreux, tel que nous n'en avons point eu ici de mémoire d'homme; celui de 1709 a été moindre d'un degré, du moins si on s'en rapporte aux observations qui paraissent les plus exactes. Heureusement il ne résultera pas la même calamité du froid de 1776, parce que la terre était couverte de neige, et que nous n'avons point eu cette année, comme en 1709, un faux dégel qui ait tout perdu. Mais il y a eu des malheureux qui sont morts de froid et de faim. Notre jeune roi, qui est la bienfaisance et la justice même,<41> a sauvé de la mort tous ceux qu'il a pu connaître, et n'a point mis de bornes à sa charité. On nous assure que le froid a été, à proportion, aussi vif dans le Nord. Je crains bien que, s'il a été tel à Berlin, V. M. n'en ait cruellement ressenti les effets. Je la supplie de vouloir bien me rassurer elle-même sur sa santé, quoique toutes les nouvelles que j'en apprends soient très-consolantes pour moi.

Il est faux que Voltaire soit devenu marquis et intendant du pays de Gex, comme on l'a dit à V. M.41-a Il n'est pas plus marquis et intendant qu'auparavant; mais il a profité de la circonstance d'un contrôleur général vertueux et zélé pour le bien, pour demander que le pays de Gex, où il habite, ne soit plus dévoré par les financiers; et il a obtenu cette grâce, qui fait en même temps l'avantage du Roi et celui du peuple. Du reste, il se porte bien, et j'espère que, malgré son âge de quatre-vingt-deux ans, les lettres et l'humanité le conserveront encore. Quelle perte, Sire, comme l'observe très-bien V. M., quand nous aurons le malheur de la faire! J'en détourne ma pensée, et quand je dis tous les matins, comme je le dis depuis deux ans : Domine, salvumfac Regem, j'y ajoute un mot de prière pour un autre roi, que je vous laisse, Sire, à deviner, et un petit orémus pour le philosophe de Ferney.

Puisque V. M. veut bien avoir quelque égard à la recommandation que j'ai pris la liberté de lui faire pour M. Béguelin, je prends celle de lui demander de nouveau ses bontés pour cet homme de mérite, lorsqu'elle trouvera occasion de les lui faire éprouver.

Je lui demande aussi les mêmes bontés pour M. d'Étallonde, et avec d'autant plus de confiance, que je sais combien V. M. y est disposée, et combien ce jeune homme le mérite. V. M. a bien raison; on ne peut penser à l'affaire malheureuse de ce jeune homme sans être indigné contre les tigres en soutane et en longue robe dont le fanatisme imbécile et barbare a causé son malheur.

<42>Voilà nos Midas du parlement qui recommencent leurs sottises. Les voilà qui font de belles remontrances contre les édits les plus justes, les plus faits pour soulager le peuple. Les voilà qui font brûler de plats ouvrages, oubliés depuis six ans, et à qui ils donnent de la vie par leur condamnation. Les voilà qui poursuivent un malheureux auteur, parce que son libraire n'a pas voulu donner pour rien à un sot janséniste du parlement toute l'édition d'un livre ignoré, mais qui déplaît à ce plat janséniste, quoique revêtu d'une approbation. Enfin les voilà qui commencent à nous faire regretter les faquins, du moins paisibles, à la place desquels on les a mis; car nous aimons encore mieux les crapauds que les aspics.42-a

Il me semble que les affaires des Anglais vont mal en Amérique. Quoiqu'une guerre à deux mille lieues m'intéresse moins que celle de 1756, j'ai toujours peur que cette tache d'huile ne s'étende, et ne nous arrive. J'ai besoin d'être rassuré par V. M. sur ce fléau.

Notre littérature, toujours assez pauvre, l'est beaucoup en ce moment-ci. Il ne paraît rien qui mérite même la critique; et nous remplissons comme nous pouvons les places vacantes à l'Académie française, de la même manière que le festin du père de famille dans l'Évangile,42-b par les estropiés et les boiteux de la littérature. Mais elle doit se consoler, tant que Frédéric et Voltaire vivront.

Recevez, Sire, avec votre bonté ordinaire l'assurance de tous les sentiments qui sont depuis si longtemps dans mon cœur pour V. M., de l'admiration profonde, de la reconnaissance éternelle, et de la tendre vénération avec laquelle je serai toute ma vie, etc.

<43>

168. A D'ALEMBERT.

Le 17 mars 1776.

Depuis la dernière fois que je vous ai écrit, j'ai encore essuyé deux accès de goutte. Gela est un peu dur; cependant à présent j'ai fait divorce avec cette vilaine maladie, dont je me crois entièrement délivré. Je suis fâché d'apprendre que vous soyez incommodé du rhumatisme; mais notre frêle machine va en baissant avec l'âge, et c'est en dépérissant insensiblement qu'elle se prépare à sa destruction totale. Cependant ma goutte salue votre rhumatisme. Je souhaite et j'espère que vous en serez bientôt délivré.

L'hiver dernier a été violent. Le baromètre est monté, les jours où le froid était excessif, à dix-huit degrés, à deux de plus que l'année 1740; mais il n'y a eu que trois jours de cette force; ni les blés ni les arbres fruitiers n'ont souffert, et le dégel qui est survenu le 20 de février n'a point endommagé les digues du Rhin, de l'Elbe, de l'Oder, ni de la Vistule, ce qui arrive d'ailleurs assez souvent, et cause des pertes considérables. Je n'attribue pas cependant ma maladie à l'intempérie de la saison; lorsque l'on est jeune, ni les froids de la zone glaciale, ni les chaleurs de la zone torride, n'altèrent un corps robuste et vigoureux. J'ai été curieux de savoir combien de temps les horloges de fer qui sont aux clochers peuvent durer; les experts m'ont assuré que tout au plus cela allait à vingt ans. N'est-il donc pas étonnant que notre espèce, dont les organes sont de filigrane et les chairs composées de boue et de fange, résiste plus de temps, et parvienne à une durée plus que triplée de celle de ces horloges, composées de la matière la plus dure que nous connaissions? La différence des horloges à nous est que nous souffrons, et qu'elles n'éprouvent aucune sensation douloureuse en se détraquant; en revanche, nous<44> avons goûté des plaisirs dans notre jeunesse, et, malgré l'âge, il en reste encore dont les personnes raisonnables peuvent jouir.

Je suis persuadé que les bonnes actions de votre jeune roi vous font plaisir, et que vous ne m'avez pas écrit avec indifférence sur son sujet. Si messieurs les robins intervertissent ses bons desseins, c'est la faute de ceux qui les ont rappelés : il faudrait les borner à l'objet de leur destination; ils sont payés pour juger les procès, et non pas pour tenir leurs souverains sous tutelle. Vous verrez que peut-être la cour sera réduite à les exiler une seconde fois. Vous m'avertissez un peu tard que Voltaire n'est ni marquis, ni intendant; je l'en avais déjà félicité; il n'y a pas de mal, il s'apercevra facilement que mon ignorance est involontaire. Si l'on ment d'une chambre à une autre, on peut débiter de même bien des mensonges, à Potsdam, de ce qui se fait à Paris.

Vous vous plaignez de la difficulté de remplir de bons sujets votre Académie; c'est la faute du siècle. Nous avons beaucoup plus de gens médiocres qu'il n'y en avait dans le siècle passé; mais il nous surpassait en génies; il semble que le moule en soit cassé. Lorsque la France aura perdu le Patriarche de Ferney et un certain Anaxagoras, il ne lui restera plus personne. Pour M. Wéguelin, dont je connais le mérite, je ne négligerai pas, en temps et lieu, d'avoir égard à votre recommandation; il serait peut-être un Montesquieu, si son style répondait à la force de ses pensées.

Je vous rassurerai facilement sur l'appréhension que vous causent les Anglais animés des fureurs du dieu Mars; s'ils ont la fièvre chaude, il n'y a pas d'apparence que l'épidémie franchisse les mers pour se communiquer au continent; leurs guinées l'ont fait passer à quelques principi di Germania bisognosi di scudi.44-a Sans doute cela s'arrêtera là, et la guerre de l'Amérique sera pour les Européens ce qu'étaient pour les anciens Romains les combats des gladiateurs.

<45>Je fais des vœux pour que vous soyez promptement délivré de votre sciatique. Je ne renonce pas encore à la consolation de vous revoir dans ce monde-ci, assuré que nous ne nous reverrons plus dans un autre; vous ne devez pas y trouver à redire. Quand on a fait votre connaissance, on voudrait jouir de votre présence plus souvent, et toujours davantage. En attendant, je prie Dieu, etc.

169. DE D'ALEMBERT.

Paris, 26 avril 1776.



Sire,

Quoique les dernières nouvelles que Votre Majesté a bien voulu me donner elle-même de sa santé et de son état aient calmé mes inquiétudes, cependant il n'a pas tenu au public, et surtout au public de ce pays-ci, que je n'en eusse encore d'assez sérieuses; mais j'ai mieux aimé en croire V. M. que le public, et je m'en suis d'autant mieux trouvé, que le public a fini par où il aurait dû commencer, c'est-à-dire par se taire. Jouissez, Sire, de votre santé et de votre gloire, et jouissez-en longtemps encore pour la consolation de votre fidèle Anaxagoras. Il en a plus que jamais besoin dans ce moment, ayant sous ses yeux le spectacle d'une ancienne amie avec laquelle il demeure depuis douze ans, et qui dépérit d'une maladie de langueur. Celle raison, Sire, sans parler de ma santé, ni de quelques affaires qui exigent ma présence, m'empêchera d'aller, comme je le désirais, mettre aux pieds de V. M. tous les sentiments dont je suis pénétré pour elle. Ma pauvre machine est d'ailleurs si ébranlée, et par les secousses de cet hiver, et par les affections morales qui s'y joignent,<46> qu'elle est hors d'état de se déplacer. Elle se borne donc à regret aux vœux qu'elle fait pour V. M., ne pouvant aller les lui présenter elle-même.

Je ne sais si V. M. est informée qu'on a imprimé dans quelques gazettes d'Allemagne, et depuis dans quelques journaux de France, une prétendue lettre46-a qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire, selon messieurs les gazetiers, et dans laquelle les Français sont vilipendés, Voltaire traité de vieille femme, et l'Académie de Berlin de bête. Ce même sot public, qui a voulu si longtemps que V. M. fût bien malade, ne demandait pas mieux que de croire à la réalité de cette lettre : j'ai cru devoir le désabuser, en imprimant à mon tour dans les journaux que messieurs les gazetiers en avaient menti.46-b C'est à V. M. à leur répondre autrement, si elle juge qu'ils en soient dignes.

Notre jeune roi mérite toujours la bonne opinion que V. M. a de lui. Il aime le bien, la justice, l'économie et la paix. Mais les fripons, les courtisans et les prêtres font bien tout ce qu'ils peuvent pour<47> s'opposer aux réformes et aux règlements que lui proposent les ministres vertueux et éclairés dont il a eu le bonheur et la sagesse de s'entourer. Je ne cesse de faire des vœux pour lui, bien persuadé que, de tous les princes de sa maison, sans exception, il est celui que nous devrions désirer pour roi, si la destinée propice ne nous l'avait pas donné. Je n'en fais pas autant pour les parlements, qui se montrent de jour en jour plus malintentionnés, plus ignorants, et plus opposés au bien. Les voilà, dit-on, qui veulent faire revivre et faire valoir par leurs arrêts les principes absurdes des théologiens sur l'intérêt de l'argent; il ne leur manque plus que ce ridicule, dont je voudrais bien qu'ils se couvrissent, pour leur faire perdre le peu de crédit qui leur reste encore, et pour n'avoir plus même les sots et les fripons dans leur parti.

J'aurai peut-être dans quelque temps une grâce à demander à V. M. Des gens de lettres ont entrepris de donner une édition de Froissait, historien du quatorzième siècle, dont on n'a jusqu'ici que de mauvaises éditions. On leur a dit qu'il y avait à Breslau un excellent manuscrit de cet historien;47-a peut-être leur sera-t-il nécessaire, et dans ce cas ils prendraient la liberté de prier V. M. de vouloir bien donner ses ordres pour qu'ils en eussent communication; ils osent se flatter de cette grâce de la part du protecteur et de l'ami le plus éclairé que les lettres aient encore eu sur le trône.

Je vois, par la réponse que V. M. veut bien me faire au sujet de M. Béguelin, qu'elle a cru que je lui parlais en faveur de M. Wéguelin, dont je connais d'ailleurs le mérite, mais qui n'est point l'objet des demandes que j'ai pris la liberté de faire à V. M. Celui que j'ai eu l'honneur de recommander à ses bontés est M. Béguelin, mathématicien et philosophe de son Académie, distingué dans l'un et dans l'autre<48> genre par ses lumières et par ses écrits, et digne de la protection de V. M. par ses sentiments et par sa sage conduite.

V. M. me tranquillise beaucoup en m'assurant que les coups qui se frappent en Amérique ne viendront pas jusqu'en Europe, et surtout jusqu'en France. Mon refrain est celui de l'Évangile : Paix sur la terre aux hommes;48-a je n'ajoute pas même de bonne volonté, car je craindrais que la paix ne fût pour un trop petit nombre.

Je suis avec le plus profond respect et la plus tendre reconnaissance, etc.

170. A D'ALEMBERT.

Le 16 mai 1776.

J'ignore ce qui se débite à Paris au sujet de ma maladie, et je me trouve glorieux d'être dans le cas des Anglais, dont on exagère les pertes, tandis qu'ils n'en ont point fait de considérables. Ma santé est celle d'un vieillard qui a essuyé dix-huit accès de goutte, et qui ne recouvre pas ses forces aussi vite qu'un jeune homme de dix-huit ans; mais on me fera mourir par allégorie, comme on me fait écrire en style de charretier des lettres où l'on me prête des idées que jamais je n'ai eues. Je vous suis obligé d'avoir donné un démenti au compilateur de ces bêtises, qui a voulu les mettre sur mon compte. Pour moi, je pourrais demander que le gouvernement fît des recherches contre l'auteur de cette imposture; mais je n'aime point à me venger, et ce n'est pas cette sorte d'athlètes qu'il me convient de combattre. Je lis les Réflexions de l'empereur Marc-Antonin, qui m'enseigne que<49> je suis dans le monde pour pardonner à ceux qui m'offensent, et non pas pour user du pouvoir de les accabler.

Je compatis, mon cher Anaxagoras, aux chagrins que vous cause l'amitié; c'est un des plus sensibles. Je ne sais quel ancien a très-bien dit que les amis n'avaient qu'une âme en deux corps.49-a Je souhaite que mademoiselle de Lespinasse se rétablisse pour la consolation de vos vieux jours. Mais si sa santé se remet, et si un jour vous vous portez mieux, faudra-t-il que je renonce à jamais au plaisir de vous voir, ou me reste-t-il encore quelque espérance? C'est ce que je vous prie de me marquer.

Comme j'ignore si l'ouvrage de Froissart se trouve dans les bibliothèques de Breslau, j'en ai fait écrire à l'abbé Bastiani,49-b qui me dira les choses au juste. S'il se trouve, celui qui veut écrire sur ce sujet pourra recevoir tous les éclaircissements qu'il désirera. Je suis sur le point de faire mes tournées dans les provinces, ce qui m'occupera jusque vers le 15 de juin, où je pourrai avoir le plaisir de vous écrire. Ce qu'il y a de certain, c'est que nous sommes les gens les plus pacifiques du monde. La scène qui se passe en Amérique, et ce qui peut-être se prépare encore ailleurs, est pour nous comme ces combats de gladiateurs que les Romains (tant soit peu barbares à cet égard) voyaient de sang-froid dans leur cirque, et dont ce peuple-roi49-c faisait son amusement. Les mêmes acteurs ne paraissent pas toujours sur la scène; nous y avons été assez longtemps; à présent le tour est à d'autres. Votre philosophie pourra donc réfléchir à son aise sur la cause et sur les effets de ce fléau destructeur qui ravage actuelle<50>ment l'Amérique. Portez-vous bien, c'est le principal, et abandonnez les hommes à leurs folies et à leurs passions, que ni vous ni moi ne parviendrons à adoucir. Sur ce, etc.

171. AU MÊME.

Le 9 juillet 1776.

Je compatis au malheur qui vous est arrivé de perdre une personne à laquelle vous vous étiez attaché.50-a Les plaies du cœur sont les plus sensibles de toutes, et, malgré les belles maximes des philosophes, il n'y a que le temps qui les guérisse. L'homme est un animal plus sensible que raisonnable.50-b Je n'ai que trop, pour mon malheur, expérimenté ce qu'on souffre de telles pertes. Le meilleur remède est de se faire violence pour se distraire d'une idée douloureuse qui s'enracine trop dans l'esprit. Il faut choisir quelque occupation géométrique qui demande beaucoup d'application, pour écarter, autant que l'on peut, des idées funestes qui se renouvellent sans cesse, et qu'il faut éloigner le plus que possible. Je vous proposerais de meilleurs remèdes, si j'en connaissais. Cicéron, pour se consoler de la mort de sa chère Tullie, se jeta dans la composition, et fit plusieurs traités, dont quelques-uns nous sont parvenus. Notre raison est trop faible pour vaincre la douleur d'une blessure mortelle; il faut donner quelque chose à la nature, et se dire surtout qu'à votre âge comme au mien on doit se consoler plus tôt, parce que nous ne tarderons guère de nous rejoindre aux objets de nos regrets.

<51>J'accepte avec plaisir l'espérance que vous me donnez de venir passer quelques mois de l'année prochaine chez moi. Si je le puis, j'effacerai de votre esprit les idées tristes et mélancoliques qu'un événement funeste y a fait naître. Nous philosopherons ensemble sur le néant de la vie, sur la philosophie51-a des hommes, sur la vanité du stoïcisme et de tout notre être. Voilà des matières intarissables, et de quoi composer plusieurs in-folio. Faites, je vous prie, cependant tous les efforts dont vous serez capable pour qu'un excès de douleur n'altère point votre santé; je m'y intéresse trop pour le supporter avec indifférence.51-b

Sur ce, etc.

172. DE D'ALEMBERT.

Paris, 15 août 1776.



Sire,

Mon âme et ma plume n'ont point d'expressions pour témoigner à V. M. la tendre et profonde reconnaissance dont m'a pénétré la lettre qu'elle a daigné m'écrire, lettre si pleine de vérité et d'intérêt, de sentiment et de raison tout ensemble, enfin, Sire, permettez-moi cette expression, si remplie même d'amitié; car pourquoi n'oserais-je employer avec un grand roi le mot qui rend ce grand roi si cher à mon cœur? Je n'aurais pas tardé un moment à répondre à cette nouvelle marque, si touchante pour moi, des bontés dont V. M. m'honore, et à lui réitérer plus vivement que jamais l'expression des<52> sentiments que je lui dois à tant de titres, si cette expression n'avait dû entraîner malgré moi un nouvel épanchement de douleur, que V. M., sans doute, eût bien voulu pardonner à ma situation, mais qui peut-être aurait troublé un moment par une image affligeante la satisfaction si douce et si juste dont V. M. vient de jouir. Toutes les nouvelles publiques ont annoncé le voyage du grand-duc de Russie à Berlin, et l'union que va contracter avec vous ce jeune prince, digne, à ce qu'on assure, de s'unir à vous par ses rares qualités. J'ai attendu le moment de son départ pour répandre encore une fois mon âme dans celle de V. M., et pour lui rendre surtout les plus sensibles actions de grâces de cette lettre qui est si peu celle d'un roi, et qui n'en est pour moi que plus précieuse et plus chère. V. M. n'a pas besoin de dire qu'elle n'a que trop éprouvé, pour son malheur, ce qu'on souffre en perdant ce qu'on aimait. On voit bien, Sire, que vous avez éprouvé ce cruel malheur, à la manière si sensible et si vraie dont vous savez parler à un cœur affligé, et lui dire ce qui convient le mieux à sa déplorable situation. Tous mes amis cherchent comme vous à me consoler; tous me disent, comme vous, qu'il faut chercher à me distraire; mais aucun ne sait ajouter, comme vous, ces mots si dignes d'un ami et d'un sage, que notre raison est trop faible pour vaincre la douleur d'une blessure mortelle, qu'il faut donner quelque chose à la nature, et se dire surtout que, à l'âge où nous sommes l'un et l'autre, nous ne tarderons guère à nous rejoindre aux objets de nos regrets. Hélas! Sire, c'est aussi le seul espoir qui me console, ou plutôt qui me fera supporter le peu de jours qui me restent à vivre. Je ne désire plus de les voir prolongés que pour me mettre encore aux pieds de V. M., et il faudra que ma santé soit bien mauvaise au printemps prochain, si je ne vais pas avec le plus grand empressement m'acquitter d'un devoir si précieux et si sacré pour moi. J'écrivais il y a quelques années52-a à V. M., dans un moment où ma frêle ma<53>chine dépérissait de jour en jour, que je ne désirais plus rien qu'une pierre sur ma tombe, avec ces mots : Le grand Frédéric l'honora de ses bontés et de ses bienfaits. Cette pierre et ces mots sont aujourd'hui, Sire, bien plus qu'autrefois, le seul désir qui me reste; la vie, la gloire, l'étude même, tout est devenu insipide pour moi; je ne sens que la solitude de mon âme, et le vide irréparable que; mon malheur y a laissé. Ma tête, fatiguée et presque épuisée par quarante ans de méditations profondes, est aujourd'hui privée de cette ressource qui a si souvent adouci mes peines. Elle me laisse tout entier à ma mélancolie, et la nature, anéantie pour moi, ne m'offre plus ni un objet d'attachement, ni un objet même d'occupation. Mais, Sire, pourquoi vous entretenir si longtemps de mes maux, lorsque vous avez à soulager ceux de tant d'autres? Pourquoi vous faire ce détail douloureux, lorsque je ne devrais vous parler que des lauriers que vous cueillîtes il y a seize ans, à pareil jour, dans les plaines de Liegnitz? Pourquoi vous parler enfin de mes tristes intérêts, au milieu des grands intérêts qui vous occupent? Puissent ces intérêts, Sire, satisfaits et remplis, ajouter encore à votre gloire et à l'éclat de votre règne! Puisse la nature, qui vous a fait le plus grand des rois, vous rendre encore le plus heureux des hommes! Puisse-t-elle ajouter à vos jours tous ceux que je voudrais qu'elle retranchât aux miens! Puissé-je enfin, en me traînant bientôt aux genoux de V. M., répandre dans son sein mes dernières larmes, et mourir entre ses bras, plein de reconnaissance pour elle, après avoir joui encore une fois du bonheur de la voir et de l'entendre, de la trouver sensible à ce qui pénètre et remplit mon âme, de l'assurer surtout de la tendre vénération qu'elle m'a depuis si longtemps inspirée, et qui est en ce moment plus juste et plus profonde que jamais! C'est avec ce sentiment que je serai tout le reste de ma vie, etc.

<54>

173. A D'ALEMBERT.

Le 7 septembre 1776.

Votre lettre, mon cher d'Alembert, m'a été rendue à mon retour de Silésie. Je vois que votre cœur tendre est toujours sensible, et je ne vous condamne pas. Les forces de nos âmes ont des bornes; il ne faut rien exiger au delà de ce qui est possible. Si l'on voulait qu'un homme très-fort et robuste renversât le Louvre en appuyant fortement ses épaules, il n'en viendrait pas à bout; mais si on le chargeait de soulever un poids de cent livres, il pourrait y réussir. Il en est de même de la raison : elle peut vaincre des obstacles proportionnés à ses forces; mais il en est de tels qui l'obligent à céder. La nature a voulu que nous fussions sensibles, et la philosophie ne nous fera jamais parvenir à l'impassibilité; et supposé que cela pût être, cela serait nuisible à la société. On n'aurait plus de compassion pour le malheur des autres; l'espèce humaine deviendrait dure et impitoyable. Notre raison doit nous servir à modérer tout ce qu'il y a d'excessif en nous, mais non pas à détruire l'homme dans l'homme. Regrettez donc votre perte, mon cher; j'ajoute même que celles de l'amitié sont irréparables, et que quiconque est capable d'apprécier les choses vous doit juger digne d'avoir de vrais amis, parce que vous savez aimer. Mais comme il est au-dessus des forces54-a de l'homme et même des dieux de changer le passé, vous devez songer, d'autre part, à vous conserver pour les amis qui vous restent, afin de ne leur point causer le chagrin mortel que vous venez de sentir. J'ai eu des amis et des amies; j'en ai perdu cinq ou six, et j'ai pensé en mourir de douleur. Par un effet du hasard, j'ai fait ces pertes pendant les différentes guerres où je me suis trouvé, et obligé de faire continuellement des dispositions différentes. Ces dis<55>tractions de devoirs indispensables m'ont peut-être empêché de succomber à ma douleur. Je voudrais fort qu'on vous proposât quelque problème bien difficile à résoudre, afin que cette application vous forçât à penser à autre chose. Il n'y a en vérité de remède que celui-là, et le temps. Nous sommes comme les rivières, qui conservent leur nom, mais dont les eaux changent toujours; quand une partie des molécules qui nous ont composés est remplacée par d'autres, le souvenir des objets qui nous ont fait du plaisir ou de la douleur s'affaiblit, parce que réellement nous ne sommes plus les mêmes, et que le temps nous renouvelle sans cesse. C'est une ressource pour les malheureux, et dont quiconque pense doit faire usage.

Je m'étais réjoui pour moi-même de l'espérance que vous me donnez de vous voir; à présent je m'en réjouis encore pour vous. Vous verrez d'autres objets et d'autres personnes. Je vous avertis que je ferai ce qui dépendra de moi pour écarter de votre souvenir tout ce qui pourrait vous rappeler des objets tristes et fâcheux, et je ressentirai autant de joie de vous tranquilliser que si j'avais gagné une bataille; non que je me croie grand philosophe, mais parce que j'ai une malheureuse expérience de la situation où vous vous trouvez, et que je me crois par là plus propre qu'un autre à vous tranquilliser. Venez donc, mon cher d'Alembert; soyez sûr d'être bien reçu, et de trouver, non pas des remèdes parfaits à vos maux, mais des lénitifs et des calmants. Sur ce, etc.

<56>

174. DE D'ALEMBERT.

Paris, 7 octobre 1776.



Sire,

Des maux de tête violents et continuels, qui durant près de trois semaines m'ont empêché d'écrire et de penser, et qui sont la triste suite de ma disposition morale, m'ont paru d'autant plus cruels, qu'ils ne m'ont pas permis de répondre sur-le-champ à l'admirable lettre que V. M. a bien voulu m'écrire encore sur mon malheur. Quelle lettre, Sire! et combien peu, je ne dis pas de rois (car ils ne connaissent guère ce langage), mais d'amis, savent aussi bien parler que vous à une âme oppressée et souffrante! Je lis et je relis tous les jours cette lettre si bien faite pour adoucir mes maux; je la lis à tous mes amis, qui en sont comme moi pénétrés de reconnaissance pour V. M. Je me dis sans cesse, en la lisant et après l'avoir lue : Ce grand prince a raison; et je continue pourtant à m'affliger. V. M. n'en sera point surprise, et ne désespérera pourtant pas de ma guérison, malgré le peu d'espérance que j'y vois encore moi-même. Des objets d'étude profonde seraient le seul moyen de l'accélérer, et V. M. me propose avec autant de raison que de bonté ce puissant remède; mais ma pauvre tête n'est plus capable d'en faire usage. C'est donc du temps seul que je dois attendre quelque soulagement à mes peines; et je crains bien que ce temps cruel ne me dévore au lieu de me guérir. La comparaison que V. M. fait de notre malheureux individu avec les rivières, qui changent sans cesse, en conservant leur nom, est aussi ingénieuse que philosophique, et explique avec autant de raison que d'esprit pourquoi le temps finit par nous consoler; mais jusqu'à présent, Sire, ma triste rivière ne sent que la peine de couler, et ne voit point encore l'espoir d'avoir enfin un cours plus heureux et plus paisible. Si j'avais vingt-cinq ans de moins, j'aurais peut-être le bonheur de former quelque autre<57> attachement qui me ferait supporter la vie; mais, Sire, j'ai près de soixante ans, et à cet âge on ne retrouve plus d'amis pour remplacer ceux qu'on a eu le malheur de perdre. Je l'éprouve en ce moment de la manière la plus affligeante, par une perte nouvelle dont je suis encore menacé, ou plutôt que j'éprouve déjà avant qu'elle soit consommée. Une femme respectable, pleine d'esprit et de vertu, dont le nom est sûrement parvenu jusqu'à V. M., madame Geoffrin, qui depuis trente ans avait pour moi l'amitié la plus tendre, qui tout récemment encore m'avait procuré dans mon malheur toutes les consolations ou les distractions que cette amitié lui avait fait imaginer, est frappée depuis plus d'un mois d'une paralysie qui l'a presque entièrement privée du sentiment et de la parole, et qui ne me laisse aucune espérance, non seulement de la conserver, mais même de la revoir encore. Sa famille, qui ne lui ressemble guère, dévote ou feignant de l'être, mais plus sotte encore que dévote, et affichant, sans savoir pourquoi, une haine stupide des philosophes et de la philosophie, m'ôte en ce moment jusqu'à la déplorable consolation d'être auprès de celte digne femme, de lui rendre tous les soins que ma tendresse pour elle pourrait me suggérer, et que peut-être la pauvre malade ne sentirait pas, mais qui du moins satisferaient mon cœur. Je perds ainsi dans l'espace de quelques mois les deux personnes que j'aimais le plus, et dont j'étais le plus aimé. Voilà, Sire, la malheureuse situation où je me trouve, le cœur affaissé et flétri, et ne sachant que faire de mon âme et de mon temps.

Mais je me reproche encore d'entretenir V. M. de ma douleur, lorsque je ne devrais lui parler que de ma v ive reconnaissance pour toutes ses bontés, de l'admiration profonde que m'inspire sa philosophie si vraie et si peu commune, si raisonnable et si sensible tout à la fois, et surtout du désir que j'ai d'aller mettre encore une fois aux pieds de V. M. tous les sentiments qu'elle m'inspire. Ma santé seule pourrait s'opposer à ce voyage; mais il m'est trop précieux et trop<58> cher pour ne pas donner à cette santé chancelante tous les soins dont je suis capable, et que vous avez la bonté d'exiger de moi. Hélas! Sire, ce voyage est presque le seul objet qui m'attache encore à la vie, et je ne regretterais en ce moment, si je venais à la perdre, que d'être privé de témoigner encore une fois à V. M. ma tendre et profonde vénération. Puisse V. M. jouir elle-même, pendant la mauvaise saison où nous allons entrer, d'une santé meilleure qu'elle n'a fait le dernier hiver! Je crains plus que jamais pour elle ces violentes attaques de goutte dont elle était, il y a quelques mois, si cruellement tourmentée. Je crains plus encore, je crains les nouvelles de guerre prochaine qui retentissent sans cesse à mes oreilles, et qui pourraient engager V. M. dans de nouvelles fatigues, plus redoutables pour elle que jamais. Tout affligé et tout philosophe que je suis, je ne puis m'empêcher de m'intéresser encore aux malheurs de la triste espèce humaine, qui n'ont pas besoin d'être augmentés, et j'y joins surtout les vœux les plus ardents pour la conservation, le bonheur et le repos de V. M. Elle a bien voulu me rassurer plus d'une fois sur les guerres dont je croyais l'Europe menacée, et elle m'a rendu la tranquillité par cette assurance. Puisse-t-elle me la rendre encore en ce moment, où j'en ai plus besoin que jamais, et bien plus encore pour V. M. que pour moi! Je suis, etc.

<59>

175. A D'ALEMBERT.

Le 22 octobre 1776.

Vous voilà accablé de vers59-a dont je crois que vous vous seriez passé. J'ai cru cependant que quelques réflexions assez graves pourraient coin cuir59-b à la douce mélancolie où je vous crois plongé. Ces vers ne demandent qu'à être déchirés avant ou après leur lecture; c'est tout ce qu'ils méritent. Pour moi, je vois avec impatience la belle automne dont nous jouissons; je demande quand arrivera l'hiver, pour demander ensuite quand viendra le printemps, enfin cet été qui me procurera le plaisir de vous revoir, et je dis :

Volez, volez, heures trop lentes
Pour mes impatients désirs.59-b

Lorsque quelqu'un vient de France, par exemple M. de Rulhière,59-c je ne m'informe pas de ce que font vos providences dans leur troisième ciel de Versailles, je ne demande point si vos Mars subalternes à six sols par jour sont encachottés ou rossés à coups de plat d'épée, si vos ports regorgent de vaisseaux, si les manches et les poches des hommes haussent ou baissent, si l'on se frise en bec de corbin ou en ruisseau; enfin je passe cent choses de cette importance pour demander : Que fait le duc de Nivernois? Comment se porte Anaxagoras?<60> Aurons-nous bientôt l'Énéide de Delille? Voilà ce qui m'intéresse en France; le reste ne m'est rien. Mais, à propos, on m'assure que les garçons deviennent filles chez vous. On dit que pour parler correctement, au lieu de monsieur d'Éon il faut dire mademoiselle d'Éon, enfin qu'il se fait dans la nature des changements étonnants. Voilà un sujet inépuisable de pyrrhonisme. Quoi! me dis-je en moi-même, si la nation la plus éclairée de l'Europe se trompe sur les sexes, que sera-ce de nous autres? Il faudra que M. de Vergennes fasse venir du Vatican le fameux stersicorium60-a de saint Pierre, pour qu'on y fouille tous ceux qui sont destinés aux affaires étrangères, et qu'on ne les admette qu'après le grave témoignage : Pater habet .... Je ne sais où j'en suis avec notre marquis ou marquise de Pons;60-b je suis indécis devant lui si je dois l'appeler monsieur ou madame. Il est vrai qu'il a du poil; mais on prétend que d'Éon en avait aussi. Enfin cette incertitude me chiffonne et m'embarrasse l'esprit, car que deviendra l'exactitude grammaticale, si l'on ne sait plus s'il faut dire elle ou lui? Si l'abbé d'Olivet vivait encore, j'aurais recours à la plénitude de sa science; à présent, je ne sais à qui m'adresser. Tout cela me rend si ignorant, si honteux, mon cher d'Alembert, que j'hésite à proférer une parole, crainte de dire une sottise. Rassurez-moi, rendez-moi le courage et l'effronterie de prononcer à tout hasard monsieur ou madame, faute de pouvoir faire autrement. Je n'avais pas trop haute opinion de mon savoir; je croyais cependant que je connaissais clairement quelques vérités; en voilà des plus triviales, et je les ignore. Je dirai donc, comme je ne sais quel philosophe,60-c que, après avoir bien étudié, j'ai appris à ne rien savoir. Bon Dieu! si l'aventure de d'Éon était arrivée il y a dix-huit siècles, c'aurait été un article de foi que<61> de croire à sa métamorphose. Le ciel soit béni que ce miracle soit arrivé de nos jours! C'est une sottise de moins, qu'on épargne à notre croyance; mais qui répondra des autres?

Ayez pitié du plus ignorant des hommes, et venez l'été prochain l'éclairer de votre lumière, le rassurer sur ses doutes, et surtout le réjouir par votre présence. C'est ce qu'attend de vous votre ancien admirateur.

Sur ce, etc.

176. AU MÊME.

Le 26 octobre 1776.

Il y a, mon cher d'Alembert, un proverbe qui souvent n'est que trop vrai : Un malheur ne vient jamais sans l'autre. Je serais fort embarrassé d'en donner une raison passable. Ni plus ni moins, l'expérience prouve que cela arrive souvent. Voilà madame Geoffrin attaquée de paralysie, qui, selon toutes les apparences, après avoir langui jusqu'à l'hiver, sera emportée par un coup d'apoplexie foudroyant. J'en suis lâché pour vous et pour les lettres, qu'elle honorait. Mais, mon cher d'Alembert, vous savez apparemment qu'elle n'était pas immortelle. A bien prendre les choses, les morts ne sont pas à plaindre, mais bien leurs amis qui leur survivent. La condition humaine est sujet le à tant d'affreux revers, qu'on devrait plutôt se réjouir de l'instant fatal qui termine leurs peines que du jour de leur naissance. Mais les retours qu'on fait sur soi-même sont affligeants; on a le cœur déchiré de se voir séparé pour jamais de ceux qui méritaient notre estime par leur vertu, notre confiance par leur probité.<62> et notre attachement par je ne sais quelle sympathie qui se rencontre quelquefois dans les humeurs et dans la façon de penser. Je suis tout à fait de votre sentiment, qu'à notre âge il ne se forme plus de telles liaisons; il faut qu'elles soient contractées dans la jeunesse, fortifiées par l'habitude, et cimentées par une intégrité soutenue. Nous n'avons plus le temps de former de semblables liaisons; la jeunesse n'est point faite pour se prêter à notre façon de penser. Chaque âge a son éducation; il faut s'en tenir à ses contemporains, et quand ceux-là partent, il faut se préparer lestement à les suivre. J'avoue que les âmes sensibles sont sujettes à être bouleversées par les pertes de l'amitié : mais de combien de plaisirs indicibles ne jouissent-elles pas, qui seront à jamais inconnus à ces cœurs de bronze, à ces âmes impassibles (quoique je doute qu'il en existe de telles)! Toutes ces réflexions, mon cher d'Alembert, ne consolent point. Si je pouvais ressusciter des morts, je le ferais. Vous savez que ce beau secret s'est perdu. Il faut nous en tenir à ce qui dépend de nous. Lorsque je suis affligé, je lis le troisième livre de Lucrèce,62-a et cela me soulage. C'est un palliatif; mais pour les maladies de l'âme nous n'avons pas d'autre remède.

Je vous avais écrit avant-hier, et je ne sais comment je m'étais permis quelque badinage; je me le suis reproché aujourd'hui en lisant votre lettre. Ma santé n'est pas trop raffermie encore. J'ai eu un abcès à l'oreille, dont j'ai beaucoup souffert. La nature nous envoie des maladies et des chagrins pour nous dégoûter de cette vie, que nous sommes obligés de quitter; je l'entends à demi-mot, et je me résigne à ses volontés.

Vous me parlez, mon cher, de guerre et des avant-coureurs qui pronostiquent l'arrivée du dieu Mars. Ce que j'en sais, c'est que les Portugais poussent à bout la patience espagnole, et que, en conséquence d'un certain pacte de famille, le plus chrétien des rois sera dans le<63> cas de seconder ses alliés. Ce sera probablement sur mer que les parties belligérantes exhaleront leur fureur. Vous savez que ma flotte manque de vaisseaux, de pilotes, d'amiraux et de matelots; probablement elle n'agira point; et quant à la guerre du continent, je ne vois pas comment elle aurait lieu. Votre jeune roi ne demande qu'à vivre en bonne intelligence avec tous ses voisins; s'il y a des puissances qui ont ce que les Italiens appellent la rabbia d'ambizione, il est à présumer qu'elle ne pervertira pas les bonnes et sages dispositions dans lesquelles se trouve votre jeune monarque; d'où je conclus que, après s'être battus dans les mers des deux Indes, les auteurs des troubles, lassés ou punis de leurs entreprises, feront la paix, sans que Bellone, suivie de la Discorde, trouble le reste de l'univers. Souvenez-vous, en lisant ceci, que ce n'est ni de Delphes ni de l'antre de Trophonius63-a que part cet oracle, mais que ce sont des combinaisons humaines sur des contingents futurs, sujets à l'erreur.

En attendant, je me réjouis véritablement de vous voir ici; j'espère même que ce voyage vous sera salutaire, parce que tout l'est pour qui peut faire diversion à la douleur. J'en reviens toujours à l'ouvrage, que je vous recommande. Mon ami Cicéron, ayant perdu sa fille Tullie, qu'il adorait, se jeta dans la composition; il nous dit63-b qu'en commençant il fut obligé de se faire violence, qu'ensuite il trouva du plaisir dans son travail, et qu'enfin il gagna assez sur lui-même pour paraître à Rome sans que ses amis le trouvassent trop abattu. Voilà, mon cher d'Alembert, un exemple à suivre; si j'en savais un meilleur, je vous le proposerais. Nous sentons nos pertes par le prix que nous y mettons; le public, qui n'a rien perdu, n'en juge pas de même, et il condamne avec malignité ce qui devrait lui inspirer la plus tendre compassion. Toutes ces réflexions ne font pas aimer ce public. Faites-vous violence, mon cher; vivez, et que j'aie encore<64> une fois le plaisir de vous voir et de vous entendre avant de mourir. Sur ce, etc.

177. DE D'ALEMBERT.

Paris, 14 novembre 1776.



Sire,

J'ai reçu presque en même temps les deux nouvelles lettres, du 22 et du 26 octobre, dont V. M. a bien voulu m'honorer. Ces deux lettres, Sire, et celle que j'avais eu l'honneur d'écrire à V. M. il y a environ six semaines, ont été plus longtemps en chemin qu'à l'ordinaire. Les honnêtes commis des postes qui, par des ordres sans doute fort respectables, mais dont j'aime mieux que d'autres soient chargés que moi, ouvrent les lettres sur la route d'Allemagne (car je n'ose dire sur celle de France) ont été apparemment plus empressés encore qu'à l'ordinaire de lire, pour leur instruction ou pour leur triste amusement, ce qu'un grand roi veut bien dire à un pauvre philosophe affligé, et ce que le pauvre philosophe répond au grand roi. On ne peut nier, Sire, que ces commis ne soient vraiment et en tout sens des gens de lettres, et des gens de lettres curieux des belles choses; mais je crains bien que ces littérateurs si curieux, et surtout si honnêtes, ne soient dignes ni de s'instruire en lisant vos lettres, ni même de s'attrister en lisant les miennes. Quoi qu'il en soit, je leur serais au moins fort obligé de ne pas retarder de plusieurs jours, et même de quelques heures, la consolation si douce et si nécessaire à mon cœur que les bontés de V. M. me font éprouver dans la malheureuse circonstance où je me trouve. Je ne sais plus, Sire, comment vous exprimer à quel point ces bontés si touchantes pénètrent mon âme,<65> et combien cette âme, qui ne se croyait plus ouverte qu'à la douleur, trouve encore de sensibilité en elle pour la reconnaissance qu'elle vous doit à tant de titres. Cette reconnaissance n'est pas un sentiment réservé pour moi seul; tous mes amis le partagent avec la plus tendre vénération pour votre personne. Je voudrais que V. M., sensible comme elle est à la véritable gloire, c'est-à-dire, aux hommages des hommes éclairés et vertueux, pût entendre ce qu'ils disent à la lecture de ces lettres; qu'elle pût apprendre de leur propre bouche combien le grand Frédéric, depuis longtemps l'objet de leurs éloges et de leur admiration, leur paraît digne encore d'être aimé. J'ose croire que ce concert unanime de louanges si douces et si vraies toucherait autant V. M. que les cris de victoire de ses soldats sur les champs de bataille où elle a triomphé tant de fois. Pour moi, Sire, je fais mieux encore que de vous admirer et de vous chérir; je vous écoute, et je profite de vos leçons; je fais tout ce qui est en moi pour me distraire; j'essaye différentes sortes de travaux, d'études, de lectures, d'amusements même; je rassemble chez moi quelques amis certains jours de la semaine; je vais les chercher les autres jours; je prends le plus de part que je puis à leur conversation; je tâche de me persuader que tout ce qui se passe autour de moi me touche, ou du moins m'occupe; je tâche même de le faire croire aux autres par la part apparente que j'y prends. Mes amis me croient quelquefois soulagé et presque consolé; mais quand je ne les ai plus autour de moi, quand, après les avoir quittés, je me trouve seul dans l'univers, privé pour jamais d'un premier objet d'attachement et de préférence, mon âme affaissée retombe douloureusement sur elle-même, et ne voit plus que le vide qui l'environne et qui la flétrit; je suis comme les aveugles, profondément tristes quand ils sont seuls, mais que la société croit gais, parce que le moment où ils conversent avec les hommes est le seul supportable pour eux. J'ai beau suivre le conseil que V. M. veut bien me donner, et dont elle m'apprend qu'elle fait<66> usage pour elle-même dans ses moments d'affliction; j'ai beau lire les philosophes et chercher à me consoler avec eux : j'éprouve, comme le dit si bien V. M., que les maladies de l'âme n'ont point d'autres remèdes que des palliatifs, et je finis par me répéter tristement ce que m'ont dit ces philosophes, que le vrai soulagement à nos peines, c'est l'espoir de les voir finir bientôt avec la fin de la vie. Cela n'est pas fort consolant, mais, comme le dit encore V. M., c'est un moyen que la nature nous donne de nous détacher de cette vie, que nous sommes obligés de quitter. Cela me rappelle le mot du solitaire qui disait aux personnes dont il recevait quelquefois la visite : « Vous voyez un homme presque aussi heureux que s'il était mort. » Je suis comme cette vieille femme qui voulait à toute force devenir dévote, et qui n'y pouvait parvenir. « Je m'excède, disait-elle, de livres de dévotion, je m'en bourre, et rien ne passe. » J'éprouve dans un sens bien plus profond que le sens ordinaire combien le malheur est un grand maître, combien une perte irréparable fait naître de réflexions, cruelles à la vérité, mais que sans elle on n'aurait jamais eues; combien une douleur pénétrante étend et agrandit l'âme, et combien une pensée est vaste quand on n'en a qu'une. J'ai été touché jusqu'aux larmes, Sire, par ces mots de votre dernière lettre, si pleins de bonté et d'intérêt : « Je vous avais écrit avant-hier, et je ne sais comment je m'étais permis quelque badinage; je me le suis reproché en lisant votre lettre. » Ne vous reprochez rien, Sire, et croyez que vous avez ce que Tacite dit de Germanicus,66-a per séria, per jocos eundem animum, une âme qui intéresse également mon cœur quand elle est sérieuse et quand elle est gaie. Vous mettez le comble à vos bontés en employant même la poésie à ma consolation; vous me dites en vers élégants et harmonieux ce que vous avez bien voulu me dire en prose éloquente et philosophique; votre prose, Sire, devrait être signée Sénèque, Montaigne, et vos vers, Lucrèce, Marc-Aurèle.

<67>La pauvre madame Geoffrin est dans la même situation, entourée de médecins qui ne peuvent la soulager, de sots et de dévots qui l'ennuient, privée de voir les personnes qui lui plaisent le plus, et moi de la triste douceur de mêler mes larmes avec les siennes.

V. M. veut bien me rassurer sur la guerre, que je craignais pour elle et surtout pour moi; je désirerais bien vivement qu'elle pût me rassurer de même sur sa santé, dont l'état chancelant m'alarme et m'afflige. Ménagez-vous, Sire, et conservez-vous pour vos peuples, pour la philosophie et les lettres, et j'ose ajouter, pour ma consolation. J'attends avec la plus grande impatience le printemps prochain, pour m'assurer par moi-même de l'état de cette santé qui m'est si chère, et pour remplir les vœux de mon cœur en mettant aux pieds de V. M. les sentiments d'admiration, de reconnaissance, de vénération et de tendresse avec lesquels je suis plus que jamais, etc.

178. A D'ALEMBERT.

Le 29 novembre 1776.

Ceux qui ont le malheur d'être méfiants poussent ordinairement leur curiosité trop loin; on ouvre les lettres, on veut pénétrer les secrets des familles, et l'asile des maisons n'est plus sacré. Soit Allemand, soit Français, quiconque a ouvert nos lettres n'y aura pas trouvé des aliments à sa curiosité. Quelques réflexions morales qui nous regardent, et voilà tout, ou des polissonneries qui ne sont bonnes que pour le moment; nous n'avons qu'à continuer de même, et nous les dégoûterons.

Je souhaite que mes lettres vous aient pu procurer quelque sou<68>lagement; c'était l'intention pour laquelle elles étaient écrites. Vous faites très-bien de vous distraire; il n'y a qu'à continuer, le temps fera le reste; le grand point est d'empêcher l'esprit de se fixer constamment à un seul objet. Cet objet, comme vous le dites fort bien, est plus vaste qu'on ne pense; tout ce qui l'environne est sombre et très-propre à détruire les illusions du monde, à nous détacher de cette auberge où nous ne faisons que passer, à nous rappeler notre peu de durée, à rabaisser les prétentions de l'amour-propre, ainsi qu'à nous convaincre de notre néant. J'avoue que ces idées ne conviennent guère aux fêtes d'un carnaval; néanmoins il est bon de les avoir eues, pour savoir estimer les choses d'après leur juste valeur; le plaisir en devient moins vif, mais plus raisonné; on voit que le temps presse, et qu'on serait bien fou de ne point profiter d'un bien certain pour courir après des folies chimériques. Voilà comme il faut adoucir des réflexions noires, en y mêlant des nuances couleur de rose, pour supporter le fardeau de la vie et ne le trouver pas tout à fait révoltant.

Je viens de perdre un général dont toutes les femmes doivent retenir le nom, quoique peu sonore; il s'appelait Koschembahr.68-a Il y a un an que sa femme mourut; la tendresse qu'il avait pour elle, et la vive douleur avec laquelle il l'a regrettée, l'ont conduit au tombeau. Ce serait un sujet de tragédie, mais non un exemple à suivre. Tout ce qu'on doit à ses amis, c'est un tendre souvenir de leur vertu, et, si l'on peut, de secourir leur postérité et d'assister ceux qui leur furent chers. Mais je ne devrais pas toucher à ces matières pour épeler ce que votre cœur ne vous dit que trop, et avec plus de force.

Toutes les apparences annoncent que madame Geoffrin n'échappera pas de cette maladie; mais quel est cet excès de fanatisme qui exerce sa rigueur sur une femme mourante, qui l'empêche de voir<69> ses amis et de mourir comme elle veut? Je ne reviens point de mon étonnement. Oui, la France a des philosophes; mais je soutiens que le gros de la nation est plus superstitieux qu'aucun autre peuple de l'Europe; cette fougue s'échappe, comme dans le procès de Calas, de Sirven, de La Barre; ce qui s'est passé à Toulon à l'égard de d'Argens, les cris du public au sujet de Necker, enfin cent exemples font connaître que le funeste levain du fanatisme agit encore en France, et que ce sera le dernier pays de l'Europe où il se conservera. Je bénis la fatalité de ce que l'Allemagne devient de jour en jour plus tolérante; ce zèle pernicieux, cause de tant de scènes sanglantes, s'éteint, et personne ne demande à ceux avec lesquels il vit quelle est leur religion.69-a Voilà ce qui fait que l'Allemagne mérite que le philosophe d'Alembert vienne jeter un coup d'oeil sur elle. Je me réjouis d'autant plus de son apparition, que ce sera pour lui une diversion à sa douleur, et pour moi une grande satisfaction de le voir.

J'ai eu l'érésipèle à la jambe, où il s'est formé un gros abcès sous le genou; j'ai été obligé de le faire opérer; la plaie se fermera dans quelques jours. Vous devinez juste, que mon intention est d'être utile à ma patrie, ainsi qu'à mes contemporains, pendant le peu de temps que j'aurai à vivre; le devoir de l'homme est d'assister ses semblables en tout ce qui dépend de lui; c'est l'abrégé de la morale, et un cœur bien placé sera mécontent de lui-même, s'il ne remplit pas ce devoir. Je souhaite de tout mon cœur que votre chagrin diminue, que votre santé se raffermisse, pour que je puisse assurer cet été le cher Anaxagoras de toute mon estime. Sur ce, etc.

P. S. Voltaire m'écrit une lettre toute mélancolique; il se dit accablé de malheurs; je vous prie de m'expliquer ce que c'est.69-b

<70>

179. DE D'ALEMBERT.

Paris, 30 décembre 1776.



Sire,

Si je ne respectais les occupations de Votre Majesté presque autant que sa personne, si je ne savais qu'elle a bien mieux à faire que de lire mes jérémiades ou mes sottises, les lettres que je prends la liberté de lui écrire seraient beaucoup plus fréquentes, quoiqu'elles ne le soient déjà que trop, tant celles que V. M. a la bonté de me répondre me remplissent de consolation. Je commence à sentir plus efficacement l'effet des conseils qu'elle a bien voulu me donner; je me suis remis à la géométrie, que j'avais comme abandonnée depuis longtemps, et j'en éprouve l'effet le plus salutaire. Ma vie n'est pas délicieuse, il s'en faut beaucoup; mais elle commence à être tolérable, et j'espère que le temps, l'étude, et surtout le bonheur de voir bientôt V. M., m'aideront à supporter mon existence. Celle de la pauvre madame Geoffrin, à laquelle V. M. veut bien s'intéresser et par rapport à moi, qui l'aime tendrement, et par rapport à elle, qui en est bien digne, cette existence, Sire, est toujours bien fâcheuse, et sans aucun espoir d'amélioration. Heureusement elle ne paraît souffrir beaucoup ni de corps, ni même d'esprit, et je bénis à cet égard sa destinée; car il lui serait bien amer, si sa sensibilité morale avait toute son énergie, d'être privée, dans la triste situation où elle est, de voir ce qu'elle aime le mieux. Oh! que V. M. a bien raison de dire que la France, avec tous les philosophes dont elle se vante à tort ou à droit, est encore un des peuples les plus superstitieux et les moins avancés de l'Europe, et que vos bons Allemands, que nos petits messieurs se donnent les airs de dédaigner, ne sont pas à beaucoup près aussi sots que nous! Je ne vois que les Espagnols à qui nous cédions les honneurs du pas en fait de sottise religieuse. Que dit V. M. de ce qui se<71> passe actuellement dans ce malheureux pays, de la procession solennelle et brillante que l'inquisition vient de faire à Cadix, des acclamations du peuple, qui, prosterné à genoux dans les rues pendant cette belle cérémonie, criait : Viva la fè di Dios! du gouvernement qui la souffre, de la publication que les inquisiteurs ont osé faire des bulles de Paul IV et de Pie V, qui déclarent que tout le monde sera soumis à l'inquisition, sans excepter le souverain, du roi d'Espagne, qui permet cette insolence, qui même, dit-on, l'autorise? On assure que ce tribunal exécrable reprend toute sa vigueur et toute son activité, et qu'un seigneur espagnol71-a très-considérable est déjà condamné, par grâce spéciale, à une prison perpétuelle, pour avoir fait défricher par des familles hérétiques qu'il a appelées d'Allemagne plusieurs cantons de son malheureux pays. Voilà bien, Sire, de quoi augmenter la mélancolie que Voltaire vous montre dans ses lettres. Cette affliction a d'ailleurs une autre cause. On a imprimé, je ne sais comment, et je ne sais où, un ouvrage assez curieux, intitulé : La Bible enfin expliquée et commentée par plusieurs aumôniers de Sa Majesté le roi de P. Vous devinez, Sire, qui est ce roi-là. On s'est avisé, je ne sais pourquoi, de croire et de dire que Voltaire était le sacristain de ces aumôniers,71-b et on ajoute que nosseigneurs du parlement, gens aussi éclairés que la Sainte-Hermandad, et qui n'aiment pas que la Bible soit expliquée par des hérétiques, veulent brûler solennellement cette explication, qui n'en sera pas meilleure, et sont assez malintentionnés pour le sacristain, qui pourtant est bien bon de les craindre. V. M. ne pourrait-elle pas lui rendre le service de faire dire par son ministre au premier président et aux gens du Roi que cet ouvrage maudit est en effet celui de ses aumôniers, qui se sont amusés à cette<72> besogne pour soulager l'oisiveté profonde où V. M. les laisse? Elle ferait par cette déclaration une très-bonne œuvre, dont la philosophie lui aurait une obligation signalée, digne de toutes celles qu'elle vous a depuis si longtemps.

Je désire beaucoup d'apprendre quelles ont été les suites de l'érésipèle de V. M., et de l'abcès qui en a été la fin. Je connais un vieillard de plus de quatre-vingts ans, qui était fort tourmenté de la goutte, et qui depuis deux ans n'en entend plus parler, après avoir eu, comme V. M., des éruptions à la peau, qui ont fini par des abcès. Oh! combien je désirerais que V. M. éprouvât le même soulagement, et combien je serais flatté de le lui avoir annoncé!

Recevez, Sire, les assurances de toute la part que je prends à la naissance du nouveau prince72-a dont votre auguste maison vient d'être augmentée. Recevez surtout, je vous en supplie, avec votre bonté ordinaire les vœux ardents que je fais pour votre conservation et votre bonheur pendant l'année où nous allons entrer, et qui sera sans doute heureuse pour moi, puisqu'elle me procurera le précieux avantage de mettre encore aux pieds de V. M. les sentiments de vénération tendre et profonde avec lesquels je serai toute ma vie, etc.72-b

180. A D'ALEMBERT.

Le 25 janvier 1777.

Je suis bien aise d'apprendre par vous-même que vous commencez à pouvoir vous occuper de la géométrie; la forte application que<73> les calculs demandent accoutume insensiblement l'esprit à s'occuper d'autres sujets que de ceux qui causent la douleur, et le temps achèvera le reste. Je me flatte que le voyage que vous ferez dans nos contrées obotrites sera avantageux à votre santé; c'est une diversion de plus, qui pourra affaiblir les profondes impressions que le chagrin avait laissées dans votre âme. Pour moi, ce me sera un plaisir sensible de vous voir. Nous philosopherons, nous métaphysiquerons ensemble; mais en même temps vous devez vous attendre que nous bannirons de la conversation toutes les idées lugubres qui faneraient les roses et les fleurs de nos amusements.

Des lettres d'Espagne avaient annoncé, il y a quelques mois, des marques d'aliénation d'esprit qu'avait données le roi d'Espagne; c'est bien la plus grande marque de folie qu'un homme puisse donner que de s'abandonner à son confesseur. On croit que le prince des Asturies n'attend que le moment où son père aura fait quelque fausse démarche, pour l'enfermer et régner en sa place. On frémit d'indignation en voyant cette inquisition rétablie en Espagne. Hélas! mon cher Anaxagoras, le bon sens est plus rare qu'on ne pense. Pour expier ses amours avec la vache blanche,73-a Sa Majesté Catholique se livre avec ses fidèles sujets aux mains de bourreaux tonsurés qui font plus de mal dans ce monde-ci que jamais les diables n'en feront dans ces enfers imaginaires empruntés des Égyptiens.

Messieurs vos conseillers au parlement seront bien gens à protéger l'inquisition; le zèle qui les anime contre Voltaire me paraît fort suspect; ce pourrait bien être la suite du ressentiment qu'ils lui conservent d'avoir célébré en beaux vers leur expulsion; ils devraient rougir de honte. Quel honneur ont-ils à persécuter un pauvre vieillard qui est au bord de sa tombe? Et à bien examiner la chose, Voltaire n'a fait que recueillir les sentiments de quelques Anglais et leurs<74> critiques de la Bible; lui-même il gémit de leur audace, et il paraît n'avoir fait cet ouvrage que dans le dessein qu'on le réfute. On a tant dit de choses dans ce siècle contre la religion! Ses Commentaires sur la Bible sont moins forts qu'une infinité d'autres ouvrages qui font crouler tout l'édifice, en sorte qu'on a de la peine à le relever. Mais il est plus aisé de condamner un livre à être brûlé que de le réfuter. Si l'on parlait sérieusement en France de mes chapelains, on rirait au nez de mon ministre, tant ma réputation est mal établie en fait d'orthodoxie. Cependant Voltaire me fait de la peine; son abattement perce dans ses lettres. Il faut qu'on le chicane sur ses établissements de Ferney; il ajoute qu'il a perdu un procès, qu'il est ruiné, et qu'il terminera ses vieux jours dans la misère. C'est l'énigme du sphinx; il faudrait un autre Œdipe pour l'expliquer.

Tout ce qui arrive à Voltaire me fait venir une réflexion assez vraie malheureusement : qu'on fait souvent des vœux inconsidérés en souhaitant une longue vie à ses amis. Si Pompée était mort à Tarente, où il fut attaqué d'une fièvre chaude violente, il aurait été enterré avec toute sa réputation, et n'aurait pas vu périr sa république. Si le fameux Swift était mort à temps, ses domestiques ne l'auraient pas montré pour de l'argent lorsqu'il devint imbécile.74-a Si Voltaire était mort l'année passée, il n'aurait pas essuyé tous les chagrins dont il se plaint si amèrement. Laissons donc agir les vagues destinées, et, sans nous embarrasser de la durée de notre course, contentons-nous de souhaiter qu'elle soit heureuse.

Le neveu dont vous me félicitez n'a pas poussé sa carrière au delà de trois jours. Je pense comme je ne sais quel peuple de l'Afrique, qui pleurait à la naissance des enfants, et fêtait leur mort, parce qu'il n'y a que ceux qui meurent qui soient à l'abri des chagrins et des infortunes innombrables auxquelles les hommes sont sujets. Je ne vous dis rien au sujet de la nouvelle année; elle sera assurément heu<75>reuse pour moi, puisqu'elle me procurera le plaisir de voir le sage Anaxagoras et de l'assurer de vive voix de mon estime. Sur ce, etc.

181. DE D'ALEMBERT.

Paris, 17 février 1777.



Sire,

Je suis toujours comblé et pénétré des bontés de Votre Majesté, et de l'intérêt qu'elle veut bien prendre aux progrès de ma convalescence morale. Ces progrès, Sire, sont toujours bien lents; l'étude profonde me distrait sans doute, et la conversation paraît quelquefois m'intéresser. Mais quand, fatigué de travail ou de société, ce qui arrive bientôt, je me trouve avec moi-même, et isolé comme je le suis dans ce meilleur des mondes possibles, ma solitude m'épouvante et me glace, et je ressemble à un homme qui verrait devant lui un long désert à parcourir, et l'abîme de la destruction au bout de ce désert, sans espérer de trouver là un seul être qui s'afflige de le voir tomber dans cet abîme, et qui se souvienne de lui après qu'il y sera tombé.

Mais je m'aperçois, toujours trop tard, que je fais toujours la sottise d'entretenir V. M. de mes idées lugubres, qu'elle-même veut bien dissiper. J'aime mieux lui parler du voyage que je projette, de la douceur que j'éprouverai à mettre à ses pieds tous les sentiments de respect, de reconnaissance et d'admiration dont je suis depuis si longtemps pénétré pour elle, et du bonheur que j'aurai encore une fois de la voir et de l'entendre, Quoique ma santé, en ce moment, ne soit pas trop bonne, et que le moindre dérangement à mon régime et à ma manière uniforme de vivre soit très-sensible à ma frêle et<76> pauvre machine, j'espère cependant que cette santé et cette machine me permettront de jouir des bontés de V. M., et d'aller philosopher avec elle sur les grands maux et les petits biens de la vie.

Dans la triste situation où je suis, je m'accroche où je puis pomme soulager, et je pense quelquefois que j'ai du moins le bonheur de ne pas vivre en Espagne, et de n'avoir pas les inquisiteurs à craindre. Il est en effet bien humiliant pour un souverain, comme le dit V. M., de se mettre ainsi, lui et ses fidèles sujets, à la merci d'un jacobin. Oh! que la gent sacerdotale a bien su tout ce quelle faisait en instituant la confession! Vivent les princes qui ne se confessent pas!

Voltaire n'a point de vache blanche; mais il a toujours grand'peur des gens qui font brûler les vaches. Je le crois cependant un peu tranquillisé en ce moment sur cette Bible expliquée et commentée par les aumôniers de V. M., qui n'ont rien de mieux à faire que de commenter la Bible pour d'autres, puisque V. M. ne juge pas à propos de se la faire expliquer par eux. Mais j'apprends qu'il y a en effet un autre objet dont il est en ce moment très-affligé; c'est que son établissement de Ferney lui devient très à charge par le peu de secours qu'il trouve pour l'entretenir, depuis que M. Turgot n'est plus en place. Il écrit à V. M. qu'il est ruiné; cela n'est pas tout à fait vrai, et il fait tant de bien à ses malheureux vassaux, que je serais très-fâché que cela fût. Mais il est vrai que plusieurs grands seigneurs sur lesquels il a des rentes ne jugent pas à propos de le payer, par exemple, monseigneur le duc de Bouillon, monseigneur le maréchal de Richelieu, et avant tout monseigneur le duc de Würtemberg. Il n'y a pas, dit-on, jusqu'à un fermier général qui ne se donne aussi les airs de faire banqueroute à ce pauvre vieillard, et de suivre les traces des Würtemberg, des Bouillon et des Richelieu. Oh! que V. M. a bien raison sur les maux de toute espèce dont est semée notre malheureuse carrière, et sur le bon sens de ces peuples d'Afrique qui pleuraient la naissance des enfants, et non pas leur mort! Tout ce que<77> la philosophie peut nous dire pour nous consoler, c'est que ces maux finiront, et qu'il vaut mieux, comme on dit, tard que jamais. J'espère au moins, Sire, que mes maux ne finiront pas sans avoir été adoucis par le bien que j'espère, celui de faire encore une fois ma cour à V. M., et de lui renouveler tous les témoignages de la tendre vénération avec laquelle je serai jusqu'à la fin de ma vie, etc.

182. A D'ALEMBERT.

Le 7 mars 1777.

Les remèdes de l'âme opèrent lentement, mon cher Anaxagoras, à proportion de la violence du mal dont vous avez senti l'atteinte. Votre convalescence ne saurait être plus avancée qu'elle ne l'est. Il faut continuer à vous servir du tonique de la géométrie, auquel nous ajouterons l'exercice du voyage et la dissipation que des objets nouveaux et variés vous présenteront; et petit à petit nous rétablirons le calme dans votre âme, non pas au point d'effacer la mémoire précieuse de ce qui vous était si cher, mais bien jusqu'à vous rendre la vie plus supportable. Quand on est dans le bel âge, on répare la perte de ses amis par de nouvelles connaissances; ceux qui, comme nous, se sentent chargés du poids des années, ne contractent plus de nouvelles amitiés, parce qu'elles ne sont serrées d'un nœud étroit qu'autant qu'on est contemporain, que les sentiments, les inclinations et les goûts se rencontrent. La génération nouvelle est nuancée différemment de la nôtre, et de plus, les inclinations d'une jeunesse brillante ne s'assimilent point avec le flegme qui gagne plus ou moins<78> les vieillards; il faut donc nous borner à faire des connaissances, et renoncer à étreindre des amitiés nouvelles, à moins que quelque confesseur ne nous subjugue par son ascendant. Je réponds que je ne serai pas dans ce cas, ni vous non plus. Ce n'est qu'aux grands rois à faire de ces alliances offensives avec des cuculatis, pour conquérir parleur moyen l'empire de la Jérusalem céleste. Nous autres qui sommes bornés et restreints à ce monde, nous ne formons pas d'aussi vastes projets. Il y aura sûrement quelque hérétique de brûlé en Espagne, pour compenser les amours de la vache blanche. Convenons que ce sujet est moins propre à être égayé qu'à causer de la compassion pour l'aveuglement de cette pauvre espèce humaine, pour laquelle certainement le bonheur n'est pas fait. L'inquisition fera de nouveaux ravages en Espagne, et étouffera le génie de la nation par son despotisme tyrannique.

A Ferney, le pauvre Voltaire souffre d'une autre espèce de persécution. Je vous suis obligé de m'avoir mis au fait des choses qui le chagrinent. Sans parler de ses rares talents, son âge au moins devrait le mettre à l'abri de tout. Vous ne pouvez pas encore entièrement surmonter vos chagrins, et j'ai été pendant huit jours dans des inquiétudes mortelles pour la santé de mon frère Henri, qui, étant allé voir notre sœur de Brunswic, a été subitement attaqué d'une péripneumonie; il a heureusement triomphé de son mal, et sa convalescence m'a rendu le calme. Voilà ce qui nous arrive, à nous trois. Si l'on savait le détail d'une multitude d'individus, on ne trouverait pas mieux. La jeunesse inconsidérée, volage et turbulente est la seule qui s'étourdit sur tout ce qui lui arrive; elle est heureuse, parce qu'elle ne réfléchit pas. Il faut s'étourdir sur tout ce qu'on ne peut pas changer; nos malheurs font l'apologie de notre inconstance; il faut en affaiblir l'idée et les oublier, si l'on peut. Je vous avoue que je me fais un vrai plaisir de vous voir ici et de vous entretenir; ce sera un bon moment, qui pourra entrer pour moi en compensation d'autres<79> moments désagréables. Je vous devrai cette satisfaction, et je me propose bien de vous en témoigner ma reconnaissance. Sur ce, etc.

183. DE D'ALEMBERT.

Paris, 28 avril 1777.



Sire,

M. de Catt a dû instruire Votre Majesté des tristes raisons qui ne me permettent pas d'aller mettre à ses pieds tous les sentiments de reconnaissance, de vénération et de dévouement que je lui dois. Je ne répéterai point à V. M. ce détail affligeant pour moi et ennuyeux pour elle. La situation où je me trouve est d'autant plus sensible pour moi, qu'assurément je ne pourrai rien substituer au plaisir que je me promettais de passer quelques moments auprès de V. M., de la voir encore et de l'entendre, de philosopher avec elle, et de lui parler de tout ce qui l'intéresse, bien plus que de ce qui m'intéresse moi-même. Je ne puis cependant, Sire, renoncer entièrement à l'espoir de revoir encore V. M.; mais je n'ose plus former des projets, ni lui faire des promesses, dans la crainte de ne pouvoir encore les remplir. Comme je me flatte que je ne serai pas toujours languissant et malheureux, peut-être trouverai-je encore quelques moments de ma vie que je pourrai consacrer à V. M., et ce seront à coup sûr les plus agréables pour moi. Puisse la destinée m'accorder encore cette faveur!

V. M. a mis le comble à toutes ses bontés pour moi par les facilités de toute espèce qu'elle a bien voulu me procurer pour ce voyage; je n'en abuserai jamais, quand je me trouverais dans le cas d'en pro<80>fiter; et un de mes plus grands regrets est de ne pouvoir en témoigner moi-même à V. M. ma tendre reconnaissance.

Je me reproche, Sire, d'entretenir si longtemps de moi Y. M., et d'une manière si triste; j'aime mieux lui parler de ce qui se passe ici. Nous avons depuis quinze jours le comte de Falkenstein,80-a dont V. M. connaît le véritable nom. Je ne l'ai point encore vu, parce que je vis fort retiré, et vraisemblablement je ne le verrai pas, à moins qu'il ne vienne à nos Académies, ce qui est encore incertain. S'il nous rend visite, je me propose de lui lire un petit Éloge de Fénelon qui pourra l'intéresser, et, à l'Académie des sciences, quelques réflexions sur la théorie de la musique. Ces deux petits morceaux sont écrits il y a longtemps, et, tout médiocres qu'ils sont, je ne serais pas en ce moment en état de les faire. Il me paraît qu'en général ce prince réussit assez bien ici, qu'on le trouve honnête, affable, et cherchant à s'instruire. Il a déclaré que s'il venait aux Académies, il ne voulait point de compliments; et quoique notre métier soit d'en faire, nous lui obéirons. Il va partout sans être annoncé, ni même attendu; nos spectacles paraissent le toucher peu, il aime mieux voir les établissements utiles, ou faits pour l'être. Il alla l'autre jour à l'Hôtel-Dieu, et fut saisi d'horreur de la cruauté avec laquelle les malades sont traités dans cette maison, étant entassés jusqu'à six dans un même lit, le mort à côté du mourant, et celui-là à côté d'un convalescent. Ce n'est pas que l'Hôtel-Dieu ne soit très-riche, et en état par conséquent de faire beaucoup mieux; mais cet Hôtel-Dieu a des administrateurs, et c'est en dire assez. On assure que l'Empereur ira visiter nos ports; il trouvera notre marine, non pas dans l'état brillant où elle a été quelques moments sous Louis XIV, mais du moins dans un état supportable, et bien meilleur que celui où la mauvaise politique du cardinal de Fleury l'avait laissée. Les citoyens honnêtes se flattent ici que ce prince fera connaître au Roi son beau-frère l'état horrible<81> de l'Hôtel-Dieu, sans doute ignoré de ce jeune prince, et que peutêtre il en résultera quelque remède à cet horrible abus. Dieu le veuille!

Nous sommes ici fort occupés des insurgents, et fort impatients de voir quel sera le succès de la campagne décisive qui va s'ouvrir. On dit que les Anglais dépeuplent l'Allemagne pour envoyer des troupes en Amérique;81-a il me semble qu'il n'est pas fort honnête, et encore moins honorable à tous ces petits souverains germaniques, d'envoyer ainsi leurs sujets se faire égorger à deux mille lieues pour procurer un opéra à leurs maîtres. Aussi dit-on que la plupart restent en Amérique, et il me semble que c'est encore leur meilleur parti.

Voilà donc le tyran du Portugal disgracié.81-b Tout ce qu'on raconte de sa tyrannie fait horreur; mais peut-être tout cela est-il exagéré. Quant à l'Espagne, on dit que l'inquisition y continue ses vexations, et elle fait son métier, puisque le Roi la laisse faire.

Recevez, Sire, avec votre bonté ordinaire tous les regrets que je ne puis vous exprimer assez de ne pouvoir assurer que par écrit V. M. du tendre et profond respect avec lequel je serai jusqu'à la fin de ma vie, etc.

<82>

184. DU MÊME.

Paris, 23 mai 1777.



Sire,

Je crois devoir rendre compte à Votre Majesté de la conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec M. le comte de Falkenstein, et dans laquelle V. M. est intéressée. Il vint samedi dernier, 17 de ce mois, à l'Académie française, et, après avoir entendu les différentes lectures qui lui furent faites, il eut la bonté de s'approcher de moi. Il me dit d'abord des choses très-obligeantes, et ajouta : « On dit que vous nous proposez d'aller cette année en Allemagne; on ajoute même que vous allez devenir tout à fait Allemand. » Je répondis que j'avais en effet formé le projet de faire ma cour cette année à V. M., et d'aller passer auprès d'elle quelques mois de la belle saison; que j'avais fort désiré de faire ce voyage, mais que le mauvais état de ma santé ne me permettait pas de l'entreprendre, ce qui m'affligeait d'autant plus, que V. M. avait bien voulu m'y inviter avec toute la bonté possible. « Il me semble, dit-il, que vous avez déjà été voir le roi de Prusse. - Deux fois, répondis-je; une en 1756,82-a à Wésel, où je ne restai que peu de jours, et l'autre en 1763, où j'eus l'honneur de passer trois ou quatre mois auprès de lui. Depuis ce temps, ajoutai-je, j'ai toujours désiré d'avoir l'honneur de revoir ce prince, mais les circonstances m'en ont empêché; j'ai surtout beaucoup regretté de n'avoir pu lui faire ma cour l'année où il vit l'Empereur à Neisse; mais en ce moment, je n'ai plus rien à désirer là-dessus. - Il était bien naturel, me répondit-il, que l'Empereur, jeune et désirant de s'instruire, voulût voir un prince tel que le roi de Prusse, un si grand capitaine, un monarque d'une si grande réputation, et qui a joué un si grand rôle. C'était, ajouta-t-il en propres termes, un<83> écolier qui allait voir son maître. - Je désirerais fort, lui dis-je, que M. le comte de Falkenstein pût voir les lettres que le roi de Prusse me fit l'honneur de m'écrire après cette entrevue;83-a il y verrait que ce prince portait dès lors sur l'Empereur le jugement que la voix publique a confirmé depuis. » J'ai cru, Sire, que V. M. ne serait pas fâchée d'être instruite de cette conversation. Je ne lui ferai pas un détail ennuyeux de ce que l'Empereur eut la bonté d'ajouter relativement à moi-même; je lui dirai seulement que j'avais lu dans l'assemblée deux morceaux; l'un consistait en quelques synonymes dans le goût de ceux de l'abbé Girard, et parmi ces synonymes était celui de simplicité, modestie, qui finissait par une application légère et indirecte à ce prince, et qu'il me parut sentir avec plaisir. L'autre morceau était un Éloge très-court de Fénelon, dans lequel il y avait aussi plusieurs choses indirectes qui lui étaient relatives, entre autres un sur les voyages que Fénelon avait désiré de faire faire au duc de Bourgogne son élève, et sur le désir qu'il avait que ces voyages fussent sans cortége et sans appareil. Le comte de Falkenstein a recueilli au spectacle le fruit de cette simplicité avec laquelle il voyage. Il alla voir Œdipe il y a quelques jours, et, dans l'endroit où Jocaste dit ces vers de la première scène du quatrième acte :

.... Ce roi, plus grand que sa fortune,
Dédaignait, comme vous, une pompe importune, etc.,83-b

tout le spectacle se tourna vers lui, et battit des mains à plusieurs reprises. Cette simplicité, Sire, est un bel exemple que l'Empereur est venu donner à nos princes, qui en ce moment ne voyagent pas comme lui; et cet exemple lui a été donné par un autre roi, bien fait pour servir de modèle en tout à ses confrères. L'Empereur a vu avec intérêt tout ce qui mérite d'être vu ici, et il a marqué partout beau<84>coup de raison et d'envie de s'instruire. Il fut vendredi dernier à l'Académie des belles-lettres, où on lui lut l'extrait des mémoires les plus intéressants qui avaient été donnés depuis six mois par les académiciens. Parmi ces mémoires, il s'en trouva un sur ce que pensaient les anciens de la fureur du jeu. Il se tourna vers M. Turgot, qui présidait l'assemblée, et lui dit : « Voilà un mémoire qui est assez de saison. » C'est qu'en effet la fureur du jeu est, à la cour, plus grande que jamais, malgré le bon exemple que le Roi donne à ce sujet.

Comme cette lettre, Sire, est uniquement destinée à parler à V. M. du voyage de l'Empereur, je n'y mêlerai point Childebrand84-a en lui parlant aujourd'hui de moi. Ma santé est toujours très-languissante, et jusqu'à présent la belle saison y fait peu de changement; il est vrai que cette belle saison est affreuse par les pluies continuelles qui tombent depuis six semaines.

Je finis en renouvelant à V. M. tous mes regrets de ne pouvoir moi-même aller mettre à ses pieds les sentiments d'admiration, de reconnaissance et de profond respect que je lui dois à tant de titres, et avec lesquels je serai toute ma vie, etc.

185. A D'ALEMBERT.

Le 1er juin 1777.

Je suis fâché d'apprendre le dérangement où se trouve votre santé; cela arrive très-mal à propos pour moi, qui m'étais fait une joie du<85> plaisir de vous voir. Il faut espérer que d'autres temps me seront plus favorables. Je comprends que toute la France n'est occupée présentement que du comte de Falkenstein. Depuis Charles-Quint, c'est le premier empereur qui ait passé en France; mais son voyage ne sera ni aussi coûteux ni aussi hasardé que celui de son devancier. L'Autriche et la France sont alliées; il n'y a point de maîtresse à qui donner des bagues de diamants. Ce prince marque beaucoup d'ardeur pour s'instruire; c'est par cette raison qu'il néglige les bagatelles, et ne s'attache qu'aux choses relatives au gouvernement; il est très-affable, même un peu coquet.

Je devine tout ce que contiendra votre discours sur M. de Fénelon. Vous n'oublierez pas son Télémaque, ce qui vous donnera matière de traiter des perfections désirables dans un jeune prince, et chacun, à ce portrait, reconnaîtra le jeune monarque qui vous écoute; cela est fin, et ne pourra pas déplaire, parce que l'encensoir ne donnera pas à travers le visage de celui dont vous ferez le panégyrique. Je lus ces jours passés un ouvrage intitulé La Philosophie de la nature, d'un certain Delisle;85-a j'y ai trouvé de bonnes choses, quelques idées creuses, mais pas autant de méthode qu'on en désirerait dans un ouvrage philosophique. On dit que vos prêtres ont fait rage contre l'auteur, et qu'il est banni de France; certainement son livre ne méritait pas une telle rigueur. Je suis sur le point de partir pour la Prusse.85-b A mon retour, mes lettres seront plus longues. Je me borne à présent à faire des vœux pour votre entier rétablissement, dans l'espérance de pouvoir vous assurer moi-même de toute mon estime. Sur ce, etc.

<86>

186. AU MÊME.

Le 23 juin 1777.

Je suis fâché d'apprendre que votre santé ne se remet point : il faut espérer que le temps et le régime lui rendront sa première vigueur. Je vois qu'on devine mal. J'avais imaginé le discours que vous feriez devant l'Empereur. La façon dont vous vous y êtes pris est encore plus fine et plus flatteuse. Je vous suis très-obligé de ce que nous avez dit à ce prince. Je ne suis pas surpris qu'il ait trouvé tant d'approbation à Paris; il a beaucoup d'esprit, il est affable, et désire de s'instruire; il s'est trouvé dans un pays où il y a infiniment de choses à admirer, et ses applaudissements ont été la suite de son jugement, et non ceux d'une ignorance étonnée de voir des objets nouveaux. Les Français sont accoutumés à voir souvent chez eux des Tudesques à peine sortis de l'école, qui fréquentent communément à Paris assez mauvaise compagnie; leur surprise aura été d'autant plus grande de voir le premier prince de cette nation mieux élevé qu'ils ne croient que des souverains peuvent l'être; si madame sa mère s'en va dans le pays dont on ne revient jamais, il ne tardera pas à faire parler de lui. M. de Jaucourt,86-a parent de l'encyclopédiste, est venu à Magdebourg voir les troupes; c'est un des aimables Français que j'aie vus de longtemps. Nous avons beaucoup parlé de vous; il a des connaissances. Je me suis informé de son parent, qui par goût a étudié la médecine chez Boerhaave; une de ses parentes a élevé ma sœur de Suède et une de mes sœurs qui est morte. Il a été avec moi jusqu'en Poméranie; il part pour Vienne voir les troupes autrichiennes; l'Em<87>pereur lui a permis de s'y trouver. Pour moi, j'ai poussé jusqu'à la patrie de Copernic;87-a ce n'est plus à présent celle des philosophes; mais si le sol n'en est pas changé, j'espère qu'elle en produira de nouveaux. Il paraît un discours plein de dures vérités contre le gouvernement;87-b mais ce sont des paroles qui ont pénétré les oreilles sans affecter le cœur. On continuera donc de faire la guerre à ces pauvres Américains.87-c A propos, Grimm repassera chez nous pour se rendre en France, d'où il retournera dans peu en Russie. S'il n'apprend pas à connaître le monde, personne ne le connaîtra; il ne lui manque que d'avoir vu la Suède et la Groënlande pour avoir été partout. J'aime mieux m'instruire dans mon cabinet que de tant courir le monde. Les hommes dans les différents pays se ressemblent tous; ils ont les mêmes passions. Les uns les ont plus vives, les autres moins; cela revient à peu près à la même chose, et la différence des mœurs et des usages peut s'apprendre en lisant aussi bien qu'envoyant; il n'y a que les Anaxagoras qui vaillent la peine qu'on les cherche. Adieu, mon cher d'Alembert; bonne santé et bon courage; avec ces deux assistants, je ne désespère pas de vous revoir. Sur ce, etc.

<88>

187. DE D'ALEMBERT.

Paris, 28 juillet 1777.



Sire,

Je suis pénétré de reconnaissance de l'intérêt que Votre Majesté veut bien marquer pour ma santé, et de la part qu'elle a la bonté de prendre à la peine que j'éprouve de ne pouvoir aller mettre à ses pieds tous les sentiments que je lui dois. Cette peine, Sire, est d'autant plus grande, que, dans l'impossibilité où je suis de rien mettre à la place de la douce satisfaction que je me promettais, j'éprouve même le malheur de ne pouvoir goûter en ce moment les seuls et tristes plaisirs qui me restaient. La saison est si pluvieuse et souvent si froide, que la promenade même m'est presque entièrement interdite, quoiqu'elle soit ma seule ressource, mes sociétés d'hiver étant toutes dispersées. Je me trouve presque tous les jours seul avec moi-même, sentant plus vivement que jamais tout ce que j'ai perdu, et le malheur de ne pouvoir le remplacer. Mais je sens que j'abuse des bontés dont V. M. m'honore, en l'entretenant de ce douloureux objet. J'aime mieux lui parler de tout le plaisir que j'ai eu en apprenant par M. de Catt que la santé de V. M. est dans le meilleur état, et que non seulement elle résiste au mouvement prodigieux que V. M. se donne, mais qu'elle en est même affermie et fortifiée. M. le comte de Falkenstein, que nous n'avons plus depuis la fin de mai, s'est donné aussi, de son côté, bien du mouvement pour voir la France; il profitera sans doute, pour son administration, du bien et du mal qu'il a vu presque partout, à commencer par la capitale. J'ai déjà entendu dire à plus d'un bon juge (et je n'en aurais pas besoin après V. M.) ce qu'elle me fait l'honneur de me dire sur l'Impératrice-Reine; n'ayant jamais eu l'honneur d'approcher de cette princesse, que d'ailleurs je n'aurais pas pris la liberté de juger, il me semble qu'elle mérite au<89> moins des éloges pour avoir inspiré à ses enfants le goût de la simplicité et de l'affabilité, qui rendent les princes si chers aux peuples. Je crois l'Empereur en ce moment sur le chemin de ses États. Il a dû passer par Genève, et j'imagine que, après avoir vu tant de choses, dont quelques-unes n'en valaient guère la peine, il aura désiré de voir aussi le Patriarche de Ferney, à qui cette visite impériale donnerait plusieurs années de vie. Il y a longtemps que je n'ai eu de ses nouvelles, que je crois d'ailleurs assez bonnes; j'imagine qu'il a en ce moment chez lui ce pauvre diable d'auteur de la Philosophie de la nature, qui a été si cruellement et si platement persécuté par les pitoyables jansénistes qui se mêlent de juger, au Châtelet, de la vie et de la liberté des citoyens. Nosseigneurs du parlement l'ont mieux traité, parce qu'ils ont eu peur du cri public; cependant, pour l'honneur de la magistrature, ils n'ont osé le renvoyer absous, et ils ont cru lui devoir une petite réprimande, qu'il méritait un peu, à la vérité, pour n'avoir pas fait un meilleur livre. V. M. a très-bien jugé cette rapsodie, qui en vérité n'était pas digne du bruit qu'elle a fait.

On dit en effet que Grimm reviendra cet hiver en France, pour retourner encore à Pétersbourg. J'irais plus loin, il est vrai, pour chercher la santé; mais j'aurais beau courir, je craindrais qu'elle n'allai toujours plus vite que moi. Je suis pourtant un peu mieux en ce moment, grâce à la saison, toute mauvaise qu'elle est; mais c'est à l'hiver que mon malheureux estomac m'attend pour me jouer ses tours. Il faut se préparer à le combattre, et, en attendant, prendre patience.

Je ne vois plus depuis très-longtemps mon ancien confrère le chevalier de Jaucourt, l'encyclopédiste. Il vit dans la plus grande retraite, et s'occupe, dit-on, d'une nouvelle édition du Moréri; car il ne peut travailler qu'à des ouvrages en plusieurs volumes in-folio. Les petits volumes de Racine et de La Fontaine ne contiennent pas tant de mots, et plus de choses. Du reste, chacun fait comme il l'en<90>tend pour s'amuser; mais il n'est pas aussi aisé d'amuser les autres. Encore le quaker Freeport a-t-il raison, dans l'Écossaise de Voltaire, quand il dit qu'il est plus difficile de s'amuser que de s'enrichir; c'est bien pis quand on veut amuser ceux qui s'ennuient.

J'ai lu le discours de M. Pitt, ou mylord Chatham, qui aurait bien mieux fait de conserver son premier nom.90-a Ce discours est en effet, comme le dit V. M., plein de vérités lâcheuses, mais que le gouvernement anglais n'a pas écoutées. Il s'acharne à cette guerre d'Amérique, qui ne lui réussira pas, et nous a donné le temps de mettre notre marine en état de résister à la sienne. Les dernières nom elles qu'on a reçues n'annoncent pas une campagne brillante de la part des Anglais. Je désirerais bien de savoir, s'il n'y a point d'indiscrétion à faire de pareilles questions à V. M., ce qu'elle pense de celte guerre, de la conduite politique et militaire des Anglais, et des manœuvres de Washington; je n'oserais pas lui demander son avis, si je n'étais bien sûr qu'en une phrase elle m'en dira plus que d'autres ne feraient en un volume. La netteté, la brièveté, la précision, caractérisent tous ses jugements politiques, militaires et littéraires, et l'avocat vénitien lui dirait comme à ses juges : È sempre bene. Mais il me semble que ce même avocat, s'il lisait cette longue lettre, me dirait, à moi, de me taire et de respecter les moments précieux de V. M. Je finis donc, en la priant d'agréer avec sa bonté ordinaire la tendre vénération avec laquelle je serai jusqu'à la fin de ma vie, etc.

<91>

188. A D'ALEMBERT.

Le 13 août 1777.

Je commence ma lettre par des vers de Chaulieu91-a qui sont une leçon pour les vieillards de notre âge :

Ainsi, sans chagrins, sans noirceurs,
De la fin de mes jours poison lent et funeste.
Je sème encor de quelques fleurs
Le peu de chemin qui me reste.

En pensant ainsi, les nuages de l'esprit se dissipent, et une douce tranquillité succède aux agitations qui nous troublent. Ce n'est pas à moi à prêcher les sages, c'est un poëte philosophe qui leur parle. J'apprends que le comte de Falkenstein a vu des ports, des arsenaux, des vaisseaux, des fabriques, et qu'il n'a point vu Voltaire; ces autres choses se rencontrent partout, et il faut des siècles pour produire un Voltaire. Si j'avais été à la place de l'Empereur, je n'aurais pas passé par Ferney sans entendre le vieux patriarche, pour dire au moins que je l'ai vu et entendu. Je crois, sur certaines anecdotes qui me sont parvenues, qu'une certaine dame Thérèse, très-peu philosophe, a défendu à son fils de voir le patriarche de la tolérance. Ce que l'Empereur a de bon, il le tient de lui-même; c'est son propre fonds, c'est son caractère à lui, qui a perfectionné son éducation. Ce maréchal de Batthyani qui l'a élevé, et que j'ai connu particulièrement, était un digne homme, et capable de donner de bons principes à un jeune prince. Je le répète encore, Helvétius s'est trompé dans son ouvrage de l'Esprit. Il soutient que les hommes naissent à peu près<92> avec les mêmes talents; cela est contredit par l'expérience.92-a Les hommes portent en naissant un caractère indélébile : l'éducation peut donner des connaissances, inspirer à l'élève la honte de ses défauts; mais l'éducation ne changera jamais la nature des choses. Le fond reste, et chaque individu porte en lui les principes de ses actions. Cela doit être, parce que nous découvrons des lois éternelles; est-il donc probable, dès que quelque chose est déterminé dans l'univers, que tout ne le soit pas? Je sais que j'agite une grande question; mais en m'adressant au plus sage philosophe des Gaules, c'est à lui à la résoudre.

Vous voulez savoir ce que je pense de la conduite des Anglais?92-b Tout ce qu'en pense le public : qu'ils ont péché contre la bonne foi, en ne tenant pas à leurs colonies le pacte tel qu'ils l'avaient fait avec elles; en déclarant maladroitement, et contre les règles de la prudence, la guerre à un de leurs membres, dont il ne pouvait résulter que du mal pour eux; parce qu'ils ont ignoré stupidement la force de ces colonies, et se sont imaginé que le général Gages pourrait les soumettre avec cinq ou six mille hommes qu'il commandait; qu'ils ont pris des troupes à leur solde, sans avoir songé aux vaisseaux qui devaient les transporter en Amérique; qu'ils ont acheté sur le marché de Londres les provisions et vivres pour cette armée qui devait combattre en Pensylvanie; enfin il n'y a que des fautes à reprocher à ces insulaires. Pourquoi ont-ils séparé à la distance de trois cents milles le corps que Carleton commandait, et celui à la tête duquel est maintenant Burgoyne? Comment ces corps pouvaient-ils, dans cet éloignement, se porter des secours mutuels? Fallait-il encore, dans une telle situation, se brouiller de gaîté de cœur avec les Russes, indisposer les Hollandais par leur insolente arrogance, et multiplier le<93> nombre de leurs ennemis par leur mauvaise conduite? Au reste, je commence par vous déclarer que les voiles épais qui cachent l'avenir le dérobent aussi bien à mes yeux qu'à ceux des autres; mais si je voulais, à l'exemple de Cicéron,93-a prévoir ce que certaines combinaisons semblent annoncer, je pourrais peut-être hasarder de dire qu'il paraît que les colonies se rendront indépendantes, parce que certainement cette campagne ne les écrasera pas; que le gouvernement des goddam aura de la peine à fouiller dans les bourses des particuliers pour fournir à la campagne prochaine; qu'entre ci et le printemps prochain la guerre sera déclarée entre la France et l'Angleterre; qu'on se battra dans les colonies réciproquement, et que peut-être la France pourrait se remettre en possession du Canada, si la fortune ne lui est pas trop contraire. Voilà des rêves, puisque vous en voulez; il en sera ce qu'il plaira à la fatalité, et, quoi qu'il arrive, cela ne nous empêchera pas de semer de fleurs le peu de chemin qui nous reste.

Je ne sais ce que Grimm est devenu. On dit qu'il est parti de Pétersbourg avec un autre monarque qui voyage incognito; il se pourrait donc bien qu'il fût actuellement à Stockholm; je crois pourtant que vous le reverrez à Paris. Pour vous, mon cher d'Alembert, je ne sais si je vous verrai ou ne vous verrai jamais. Cela ne m'empêche pas de vous souhaiter toutes sortes de prospérités, un plus beau temps que celui de cet été, une douce satisfaction intérieure, et un peu de gaîté, qui est le bonheur de la vie. Sur ce, etc.

<94>

189. DE D'ALEMBERT.

Paris, 22 septembre 1777.



Sire,

En revenant de la campagne, où j'avais été passer quelques semaines pour rétablir ma santé, qui ne se rétablit guère, j'ai trouvé à Paris la nouvelle lettre dont V. M. a daigné m'honorer, et le Rêve très-philosophique qu'elle y a joint.94-a Je ne perds pas un moment pour avoir l'honneur de lui répondre sur l'un et sur l'autre objet.

Je remercie très-humblement V. M. du conseil quelle me donne, avec Chaulieu, de semer de fleurs le peu de chemin qui me reste. Vous en parlez, Sire, bien à votre aise, couvert, comme vous l'êtes, de tous les genres de gloire, et à portée de faire tous les jours des heureux. Pour moi, qui n'ai pas ces avantages, ma triste vie ne sera plus semée que de chardons, ou tout au plus de barbeaux, comme les pièces de blé, qui se passeraient bien d'eux.

J'ai été aussi surpris que V. M. du peu d'empressement que le comte de Falkenstein a témoigné pour voir le Patriarche de Ferney, et je ne doute nullement que V. M. n'ait deviné juste sur la cause de cette indifférence apparente; car je veux croire, pour l'honneur du prince, qu'elle n'est pas réelle. On est au moins bien persuadé que le conseil ne vient pas de sa sœur, qui est, dit-on, remplie d'estime pour le patriarche, et qui plus d'une fois l'en a fait assurer.

Malgré la prise de Ticondéroga et les nouveaux avantages que les Anglais s'en promettent, je pense avec V. M. (dont je prendrai toujours les almanachs en cette matière comme en beaucoup d'autres) que ces insulaires très-insolents ne viendront pas à bout de leurs colonies; et j'avoue que je ne serais pas fâché de leur voir subir cette humiliation, qu'ils ont bien méritée par leurs sottises. Il ne paraît<95> pas cependant qu'ils veuillent y renoncer, et s'ils tentent encore, comme il y a apparence, une nouvelle campagne, notre pauvre France aura vraisemblablement encore un an à respirer; car je ne doute pas qu'ils ne lui déclarent la guerre le plus tôt qu'ils pourront, et je souhaite, plus que je ne le crois, que nous soyons en état de la soutenir.

Grimm est en effet à Stockholm, à la suite du roi de Suède; je sais qu'il se propose d'aller à Berlin, et peut-être aura-t-il déjà fait sa cour à V. M. C'est le seul bonheur que je lui envie, et dont je ne veux pas désespérer encore; c'est la seule idée flatteuse qui me reste, et que j'aime au moins à nourrir, si ma frêle machine ne me permet pas de la réaliser.

Je viens à présent, Sire, à l'excellent Rêve dont V. M. m'a fait part. Que de gens, Sire, et que de princes même tout éveillés, qui ne pensent pas comme V. M. rêve! Hélas! pour le malheur de la pauvre espèce humaine, ce rêve ne l'est pas assez, et tout ce qui en est l'objet n'est que trop réel. En parcourant dans ce rêve toutes les sottises humaines, et en voyant avec quel agrément elles y sont persiflées, j'ai dit le vers de la comédie,

On ne peut s'empêcher d'en pleurer et d'en rire,95-a

Je prendrai, à cette occasion, la liberté de faire une représentation à V. M.; elle a pour objet le progrès des lumières philosophiques, qui va si lentement malgré vos efforts et surtout votre exemple. Vous avez, Sire, dans votre Académie, une classe de philosophie spéculative, qui pourrait, étant dirigée par V. M., proposer pour sujets de ses prix des questions très-intéressantes et très-utiles, celle-ci, par exemple : S'il peut être utile de tromper le peuple?95-b Nous n'avons jamais<96> osé, à l'Académie française, proposer ce beau sujet, parce que les discours envoyés pour le prix doivent avoir, pour le malheur de la raison, deux docteurs de Sorbonne pour censeurs, et qu'il n'est pas possible, avec de pareilles gens, d'écrire rien de raisonnable. Mais V. M. n'a ni préjugés, ni Sorbonne, et une question comme celle-là serait bien digne d'être proposée par elle à tous les philosophes de l'Europe, qui se feraient un plaisir de la traiter. De pareils sujets vaudraient mieux, ce me semble, que la plupart de ceux qui ont été proposés jusqu'ici par cette classe métaphysique. Le dernier surtout96-a m'a paru bien étrange par son inintelligibilité; je n'ai vu personne qui ne pensât comme moi là-dessus, et je suis bien sûr que mon ami la Grange n'a pas été consulté; il aurait certainement épargné à l'Académie le désagrément de voir ses questions tournées en ridicule.

Je prends la liberté, Sire, de joindre à cette-lettre un mémoire sur lequel je demande avec la plus grande instance à V. M. de vouloir bien faire faire une réponse détaillée. L'objet est si intéressant, que je ne doute pas du succès de ma demande. La Société royale de médecine établie à Paris, et composée de ce qu'il y a dans la Faculté de meilleur et de plus instruit, connaissant les bontés dont V. M. m'honore, s'est adressée à moi pour présenter ce mémoire à V. M., et pour en obtenir les éclaircissements qu'elle demande. Je la supplie très-humblement de vouloir bien donner ses ordres à ce sujet.

Nous avons ici à l'ordinaire le plus bel automne, après avoir eu jusqu'au commencement d'août le plus vilain été. Je redoute l'approche de la mauvaise saison, et je commence même à me sentir des approches du froid. Qu'il fasse de moi cependant tout ce qu'il voudra, pourvu qu'il épargne la santé vraiment précieuse de V. M.

Je suis avec la plus tendre vénération, etc.

<97>

190. A D'ALEMBERT.

(Septembre 1777.)

Je me sers de l'occasion de M. le colonel Grimm,97-a au service de Russie, qui retourne en France, pour vous envoyer un très-petit Essai sur le gouvernement.97-b Je n'en ai fait tirer que huit exemplaires, dont je soumets celui-ci à votre censure. La matière est susceptible d'une grande étendue; je l'ai resserrée, parce qu'il vaut mieux donner à penser au lecteur que de l'accabler par une répétition assommante de choses connues et dites dans tous les livres. Si l'auteur mérite l'approbation d'Anaxagoras, c'est tout ce qu'il ambitionne. Le porteur vous dira le reste. Qu'Anaxagoras se conserve, que la force et la vigueur d'âme achève de cicatriser les plaies de son cœur, et que sa magnanimité, l'élevant au-dessus de tous les coups de la fatalité, lui procure l'heureuse apathie des stoïciens. Sur ce, etc.

191. AU MÊME.

Le 5 octobre 1777.

Je suis persuadé que l'air de la campagne vous aura été salutaire, surtout le changement de lieu et la dissipation, qui chasse les idées qui attristent, et donne à ce qui pense en nous la force de reprendre<98> son assiette naturelle. Le colonel Grimm a passé ici; je l'ai chargé d'un autre griffonnage plus sérieux que mon Rêve, que je soumets à la censure de la philosophie, qui seule est en droit de juger si les hommes raisonnent bien ou mal. Vous me trouverez peut-être un grand barbouilleur de papier. Vous vous en étonnerez moins, si vous voulez vous rappeler que ma méthode est de méditer par écrit pour me corriger moi-même. Je m'en trouve bien, parce qu'on peut oublier ses réflexions, et qu'on retrouve ce qu'on a couché sur le papier.

Mon ami, de la bonne humeur; c'est le seul lénitif qui fasse supporter le fardeau de la vie. Je ne dis pas qu'on soit toujours maître de se procurer cette disposition d'esprit; cependant, en glissant sur la superficie des maux, et en imitant Démocrite, on peut s'amuser de ce qui paraîtrait insipide à un misanthrope. Par exemple, Voltaire peut conserver toute sa bonne humeur, sans avoir vu le comte de Falkenstein. Combien de sages ont mis au nombre de leurs bonheurs de n'avoir pas vu des souverains! La visite d'un empereur peut flatter la vanité d'un homme ordinaire; Voltaire doit se mettre au-dessus de ces petitesses.

Vous me parlez d'une question à proposer à l'Académie. Hélas! nous avons perdu encore récemment le pauvre Lambert, un de nos meilleurs sujets.98-a Je ne sais qui pourra traiter la question : S'il est permis de tromper les hommes?98-b Je crois que Béguelin serait le seul capable de traiter philosophiquement cette question. Je verrai comment cela pourra s'arranger. Si nous consultons la secte acataleptique,98-c nous conviendrons que la plupart des vérités sont impénétrables pour la vue des hommes, que nous sommes comme dans un épais brouillard d'erreurs, qui nous dérobe à jamais la lumière.<99> Comment donc un homme, excepté quelques vérités géométriques, peut-il être sûr, étant trompé lui-même, de ne pas tromper ses pareils? Tout homme qui veut en imposer au public de propos délibéré, pour son intérêt ou pour quelque vue particulière, est sans doute coupable; mais n'est-il pas permis de tromper les hommes lorsqu'on le fait pour leur bien? par exemple, de déguiser une médecine à laquelle le malade répugne, pour la lui faire avaler, parce que c'est le seul moyen de le guérir? ou bien de diminuer la perte d'une grande bataille, pour ne pas décourager une nation entière? ou enfin de dissimuler un malheur ou un danger auquel un homme serait trop sensible, si on le lui annonçait crûment, afin d'avoir le temps de l'y préparer? S'il s'agit de religion, il paraît, par tout ce qui nous est parvenu de l'antiquité, que l'ambition s'en est servie pour s'élever. Mahomet et tant d'autres chefs de sectes attestent cette vérité. Ils ont été sans doute coupables; mais, d'autre part, considérez qu'il est peu d'hommes qui ne soient timides et crédules, et que si on ne leur avait annoncé une religion, eux-mêmes ils s'en seraient fait une. Voilà pourquoi on a vu et trouvé des cultes établis presque sur la surface de tout notre globe. Sitôt que ces religions ont pris racine, le peuple fanatique veut qu'on les respecte; et malheur à ceux qui voudraient l'en détromper, parce que très-peu d'hommes ont l'esprit assez juste pour raisonner conséquemment. Cela n'empêche pas que tout philosophe ne doive combattre le fanatisme, parce que ce délire produit des horreurs, des crimes, et les actions les plus abominables.

J'en viens au remède99-a que vous me demandez. Vous receviez ci-joint toutes les explications que vous désirez, et même une petite dose de cette préparation; la chose est certaine, l'inventeur a opéré des cures merveilleuses, dont il y a des milliers de témoins. Il faudrait en faire prendre au parlement d'Angleterre, car il semble que quelque chien enragé l'a mordu. Ces gens se conduisent comme des<100> insensés. Vous aurez sûrement la guerre avec ces goddam; les colonies deviendront indépendantes, et la France regagnera le Canada, qu'on lui a enlevé. Je souhaiterais que cet oracle fût plus certain que ceux de Calchas.100-a

Vous me laissez toujours ce qui était au fond de la boîte de Pandore, l'espérance de vous voir; mais vous savez le proverbe : On désespère quand on espère toujours.100-b Si je ne puis vous voir dans ce monde-ci, je vous appointerai aux champs Élysées, où vous serez entre Archimède, Cassini, Anaxagoras et Newton. Cependant ne vous hâtez pas de faire ce voyage; je m'intéresse trop à votre conservation pour le désirer. Sur ce, etc.

192. AU MÊME.

Le 11 novembre 1777.

J'ai chargé Catt de vous informer de tout ce qui est relatif au remède trouvé contre la rage. Il n'est pas besoin de permission pour entrer en correspondance avec notre Académie; elle reçoit les lettres de quiconque lui en adresse, et y répond. Au reste, je dois vous avertir que j'ai été surpris de voir imprimées des lettres que je vous ai écrites100-c et d'apprendre qu'il y en a d'autres qui courent manuscrites à Paris. Je ne sais si, comme quelques-uns le soutiennent, il est sûr que Pythagore vécut du temps de Numa; toutefois il est cer<101>tain qu'il ne nous est resté aucune lettre que Numa lui ait adressée. De même nous ne voyons pas que Platon, qui s'est trouvé à la cour de Denys, ait publié la correspondance où il était avec ce tyran. Aristote ne nous a transmis aucune des épîtres qu'Alexandre lui avait adressées. Les philosophes de nos jours se conduisent donc d'après d'autres principes que les anciens, ce qui doit obliger, dans nos temps modernes, les princes au silence. Sur ce, etc.

193. DE D'ALEMBERT.

Paris, 27 novembre 1777.



Sire,

M. Grimm, à son arrivée à Paris, m'a remis le paquet dont Votre Majesté l'avait chargé pour moi. J'ai lu avec avidité l'excellent écrit qu'il contenait, et je voulais en faire sur-le-champ mes très-humbles remercîments à V. M.; mais j'ai pensé que, ayant eu l'honneur de lui écrire il y a peu de temps, ce serait l'importuner bien souvent de mes lettres, et qu'elle a mieux à faire que de lire fréquemment mes barbouillages. J'ai mieux aimé employer ce temps à lire, à relire et à faire lire à ceux qui en sont dignes un ouvrage si digne lui-même de V. M., si plein des plus excellents principes de gouvernement, écrit avec tant de raison, d'esprit et d'élégance, et dont V. M. prouve combien les préceptes sont sages, par le soin et les succès avec lesquels elle les pratique. Votre conduite, Sire, et l'exemple que vous donnez aux autres souverains, sont encore supérieurs aux sages et utiles leçons qu'ils peuvent puiser dans vos écrits. Puissiez-vous donner encore longtemps l'exemple et le précepte!

<102>J'ai eu le malheur de perdre il y a un mois madame Geoffrin,102-a la seule véritable amie qui me restât; depuis la perte de l'amie avec laquelle je passais toutes mes soirées, j'allais, pour adoucir ma peine, passer les matinées avec madame Geoffrin, dont l'amitié était ma ressource. Je ne sais plus que faire à présent de mes soirées ni de mes matinées, et tout ce qui les occupe n'est que du remplissage. Je demande pardon à V. M. de lui parler encore de moi, et je crains d'abuser de ses bontés.

Quand j'ai eu l'honneur de proposer à V. M. la question importante : S'il peut être utile de tromper le peuple? mon intention n'était pas précisément qu'elle ordonnât à son Académie de traiter ce sujet, mais qu'elle le fît proposer par la classe métaphysique pour sujet du prix; ce qui ne sera possible que pour le sujet prochain, puisqu'il y en a déjà un de proposé, sur lequel malheureusement on ne peut revenir. Puisque V. M. veut bien entrer avec moi dans quelque détail sur cette grande question, je penserais, Sire, sauf votre meilleur avis, qu'il faut distinguer les erreurs transitoires et passagères des erreurs permanentes. Il est hors de doute qu'on peut et qu'on doit peut-être se permettre de laisser au peuple une erreur passagère pour un plus grand bien, ou pour éviter un plus grand mal; et V. M. en apporte des exemples incontestables. Les erreurs permanentes feraient plus de difficultés, et je ne sais s'il ne doit pas y avoir toujours plus d'inconvénient que d'avantage à les entretenir. Mais cet objet demanderait de grandes discussions, et c'est pour cela que je désirerais devoir cette question proposée à tous les philosophes de l'Europe par le plus philosophe des souverains.

V. M. a bien raison de dire que le parlement anglais ne l'est guère, et que sa conduite est celle d'une troupe d'insensés. Nous attendons avec impatience les nouvelles intéressantes de la fin de la campagne, qui, heureusement pour les ennemis de l'Angleterre, et malheureuse<103>ment pour l'humanité, ne sera pas vraisemblablement la dernière. L'ouverture du parlement est un moment intéressant, et nous verrons si l'Angleterre consentira à achever de se ruiner pour achever de dévaster et de dépeupler ses colonies.

Le sieur Tassaert, sculpteur, qui vient de m'écrire, me paraît plein de zèle pour le service de V. M., et de désir de mériter de plus en plus ses bontés. Je prends la liberté de les lui demander pour cet honnête et habile artiste, qui mérite un sort heureux par ses talents et par son caractère.

J'ai une proposition à faire à V. M., qui pourra lui être agréable. Elle m'a fait l'honneur de me parler, dans une de ses lettres, avec estime de l'ouvrage intitulé La Philosophie de la nature, dont l'auteur, M. Delisle, a été si indignement traité par les inquisiteurs du Châtelet. Ceux du parlement ont été plus doux à son égard; mais ce malheureux procès a détruit sa fortune; il aurait besoin, pour échapper au malheur qui le menace, de s'attacher à un protecteur philosophe, et il désirerait ardemment que V. M. voulût bien être ce protecteur. C'est un homme de trente ans, d'une figure noble et distinguée, d'une grande douceur de caractère, d'une grande honnêteté de principes et de mœurs, qui a beaucoup de connaissances, comme son ouvrage le prouve, que V. M. aimerait, si je ne me trompe, qui aurait pour elle la plus tendre vénération et le plus entier dévouement, qui, par l'agrément et l'aménité de sa conversation, pourrait lui être de quelque ressource dans ses moments de relâche. Si V. M. consentait à se l'attacher, et qu'elle voulût me dire à quelles conditions, je ne doute point qu'il ne les acceptât, pourvu que ces conditions, comme je n'en doute pas, fussent telles, qu'il pût espérer un sort heureux pour le reste de ses jours. M. de Voltaire doit se joindre à moi pour faire à V. M. la même demande, et nous attendons sa réponse. Je suis avec le plus tendre et le plus respectueux dévouement, etc.

<104>

194. DU MÊME.

Paris, 28 novembre 1777.



Sire,

Je dois à Votre Majesté de nouveaux remercîments des ordres qu'elle veut bien donner pour me procurer la réponse aux demandes que j'ai pris la liberté de lui faire.

Mais, Sire, un plus pressant intérêt m'occupe en ce moment, et ne me permet pas de différer la réponse à l'affligeante lettre que je viens de recevoir de V. M.

Elle se plaint qu'on a imprimé quelques-unes des lettres qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire, et que d'autres courent manuscrites à Paris.

Voici mon apologie et l'exacte vérité des faits.

Dans la douleur que m'inspirait la perte que je fis l'année dernière, j'ouvris mon cœur à V. M., dont les bontés me sont si connues. Elle eut la bonté de me répondre par deux lettres si pleines de raison, de sensibilité, de sagesse, que je crus soulager ma douleur en faisant part de ces lettres à mes amis. Cette lecture produisit en eux, je n'exagère point, Sire, la plus tendre vénération pour V. M., et quelques-uns en furent touchés jusqu'aux larmes. Ils m'en demandèrent des copies, bien sûrs de produire dans tous ceux qui les liraient les mêmes sentiments dont ils étaient pénétrés eux-mêmes. Je leur refusai ces copies, et je donnai seulement à deux ou trois d'entre eux un extrait de ce qu'il y avait dans ces lettres de plus intéressant, de plus moral, de plus sensible, de plus propre enfin à faire chérir et respecter l'auguste auteur de ces lettres.

Ces extraits ont été imprimés dans un journal sans ma participation; et à vous dire le vrai, Sire, je n'ai pu m'en repentir, par l'effet général qu'ils ont produit sur tous ceux qui les ont lus. Si je suis<105> coupable, c'est d'avoir donné à V. M., s'il est possible, un plus grand nombre d'admirateurs; et je ne puis croire qu'une telle faute me rende criminel à ses yeux. L'intention doit au moins faire excuser l'action.

Quant à toutes les autres lettres que V. M. m'a fait l'honneur de m écrire, je puis l'assurer que je n'en ai donné de copie à qui que ce soit au monde, ni en entier, ni par extrait; que je ne les ai même lues qu'à un très-petit nombre de sages, à qui tout ce qui vient de V. M. est cher et précieux. Je n'ai point ouï dire qu'il en coure à Paris des copies manuscrites, et, s'il en courait, j'ose assurer, Sire, que ce seraient des copies factices et supposées.

Ce n'est pas la première fois qu'on a imprimé de prétendues lettres que V. M. m'avait, dit-on, adressées. J'ai donné deux ou trois fois un démenti public à ces faussaires, et à la fin je m'en suis lassé, en priant ceux qui les liraient à l'avenir de les regarder comme des imposteurs.

Il se peut qu'on ait fait courir dans le public quelques phrases tronquées et infidèles de ces lettres; c'est ce que j'ignore. Mais V. M. peut se rappeler que, à l'occasion de quelques phrases qu'on fit courir ainsi il y a quelques années, elle soupçonna qu'elles étaient répandues par ceux qui de Berlin à Paris ouvrent, comme l'on sait, toutes les lettres aux postes. Elle me fit l'honneur de me le mander, et si le fait dont elle se plaint est vrai, il se pourrait qu'il eût la même cause.

Soyez donc persuadé, Sire, que s'il a couru, par ma faute ou par mon zèle, quelques extraits des lettres de V. M., ce ne sont que des extraits qui ne peuvent blesser personne, et dont l'effet unique a été de faire chérir et respecter V. M. par ceux qui ne connaissaient en elle que le roi, et qui ne connaissaient pas l'homme et le sage.

Platon n'avait garde de publier les lettres du tyran Denys; elles ne ressemblaient pas à celles du philosophe Frédéric. Aristote nous a transmis une lettre de Philippe, père d'Alexandre; et cette lettre<106> honore plus la mémoire de Philippe que toutes ses victoires sur les Athéniens.106-a

Telle est, Sire, je vous le répète, l'exacte et pure vérité. Puisse-t-elle convaincre et toucher V. M., et me rendre ses bontés, que je ne mérite pas d'avoir perdues! Dans la triste situation où je suis, dans la douleur des pertes que j'ai faites, et qui n'est point affaiblie, il ne me manquerait plus que ce malheur. Je n'aurais pas, Sire, le courage d'y survivre, et vous n'aurez pas celui d'aggraver si profondément mes maux.

Je suis avec la plus grande désolation, et la vénération la plus tendre, etc.

195. A D'ALEMBERT.

Le 20 décembre 1777.

Je me contente d'accuser la réception de votre lettre; et comme la mienne pourrait courir dans tout Paris, je me borne à vous répondre, au sujet du sieur Delisle dont vous me parlez, qu'il n'y a point de place ici qui puisse lui convenir; et je crois que le meilleur parti qui lui reste à prendre est d'aller en Hollande, où le métier de folliculaire nourrit bien des gens de son espèce.106-b Sur ce, etc.

<107>

196. DE D'ALEMBERT.

Paris, 30 janvier 1778.



Sire,

Votre Majesté persiste à me croire coupable, malgré mon apologie. Je la supplie de me permettre encore quelques mots pour ma justification. Jamais, Sire, non, jamais je n'ai souffert qu'on prît de copies dans les lettres que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire, que des réflexions si philosophiques par lesquelles elle a bien voulu chercher à soulager ma douleur après la perte que j'avais faite. Ces réflexions m'ont paru le plus excellent abrégé de morale pour un philosophe affligé, et le plus propre à augmenter, comme elles ont fait, le nombre des admirateurs de V. M. Ce motif de ma part est si honnête, et le succès y a si généralement répondu, que, malgré le mécontentement de V. M., il m'est impossible de m'en repentir; sans compter que je me suis borné à donner à un ou deux amis les copies dont il est question, et qu'assurément je ne les aurais pas données à l'imprimeur sans la permission de V. M. Sur toutes les autres choses, Sire, que peuvent renfermer vos lettres, j'ai été du plus grand scrupule; je n'ai permis à personne d'en copier une seule ligne, et je n'ai même fait lecture de vos lettres à un très-petit nombre de personnes qu'en supprimant tout ce qui pouvait le moins du monde compromettre V. M. Voilà, Sire, quelle a été ma conduite. Mais V. M. sait que toutes les lettres, et à plus forte raison les siennes, sont ouvertes peut-être en dix endroits depuis Berlin jusqu'à Paris; elle s'en est même plainte dans plusieurs lettres qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire, parce que les ouvreurs de lettres avaient en effet abusé de cette licence, et rapporté, même sans exactitude, ce que ces lettres contenaient. Ce n'est pas ma faute. Sire, si cet exécrable abus existe dans presque toute<108> l'Europe, et je ne dois pas en être la victime. Je défie qui que ce soit de m'accuser à cet égard, et de prouver son accusation.

J'espère donc, Sire, que V. M. voudra bien me croire, et rendre plus de justice à mes sentiments, à mon honnêteté et à ma discrétion.

Je vous dois, Sire, des remercîments de la copie que V. M. a bien voulu faire faire de quelques lignes du manuscrit de Froissait qui est à Breslau. Cette copie a été trouvée parfaite, et telle qu'il le fallait pour les vues du nouvel éditeur.

V. M. a dû recevoir la lettre imprimée que j'ai écrite sur la mort de la pauvre madame Geoffrin. Elle m'a tendrement aimé, parce qu'elle savait par elle-même que j'étais capable d'aimer. C'était la seule amie qui me restât après celle que j'avais perdue. Me voilà seul dans l'univers, et plus à plaindre que V. M. ne peut croire; je n'ai pas besoin d'ajouter à mes peines le chagrin d'avoir déplu à V. M., et de lui avoir déplu sans le mériter. Elle continuera, j'ose le croire, à me consoler par ses lettres, et ne m'enviera pas cette unique douceur de ma vie.

Je prends la liberté de joindre ici le discours que j'ai prononcé il y a quelques jours à l'Académie française, en recevant le successeur de Gresset. Le public, Sire, a accueilli ce discours avec la plus grande indulgence, et lorsque je l'ai prononcé, et depuis même qu'il est imprimé. Mais je ne serai, Sire, pleinement satisfait de mon succès que dans le cas où V. M. voudrait bien honorer cette bagatelle de son suffrage. J'ai tâché d'y caractériser le mieux qu'il m'a été possible les ouvrages et la personne de Gresset; et les poëtes mêmes, peu favorables d'ailleurs à la géométrie, ne m'ont pas paru mécontents.

Je finis, Sire, cette lettre déjà trop longue pour un malheureux proscrit comme moi, et pour un prince que je crois en ce moment plus occupé que jamais. Quoique je n'ose presque plus parler à V. M. des affaires publiques, je me permets néanmoins de faire des vœux pour qu'elle ne se trouve pas engagée dans une guerre qui nuirait à<109> son repos, en augmentant sa gloire, parce qu'elle n'a plus besoin de gloire, et qu'elle a besoin de santé et de repos.

Je suis avec le plus profond respect, et la plus tendre confiance en vos bontés, etc.

197. DU MÊME.

Paris, 30 mars 1778.



Sire,

Je voulais d'abord commencer cette lettre par dire encore un mot à V. M. de mon affliction et de mon innocence. Mais, Sire, les petits intérêts doivent céder aux grands, et mon cœur m'entraîne à vous parler d'abord de la gloire dont vous vous couvrez en ce moment aux yeux de toute l'Europe, en vous déclarant le protecteur de l'Allemagne, et le défenseur des princes qui la composent. J'ignore, Sire, et je ne cherche point à pénétrer quelle sera la suite de ce procédé aussi noble que généreux, qui va faire une époque bien respectable dans la vie déjà si glorieuse de V. M. Je fais seulement des vœux pour votre santé, votre conservation et votre bonheur, et pour l'heureux succès de l'exemple si digne de vous que vous donnez en ce moment aux autres souverains.

Je viens actuellement, Sire, pour un moment encore, à ce qui me regarde. Je ne sais s'il a couru réellement dans Paris et dans Versailles quelques mots de vos lettres dont on vous ait su mauvais gré; mais si ces copies ne sont pas fautives et infidèles, comme cela est arrivé plusieurs fois, il est bien sûr qu'elles ne viennent pas de moi, ayant eu même la circonspection de ne pas écrire un mot à Voltaire<110> de ce qui pouvait le regarder, dans la crainte qu'il n'en fît usage, et ne lui en ayant pas même fait part depuis qu'il est ici, par le même motif. Il est en ce moment à Paris, bien fêté et bien malade. Il vient de nous donner une tragédie110-a qui est encore un ouvrage étonnant pour son âge.

V. M. est en ce moment si occupée des affaires les plus importantes, que je crains d'abuser de ses moments. Je me permettrai seulement d'ajouter un mot sur ce qu'elle m'a fait l'honneur de me dire au sujet de ma lettre sur madame Geoffrin, que si je n'avais plus ni matin ni soir, j'avais encore le midi et l'après-midi, qui peuvent me servir de consolation. Hélas! Sire (car je ne puis croire que votre humanité ait voulu plaisanter sur mon état), ces deux parties de la journée sont encore plus tristes pour moi que les autres. Mon malheureux estomac m'oblige de les passer seul, et ce n'est que vers la fin du jour que je vois quelques amis qui adoucissent ma peine sans la faire cesser. Daignez, Sire, m'accorder la plus efficace de toutes les consolations, en me rendant vos bontés, que j'ose dire n'avoir point mérité de perdre, et dont je sens le prix plus que jamais.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

198. DU MÊME.

Paris, 31 mars 1778.



Sire,

Votre Majesté m'a tellement accoutumé depuis longtemps aux marques de sa bienveillance, que j'ose prendre la liberté de les lui<111> demander en ce moment pour un sujet qui en est vraiment digne, et à qui elle les accordera pour lui-même dès qu'elle l'aura connu. M. le vicomte d'Houdetot, ancien colonel, et lieutenant de gendarmerie, qui aura l'honneur de présenter cette lettre à V. M., est un jeune militaire d'une naissance distinguée, plein d'honneur, de courage et d'amour pour son métier, qui voyage pour s'en instruire, et qui certainement, Sire, ne peut mieux remplir un si louable objet qu'à l'excellente école dont vous êtes l'instituteur, le chef et le modèle. A ces titres pour mériter vos bontés, M. le vicomte d'Houdetot en joint un autre, bien fait pour toucher le cœur sensible de V. M. : c'est d'appartenir à une mère vraiment respectable, pleine d'esprit, d'âme et de vertu, et digne, j'ose le dire, d'éprouver elle-même vos bontés en la personne de son fils, par les sentiments d'admiration et de respect dont elle est pénétrée pour V. M., sentiments dont elle aime à s'entretenir, dont j'ai été souvent le témoin, et qu'elle n'a cessé d'inspirer à ce même fils. J'ose donc, Sire, supplier V. M. avec la plus vive instance de vouloir bien permettre à M. le vicomte d'Houdetot d'approcher d'elle, de la voir et de l'entendre quelques moments, et surtout d'être témoin sous ses auspices de ces admirables manœuvres qui font l'étonnement de l'Europe, et qui sont un objet si intéressant pour un jeune officier avide de s'instruire. M. le vicomte d'Houdetot conservera, Sire, un souvenir éternel de la grâce signalée que V. M. aura bien voulu lui faire en lui accordant cette permission. Mais ce qu'il n'oubliera surtout jamais, ce sera, Sire, le bonheur dont il aura joui, et qui est en ce moment si désiré de tant d'autres, d'avoir vu V. M. dans l'époque la plus brillante peut-être d'un règne qui en a déjà de si glorieuses, dans ce moment si remarquable où vous jouez, Sire, aux yeux de toute l'Europe, le rôle vraiment digne de vous de défenseur de l'Allemagne et de protecteur du corps germanique, le même rôle que joua autrefois avec tant d'éclat ce grand Gustave-Adolphe à qui V. M. succède, et dont elle effacera<112> la gloire. La renommée, Sire, nous annonce avec les plus grands éloges un écrit plein de force et de dignité que V. M. vient de publier sur la situation présente de l'Empire.112-a Nous n'avons point encore lu en France cet écrit si digne de vous, mais nous désirons ardemment de le lire, étant accoutumés depuis longtemps à admirer également V. M. et dans ce qu'elle fait, et dans ce qu'elle écrit.

Je suis avec le plus profond respect, et avec des sentiments d'admiration et de reconnaissance que je conserverai jusqu'au tombeau, etc.

199. DU MÊME.

Paris, 29 juin 1778.



Sire,

Votre Majesté ne sera sans doute ni étonnée ni offensée du silence que je garde depuis trois mois à son égard. J'ai cru devoir respecter en ce moment les occupations vraiment respectables qui, sans doute, remplissent tout le temps de V. M., qui lui font jouer aux yeux de toute l'Europe un rôle si grand et si digne d'elle, et pour le succès desquelles toute l'Europe, et en particulier toute la France, font les vœux les plus ardents et les plus sincères.

Nous avons ici dans la littérature un événement bien intéressant pour elle, la mort de M. de Voltaire.112-b V. M. aura su sans doute toutes les sottises qui ont été faites et dites à cette occasion, le refus que son<113> curé a fait de l'enterrer, quoiqu'il eût déclaré par écrit qu'il mourait catholique, et que s'il avait scandalisé l'Église, il lui en demandait pardon; son enterrement fait à trente lieues de Paris, par une espèce d'escamotage, dans l'abbaye de son neveu; les reproches et les menaces qu'on a faites au malheureux moine, prieur de cette abbaye, qui s'est défendu par une lettre que ses supérieurs mêmes ont jugée sans réplique; le refus qu'on fait à l'Académie française de faire, suivant l'usage, un service pour lui; enfin, la joie bête et ridicule de tous les fanatiques au sujet de cette mort. Toutes ces infamies nous déshonoreraient aux yeux de l'Europe et de la postérité, si l'Europe et la postérité pouvaient ignorer qu'elles ne sont point l'ouvrage de la nation, mais de la partie honteuse de la nation, malheureusement accréditée.

Je suis pénétré de la plus vive reconnaissance de toutes les bontés que V. M. a bien voulu témoigner à M. le vicomte d'Houdetot, qui n'a pu malheureusement en profiter comme il l'aurait désiré. Sa femme est accouchée depuis son départ, et toute la famille a donné à l'enfant le nom de Frédéric, qui est l'expression de sa reconnaissance, quoique V. M. ait rendu ce nom bien difficile à porter.

Je crains, en renouvelant à V. M. l'expression de tous les sentiments que je lui dois, d'abuser de ces instants si précieux à sa gloire, au grand objet dont elle est occupée, au bien de l'Allemagne, de l'Europe et de l'humanité. Quand elle sera un peu plus libre, j'aurai l'honneur de lui écrire plus au long, et de donner un libre cours aux témoignages de l'admiration et de la vénération tendre et profonde avec laquelle je serai toute ma vie, etc.

<114>

200. DU MÊME.

(Paris, 30 juin - 3 juillet 1778.)



Sire,

Je n'ai reçu qu'hier 29 juin, au soir, la lettre114-a que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire sur la perte vraiment irréparable qui afflige en ce moment la littérature. J'avais eu l'honneur, ce jour-là même, d'écrire à V. M. une lettre qui était partie quelques heures avant le moment où j'ai reçu la vôtre. J'y parlais à V. M. de la mort de M. de Voltaire et des suites qu'elle a eues, mais en peu de mots, par respect pour les occupations si importantes et si respectables à tous égards qui remplissent les moments précieux de V. M., et qui fixent en ce moment sur elle plus que jamais les yeux et l'intérêt de l'Europe. V. M., par sa lettre, me demande des détails sur la mort du grand homme que nous avons eu le malheur de perdre. N'étant plus retenu, Sire, par la crainte de faire perdre à V. M. le temps dont elle fait un si digne usage, je ne perds pas un moment pour satisfaire à vos désirs; et comme je prévois que cette lettre sera longue, je la commence dès aujourd'hui 30 juin, quoiqu'elle ne puisse partir que par le courrier du 3 juillet prochain, ne voulant pas perdre un moment pour exécuter sans délai les ordres de V. M.

Pour la mettre au fait de tout ce qui s'est passé, et en état de juger toutes les sottises qu'on a faites et qu'on a dites sur ce triste sujet, il est nécessaire, Sire, que je reprenne les choses d'un peu plus haut. Au commencement de mars, M. de Voltaire, arrivé à Paris trois semaines auparavant,114-b eut un crachement de sang considérable, accident qu'il éprouvait pour la première fois de sa vie. Quelques jours avant sa maladie, il m'avait demandé, dans une conversation de con<115>fiance comment je lui conseillais de se conduire, si pendant son séjour il venait à tomber grièvement malade. Ma réponse fut celle que tout homme sage lui aurait faite à ma place, qu'il ferait bien de se conduire en cette circonstance comme tous les philosophes qui lavaient précédé, entre autres, comme Fontenelle et Montesquieu, qui avaient suivi l'usage,

Et reçu ce que vous savez
Avec beaucoup de révérence.115-a

Il approuva beaucoup ma réponse : « Je pense de même, me dit-il, car il ne faut pas être jeté à la voirie, comme j'y ai vu jeter la pauvre Le Couvreur. »115-b Il avait, je ne sais pourquoi, beaucoup d'aversion pour cette manière d'être enterré. Je n'eus garde de combattre cette aversion, désirant que, en cas de malheur, tout se passât sans trouble et sans scandale. En conséquence, se trouvant plus mal qu'à l'ordinaire un des jours de sa maladie, il prit bravement son parti de faire ce dont nous étions convenus, et dans une visite que je lui fis le matin, comme il me parlait avec assez d'action, et que je le priais de se taire pour ne pas fatiguer sa poitrine : « Il faut bien que je parle bon gré, mal gré, me dit-il en riant; est-ce que vous ne vous souvenez pas qu'il faut que je me confesse? Voilà le moment de faire, comme disait Henri IV, le saut périlleux; aussi je viens d'envoyer chercher l'abbé Gaultier, et je l'attends. » Cet abbé Gaultier, Sire, est un pauvre diable de prêtre, qui, de lui-même et par bonté d'âme, était venu se présenter à M. de Voltaire quelques jours avant sa maladie, et lui avait offert, en cas de besoin, ses services ecclésiastiques; que M. de Voltaire avait acceptés, parce que cet homme lui parut plus modéré et plus raisonnable que trois ou quatre autres capelans qui, sans mission comme l'abbé Gaultier, et sans connaître plus que lui M. de Voltaire, étaient venus chez lui le prêcher en fanatiques, lui annon<116>cer l'enfer et les jugements de Dieu, et que le vieux patriarche, par bonté d'âme, n'avait pas fait jeter par la fenêtre. Cet abbé Gaultier arriva donc, fut une heure enfermé avec le malade, et en sortit si content, qu'il voulait sur-le-champ aller cherchera la paroisse ce que nous appelons le bon Dieu, ce que le malade ne voulut pas, « parla raison, dit-il, que je crache le sang, et que je pourrais bien par malheur cracher autre chose. » Il donna à cet abbé Gaultier, qui la lui demanda, une profession de foi écrite tout entière de sa propre main, et par laquelle il déclare qu'il veut mourir dans la religion catholique, où il est né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera lui pardonner toutes ses fautes; et ajoute que s'il a jamais scandalisé l'Église, il en demande pardon à Dieu et à elle. Il avait ajouté ce dernier article à la réquisition du prêtre, et, disait-il, pour avoir la paix. Il donna cette profession de foi à l'abbé Gaultier, en présence de sa famille et de ceux de ses amis qui étaient dans sa chambre; deux d'entre eux signèrent comme témoins au bas de cette profession. Plusieurs de ses amis et de ses parents jugeaient avec raison qu'il avait porté trop loin la complaisance aux désirs de notre mère sainte Église, qu'il devait se contenter de déclarer verbalement, et en présence de témoins, qu'il mourait catholique, et qu'on ne pouvait rien exiger de plus, puisqu'il avait toujours désavoué les ouvrages antireligieux qu'on lui imputait. Quoi qu'il en soit, Sire, le curé de Saint-Sulpice, sur la paroisse duquel il était, homme de peu d'esprit, dévot et fanatique, vint le même jour voir le malade. Il parut assez fâché de ce qu'on ne s'était pas adressé à lui plutôt qu'à un prêtre du coin de la rue; il avait à cœur cette conversion, qu'un aventurier venait lui souffler malhonnêtement; cependant il approuva la profession de foi qu'on lui présenta, et en donna même son attestation par écrit.

Voilà, Sire, tout ce qui se passa pour lors. M. de Voltaire se trouva beaucoup mieux au bout de quelques jours, et assez bien pour venir dans la même journée à l'Académie et à la comédie. Au moment où<117> il arriva à l'Académie, il trouva plus de deux mille personnes dans la cour du Louvre, qui criaient, en battant des mains : Vive M. de Voltaire! L'Académie alla en corps au-devant de lui jusqu'à l'entrée de la cour, lui donna la place d'honneur, le pria de présider à l'assemblée, le nomma directeur par acclamation, enfin n'oublia rien de tout ce qui pouvait marquer à cet illustre confrère son attachement et sa vénération. Il nous enchanta tous par sa politesse, par les grâces de son esprit, par tout ce qu'il nous dit d'obligeant et d'honnête. Il alla de là à la comédie, suivi d'une multitude innombrable. L'accueil qu'il reçut au moment où il parut dans la salle, et pendant toute la représentation (on jouait sa tragédie d'Irène), est une chose sans exemple. Il faut, Sire, l'avoir vu pour le croire; l'enthousiasme et l'ivresse étaient au dernier degré. Les comédiens vinrent dans la loge où il était lui mettre une couronne de laurier sur la tête, aux acclamations de toute la salle, qui criait bravo, en battant des pieds et des mains. Entre les deux pièces, ils placèrent sur le théâtre le buste de M. de Voltaire, qu'ils avaient couronné de même, et ce fut alors que les transports redoublèrent. C'est cette apothéose, Sire, qui a surtout irrité les fanatiques. Un ex-jésuite, qui prêchait le carême à Versailles, eut l'impudence de crier là-dessus au scandale en présence de toute la cour; mais toute la cour se moqua de lui, à l'exception de quelques hypocrites et de quelques imbéciles qui ne sont pas plus rares dans ce pays-là qu'ils ne le sont ailleurs. Mais par malheur cette apothéose a irrité des gens plus à craindre que les fanatiques, et qui ont senti que leurs places, leur crédit, leur pouvoir, ne leur vaudraient jamais de la part de la nation un hommage aussi flatteur, qui n'était rendu qu'au génie et à la personne. Je ne connais, Sire, et tout Paris le disait en ce moment, je ne connais au monde qu'un seul homme qui, arrivant en ce moment à Paris, eût partagé avec M. de Voltaire l'enthousiasme et l'admiration publique, et cet homme, Sire, je le laisse à deviner à V. M.

<118>M. de Voltaire, qui continuait à jouir tous les jours, et au spectacle, et à l'Académie, et dans les rues même, de l'hommage de ses concitoyens, tomba enfin très-sérieusement malade à la fin d'avril, pour avoir pris dans un moment de travail plusieurs tasses de café qui augmentèrent la strangurie, ou difficulté d'uriner, à laquelle il était sujet; pour diminuer ses douleurs, il prit des calmants; mais il doubla et tripla tellement la dose, que l'opium lui monta à la tète, qui depuis ce moment n'a été libre que par petits intervalles. Je le voyais pourtant en cet état; il me reconnaissait toujours, et me disait même quelques mots d'amitié; mais l'instant d'après il retombait dans son accablement, car il était presque toujours assoupi; il ne se réveillait que pour se plaindre, et pour dire qu'il était venu mourir à Varis. L'abbé Mignot son neveu, conseiller au grand conseil, alla trouver le curé de Saint-Sulpice, qui lui dit que puisque M. de Voltaire n'avait pas sa tête, il était inutile qu'il l'allât voir; mais qu'il lui déclarait que si M. de Voltaire ne faisait pas une réparation publique et solennelle, et dans le plus grand détail, du scandale qu'il avait causé, il ne pouvait en conscience l'enterrer en terre sainte. Le neveu eut beau lui répondre que son oncle, dans le moment où il jouissait de toute sa raison, avait fait une profession de foi dont lui curé avait reconnu l'authenticité, qu'il avait toujours désavoué les ouvrages qu'on lui imputait, qu'il avait cependant poussé la docilité pour les ministres de l'Église jusqu'à déclarer que s'il avait causé du scandale, il en demandait pardon; le curé répondit que cela ne suffisait pas, que M. de Voltaire était notoirement connu pour ennemi déclaré de la religion, et qu'il ne pouvait, sans se compromettre avec le clergé et avec M. l'archevêque, lui accorder la sépulture ecclésiastique. L'abbé Mignot le menaça de s'adresser au parlement pour avoir justice, qu'il espérait d'obtenir avec les pièces authentiques qu'il avait en main; le curé, qui se sentait appuyé, lui dit qu'il en était le maître. Tous les amis de M. de Voltaire étaient d'avis que sa famille employât les voies<119> juridiques; on disait hautement que les magistrats qui avaient tant lait administrer et enterrer de jansénistes ne pourraient, en bonne justice, refuser la même grâce à M. de Voltaire, après la déclaration qu'il avait faite. Malgré ces représentations, la famille eut peur du parlement, qui, n'aimant pas M. de Voltaire, à cause des épigrammes dont cette compagnie a souvent été l'objet dans ses ouvrages, aurait pu en cette occasion ne lui être pas favorable. Le public ne pensait pas ainsi, et soutenait que le parlement aurait été forcé en cette circonstance par la voix publique, malgré toute la mauvaise volonté qu'il pouvait avoir; il y avait d'ailleurs un grand nombre de magistrats, surtout parmi les jeunes gens, et quelques-uns même parmi les vieillards, qui paraissaient très-bien disposés. Malgré toutes ces représentations, la crainte des parents fut plus forte que la raison, et ils se sont tenus dans une inaction que le public a fort désapprouvée. Le samedi 30 mai, jour de la mort, l'abbé Gaultier, quelques heures avant ce fatal moment, offrit encore ses services par une lettre qu'il écrivit à l'abbé Mignot; celui-ci alla sur-le-champ chercher l'abbé Gaultier et le curé de Saint-Sulpice, qui vinrent ensemble. Le curé s'approcha du malade, et lui prononça le mot de Jésus-Christ; à ce mot, M. de Voltaire, qui était toujours dans l'assoupissement, ouvrit les yeux, et fit un geste de la main comme pour renvoyer le curé, en disant : « Laissez-moi mourir en paix. » Le curé, plus modéré en cette occasion et plus raisonnable qu'à lui n'appartenait, se tourna vers ceux qui étaient présents, et dit : « Vous voyez bien, messieurs, qu'il n'a pas sa tête. » Il l'avait pourtant très-bien en ce moment; mais les assistants, comme vous croyez bien, Sire, n'eurent garde de contredire le curé. Ce capelan se retira ensuite, et dans les propos qu'il tint à la famille, il eut la maladresse de se déceler, et de prouver clairement que toute sa conduite était une affaire de vanité. Il leur dit qu'on avait très-mal fait d'appeler l'abbé Gaultier, que cet homme avait tout gâté, qu'on aurait dû s'adresser à lui seul, curé du<120> malade; qu'il l'aurait vu en particulier et sans témoins, et qu'il aurait tout arrangé. Il persista néanmoins à lui refuser la sépulture ecclésiastique, et donna seulement son consentement par écrit que M. de Voltaire fût porté ailleurs. Si la profession de foi avait été donnée directement au curé, il se serait sûrement rendu plus facile; il aurait fait trophée de cette déclaration comme d'une victoire par lui remportée sur le patriarche des incrédules; mais comme cette profession avait été donnée à un pauvre galopin de prêtre, l'archevêque et le curé ont mieux aimé dire que cette déclaration était une moquerie que de laisser au galopin l'honneur de la victoire.

M. de Voltaire mourut le même jour, à onze heures du soir, ayant encore proféré quelques mots, mais avec peine, et ayant marqué dans toute sa maladie, autant que son état le lui permettait, beaucoup de tranquillité d'âme, quoiqu'il parût regretter la vie. Je l'avais encore vu la veille de sa mort, et sur quelques mots d'amitié que je lui disais, il me répondit en me serrant la main : « Vous êtes ma consolation. » Son état me fit tant de peine, et il avait tant de difficulté à s'exprimer, même par monosyllabes, que je n'eus pas la force de continuer à voir ce spectacle; l'image de ce grand homme mourant m'affecta si profondément, et m'est restée si vivement dans la tête, qu'elle ne s'en effacera jamais. C'était pour moi l'objet des plus tristes réflexions sur le néant de la vie et de la gloire, et sur le malheur de la condition humaine.

Il fut embaumé vingt-quatre heures après sa mort, mis dans une voiture en robe de chambre, et conduit par l'abbé Mignot et quelques autres parents à l'abbaye de Scellières,120-a à trente lieues de Paris, dont l'abbé Mignot est titulaire. Il y a été enterré le mardi 2 juin, en très-grande cérémonie, et avec un grand concours de tous les environs. Le prieur de l'abbaye, bon moine bénédictin, qui ne savait rien de<121> tout ce qui s'était passé à Paris, ne fit aucune difficulté de faire cette cérémonie, sur le vu des pièces que l'abbé Mignot lui présenta. Vingt-quatre heures après, le mercredi 3, le prieur reçut une lettre de l'évêque de Troyes, dans le diocèse duquel l'abbaye de Scellières est située, et qui lui défendait de procéder à l'inhumation, si elle n'était pas faite encore. Le prieur répondit à l'évêque par une lettre très-ferme et très-respectueuse, dans laquelle il lui rendait raison de sa conduite, et se justifiait si bien, qu'on assure que ce prélat lui-même est convenu qu'il n'y avait rien à répondre. Il paraît que cet évêque, qui dans le fond est un bon homme, mais gouverné par une sœur dévote et fanatique, et poussé par l'archevêque de Paris, avait fait contre son gré la démarche d'écrire au prieur de Scellières, et avait pris ses mesures pour que la lettre arrivât après l'inhumation. Ce pauvre diable de prieur, qu'on menaçait de destituer, est accouru à Paris, a dit ses raisons, et on espère qu'il restera tranquille. On m'a assuré, ce qui pourrait bien être, que l'archevêque de Paris avait fait consulter un savant canoniste, pour lui demander si Voltaire n'était pas dans le cas de l'exhumation, et que le canoniste avait répondu qu'on s'en gardât bien, et que rien ne serait plus contraire aux règles. Ne croyez pas au reste, Sire, pour l'honneur de la nation, que tous les dévots, et même tous les évêques, approuvent la conduite abominable qu'on a tenue à l'égard de ce grand homme. Parmi plusieurs prélats que je pourrais nommer à V. M., l'archevêque de Lyon, frère du Montazet qui a servi, la dernière guerre, dans les troupes autrichiennes, prélat qui ne craint pas d'être accusé de relâchement, puisqu'il est regardé comme janséniste, a dit hautement qu'il ne comprenait rien à la conduite du curé de Saint-Sulpice et de l'archevêque de Paris; que rien n'était plus contraire aux lois et à l'usage constant de l'Eglise; qu'on ne devait refuser la sépulture qu'à ceux qui étaient notoirement excommuniés, ou qui donnaient en mourant des témoignages formels d'impiété, ce que M. de Voltaire n'avait pas fait.<122> Plusieurs curés de Paris pensent de même, et sûrement l'auraient enterré, en dépit même de l'archevêque, s'il fût mort sur leur paroisse. Le curé de Saint-Étienne-du-Mont, entre autres, a dit publiquement qu'il l'aurait enterré dans son église entre Racine et Pascal, qui en effet y sont inhumés. Enfin toutes les personnes vraiment religieuses, c'est-à-dire, qui ne font point de la dévotion une affaire de parti et un moyen de faire parler d'elles et de jouer un rôle important, blâment unanimement le fanatisme du curé et de l'archevêque.

Je ne parle point, Sire, de tout le reste de la nation; je ne puis exprimer à V. M. à quel point elle est indignée de tout ce qui se passe, et il serait bien injuste de la rendre responsable de toute cette infamie, qu'elle aurait empêchée et réprimée, si elle avait le pouvoir en main. Les ministres qui ont souffert cette abomination déshonorante pour la France, et qui ont laissé les prêtres faire en cette occasion ce qu'ils ont voulu, ne pensent pas au crédit et à la force qu'ils leur donnent en agissant ainsi, puisqu'ils se croiront désormais les maîtres de donner ou de refuser à leur gré la sépulture. L'Académie française n'a pu encore obtenir de faire pour M. de Voltaire le service qu'elle a coutume de faire pour tous les membres qu'elle perd; et peut-être, malgré ses sollicitations, elle n'obtiendra pas cette grâce, dont le refus est un nouvel outrage à la mémoire du grand homme que nous regrettons. Au reste, tous les gens de lettres lui rendent cette justice, que personne n'ose se présenter encore pour lui succéder; et il y a tout lieu de croire que l'élection ne se fera pas sitôt. Elle devrait ne se faire jamais, et mon avis, s'il était suivi, serait de laisser la place vacante.

Voilà, Sire, le détail que V. M. m'a fait l'honneur de me demander. Quoique je n'aie fait qu'obéir à ses ordres, je crains pourtant d'avoir abusé de la permission qu'elle m'a donnée d'épancher mon cœur sur ce triste événement, et sur les suites révoltantes qu'il a eues et qu'il a encore. V. M. croira-t-elle qu'on a fait la défense la plus<123> rigoureuse à tous les journalistes de dire un seul mot à l'honneur de M. de Voltaire, qu'il ne leur est pas permis même de prononcer son nom, qu'on a défendu pendant près d'un mois aux comédiens de jouer aucune de ses pièces, et que cette défense vient à peine d'être levée? J'en aurais là-dessus trop à dire, s'il n'était plus prudent de garder le silence. La lettre dont V. M. vient de m'honorer était bien nécessaire à mon cœur pour adoucir la douleur et l'indignation dans laquelle je suis plongé. Si j'avais vingt ans de moins, je quitterais sans regret un pays où le génie est traité avec tant d'indignité, de son vivant et après sa mort. Mais j'ai soixante ans, et je suis trop vieux pour déménager. Je me console au moins par l'intérêt que V. M. veut bien prendre à la perte que la littérature, la philosophie, la France et l'Europe même viennent de faire; je ne laisserai, Sire, ignorer cet intérêt à aucun de ceux qui sont faits pour le connaître et pour le sentir. M. de Voltaire en était digne, j'ose le dire, non seulement par son rare génie, mais par son admiration pour V. M.; vous étiez souvent, Sire, l'objet de nos entretiens; il chérissait et honorait votre personne, et vous regardait comme la ressource et l'espérance de la vérité et de la raison. Il serait digne de vous, Sire, de lui faire rendre dans votre capitale et dans votre Académie les honneurs qu'on lui refuse dans sa patrie. C'est au plus grand roi de l'Europe, à celui qui est fait pour servir aux autres d'exemple et de modèle, c'est à lui à honorer la mémoire de ce grand homme par quelque acte solennel qui console la philosophie, qui fasse rougir la France, et qui confonde le fanatisme. Vous avez, Sire, en ce moment, de trop grands intérêts à traiter pour vous occuper d'un autre objet; mais V. M. vivra, elle jouira bientôt sans doute de quelques moments de repos, et je prendrai la liberté de lui reparler pour lors de la perte que nous avons faite, de l'intérêt qu'elle veut bien y prendre, et de ce qu'elle peut faire pour la mémoire du génie qui n'est plus.

Je termine cette lettre, Sire, en offrant plus vivement que jamais<124> à V. M. tous les vœux que je fais pour elle, tous ceux que la nation française fait en ce moment pour vous, pour votre conservation, pour votre bonheur, pour votre gloire, pour vous voir l'arbitre et le sauveur de l'Allemagne. Jamais V. M. n'a été plus chère et plus respectable à l'Europe.

Ces sentiments, Sire, sont plus que jamais gravés au fond de mon cœur, ainsi que la reconnaissance éternelle, l'admiration profonde et la tendre vénération avec laquelle je serai jusqu'à mon dernier soupir, etc.

Paris, 1er juillet 1778.

P. S. J'ai été, Sire, tellement occupé de M. de Voltaire dans la lettre que je viens d'avoir l'honneur d'écrire à V. M., que j'ai presque oublié de lui parler d'une autre perte qu'elle vient de faire en la personne du respectable mylord Marischal,124-a dont V. M. honorait la vertu, et qui mérite bien les regrets que vous lui donnez, par la tendre vénération qu'il avait pour votre personne. On dit qu'il est mort avec la tranquillité la plus philosophique, et je n'en suis point surpris. Il m'honorait de son amitié, et j'en sentais tout le prix. Je perds tous les jours quelque ami, et on n'en refait plus à mon âge. Mais V. M. vit, et sa vie me fait supporter la mienne.

J'oubliais de dire à V. M. que M. de Voltaire, dans une des visites que lui fit son curé, lui fit donner vingt-cinq louis pour les pauvres de sa paroisse; le curé les prit, comme on dit, à belles baisemains, et n'en a pas moins refusé de l'enterrer. On pourrait lui dire comme Chicaneau au portier de son juge, qui reçoit la bourse du plaideur, et lui ferme la porte : Hé! rendez donc l'argent.124-b Mais l'Église est comme l'antre du lion de la fable; tout y entre, et rien n'en sort.124-c

<125>J'oubliais encore, Sire, de dire à V. M. qu'un curé de Paris, dont on ne m'a pas appris le nom, interrogé par quelqu'un sur la manière dont il se serait conduit, si M. de Voltaire était mort sur sa paroisse, avait répondu : « Je l'aurais fait enterrer solennellement, et je lui aurais fait faire une épitaphe, au bas de laquelle j'aurais mis sa profession de foi. » Voilà en effet, Sire, ce qu'aurait fait un homme d'esprit, comme ce curé l'est sans doute. Cette épitaphe aurait été un trophée pour l'Église, et pour la postérité un monument de la rétractation, réelle ou apparente, des erreurs de M. de Voltaire. Il est inconcevable que le curé de Saint-Sulpice et l'archevêque n'aient pas pensé de la sorte, et n'aient pas vu tout l'avantage qu'ils pouvaient tirer de cette profession de foi, au lieu de s'avouer eux-mêmes vaincus et persiflés en la regardant comme dérisoire. Mais, Dieu merci, les ennemis de la raison sont aussi bêtes que fanatiques; ils seraient trop à craindre, s'ils joignaient l'esprit au crédit qu'on a la sottise de leur accorder. Ils ont pourtant eu l'esprit de persuader à la plupart des rois qu'ils sont le soutien de leur autorité, et ils ont profité avec adresse de la sottise de l'auteur du Système de la nature, qui a bêtement avancé cette absurdité. Si ce mauvais philosophe avait lu l'histoire ecclésiastique, il y aurait vu que les prêtres, bien loin d'être le soutien des rois, en ont été de tout temps les ennemis; qu'il n'a pas tenu à eux que la maison de Bourbon n'ait été privée du trône qui lui appartenait légitimement; et que s'ils disent aux rois que leur puissance vient de Dieu, ce n'est pas qu'ils veuillent se soumettre à cette puissance, c'est au contraire pour soumettre les rois à la leur, puisqu'ils prétendent représenter Dieu sur la terre.

Le 2 juillet 1778.

Second P. S. Je relis ma lettre, Sire, et je relis en même temps, pour la vingtième fois, la vôtre, que je relirai encore, et qui serait bien digne d'être placée dans l'épitaphe de Voltaire au lieu de sa pro<126>fession de foi. Je m'aperçois un peu tard que je n'ai pas répondu à l'article de cette excellente lettre où V. M. dit que peut-être le vieux patriarche vivrait encore, s'il était retourné à Ferney. Hélas! Sire, je le crois comme vous, et je suis persuadé que la vie fatigante et agitée qu'il a menée à Paris a considérablement abrégé ses jours. J'étais fort d'avis qu'il retournât à Ferney au commencement de la belle saison, et qu'il allât y jouir paisiblement des hommages qu'il avait reçus à Paris. Mais sa nièce, qui s'ennuyait à Ferney, l'en a détourné, et plusieurs de ses amis ont pensé de même, craignant que s'il retournait jamais dans sa retraite, les prêtres n'obtinssent un ordre qui l'obligeât d'y rester. Ils avaient déjà cherché à lui faire une affaire sur son retour à Paris, disant qu'il y était venu sans permission; mais il a été bien vérifié qu'il n'avait jamais eu de défense d'y venir, et on a pris le sage parti de le laisser jouir tranquillement de sa gloire. Pour moi, Sire, quand j'appris qu'il avait formé presque subitement le dessein de venir à Paris, et qu'il était déjà en route, j'en fus très-affligé, ne doutant pas qu'il ne vînt y chercher la persécution et la mort. Je me suis trompé, à ma grande satisfaction, sur le premier article, et son apothéose si brillante et si solennelle m'avait consolé de son voyage; mais malheureusement je ne me suis pas trompé de même sur les suites funestes et irréparables de ce voyage imprudent et précipité. Son médecin a dit que s'il était resté à Ferney, il aurait pu vivre encore dix années. En effet, le principe de la vie était si fort chez lui, que son agonie a été longue et douloureuse. Il avait encore, à quatre-vingt-quatre ans, tout le feu de sa jeunesse; et dans une de nos assemblées de l'Académie, où l'abbé Delille lui lut une traduction en vers d'une Epître de Pope, M. de Voltaire nous étonna et nous enchanta tous par sa présence d'esprit et sa mémoire, se souvenant à chaque vers français du vers correspondant de Pope, qu'il n'avait peut-être pas lu depuis trente années. Quoique sa tragédie d'Irène ne vaille ni Zaïre, ni Mahomet, elle est encore fort supérieure à toutes les<127> tragédies qu'on nous donne aujourd'hui. On m'a dit que V. M. l'a fait demander à la famille, qui sans doute se fera un plaisir et un devoir de procurer cette lecture à V. M.127-a Elle trouvera dans cette pièce de très-beaux vers, dignes du meilleur temps de l'auteur, quelques belles scènes, et un rôle de père qui est très-beau. Quand l'auteur est tombé malade, il allait la faire imprimer, et se proposait de la dédier à l'Académie.

Je demande encore une fois, Sire, mille pardons à V. M. d'avoir abusé comme j'ai fait de sa patience et de son temps par cette énorme lettre, ou plutôt par ce volume; elle ne le lira pas, si, comme je n'en doute point, elle a quelque chose de mieux à faire; elle jettera ce bavardage au feu, si, comme je le crains, ce bavardage l'ennuie; mais j'ai mieux aimé courir le risque de l'ennuyer que de ne pas lui donner cette faible preuve de mon zèle pour exécuter ses ordres, et du plaisir que je ressens à faire ce que je crois pouvoir lui être agréable. C'est dans ces dispositions que je la supplie de vouloir bien recevoir cette lettre, à la fin de laquelle je prends la liberté de lui renouveler encore tous les sentiments de reconnaissance, d'admiration et de profond respect avec lesquels je serai toute ma vie, etc.

J'apprends, en fermant cette lettre, qu'un très-habile artiste vient de faire en terre une esquisse parfaitement ressemblante de celui que nous regrettons. Si V. M. en voulait un marbre, je donnerais ses ordres à cet artiste.

Paris, 3 juillet 1778.

<128>

201. DU MÊME.

Paris, 15 août 1778, anniversaire de la bataille
de Liegnitz.



Sire,

Les deux lettres, du 22 et du 23 juillet, dont Votre Majesté m'a honoré ne me sont parvenues qu'avant-hier, à trois semaines de date, et je ne perds pas un moment pour répondre aux questions que V. M. me fait l'honneur de m'adresser sur le grand homme que nous avons perdu.

Je ne crois pas qu'il ait dit au maréchal de Richelieu le mot plaisant qu'on lui attribue : « Ah! frère Caïn, tu m'as tué. » Je l'ai vu très-assidûment dans le cours de sa maladie; j'y ai trouvé plusieurs fois le maréchal, et je n'ai pas entendu ce mot. Sa famille et tous ses amis n'en ont aucune connaissance. Il est vrai que le mot est plaisant, qu'il ressemble bien à ceux qu'il disait souvent, et que le maréchal ressemble encore mieux à frère Caïn; mais il y a apparence que ce mot a été fait par quelqu'un qui croyait, ce qui n'est pas vrai, que le patriarche s'était empoisonné avec de l'opium que lui avait donné le maréchal; il lui en avait bien donné en effet, mais la bouteille fut cassée par la faute des domestiques, sans qu'il en eût pris une goutte.

Il est très-sûr que, quelques jours avant sa maladie, il prit beaucoup de café, pour travailler mieux à différentes choses qu'il voulait faire; les corrections de sa tragédie étaient du nombre; il s'alluma le sang, perdit le sommeil, souffrit beaucoup de sa strangurie, et, pour se calmer, se bourra d'opium qu'il envoya chercher chez l'apothicaire, et qui vraisemblablement a achevé de le tuer.

Dans le temps où il est tombé malade, je sais qu'il travaillait sur les prophéties de Daniel; mais j'ignore où il en était. Je suis sûr aussi que, à la réquisition de l'impératrice de Russie, il avait déjà commencé quelques pages de son histoire.

<129>Sa famille s'est accommodée avec un libraire étranger pour ses manuscrits; mais comme ils sont encore sous le scellé, à Ferney, on ne sait s'il y en a beaucoup. On en doute, car il faisait imprimer à mesure qu'il composait; il aimait à jouir, et ne mettait rien à fonds perdu.

L impératrice de Russie vient d'acheter sa bibliothèque, qui est d'environ dix mille volumes, dont un grand nombre, dit-on, a des notes de sa main.129-a Cette princesse se propose de mettre cette bibliothèque dans un petit temple qu'elle fera construire exprès, et au milieu duquel elle fera construire un monument en son honneur.

Ce monument, Sire, ne vaudra pas l'Éloge que V. M. doit faire de ce grand homme. Cet Éloge rappellera un beau vers de Voltaire :129-b

Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille.

Cet Éloge, Sire, sera le signal de beaucoup d'autres qui ne le vaudront pas, mais auxquels il servira de modèle; et les gens de lettres apporteront après vous le denier de la veuve. L'Académie française ne pense point encore à lui choisir un successeur; elle y est trop embarrassée, elle tardera le plus qu'elle pourra; et ce qu'il y a de fâcheux, c'est que le successeur de Voltaire sera reçu par un prêtre, qui était directeur lorsque ce grand homme est mort. Ses confrères suppléeront de leur mieux à ce que ce capelan ne dira pas. Pourquoi faut-il qu'ils aient la langue et les mains liées? Nous voulons toujours lui faire un service, et nous n'espérons guère de l'obtenir; et chacun de nous peut dire, en parodiant un vers de l'opéra :

Ah! j'attendrai longtemps, la messe est loin encore.

Je ne sais si j'ai eu l'honneur de mander à V. M. qu'un très-habile<130> artiste de ce pays-ci, nommé Houdon, déjà connu par plusieurs beaux ouvrages, a fait en terre, en attendant le marbre, un magnifique buste du patriarche, d'une ressemblance parfaite. Il serait digne d'être placé dans le cabinet de V. M., et donné par elle à l'Académie de Berlin.

Voici quatre vers excellents qu'on a faits sur lui :

Celui que dans Athène eût adoré la Grèce,
Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir,
Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas voulu le voir,
Et monsieur de Beaumont lui refuse une messe.

Ce M. de Beaumont est le digne archevêque fanatique que Paris a le bonheur d'avoir.

Le désir de répondre aux questions de V. M. m'a empêché, Sire, de lui parler en détail des vœux ardents que toute la France fait pour elle, de la gloire dont elle continue à se couvrir, de l'exemple qu'elle donne aux autres souverains, et de toutes les qualités sublimes qu'elle a déployées depuis six mois comme négociateur, comme guerrier et comme roi. Puissiez-vous donner encore longtemps de pareilles leçons aux Césars d'aujourd'hui!

Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération, etc.

202. DU MÊME.

Paris, 9 octobre 1778.



Sire,

J'ai reçu avec la plus vive reconnaissance, et pour la mémoire de mon illustre ami, et pour l'honneur des lettres, les expressions si douces<131> et si consolantes des sentiments de V. M. pour ce grand homme, et de son amour pour les talents et le génie. Je voudrais pouvoir faire lire à toute l'Europe littéraire ce que V. M. me fait l'honneur de m'écrire à ce sujet, et qui est si propre à encourager et à consoler ceux qui cherchent comme elle, quoique avec des talents bien inférieurs, à adoucir par la méditation et par l'étude les maux de la vie, les infirmités de la nature humaine, les traverses causées par la persécution et la calomnie. J'attends avec la plus vive impatience le monument immortel que V. M. se propose d'ériger à la gloire de celui que nous pleurons. L'Académie française vient de lui rendre des honneurs qu'elle n'avait encore rendus à personne. Sur la proposition que je lui en ai faite, et qui a été acceptée de tous mes confrères avec acclamation, elle a proposé l'éloge de M. de Voltaire pour le sujet du prix de poésie qu'elle doit donner l'année prochaine; pour rendre ce prix plus considérable, j'ai prié l'Académie d'accepter une somme de six cents livres, qui doublera le prix, et qui est pour moi le denier de la veuve; et j'ai, de plus, donné à l'Académie le buste très-beau et très-ressemblant de M. de Voltaire, le seul que nous ayons encore dans notre salle d'assemblée. Ce buste, à la vérité, n'est qu'en terre, car je ne suis pas assez riche pour le donner en marbre; mais j'ai eu le plaisir de le voir exposé dans la salle d'assemblée à la séance publique du 25 août, et honoré des applaudissements et des larmes de toute l'assemblée. Je lus, à la même séance, l'Éloge de Crébillon, où je trouvai plusieurs occasions de parler de son illustre vainqueur, en rendant d'ailleurs justice au vaincu. Le public me parut satisfait de tout ce qui s'était passé dans cette séance, et j'espère que le prix proposé aura l'approbation de V. M. Nous ne recevrons les pièces qu'au mois d'août de l'année prochaine; mais ces pièces, Sire, ne vaudront pas votre prose.

Je fais des vœux pour la fin de cette campagne si fatigante, à ce qu'on m'écrit, pour V. M.; je fais plus de vœux encore pour voir<132> finir cette guerre, qu'il n'a pas tenu à elle d'éviter, et dont le motif la couvre de gloire. Puisse l'hiver prochain inspirer à vos ennemis des dispositions plus raisonnables et plus pacifiques!

M. de Catt remettra à V. M. un Éloge de La Motte qu'on m'a demandé pour un journal, et qui contient, à ce que je crois, un jugement sain sur les ouvrages de cet auteur. Je serais très-flatté que ce petit morceau méritât le suffrage de V. M.

Elle a dû recevoir ou elle recevra bientôt un ouvrage très-savant de médecine, que l'auteur, M. Barthès, m'a prié de mettre aux pieds de V. M., et de lui demander le titre d'académicien de Berlin, dont il est digne par ses talents et par ses travaux.

M. de Rougemont132-a est en peine si V. M. a reçu la dernière lettre qu'il a eu l'honneur de lui écrire, et désirerait que V. M. voulût bien l'honorer d'un mot de réponse. C'est un homme fort honnête, fort attaché à V. M., et très-digne de ses bontés.

Je n'entretiendrai pas V. M. de toutes les sottises qui se font et qui se disent, et qui se lisent ou ne se lisent pas, dans le séjour que j'habite. Je lui apprendrai seulement qu'il y a des hommes assez vils, et par malheur pour eux en assez grand nombre, pour jeter les hauts cris sur le sujet de prix que l'Académie a proposé; que les curés de Paris ont voulu sur cela présenter requête au gouvernement, et que le gouvernement leur a imposé silence.

Je suis avec la plus vive reconnaissance et le plus profond respect, etc.

<133>

203. A D'ALEMBERT.

(Décembre 1778.)

Voici cet Éloge de Voltaire,133-a moitié minuté dans les camps, moitié corrigé dans les quartiers d'hiver. Je crains bien que l'Académie française ne critique un peu le langage; mais le moyen de bien parler velche en Bohême? J'ai fait ce que j'ai pu; l'ouvrage n'est pas digne de celui qu'il doit célébrer; toutefois j'ai profité de la liberté de la plume pour faire déclamer en public à Berlin ce qu'à Paris on ose à peine se dire à l'oreille; voilà en quoi consiste tout le mérite de cet ouvrage. Votre Éloge de La Motte est sans doute supérieur à mon griffonnage, si ce n'est que la matière que j'ai eue à traiter est plus abondante que la vôtre.

M. Rougemont doit déjà être payé jusqu'au dernier sou des arrérages qu'il peut prétendre. Et pour la guerre que nous faisons, je ne sais encore trop que vous en dire; je me considère comme un instrument dans les mains de la fatalité, qui est employé dans l'enchaînement des causes, sans que cet instrument sache quel est le but et quel sera le résultat des opérations qu'on lui fait faire. C'est un aveu sincère que les politiques et les militaires font rarement, mais très-conforme au tour des entreprises que tant d'hommes d'État ont hasardées avant moi, et dont l'histoire nous narre le dénoument tout différent des projets qu'en avaient conçus les promoteurs. Quelque pesant que ce fardeau de la guerre soit pour ma vieillesse, je le porterai gaîment, pourvu que par mes travaux je consolide la paix et la tranquillité de l'Allemagne pour l'avenir. Il faut opposer une digue aux principes tyranniques d'un gouvernement arbitraire, et refréner une ambition démesurée qui ne connaît de borne que celle d'une force assez puissante pour l'arrêter; il faut donc nous battre. Com<134>bien et jusqu'à quand, c'est ce que le temps éclaircira. Ceci est une phrase de gazetier, qui peut souvent s'appliquer à d'autres sujets; mais, quoi qu'il en arrive, je prie Dieu qu'il vous ait, etc.

204. DE D'ALEMBERT.

Paris, 3 janvier 1779.



Sire,

Je prends la liberté de mettre aux pieds de Votre Majesté l'ouvrage que j'ai eu l'honneur de lui annoncer dans ma lettre du 1er janvier, et que je remets à M. de Rougemont pour le faire parvenir à V. M. Elle y trouvera, dans la note sur la statue de M. de Voltaire, page 523 et suivantes, et de plus à la page 521, l'expression des sentiments si justes que lui doivent l'humanité, la philosophie, les lettres et l'Europe. Je n'ai été, Sire, que le faible interprète de ces sentiments, dignes d'être célébrés par une plume plus éloquente que la mienne. Je suis seulement fâché de n'avoir reçu qu'après l'impression de cet ouvrage le bel Éloge que V. M. a fait de M. de Voltaire, et dont je n'aurais pas manqué de parler; mais cet événement, déjà célébré en France par la voix unanime de tous les gens de lettres, ne sera pas oublié par moi dans une autre occasion, que les circonstances feront bientôt naître.

Oserais-je supplier V. M. de vouloir bien me faire dire par M. de Catt si elle a reçu un ouvrage que j'ai eu l'honneur aussi de lui envoyer il y a quelque temps par M. de Rougemont, et qui a pour titre : Nouveaux éléments de la science de l'homme? M. Barthès, savant médecin de Montpellier, et auteur de ce savant livre, y avait joint une<135> lettre par laquelle il mettait son ouvrage aux pieds de V. M., et la suppliait en même temps de vouloir bien l'honorer d'une place d'associé étranger dans l'Académie de Berlin. J'ose assurer V. M. que M. Barthès est très-digne de cet honneur par son profond savoir et par ses lumières. L'auteur de cet ouvrage désire de savoir si V. M. l'a reçu, ce qu'elle en pense, et s'il peut espérer d'en obtenir la grâce qu'il lui a demandée.

Je suis avec le plus profond respect et la plus tendre vénération, etc.

205. DU MÊME.

Paris, 30 avril 1779.



Sire,

M. le baron de Goltz a bien voulu se charger de faire parvenir à V. M. le faible monument que je viens d'ériger à la mémoire du vertueux et respectable mylord Marischal. Je serais bien flatté que cet Éloge pût obtenir le suffrage de V. M.; j'ai tâché d'y peindre avec vérité le digne mylord qui en était l'objet, et j'aurai du moins la satisfaction, si je n'ai pas réussi, d'avoir exprimé dans cet Éloge les sentiments de respect et d'admiration dont je suis pénétré depuis si longtemps pour le héros philosophe qui honorait de son amitié ce véritable sage.

Je ne sais si V. M. a reçu le volume de mes Éloges académiques que j'ai adressé il y a trois mois à M. de Catt; je n'ai point eu de nouvelles de son arrivée, quoique je n'aie pas perdu un moment pour envoyer ce volume à V. M., aussitôt qu'il a paru. J'ai tâché, Sire, dans ces Éloges, de peindre et d'apprécier de mon mieux les talents des hommes<136> dont j'avais à parler, et d'y mettre le plus de variété qu'il m'a été possible, relativement à leur génie et à leur caractère. Cet ouvrage a été reçu assez favorablement; mais les autres suffrages ne sont rien pour moi, si je n'ai pas le bonheur d'obtenir celui de V. M.

En lui envoyant l'Éloge de mylord Maréchal, j'ai eu l'honneur de lui écrire un mot dans un moment où, attaqué d'un accès de fièvre, je pouvais à peine tenir la plume. Je suis mieux en ce moment, quoique faible; depuis longtemps j'aspire au moment où je pourrai avoir l'honneur de faire compliment à V. M. sur la conclusion de la paix. Depuis longtemps les nouvelles publiques assurent que cette grande affaire va se terminer, et cependant elle ne paraît point encore finie; mais, d'après tout ce que j'entends dire, je la crois assez avancée pour ne point douter en ce moment que l'Allemagne ne jouisse enfin bientôt d'un si grand bonheur. Elle en aura, Sire, toute l'obligation à V. M., qui se couvre en ce moment de gloire plus que jamais. Quelle vie et quel règne! dit en ce moment toute l'Europe d'une voix unanime. Jamais plus belle pièce n'eut un plus beau cinquième acte; puisse ce cinquième acte durer encore bien des années! Je l'espère, Sire, autant que je le désire, pour le bien de l'Europe, l'exemple des autres souverains, le bonheur de l'Allemagne, et enfin pour l'honneur de la philosophie et des lettres. Elles ont besoin plus que jamais d'avoir un chef et un protecteur tel que vous. Elles n'en ont point d'autres à espérer; mais vivez, Sire, et vous leur suffirez.

V. M. a fait aux mânes de Voltaire un honneur qui efface tout celui qu'ils ont reçu. Je prends la liberté de lui envoyer un petit discours que j'ai prononcé à l'Académie le jour de la réception de son successeur. V. M. verra bien qu'à la fin de la page 10 j'ai voulu indiquer, mais à mots couverts, et qui ont été bien entendus par l'auditoire, le refus qu'on a fait à Voltaire et à Molière de les enterrer l'un et l'autre dans ce que nous appelons terre sainte, quoiqu'on ait fini par leur accorder cet honneur, mais, à la vérité, d'assez mauvaise grâce.

<137>Je ne sais si j'ai eu l'honneur de mander à V. M. qu'un très-habile sculpteur de l'Académie, nommé Houdon, a fait un buste de Voltaire qui est d'une ressemblance et d'une exécution parfaite. Si V. M. désirait de l'avoir, je la prie de me donner ses ordres sur cet objet, et je me ferais un devoir de les exécuter avec autant de zèle que de promptitude.

Recevez, Sire, avec votre bonté ordinaire l'assurance des sentiments vrais et profonds que j'ai voués pour toute ma vie à V. M., de la vive reconnaissance que je lui dois, de l'admiration dont je suis pénétré pour elle, et de la tendre vénération avec laquelle je serai jusqu'à mon dernier soupir, etc.

206. A D'ALEMBERT.

Le 6 juin 1779.

J'ai reçu deux de vos lettres, avec l'Éloge de quelques académiciens, et le petit ouvrage que vous avez consacré à la mémoire de mylord Marischal, dont je vous remercie. Je n'ai pas eu le temps de tout lire, parce que je ne fais que d'arriver. Mon esprit, encore tout souillé d'une bourbe mêlée de politique et de finance, doit se purifier par une ablution légale dans les eaux d'Hippocrène, avant de se présenter à la cour d'Apollon, devant les neuf Muses, et avant de méditer des ouvrages comme les vôtres. Donnez-moi ce petit délai, et j'entrerai alors en matière plus que je ne le puis à présent. Mon pauvre cerveau a été agité par des tempêtes pendant quatorze mois, les traces des arts effacées, les idées bouleversées par la multitude d'arrangements, de spéculations, de négociations et d'affaires de toute nature dont il fallait de nécessité m'occuper. Le fougueux Autan et l'impé<138>tueux Borée ont été calmés138-a par un coup de trident du Neptune français et de son sage ministère; mais si les flots de mon esprit, longtemps agités, n'ont plus des vagues soulevées jusqu'au ciel, la surface des eaux est encore ridée, jusqu'à ce qu'un calme parfait en arrête le mouvement. Voilà du poétique qui vaudrait mieux dans une ode que dans une lettre. Je ne saurais qu'y faire, mon cher géomètre; vous serez obligé d'avaler cette comparaison usée, parce que je ne saurais en ce moment y rien substituer de mieux. Je deviens si vieux et si usé, que je ne suis plus bon à quoi que ce soit. Tout le monde n'est ni Fontenelle, ni Voltaire, ni le bon défunt mylord, qui conservaient la force et la vivacité d'esprit dans un âge plus avancé que celui des Condé et des Marlborough, qui radotaient aux bords du tombeau. Je radoterai bientôt comme eux, et comme Swift, que ses domestiques montraient pour de l'argent;138-b et Don Joseph dira : Il l'a bien mérité. Et toujours du Joseph, et encore du Joseph à un géomètre qui se soucie aussi peu des insectes qui se déchirent sur ce ridicule globe que nous autres imbéciles de la cinquième lune de Saturne. Mais je voulais vous dire encore un mot du buste de Voltaire. Comment de Saturne viendrai-je à lui? quelle transition me mènera de l'un à l'autre? Je n'en sais, ma foi, rien, et j'écris au secrétaire de l'Académie française, qui, avec quelque puriste, quelque successeur de l'abbé d'Olivet, dira : Cet homme ne sait pas écrire; Bouhours l'avait bien dit, l'atmosphère de l'esprit s'étend de la Garonne jusqu'à la Moselle; au delà, point de sens commun. Enfin, pour aujourd'hui, je subis condamnation, je ne m'en relève pas; c'est au temps à me remettre dans mon assiette naturelle, s'il en peut venir à bout, et à vous à me regarder avec des yeux d'indulgence, et à me venir voir, si cela peut vous convenir. Sur ce, etc.

<139>

207. DE D'ALEMBERT.

Paris, 2 juillet 1779.



Sire,

Lorsque j'eus l'honneur d'écrire ma dernière lettre à Votre Majesté, la paix qu'elle vient de donner avec tant de gloire à l'Allemagne était près de se conclure, et je crus dès ce moment pouvoir témoigner à V. M. toute la joie que je ressentais d'un événement tout à la fois si heureux pour l'Europe, si précieux à ses peuples, et si honorable pour elle. Je prends la liberté de lui renouveler aujourd'hui l'expression des mêmes sentiments, et d'une admiration que j'ai le bonheur de partager aujourd'hui avec tous ceux qui entendent prononcer le nom de V. M. Cette admiration, Sire, est aussi universelle que juste, et jamais peut-être aucun monarque n'a été plus généralement l'objet de la vénération publique que ne l'est en ce moment V. M. La France est peut-être de toutes les nations celle qui en donnerait à V. M. les témoignages les plus vifs, tant l'enthousiasme que vous y excitez est prodigieux et universel. On a dit, je ne sais pas pourquoi, que V. M. viendrait faire un tour à Paris. Elle y recevrait, j'ose le dire, les honneurs du triomphe le plus complet dont elle ait jamais joui, et j'aurais le bonheur d'en être témoin avant de quitter ce triste monde, qui, dans cette circonstance, me paraîtrait à bien juste titre le meilleur des mondes possibles. Mais je crains bien, Sire, qu'il ne me faille renoncer à ce doux espoir, ou plutôt à cette douce chimère, comme je suis obligé de renoncer, au moins pour cette année, au désir que j'avais d'aller mettre encore une fois aux pieds de V. M. tous les sentiments de respect et d'admiration dont je suis depuis si longtemps pénétré pour elle. La faiblesse de ma santé, qui devient plus grande de jour en jour, et qui ne me permet presque plus aucun<140> travail d'esprit, et encore moins aucune fatigue de corps, me prive de cette satisfaction si chère à mon cœur. Je m'en console, Sire, autant qu'il est possible, en m'entretenant, avec tout ce que je vois, de la gloire de V. M., en me rappelant sans cesse avec la plus vive reconnaissance les bontés dont elle m'honore depuis si longtemps, et surtout en apprenant que sa santé est meilleure que jamais, et promet encore longtemps à l'Europe l'exemple de sa vie, de sa gloire, de son génie et de ses vertus.

Je n'ose prier V. M. d'interrompre quelques moments ses précieuses occupations pour jeter les yeux sur le volume d'Éloges académiques que j'ai eu l'honneur de lui envoyer. Elle y verra du moins, si elle daigne l'ouvrir, les témoignages les plus sincères de la reconnaissance et de la vénération que je lui dois. Je ne sais par quelle fatalité elle a reçu ce volume si tard. J'ai eu l'honneur de le lui envoyer au moment même de l'impression; il est resté, contre mon espérance, trois mois entiers à Berlin, et n'a été remis à V. M. qu'au moment de son arrivée. C'est trop tard pour ce que je lui dois, mais c'est peut-être encore trop tôt pour mon intérêt et pour le jugement qu'elle portera de cette rapsodie, si elle daigne un moment s'en occuper.

V. M. sait peut-être que l'Académie française a proposé l'éloge de Voltaire pour le sujet du prix de poésie, et que j'ai eu le bonheur de rendre hommage en cette occasion à la mémoire de mon ami, en augmentant ce prix du double. Nous allons lire et juger les pièces du concours; puissent-elles être dignes du sujet! Il ne nous resterait plus, Sire, qu'un éloge à proposer après celui-là; je le laisse à devinera V. M., et je voudrais bien que les circonstances nous permissent d'offrir à nos poëtes un si beau sujet d'exercer leurs talents.

V. M. me fait l'honneur de me parler du buste de Voltaire. Ce buste, Sire, est très-ressemblant, fait par un sculpteur très-habile, et digne d'orner le cabinet de V. M., et même la salle de son Académie.<141> Si V. M. a quelques ordres à me donner à ce sujet, je les exécuterai avec autant de zèle que de plaisir.

Nous ne sommes pas, Sire, aussi heureux que V. M., de jouir des douceurs de la paix; nous nous contentons de la désirer et de l'attendre. Puisse-t-elle bientôt se rendre à nos vœux!

Je finis en demandant pardon à V. M. de l'avoir ennuyée si longtemps de mon verbiage, en lui renouvelant tous les vœux que je fais pour son bonheur, pour sa gloire et pour sa conservation, et en mettant à ses pieds tous les sentiments d'admiration, de reconnaissance et de vénération tendre et profonde avec lesquels je serai jusqu'au dernier jour de ma vie, etc.

208. DU MÊME.

Paris, 19 septembre 1779.



Sire,

J'arrive de la campagne, où j'ai été passer environ trois semaines pour me reposer d'un travail un peu forcé que les circonstances où je me suis trouvé m'avaient obligé de faire; et je n'ai rien de plus pressé, en arrivant, que de répondre à la lettre pleine de bonté dont V. M. m'a honoré, et dont je lui rends les plus humbles et les plus tendres actions de grâce. Je suis en même temps, Sire, et assez bon Fiançais, et assez sincèrement attaché à V. M., pour voir avec le plus grand plaisir les sentiments où elle est par rapport à notre ministère, et l'union qui paraît s'établir entre les deux cours. J'ai toujours pensé que l'alliance de la France avec V. M. était l'état naturel de l'une et de l'autre puissance, qu'elle n'avait été pendant quelque temps inter<142>rompue que par la haine d'une femme142-a qui voulait se venger du juste mépris de V. M. pour elle, et par l'ambition d'un prêtre bel esprit qui voulait être cardinal;142-b et je vois avec grande joie qu'enfin la France peut dire comme Roxane :

Et que tout rentre ici dans l'ordre accoutumé.142-c

Les Français, Sire, ne peuvent pas être vos ennemis, comme vous ne voulez pas être le leur. Indépendamment des intérêts politiques, l'admiration et le respect dont toute la nation est pénétrée pour V. M. est à un degré inexprimable, et on ne tarit point, Sire, sur les éloges qui sont dus à la conduite si ferme, si noble, si courageuse que V. M. vient de tenir dans l'affaire importante qui agitait l'Allemagne. J'en ai déjà tant parlé à V. M., que je crains, en me répétant, de paraître adulateur; mais, Sire, on n'a point d'adulation à se reprocher quand on est l'écho de la voix publique, et jamais elle n'a été si unanime et si énergique qu'elle l'est en ce moment sur V. M. Quelle satisfaction n'aurais-je pas eue à lui exprimer moi-même tous ces sentiments, si ma frêle machine m'avait permis de m'exposer aux fatigues d'un long et pénible voyage! Jamais, Sire, je n'ai éprouvé un plus grand désir d'aller me mettre aux pieds de V. M.; mais j'ai craint de n'avoir pas la force d'arriver jusqu'à elle. Je ne puis cependant renoncer encore totalement à l'espérance de la voir et de l'entendre, et si, dans l'état de faiblesse où je suis, je trouvais quelque moment lucide, j'en profiterais à l'instant pour satisfaire mon cœur.

Nous venons, Sire, de donner, à l'Académie française, le prix que nous avions proposé pour l'éloge de Voltaire, et que j'avais augmenté de six cents livres, pour honorer par le denier de la veuve la mé<143>moire de mon illustre ami. La pièce de vers qui a remporté le prix est pleine de très-belles choses; l'auteur n'a pas voulu se nommer, et il a cédé la médaille à la pièce qui a eu l'accessit, et qui a beaucoup de mérite aussi. On croit que cet anonyme est M. de La Harpe.143-a

L'Académie française possède, Sire, le buste de Voltaire dont j'ai eu l'honneur de vous parler. C'est moi qui le lui ai donné; mais comme je ne suis pas riche, je n'ai pu le donner qu'en terre cuite. V. M. l'aura en marbre quand elle le voudra; le buste est de mille écus. Elle pourra, si elle veut, me donner ses ordres à ce sujet; ils seront promptement exécutés. Elle pourrait même en faire deux, un pour elle, et un pour l'Académie de Berlin, qui recevrait sûrement ce buste avec tous les sentiments dus au donateur et à l'original. J'oubliais de dire à V. M. que ce buste est de deux manières, toutes deux très-ressemblantes, l'une à l'antique, avec la tète nue, l'autre avec la perruque, ce qui n'est pas si pittoresque, mais en même temps aide à la ressemblance parfaite; et c'est de cette dernière manière que je l'ai donné à l'Académie.

Vous n'avez que trop raison, Sire, sur la décadence où tout est tombé, et sur le grand vide que laisse la mort de Voltaire; mais tel est le sort des choses humaines. Quand même notre littérature se remonterait, je doute qu'elle puisse de longtemps produire un homme aussi rare, et qui réunisse tant de talents à un si haut degré. Tant que Frédéric vivra, l'Europe pourra se consoler d'avoir encore un grand homme. Vivez donc, Sire; jouissez longtemps de votre gloire, de l'admiration de l'Europe, et de la bénédiction de l'Allemagne.

Je suis avec la plus tendre vénération et la plus vive reconnaissance, etc.

<144>

209. A D'ALEMBERT.

Le 7 octobre 1779.

Pour que vous ne croyiez pas qu'après la mort de notre patriarche personne ne travaille plus à la vigne du Seigneur, j'accompagne cette lettre d'une production des frères de la Baltique, qui assemblent autant de pierres qu'ils peuvent pour en lapider leur ennemi. Ce Commentaire144-a est fait selon les principes de Huet, de Calmet, de Labadie et de tant d'autres songe-creux dont l'imagination égarée leur a fait trouver dans de certains livres ce qui n'y a jamais été. L'autre ouvrage144-b développe le fondement des liens de la société et de certains devoirs de ceux qui vivent, et qui sont réunis par le pacte social. Tout cela ne fait pas grande sensation; mais si de mille personnes on en convertit une, l'auteur a de quoi s'applaudir, et il peut se flatter de n'avoir pas perdu son temps. Le buste de Voltaire dont vous me parlez me donne grande envie de l'acheter, si ce n'était que la guerre coûteuse dont à peine nous sortons nous a mis à sec pour un temps. Ce serait une affaire pour l'année prochaine, où les plumes commenceront à nous revenir. Vous savez le proverbe : Point d'argent, point de Suisse; point d'argent, point de buste.

J'apprends par votre lettre que vous avez été à la campagne pour vous distraire de vos laborieux travaux. C'est bien fait, car il faut donner quelque relâche à l'esprit; s'il était toujours tendu, il se relâcherait tout à fait. Vous me faites en même temps entrevoir en perspective l'espérance de revoir Protagoras dans ces lieux. Je voudrais que vous eussiez la flèche d'Abaris144-c ou le char d'Élie144-c pour<145> vous transporter plus vite et plus commodément. Si Voltaire vous a légué son cheval Pégase, cette voiture serait la plus commode de toutes. Aussi dirai-je à nos astronomes de braquer toutes leurs lunettes vers l'éther, pour m'avertir de votre venue. Toutefois je dois ajouter que si ce voyage se diffère trop, il se pourrait que vous ne me retrouvassiez plus; je suis vieux, cassé et affaibli; la mort n'a pas besoin de sa faux pour trancher la trame de mes jours, c'est un fil d'araignée qu'on peut détruire sans effort. Mais cela ne m'embarrasse pas; un peu plus tôt, un peu plus tard, nous, la génération qui nous suit, et toute la postérité, et circulus circulorum, fera le même chemin que nos prédécesseurs nous ont enseigné en le frayant les premiers.

Quant à la politique des États, elle me paraît avoir quelque affinité avec la religion; l'une a ses schismes comme l'autre. Il y a des moments où les sectateurs d'Ali l'emportent sur ceux d'Omar; ce qui est le plus vrai prévaut à la longue; l'évidence des véritables intérêts des Etats l'emporte sur les illusions passagères. Ce qui caractérise la vérité a quelque chose de si simple et de si palpable, que, pourvu qu'on n'ait pas l'esprit naturellement ou louche, ou faux, il faut y adhérer; tout le monde est obligé de convenir que deux fois deux fait quatre, personne ne s'avise de disputer que les angles d'un triangle rectangle soient égaux à deux droits. Il en est de même de bien des choses dans la politique, qui peuvent se prouver avec une certitude approchante de celle des géomètres; il dépend alors du temps et des circonstances que telle idée frappe plus dans un moment que dans l'autre, surtout quand de certains préjugés n'offusquent plus les yeux de certaines personnes qui servent de cheville ouvrière à l'Europe. Voilà un beau galimatias politico-algébrique. Vous sentirez par là que je commence à radoter. Venez donc vite, ou je ne serai plus au logis. Sur ce, etc.

<146>

210. DE D'ALEMBERT.

Paris, 19 novembre 1779.



Sire,

J'ai été pendant quelques semaines dans la plus affligeante inquiétude de ne point recevoir de lettre de V. M. Pourquoi n'oserais-je pas lui avouer ce sentiment, dont le principe au moins ne saurait lui déplaire, puisqu'il n'est dicté que par ma tendre vénération pour elle? Je savais par M. le baron de Goltz que V. M. se portait bien, et je m'affligeais de son long silence. Ce n'est pas, Sire, que je ne sache très-bien que V. M. a beaucoup mieux à faire que de répondre aux rapsodies que je lui envoie; mais vos bontés, Sire, si accumulées sur moi à tous égards, m'ont un peu gâté, permettez-moi cette expression, et je ne puis plus me passer de recevoir au moins de temps en temps quelques lignes consolantes, signées Federic. Enfin, j'ai été bien agréablement tiré de mon inquiétude en recevant, il y a quelques jours, la charmante lettre de V. M., en date du 7 octobre. Elle ne m'est arrivée qu'à plus de cinq semaines de date, parce que le paquet auquel elle était jointe n'a pas sans doute été expédié par la poste ordinaire. Je vous dois, Sire, les plus vives actions de grâces et de cette lettre, et de ce paquet précieux à tous égards, tant par les choses qu'il contient que par la main respectable et chère qui m'a fait l'honneur de me l'envoyer. Je n'ai pas perdu un moment, Sire, pour lire et relire les deux excellents ouvrages que ce paquet renfermait. Rien n'est à la fois plus piquant, plus philosophique et plus gai que le Commentaire théologique et apostolique sur la sacrée prophétie de Barbe-bleue. Quand V. M. aurait passé sa vie à lire Dom Calmet et les autres absurdes scoliastes, elle ne pourrait tourner plus finement et plus utilement pour la raison tant de sottises en ridicule. Je suis vraiment affligé que cette excellente plaisanterie philosophique ne soit pas plus<147> répandue à Paris, pour couvrir nos illuminés et nos fanatiques de toute l'ignominie dont ils sont dignes. Je me promets bien au moins de la communiquer à tous nos sages, et à ceux même qui ne le sont pas. V. M. devrait bien, par charité chrétienne et surtout apostolique, en envoyer un exemplaire à cet évêque du Puy quelle a fait si bien parler.147-a L'adresse de ce savant et éloquent prélat n'est plus au Puy, mais à Vienne en Dauphiné, dont on l'a fait archevêque pour le récompenser de ses belles écritures en faveur de ... Le Commentaire sur Barbe-bleue devrait lui valoir l'archevêché de Paris, si par la grâce de Dieu le siége était vacant. Mais nous avons bien l'air de conserver encore longtemps Christophe de Beaumont, pour la gloire divine et l'édification de l'Église.

Je ne finirais point, Sire, sur le plaisir que m'a fait cette excellente plaisanterie, si je n'avais encore à parler à V. M. du second ouvrage que j'ai reçu en même temps, de ses excellentes Lettres sur l'amour de la patrie, qui, dans leur genre, ne méritent pas moins d'éloges que le Commentaire, mais des éloges d'une espèce bien différente. C'est un traité de morale patriotique, plein de sensibilité, d'éloquence, et d'une raison profonde, tel que Cicéron l'aurait pu faire. On ne peut rien dire sur cette intéressante matière de plus touchant à la fois et de plus solide. Ce livre serait digne d'être mis entre les mains de la jeunesse, pour servir de base à une excellente éducation morale, et je ne saurais trop inviter V. M. à faire entrer cette lecture parmi les livres destinés à instruire les jeunes étudiants de ses États, dans toutes les provinces et dans tous les ordres. Rien ne me paraît plus propre à faire de ces jeunes gens des citoyens zélés et vertueux. Voilà le vrai catéchisme qu'on devrait leur enseigner.

Je suis pourtant affligé, Sire, et j'ose espérer que V. M. me permettra de lui ouvrir mon cœur à ce sujet, que, dans un livre où elle recommande l'amour si juste et si naturel de la patrie, elle paraisse<148> avoir voulu combattre ce qu'elle appelle les encyclopédistes.148-a Je ne me rappelle point, Sire, qu'en aucun endroit de ce vaste dictionnaire on ait eu en même temps la sottise et l'audace de combat lie l'amour de la patrie; il est bien sûr au moins que je ne l'aurais pas souffert, tout le temps que j'ai été à la tête de cet ouvrage. 11 se peut que quelque prétendu philosophe (car bien des faquins usurpent aujourd'hui ce nom) ait imprimé dans une brochure ignorée des sottises absurdes contre le patriotisme; mais croyez, Sire, que tous les philosophes vraiment dignes de ce nom désavoueraient cette brochure, s'ils la connaissaient, ou plutôt se rendraient assez de justice pour ne daigner pas même se justifier d'une imputation si injuste. Je ne saurais trop, Sire, le répéter à V. M., ce ne sont point les philosophes, ce sont les prêtres qui sont les vrais ennemis de la patrie, des lois, du bon ordre, et de l'autorité légitime. Je ne serais pas embarrassé de le démontrer, si j'avais trente ans de moins; mais j'en ai soixante et deux, et il faut finir en paix, si je puis, le peu de jours qui me restent à vivre. Je voudrais surtout, Sire, ne point finir ces tristes jours sans aller encore une fois mettre aux pieds de V. M. le tendre et respectueux hommage que je lui dois à tant de titres. Quoique ma santé s'affaiblisse de jour en jour, quoique ma tête ne soit presque plus capable de rien, quoique je dorme et digère assez mal, je ne puis renoncer tout à fait à la douce espérance d'entendre encore V. M., comme ces dévots qui se flattent d'entrer un jour en paradis pour y voir Dieu face à face. Que ce Dieu me donne ou me rende un peu de force, et j'en profiterai avec l'ardeur d'un bienheureux pour renouveler à V. M. les expressions les plus vives de tous les sentiments d'admiration, de reconnaissance et de vénération tendre et profonde avec lesquels je serai jusqu'au dernier soupir, etc.

<149>

211. A D'ALEMBERT.

Le 3 décembre 1779.

J'étais dans quelque inquiétude sur le sort de mes lettres et du paquet qui les accompagnait; je soupçonnais les postes d'infidélité; je poussais même le soupçon jusqu'à croire qu'on ne vous avait rendu ni ma lettre, ni les exemplaires, parce qu'on y avait trouvé des assertions choquant les oreilles pieuses et sentant l'hérésie. Je craignais même que ces niaiseries, dénoncées à M. l'archevêque de Paris, n'attirassent l'excommunication majeure sur un pauvre hérétique, auteur de cette œuvre pieuse. Enfin, votre lettre arrive, et mes inquiétudes disparaissent. Vous portez un jugement trop favorable de ces faibles productions. Que peut-il sortir de bon de la cervelle d'un vieillard ignorant, et qui a servi de jouet toute sa vie aux caprices de la fortune, auquel l'action enlève le temps qu'il pourrait employer à méditer, qui perd chaque jour de ses sens et de sa mémoire, et qui ira joindre dans peu mylord Marischal, Voltaire, Algarotti? C'est dans l'âge où l'homme a toute sa force que l'âme a le plus d'énergie; c'est alors qu'il peut produire de bons ouvrages, supposé qu'il ait les connaissances, les talents et le génie nécessaires. Mais l'âge détruit tout; l'âme s'affaisse avec le corps, ce dernier perd sa force, et le premier sa vigueur. Mon intention était bonne en composant ces rapsodies; il fallait une main plus habile et un style plus académique pour l'exécuter.

Vous vous étonnez de ce que les Lettres de Philopatros parlent des encyclopédistes. J'ai lu dans leurs ouvrages que l'amour de la patrie était un préjugé que les gouvernements avaient tâché d'accréditer, mais qu'en un siècle éclairé comme le nôtre il était temps de se désabuser de ces anciennes chimères. Cela doit se trouver dans un de ces ouvrages qui ont paru avant ou peu après le Système de la nature.<150> Ces sortes d'assertions doivent être réfutées pour le bien de la société. Enfin, pour me justifier pleinement, je dois ajouter qu'ici, en Allemagne, on met tous les ouvrages que des songe-creux produisent en France sur le compte des encyclopédistes; je parlais au public, j'ai donc dû me servir de son langage; car j'espère que NOUS aurez assez bonne opinion de moi pour croire que je ne confonds pas les d'Alembert avec les Diderot, avec les Jean-Jacques, et avec les soi-disant philosophes qui sont la honte de la littérature. J'accepte avec plaisir l'espérance que vous me donnez de revoir Anaxagoras avant de mourir; mais je vous avertis qu'il n'y a pas de temps à perdre. Ma mémoire se perd, mes cheveux blanchissent, et mon feu s'éteint; et bientôt il ne restera plus rien du soi-disant Philosophe de Sans-Souci.150-a Vous n'en serez pas reçu avec moins d'empressement, charmé de pouvoir vous marquer mon estime.

Sur ce, etc.

212. DE D'ALEMBERT.

Paris, 27 décembre 1779.



Sire,

Je commence, comme je le dois, cette lettre et la réponse que je dois à V. M. par l'objet qui m'intéresse le plus vivement, par les vœux ardents que je fais pour elle, pour sa gloire, pour son bonheur, pour sa conservation et pour une santé si précieuse à ses peuples, à l'Europe dont elle assure le repos, et, si j'ose me nommer, à moi, qui lui<151> suis depuis plus de trente ans si respectueusement et si tendrement attaché. V. M. achève actuellement la quarantième année du plus beau règne dont l'histoire fasse mention. Puissiez-vous, Sire, en régner quarante autres encore! puissiez-vous entendre longtemps les bénédictions dont l'Allemagne comble V. M., et les expressions si vives de l'admiration que vous inspirez à toute l'Europe! J'avais appris déjà par les nouvelles publiques l'accès de goutte que V. M. a souffert, et je voudrais que les mêmes eussent appris à l'Europe et à ses rois ce que j'ai su par M. le baron de Grimm, que V. M., ne pouvant écrire de la main droite, avait pris le parti d'écrire de la gauche, afin que ses affaires n'en souffrissent pas. Quelle respectable activité, Sire, et qu'elle est digne d'admiration quand elle a, comme la vôtre, le bien de ses sujets pour unique objet! M. de la Haye de Launay,151-a qui est ici, et qui vient quelquefois chez moi à des heures où j'y rassemble une société choisie d'admirateurs de V. M., nous a tous enchantés par le récit qu'il nous a fait des actes de bienfaisance, de justice, de providence, si je l'ose dire, qui remplissent tous les jours de votre vie. V. M. croit que sa goutte à la main droite a été une punition divine du très-plaisant et très-philosophique Commentaire sur la Barbe-bleue, que cette main a eu l'impiété d'écrire. Je prends la liberté, Sire, de recommander les prêtres, les théologiens, et toutes les sottises qu'ils débitent, à la main gauche de V. M., quand sa main droite sera hors d'état de les foudroyer. Ils sont d'autant plus faits pour être battus par un roi philosophe, qu'ils deviennent de jour en jour pires que jamais. Ils refusent actuellement à l'Académie française la satisfaction de rendre à la mémoire du grand Voltaire les honneurs funèbres; et le gouvernement, qui les hait et qui les méprise, paraît appuyer, j'ignore par quelle raison, ce trait de fanatisme. Heureuse<152>ment les mânes de ce grand homme ont été honores bien dignement par l'éloquent et touchant Éloge que V. M. en a fait, et qui vaut mieux que tous les services funèbres, quand même notre saint-père le pape serait célébrant. Je prends la liberté d'inviter de nouveau V. M. à faire l'acquisition du buste de marbre de cet homme si rare, et je ne puis me dispenser de lui dire combien j'ai été touché de ce qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire à ce sujet, en remettant celle dépense à l'année prochaine. Ce trait d'économie vraiment royale, Sire, a enchanté tous ceux à qui je l'ai raconté; ils ont fait des vœux, ainsi que moi, pour que les autres souverains imitassent cet exemple, en mettant dans leur dépense un ordre et une attention si nécessaires au bien de leurs sujets.

Vous avez, Sire, très-éloquemment et très-solidement réfute, dans votre excellent ouvrage sur l'amour de la patrie, les assertions abominables que vous assurez avoir lues dans un des mauvais livres qui ont paru en même temps que le détestable Système de la nature. Mais croyez, Sire, que ni ce Système, ni aucun de ces mauvais livres, n'est l'ouvrage d'un véritable philosophe, ni même d'aucun écrivain digne de ce nom. Il est fâcheux pour les honnêtes gens qui ont travaillé à l'Encyclopédie qu'on mette sur leur compte toutes les inepties qui paraissent, et qu'on donne le nom d'encyclopédistes aux ennemis de la patrie. Hélas! Sire, si je n'avais pas aimé la mienne, je serais depuis longtemps auprès de V. M. J'aime encore cette patrie, quoiqu'on m'y accable d'outrages auxquels je suis, à la vérité, peu sensible, mais que le gouvernement, j'ignore par quel sublime motif, non seulement permet, mais encourage et récompense. C'est là le prix qu'il me donne des sacrifices que j'ai faits à mon pays, et de quarante-cinq années de travail, sans que j'aie mérité jamais aucun reproche comme citoyen, ni dans mes écrits, ni dans ma conduite. Les bontés dont V. M. me comble me dédommagent de cette injustice. Que ne puis-je aller encore jouir auprès d'elle de ces mêmes bontés! Mais si je ne<153> renonce pas à ce projet, je n'ose absolument le former, tant ma santé est faible, variable et chancelante. Je redouble de ménagements pour elle, et je profiterai, s'il m'est possible, du premier moment qu'elle pourra me laisser, pour aller mettre encore une fois aux pieds de V. M. tous les sentiments dont mon cœur est depuis si longtemps rempli.

M. de Catt veut bien, Sire, mettre sous les yeux de V. M. le mémoire d'un pauvre curé qui se dit persécuté par un évêque fanatique, et qui implore les bontés et la protection de V. M. Je lui ai promis que V. M. lui ferait justice, s'il la méritait, et je la prie de vouloir bien me faire passer sa réponse par M. de Catt.

Je suis, et serai cette année comme toutes les autres, avec la plus tendre vénération et la plus vive reconnaissance, etc.

213. A D'ALEMBERT.

(Janvier 1780.)

Comme chez moi les vœux d'un philosophe sont bien préférables aux prières des moines, vous devez vous attendre à mes remercîments sur ce que vous me souhaitez d'heureux pour la nouvelle année; et comme je suis aussi peu ... que vous, je me flatte que si je désire que le ciel répande des biens sur vous et sur tous les amateurs de la sagesse, ce ne sera pas un vœu désagréable pour vous. Puissiez-vous donc, dans cette nouvelle année, vivre en paix, sans chicane, sans excommunication et sans anathème! et puisse cette lie du genre humain que vous nommez évéques devenir raisonnable et tolérante! Mais je crains bien qu'il ne soit aussi difficile de rendre vos prêtres<154> humains que d'apprendre à parler aux éléphants. Bon Dieu, quel opprobre pour ce clergé de France de sévir si opiniâtrément contre ce grand homme que nous avons perdu! Je soutiens que ces tonsurés agissent en ingrats. Souvent Voltaire a émoussé les traits qu'il leur a lancés, pour que les blessures ne fussent pas trop vives. Quelqu'un qui les ménagerait moins pourrait les terrasser à ne s'en relever jamais; car tout n'est pas dit. Les philosophes ont escarmouche par-ci par-là; ils ont poussé des bottes; mais ces charlatans de la superstition n'ont pas encore été enfoncés, battus et dissipés entièrement. Les armes sont toutes prêtes pour ce combat, et si j'étais jeune, j'attaquerais comme Hercule cette hydre de Lerne, cette hydre papale dont tous les vices concentrés produisent des têtes renaissantes. Là, ce serait la vérité qui terrasserait leurs absurdes fables; ici, la vertu qui mettrait au jour ce tissu de crimes dont la hiérarchie ecclésiastique est souillée; mais ces armes veulent être maniées par des mains vigoureuses, et les miennes sont goutteuses. En naissant, j'ai trouvé le monde esclave de la superstition; en mourant, je le laisserai de même. La raison en est que le peuple avale douze articles de foi comme des pilules, et qu'il est plus revêche sur ce qui intéresse sa liberté et sa bourse; il ne prévoit point que, étant enchaîné par les dogmes, son esclavage en devient la suite inévitable. Quant à ceux qui vous harcèlent, je vous conseille de leur opposer l'armure de Fontenelle, sage qui, de tous les savants, a le plus évité de se commettre avec les vipères du sacré vallon. Pour moi, je combats tantôt contre les Autrichiens, tantôt contre la goutte; et quand je suis assailli de la dernière, puisque la nature m'a donné deux mains, je pense, quand le mal m'ôte l'usage de l'une, que c'est à l'autre à y suppléer. Maintenant j'ai chassé mon ennemi, j'ai mis dehors la goutte, qui aime la bonne chère, en lui prescrivant le régime des reclus de la Thébaïde. Aussi me suis-je d'abord informé de l'affaire de votre prêtre de Neufchâtel, à qui justice sera faite.

<155>Je voudrais bien que votre santé se rétablît entièrement, ou je vous dirai comme madame Deshoulières,

Oui, c'est désespérer que d'espérer toujours.155-a

Depuis mon retour à Berlin, j'ai voulu décrasser mon esprit de la rouille de la campagne par un vernis académique. Je me suis entretenu avec M. Formey. Nous avons savamment et profondément discuté, à ma grande édification, les matières les plus graves, dont notre secrétaire perpétuel a voulu me convaincre. Un autre jour, l'homérique Bitaubé155-b ma fort assuré que l'auteur de l'Iliade et de l'Odyssée était le seul poëte qu'eût produit ce long enchaînement des siècles. Puis je me suis corroboré par les sages réflexions politiques et philosophiques de M. Wéguelin; et comme les soins de la terre m'avaient fait pour un temps oublier le ciel, M. Bernoulli155-c a bien voulu me communiquer l'itinéraire des astres; il m'a appris qu'on soupçonnait la cour de Vénus d'être plus nombreuse qu'on ne l'avait cru, et qu'on avait des indices d'un de ses satellites.155-d Moi qui vais un peu vite en besogne, j'ai d'abord baptisé ce satellite, que j'ai nommé Cupidon. Je me suis recommandé aux bonnes grâces de cette divinité, du nouveau satellite et des trois Grâces. M. Bernoulli prétend, par le moyen de ce satellite (qui est apparemment un espion), savoir au juste la masse et la taille de la déesse de Cythère, comme s'il l'avait mesurée avec sa ceinture; je l'ai fort prié d'en garder le secret, pour ne point décréditer les chefs-d'œuvre des Phidias et des Praxitèles qui ont sculpté cette déesse si supérieurement. Depuis, j'ai vu M. la Grange,<156> qui a bien voulu tempérer la sublimité de son langage en raison inverse des carrés de mon ignorance; il m'a conduit d'abstraction en abstraction dans un labyrinthe d'obscurités où mon pauvre esprit se serait perdu, si notre bon Suisse M. Merian156-a ne m'avait retiré des sublimes régions infinitésimales pour me remettre sur ce globe abject et brut où je végète. Enfin, M. Achard m'a appris ce que c'est que l'air fixe, et il m'a fait convenir sans peine que la matière a une infinité de propriétés qui ont échappé jusqu'ici à notre connaissance, et que ce ne sera qu'en suivant Bacon, à force de faire des expériences, que nous pourrons, avec le temps, étendre de quelques degrés la sphère étroite de nos connaissances. Malheureusement les premiers principes des choses demeureront à jamais hors de la portée de notre faible pénétration. Tel est en abrégé le petit cours académique que j'ai fait durant ma maladie. Cela ne valait pas la peine de le communiquer au sublime Anaxagoras; non sans doute; si j'avais eu quelque chose de plus intéressant à lui apprendre, je l'aurais fait.

Sur ce, etc.

211. DE D'ALEMBERT.

Paris, 29 février 1780.



Sire,

Les deux lettres que j'ai reçues de Votre Majesté à peu de jours l'une de l'autre, et qui ont été assez longtemps en route (car je ne les ai eues qu'à trois semaines de date), sont venues bien à propos pour calmer l'inquiétude où m'avaient mis des propos hasardés et indiscrets sur la santé de V. M. M. le baron de Goltz m'avait, il est vrai, fort<157> rassuré en me certifiant le peu de fondement de ces mauvaises nouvelles. Mais, Sire, on craint d'autant plus, qu'on aime davantage; et j'avais besoin que V. M. m'assurât elle-même de son état, non seulement en daignant entrer avec moi dans quelque détail sur un sujet qui m'intéresse si vivement, mais en m'écrivant deux lettres, dont l'une, par son extrême gaîté, et l'autre, par sa philosophie pleine à la fois de sensibilité et de force, ne peuvent être l'ouvrage d'un malade. Conservez, Sire, longtemps encore cette santé si précieuse à tant d'hommes, et si redoutable aux ennemis de la paix. Des hommes tels que vous devraient être immortels, et c'est un des malheurs de l'humanité que de les perdre.

Je n'ai reçu que depuis très-peu de jours les six exemplaires que V. M. a bien voulu m'envoyer du très-plaisant et très-philosophique Commentaire sur la Barbe-bleue, et je les ai donnés à des hommes dignes de recevoir ce présent et d'en sentir le prix, admirateurs, ainsi que moi, de V. M., et qui, sans la connaître autrement que par la renommée, lui sont presque aussi dévoués que je le suis. J'ai relu, Sire, il y a peu de jours, cet excellent Commentaire, et j'ai été étonné qu'une idée tout à la fois si heureuse et si naturelle pour se moquer de tout ce que le sot peuple encense ne fût encore venue à personne; car il est bien évident que tous les commentaires sur Isaïe, Ézéchiel et Baruch ne sont pas plus clairs que le vôtre, et sont beaucoup moins plaisants. Oh! que si la presse était un peu plus libre en France, j'aurais fait un bon article de ce Commentaire pour l'un de nos journaux, quoique, à vous dire le vrai, Sire, il y a bien peu de journaux qui soient dignes d'un tel morceau, par toutes les sottises qu'ils renferment. Si je ne puis pas faire connaître cet ouvrage aux Velches, je le ferai connaître du moins à tous ceux qui sont dignes de le lire, et dont le nombre s'augmente de jour en jour, grâce à l'exemple que V. M. donne à l'Europe du plus profond mépris pour toutes les superstitions humaines. V. M. a bien raison d'être indignée<158> du traitement que ces superstitions ont valu en France à la mémoire de Voltaire; j'oserais vous proposer, Sire, une petite réparation qui mortifierait un peu les fanatiques; ce serait de lui faire faire dans l'église catholique de Berlin le service funèbre que nos prélats velches lui ont refusé. On vient encore d'insulter sa mémoire d'une manière indécente dans un plaidoyer fait au parlement de Rouen par un conseiller au parlement de Paris. Nos parlements, Sire, sont plus plats et plus ignorants que la Sorbonne, et c'est assurément beaucoup dire.

M. de Launay, qui compte partir incessamment pour aller rendre compte à V. M. de tout ce qu'il a vu de bon et de mauvais dans ce pays, est venu plusieurs fois à des assemblées où je réunis trois fois par semaine les gens de lettres et les gens du monde les plus instruits; et il pourra dire à V. M. qu'il n'y a pas une seule de ces conversations où chacun n'exprime, avec autant de force que d'intérêt, les sentiments d'admiration et de respect dont il est pénétré pour vous. Vous venez, Sire, de nourrir encore des sentiments si justes par les belles ordonnances que vous avez rendues en dernier lieu pour l'administration de la justice,158-a et que les plus sages législateurs auraient enviées à V. M. Que feriez-vous, Sire, de tant de juges français bien convaincus, non pas seulement d'avoir vexé, comme ceux de Cüstrin, un malheureux paysan, mais d'avoir fait périr des innocents dans les supplices? Aussi me revient-il que quelques-uns de nos cannibales parlementaires trouvent bien rigoureuse (car ils n'osent pas se servir d'un autre mot) la punition que V. M. a faite de ces magistrats prévaricateurs. Leur censure est un éloge de plus.

Un homme de lettres de beaucoup d'esprit, M. de Rulhière, qui a eu l'honneur, il y a trois ou quatre ans, de faire sa cour à V. M.,158-b et<159> qui est auteur d'une relation très-curieuse et très-bien écrite de la catastrophe de Pierre III, s'occupe depuis plusieurs années d'une histoire de la révolution de Pologne et du partage de ce pays. Comme il a surtout à cœur de dire la vérité, et par conséquent d'exprimer dans cet ouvrage les justes sentiments d'admiration dont il est pénétré pour V. M., il m'a prié, Sire, de vous demander s'il n'y aurait point d'indiscrétion à témoigner à V. M. le désir qu'il aurait qu'elle voulût bien lui procurer sur cet important événement des mémoires dont il sentirait tout le prix, et dont il ferait le plus intéressant usage, en se soumettant d'ailleurs aux conditions que V. M. pourrait exiger. Il attend, Sire, avec la plus grande impatience ce que V. M. voudra bien me répondre à ce sujet.

Je suis avec les sentiments profonds et tendres de respect, d'admiration et de reconnaissance que je vous ai voués depuis près de quarante ans, etc.

215. A D'ALEMBERT.

Le 26 mars 1780.

Il faut que les mauvais chemins aient retardé l'arrivée des postes; il n'y a ni pirates ni capres sur terre ferme entre nous et Paris, de sorte que l'interruption de notre correspondance ne peut s'attribuer qu'à la débâcle des rivières et à la crue des eaux, qui ont gâté les routes. Votre lettre également doit avoir été trois semaines en chemin; elle n'en a pas été moins bien reçue; les belles dames gagnent à se faire attendre. A l'égard de ma santé, vous devez présumer naturellement que, parvenu à soixante-huit ans, je me ressens des infirmités de l'âge.<160> Tantôt la goutte, tantôt la sciatique, tantôt quelque fièvre éphémère s'amusent aux dépens de mon existence, et me préparent à quitter l'étui usé de mon âme. Il semble que la nature veuille nous dégoûter de la vie par le moyen des infirmités dont elle nous accable sur la fin de nos jours. C'est le cas de dire avec l'empereur Marc-Aurèle qu'on se résigne sans murmurer à tout ce que les lois éternelles de la nature nous condamnent à souffrir.

Mais quittons un sujet si grave pour des objets plus amusants. Il se peut que Barbe-bleue vous ait amusé; l'idée n'en était pas mauvaise. Si ce sujet avait été traité par Voltaire, sa plume aurait bien su autrement l'embellir. J'ai maintenant ici un docteur de Sorbonne160-a qui me donne des leçons d'absurdités théologiques dont je profite à vue d'œil : j'ai appris de lui ce qu'est l'intention interne et l'intention externe, chose curieuse que, tout grand philosophe que vous êtes, vous ignorez; il m'a enseigné des formules d'une déraison inconcevable, dont je compte faire usage dans le premier ouvrage théologique que j'écrirai. Enfin je me flatte de pouvoir damer le pion à Tamponnet,160-b à Riballier160-b et même à Larcher,160-c à toutes les plus grandes lumières de la Sorbonne. Je suis muni, outre cela, d'une cinquantaine de distinctions les plus subtiles, les plus fines et. les plus propres à couvrir d'obscurités les vérités les plus claires. Fier d'aussi belles études, et rempli d'une noble audace, je n'aspire pas à moins qu'à devenir docteur de Sorbonne à mon tour; et après avoir déjà donné des preuves de ma science par l'ouvrage de Barbe-bleue, je compte de parvenir à la charge de commentateur en titre de la sacrée faculté. Charles-<161>Quint se retira au couvent de Saint-Just, et la Sorbonne deviendra l'asile de mes vieux jours; elle me tiendrait lieu de purgatoire, je quitterais Riballier et Patouillet161-a pour Abraham, Isaac et Jacob; accoutumé à m'ennuyer avec les docteurs, je me ferais à l'ennui des patriarches, et je détonnerais moins en chantant l'éternel alleluia. Plein du beau zèle qui m'anime, et dévoré du désir de faire des prosélytes, je vous propose d'entrer avec moi en Sorbonne; je commenterai leurs billevesées, et vous calculerez leurs sottises, si vous ne manquez point de chiffres pour les nombrer.

Il faudra s'y prendre adroitement pour arracher de nos prêtres une messe et un service pour Voltaire; les Allemands ne connaissent son nom que comme celui d'un athée, d'un Vanini, d'un Spinoza, et il faudra négocier pour amener cette messe à une fin heureuse. La Sorbonne soutiendra également qu'il est damné et dévolu à l'empire du prince des ténèbres. Hélas! leurs plaies saignent encore, et l'aiguillon de la plaisanterie y est enfoncé si profondément, que la vive douleur qu'ils en ressentent n'est pas apaisée, et ne s'apaisera de sitôt; car quiconque attaque l'Église attaque Dieu, et quiconque attaque Dieu doit être extirpé du nombre des vivants. Cela est clair, l'argument est en forme; par conséquent Voltaire bout à présent dans la chaudière infernale.

Mais quittons l'enfer, et retournons à Paris, où vous me dites que M. de Rulhière, que je connais, se propose d'écrire l'histoire des derniers troubles de la Pologne. Il me semble que l'époque est trop récente pour qu'un historien puisse s'expliquer sur cet événement avec toute la liberté convenable; les acteurs existent tous, et il est difficile, en voulant dire la vérité, de ne pas choquer l'un ou l'autre. Ce qu'on peut dire en gros sur cette matière se réduit à ceci : que les Polonais mécontents s'étaient confédérés pour détrôner un roi que l'impératrice de Russie leur avait donné; que quelques propositions relatives<162> à la tolérance dans la religion les révoltèrent au point de vouloir assassiner leur roi; que la cour de Vienne, s'emparant de la principauté de Zips, occasionna le partage du royaume, l'impératrice de Russie se croyant en droit de se venger de l'indocile obstination de la république.162-a En entrant plus dans le détail, il faut descendre à des minuties personnelles, qui ne peuvent paraître avec sûreté qu'aux yeux de la postérité. Sur ce, etc.

216. AU MÊME.162-b

Je ne sais par quel hasard les détails des jugements de ce pays-ci se sont répandus dans les pays étrangers. Les lois sont faites pour protéger les faibles contre l'oppression des puissants; elles seraient observées partout, si l'on surveillait attentivement ceux qui en sont les organes et les exécuteurs. Vous avez des discours admirables de vos présidents aux rentrées du parlement, qui font voir que ces juges habiles tâchaient de prémunir les conseillers contre toutes les faiblesses et les vices de l'humanité qui pouvaient les induire à prévariquer; mais il ne suffit pas toujours d'avertir, il faut quelquefois des exemples de sévérité pour contenir un si grand nombre de conseillers dans leur devoir. Les souverains sont originairement les juges de l'État;162-c la multitude d'affaires les a obligés de se décharger de cet emploi sur des personnes auxquelles ils confient la partie de la légis<163>lation; toutefois ils ne doivent pas négliger cette partie de l'administration jusqu'à tolérer qu'on abuse de leur nom et de leur autorité pour commettre des injustices. Voilà la raison qui m'oblige à surveiller ceux qui sont chargés de rendre la justice, parce qu'un juge inique est pire qu'un voleur de grands chemins. Assurer leurs possessions à tous les citoyens, et les rendre heureux autant que le compromet163-a la nature humaine, sont les devoirs de tous ceux qui se trouvent à la tête des sociétés, et je tâche de les remplir de mon mieux; sans cela, à quoi me servirait d'avoir lu Platon, Aristote, les lois de Lycurgue et celles de Solon? Pratiquer les bonnes leçons des philosophes, c'est la véritable philosophie; vous en donnerez aux siècles futurs, et vos leçons, qui germeront dans les têtes de la postérité, formeront à leur tour des hommes qui tâcheront d'être les bienfaiteurs de leurs semblables. Sur ce, etc.

217. DE D'ALEMBERT.

Paris, 14 avril 1780.



Sire,

Je ne puis répéter trop souvent et avec trop de plaisir à Votre Majesté que ses lettres sont la meilleure réponse à ceux qui voudraient croire les bruits qu'on a répandus sur sa santé. Celle qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire du 26 mars est de la gaîté la plus piquante et la plus vraie; ses conversations avec le docteur de Sorbonne dont elle a appris la théologie mériteraient bien d'être lues à la sacrée faculté.<164> Je suis seulement étonné que V. M., qui a dans la tête de si grandes et de si excellentes choses, et en si grand nombre, y trouve encore de la place pour loger les billevesées sorboniques. J'espère qu'elles nous vaudront quelque nouveau commentaire sur Cendrillon ou sur la Belle au bois dormant.

En attendant ce nouveau commentaire, approuvé par la sainte inquisition, comme il ne peut manquer de l'être, je ne puis trop conjurer V. M. de faire rendre aux mânes de Voltaire, dans l'église catholique de Berlin, les honneurs funèbres que les Velches s'obstinent à lui refuser. Je sais que par tout pays la séquelle sacerdotale de toutes les religions le regarde comme un athée, que cependant il n'était pas; mais je sais aussi que par tout pays la séquelle sacerdotale est faite pour obéir à des princes tels que vous, surtout quand ils ne demanderont qu'une chose juste et conforme à tout ce que les docteurs appellent canons de l'Église. Il suffira, pour mettre là-dessus leur conscience en repos, que V. M. leur mette sous les yeux les papiers que je joins à cette lettre; ils sont signés et certifiés vrais de deux neveux de M. de Voltaire, dont l'un, qui est M. l'abbé Mignot, est conseiller au grand conseil, et l'autre, qui est M. d'Hornoy, est conseiller au parlement, et l'un et l'autre très-considérés dans leurs compagnies. Vos prêtres catholiques verront dans la première pièce, no 1, le détail de tout ce qui s'est passé dans la dernière maladie de ce grand homme, et la preuve de l'injustice qu'on a commise, d'après les règles reçues, en lui refusant la sépulture à Paris et un service funèbre. J'ose me flatter que si V. M., qui n'a pas le temps d'entrer dans ces détails, veut charger un homme raisonnable de lire et d'examiner ces papiers, il conviendra, quelque bon catholique qu'il puisse être, que les prêtres de l'Église romaine ne peuvent refuser ce service. V. M. comblerait de joie, par cette nouvelle marque d'honneur rendue à la mémoire de Voltaire, tous les amis et admirateurs de ce grand homme, et j'en serais pénétré, en particulier, de la plus vive<165> reconnaissance. Je dois ajouter que les neveux de M. de Voltaire, de qui je tiens ces différentes pièces, prient instamment V. M. de ne point souffrir qu'on les rende publiques; ils ne veulent que mettre V. M. en état de prouver aux catholiques allemands qu'ils peinent, sans blesser leur conscience, prier Dieu pour celui qui a lait tant de beaux ouvrages et de belles actions. J'attends, Sire, et ils attendent comme moi avec impatience ce que V. M. voudra bien ordonner à ce sujet. J'attends aussi ses ordres au sujet du buste de marbre très-ressemblant dont elle m'a paru vouloir faire l'acquisition cette année. C'est un très-bel ouvrage, dont le prix n'est que de trois mille livres de France, et que le sculpteur se chargerait de faire parvenir sûrement à Potsdam.

M. de Rulhière, à qui j'ai lu l'endroit de la lettre de V. M. qui le regarde, en est pénétré de reconnaissance, et fera usage, dans son histoire de la révolution de Pologne, de ce peu de lignes, qui lui ont paru bien précieuses et bien essentielles.

Un sénéchal de Corlay en Basse-Bretagne vient de m'adresser des vers pour V. M., qu'il me prie de lui faire parvenir. Le nom du poëte est Georgelin; c'est un homme de robe, qui loue V. M. d'avoir appris leur devoir à des magistrats. Ainsi son hommage n'est pas suspect.

Frédéric réunit tous les droits à la gloire,
Il offre en chaque genre un modèle nouveau;
Comme il sait en son camp enchaîner la victoire,
Il fait chérir la paix, même jusqu'au barreau.

Je ne parle point à V. M. de l'état de ma frêle machine. M. de Catt pourra, si elle le permet, l'ennuyer de ces détails.165-a Je me console en sachant que V. M. se porte bien, et en me flattant de la précéder aux sombres bords longtemps avant qu'elle y arrive. Puisse-je,<166> Sire, y voir V. M. le plus tard possible, et puisse la destinée qui préside aux jours des grands hommes prolonger encore longtemps les vôtres!

Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération, etc.

218. A D'ALEMBERT.

(Le 1er mai 1780.)166-a

Comme je n'ai la goutte qu'aux pieds, je ne l'ai pas à la tête; ainsi cela ne m'empêche pas, mon cher d'Alembert, de conserver quelques restes de mon ancienne gaîté. J'aime mieux suivre l'exemple de Démocrite que de pleurer éternellement avec Heraclite sur des malheurs que nous ne saurions changer; ainsi toutes les sottises sorboniques m'amusent autant qu'Arlequin sauvage de la comédie italienne. Apprendre des sages et se divertir des fous, voilà ce qui convient le mieux aux hommes sensés; aussi fais-je, et je vous réponds que vos moines qui se targuent le plus de leur ténébreuse science sont ceux qui servent le mieux à mes menus plaisirs.

Quelque peine que se donne votre engeance théologique pour flétrir Voltaire après sa mort, je n'y reconnais que l'effort impuissant d'une rage envieuse, qui couvre d'opprobre ceux qui en sont les auteurs. Muni de toutes les pièces que vous m'avez envoyées, j'entame à Berlin la fameuse négociation pour le service de Voltaire, et quoique je n'aie aucune idée d'une âme immortelle, on dira une messe pour la sienne. Les acteurs qui jouent chez nous cette farce connaissent<167> plus l'argent que les bons livres; ainsi j'espère que les jura stolae l'emporteront sur le scrupule.

Un géomètre français m'écrit avec emphase qu'il a découvert la quadrature du cercle, et que toute l'Europe est jalouse de lui. Autant que je m'entends à ces matières, cette quadrature est impossible, à cause que les sections sont impaires, et même que si par son calcul il en approchait de plus près que ses devanciers, cette découverte n'en serait pas moins inutile. Ces hautes sciences ne deviennent utiles à la société qu'autant qu'on les applique à l'astronomie, à la mécanique et à l'hydrostatique; d'ailleurs, elles ne sont qu'un luxe de l'esprit.167-a

Nous avons ici un véritable génie de mécanicien; il s'appelle Hermite;167-b fécond en inventions ingénieuses et utiles, il ne lui manque que de la célébrité; sa simplicité et sa modestie relèvent autant son mérite que ses connaissances. Si dans un pays on pouvait découvrir tous les talents que la nature se plaît à distribuer au hasard, et qu'on pût employer chacun dans son genre, ce pays deviendrait bientôt le premier de l'Europe. Mais que de sagacité, de soins infinis et de patience faudrait-il pour de telles découvertes! Le fatum s'est réservé la direction de nos destinées. A bien examiner la chose, nous y avons moins de part que notre orgueil ne nous en attribue.

J'en viens à présent au buste de Voltaire, dont je vous prie de reculer l'envoi jusqu'au mois de septembre, où tout sera exactement payé. La lettre que vous avez écrite à Catt m'a fait bien du plaisir. Rapportez-vous-en à la réponse que vous recevrez de lui. A notre âge, il n'y a pas de moments à perdre; ou il faut se voir vite dans ce monde-ci, ou se donner rendez-vous dans la vallée de Josaphat, et<168> vous savez ce qui s'y passe. En moins d'un mois, la mort nous a enlevé, ici et dans notre voisinage, quantité de personnes distinguées et connues : la Princesse de Prusse, son frère le duc de Brunswic, ma nièce la duchesse de Würtemberg, l'électrice douairière de Saxe, le prince et la princesse Hatzfeld, et le prince de Mansfeld avec son fils.168-a Une bataille sanglante et meurtrière n'en aurait pas plus emporté à la fois. Si donc un vieillard septuagénaire a hâte de vous voir, ne vous en étonnez point; c'est pour vous assurer, avant de mourir, de l'estime qu'il a eue pour vous et pour votre génie. Sur ce, etc.

219. DE D'ALEMBERT.

Paris, 8 juin 1780.



Sire,

J'écris à M. de Catt le malheureux et ennuyeux détail de ma situation physique et morale; il en rendra compte à V. M., et ne lui exprimera pas aussi vivement que je la sens ma profonde douleur de ne pouvoir aller mettre à ses pieds tous les sentiments que je lui dois, et que je lui ai voués jusqu'à la mort. Quoique mes peines de corps et d'esprit ne soient pas aussi grandes que celles que V. M. a tant de fois essuyées, et auxquelles elle a résisté avec un courage et une patience<169> si héroïques, j'aurais pourtant besoin, Sire, avec ma faible et frêle machine, d'une partie au moins de ce courage, étant accablé de tristesse de ne pouvoir en ce moment faire un voyage que je désire en ce moment plus que jamais, et qui serait plus que jamais nécessaire à mon âme abattue et flétrie. Il faut avec douleur se soumettre à sa destinée, et ajouter ce nouveau chagrin à ceux que j'ai déjà éprouvés plus d'une fois dans ce meilleur des mondes possibles. Pourquoi faut-il que je sois privé par une indisposition douloureuse et dangereuse de la douce consolation d'aller porter à V. M. non seulement ma tendre vénération, ma reconnaissance profonde et mon admiration plus vive que jamais, mais l'attachement et le respect que toute la France a pour elle, et dont je voudrais qu'elle pût être témoin? Ces sentiments, Sire, augmenteront encore, si l'on apprend ici que V. M. ait fait rendre les honneurs funèbres au grand homme à qui nos prêtres les ont si indignement refusés. Il est bien étrange que notre gouvernement ait souffert cette infamie, et qu'on laisse à ces fanatiques la licence de flétrir, autant qu'il est en eux, la mémoire des hommes qui ont le plus illustré la nation. Je me flatte, d'après l'espérance que V. M. a bien voulu m'en donner, que le 30 mai dernier, jour anniversaire de la mort de ce grand homme, qui depuis deux ans n'existe plus, son service solennel aura été célébré d'une manière digne du héros et du philosophe qui en aura donné l'ordre et fait les frais. Nous avons ici actuellement une assemblée du clergé, à qui M. Necker, notre Sully et notre Colbert, se prépare à demander beaucoup d'argent qu'il faudra bien donner; je m'imagine qu'elle sera bien irritée du service de Voltaire, et je me flatte que c'est l'intention de V. M. Je ne lui en épargnerai (je veux dire au clergé) aucun des détails qui pourront humilier son orgueil et son fanatisme.

Nous sommes ici dans l'attente la plus impatiente du succès de cette troisième campagne, surtout en Amérique. L'insolence et la piraterie anglaise révoltent toutes les nations de l'Europe. La déclara<170>tion que vient de faire l'impératrice de Russie a satisfait tous les Français, et tous les Français sont persuadés que V. M. a eu bonne part à cette démarche noble et ferme de la Russie. On voit avec plaisir que ces insolents Anglais, qui ne respectent rien, respectent pourtant jusqu'ici le pavillon de V. M.; mais on n'est point surpris qu'ils vous distinguent et vous redoutent. V. M. a fait, depuis quarante ans de règne, tout ce qu'il faut pour se faire respecter de ses amis et de ses ennemis. Toute la France voit avec plaisir que l'ancien système d'alliance et d'union reprend le dessus, que nous nous sommes rapprochés de l'allié naturel, et surtout de l'allié puissant et respectable que nous avions en vous; et dans cette confiance, on n'est guère effrayé de l'entrevue que l'Empereur et l'impératrice de Russie ont dû avoir à Mohilew. On se flatte qu'elle ne troublera point la paix de l'Europe, qui a si grand besoin de repos, et que l'Europe sera encore redevable à V. M. de ce nouveau bienfait.

V. M. aura, comme je l'espère, le buste de Voltaire vers la fin de septembre ou le commencement d'octobre; il serait déjà commencé, sans un embarras où est le sculpteur, et où je suis avec lui, par rapport à la forme qu'il faut donner à la tête. Je n'ennuierai point V. M. de ce détail; M. de Catt lui en rendra compte, et me fera parvenir ses ordres. Dès qu'ils seront arrivés, le sculpteur travaillera sans relâche. J'ose répondre d'avance à V. M. qu'elle sera très-satisfaite et du travail, et de la ressemblance.

On prépare une nouvelle édition170-a des ouvrages de cet homme si illustre et si précieux aux lettres et à la raison. Elle sera magnifiquement imprimée, prodigieusement enrichie, et, comme V. M. le pense bien, imprimée en pays étranger, grâce aux clameurs des fanatiques français, le fléau perpétuel de toute lumière et de tout bien. On assure d'ailleurs que cette édition sera faite avec soin, et revue par des hommes de mérite à qui la mémoire et les ouvrages de Voltaire sont<171> chers. Elle devrait être, Sire, imprimée chez vous et sous les auspices de V. M., pour réunir dans le frontispice les deux noms les plus illustres de notre siècle.

Je suis avec le plus profond et le plus tendre respect, etc.

220. A D'ALEMBERT.

Le 22 juin 1780.

Nous croyions vous voir arriver d'un moment à l'autre, lorsque je reçus votre lettre. Quoiqu'elle m'ait fait plaisir, elle n'a pas remplacé la satisfaction de vous voir en personne; cependant les raisons qui vous ont empêché de faire le voyage sont si décisives, que je suis obligé d'y souscrire. Par quelle fatalité la gravelle va-t-elle se fourrer dans les reins d'un philosophe? Ne pouvait-elle pas se loger dans le corps d'un sorboniste, d'un fanatique, d'un capucin, ou d'autres animaux de cette espèce? Cette maladie est une des plus douloureuses dont la pauvre humanité soit affligée. Je vous conseille de vous servir d'un remède de madame Stephens; ici bien des personnes s'en sont trouvées soulagées, et quoique les Anglais soient en guerre avec les Français, je crois qu'un Français peut calculer avec Newton, penser avec Locke, et se guérir par madame Stephens. Voilà donc, mon cher Anaxagoras, ma sentence prononcée, et je ne vous reverrai plus que dans la vallée de Josaphat, s'il en est une. Pour Voltaire, je vous garantis qu'il n'est plus en purgatoire; après le service public pour le repos de son âme, célébré dans l'église catholique de Berlin,171-a le<172> Virgile français doit être maintenant resplendissant de gloire; la haine théologique ne saurait l'empêcher de se promener dans les champs Élysées en compagnie de Socrate, d'Homère, de Virgile, de Lucrèce; appuyé d'un côté sur l'épaule de Bayle, de l'autre sur celle de Montaigne, et jetant un coup d'œil au loin, il verra les papes, les cardinaux, les persécuteurs, les fanatiques souffrir dans le Tartare les peines des Ixion, des Tantale, des Prométhée, et de tous les fameux criminels de l'antiquité. Si les clefs du purgatoire eussent été uniquement entre les mains de vos évêques français, toute espérance pour Voltaire aurait été perdue; mais par le moyen du passe-partout que nous ont fourni les messes pour le repos des âmes, la serrure s'est ouverte, et il en est sorti en dépit des Beaumont,172-a des Pompignan,172-b et de toute la séquelle.

Vous me faites plaisir de m'informer de l'édition nouvelle qu'on prépare des œuvres de Voltaire; il serait à souhaiter que les éditeurs élaguassent ces sorties trop fréquentes sur les Nonotte, les Patouillet, et d'autres insectes de la littérature, dont les noms ne méritent pas de se trouver placés à côté de tant de morceaux inimitables qui, dignes de la postérité, dureront autant et plus peut-être que la monarchie française. Les écrits de Virgile, d'Horace et de Cicéron ont vu détruire le Capitole, Rome même; ils subsistent, on les traduit dans toutes les langues, et ils resteront tant qu'il y aura dans le inonde des hommes qui pensent, qui lisent et qui aiment à s'instruire. Les ouvrages de Voltaire auront la même destinée; je lui fais tous les matins ma prière, je lui dis : Divin Voltaire, ora pro nobis! Que Calliope, que Melpomène, qu'Uranie m'éclairent et m'inspirent! Mon saint vaut bien votre saint Denis; mon saint, au lieu de troubler<173> l'univers, a soutenu l'innocence opprimée, autant qu'il était en lui; il a fait rougir plus d'une fois le fanatisme et les juges de leurs iniquités; il aurait corrigé le monde, s'il eût été corrigible. Ce petit échantillon, mon cher Anaxagoras, de liberté très-philosophique vous fera juger du peu de progrès que j'ai fait en Sorbonne sous la dictée de mon docteur. Il perd avec moi sa peine et son temps; souvent sa bonne âme gémit de ne pouvoir ramener au bercail de l'Eglise cette brebis égarée, pour la tondre et l'écorcher; mais cette brebis, pareille au peuple anglais, se révolte et se gendarme contre le joug tyrannique qu'on lui veut imposer. Ce sont à présent les Français, les Espagnols et les Anglais qui jouent sur le théâtre sanglant et tragique de Mars; je les vois du parterre s'escrimer et jouter les uns contre les autres. La pièce qu'ils jouent me semble composée dans le goût de Crébillon; l'intrigue en est si compliquée, qu'on ne saurait deviner quel en sera le dénoûment. Le vent est le nœud de toutes les pièces qui se jouent sur mer,173-a et je crains que, par quelque boutade, Éole ne nuise aux succès de vos bons compatriotes. Si l'impératrice de Russie n'avait signalé depuis longtemps son règne par ses glorieux succès, il lui suffirait d'avoir établi ce code maritime pour rendre son nom immortel. Elle venge Neptune en lui rendant son trident, que des usurpateurs lui avaient arraché. A l'imitation de Louis XIV, elle pourrait placer dans ses palais un tableau représentant la législatrice des mers conduisant les pirates que sa sagesse a su enchaîner à son char de triomphe. Mais tout ce que je vous écris, mon cher d'Alembert, ne vaut pas le remède de madame Stephens. Consultez vos médecins, et s'ils l'approuvent, servez-vous-en. Je fais des vœux pour que vos pierres se fondent, que vous puissiez jouir en paix des jours que le destin vous réserve.

Sur ce, etc.

<174>P. S. J'ai oublié de vous répondre touchant le buste de Voltaire. N'insultons pas à sa patrie en lui donnant un habillement qui le ferait méconnaître; Voltaire pensait en Grec, mais il était Français. Ne défigurons pas nos contemporains en leur donnant les livrées d'une nation maintenant avilie et dégradée sous la tyrannie des Turcs leurs vainqueurs.

221. DE D'ALEMBERT.

Paris, 24 juillet 1780.



Sire,

Quelque désolé que je sois de ne pouvoir aller mettre aux pieds de V. M. tous les sentiments dont je suis pénétré pour elle, la lettre dont elle vient de m'honorer a augmenté, s'il est possible, l'affliction profonde que j'en ressens. Le détail plein de bonté où V. M. veut bien entrer sur mon état excite en moi la plus vive et la plus juste reconnaissance. Elle me propose le remède anglais, que je prendrais bien volontiers, malgré la guerre que cette nation nous fait, si je croyais que ce remède pût me convenir; mais outre qu'il est, dit-on, fort contraire à l'estomac, et que l'estomac, dans ma frêle machine, ne vaut guère mieux que la vessie, il me paraît aujourd'hui bien assuré, d'après des consultations que j'ai faites, que mon mal n'est point la pierre, que c'est un genre de calcul tout différent, qui tient à la chaleur de mon sang, et surtout à celle de la saison, qui diminue quand le temps se refroidit, qui même pendant l'hiver est presque nul, qui augmente quand le temps se réchauffe, et surtout quand mes reins sont réchauffés, et dont le vrai remède sont les bains, les aliments<175> rafraîchissants, le repos, et la précaution de ne pas aller trop longtemps en voiture. Je joins à cela, à mon grand regret, la privation presque entière de travail, et j'en suis d'autant plus affligé, que, n'ayant plus ici aucun objet de liaison, d'intérêt et de société, depuis la perte que j'ai faite il y a quatre ans, le travail et l'étude sont à peu près la seule ressource dont je puis user. Aussi je commence pour mon malheur à connaître l'ennui, que j'avais ignoré jusqu'à ce moment; et cette situation, jointe à plusieurs sujets de désagrément que j'éprouve dans ma triste patrie, me ferait désirer plus que jamais le mouvement et la distraction dont je suis forcé de me priver, grâce à mes reins. Si j'ai jamais désiré, Sire, d'aller passer quelques moments auprès de vous, c'est assurément aujourd'hui, sans les malheureuses raisons qui m'en empêchent; et comme aucun motif d'affection ni de plaisir ne me retient ici, V. M. peut être bien sûre que je ne lui ferais pas un grand sacrifice en me privant pour quelques mois de l'eau bourbeuse de la Seine, de nos tristes promenades et de nos très-médiocres spectacles. Mais puisque Esculape et la destinée ne le veulent pas, il faut me soumettre à mon triste sort. Si ma tendre vénération pour V. M. en est très-affligée, mon amour-propre s'en console peut-être un peu par la crainte que j'aurais de paraître à V. M. fort au-dessous de ce qu'elle m'a vu il y a dix-sept ans,175-a quoique, à dire vrai, je ne sois pas tombé de bien haut; mais je me sens déchu, et tout prêt à déchoir encore.

J'ennuie trop longtemps V. M. de ce détail, et j'aime mieux lui parler du plaisir que m'a fait le service de Voltaire; tous les gens qui aiment et qui révèrent ici sa mémoire, c'est-à-dire, tout Paris, à l'exception peut-être de l'assemblée du clergé, ont été enchantés du détail qu'on leur a fait de cette pieuse et auguste cérémonie. Nous sommes bien sûrs à présent que Voltaire a pour le moins un pied en<176> paradis. Il ne manquerait plus, Sire, aux honneurs de toute espèce que V. M. lui a fait rendre que de lui élever dans l'église de Berlin un monument où il serait représenté se prosternant devant le Père éternel, et foulant aux pieds le Fanatisme. L'épigramme serait excellente, et le sculpteur Tassaert pourrait exécuter celte idée sous les yeux et d'après les vues de V. M. On travaille actuellement au buste de ce grand homme, à la française, tel que V. M. le désire, et j'espère qu'il sera prêt dans deux mois au plus tard.

Je joins ici une pièce de vers qu'un poëte flamand peu connu, mais admirateur zélé de cet illustre écrivain, m'a prié de faire parvenir à V. M. C'est un hommage que ce poëte a cru devoir faire à V. M. de ses regrets sur la perte d'un grand homme qu'elle a honoré de ses bontés de son vivant, et de ses éloges après sa mort.

M. de Catt remettra à V. M. un nouveau mémoire et des certificats authentiques en faveur du pauvre curé de Neufchâtel, persécuté par son évêque fanatique. V. M. voudra bien se faire rendre compte de ce détail, et faire obtenir justice à ce pauvre diable de prêtre, qui l'attend et la lui demande depuis longtemps.

Puisse le destin, qui afflige mes jours, prolonger à mes dépens ceux de V. M., et lui donner pour longtemps encore la santé, la gloire et le repos! Hélas! notre pauvre France aurait bien besoin du dernier, après cette misérable et plate guerre, qui n'a pas l'air de finir sitôt.

Je suis avec la plus vive reconnaissance et la plus tendre vénération, etc.

<177>

222. A D'ALEMBERT.

Le 1er août 1780.

Il règne un ton de tristesse dans votre lettre, qui m'a fait de la peine; il semble que vous ayez à vous plaindre également de votre tempérament et de la fortune. Nous sommes des vieillards qui touchons au bout de notre carrière; il faut tâcher de la finir gaîment. Si nous étions immortels, il nous serait permis de nous affliger des maux; mais notre trame est trop courte pour qu'il nous soit permis de nous attacher trop à des choses qui bientôt disparaîtront à nos yeux pour toujours. Vous dites, mon cher Anaxagoras, que vous avez perdu de l'énergie que vous aviez l'année 1763. Et moi aussi; c'est le sort des vieillards. Je perds la mémoire des noms, la vigueur de mon esprit s'affaiblit, mes jambes sont mauvaises, mes yeux voient mal, j'ai des chagrins tout comme un autre; cependant toute cette kyrielle d'infirmités et de désagréments ne m'empêche pas d'être gai, et je conserverai un visage riant lorsqu'on m'enterrera. Tâchez donc de mettre de côté tout ce qui peut troubler la tranquillité de votre vie. Souvenez-vous que cette même vie n'est qu'un songe, et qu'il n'en reste rien quand elle est passée. Je vois avec douleur qu'il me faut renoncer au plaisir de vous revoir, et que nos entretiens se borneront à mettre du noir sur du blanc; encore cela vaut-il mieux que rien; vous peindrez donc vos pensées, et j'en ferai mon profit. J'en viens à l'apothéose de Voltaire, qu'un curé a tiré du purgatoire sans savoir ce qu'il faisait. L'église catholique de Berlin ne conviendrait guère au cénotaphe que vous proposez de lui ériger. Cette église est bâtie sur le modèle du Panthéon de Rome, et on ne saurait sans la défigurer y placer de ces sortes de mausolées; mais Voltaire, en revanche, aura son buste à l'Académie, où il sera mieux à son aise que chez vos faiseurs de Dieux, chez vos déophages, qui se scandaliseraient à cette<178> vue, surtout si, par un miracle, sa statue animée allait lâcher quelque épigramme.

Il y a de beaux vers dans cette ode que vous m'avez envoyée; quelques strophes sont fortes et harmonieuses; il y en a quelques-unes d'entortillées, que l'auteur pourrait facilement corriger. J'ai vu, en passant, un M. Delisle178-a qui va en Russie avec le prince de Ligne;178-b il m'a beaucoup parlé de Voltaire, qu'il prétend avoir assisté in articula mortis.178-c J'aurais souhaité qu'il eût pu le ressusciter. Je crois l'avoir dit, et je crains d'avoir raison, le tombeau de Voltaire sera celui des beaux-arts.178-d Il a fait la clôture du beau siècle de Louis XIV. Nous entrons dans le siècle des Pline, des Sénèque et des Quintilien. On quitte le monde avec moins de regret en temps de stérilité qu'en temps d'abondance; ce qui doit rendre nos derniers moments moins désagréables, parce que nous ne sommes plus attachés à ce dont il faudra nous séparer. Suivez donc mon conseil, mon cher Anaxagoras; couronnez votre front de roses, divertissez-vous, et abandonnez-<179>vous à votre destin; je souhaite qu'il soit heureux, et que votre santé se conserve. Sur ce, etc.

223. DE D'ALEMBERT.

Paris, 15 septembre 1780.



Sire,

L'intérêt que Votre Majesté veut bien prendre à ma triste situation physique et morale me pénètre jusqu'au fond du cœur. Ses bontés pour moi, dont j'éprouve les effets depuis si longtemps, sont exprimées avec tant de sensibilité dans la dernière lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire, que je n'ai plus, Sire, qu'un regret et qu'une crainte : c'est de vous avoir entretenu trop longtemps de mes maux, au milieu des grandes et importantes affaires qui vous occupent. Une seule chose peut excuser mon indiscrétion : c'est que les bontés de V. M. sont à présent ma seule consolation et ma seule ressource. Elle veut bien me proposer son exemple à suivre; elle m'exhorte à imiter sa gaîté et sa philosophie, malgré la vieillesse qui affaiblit ses organes, et les chagrins qu'elle éprouve sur le trône. Je sais, Sire, qu'aucune classe de l'espèce humaine n'est exempte de souffrir; mais je sais aussi qu'il est des êtres privilégiés, tels que V. M., à qui la nature et la destinée offrent des dédommagements refusés aux autres hommes. Je ne suis. Sire, qu'un pauvre géomètre littérateur, tant bon que mauvais, qui souffre à la fois et de ses reins, et de son estomac, et du dépérissement de ses facultés corporelles et intellectuelles, et de l'impossibilité où il se trouve de charmer ses ennuis par le travail. Je n'ai l'avantage d'être, pour ma consolation, ni le plus grand capi<180>taine, ni le plus grand roi, ni le plus grand et le plus vrai philosophe de ce siècle, ni le protecteur de l'Allemagne, ni le réformateur de la justice, ni enfin l'exemple des souverains et des gens de lettres. Avec ces adoucissements, Sire, on peut supporter la vie, qui, pour un être tel que moi, est tantôt douloureuse, tantôt insipide, et jamais agréable.

Mais je m'aperçois, Sire, et je m'en aperçois bien tard, que je n'ai presque fait encore que vous parler de moi, dont je ne nous avais déjà parlé que trop dans ma dernière lettre. J'en demande très-humblement pardon à V. M., et je passe à un objet qui l'intéresse davantage, et moi aussi, à ce grand homme dont V. M. a si éloquemment et si dignement honoré la mémoire. Vous pensez, Sire, que la forme de l'église de Berlin ne se prêterait guère au monument que j'ai eu l'honneur de vous proposer. Permettez-moi de vous faire observer que cette église est construite, dit-on, dans la manière du Panthéon de Rome, autrement dit, par un heureux changement de nom, Notre-Dame de la Rotonde; or Raphaël est enterré dans cette église, et on lui a érigé un monument dont V. M. pourrait aisément se faire donner la forme et les dimensions. Elle pourrait alors en élever un pareil, à Berlin, au Raphaël de la littérature française, et ce serait, ce me semble, pour cette église une beauté de plus, et pour V. M., protectrice du génie, même après sa mort, un nouveau monument de grandeur et de gloire.

En attendant, Sire, ce monument si précieux pour les lettres et pour la philosophie, dont j'ose encore ne pas désespérer, on travaille sérieusement et sans délai au buste de marbre, tel que V. M. l'a ordonné, coiffé à la française, et de la plus parfaite ressemblance. Je ne sais si V. M. destine ce buste à son cabinet ou à l'Académie. Si elle en veut un second, je la prie de vouloir bien me donner sur cela ses ordres. Elle pourrait au reste se contenter de l'original pour l'avoir dans son cabinet, comme il m'a paru que c'était d'abord son inten<181>tion, et faire faire ensuite à Berlin, par son sculpteur Tassaert, une copie bien exacte de ce buste pour l'Académie. Quoi qu'il en soit, dès que l'ouvrage sera fini, et je compte qu'il le sera bientôt, j'aurai l'honneur d'en donner avis à V. M., et de prendre les moyens les plus sûrs et les plus prompts pour le lui faire parvenir.

Ma santé, à laquelle V. M. veut bien prendre assez d'intérêt pour m'en demander quelque détail, est en ce moment meilleure, depuis la cessation des chaleurs affreuses et opiniâtres que nous avons essuyées pendant un mois. Mais elle est en général si incertaine et si chancelante, que je ne puis et n'ose plus former de projets de voyage. Je me vois réduit à végéter et à languir dans un malheureux pays où les lettres sont plus avilies, plus opprimées et plus persécutées que jamais, où les prêtres sont méprisés et puissants, où le génie est outragé de son vivant et après sa mort, où, en un mot, rien ne peut me retenir aujourd'hui que l'extrême danger de changer de place. Que j'aurais, Sire, de consolation et de plaisir même à verser dans le sein de V. M. toutes mes peines, et tout le détail des maux qu'on fait souffrir en France à la raison et à la justice! Je la supplie du moins de vouloir bien me conserver toujours ces mêmes bontés qui ont fait si longtemps ma gloire et mon bonheur, et qui font aujourd'hui mon seul dédommagement et ma seule ressource.

Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération, etc.

224. A D'ALEMBERT.

Le 2 octobre 1780.

Je suis bien fâché que l'état de votre santé soit assez mauvais pour m'ôter à jamais l'espérance de vous revoir. Je m'étais flatté que vous<182> n'étiez incommodé que de maladies passagères et sans conséquence. Il faudra donc nous donner un rendez-vous à la vallée de Josaphat, où quelques dévots ascétiques prétendent qu'on s'amuse beaucoup. Peut-être que j'apprendrai là le sujet de vos plaintes et de vos ennuis, qui me sont d'autant plus cachés, que je ne suis pas informé du tout que vous ayez essuyé présentement la moindre persécution. L'Europe suppose que vous êtes aussi heureux qu'un philosophe peut l'être. Je sais de longue main que l'usage des prêtres est de s'acharner sur les cadavres des philosophes, et j'ai supposé que les philosophes s'en moquaient. On n'a qu'à laisser agir la corruption; elle empeste les cadavres de telle sorte, que les vivants sont bien obligés de les enterrer; et j'ose espérer qu'il est égal aux philosophes dans quelle terre le caprice des vivants leur assigne leur sépulture.

Je ne sais si les lettres sont méprisées en France, ou si on les honore; mais je m'aperçois de la disette des grands génies; les trônes de la littérature demeurent vacants, faute de successeurs, et l'Europe entière se ressent de la disette des grands hommes. J'en viens à Voltaire, auquel vous destinez un cénotaphe dans notre église catholique de Berlin. Je crois qu'il ne s'y plairait pas. Il vaut mieux placer son buste dans l'Académie, où il n'y a rien à écraser, et où le souvenir d'un grand homme qui joignait tant de talents à tant de génie peut servir d'encouragement aux gens de lettres et les animer à mériter de la postérité de pareils suffrages. Nous sommes âgés tous les deux; contentons-nous d'avoir vu la gloire d'un siècle qui honore l'esprit humain, et vous d'y avoir contribué. Aux beaux jours de Rome, où Cicéron, Virgile, Horace florissaient, succédèrent les temps des Sénèque et des Pline, et à ceux-là la barbarie; et après la dégradation de l'esprit humain revinrent les temps de la renaissance des sciences. Laissons à la vicissitude son empire, et bénissons le ciel d'être venus au monde dans le bon temps, où nous avons été les contemporains des talents et du génie cultivés. Quant aux prêtres, ils seront incor<183>rigibles jusqu'à ce qu'on en ait extirpé la race. J'espère d'apprendre de meilleures nouvelles de votre santé. Sur ce, etc

225. DE D'ALEMBERT.

Paris, 3 novembre 1780.



Sire,

Il y a aujourd'hui 3 novembre vingt années, jour pour jour, que V. M. se couvrait de gloire dans les plaines de Torgau, en arrachant aux Autrichiens la victoire qu'ils se flattaient déjà d'avoir remportée. V. M. a depuis ajouté à cette gloire celle d'être le pacificateur et le vengeur de l'Allemagne, d'être dans ses propres États le réformateur de la justice, et dans l'Europe le modèle des guerriers et des rois. Qu'il y a de distance, Sire, comme le dit Térence, entre un homme et un autre!183-a et que je le sens bien tristement pour moi quand je me rapproche de V. M., car je n'ose dire quand je m'y compare! Le peu de force que j'avais encore il y a vingt ans dans mes facultés corporelles, intellectuelles et morales, s'est presque entièrement évanouie; il ne me reste d'énergie que dans le sentiment profond qui m'attache à V. M., tandis qu'elle conserve encore dans toute leur vigueur les rares qualités qui l'ont rendue si respectable à l'Europe depuis quarante ans qu'elle occupe le trône. Elle a même conservé sa gaîté, comme je le vois avec enchantement par la dernière lettre qu'elle me fait l'honneur de m'écrire; elle rit, et avec raison, des sottises des hommes, dont je ferais bien de rire aussi, et dont je rirais comme elle, si je digérais et si je dormais mieux. Le travail, et le plaisir que<184> j'y éprouvais, me soutenait jadis, et me tenait lieu de tout; aujourd'hui qu'une heure d'application me fatigue, je n'ai plus cette ressource, et la tristesse s'empare de moi. Je ne souffre pas, à la vérité, du moins vivement, d'esprit ni de corps; mais je suis dans cette langueur d'âme et d'organes qui rend insensible à tout. C'est que la nature m'a fait naître faible, tandis qu'elle a donné à V. M. des fibres proportionnées à la vigueur et à l'étendue de son génie.

Le sculpteur du buste de Voltaire, chez qui je vais souvent pour le presser, me promet d'avoir fini incessamment ce buste, dont j'espère que V. M. sera parfaitement satisfaite. Il faut donc renoncer, puisque V. M. le juge plus à propos, à voir sa statue dans l'église de Berlin, foulant aux pieds la Superstition et le Fanatisme. J'avoue, Sire, que j'ai regret à ce monument, surtout quand je pense qu'il eût été érigé par ordre de V. M., et qu'il eût retracé aux siècles futurs les honneurs rendus par Auguste à Virgile. Croiriez-vous, Sire, qu'on refuse ici à sa famille de lui faire un mausolée très-modeste dans la petite église obscure de province où il est enterré? On dit même que les prêtres l'ont secrètement exhumé pour le jeter à la voirie. Il n'y a pas grand mal à cela, ni pour lui, ni pour ceux qui s'intéressent à sa mémoire; mais il serait étrange que le gouvernement, qui n'aime pas les prêtres, quoiqu'il les craigne, consentît à cette indignité, et je ne saurais le croire.

Ces prêtres, Sire, que V. M. méprise, parce qu'elle n'en a rien à craindre, ont ici de puissants protecteurs, et sont plus acharnés que jamais contre le progrès de la raison et des lumières. L'ouvrage le plus indifférent à cette vermine par son objet ne saurait paraître au jour, s'il n'est permis par les prêtres ou par leurs suppôts; car la bassesse et la faim leur en font trouver parmi les gens de lettres. Cette inquisition enchaîne et glace tous les esprits; les injures qu'on vomit dans les chaires contre la raison et contre ses défenseurs, injures qui sont appuyées par des magistrats imbéciles ou fanatiques, achèvent<185> d'avilir et de décourager ce qu'il y a de plus éclairé et de plus estimable dans la nation. Je ne parle point de ce malheur pour mon propre intérêt; je suis plutôt spectateur que patient dans cette galère, où je me tiens les bras croisés, bien résolu de ne plus rien imprimer, si j'imprime jamais, que dans un pays où la vérité puisse s'exprimer librement, sans offenser ni le Roi, ni l'administration, ni les mœurs, ni l'honneur de personne. Mais je vois tant de gens de lettres souffrir de cette persécution et de cette inquisition abominable, que je ne puis m'empêcher de les plaindre, quoique je ne partage pas leurs peines, à peu près comme un vieil amant prend toujours intérêt au sort d'une ancienne maîtresse qu'il a tendrement aimée. Heureux, Sire, les hommes qui peuvent comme vous commander à l'opinion, mépriser en sûreté les fripons et les sots, instruire leurs semblables sans avoir le fanatisme à craindre, et les obliger, même quand ils ne le voudraient pas, à être tolérants, modérés et raisonnables! Puissiez-vous, Sire, donner longtemps aux hommes de pareilles leçons, de pareilles lois et de pareils exemples!

Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération, etc.

226. A D'ALEMBERT.

Le 20 novembre 1780.

Bien des hommes ont gagné des batailles et ont conquis des provinces, mais peu d'hommes ont écrit un ouvrage aussi parfait que l'Avant-propos de l'Encyclopédie;185-a et comme c'est une chose rare que d'apprécier toutes les connaissances humaines, et que c'est une chose<186> plus commune de mettre en fuite des gens qui ont déjà peur, je crois que, en pesant les voix, les travaux du philosophe seraient jugés supérieurs à ceux du militaire, si nous envisageons ces choses du côté de l'utilité. Des connaissances bien détaillées et appréciées se conservent pour toujours, les livres les transmettent à la postérité la plus reculée; au lieu que les succès passagers d'une guerre qui n'intéresse que quelques peuples dans un petit coin de l'Europe s'oublient aussitôt qu'ils sont passés. Et voilà pour le philosophe et pour le guerrier.

J'en viens présentement aux nerfs, et pour qu'on juge par comparaison des miens et des vôtres, je propose que quelque habile chirurgien nous dissèque tous deux; mais attendons, et avec un peu de patience ces messieurs pourront disserter profondément sur les nerfs du philosophe français et du soldat tudesque. Je prévois qu'ils diront que les nerfs les plus fins, les plus faciles à ébranler font des tempéraments faibles et des esprits déliés, et que les nerfs plus robustes ne conviennent qu'aux portefaix, aux gladiateurs et aux manants. Consolez-vous donc, mon cher Anaxagoras, de votre petite santé; la meilleure portion vous est échue, car les avantages de l'esprit sont en tout sens préférables aux avantages du corps; il ne vous reste qu'à faire un généreux effort pour bannir de vos idées toutes les sensations tristes qui l'offusquent. Quand même on perdrait ce premier feu de la jeunesse, souvent impétueux, il faut conserver précieusement un certain fonds de gaîté qui, joint à l'espérance, nous sert à supporter le fardeau de la vie.

Si des têtes tonsurées et mitrées font de nouveaux efforts pour étendre leur tyrannie sur les esprits, vous avez les armes du ridicule; et les traits de la satire, acérés par la gaîté, renverseront le pontife et l'idole du fanatisme du même coup. Vos ennemis les cagots veulent que les philosophes pleurent; riez, et vous les confondrez. Si vous voulez m'enrôler parmi vos troupes légères, je vous offre mes très-humbles services; j'attaquerai gaîment la Sorbonne rassemblée en<187> corps, votre Beaumont, archevêque par la colère de Dieu, votre Braschi,187-a au Monte Cavallo, et mieux encore, si les intérêts de l'association militaire l'exigent. Voilà tout ce qui dépend de moi : et comme nos armes sont des plumes, et que dans nos contrées personne ne nous empêche de les manier, que, de plus, les presses gémissent pour ceux qui les occupent, vous n'avez qu'à m'assigner ma tâche, et je m'efforcerai de la remplir.

Ce que vous m'apprenez au sujet de l'indigne traitement que vos moines ont fait au cadavre de Voltaire m'excite à le venger de ces scélérats, qui osent exercer leur vengeance impuissante sur les restes éteints du plus beau génie que la France ait produit. Je vous prie de m'envoyer le buste de cet homme rare et unique; je placerai son effigie dans notre sanctuaire des sciences, où il pourra rester à demeure;187-b au lieu que si on le mettait dans une église, son ombre en serait indignée, sans compter les hasards que cette statue aurait à courir après ma mort, où peut-être le faux zèle porterait quelque prêtre, dans la rage de son fanatisme, à mutiler ou à briser le simulacre de l'apôtre de la tolérance.

Je retourne maintenant au commencement de votre lettre, où il était question de nos nerfs, pour vous apprendre que j'ai eu la goutte quatre semaines de suite, que j'ai beaucoup souffert, et qu'à force de régime j'ai chassé le marasme et la maladie; mes doigts ne sont point engourdis, et s'il est question de prêtres, je répandrai avec mon encre sur eux les flots de ma bile et de mon fiel hérétique. Allons, mon cher Anaxagoras, recueillez vos forces, ranimez ou ressuscitez votre belle humeur. Sur ce, etc.

<188>

227. DE D'ALEMBERT.

Paris, 15 décembre 1780, anniversaire de la bataille
de Kesselsdorf.



Sire,

Chaque lettre dont Votre Majesté m'honore réveille en moi les sentiments de reconnaissance, de vénération et de tendresse dont je suis depuis si longtemps pénétré pour elle; mais quelque profonds, Sire, que ces sentiments soient en moi, ce ne sont pas ceux dont je suis en ce moment le plus occupé. Un sentiment qui m'est plus cher encore, s'il est possible, parce qu'il est plus personnel à V. M., pénètre et remplit mon âme depuis la nouvelle que nous venons de recevoir de la mort de l'Impératrice-Reine.188-a Cette nouvelle, Sire, si intéressante dans tous les temps par les événements qui peuvent la suivre, me paraît, dans les circonstances actuelles, bien plus intéressante encore. On sait, on croit du moins que cette princesse aimait la paix, au moins sur la fin de ses jours, et que c'est à ce sentiment paisible, appuyé par les armes de V. M., que l'Europe a dû la paix de Teschen. On craint que ce sentiment, si louable et si désirable dans un prince, ne soit pas aujourd'hui celui de la cour de Vienne, et que l'Europe ne soit bientôt replongée dans une nouvelle guerre. Si ce malheur arrivait, il serait impossible que V. M. ne reprît pas les armes, et je crains que de nouvelles fatigues et de nouveaux travaux ne nuisent à sa précieuse conservation. Je ne suis point, Sire, inquiet pour votre gloire; mais je le suis infiniment pour votre repos et pour votre santé. Vous n'avez plus besoin de renommée; et que pourrait-elle ajouter à ce qu'elle dit de vous depuis quarante années? Mais vous avez besoin de mener une vie douce et tranquille, et de jouir encore longtemps de l'amour de vos peuples, de l'admiration de l'Europe, et de l'hommage de tous ceux qui pensent. L'humble et obscure philo<189>sophie n'a pas la témérité, Sire, d'entrer dans le conseil des princes et de sonder leurs secrets; mais il lui est permis de trembler pour la vie de ceux qu'elle aime et qu'elle révère. Je demande pardon à V. M. de cet épanchement de mon cœur, qui semblerait vouloir pénétrer les secrets, les mystères de la politique; mais je n'ai pu refuser cet épanchement à l'état de mon âme, et V. M. ne peut me savoir mauvais gré d'être aussi occupé d'elle que je le suis. L'Europe, Sire, a dans ce moment les yeux sur vous; elle vous regarde comme son dieu tutélaire; elle vous crie : Faites durer cette paix que vous m'avez si glorieusement rendue! La France partage ces sentiments; que deviendrait-elle, si à la guerre de mer où elle est engagée une guerre de terre se joignait encore?

Quelque peine, Sire, que j'aie à me taire sur ce sujet, je n'en ai que trop fatigué V. M. Je passerai donc à des choses moins importantes, mais aussi moins inquiétantes pour moi. Le buste de Voltaire, tel que V. M. le désirait, est terminé; l'artiste y a mis le plus grand soin. Il sera emballé cette semaine avec toutes les précautions possibles, et arrivera sain et sauf à V. M.

Vous tendez, Sire, un piége à mon amour-propre, mais dans lequel il ne donnera pas. Vous comparez la Préface de l'Encyclopédie à tout ce que vous avez fait de grand et de mémorable dans la paix, dans la guerre, dans la politique, dans le gouvernement, dans les lettres même, quoiqu'elles n'aient servi que de délassement pour vous. Oh! que je suis bien loin de tant de succès, et bien peu digne de tant de gloire! Qu'il y a même de différence entre nos machines physiques! Quoique la vôtre, Sire, soit de quatre ans plus âgée que la mienne, et qu'elle ait essuyé des fatigues et des secousses auxquelles mon frêle individu n'aurait pas résisté dès les premières attaques, je succomberais à la cent millième partie de ce que V. M. fait en un jour. Elle a toute l'Europe dans la tête; et moi, chétif écrivailleur, une page de mauvaise prose ou quelques lignes de géométrie me font sentir com<190>bien je suis déchu du peu que j'étais, quoique assurément je ne sois pas tombé de bien haut. L'essentiel, pour être le moins mal qu'il est possible, est de se soumettre à sa destinée, d'écouter et de ménager la nature, d'opposer le régime à ses écarts et le repos à sa faiblesse, enfin de traîner le moins douloureusement qu'il est possible le reste de la carrière qu'elle me destine. C'est ce que je tâche de faire bien ou mal.

V. M. recevra cette lettre vers les premiers jours de l'année prochaine. Cette année, Sire, sera la quarante et unième d'un règne qui fournira tant de beaux traits à l'histoire, tant d'exemples aux souverains, tant de leçons aux généraux et aux politiques, et tant d'admiration aux sages. Puisse-t-il prolonger encore longtemps sa brillante durée! puissé-je, quand l'Élysée ou le Tartare m'appelleront, laisser encore V. M. sur la terre! puissé-je enfin, tant qu'il me restera un souffle de vie, la convaincre de plus en plus de la tendre et profonde vénération avec laquelle je serai jusqu'au dernier soupir, etc.

228. A D'ALEMBERT.

(Le 6) janvier 1781.

Je crois que le meilleur parti qu'on puisse tirer de la philosophie consiste à nous rendre la vie supportable, et rien n'adoucit plus notre existence qu'une certaine tranquillité d'âme qui bannit de l'esprit les soucis et les idées sombres qui l'inquiètent. Je m'en ferais accroire, si je pouvais me persuader qu'un ignorant de ma trempe eût pu répandre la sérénité dans l'âme d'un grand philosophe, dans celle de<191> notre Anaxagoras moderne; je trouve plus vraisemblable que ce grand philosophe se soit déterminé de lui-même à reprendre cette gaîté décente qui est l'attribut du caractère national des Français. Pour moi, je touche à l'état d'impassibilité où l'âge mène les vieux radoteurs; je vois, sans m'inquiéter, naître et mourir ceux dont le tour vient ou pour entrer au monde, ou pour en sortir. J'ai cependant donné des regrets à la mort de l'Impératrice-Reine; elle a fait honneur au trône et à son sexe;191-a je lui ai fait la guerre, et je n'ai jamais été son ennemi. Pour l'Empereur, fils de cette grande femme, je l'ai vu, et il m'a paru trop éclairé pour se précipiter dans ses démarches; je l'estime, et ne le crains pas; et pour ce qui regarde les futurs contingents, il me semble que les géomètres, qui peuvent les réduire en calcul, sont plutôt en état de pénétrer dans l'avenir que ce que vous appelez les politiques, qui souvent ne voient pas le bout de leur nez. Cela étant, vous ferez plus de chemin avec trois courbes que moi avec de vains raisonnements qui n'approchent pas de ces calculs. Si l'on assemblait un congrès général des souverains de l'Europe, j'opinerais certainement pour qu'ils fussent tous entre eux en paix, et qu'ils vécussent en bonne harmonie; cependant sur ce sujet les mais ne finiraient point. Le parti le plus sûr, dans de telles circonstances, est d'abandonner aux destins les décrets de l'avenir, et de recevoir avec une résignation entière ce qui nous en avient.

Pour vous donner une preuve de ma tranquillité, je vous envoie une petite brochure qui tend à marquer les défauts de la littérature allemande et à indiquer les moyens de la perfectionner.191-b Le colonel de Grimm, qui est Allemand, pourra vous mettre au fait de ce qui regarde cette langue, que vous n'avez pas apprise, et qui n'en a pas valu la peine jusqu'ici; car une langue ne mérite d'être étudiée qu'en faveur des bons auteurs qui l'ont illustrée, et ceux-là nous manquent<192> entièrement; mais peut-être paraîtront-ils quand je me promènerai dans les champs Élysées, où je présenterai au cygne de Mantoue les idylles d'un Germain nommé Gessner et les fables de Gellert.192-a Vous vous moquerez des peines que je me suis données pour indiquer quelques idées du goût et du sel attique à une nation qui jusqu'ici n'a su que manger, boire, faire l'amour et se battre; toutefois on désire d'être utile; souvent un mot jeté dans une terre féconde germe, et pousse des fruits auxquels on ne s'attendait pas.

Puisse cette année où nous entrons être aussi féconde en événements favorables pour vous et pour la philosophie que je le désire! puissiez-vous encore longtemps occuper la chaire de la raison, de laquelle vous éclairez les Gaulois et les Velches! Ce sont les vœux que je fais chaque jour pour l'Anaxagoras moderne. Sur ce, etc.

229. DE D'ALEMBERT.

Paris, 9 février 1781.



Sire,

Je viens de recevoir l'excellent ouvrage sur la littérature allemande que V. M. m'a fait l'honneur de m'envoyer, et dont elle me parle dans sa lettre du 6 janvier; j'ai envoyé sans délai à M. Grimm, suivant les ordres de V. M., l'exemplaire qui était destiné pour lui. Quant à moi, je n'ai pas perdu un moment pour lire et même pour relire cette nouvelle production littéraire et philosophique de V. M. J'y ai trouvé, Sire, les principes les plus sains de littérature, et partout un fonds de raison et de bon goût, tel qu'on devait l'attendre d'un écri<193>vain philosophe, nourri de la lecture des bons modèles, et digne de l'être lui-même. Je ne suis point assez au fait de la littérature allemande pour juger par moi-même si les reproches que lui fait V. M. sont aussi bien fondés qu'ils le paraissent; mais je m'en rapporte sans peine au jugement éclairé de V. M. sur cet objet inconnu pour moi. La manière si juste et si vraie dont elle apprécie nos littérateurs français me persuade qu'elle apprécie avec la même justice et justesse les littérateurs de son pays; et les vues qu'elle propose pour remédier au défaut dont elle se plaint me paraissent les plus saines et les plus utiles qu'il est possible. On dit pourtant que les Allemands se plaignent d'avoir été jugés avec trop de rigueur; cela me paraît assez naturel, mais ne prouve pas encore qu'ils aient raison. Je n'ai trouvé, Sire, dans tout cet excellent ouvrage qu'un seul endroit qui peut donner une légère prise à la critique; encore serait-elle, à certains égards, très-mal fondée. V. M. dit à la page 36 : « Nous prendrons des Latins le Manuel d'Épictète et les Pensées de Marc-Aurèle. »193-a Sans doute elle n'a voulu parler que de ces deux ouvrages traduits, et qui ont d'ailleurs été écrits dans Rome, ce qui les fait en quelque manière appartenir aux Latins; car V. M. n'ignore pas d'ailleurs que les originaux de ces deux ouvrages sont en grec. Il serait bon que, à une seconde édition, V. M. s'expliquât d'une manière plus précise sur cet objet, pour éviter toute équivoque et ôter aux journalistes allemands tout prétexte de dire là-dessus, à leur ordinaire, quelques lourdes sottises. En voilà assez, Sire, sur les Allemands, malgré l'honneur qu'ils ont de vous avoir pour compatriote et pour souverain. Je me hâte de parler à V. M. d'un autre objet, non moins digne d'éloges peutêtre que son excellent ouvrage : c'est l'éloquence, le bon goût, la noblesse de l'éloge qu'elle fait de l'Impératrice-Reine dans la dernière lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire. Je l'ai lu à tout ce que je connais, et tout ce que je connais l'a admiré comme moi. Tous<194> s'écrient qu'on ne peut faire de cette princesse une plus belle oraison funèbre, qu'on devrait mettre ce peu de mots sur sa tombe : « Ci-gît Marie-Thérèse, impératrice-reine de Hongrie et de Bohême. Le grand Frédéric, son contemporain, a dit d'elle : Elle a fait honneur au trône et à son sexe; je lui ai fait la guerre, et je n'ai jamais été son ennemi. » Nous avons eu, le 25 janvier dernier, à l'Académie française, une séance publique pour la réception de deux nouveaux académiciens. M. l'abbé Delille, qui les recevait, et qui a dit un mot, dans son discours, sur l'Impératrice-Reine, a ajouté qu'il ne pouvait la louer avec plus d'éloquence que V. M.; il a rapporté vos paroles, et toute la salle a retenti d'applaudissements. J'ai eu plus d'une fois occasion, dans les lectures que j'ai faites à cette compagnie assemblée, d'exprimer mes sentiments pour V. M., de parler de sa gloire et de ses ouvrages, et le public a toujours fait chorus; car ce public, Sire, a pour vous la vénération que vous méritez comme guerrier et comme roi, et l'admiration que vous méritez encore comme écrivain et comme philosophe.

On me mande, Sire, qu'il y a actuellement à Berlin un jeune savant, nommé M. Mayer,194-a qui vient de publier en allemand une excellente Histoire de la Suisse; que cette histoire a été traduite en français; qu'elle est pleine de philosophie et de vérités courageuses; que l'auteur est en état d'écrire en français; qu'il désirerait se fixer dans les États de V. M., et que l'Académie ferait en lui une excellente acquisition, si V. M. jugeait à propos de l'y attacher, en le fixant d'abord par une modique pension de quatre cents écus, dont il se contenterait jusqu'à ce qu'il eût mérité par son travail d'obtenir une plus forte récompense. V. M. pourrait prendre des informations au sujet de cet homme de lettres; et comme je m'intéresse au bien de son Académie, je prends la liberté de demander à V. M. ses bontés pour<195> M. Mayer, en cas que, après les informations, elle le juge digne de les obtenir.

Il ne me reste d'espace, Sire, que pour renouveler à V. M. les vœux ardents que je ne cesse de faire pour son bonheur, pour l'accroissement de sa gloire, si cet accroissement est possible, pour sa santé, son repos et sa conservation. On m'écrit que V. M. se porte mieux que jamais, et je réponds avec cet ancien : Les dieux sont donc quelquefois justes!

Je suis avec la plus tendre vénération, etc.

230. A D'ALEMBERT.

Le 24 février 1781.

L'ouvrage que je vous ai envoyé est l'ouvrage d'un dilettante195-a qui, prenant part à la gloire de sa nation, désirerait qu'elle perfectionnât autant les lettres que l'ont fait les nations ses voisines qui l'ont précédée de quelques siècles. Loin d'être sévère, je ne l'ai fouettée qu'avec des roses; il ne faut pas abaisser ceux que l'on veut encourager; au contraire, il faut leur faire voir qu'ils ont le talent, et qu'il ne leur manque que la volonté de le perfectionner; et en cela, une pédanterie grossière et le manque de goût sont les plus grands obstacles qui les arrêtent. J'avoue que le génie n'est pas aussi commun qu'on le croit, et que des hommes déplacés, qui auront fait merveille dans un genre, ne réussissent pas également dans les autres. Dans les écoles et les universités de mon pays, j'ai introduit la méthode d'instruction que<196> j'ai proposée, et je m'en promets des suites avantageuses.196-a Je signe volontiers mon arrêt touchant Marc-Aurèle et Épictète; toutefois vous saurez qu'en Allemagne la connaissance de la langue latine est bien plus commune que la connaissance de la grecque; pourvu que nos savants s'appliquent à bien traduire ces auteurs, ils mettront dans leur propre langue, par ce moyen, plus de force et d'énergie, qualités qui lui manquent encore.

Vous voulez bien vous intéresser à ma santé, et dans le temps que vous me félicitez d'en jouir, votre lettre me trouve dans le troisième accès de goutte dont je suis accablé depuis mon retour de Berlin. Ce sont des galanteries dont l'âge favorise les vieillards. Je me console avec l'abbé de Chaulieu196-b et avec tous les goutteux du Vieux et du Nouveau Testament.196-c Cela incommode un peu en écrivant; mais on se fait à tout, et je dis comme Posidonius : O goutte! tu ne m'empêcheras pas d'écrire au sage Anaxagoras.

Ce M. Mayer a été ici.196-d Je vous confesse que je l'ai trouvé minutieux; il a fait des recherches sur les Cimbres et sur les Teutons, dont je ne lui tiens aucun compte; il a encore écrit une analyse de l'histoire universelle,196-e dans laquelle il a studieusement répété ce qu'on a écrit et dit mieux que lui. Si l'on ne veut que copier, on augmen<197>tera le nombre des livres à l'infini, et le public n'y gagnera rien. Le génie ne s'attache point aux minuties; ou il présente les choses sous des formes nouvelles, ou il se livre à l'imagination, ou, ce qui est mieux encore, il choisit des sujets intéressants et nouveaux. Mais nos Allemands ont le mal qu'on appelle logon diarrhoea;197-a on les rendrait plutôt muets qu'économes en paroles.197-b Voilà bien du bavardage pour un goutteux; j'étais en bon train d'en dire davantage, si ma main (peut-être à propos) ne m'arrêtait pour ne vous point ennuyer. Sur ce, etc.

231. DE D'ALEMBERT.

Paris, 30 mars 1781.



Sire,

La dernière lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire m'a laissé des inquiétudes pour vous, et sur le présent, et sur l'avenir. Quelqu'un qui avait eu l'honneur de voir assez longtemps V. M. m'avait écrit qu'il ne l'avait jamais trouvée si bien portante. Je me suis empressé de l'en féliciter, et dans le temps que je me réjouissais avec tous mes amis de cette bonne nouvelle, V. M. en était au troisième accès violent de goutte dont elle a été attaquée cet hiver. Quoiqu'elle ait la bonté de m'apprendre qu'elle en est à présent délivrée, je crains, Sire, une nouvelle rechute, ce long et maudit hiver n'étant pas encore fini, à beaucoup près, surtout à cinq degrés plus nord<198> que Paris, où nous nous chauffons encore. Plus je suis profondément touché de l'état de V. M., plus je suis tendrement reconnaissant de la bonté avec laquelle elle veut bien me parler à ce sujet, en m'assurant que cette maudite goutte ne me privera pas de ses lettres. Elles me sont, Sire, plus nécessaires que jamais; elles font toute ma consolation, et raniment l'insipidité de ma vie, devenue presque nulle par l'état de ma santé, qui m'interdit presque absolument tout travail, si je veux conserver le peu qui m'en reste.

Mais j'aime bien mieux parler à V. M. d'elle que de moi; et après lui avoir fait mon compliment dans ma dernière lettre sur l'éloge si éloquent et si court qu'elle m'a écrit de l'Impératrice-Reine, je prendrai la liberté de la féliciter dans cette lettre sur un autre objet, sur l'excellente réponse qu'elle vient de faire à la requête des ministres luthériens de Berlin, au sujet des innovations du catéchisme et des cantiques.198-a Si, d'un côté, l'importance que ces prêtres mettaient à l'objet de leur requête est amusante par le ridicule, la réponse de V. M. est dictée par la sagesse même, armée de la plus fine et de la meilleure plaisanterie. « Mon intention est que chacun de mes sujets puisse s'arranger dans son culte comme il jugera à propos, et que tous, sans exception, soient les maîtres de chanter et de croire ce qu'ils voudront, et comme ils voudront. » Ah! Sire, que Voltaire aurait ri, s'il avait lu cette charmante réponse! quel usage excellent il en aurait fait dans le premier pamphlet qu'il eût imprimé, soit en vers, soit en prose! que ces expressions, s'arranger dans son culte, chanter et croire ce qu'ils voudront, sont heureuses et de bon goût! qu'elles sont dignes de servir de modèles aux souverains, que les théologiens veulent mêler dans leurs querelles, et qui, pour l'ordinaire, s'y mêlent avec une facilité si avilissante pour eux et si funeste à leurs peuples! J'ose assurer V. M. que ces mots si précieux à la raison ont<199> fait ici autant de fortune que son bel éloge de l'Impératrice-Reine, et qu'ils sont en ce moment répétés avec de grands éclats de rire par tous ceux qui pensent, et qui, à l'exemple de V. M., méprisent toutes les superstitions humaines et toutes les billevesées théologiques. Puissent la destinée et la goutte vous permettre, Sire, de donner encore longtemps un pareil exemple aux rois, qui pour la plupart en ont si grand besoin, une si douce consolation à la raison et au bon sens, et une si efficace marque de mépris à l'absurde et atroce fanatisme!

Tout ce que V. M. me fait l'honneur de me mander sur l'état actuel de la littérature allemande est plein de goût et de lumières. Je souhaite et j'espère que les réformes proposées et ordonnées par V. M. auront un succès digne du héros philosophe et réformateur qui les a prescrites. Nos universités de France, et celle de Paris en particulier, auraient grand besoin d'un législateur tel que vous; car on y est encore bien encroûté de préjugés en tout genre, bien ignorant et bien fanatique.

Je m'en rapporte entièrement à V. M. sur le jugement qu'elle a porté de ce M. Mayer dont j'avais eu l'honneur de lui parler. On m'en avait écrit des merveilles, et je les avais crues assez facilement pour demander à V. M. si elle connaissait cet homme de lettres. Me voilà maintenant bien instruit de ce qu'il vaut, et parfaitement tranquille sur le parti que V. M. voudra prendre à cet égard. Je crois volontiers que les littérateurs allemands sont encore bien malades de cette indisposition que V. M. appelle si plaisamment une diarrhée de paroles. Il leur suffirait d'entendre ou plutôt d'écouter plus souvent et plus attentivement V. M., pour apprendre d'elle à ne dire que ce qu'il faut, et comme il le faut.

Ce précepte si sage, Sire, m'avertit de finir moi-même tout mon bavardage philosophique et littéraire; je le termine mieux qu'il n'a commencé, en renouvelant à V. M. l'hommage des sentiments pro<200>fonds de reconnaissance, de vénération et de tendresse avec lesquels je serai jusqu'au tombeau, etc.

232. A D'ALEMBERT.

Le 13 avril 1781.

La nature a voulu que la santé et l'espérance fussent nos introducteurs dans le monde, pour nous faire illusion sur les maux qui nous attendent; et, par une précaution outrée, cette même nature craignant que nous ne fussions trop attachés à cette maudite vie, elle nous envoie les maladies et les infirmités, pour que nous y renoncions avec moins de regret. Nous sommes tous les deux compris dans cette dernière classe; chaque jour nous faisons des pertes, et nous envoyons notre gros bagage prendre les devants,200-a assurés de le suivre dans peu. Cette goutte dont j'ai été incommodé, je m'en suis délivré par l'abstinence et par le régime. A présent je n'y pense plus, quoique je me prépare à quelque nouvelle visite de cette hôtesse importune. Tandis que la France fait bravement la guerre sur mer aux Anglais, j'ai combattu la goutte, et je l'ai prise par famine; il serait à souhaiter que les Espagnols en fissent autant à Gibraltar.

Nous avons eu quelque petit mouvement dans l'Église pour un sujet de la plus grande importance.200-b Vous savez que les protestants croient que la Divinité aime leur chant; je ne sais quel poëte allemand a cru trouver un tas d'inepties dans ces beaux cantiques, et en<201> a composé de nouveaux, plus dignes, à ce qu'il croit, de l'Être suprême. Cela a produit une scission dans l'Église; les uns sont pour les vieux, les autres pour les nouveaux. Le peuple criait à l'hérésie sans savoir pourquoi; les prêtres, jaloux les uns des autres, voulaient s'anathématiser; les libraires se mêlaient dans cette querelle; les uns axaient des éditions entières des nouveaux cantiques, qu'ils voulaient vendre; d'autres avaient leur boutique pleine des anciens, dont ils n auraient pu avoir le débit, si la nouvelle mode avait gagné le dessus. Dans ce conflit, chaque parti m'a porté ses plaintes, et en juge impartial j'ai décidé que chacun louerait Dieu comme il le jugerait le plus convenable, et la paix a été rétablie dans l'Église de Berlin. Mais admirez qu'un incrédule sert d'indigne instrument pour apaiser le schisme naissant de son troupeau d'élus. Platon autrefois servit à fonder la religion chrétienne; Voltaire employa toute la sagacité de son génie pour rendre les prêtres raisonnables et le faux zèle tolérant; mais cette dernière entreprise, étant trop forte, n'a pu être consommée.

Il vient d'arriver une assez plaisante aventure dans l'Empire. Un prince, grand ami de votre Beaumont, archevêque de Paris, a une épouse âgée de cinquante-trois ans, et a fait connaissance avec un prêtre fanatique, qui lui a promis que son épouse deviendrait enceinte, si on lui faisait dire une messe sur le ventre, ajoutant qu'il se fallait pourvoir d'une foi robuste pour que le charme opérât. Voilà qu'on dit des messes sur le ventre, voilà que la femme du prince se croit grosse, voilà accoucheurs, accoucheuses et témoins qui arrivent; mais le miracle manque, parce que le prince n'avait pas eu assez de foi. Notez que cette farce s'est jouée dans ce siècle philosophique, dans ce dix-huitième siècle où l'on dit que la raison s'est perfectionnée. Pauvres humains que nous sommes! Il paraît que la nature ne nous a mis au monde que pour croire et que pour faire des sottises. Et nous nous enorgueillissons encore! Je voudrais qu'avec des messes<202> dites sur le ventre on pût vous rendre la santé et la vigueur; mais comme cette charlatanerie répugne à tout philosophe, il faudra vous borner au régime, qui est plus efficace que les messes. Je souhaite de tout mon cœur d'apprendre que votre santé est meilleure, et que vous êtes en état de travailler comme autrefois.

Sur ce, etc.

233. DE D'ALEMBERT.

Paris, 11 mai 1781, anniversaire de la bataille de Fontenoi,
dix ans avant le traité de Versailles. 202-a



Sire,

Votre Majesté prétend, dans la dernière lettre dont elle a bien voulu m'honorer, que nous faisons chaque jour des pertes, elle et moi, et que nous envoyons notre gros bagage prendre les devants, assurés de le suivre dans peu. Cela n'est que trop vrai de mon frêle individu; mais permettez-moi, Sire, pour ce qui vous regarde, de n'être pas là-dessus de l'avis de V. M. Je crois au contraire, à en juger par ses lettres, qu'elle se fortifie et rajeunit tous les jours, tant ces lettres sont pleines de gaîté et d'excellente plaisanterie. Tout ce que V. M. me fait l'honneur de m'écrire sur la querelle des ministres est du meilleur ton et du meilleur goût, digne de la cause soumise par eux à la décision de V. M., et digne de la sagesse d'un grand roi. Hélas! Sire (et c'est la réflexion de tous ceux à qui j'ai lu cet endroit de votre lettre), pourquoi les autres souverains n'ont-ils pas eu et n'ont-ils pas encore le même dédain que vous pour ces billevesées? Combien<203> ils auraient épargné de sang et de malheurs à la sotte et déplorable espèce humaine! Voilà un évêque d'Amiens, fanatique successeur de celui qui a demandé le supplice du chevalier de La Barre, voilà, dis-je, cet évêque d'Amiens, nommé Machault, fils de l'ancien contrôleur général des finances, qui vient de donner un mandement forcené contre l'édition qu'on prépare des œuvres de Voltaire. Si on savait, en France, imposer silence à ces sonneurs de tocsin, ils n'auraient ni partisans, ni imitateurs. Peut-être à la fin sentira-t-on la nécessité de les réprimer pour l'honneur de la raison et le repos public. Dieu veuille qu'on y suive votre exemple!

Il me semble que l'empereur d'aujourd'hui traite un peu lestement les prêtres, les moines et le pape. Il faut espérer que cette première hostilité impériale aura des suites plus sérieuses. Ainsi soit-il!

Je suis avec la plus tendre et la plus profonde vénération, etc.

234. A D'ALEMBERT.

Le 28 mai 1781.

Quand on frise la soixante et dixième année, on doit être prêt à décamper aussitôt que le boute-selle sonne; quand on a vécu longtemps, on doit connaître le néant des choses humaines, et, lassé de ce flux et reflux de maux et de biens qui se succèdent sans cesse, on doit quitter la vie sans regret. Quand on n'est point ce qu'on appelait autrefois hypocondre, et qu'on nomme maintenant avec beaucoup plus d'élégance vaporeux, on doit envisager gaîment le terme qui met fin à nos sottises et à nos tourments, et se réjouir que la mort nous délivre de ces passions qui nous damnent. Après avoir mûre<204>ment réfléchi sur ces graves matières, je compte de conserver ma bonne humeur tant que durera ma chétive et frêle machine, et je vous conseille d'en faire autant. Bien loin de me plaindre de ma fin prochaine, je dois plutôt faire excuse au public d'avoir eu l'impertinence de vivre si longtemps, de l'avoir ennuyé, fatigué, et de lui avoir été à charge les trois quarts d'un siècle, ce qui passe la raillerie.

Je quitte cette matière, qui pourrait vous paraître trop lugubre, pour vous remercier de l'anecdote de l'empereur Léopold que j'ai trouvée dans votre lettre. Il faut avouer que les saints ont des ressources que les profanes n'ont pas. Chez nous, l'œuvre de la propagation n'est due qu'à une opération physique des plus communes. Chez les saints, tout se fait par miracles; malheureusement ils ne réussissent pas toujours dans ce siècle pervers. Toutefois ce que le prince a perdu en messes, il l'a gagné par le ridicule qu'il s'est donné par cette platitude.

J'ai appris, ainsi que vous, que le César Joseph a quelques démêlés avec le saint-père, encore au sujet d'une messe qu'il n'a point voulu dire pour Marie-Thérèse. J'ose présumer toutefois qu'ils se raccommoderont à la mort du duc de Modène, et que le vicaire de Jésus-Christ cédera le Ferrarois aux descendants des Lorrains autrichiennisés; cette cession du Ferrarois au moins vaut bien une messe, et l'âme de Marie-Thérèse, l'apprenant, s'élancera du purgatoire en paradis. Cette assertion n'est qu'une hypothèse; je suis laïque, et il n'appartient qu'à la Sorbonne de prononcer sur ce qui peut se passer au ciel, au purgatoire, ainsi qu'aux enfers.

J'ai oublié de vous dire que j'ai vu ces jours passés, à Berlin, un prince Salm204-a qui vient fraîchement de Paris; il m'a couvert de honte; je me suis trouvé si inepte, si maussade, si sot en comparaison de lui, que je n'ai presque pas eu le cœur de lui répondre. Il est pétri de<205> grâces; tous ses gestes sont d'une élégance recherchée, ses moindres paroles des énigmes; il discute et approfondit les bagatelles avec une dextérité infinie, et possède la carte de l'empire du Tendre mieux que tous les Scudéry de l'univers.205-a Ah! père Bouhours, me suis-je écrié, je suis contraint d'avouer que vous aviez raison, et que, hors de Paris, on ne trouve que ce gros sens commun qui ne mérite pas qu'on en parle. Peut-être que le poëte duquel sont les vers adressés au cardinal de Bernis avait la tête pleine des Réflexions de La Rochefoucauld, et qu'il juge ainsi que nos actions n'ont d'autre principe que l'amour-propre et la vanité.205-b Le cardinal pourrait lui répondre que la critique est aussi aisée que l'art est difficile. Pour moi, qui suis grand partisan de l'indulgence, parce que je sens que souvent j'ai besoin de la rencontrer chez le public, je crois qu'il ne faut condamner personne sans l'avoir entendu; de plus, vous savez qu'il ne convient pas que le supérieur soit jugé par l'inférieur; or, la dignité d'un cardinal l'élève au-dessus de tous les rois de la terre; donc ...

Je suis actuellement occupé à faire la tournée des provinces; ces occupations tumultuaires continueront jusqu'au 15 du mois prochain, où, de retour en mon petit ermitage, je pourrai vous écrire à tête reposée et plus gaîment. Sur ce, etc.

<206>

235. DE D'ALEMBERT.

Paris, 8 juin 1781.



Sire,

M. l'abbé de Boismont, homme de beaucoup d'esprit et de mérite, mon confrère à l'Académie française, me prie de mettre aux pieds de V. M. son profond respect, en lui présentant de sa part cette oraison funèbre de l'Impératrice-Reine. V. M. verra, à la page 20 de ce discours, et à la page 29, le juste hommage que l'éloquent orateur a rendu aux rares talents et au génie du grand Frédéric en tout genre. Quoique le discours ait été prononcé dans une chapelle, la présence de Dieu, Sire, n'a pas empêché l'auditoire d'applaudir avec transport à l'endroit qui regarde V. M., parce que l'orateur ne faisait qu'y exprimer avec énergie et vérité le sentiment de tous ceux qui l'écoutaient. M. l'abbé de Boismont, Sire, serait très-honoré et très-flatté d'obtenir le suffrage de V. M., qui le toucherait bien plus encore que tous les éloges donnés par le public à ce discours.

Permettez-moi, Sire, comme secrétaire de l'Académie française, de féliciter cette compagnie de l'honneur qu'elle se fait auprès de la nation par les hommages si fréquents et si justes qu'elle rend à V. M. dans presque toutes ses séances publiques, tant sacrées que profanes. Quand je ne serais pas depuis longtemps pénétré des sentiments d'admiration et de profond respect que je dois à V. M., je les aurais puisés, Sire, dans le commerce de mes confrères, qui vous regardent à juste titre comme le protecteur de la philosophie et des lettres, comme le chef et le modèle de ceux qui les cultivent.

C'est avec ces sentiments profonds et inaltérables que je serai toute ma vie, etc.

P. S. Je reçois à l'instant, Sire, et au départ de la poste, la lettre<207> dont V. M. m'a honoré le 28 mai; j'aurai l'honneur d'y répondre quand elle sera revenue de ses courses.

236. A D'ALEMBERT.

Le 14 juillet207-a 1781.

Me voici de retour des frontières des Sarmates, que j'ai parcourues, et je suis bien aise de me trouver dans ma cellule. C'est au prince Salm, aux élégants à talons rouges à remplir ce monde du bruit de leur nom et de leurs étourderies; mon âge m'éloigne de leur séquelle; il me porte à passer le reste de mes jours avec les anciens, que je joindrai dans peu, et m'éloigne des modernes, avec lesquels ce n'est pas la peine de faire connaissance. Ne pensez pas, je vous prie, en lisant ce début, que j'aie des vapeurs; je vous assure qu'il n'en est rien. Je vois entre les mains des Parques s'accourcir le fil de mes jours, sans que cela m'affecte; l'expérience journalière est une école qui nous apprend la vicissitude de notre être; nos molécules, qui s'échappent par la transpiration imperceptible, les différentes sécrétions du corps, ainsi que les saignées, nous accoutument à mourir en détail; apprivoisés à perdre des parties de nous-mêmes, nous nous encourageons à voir d'un regard stoïque la dissolution totale de la matière qui nous compose. Mais lorsque l'imagination s'éteint, que la mémoire devient infidèle, que la vue baisse ou s'obscurcit, chez la plupart des hommes l'amour-propre se gendarme contre le temps qui leur enlève des propriétés qu'ils pensaient être indélébiles; l'admiration qu'ils avaient<208> pour leurs prétendues perfections leur cause les regrets les plus ridicules sur la perte de quelques qualités passagères de leur être, et ils ne se rappellent pas qu'ils n'étaient rien dans le siècle passé, et qu'ils seront réduits à rien dans le siècle futur. Les vieillards pourraient bien encore trouver des sujets de consolation en se rappelant que l'on n'a de vrais amis que ses contemporains, et que ce bien inestimable du sage est perdu pour lui, s'il pousse sa carrière à la seconde ou à la troisième génération. La façon de penser, celle d'agir, si différente, ne s'assimilent point; ils se trouvent donc isolés dans la société, comme on trouve dans les taillis quelques vieux chênes qui ont résisté aux injures du temps, et dont la cime desséchée et flétrie domine de beaucoup au-dessus du sommet des jeunes arbres. Mais ces réflexions, quoiqu'elles ne m'affectent pas, paraîtront peut-être trop sombres pour un philosophe qui vit au centre des Sybarites de la Seine.

Je passe donc à des sujets plus gais. Ce César Joseph, dont vous faites mention, me fortifie et me corrobore dans le penchant que j'ai pour la secte acataleptique; les uns le disent à Bruxelles, les autres à Paris, et je vous répondrai comme madame de Sévigné : Je ne crois ni l'un ni l'autre. Ce prince fait trembler tous les moines et les riches abbés de ses États. On prétend qu'il hait les parjures, et qu'il réduira exactement ces messieurs à l'observance du vœu de pauvreté qu'ils ont fait. Voyez-vous, ce sont là des biens que la guerre opère dans la chrétienté. Cette guerre coûte des sommes immenses; les princes empruntent; une nouvelle guerre, de nouvelles dettes; il faut les payer, les ressources manquent. Que faire? Il ne reste qu'à dépouiller le clergé de ses richesses, et la nécessité contraint les monarques à recourir à ce seul expédient qui leur reste. Si notre Calvin était témoin de ces événements, voici ce qu'il dirait : Admirez, mes frères, les voies impénétrables de la Providence; l'Être des êtres, qui abhorre l'horrible et sacrilége superstition dans laquelle l'Église se trouve<209> plongée, ne se sert point de la voix des sages pour rendre la vérité triomphante; elle ne daigne point opérer des miracles pour étouffer l'erreur enracinée. De qui se sert-elle pour détruire les moines et pour faire disparaître de la face de la terre ces organes vils et impurs du fanatisme? Des rois, mes frères, c'est-à-dire, de l'espèce la plus ignorante qui rampe sur la surface de ce globe. Comment le grand Démiourgos amène-t-il ces ignorants à ses fins? Par l'intérêt, mes frères. Pour cette fois, intérêt infâme, tu seras du moins utile au inonde, en excitant les passions de ces demi-dieux du siècle à piller le bien des prêtres; tu les armes du glaive destructeur avec lequel ils détruisent cette engeance dont l'estomac sacrilége et les boyaux avides étaient sans cesse bourrés de chair et de sang. O altitudo!209-a etc. Au moins ce n'est pas moi, mais Jean Calvin qui dit tout cela; je vous le déclare, messieurs de la poste; au cas que votre noble curiosité vous porte à savoir ce que contient ma lettre, vous ne confondrez pas mon nom avec celui de Calvin. Je respecte trop le profond savoir de M. l'archevêque de Paris, et son faiseur de mandements, pour vouloir les scandaliser, et personne ne considère plus que moi la déraison inaltérable de ce concile perpétuel de la Sorbonne antique, dont les décisions sont infaillibles. Pour vous, mon cher Anaxagoras, je vous prie d'être persuadé de toute mon estime. Sur ce, etc.

<210>

237. AU MÊME.

Le 22 juin 1781.

Je n'ai connu de Beaumont que l'archevêque de Paris,210-a digne d'être archevêque du diable, si cet esprit malfaisant existait, et qu'on lui rendît un culte. Je connais beaucoup Beaumont l'avocat,210-b respectable par son éloquence, par ses mœurs, surtout par la générosité courageuse avec laquelle il a soutenu la cause de la vertu opprimée; je n'ai pu lui refuser mon estime. Pour l'abbé de Beaumont210-c dont vous me parlez, je ne le connais que par le discours que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Ce bon abbé me coupe la parole; il s'est malheureusement avisé de dire des choses si obligeantes, si flatteuses sur mon sujet, qu'il ne me reste qu'à l'admirer et à me taire.210-d Ah! mon cher d'Alembert, répétons quelquefois avec le bon Salomon les paroles les plus sensées qui lui soient échappées : Vanités des vanités! vanité de la gloire! L'homme est un atome noyé dans l'océan de l'éternité; le moment de sa naissance touche à celui de sa mort; le moins vicieux est le plus parfait; il passe ses jours à élever ou à détruire. Un être de cette espèce mérite-t-il un panégyrique? Passe encore qu'on perpétue les noms de ceux qui nous ont appris à labourer, à moudre, à pétrir, à étancher notre soif par des liqueurs bienfaisantes; passe qu'on éternise la mémoire de ceux qui persuadèrent aux hommes de sacrifier une partie de leur intérêt au bien de la société. Mais les autres, qu'en dirai-je? Ils n'ont été loués qu'à cause qu'ils ont fait du bruit, et leurs enthousiastes sont les premiers à purifier leurs appartements de guêpes et de frelons, parce qu'ils<211> piquent en bourdonnant, tandis qu'ils ne touchent pas aux mouches, parce qu'elles sont plus tranquilles. Ceci n'est point dit à l'égard de la bonne Thérèse, qui, sortie du purgatoire par l'efficace des messes dites pour son repos, dévide maintenant son rosaire en paradis. Ces guêpes, ces frelons désignent un certain habitant des bords de la mer Baltique auquel vous rendîtes visite il y a une vingtaine d'années. Ces jours passés, je lisais ces vers :

César n'a point d'asile où son ombre repose,
Et l'ami Pompignan croit être quelque chose!211-a

Je répète souvent ces vers, surtout lorsque des bouches ou des plumes éloquentes distillent un encens élaboré et subtil qui entête et bouleverse une pauvre cervelle dépourvue de philosophie. Si les prêtres crient incessamment de leurs chaires : Point de raison! point de raison!211-b je voudrais qu'on dît tous les jours aux princes : Point d'orgueil! point d'orgueil! souviens-toi que ta première habitation a été entre l'intestinum rectum et la vessie.211-c Je conviens que si les Quélus, les Maugiron, les Luynes,211-d le vieux duc de Richelieu, en un mot, les courtisans de vos rois, avaient tenu des propos semblables à leurs maîtres, la fortune de ces favoris en eût été moins brillante; mais peut-être Henri III aurait moins persécuté les hérétiques, Louis XIII aurait plus ménagé le sang de ses sujets, il se pourrait que Gênes n'eût pas été bombardée sous Louis XIV, que la chambre de réunion n'eût pas été érigée, et que les Hollandais fussent demeurés en paix l'année 1672; et ç'aurait été un gain pour la pauvre humanité. C'est aux grands philosophes comme vous à prononcer sur des réflexions ébauchées par un pauvre Tudesque; en attendant, ma monade salue<212> la vôtre, et la prie, toutes les fois qu'elle voudra penser à cet être qui végète au bord de la Sprée, de se servir du tube de l'abbé de Beaumont, et de ne voir à travers que le beau fantôme que ledit abbé a créé. Sur ce, etc.

238. DE D'ALEMBERT.

Paris, 29 juin 1781.



Sire,

Je crois Votre Majesté revenue maintenant de toutes ses courses militaires, et sédentaire dans sa retraite philosophique. Je m'empresse donc d'avoir l'honneur de répondre à sa dernière et charmante lettre, malgré l'impression qui me reste encore de deux ou trois accès de fièvre qui m'ont laissé de la faiblesse, mais qui peut-être m'auront fait quelque bien d'ailleurs, en me délivrant, comme disent les médecins, de quelque matière peccante et morbifique. Les excellentes leçons que V. M. veut bien me donner sur l'hypocondrie, ou hypocondrerie, plus élégamment appelée vapeurs, me font craindre, pour l'honneur de ma raison, que V. M. ne me croie attaqué de cette maladie; je la puis assurer qu'il n'en est rien, et que je vois d'un œil assez froid et philosophique le dépérissement de mes facultés corporelles et intellectuelles. Comme ce dépérissement est une suite de mon âge de soixante-quatre ans, des longs travaux dont ma pauvre tête est fatiguée, car toutes les têtes, Sire, et surtout la mienne, ne sont pas de la même trempe que la vôtre, je me console en pensant que tel est le sort de la condition humaine, et que celui qui, comme moi, chemine lentement vers l'autre monde sans souffrir beaucoup<213> d'esprit ni de corps est encore une des créatures humaines les mieux partagées par la divine providence.

Je n'ai pas le bonheur, Sire, de connaître, même de vue, ce prince de Salin dont V. M. me fait l'honneur de me parler; la vie que je mène me prive de l'avantage de rencontrer cette élégante espèce; mais des personnes qui connaissent ce prince m'en ont parlé exactement sur le même ton que V. M. Les sentiments qu'il lui a inspirés sont exactement les mêmes dont il est honoré à Paris par le peu de gens raisonnables avec lesquels il se rencontre quelquefois. Ce sont, Sire, ces messieurs-là qui laissent aux étrangers une idée si favorable de la nation française, qui, pour son bonheur, ne leur ressemble pas tout entière; car je ne connais point de pays où il y ait à la fois dans le même peuple deux nations plus différentes et plus évidemment distinguées, qui n'ont entre elles rien de commun, comme ces rivières qui, depuis leur confluent jusqu'à une très-grande distance, coulent l'une auprès de l'autre sans se mêler. Ce sujet, Sire, fournirait beaucoup; mais tout cela ne serait bon à dire qu'à l'oreille de V. M., et malheureusement j'en suis trop loin. Je puis seulement me permettre de lui dire, pour échantillon de notre double caractère national, que, d'un côté, les bons citoyens et les gens sages ne désirent que la fin d'une guerre jusqu'à présent très-ruineuse sans beaucoup d'avantages, et que, de l'autre, tous nos agréables ne sont occupés que de la prompte réédification de l'Opéra, qui vient de brûler de fond en comble. V. M. s'amuserait fort aussi de tous les propos contradictoires qu'elle entendrait, dans nos sociétés, sur la retraite récente de M. Necker, autre matière à grandes réflexions, mais qui ne doivent pas non plus passer par le canal des honnêtes commis qui lisent les lettres aux postes, et à qui Dieu conserve les yeux, dont ils font un si digne et si noble usage!

Le César Joseph, comme V. M. l'appelle, est actuellement, dit-on, incognito à Versailles, ou doit y arriver incessamment sans se mon<214>trer à Paris. On raisonne ou bavarde beaucoup sur l'objet de son voyage; si c'est, comme on dit, pour négocier la paix, Dieu veuille l'exaucer et l'entendre! Il me semble, à en juger par les nouvelles publiques, que ce prince malmène un peu et le saint-père, et sa livrée, tant monastique que séculière; il va même, dit-on, jusqu'à accorder aux juifs la liberté de conscience et l'état de citoyen, ce que les augustes empereurs ses ancêtres auraient regardé comme le plus grand des crimes. C'est à vous, Sire, que l'humanité et la philosophie doivent rendre grâces de tout ce que les souverains font et feront encore pour favoriser la tolérance et réprimer la superstition; car c'est V. M. qui leur a donné la première ce grand exemple, si beau et si facile pour eux à imiter, et qu'ils ont néanmoins encore imité si peu. Prions le roi des rois, comme dit la sainte Écriture, que Leurs Majestés s'instruisent et s'éclairent!

Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération, etc.

239. DU MÊME.

Paris, 30 juillet 1781.



Sire,

Je commencerai cette lettre par présenter à Votre Majesté un nouvel hommage qu'on lui rend, tout en faisant l'éloge de Marie-Thérèse. C'est l'ouvrage d'un jeune écolier de quatorze ans, de grande espérance, qui croit devoir, tout jeune qu'il est, joindre sa voix à celle de l'Europe, et qui, à la page 6 de cette pièce, parle de V. M. en assez beaux vers, comme l'Europe en pense. Si V. M. daignait me charger d'un mot pour ce jeune homme, il frapperait, comme Horace,214-a les<215> cieux de sa tête, orgueilleuse d'avoir obtenu le suffrage d'un si grand roi, et moi, je dirais à V. M. avec le psalmiste David : Vous avez reçu la louange de la bouche même des enfants.215-a

J'ai reçu, Sire, à peu de distance l'une de l'autre, deux lettres de V. M., qui sont deux chefs-d'œuvre de philosophie pratique. Ceux qui liraient ces deux belles lettres sans voir la signature les croiraient d'Épictète, et ne se douteraient pas qu'elles sont d'un roi qui, après avoir rempli l'univers de son nom, voit avec tant de supériorité et de lumières tout le néant des grandeurs et des vanités humaines. Ces deux lettres, Sire, prouvent combien j'ai dit vrai dans ces deux vers que j'ai mis, avec d'autres, au bas de l'estampe de V. M. :

Modeste sur un trône orné par la victoire.
Il sut apprécier et mériter la gloire,215-b

Je ne sais par quelle voie le César Joseph veut aller à cette gloire si vaine et si recherchée; mais je crois qu'il ira plus sûrement en s'emparant des biens du clergé qu'en s'emparant de la Bavière. V. M. a bien raison; la guerre, parmi tous les fléaux qu'elle amène, produira à la longue ce bien si désirable; les princes feront payer leurs dettes aux prêtres et aux moines. La France, qui écrit sur tout cela de si belles choses, et qui en fait si peu, sera, je crois, la dernière à faire justice, car il y a encore trop de prêtres à Versailles; mais elle la fera pourtant enfin, ne fût-ce que par la honte de rester toute seule à ne pas faire ce qui est raisonnable. Cette engeance sacerdotale, dont V M, fait tout le cas qu'elle mérite, et qui, à la honte de la France, y conserve encore tant de crédit, a quelquefois de plaisantes aventures. On me contait ces jours derniers qu'un évêque fanatique voulait, il y a huit à dix ans, refuser ce que nous appelons le bon Dieu à un pauvre diable de janséniste fanatique qui se mourait;<216> comme l'évêque appréhendait que le curé de la paroisse, malgré sa défense, ne communiât le janséniste, il envoya un de ses grands vicaires consommer (c'est-à-dire manger) toutes les hosties qui étaient dans le tabernacle, afin qu'il n'en restât pas une pour le pauvre malade. Le grand vicaire obéit, et n'en laissa pas une; mais comme le ciboire en était tout plein, le bon prêtre en eut une effroyable indigestion. Il envoya chercher le médecin, qui lui annonça un très-grand danger, auquel il n'y avait de ressource que l'émétique. Le grand vicaire s'y refusa constamment, disant qu'il ne voulait point vomir, au grand étonnement du médecin, qui ne pouvait comprendre la raison que lui en donnait le prêtre, que sa conscience ne le lui permettait pas. Enfin, le prêtre en mourut, martyr de sa sainte voracité. Voilà, Sire, un bon conte à mettre en vers. V. M. devrait bien le rimer, et le dédier à son ami Cristophe ou Christophe de Beaumont. L'orateur dont j'ai eu l'honneur de vous envoyer l'oraison funèbre ne se soucie point du tout que V. M. le confonde avec ce digne et savant prélat. Cet orateur s'appelle Boismont, et non pas Beaumont, et n'a de prêtre que ce qu'il en faut pour être apte et idoine à posséder des bénéfices.

L'Empereur devait arriver le 28, non à Paris, mais à Versailles; si j'avais l'honneur de le rencontrer, ce qui ne sera pas, car je ne vais pas plus à Versailles qu'à Bruxelles, je prendrais la liberté de lui recommander, au nom de V. M., le coffre-fort sacerdotal et monacal, et je me flatte que V. M. ne m'en désavouerait pas. Le beau sermon qu'elle fait faire à Calvin, dans la dernière lettre dont elle m'a honoré, vaut mieux que toutes les déclamations de Bourdaloue; j'y répondrais, si je l'osais, par un autre sermon qui sans doute ne le vaudrait pas, mais qui pourrait trop scandaliser la curiosité des maîtres de poste, depuis Paris jusqu'à Berlin, et je me souviens que l'Évangile a dit : « Malheur à celui par qui le scandale arrive! »216-a de quoi je veux,<217> comme dit Rabelais, me garder curieusement. Ce que j'aime encore mieux, Sire, de cet excellent sermon, c'est qu'il me prouve que V. M. est très-gaie, et par conséquent très-bien portante. Elle n'a pas besoin d'assurer qu'elle n'a pas de vapeurs, on le voit bien à cette charmante et excellente lettre. Il est temps, Sire, de finir la mienne, qui n'est pas digne de la vôtre.

Je suis avec la plus tendre et la plus profonde vénération, etc.

Le 30 juillet, dix heures.

P. S. J'apprends, au départ de la poste, que l'Empereur est arrivé hier à Paris. Il a fait quelques courses dans la ville, et de là il est allé à cinq heures du soir à Versailles, où on lui prépare des opéras, comédies, ballets, parades, etc., etc., dont je crois qu'il ne se soucie guère. On dit que tout ce plaisir ou cet ennui durera peu, et qu'il repartira vendredi pour Vienne. On ajoute qu'il ne verra que la famille royale, M. de Maurepas et M. de Vergennes. Si c'était pour négocier la paix, il viendrait ici faire une bonne œuvre, car nous en avons grand besoin, à la façon dont nous faisons la guerre. Heureusement nos ennemis ne la font pas mieux que nous. Je me souviens toujours du mot de Fontenelle, qui disait : « On ne parle en temps de guerre que de l'équilibre de puissance en Europe; il y a un autre équilibre aussi efficace pour le moins, et aussi propre à conserver chaque puissance : c'est l'équilibre de sottise. »

Oserais-je faire une supplication à V. M., qui la rendrait chère et respectable à toute notre jeunesse étudiante, comme elle l'est à tout ce qui a fini ou n'a point fait ses études? Le jeune écolier de quatorze ans qui l'a louée en beaux vers latins est, à ce qu'on vient de m'assurer, dans la plus extrême indigence; il ignore absolument, ainsi que ceux qui prennent intérêt à lui, ce que j'ai l'honneur d'écrire en ce moment à V. M., qui par conséquent est bien à son aise pour<218> refuser net ma petite requête. Mais j'ose croire, Sire, qu'un don très-léger, fait à ce jeune homme par V. M. pour l'encourager dans ses études, serait digne du grand roi qui honore et protége les lettres d'un bout de l'Europe à l'autre, qui les encourage dans toutes les classes et dans tous les âges, et qui est béni, célébré, adoré par elles dans toutes les classes et dans tous les âges.

Mille et mille pardons, Sire, de tout ce bavardage. Heureusement pour V. M., la poste m'avertit et m'oblige de le finir.

240. A D'ALEMBERT.

Le 12 août 1781.

Je suis obligé de confesser que vous êtes universel. Je savais depuis longtemps que vous aviez fait de grands progrès dans les hautes sciences, je savais que le beau génie d'Horace ne vous avait pas échappé; mais pour le roi prophète, le musicien favori de Saül, le plus célèbre faiseur de cantiques de Jérusalem, je ne me doutais pas que vous l'eussiez assez étudié pour le citer. Ainsi, pour faire étalage de mon érudition politique, je vous appliquerai le mot qu'un ministre d'Espagne dit à son roi lorsque la maison de Bragance lui enleva le Portugal : « Votre monarchie est comme une fosse (ou votre science); plus on la creuse, et plus on la trouve profonde. »218-a Tout<219> entre dans la sphère de vos connaissances, de la lie hébraïque jusqu'au roi prophète; gare que la Sorbonne ne vous imite; alors on chantera dans Notre-Dame : Grand Dieu, exterminez les Anglais; que les mères et les enfants soient écrasés contre les pierres!

Et nos chiens s'engraisseront
De leur sang, qu'ils lécheront,219-a

Dans les régions pacifiques que j'habite, on trouverait ces vers dignes des Hurons et des cannibales; mais tout ce qu'on rejette ailleurs est sublime en Sorbonne. Ainsi j'espère qu'à quelque grande fête, en présence de l'Empereur, on régalera Joseph II de cet hymne.

Les vers de votre jeune homme ont de l'énergie; son talent est supérieur à son âge; gare qu'il n'ait le sort de Pic de la Mirandole219-b et de Baratier,219-c qui tous deux moururent jeunes, victimes de leur génie prématuré. Mon banquier vous fournira quelque argent pour le poëte naissant. Des puristes de la latinité ont prétendu y trouver des gallicismes; mais un âge aussi tendre que celui du poëte excuse tout. Que j'ai été surpris de me trouver avec la religion dans un même drame, moi qui n'ai jamais habité le même toit avec elle! Je vois bien qu'il n'y a qu'à vieillir pour apprendre par l'expérience que rien<220> n'est impossible, et que celui qui a l'impertinence de vivre le plus longtemps trouve toujours du nouveau.

Si je voulais faire un recueil nouveau des choses que j'ai vues, on en imprimerait autant de volumes que de l'Encyclopédie. En voici quelques-unes pour échantillons. J'ai vu Louis XIV, à peine au tombeau, méprisé et oublié; j'ai vu reines de France une Poisson220-a et une madame Lange;220-a j'ai vu le feu et l'eau se réunir, les Bourbons s'allier aux Habsbourg; j'ai vu les jésuites détruits; j'ai vu la philosophie tirer du puits la vérité; j'ai vu des barbares refuser la tombe à Voltaire; je vois des enfants rebelles se mutiner contre le pape leur père, le houspiller, le piller et le dégrader; je vois encore nombre d'autres choses, et je me tais.220-b Si ce prospectus plaît au public, le reste de l'ouvrage coulera de source. Et vous, messieurs les décacheteurs de lettres, si vous croyez savoir tout ce que je pense, en lisant ce peu de lignes, je vous avertis que vous vous trompez; et encore, si vous le saviez, vous n'auriez la mémoire chargée que de quelques balivernes de plus.

Mais vous, mon cher Anaxagoras, vous attendez de moi des épigrammes quand les symboles de l'hiver couvrent ma tête à demi chenue, que mon sang se glace, que mon imagination se refroidit, et que je traîne avec peine les membres cadavéreux de mon ancienne existence. Hélas! les roses de mon bel âge se sont fanées, et, en tombant, elles ne m'ont laissé que les épines de la caducité. Il ferait beau me voir avec une voix tremblante déclamer une faible épigramme contre Beaumont,220-c lui qui mériterait d'être déchiré par une troupe de satyres et de bacchantes. Cette lettre-ci, je vous l'écris en brodequins; j'avais chaussé le cothurne en vous écrivant la précédente.

<221>

Ainsi, sans chagrins, sans noirceurs,
De la fin de mes jours poison lent et funeste,
Je sème encor de quelques fleurs
Le peu de chemin qui me reste.221-a

Anacréon, Chaulieu, Horace, Virgile, Voltaire, voilà mes Évangiles poétiques. J'abandonne les beaux esprits de l'ancienne loi à Beaumont, à la Sorbonne et à tous les non-penseurs; ils peuvent faire sauter les montagnes et les transporter, s'ils veulent; pourvu qu'ils me laissent le Parnasse, il me suffit. Au lieu de Notre-Dame et de sainte Geneviève, j'ai les neuf Muses avec Sapho; au lieu de saint Denis, j'ai Apollon, qui ne baise point sa tête. Vous conviendrez qu'avec une telle compagnie un honnête homme n'est pas à plaindre. Du reste, on ne gagne point chez moi d'indigestion pour avoir mangé ...221-b gloutonnement. Nous célébrons nos fêtes avec des figues et des pêches; des grappes de muscat nous abreuvent, et tout se passe sans enchanteurs et sans enchantement. Vous devriez vous résoudre à partager avec nous nos agapes; votre foi vous en rend digne, et nos frères vous recevraient à bras ouverts. Mais que dis-je? vous me renvoyez à la vallée de Josaphat, et je crains que nous ne disparaissions l'un et l'autre avant de nous y rencontrer. Si vous voulez une paire de brodequins du bon faiseur, je vous en enverrai, car dans ce monde tout est folie, excepté la gaîté. Sur ce, etc.

<222>

241. DE D'ALEMBERT.

Paris, 10 septembre222-a 1781.



Sire,

Votre Majesté me paraît si stupéfaite et presque si scandalisée de mon érudition hébraïque, davidique et prophétique, que je suis presque tenté d'en être honteux et d'en demander pardon au roi philosophe. Mais, Sire, ce roi philosophe me pardonnera d'avoir tant de sottises dans la tête, quand il saura que j'ai eu le malheur d'être élevé par des dévots qui me faisaient réciter force psaumes, que Dieu m'a doué d'une mémoire qui n'a pu les expulser de ma tête depuis cinquante ans, et que je me console au moins par l'usage que j'en ai fait à la louange de V. M.

J'ai reçu la gratification que V. M. a bien voulu accorder à ce jeune homme. Je n'ai pu encore lui faire savoir les bontés dont V. M. l'honore, parce que les colléges sont actuellement en vacances pour un mois, et que le jeune homme est allé, je ne sais où, passer ces vacances dans sa pauvre et obscure famille, qui habite à cent lieues de Paris, dans je ne sais quel village; mais j'ai remis cette gratification au professeur du jeune homme, qui la lui remettra à son retour. Toute l'université, Sire, est instruite par moi de ce que vient de faire V. M. pour aider et encourager ce pauvre jeune homme dans ses études; elle en est pénétrée de reconnaissance, et je suis sûr que les louanges de V. M. vont être chantées dans tous nos colléges, en latin, en grec, peut-être en hébreu, et en français même, quoique le français soit la langue que nos pédants savent le moins.

V. M. a bien raison contre Salomon, qui prétend qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil.222-b Je serais bien de moitié avec V. M. pour<223> lui donner un démenti; et sans sortir même de cette année, je trouverais plus d'une chose nouvelle dont le monarque aux sept cents concubines n'avait point d'idée. Mais j'imite V. M., et je me tais. Je désirerais pourtant de savoir ce qu'elle pense sur la lettre que le César Joseph II vient, dit-on, d'écrire au très-saint père Pie VI, pour lui demander en toute humilité de fixer une bonne fois pour toutes les limites des deux puissances, à cette fin qu'il n'en soit plus parlé. C'est, comme on dit, chat aux jambes que Sa Majesté Impériale jette à Sa Sainteté. Je suis en peine pour cette dernière, car ce Joseph me paraît ne pas y aller de main morte, et ne pas entendre raillerie.

Grâce à Dieu, V. M. n'a pas besoin de proposer à un vieux prêtre de pareils cas de conscience. Le Parnasse, comme elle le dit fort bien, est son saint-siége et sa Sorbonne tout à la fois, et Horace, Virgile, Voltaire, ses casuistes. Puisse le ciel lui conserver longtemps cette gaîté précieuse, si nécessaire à sa conservation, et par conséquent au bonheur de l'Europe! En lisant les lettres qu'elle me fait l'honneur de m'écrire, je deviens presque gai moi-même, quoique en tout autre temps je n'en aie guère d'envie. Mais il suffit, Sire, à ma consolation que V. M. se porte bien, qu'elle jouisse encore longtemps de sa gloire, et qu'elle veuille bien me conserver ses bontés.

Un homme de lettres de ma connaissance, instruit, honnête, et sans fortune, désirerait, Sire, de s'attacher à V. M., soit dans son Académie, soit dans toute autre fonction. Il ne demanderait pas des appointements considérables, et pourrait être utile par la variété de ses connaissances. Cet homme de lettres, Sire, se nomme Dubois. Il eut l'honneur en 1778, étant à Berlin, de faire présenter à V. M. par l'imprimeur de la cour, Decker, un ouvrage estimable de sa composition, intitulé : Essai sur l'histoire littéraire de Pologne; et V. M. lui fit l'honneur de lui répondre avec bonté. Il a séjourné six ans à Varsovie, où il a occupé une chaire d'histoire et de droit public que sa santé l'a obligé de quitter. Il est instruit en littérature française, en<224> antiquités militaires, en physique et en histoire naturelle; il sait l'allemand, l'italien et le polonais; il a envoyé à l'Académie de Berlin différentes observations insérées dans ses Mémoires; il l'ait actuellement imprimer à Paris la traduction d'un ouvrage de M. Achard sur les pierres précieuses; il est lié avec plusieurs membres de l'Académie; la mort de M. de Francheville, la retraite de M. Béguelin, pourraient faciliter son entrée dans cette compagnie, où il ne serait pas déplacé, à moins que V. M. n'aimât mieux l'employer ou dans son cabinet, ou dans sa chancellerie, ou comme secrétaire de légation. Je le crois également propre à tous ces objets par la variété des connaissances qu'il a acquises. Si les services de cet homme de lettres, Sire, peuvent convenir à V. M., il attend à ce sujet ses ordres et ses intentions.

Je suis avec la reconnaissance et la vénération la plus tendre, etc.

242. A D'ALEMBERT.

Le 27 septembre 1781.

Un ignorant de mon espèce s'édifie des leçons qu'il reçoit d'un savant de la première classe, et tels auteurs me paraissent moins absurdes quand vous citez leurs passages que lorsqu'on lit leurs œuvres de suite. La malignité qui cite tronque les originaux, et rend hérétiques les passages les plus orthodoxes; le philosophe qui cite donne une apparence de bon sens aux choses les plus triviales. Je félicite donc ceux dont vous me parlez de ce que leurs mauvais madrigaux ont été insérés dans vos écrits. Je n'en suis pas moins persuadé que Virgile, Horace et Voltaire l'emportent de beaucoup, à votre jugement, sur ces faiseurs d'hyperboles, et que vous ne les mettrez jamais en<225> parallèle avec Newton ni avec Des Cartes. Si mon jugement est téméraire, c'est à vous à le réformer.

J'aurais souhaité que la philosophie et la raison eussent détruit la superstition et le fanatisme; il me paraît que les choses prennent une autre tournure, et que si le monstrueux édifice de l'erreur se bouleverse, on ne le devra qu'à l'épuisement des empires, qui donne lieu à des systèmes de finance plus raffinés et plus perfectionnés. Je sais qu'il y a quelques années que le prince de Kaunitz travaillait à crayonner une ligne de démarcation pour prescrire des bornes au pouvoir spirituel des vicaires du Christ au profit de l'autorité temporelle de ses potentats. Ce sera apparemment pour exécuter ce projet tout de suite que le César Joseph entame cette négociation avec le saint-siége. La chaire de saint Pierre a été fondée sur le crédit idéal de la banque du Vatican; les lettres de change payables dans l'autre monde perdent sur la place, le crédit tombe; et quoique ces symptômes n'annoncent pas une banqueroute générale, ils y acheminent le public imperceptiblement. On diminue en plusieurs lieux le nombre des moines; ces organes de la superstition vont devenir paralytiques; le suisse du paradis sera réduit à n'être qu'évêque de Rome. Nous ne verrons pas ces beaux jours; cependant j'exalte mon âme comme Maupertuis l'enseigne,225-a et je vois ces belles choses avec les yeux de l'esprit, en bénissant l'heureux siècle qui jouira d'un avantage qui n'a point été accordé au nôtre. Et vous vous étonnez que je sois de bonne humeur, que je batte des mains, et que je m'enivre des présages flatteurs que mon imagination me fournit! Souvenez-vous que la tranquillité d'esprit et la gaîté sont la seule espèce de bonheur dont nous puissions jouir; c'est en nous-mêmes qu'il faut chercher notre<226> fortune, non pas dans des choses extérieures qui nous séduisent par de fausses apparences. Des imaginations agréables me consolent des afflictions que me donnent de tristes vérités; faites-en autant, mon cher d'Alembert; profitez du moment de votre existence pour vous peindre tout en beau; que votre imagination ajoute des décorations au monde, qui l'embellissent, pour vous rendre votre existence supportable, et songez que la vie est trop courte pour que ce soit la peine de s'affliger.

Je ne me rappelle point ce M. Dubois dont vous faites mention; je trouverai peut-être à le placer ici; il faudrait le voir. La principale chose est de savoir s'il a des mœurs et de la conduite; c'est de quoi vous pourrez facilement vous instruire. Vous voudrez bien que j'attende votre réponse avant de me décider sur son compte. Je vous souhaite de la santé et de la gaîté, en vous assurant de la part sincère que je prends à tout ce qui vous regarde. Sur ce, etc.

243. DE D'ALEMBERT.

Paris, 26 octobre 1781.



Sire,

J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté la lettre et les ouvrages du professeur qui a formé par ses leçons le jeune élève dont V. M. a daigné récompenser les talents. Ce professeur, Sire, partage avec son jeune disciple la reconnaissance, l'admiration et la tendre vénération que V. M. inspire depuis si longtemps à tous ceux qui pensent. Il serait infiniment flatté que V. M. goûtât assez ses productions pour le juger digne d'être au nombre des associés étrangers de votre illustre et savante Académie. Si V. M. daigne lui accorder cette grâce,<227> il serait en état d'envoyer quelquefois à cette compagnie des mémoires intéressants sur la littérature. Celte récompense qu'il obtiendrait de vous, Sire, tant pour ses propres talents que pour avoir contribué à faire éclore des talents naissants, serait pour l'université dont il est membre un objet de reconnaissance et d'émulation tout à la fois. Je prends la liberté, Sire, de joindre mes prières à celles de M. Sélis (c'est le nom de ce professeur) pour réclamer cette laveur de V. M.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

244. DU MÊME.

Paris, 26 octobre 1781.



Sire,

Je commence par mettre aux pieds de Votre Majesté la reconnaissance du jeune étudiant qu'elle a bien voulu honorer de ses bontés. Vous trouverez, Sire, l'expression de cette reconnaissance dans la lettre que ce jeune homme a l'honneur d'écrire à V. M., et qu'il m'a remise il y a deux jours, au retour de ses vacances. Sa pauvre famille, ses maîtres, l'université de Paris, dont il est l'élève, partagent, Sire, tous les sentiments dont ce jeune homme est pénétré pour les bontés de V. M., et répètent avec lui, après Horace, le souhait qu'il fait, que V. M. aille le plus tard qu'il sera possible rejoindre dans l'Olympe les Auguste et les autres princes protecteurs des lettres, et qu'elle borne longtemps son bonheur à être appelée père encore plus que prince.227-a

<228>Je félicite d'avance la philosophie, conjointement et de concert avec V. M., des beaux jours qu'elle verra luire peut-être quand je ne serai plus, mais dont je ne désespère pas cependant que V. M. et moi ne voyions au moins l'aurore, tant il me semble que le César fouette rudement les chevaux ou les ânes qui tirent la voiture pontificale, dont la charpente mal assemblée menace de se briser bientôt. On dit que le saint-siége commence à être inquiet et à voir que l'affaire est sérieuse. Encore une fois, Sire, c'est à V. M., tout hérétique qu'elle est, que l'Allemagne et les autres peuples auront celte obligation, par le bel exemple qu'elle a donné aux princes, catholiques et autres, de la tolérance à la fois et du mépris pour toutes les superstitions humaines. Ce qui vaut encore mieux, Sire, et pour l'Allemagne, et pour l'Europe, c'est la gaîté si philosophique et si charmante avec laquelle V. M. pense, écrit et parle, parce que cette gaîté annonce en elle un principe de vie encore très-animé, et que tout ce qui pense en ce bas monde, j'oserais presque dire tout ce qui respire, au moins en Europe, a besoin de votre conservation. Pour moi, dont la frêle et chétive existence n'est malheureusement nécessaire à personne, j'imite autant que je puis l'exemple si bon à suivre de V. M., de rire de toutes les sottises, grandes et petites, qui se disent et qui se font dans ce bas monde, et j'éprouve que ma santé s'en trouve mieux.

Je connais assez M. Dubois, et depuis assez longtemps, pour assurer V. M. que c'est un homme de lettres instruit, versé dans l'histoire ancienne et moderne, qui a des connaissances du droit public, et qui a vu différentes parties de l'Europe. J'ai tout lieu de croire aussi que c'est un homme de bonnes mœurs et de bonne conduite, dont V. M. aurait sujet d'être satisfaite dans les différents emplois dont elle pourrait le charger. Il a professé à Varsovie l'histoire et le droit public, et n'a quitté cette place que par des raisons de santé, et avec les attestations les plus avantageuses et les plus authentiques, que j'ai vues et lues, de sa capacité et de sa bonne conduite. MM. Bi<229>taubé et Thiébault, qui le connaissent tous deux, ainsi que l'imprimeur Decker et plusieurs autres personnes, pourront rendre témoignage de lui à V. M., si elle juge à propos de les interroger à ce sujet. M. Bernoulli fait de lui une longue et honorable mention dans le volume de ses voyages où il parle de la Pologne. Si, d'après ces différents renseignements, V. M. croit pouvoir employer M. Dubois, je la prie de me donner ses ordres à ce sujet, pour son voyage.

V. M. est sans doute déjà informée que notre reine est accouchée d'un prince le 22 de ce mois.229-a

Je suis avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance, etc.

245. A D'ALEMBERT.

Le 10 novembre 1781.

J'ai été étonné du style de votre jeune écolier, et je crois qu'il fera fortune en France, si avec le temps il perfectionne son talent pour la flatterie, le plus nécessaire pour réussir à la cour. César se laissa encenser par Cicéron et tant d'autres; Auguste avalait à pleine gorge l'encens que Virgile, Ovide et Horace lui distribuaient à pleine mesure; Léon X préférait les flatteurs aux apôtres; et votre Louis XIV recevait avidement les éloges que lui distribuait son Académie, et s'il aimait les opéras, c'était pour les prologues. Alexandre, occupé à son expédition contre Porus, excédé de fatigue, s'écria : « O Athéniens! vous ne savez pas ce qu'il m'en coûte pour être loué devons. »229-b Pour<230> moi, qui ne suis pas fait pour me trouver en rang d'oignon avec ces dieux de la terre, je crois qu'entendre une fourmi qui fait le panégyrique d'une autre fourmi, c'est l'équivalent des louanges que nous nous donnons. Notre devoir est d'être justes et bienfaisants; on peut nous approuver, mais louer de misérables vers de terre qui n'existent qu'un instant, et disparaissent ensuite pour toujours, non, c'en est trop. Ayons le courage de nous borner à notre destinée, et ne souffrons pas qu'une imagination ardente, boursouflée d'hyperboles, nous élève au-dessus de notre être.

Je m'oublie en ce moment, et je ne fais pas attention que j'écris à un philosophe qui pourrait me donner des leçons de modestie et de sagesse, s'il en était besoin. Je vois que vous pensez vous promener incessamment sur les ruines de la superstition, et je ne crois pas sa destruction aussi prochaine. Si Joseph l'apostolique humilie la prostituée de Babylone, selon le style élégant de Jurieu,230-a ne pensez pas que la philosophie y soit pour quelque chose; mais envisagez cette démarche comme un acheminement pour dépouiller le saint-père de Ferrare. On soustrait le clergé à la dépendance de Rome, pour que ce clergé ne sonne pas le tocsin contre le César qui dépouille le saint-père. L'évêque de Vienne sera obligé de chanter un Te Deum pendant qu'on expulsera de Ferrare son chef spirituel. L'ambition et la politique des monarques abaisseront le saint-siége dans tout ce qui est contraire à leurs intérêts; mais la bêtise, la crédulité, la superstition des peuples soutiendra pendant bien des siècles encore l'extravagance des fables accréditées. Souvenez-vous combien de siècles a duré le paganisme, et concluez de là que le nombre des philosophes ne l'emportera jamais sur celui des imbéciles, et que, en tous siècles, à peine trouvera-t-on un philosophe sur cent mille habitants de ce globe. Ajoutez, s'il vous plaît, à ces raisons l'éducation générale, qui<231> ne s'occupe qu'à inculquer des préjugés et des erreurs dans le cerveau tendre d'une jeunesse qui, les ayant sucés avec le lait, en conserve une profonde impression pour le reste de ses jours. Mais il est possible et vraisemblable qu'on diminuera de beaucoup le nombre des cénobites, les organes et les trompettes du fanatisme, et que, en mettant les évêques sur le petit pied, ils perdront les avantages du faux zèle, et deviendront tolérants, n'ayant plus rien à gagner par leurs persécutions. Voilà jusqu'où me mène mon calcul des probabilités. Croire que tous les hommes seront sans erreurs, qu'ils deviendront tous philosophes, cela est impossible par les raisons que j'en ai alléguées plus haut; mais si on les peut rendre tolérants en détruisant le fanatisme, c'est tout ce à quoi l'on pourra parvenir. Laissons donc aller le monde comme il va; contentons-nous de pouvoir penser librement.

Il dépendra de vous de m'envoyer ce M. Dubois. Il me suffit de votre témoignage, et je m'en rapporte à vous. Quand je lui aurai parlé, je vous en dirai naturellement mon sentiment. Toutefois je sais bien que ce ne sera pas en Pologne où il se sera formé le cœur et l'esprit. Je vous félicite de la naissance du Dauphin; je lui souhaite la sagesse de Marc-Aurèle, l'humanité de César, la bonté de Tite et l'esprit de Julien; car il ne faut souhaiter à un monarque français pas moins que des qualités impériales. Et pour vous, je vous souhaite santé et contentement, car vous possédez tout le reste, et je ne puis rien désirer pour vous des dons de la nature dont elle ne vous ait enrichi depuis longtemps. Sur ce, etc.

<232>

246. DE D'ALEMBERT.

Paris, 14 décembre 1781.



Sire,

Une indisposition assez douloureuse, qui m'a fait craindre un commencement de néphrétique, ou néfrétique, et qui n'est cessée que d'hier, m'empêche depuis huit jours d'avoir l'honneur d'écrire à V. M.; et ce n'est pas le moindre mal que cette indisposition m'ait fait éprouver. Je commence aujourd'hui par répondre à la dernière des deux lettres dont V. M. m'a honoré à peu de distance l'une de l'autre. Quelque accoutumé que je sois, Sire, aux bontés infinies et de toute espèce dont V. M. me comble depuis trente années, elles me pénètrent toujours d'une nouvelle reconnaissance, et je suis infiniment touché de la nouvelle marque qu'elle vient de m'en donner en admettant M. Sélis dans l'illustre Académie que V. M. protége avec tant d'éclat et de succès. Quoique V. M. ait la bonté de me dire qu'elle a bien voulu, en cette occasion, avoir égard à ma recommandation en faveur de M. Sélis, j'ose assurer V. M. qu'il est digne de cette faveur par ses ouvrages (comme V. M. peut s'en assurer elle-même), par ses talents pour l'éducation de la jeunesse confiée à ses soins, et par les principes sains de littérature et de morale qu'il lui enseigne. Il m'a chargé de mettre aux pieds de V. M. les justes sentiments dont il est pénétré pour elle, qu'il inspire à ses élèves, et qu'elle trouvera exprimés dans la lettre qu'il a l'honneur d'écrire à V. M. Il se propose de faire honneur à son choix en envoyant à l'Académie quelques dissertations sur des objets intéressants de littérature, et en tâchant de les rendre dignes d'être insérées dans les Mémoires de cette savante compagnie. V. M. ne peut imaginer la reconnaissance et l'émulation qu'elle vient d'exciter dans l'université de Paris par les bontés dont elle a honoré le maître et le disciple. Ainsi les études, comme les<233> sciences et les lettres, lui seront redevables de leurs progrès, en France; comme dans ses propres États.

V. M. s'exprime avec la philosophie la plus vraie, et en même temps la plus aimable, sur les louanges que le jeune écolier lui a données. Mais celle philosophie, Sire, si digne d'un grand homme qui apprécie tout, n'empêche pas la philosophie elle-même de dire : L'enfant dit vrai, et d'applaudir à la justice qu'il rend à V. M.

Je pense bien comme elle que ce n'est pas l'amour de la philosophie qui fait faire au César Joseph tant d'entreprises contre les moines, les prêtres et la cour de Rome; je crois que ces entreprises couvrent de plus grands intérêts, qui ne tarderont pas à éclore bientôt; et, malgré ma néphrétique et mon âge de soixante-quatre ans, je ne désespère pas de voir un jour l'Empereur vraiment roi des Romains, et le successeur de saint Pierre réduit à n'être qu'évêque de Rome. Malheureusement, Sire, pour le progrès de la raison, les prêtres conservent encore ailleurs que dans les États autrichiens un crédit bien nuisible aux lumières. V. M. croira-t-elle que l'archevêque de Paris, qui, par parenthèse, se meurt en ce moment d'hydropisie, a demandé et obtenu que, dans les pièces de théâtre nouvelles, le mot de prêtres ne fût pas prononcé? car la conscience de ces gens-là les persuade qu'on parle d'eux quand on dit du mal des prêtres d'une autre religion. Ils ressemblent à ce valet de comédie ivre, qui, entendant prononcer le mot de maraud, dit naïvement : « Maraud! Voilà quelqu'un qui me connaît. »233-a On vient de retrancher dans une pièce nouvelle dont la scène est au quatorzième siècle, du temps de l'empereur Louis de Bavière et de Jean XXII, ce vers :

Le sacerdoce altier lutte contre l'Empire,

quoiqu'il n'exprime qu'un fait malheureusement trop vrai dans ces<234> siècles déplorables. Ainsi, quoique notre jeune, sage et vertueux monarque n'accorde aux prêtres aucune confiance, quoiqu'il connaisse tout le mal que cette engeance peut faire, on abuse indignement de son autorité pour cacher au peuple, s'il est possible, que les prêtres ont été longtemps les plus grands ennemis des rois, et qu'ils le sont même encore; car quand ils disent que l'autorité royale vient de Dieu, c'est parce qu'ils croient représenter l'Être suprême, et par là mettre des entraves, s'ils le peuvent, à l'autorité la plus légitime, quand elle sera contraire à leurs vues. J'apprends qu'en Espagne on vient de brûler, il y a six mois, une malheureuse femme pour hérésie de quiétisme. Quelle horreur et quelle imbécillité tout à la fois! Aussi l'Espagne croupit-elle dans la plus méprisable ignorance. Les succès de cette nation devant Gibraltar en sont la triste preuve.

J'ai lu à M. Dubois la réponse que V. M. m'a fait l'honneur de m'adresser à son sujet. Il en est pénétré de reconnaissance; mais quoiqu'il sente bien que V. M. ne peut lui promettre de l'employer sans l'avoir auparavant mis à l'épreuve, la crainte de ne pouvoir, après cette épreuve, convenir à V. M., et la situation où le mettrait ce malheur, ne lui permet pas de faire les frais du voyage dans cette incertitude; et il sent très-bien, d'un autre côté, que V. M. ne peut faire elle-même ces frais sans savoir s'il pourra lui être utile. Ainsi il renonce avec le plus grand regret à l'honneur dont il s'était un moment flatté.

Je serai, Sire, cette année comme toutes les autres, avec la plus tendre vénération, etc.

<235>

247. A D'ALEMBERT.

Le 13 (23) janvier 1782.

J'ai reçu votre lettre le 7 janvier, et la multitude d'affaires qui m'étaient survenues m'a obligé de différer ma réponse jusqu'à présent, que me voilà de retour dans mon asile philosophique. Ne soupçonnez pas toutefois que le carnaval m'ait distrait par ses attraits. Ces plaisirs ne trouvent plus de prise à mon âge, où l'on est mort au inonde, où les glaces de la vieillesse ont étouffé le feu des premières années, où enfin la végétation a succédé à l'activité de la vie. Dans cette apathie, il est difficile de croire qu'un vieillard puisse ranimer de loin l'ardeur de l'élude et des belles-lettres, d'autant plus que le génie de la nation française s'encourage de lui-même. Les palmiers croissent chez vous comme au bord du Gange; ils ne se conservent chez nous que dans des serres.

Il est sans doute permis à un jeune écolier d'employer l'hyperbole; sans elle il n'existerait aucune louange. Je m'en suis aussi servi quelquefois; c'est pour cela même que j'en tiens peu compte. J'ai fait, dans ma jeunesse, le panégyrique d'un cordonnier235-a que je trouvais le moyen d'élever presque au niveau de cet empereur que Pline célébra si magnifiquement. Ce sont des jeux d'esprit dans lesquels l'imagination s'égaye; elle s'élève si bien au superlatif, que le comble des louanges devient quelquefois le comble du ridicule.

Mais passons des panégyriques aux desseins du César Joseph. Vous saurez sans doute que le pauvre Braschi, pour conjurer les entreprises attentatoires au saint-siége, avait résolu de venir à Vienne, afin de fléchir le César Joseph et de soutenir sur son troupeau tudesque et hongrois la plénitude de la puissance que saint Pierre lui a confiée. A cela Joseph a répondu que le saint-père pouvait venir<236> à Vienne, s'il le voulait, mais que son projet ne s'en exécuterait pas moins. Reste à savoir si la tiare s'humiliera devant la couronne impériale, ou non. Il faudrait, pour venger les empereurs Frédéric II et Henri, qu'on reçût le pape à Vienne comme autrefois l'Empereur fut reçu à Canosse. Ce serait venger l'honneur du trône, et tous les laïques de la tyrannie épiscopale. Cependant la pitié, qui parle en faveur des malheureux, se fait entendre à mon cœur, et me dit : C'étaient les Hildebrand qu'il fallait punir, et non un pauvre pontife qui, bien loin de faire du mal, défriche les marais pontins. L'insolence révolte, la faiblesse attendrit; il n'y a que les âmes lâches qui se vengent d'ennemis vaincus, et je ne suis pas de ce nombre. Je laisse paisiblement la prostituée de Babylone siéger sur ses sept montagnes. Pourvu qu'il abandonne ses dogmes pour la morale, et qu'il prêche la charité, je serai aussi peu son ennemi que celui du grand lama qui siége au Thibet. Je ne sais si on brûle les quiétistes à Madrid, ou si on porte le deuil à Lisbonne pour une hostie volée; mais j'apprends (et je vous en félicite) la mort de l'archevêque de Paris. Ce Beaumont ne valait pas Élie de Beaumont l'avocat. L'évêque était un ours mené en laisse par un ex-jésuite, lequel inventait et lui dictait toutes les sottises sacrées que l'autre mettait en œuvre. Le cagot devait bénir le ciel de ce que le nom de prêtre était encore en usage; ce serait bien pis, si on ne l'employait plus; c'est toujours en supposant qu'un jour les hommes puissent devenir raisonnables, ce qui toutefois me paraît impossible, vu le train du monde.

Vous ne devez pas vous étonner de ce que j'aurais voulu parler à ce M. Dubois avant de l'engager. Vous ne sauriez croire quelles caravanes arrivent ici d'insectes littéraires dont à peine on peut se débarrasser, d'autant plus que c'est en Pologne où cette vermine pullule; et le séjour que le sieur Dubois a fait dans ce royaume (où ne vont guère des gens de mérite) faisait naître des préjugés défavorables qu'il ne pouvait détruire qu'en prouvant le contraire par son mérite.

<237>J'ai vu la plupart de nos académiciens.237-a On m'a parlé, les uns d'une nouvelle planète, les autres d'une nouvelle comète;237-b j'attends qu'ils décident de son sort, pour l'honorer en conséquence. Pour M. de la Grange, il calcule, calcule, calcule des courbes tant que vous en voudrez; M. Formey fait des panégyriques, Achard de l'air déphlogistiqué, Wéguelin étudie comment on aurait pu terminer plus vite la guerre de trente ans, et moi, je ne fais rien, sinon des vœux pour votre conservation, des malédictions contre la néphrétique, et des souhaits pour le rétablissement de la paix en Europe. Sur ce, etc.

248. AU MÊME.

Le 22 237-c février 1782.

Mon Dieu, mon cher Anaxagoras, quel fatras de philosophie m'avez-vous envoyé! Le premier volume contient la réfutation de systèmes absurdes qui se détruisent d'eux-mêmes, et qui ne méritaient pas tant de paroles pour être pulvérisés. Le style en est un peu trop déclamatoire, et ne convient point à des matières de philosophie. Quiconque veut traiter ces sortes de sujets doit employer de la méthode, une bonne dialectique et beaucoup de clarté. Mais pour le second tome, ciel! que vous en dirai-je? Comment y a-t-il encore des gens assez fous pour faire des systèmes dans ce dix-huitième siècle, et créer un monde à leur fantaisie, sans avoir examiné si ce monde est éternel,<238> et si cela n'est pas beaucoup plus vraisemblable que de lui donner un commencement? Quel chaos que ce système : vouloir ressusciter les tourbillons de Des Cartes, et les assimiler très-gauchement au système de Newton! S'il est encore quelque place ouverte dans les Petites-Maisons de Paris, logez-y votre philosophe au plus vite; ce sera là un trône pour lui. Celui qui veut lutter contre Newton doit être armé de toutes pièces et bien assuré dans ses arçons; mais votre héros français, au moindre petit coup de lance, serait étendu sur le carreau. Croyez-moi, tenons-nous-en à l'expérience; que la raison dirige la partie philosophique, et que l'imagination ne déborde point la sphère de la poésie. Cet ouvrage m'a mis de très-mauvaise humeur; mais j'ai voulu décharger mon chagrin dans votre sein, pour m'alléger tant soit peu. J'avais déjà la goutte, le rhumatisme, une ébullition et la fièvre, et ces folies que vous m'avez envoyées avaient presque achevé de m'accabler. Une mauvaise dialectique est la plus mortelle de toutes les maladies, quand elle entre dans un cerveau qui regimbe contre la déraison. Pour l'amour de Dieu, si vos Français enfantent de pareilles balivernes, ne m'en accablez point. Laissez-moi partir tranquillement de ce monde-ci, sans m'en dégoûter par les plates absurdités d'auteurs qui pensent être philosophes, et qui ne sont que des visionnaires entêtés de leurs folles illusions.

Sur ce, etc.

<239>

249. DE D'ALEMBERT.

Paris, 1er mars 1782.



Sire,

Depuis la dernière lettre dont Votre Majesté m'a honoré, j'ai eu des inquiétudes, bien ou mal fondées, mais toujours très-grandes pour moi, sur sa santé. On m'écrivait d'Allemagne qu'elle n'était pas bonne, que du moins elle avait souffert quelques altérations pendant le rude hiver qu'on dit avoir régné dans le Nord. Heureusement M. le baron de Goltz a dissipé ces alarmes, et m'a assuré que V. M. était aussi bien qu'on pût le désirer. Je n'ai donc plus qu'à vous témoigner, Sire, toute ma satisfaction et toute ma joie. Cette consolation me dédommage des contradictions que ma pauvre machine éprouve, et qui commencent même à me faire croire qu'il faudra peut-être bientôt songer à faire mon paquet; mais, Sire, ma santé et ma vie même ne sont rien pour moi, tant que je n'aurai point à craindre pour la vôtre.

Vos bienfaits, Sire, pour le jeune étudiant que j'avais pris la liberté de recommander à votre bienfaisance ont augmenté l'émulation et l'ardeur que montrait déjà ce jeune homme intéressant; il n'a point quitté depuis cinq mois les premières places de sa classe, et fera tous ses efforts pour se montrer digne des bontés que V. M. a bien voulu avoir pour ses talents naissants.

Ce que V. M. me fait l'honneur de m'écrire au sujet de la querelle du César avec le très-saint père est plein de raison, d'humanité et de justice. Il est sûr que ce pauvre prêtre, qui dessèche les marais pontins, n'est pas coupable des sottises de Grégoire VII, d'Innocent IV, et de tant d'autres de ses prédécesseurs. Mais la justice souveraine a fait payer au genre humain le péché d'un seul, et la justice impériale fera payer à un seul le péché de plusieurs. Nous avons vu ici les ca<240>pucinales représentations du prêtre électeur de Trêves, et les réponses très-militaires du César. Je ne sais si je me trompe, Sire, mais je crois que le César n'en restera pas là, et que tous ces préliminaires ne sont, comme l'on dit, que pour peloter en attendant partie. Malheureusement pour saint Pierre, la partie ne sera pas égale entre les joueurs. II me semble que tous les évêques des États du César, soit politique, soit satisfaction de ne plus dépendre de Rome, sont très-soumis aux volontés impériales. Ils le seraient de même partout, si les souverains savaient dire, Je veux à cette troupe, récalcitrante quand on la prie, mais très-docile quand on lui commande. Le saint-père se consolera de ses désastres germaniques avec la soumission italienne, la fidélité espagnole, et la catholicité française; car nous ne cesserons pas sitôt d'avoir l'honneur d'être très-catholiques, non plus que les Italiens d'être très-soumis, et les Espagnols d'être très-fidèles.

Voilà pourtant, Sire, ces Espagnols qui, malgré leur inquisition, viennent de prendre Port-Mahon. Ils sont, ce me semble, plus heureux que sages, et les Anglais un peu plus ineptes qu'ils n'étaient du temps de Marlborough et de mylord Chatham. On commence à croire que ces pauvres Espagnols, malgré leurs sottises multipliées au camp de Saint-Roch, finiront aussi par prendre Gibraltar, qui, à la vérité, montre un peu plus les dents que Port-Mahon n'a fait. Ce camp de Saint-Roch n'en fait pas plus, ce me semble, que la neutralité armée, dont nous attendons toujours, et jusqu'à présent assez en vain, les efforts sérieux pour réprimer l'insolence anglaise. Elle ferait bien mieux encore, si elle pouvait déterminer les Anglais à la paix, dont ils ont besoin ainsi que nous. Mais je crains, Sire, que cette paix ne soit pas aussi prochaine qu'elle est désirable.

Nos politiques des Tuileries, qui savent rarement ce qu'ils disent, parlent d'une menace d'invasion dans les États du vénérable sultan de la part de deux de nos voisins. Il serait plaisant que le César voulût à la fois chasser le pape et le Grand Turc : cela m'est fort indiffé<241>rent, si le repos de V. M. n'en souffre pas; car je ne lui souhaite plus que le repos. Et qu'a-t-elle besoin de gloire?

Cette planète ou comète qu'on voit au ciel depuis longtemps annonce peut-être de grands événements politiques. Malheureusement il n'est point du tout certain qu'elle soit comète; auquel cas, comme le sait très-bien V. M., elle n'aurait pas l'honneur d'annoncer même de la pluie ou du beau temps. Elle est véhémentement soupçonnée d'être une pauvre planète que sa petitesse et sa distance avaient tenue jusqu'ici dans l'obscurité; mais il faudra du temps encore pour que les astronomes puissent lui donner un état, et faire, comme on dit, sa maison.

En attendant, Sire, conservez-vous, daignez me continuer vos bontés, et recevoir l'hommage du profond respect avec lequel je serai jusqu'au tombeau, etc.

250. DU MÊME.

Paris, 8 mars 1782.



Sire,

Je me hâte de répondre par le courrier d'aujourd'hui à la dernière lettre que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire, et dans laquelle elle se plaint que j'aie eu la sottise de lui envoyer je ne sais quel mauvais livre de physique. Les reproches de V. M. seraient très-justes, Sire, si en effet je lui avais causé l'ennui de cette lecture; mais je n'en suis nullement coupable. Je n'ai pris la liberté d'envoyer à V. M. aucun ouvrage, bon ou mauvais; je connais ses intentions à ce sujet, et je suis très-exact à m'y conformer. Je n'imagine pas même qui a eu<242> l'impertinence de se servir de mon nom pour ennuyer V. M. M. de Rougemont, son banquier, me dit hier qu'un M. le baron de Marivetz l'avait chargé d'envoyer un livre à V. M. Mais, Sire, je ne connais point ce M. le baron de Marivetz, je n'ai point lu son livre, et je n'ai rien dit à ce sujet à M. de Rougemont. Il y a aussi un M. Carra qui a dédié récemment un livre de physique à monseigneur le Prince de Prusse, et qui m'a dit en avoir envoyé un à Berlin, aux armes de V. M.; mais M. Carra, que je connais, m'a assuré qu'il ne s'était point servi de mon nom pour cet envoi. Je prie donc V. M. d'être persuadée que je ne suis nullement coupable de l'impatience que lui a causée ce mauvais ouvrage, quel qu'il puisse être. C'est bien assez de l'ennuyer quelquefois de mes rapsodies, sans y ajouter celles des autres.

Je suis avec le plus profond respect et pour votre personne, et pour votre temps, etc.

251. A D'ALEMBERT.

Le 17 mars 1782.

Vous n'avez pas été aussi mal informé sur mon sujet que vous le croyez. J'ai eu une forte attaque de goutte à la main et au pied droits, et comme malheur est bon à quelque chose, l'impuissance de me servir de la main droite m'a fait recourir à la main gauche, avec laquelle j'ai appris à écrire lisiblement. Cet exercice, et celui de la patience, est tout ce que j'ai profité de ma dernière maladie. J'ai rappelé dans ma mémoire les sages préceptes du Portique, quoique je ne me sois pas écrié dans un moment de douleur, comme Posidonius : O goutte! quoi que tu fasses, je n'avouerai pas que tu es un mal. Je me borne<243> à supporter la douleur sans m'en plaindre et sans en nier l'existence. Je suis bien lâché d'apprendre que vous avez souffert de la gravelle tandis que j'étais garrotté par la goutte. C'est à l'âge qu'il faut s'en prendre. Le temps, qui a détruit jusqu'au temple de Jupiter au Capitole, et qui n'a laissé aucun vestige de la tour de Babel élevée jusqu'aux cieux, comme vous savez, le temps, dis-je, vient beaucoup plus facilement à bout d'affaiblir et de rendre caducs des ressorts aussi fragiles que ceux dont le corps humain est composé; et cette fange dont nous sommes fabriqués résiste plus longtemps cependant à la destruction que le fer même, malgré sa dureté. Vous saurez que je me suis informé combien de temps se conservent les horloges qui sont sur les clochers des églises, et j'ai appris, à mon grand étonnement, qu'il faut tous les vingt ans au moins les renouveler tout à fait, parce que la rouille ronge et fait éclater des parties des ressorts, ce qui en arrête le mouvement. Or nous deux, qui avons eu l'impertinence de vivre au delà de la durée de trois horloges de fer, nous ne devons pas trouver étrange que notre machine se disloque, et que ses infirmités nous annoncent sa destruction prochaine. Tout nous avertit de l'empire que la vicissitude exerce sur notre globe. Rome, l'impérieuse Rome apostolique succombe sous ses enfants mutins, qui lui refusent l'obéissance, décloîtrisent les cuculatis, s'approprient leurs biens, et secouent insolemment le joug du purgatoire. Le vicaire du Christ va faire amende honorable, à Vienne, au pied du trône impérial, et vous entendez les hérétiques crier partout : Nous vous l'avions bien dit, que la prostituée de Babylone n'était point infaillible; si Braschi243-a l'était, il ne commettrait pas la sottise de faire une démarche aussi inutile que déplacée. Pour moi, quoique à la vérité hérétique, je plains l'abbé du Midi (comme l'appelle le prince de Ligne) de la situation désolante où il se trouve; il est la victime de l'audace effrontée de ses prédécesseurs.

<244>L'abbé Raynal souffre d'un destin à peu près semblable, à présent, dans un affreux cachot de la Bastille, après s'être trouvé, il y a à peine six mois, à côté du César Joseph, dînant à Spa en compagnie de ce monarque : j'avais cru qu'une sauvegarde contre tout opprobre était d'avoir conversé une fois dans sa vie avec un caput orbis.244-a Il faut donc que dans ce siècle pervers il n'y ait plus d'abris pour la médiocrité contre les caprices de la fortune. O Salomon! si lu revenais au monde, tu confesserais qu'il y a bien des nouveautés arrivées de nos jours, que tu n'avais ni vues, ni imaginées, et il s'en produira bien encore d'autres. J'abandonne, comme de raison, l'avenir aux vagues destinées; je me borne à demander uniquement à notre bonne mère nature la conservation du sage Anaxagoras, et j'abandonne à leur mauvais sort les Braschi, les Raynal, les successeurs de Chouli-Kan,244-b les ignatiens, les capucins et les Anglais. Sur ce, etc.

252. AU MÊME.

Le 23 mars 1782.

Non, mon cher Anaxagoras, mon zèle philosophique ne s'est point exhalé contre vous, qui êtes un vrai sage, mais contre des écervelés qui, se couvrant du titre spécieux de philosophes, s'avisent de créer un monde à leur façon au bout du dix-huitième siècle. J'avais présumé que les progrès du bon sens et des connaissances auraient au moins détrompé les scrutateurs de la nature de l'idée absurde de l'origine que des imbéciles ont donnée au monde. Mais notre auteur<245> se met fièrement sur les rangs : il détruit bien les systèmes qu'il attaque, surtout celui de Buffon; toutefois, lorsqu'il arrange le sien par un mélange bizarre et incompatible du système de Des Caries et de celui de Newton, et que je vois mon homme, par sa parole, créer et arranger l'univers, au lieu d'admirer ce puissant créateur, je lui assigne les Petites-Maisons pour demeure. Quiconque a bien examiné cette matière conviendra que si l'on veut respecter les axiomes fondamentaux de la raison, il faut de nécessité admettre l'éternité de l'univers. Le système de la création entraîne des absurdités à chaque pas qu'on fait pour l'établir; il faut nier l'ex nihilo nihil est,245-a que toute l'antiquité respectait; il faut se persuader qu'un être incorporel (dont nous ne pouvons nous faire aucune idée) forme la matière, et agit sur elle sans contact; il faut associer deux idées contradictoires, celle d'un Dieu bon et parfait à celle d'un ouvrage détestable qu'il s'est complu à faire. Le philosophe des Petites-Maisons méprise ces petites difficultés; il franchit hardiment les abîmes de l'incompréhensibilité; les rayons de la vérité fondent ses ailes artificielles, et le précipitent comme Icare dans une mer de contradictions où va se noyer le peu de bon sens qui lui reste. Passez-moi cette comparaison trop poétique; elle est un peu dans le goût de Balzac. Vous la lirez avec indulgence quand, réfléchissant que, plein des déclamations du créateur parisien et l'imagination échauffée par son style, il m'en est échappé quelque imitation dans cette lettre.

Tout le monde est ici tranquille. On ne crée rien, on se borne à jouir de ce qui est créé; et tandis que l'Empereur se chamaille avec le pape, et vous avec les Anglais, je roule mon tonneau comme Diogène, pour n'être pas seul désœuvré. Sur ce, etc.

<246>

253. DE D'ALEMBERT.

Paris, 27 mars 1782.



Sire,

Dans la dernière lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté, je me suis justifié d'une faute dont elle m'avait cru coupable, et qui en effet aurait mérité ses reproches, si je lui axais envoyé, directement ou indirectement, le mauvais ouvrage de physique qui l'avait ennuyée. Je prends aujourd'hui la liberté, mais sans craindre ni d'offenser V. M., ni de lui dérober de précieux moments, de lui envoyer un ouvrage que vraisemblablement elle ne lira pas, mais dont l'université de Paris a cru lui devoir l'hommage, et qu'elle m'a prié, comme un de ses anciens élèves, de mettre aux pieds de V. M. J'ai déjà eu l'honneur, Sire, d'assurer V. M. combien ce corps est pénétré de reconnaissance, d'admiration et de vénération pour elle. Vous avez bien voulu récompenser et encourager les talents naissants d'un de ses élèves, à qui les bontés de V. M. ont donné tant d'émulation, que depuis ce temps il est constamment le premier de sa classe. Ce jeune homme est boursier au collége de Louis le Grand, autrefois tenu par les vénérables jésuites, et aujourd'hui devenu le premier collége de l'université de Paris. Ce collège et l'université supplient instamment V. M. de vouloir bien accepter, non comme un ouvrage fait pour être lu par elle, mais comme un témoignage de son respect, le recueil des statuts du collége dont il s'agit. Peut-être, si V. M. daignait charger quelqu'un de lui rendre compte de l'administration de ce collège, serait-elle assez contente de l'ordre, de l'attention, du zèle et de l'économie des administrateurs, et peut-être y trouverait-on quelques vues utiles pour l'administration des colléges qui sont dans les États de V. M.

En voilà, je crois, Sire, plus qu'il n'en faut pour me justifier de<247> l'envoi que j'ai l'honneur de faire aujourd'hui à V M., en l'assurant que je serai toujours très-circonspect à cet égard, et surtout très-ménager de son temps, que je respecte autant que sa personne.

Je suis avec la plus profonde vénération, etc.

254. A D'ALEMBERT.

Le 26 avril 1782.

Non, mon cher Anaxagoras, vous n'êtes pas entré dans le sens de ma lettre. A Dieu ne plaise que je m'en prenne à vous pour m'avoir envoyé ce nouveau système de philosophie. Il ne s'agit pas d'un sage comme vous dans ce qui a excité mon zèle; ce n'est que contre l'auteur que je m'emporte; je ne puis lui pardonner que, sur la fin du dix-huitième siècle, il veuille s'écarter de l'expérience pour s'égarer dans un labyrinthe de chimères que son imagination enfante. Que deviendra la philosophie, si on s'écarte du chemin sage qu'on lui a tracé, et qu'on lui ôte le bâton de l'analogie et celui de l'expérience pour se conduire? Si le livre de ce songe-creux prend faveur, voilà d'abord nombre de jeunes écervelés qui vous débiteront des paradoxes pour se faire lire, la philosophie retombera, comme jadis dans Athènes, entre les mains des sophistes, et l'on substituera aux vérités évidentes un jargon obscur et entortillé de phrases métaphysiques, qui replongera la France dans l'ignorance. J'aime le siècle où je suis né; je m'affectionne à tous ceux qui l'honorent, et j'abhorre tout ce qui nous menace de replonger notre postérité dans la barbarie. Que des moines ambitieux persécutent les philosophes, et s'élèvent contre les vérités les mieux prouvées par les apôtres de la raison, je ne l'ap<248>prouve pas : cependant je vois qu'ils agissent selon les principes de leur intérêt, qui veut qu'ils dominent seuls sur les hommes. Mais que de prétendus philosophes sapent eux-mêmes les vérités les mieux reconnues, qu'ils dégradent la philosophie aillant qu'il est en eux, qu'ils ressuscitent les erreurs de nos ancêtres, en vérité, c'est ce qui n'est pas pardonnable. Tenez, voilà ce qui a mis ma bile en mouvement : et quiconque aime que les hommes soient éclairés éprouvera à la lecture de ce livre les mêmes sentiments d'indignation contre son auteur.

Vous me parlez d'un autre livre que vous avez la bonté de m'envoyer : il ne m'est point encore parvenu : je vous prie néanmoins d'en remercier ceux qui ont daigné me l'envoyer. La réputation du collège Mazarin a été célèbre depuis longtemps; les jésuites avaient d'habiles professeurs; la rhétorique était supérieurement traitée à Port-Royal; Pascal, Racine, Arnauld et Nicole étaient des gens d'un grand mérite, et qui étaient sortis de cette école. Je voudrais, pour la consolation de ma vieillesse, voir germer et éclore quelques plantes qui pussent remplacer celles qui ont honoré le siècle précédent. Il semble que les grands hommes meurent sans postérité. Je désirerais qu'il y eût une filiation d'âmes supérieures dont sans cesse les unes remplaçassent les autres. Après tout, mon temps est bientôt fini; j'ai joui du marc du siècle de Louis XIV. Je bénis le ciel de m'avoir fait naître dans ce temps, et pour se consoler de l'avenir il faut dire : Après moi le déluge. Le monde est un théâtre perpétuel de vicissitudes, c'est une scène mouvante où tout change : ici, les arts, les sciences et les empires s'élèvent; là, c'est la barbarie qui succède aux connaissances, et les potentats dont les trônes se renversent. Vous autres Fiançais, vous n'y allez pas de main morte; vous ne sapez pas mal le trône britannique. Cette nation, qu'on dit si profonde, avait des ministres superficiels pour la gouverner, qui, l'ayant dépouillée des richesses abusives qu'elle possédait, et lui ayant fait perdre des possessions qui<249> lui étaient à charge, ont bravement travaillé à son abaissement, sans doute pour tempérer l'excès où elle poussait sa fierté et son dédain pour le reste de l'Europe. Dans cent ans d'ici, quiconque ressusciterait de nos contemporains ne reconnaîtrait plus notre continent. En attendant, je vous souhaite santé, prospérité et contentement. Sur ce, etc.

255. DE D'ALEMBERT.

Paris, 3 mai 1782.



Sire,

J'ai reçu presque en même temps deux lettres dont Votre Majesté m'a honoré à peu de jours l'une de l'autre, en réponse à deux lettres que j'avais eu aussi l'honneur de lui écrire. Je vois, par la première des deux réponses que V. M. a daigné me faire, qu'elle a été attaquée cet hiver, comme presque tous les précédents, de cette maudite goutte, qui, en la faisant souffrir comme Épictète, ne l'empêche pas d'être gaie comme Démocrite, sans qu'elle ait pourtant la morgue stoïcienne et absurde de ne pas regarder la goutte comme un mal. Je lisais ces jours passés la morale d'Épictète, plus grande que nature, exagérée, et faite pour l'homme imaginaire; et je dis de tout ce bel étalage, si peu à l'usage de notre faible nature, ce que le bon La Fontaine, tout converti qu'il était par le vicaire de sa paroisse, disait des Épîtres de saint Paul à son confesseur : « Votre saint Paul n'est pas mon homme. » La philosophie de V. M. est plus vraie, parce qu'elle est plus assortie à la nature humaine, et plus digne d'un véritable sage, qui voit les maux et les biens tels qu'ils sont, qui jouit de ceux-ci et souffre ceux-là, sans se louer et sans murmurer de sa destinée. Je profite<250> le mieux qu'il m'est possible des leçons et surtout de l'exemple de V. M.; et quand ma vessie me fait souvenir qu'elle n'est pas une lanterne, comme dit le proverbe, je relis les lettres du roi philosophe, et cette lecture me soulage et me console.

Voilà donc le saint-père à Vienne, communiant le César, qui le persifle, et qui le renverra comme il est venu. Il n'aura eu d'autre satisfaction que de faire baiser sa mule aux capucins et aux belles daines, et de donner force bénédictions à la canaille. Je voudrais que Grégoire VII et l'empereur Henri IV pussent être témoins de ce spectacle, et du progrès que la raison a fait depuis sept cents ans. Le temps est un peu long, il est vrai, mais enfin la raison a cheminé comme l'aiguille d'une montre; sans avoir fait de grands pas, elle a toujours avancé, et la voilà en beau chemin. Gare la suite de ces événements pour la sainte Église catholique, apostolique et romaine. Je ne sais si le successeur de saint Pierre s'appelle dans son voyage l'abbé du Midi; mais il semble que dans ce beau voyage il a été chercher, comme on dit, midi à quatorze heures.

V. M. n'est pas exactement informée sur le compte de l'abbé Raynal. Il a été décrété, il est vrai, par nosseigneurs du parlement, plus ignorants que la Sorbonne, et plus intolérants que les capucins. Mais, devançant cet arrêt foudroyant, l'abbé Raynal s'est mis à couvert et hors de France; ainsi il n'est ni au Châtelet, ni à la Bastille, mais en sûreté à Bruxelles ou ailleurs; car on dit qu'il voyage en ce moment en Allemagne, qu'il a été même très-accueilli d'un vénérable prélat, l'électeur de Mayence. J'imagine qu'il n'oubliera pas, dans ce voyage, de voir le monarque philosophe qui vaut mieux à voir que tous les électeurs, et même tous les Césars, et je ne doute pas que V. M. ne le console des persécutions que le fanatisme lui a fait éprouver.

L'état de notre nouvelle planète ou comète est encore indécis, et sa maison est difficile à lui faire; on commence à croire pourtant qu'elle restera planète, deux fois plus éloignée du soleil que Saturne,<251> et faisant sa révolution en quatre-vingt-deux ans.251-a Le temps nous éclairera davantage; mais voilà, pour le présent, tout ce que je puis en apprendre à V. M.

Que dit-elle de la prise de Mahon, enlevé presque sans coup férir par un général médiocre et par les Espagnols? Il était écrit que cette place ne serait prise que par de pauvres généraux, Richelieu le premier, et Crillon le second; ce Crillon est le père de celui que V. M. vit il y a quelques années à Berlin avec le prince de Salm.251-b On dit qu'il va être chargé du siége de Gibraltar, qui pourra être de plus dure digestion. Mais enfin il faut espérer en la Providence, surtout en voyant les sottises multipliées des Anglais sur terre, sur mer, et dans le ministère. Puissent ces sottises bien répétées les forcer à la paix! car pour nous, nous ne demandons pas mieux que de la faire.

V. M. m'a rendu justice en me croyant très-innocent de l'ennui que lui a causé le mauvais livre de physique qu'on s'est avisé de lui envoyer comme de ma part. Elle doit avoir reçu un autre livre que j'ai eu l'honneur de lui envoyer, mais en l'avertissant bien que ce livre n'était pas fait pour être lu par elle, et que c'était seulement un hommage de l'université de Paris, pleine d'admiration pour le monarque philosophe, et de reconnaissance pour l'encouragement qu'il a bien voulu donner à un de ses élèves.

Je suis avec le plus profond et le plus tendre respect, etc.

<252>

256. A D'ALEMBERT.

Le 18 mai 1782.

Il m'arrive comme à vous d'admirer la morale des stoïciens, et de m'affliger de ce que leur sage252-a si respectable n'est qu'un être de raison. C'est bien à ce sujet qu'on peut appliquer ce beau vers de Voltaire :

Tes destins sont d'un homme, et tes vœux sont d'un dieu.252-b

Quelque amour que nous ayons pour le bien de l'humanité, aucun législateur, aucun philosophe ne changera la nature des choses. Notre espèce a dû être probablement telle que nous la connaissons, un bizarre assemblage de quelques bonnes et de quelques mauvaises qualités. L'éducation et l'étude peuvent étendre la sphère de nos connaissances, un bon gouvernement peut former des hypocrites qui arborent le masque de la vertu; mais jamais on ne parviendra à changer la trempe de notre âme. Je regarde l'homme comme une machine mécanique assujettie aux ressorts qui la dirigent; et ce qu'on appelle sagesse ou raison n'est que le fruit de l'expérience, qui influe sur la crainte ou sur l'espérance qui déterminent nos actions. Ceci, mon cher Anaxagoras, est un peu humiliant pour notre amour-propre; par malheur, cela n'est que trop vrai. Quoi qu'il en soit, j'estime les stoïciens, et je les remercie d'un cœur pénétré de reconnaissance de ce que leur secte a produit un Lélius, un Caton d'Utique, un Épictète, surtout un Marc-Aurèle. Aucune des autres sectes philosophiques ne peut se vanter de tels élèves, et je voudrais pour le bien de l'Europe que la race n'en fût pas éteinte. Il est fâcheux que tous ceux qui souffrent soient obligés de donner un démenti tout<253> net à Zénon; il n'en est aucun qui ne convienne que la douleur est un grand mal. Je voudrais bien que notre bonne mère nature vous dispensât du pénible emploi de produire des Pyrénées et des Alpes au fond de votre vessie. C'est un mal trop sérieux pour que j'en badine, principalement lorsque vous en souffrez, vous que le Parnasse et tous les gens qui pensent désireraient qu'il fût immortel. J'espère donc d'apprendre au moins que cette fâcheuse maladie n'empire pas, et que vos amis peuvent se flatter de vous conserver encore longues années.

Que vous dirai-je du saint-père? Il a perdu son infaillibilité depuis qu'il s'est avisé d'aller à Vienne comme témoin de sa dégradation. Voilà une affaire finie pour l'Autriche. Vos Français n'imiteront point la conduite de l'Empereur. Il règne dans votre patrie plus de superstition que dans aucun État de l'Europe. Vos prêtres ont usurpé une autorité qui balance celle du souverain, et votre roi n'ose entreprendre contre un corps aussi puissant, sans avoir pris les plus sages mesures pour faire réussir un dessein aussi hardi. Ainsi, tout bien considéré, les États de l'Empereur seront les seuls qui profiteront de ce schisme de l'Église; les autres souverains manqueront ou de cœur, ou de sagesse, ou de moyens pour l'imiter. Cependant ne vous flattez pas que nous en soyons arrivés au temps où la raison dominera sur les hommes. Rappelez-vous que naguère un prince d'Allemagne a fait dire des messes sur le ventre de son épouse, assuré qu'elle en deviendrait enceinte.253-a Sachez qu'une secte, en Saxe,253-b évoque les morts comme la pythonisse d'Endor;253-c apprenez que les francs-maçons forment dans leurs loges une secte religieuse (c'est beaucoup dire) plus absurde que les sectes connues. Telle est notre pauvre<254> espèce, et telle sera-t-elle jusqu'à la fin des siècles. Des folies, des fables, le merveilleux, l'emportent toujours sur la raison et sur la vérité. Fontenelle avait bien raison de dire que s'il avait une main pleine de vérités, il ne l'ouvrirait pas pour la répandre dans le public, parce que le peuple n'en est pas digne.254-a

Mais savez-vous ce qui Aient d'arriver aujourd'hui? Moi qui croyais l'abbé Raynal enfermé dans quelque prison de votre inquisition, je le vois arriver ici. Il viendra chez moi cette après-dînée, et je ne le quitterai point que je ne l'aie coulé à fond. Enfin, j'ai vu l'auteur du Stadhoudérat et du Commerce de l'Europe. Il est plein de connaissances, qu'il doit aux recherches curieuses qu'il a faites; j'ai cru m'entretenir avec la Providence. Tous les gouvernements sont pesés à sa balance, et l'on risque le bannissement à oser avancer modestement devant lui que le commerce d'une puissance est de quelques millions plus lucratif qu'il ne l'annonce. Reste à savoir si ces notions qu'il a recueillies ont toute l'authenticité qu'on désire dans de pareilles matières.254-b

Si vous me parlez de l'Europe, je vous entretiendrai de mon tonneau, que je roule comme le fit Diogène durant les troubles de la Grèce. Le Nord désire ardemment la paix; malgré les associations maritimes et le code de Catherine pour l'empire de Neptune,254-c il n'est pas moins molesté par les fortes assurances que les pirateries obligent de payer. Un grand génie qui habite le cinquième dans quelque rue du faubourg Saint-Germain, et qui de là gouverne despotiquement<255> l'Europe, vient de m'adresser un beau projet de pacification générale. L'esprit de l'abbé de Saint-Pierre est descendu sur lui avec une profonde politique, digne de Gargantua. La France pullule de grands hommes qui, dans leur obscurité, travaillent à son plus grand avantage. C'est dommage que d'aussi beaux génies n'aient pas au moins quelques royaumes à brûler, je veux dire à gouverner. Qu'il arrive de l'Europe ce qu'il pourra, je borne mes vœux à la conservation du sage Anaxagoras. Nous ferons une ligue pour notre départ de cette vallée de misère et pour voyager ensemble, afin de nous rendre zéro. Sur ce, etc.

257. DE D'ALEMBERT.

Paris, 21 juin 1782.



Sire,

Ce que Votre Majesté me fait l'honneur de m'écrire sur la philosophie exaltée et exagérée des stoïciens est sans comparaison plus à mon usage que cette philosophie gigantesque et imaginaire. Je ne conviendrai jamais avec ces messieurs, non plus que V. M., que la douleur ne soit point un mal; et ma triste vessie ne me dit que trop souvent, plusieurs fois par jour, qu'ils en ont menti. Je dirais volontiers, comme le roi Alphonse disait du monde,255-a que si Dieu m'eût appelé à son conseil quand il fabriqua la vessie humaine, je lui aurais donné de bons avis. Je ne suis pourtant pas plus mal de la mienne que je ne l'étais il y a deux mois; mais je crains toujours, et avec<256> raison, que mon état n'empire avec l'âge. D'un autre rôle, je me dis, pour me tranquilliser, ce vers de Racine :

Je ne veux point prévoir les malheurs de si loin,256-a

En voilà trop sur cet ennuyeux objet, dont je n'ai parlé que pour répondre à la bonté avec laquelle V. M. s'y intéresse. Vivez, Sire, portez-vous bien, n'ayez point de douleur, et qu'il arrive de moi ce qu'il plaira à la destinée et à la nature. Je serai content, ou du moins consolé.

Le saint-père me paraît avoir fait, comme on dit, bonne mine à mauvais jeu. Il a donné beaucoup de louanges à la piété de Sa Majesté Impériale; il lui a donné la communion le jeudi saint, à ce que disent les gazettes : grand bien leur fasse à tous deux! Reste à savoir ce que deviendront les moines supprimés. Quelques lettres d'Allemagne, et surtout de Flandre, paraissent donner des doutes sur l'entier accomplissement de son projet impérial et antimonastique. On prétend que, depuis son entrevue avec le pape, la destruction des couvents supprimés traîne en longueur. Ce serait tant pis pour lui; il vaudrait mieux n'avoir rien fait du tout que de faire à moitié ce qu'il a annoncé. Mais, Sire, ce qui m'intéresserait beaucoup davantage, ce serait que nous eussions en France le courage d'imiter cette réforme. Hélas! comme le dit très-bien V. M., nous n'en ferons rien, et, tout en méprisant les prêtres et les moines, nous leur ferons l'honneur de les craindre et de les épargner. Nous avons écrit là-dessus, et depuis longtemps, les plus belles choses du monde; mais nous écrivons, et nous ne faisons pas. Les autres font, et n'écrivent point. Nous sommes sur ce point comme pour la guerre et pour la musique; nous barbouillons des livres, et nous nous en tenons là. A propos de guerre, que pense V. M. de notre déconfiture aux Antilles?<257> Cette affaire du 12 avril257-a est, ce me semble, le chef-d'œuvre de l'ignorance et de la bravoure française. Dieu nous donne la paix dont nous avons si grand besoin, ainsi que nos ennemis, qui. de leur côté, n'ont guère moins fait de sottises que nous! Cette paix serait peutêtre bientôt faite, s'il ne plaisait pas au grand protecteur de l'inquisition de s'opiniâtrer à ce beau siége de Gibraltar, où la nation espagnole et son roi acquièrent depuis quatre ans une gloire si brillante.

V. M. me paraît avoir très-bien jugé l'abbé Raynal. Il est trop sûr de son fait dans tout ce qu'il avance, et soutiendrait presque à chaque souverain et à chaque État de l'Europe qu'il sait mieux que lui-même ses forces et ses revenus. Mais d'ailleurs son ouvrage est utile, et lui a valu chez les étrangers, et dans sa patrie même, une célébrité qui le dédommage de la persécution excitée contre lui par les fanatiques. On me mande qu'il est enchanté de V. M., et je n'ai pas de peine à le croire. Je sais par expérience qu'elle renvoie avec cette disposition tous ceux qui ont eu le bonheur de l'approcher.

Nous avons eu ici pendant un mois M. le comte et madame la comtesse du Nord.257-b Ils sont partis il y a deux jours pour Brest, et paraissent fort contents de leur séjour à Paris et de l'accueil que tous les états se sont empressés de leur faire. Ils ont, de leur côté, très-bien réussi par la politesse dont ils ont été pour tout le monde. M. le comte du Nord m'a fait l'honneur de venir chez moi, avant même que j'eusse pris la liberté de me présenter chez lui. Il m'a dit les choses les plus honnêtes sur le désir qu'on avait eu de me posséder à Pétersbourg,257-c ce sont les termes dont il s'est servi, et sur les re<258>grets qu'il avait eus en particulier de ne m'y point voir.258-a Je suis très-touché de ses regrets, mais je ne me repens point du tout, et peutêtre moins que jamais, de n'avoir pas accepté ce qu'on m'offrait, et je n'oublierai de ma vie la conversation, très-intéressante pour moi, que j'eus à ce sujet avec V. M., à Clèves, en 1763.

Recevez, Sire, avec votre bonté ordinaire l'hommage le plus sincère de la tendre vénération avec laquelle je serai toute ma vie, etc.

P. S. J'ignore si V. M. a reçu l'ouvrage que j'ai eu l'honneur de lui envoyer de la part du collége Louis le Grand et de l'université de Paris, non pour être lu, mais comme un hommage de leur profond respect et de leur vive reconnaissance.

258. A D'ALEMBERT.

Le 5 juillet 1782.

Je vous avoue que, après avoir bien étudié les opinions des stoïciens, il m'a paru qu'ils avaient trop exalté la nature humaine. Leur amour-propre leur persuada que chacun possédait en soi une parcelle de l'âme de la nature, et que cette parcelle pouvait atteindre aux perfections de la Divinité, à laquelle elle se rejoignait après la mort de celui qu'elle avait animé. Ce système est beau et sublime; il n'y manque que la vérité. Cependant il y a de la noblesse à s'élever au-dessus des événements fâcheux auxquels nous sommes assujettis, et un stoïcisme qui n'est pas outré est l'unique ressource des malheureux. Toutefois il ne faut pas nous bouffir d'une idée de perfection<259> à laquelle nous ne saurions atteindre, ni nous composer une généalogie imaginaire qui, loin de nous anoblir, nous dégrade, parce que, en considérant la turpitude et les crimes de notre espèce, il y aurait plus de vraisemblance à nous croire descendus d'êtres malfaisants (supposé qu'il en existe) que d'un être dont la nature même doit être la bonté. Mais dès que la goutte, la pierre ou le taureau de Phalaris s'en mêlent, les cris aigus qui échappent au souffrant attestent que la douleur est un mal très-réel. J'espère que votre vessie ne vous mettra plus dans le cas de donner un démenti aux stoïciens. Mon âme m'a appris, par l'expérience, qu'elle est la très-humble servante de mon corps. Aussi souvent qu'il souffre, elle est très-mal à son aise, tant ses facultés intellectuelles sont assujetties à la mécanique de notre organisation.

Quel saut des stoïciens au saint-père! Mais puisqu'il est fait, je poursuis. Ce pauvre prêtre a démenti son infaillibilité par son voyage de Vienne; il s'est exposé à recevoir un refus auquel il pouvait s'attendre. L'Empereur continue ses sécularisations sans interruption; il paraît que les couvents riches ont la préférence sur les mendiants; on ne touche pas à ces derniers, dont le bien public exigerait la réforme préférablement aux premiers. Je doute fort qu'en France on imite l'auguste César germanique, à moins que votre contrôleur général n'ait épuisé toutes les ressources de son industrie pour procurer des fonds au gouvernement. Chez nous, chacun reste comme il est, et je respecte le droit des possessions, sur lequel toute société est fondée.

On nous a annoncé ici la disgrâce de M. de Grasse; il a marqué beaucoup de valeur dans ce combat qui lui a si mal réussi. Il paraît que la marine anglaise a une grande supériorité dans la manœuvre sur celle des Français. C'est faute d'exercice et d'expérience de la part de vos compatriotes; ce sont des choses où ils pourront parvenir à se perfectionner, si on les encourage à l'application, et qu'on leur donne<260> plus d'emploi en temps de paix. Je vois avec plaisir que vous avez été content du grand-duc et de la visite qu'il vous a rendue. Ce prince possède de grandes et bonnes qualités; il est un peu grave, cela tient à son caractère; mais le fond en est excellent.

L'abbé Raynal est encore à Berlin; il y amasse des matériaux pour écrire l'histoire de la révocation de l'édit de Nantes. Cet ouvrage paraîtra trop tard; il fallait, en 1680, remontrer à Louis XIV le tort infini que ressentirait son royaume de l'expulsion d'un nombre prodigieux d'habitants qui transporteraient leur industrie dans toutes les parties de l'Europe. A présent les Fiançais le sentent, quand il est trop tard pour y remédier. Je crois vous avoir remercié dans mes lettres précédentes de l'ouvrage sur le collége de Louis le Grand que vous m'avez envoyé. Je vous annonce un ouvrage nouveau sur .... Jusqu'à quand aura-t-on la bêtise d'écrire des billevesées de cette espèce? Je m'en tiens aux lois générales et permanentes auxquelles tous les éléments obéissent; c'en est bien assez. Vivez, mon cher d'Alembert, pour l'honneur de la philosophie, et donnez-moi quelquefois de vos nouvelles.

Sur ce, etc.

259. DE D'ALEMBERT.

Paris, 9 août 1782.



Sire,

Je viens d'apprendre par les nouvelles publiques la mort de la reine douairière de Suède,260-a sœur de V. M. Votre attachement pour elle a dû vous rendre cette perte fort sensible, et je supplie V. M. d'être<261> persuadée de toute la part que je prends à sa juste douleur. Cette respectable princesse m'avait même anciennement honoré de ses bontés, en me faisant membre d'une académie qu'elle avait rassemblée dans son palais, et que les troubles de ce malheureux royaume ont empêchée de subsister. Ainsi, par reconnaissance pour sa mémoire, par mon attachement, Sire, pour votre auguste maison, et surtout par mon tendre et respectueux intérêt pour tout ce qui peut toucher V. M., je dois à la perte de la reine de Suède les justes regrets que je mets aux pieds de mon bienfaiteur.

Après m'être acquitté de ce devoir, ou plutôt après cet épanchement sincère de mon cœur, je dois, Sire, une réponse détaillée à l'excellente lettre philosophique dont V. M. m'a honoré sur les maux que j'endure. Que de vérité et de sagesse dans tout ce qu'elle dit sur cette philosophie des stoïciens, plus grande que nature, et si peu propre, avec ses grands mots et ses principes exagérés, à soulager ceux qui souffrent! Heureusement je commence à avoir moins besoin de cette étrange pharmacopée. Mes douleurs sont beaucoup moindres, et presque cessées entièrement, grâce à la maladie du Nord, qui, en me valant un gros rhume et un violent rhumatisme, a transporté sur ma poitrine et sur mes membres ce que je souffrais à la vessie. Dieu veuille que ce ne soit pas une simple trêve, et que, après la fin de mon rhume, l'ennemi ne vienne reprendre son premier camp, où je le trouvais si mal placé!

C'est entretenir trop longtemps V. M. de mes misères; j'aime bien mieux lui dire que sa bonne santé me console de la faiblesse de la mienne; que cette bonne santé, comme l'assurent tous ceux qui vous voient, Sire, vous promet et promet à l'Europe encore plusieurs années d'une vie qui ne sera jamais trop longue pour le bien de vos peuples, pour le repos de l'Allemagne, pour l'honneur et le soutien de la philosophie, et surtout pour moi, le dernier des philosophes, mais le premier et le plus zélé de vos admirateurs.

<262>Cette philosophie, Sire, a plus besoin que jamais de protecteurs et de modèles tels que vous. On la joue actuellement d'une manière aussi plate qu'indécente sur le Théâtre français;262-a et cette sottise, qui n'avilit que ses auteurs, a l'honneur d'avoir des protecteurs importants, qui soupçonnent au fond de leur âme le profond mépris que la philosophie a pour eux, quoiqu'elle ne s'en vante pas. Mais, à force d'esprit, ils s'en doutent, et essayent, pour s'en venger, des moyens aussi dignes d'eux par leur nature que par leur succès.

V. M. a bien raison sur le parti qu'a pris le César Joseph d'épargner les mendiants, ces vampires de l'État et du peuple. Il fallait détruire également et les fainéants opulents, et les fainéants qui mendient. Nous ignorons en France, où nous ne nous intéressons qu'aux spectacles de la foire, quels sont les progrès de la suppression impériale ordonnée contre l'engeance monastique. On a répandu que des évêques et des moines avaient formé contre l'Empereur une conspiration qui avait été découverte à temps. Je crois néanmoins que toute cette engeance est bien moins à craindre qu'elle ne paraît pour un prince qui a trois cent mille hommes et une volonté ferme; qu'on fait à l'Église bien de l'honneur de la craindre, et qu'elle ne peut jamais faire de mal qu'à ceux qui ont la faiblesse de la redouter. Je suis bien sûr que si V. M. la mettait à la raison pour quelque sottise qu'elle voudrait faire, elle pourrait se promener sans armes au milieu d'une procession, et sans avoir rien à redouter. La procession de la Ligue n'aurait pas eu beau jeu sous un autre monarque que Henri III, et sous un prince tel que Frédéric.

On nous a dit que l'abbé Raynal avait été sérieusement malade. Je souhaite qu'il vive assez pour finir son utile ouvrage sur la révocation de l'édit de Nantes. Hélas! Sire, V. M. a bien raison; cet ou<263>vrage viendra trop tard pour le bonheur de la France; mais peutêtre au moins servira-t-il d'instruction et d'exemple aux malheureux princes qui, dans la suite des siècles, voudraient hasarder de pareilles sottises. Peut-être nous éclairera-t-il sur l'absurdité actuelle de nos lois au sujet des protestants que l'amour de la patrie fait rester encore en France, avec la crainte de voir leurs malheureux enfants déclarés illégitimes et privés des droits de citoyen. Quelle honte pour notre siècle qu'il faille croire en France à la transsubstantiation (voilà un terrible mol à prononcer et à écrire) pour avoir le droit de recueillir l'héritage de ses pères!

Nos princes sont allés à Gibraltar. J'aimerais mieux, pour les Espagnols et pour nous, y voir V. M.; je serais plus sûr du succès de ce siége, qui aura duré, si même il réussit, presque aussi longtemps que celui de Troie, quoique les Espagnols ne soient pas Grecs. On assure que, le 28 de ce mois, neuf cent quatre-vingt-dix bouches à feu tâcheront d'écraser ce rocher. Dieu le veuille, et surtout Dieu accorde bientôt la paix à ceux qui en ont si grand besoin, et qui savent si peu faire la guerre!

Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération, etc.

260. A D'ALEMBERT.

Le 8 septembre 1782.

Je vous suis obligé de la part que vous prenez à la perte que ma famille vient de faire. A en juger par les événements, il semble que le mauvais tonneau de Jupiter est plus grand et plus plein que celui dont il répand ses faveurs sur les hommes. Dix mauvaises nouvelles<264> pour une bonne. Il y a des personnes qui renoncent volontairement à la vie, mais je n'en sache aucune morte de douleur. Si des malheurs nous accablent, qui ne regardent que notre personne, l'amour-propre fait gloire d'y opposer la fermeté; mais dès que nous faisons des pertes irréparables pour l'éternité, il ne reste rien dans le fond de la boîte de Pandore pour nous consoler, si ce n'est, pour un vieillard de mon âge, la ferme persuasion de rejoindre dans peu ceux qui nous ont devancés. Il faut l'avouer, l'homme est plus sensible que raisonnable.264-a Le cœur est atteint d'une blessure; le stoïcien vous dit : Tu ne dois pas sentir de douleur. Mais je la sens malgré moi; elle me consume, elle me déchire; un sentiment intérieur plus fort que moi m'arrache des plaintes et d'inutiles regrets. Je ne vous parlerai pas davantage sur un objet triste, et qui ne peut engendrer que des pensées sombres et mélancoliques. J'ai abandonné tout ce qui tient aux lettres dans votre patrie, à l'exception de l'abbé Delille, le seul digne, selon moi, du siècle de Louis XIV, et je ne me soucie ni de votre théâtre, ni de vos farces, ni de votre Ramponet,264-b ni de tous vos bateleurs comiques. Il ne reste pour la fin de ce siècle que la physique, dans laquelle il s'est fait des recherches curieuses. Si les absurdités théologo-métaphysiques avaient pu être anéanties, elles l'auraient été par les foudres philosophiques lancées contre elle. Cependant faites réflexion que ceux de notre espèce étant formés avec un penchant presque irrésistible pour le merveilleux et la superstition, les moines et les voyants n'ont pas eu grand'peine à leur remplir l'esprit de ce fatras dégoûtant d'absurdités par lesquelles ils les gouvernent. Le peuple, qui partout fait le grand nombre, se laissera toujours con<265>duire par des fourbes, des fripons, faiseurs et commentateurs de fables puériles, et le nombre des sages sera toujours réduit à peu d'individus; le grand nombre d'imbéciles doit donc probablement prévaloir sur le petit nombre de ceux qui pensent, et qui savent faire usage de leur raison.

Si l'Empereur détruit des couvents, je rebâtis des églises catholiques qui étaient brûlées, je laisse à chacun la liberté de penser à sa guise,265-a et je crois que Fontenelle a dit très-sagement que s'il avait la main pleine de vérités, il ne l'ouvrirait pas, parce que le peuple n'en vaut pas la peine.265-b Cela n'est malheureusement que trop vrai. Un âne ploie sous le poids quand on l'a surchargé; mais un superstitieux porte tous les fardeaux dont son prêtre l'accable, sans s'apercevoir de la manière indigne dont il se trouve avili.

A l'égard des guerres présentes, je pense comme vous, et j'applaudirai aux efforts prodigieux des puissances belligérantes, si tous ces immenses préparatifs nous ramènent promptement la paix. J'ai fait une absence de trois semaines, et je n'ai point entendu parler pendant ce temps-là de l'abbé Raynal. On m'a dit qu'il a été chez mon frère;265-c je n'en sais pas davantage. Je souhaite que la coqueluche ou le mal du Nord vous guérisse de toutes vos infirmités, et que ni la vessie ni les poumons ne vous causent de ces fâcheuses distractions qui rendent la vie onéreuse et insupportable. Sur ce, etc.

Je crains que ma lettre ne vous égaye pas. Un peu de patience et le temps feront ce que la raison a inutilement entrepris.

<266>

261. DE D'ALEMBERT.

Paris, 11 octobre 1782.



Sire,

Votre Majesté a bien raison de dire que le mauvais tonneau de Jupiter, celui qui verse les maux sur les hommes, est plus grand et plus plein que celui qui verse les biens. Ma triste vessie ne me le fait que trop sentir, car j'en ai bien souffert depuis un mois, au point de craindre une inflammation. Je me suis mis entre les mains du plus habile médecin de ce pays-ci, et dans ce moment la nature ou lui me soulage; Dieu sait jusqu'où cela durera. Mais c'est trop entretenir V. M. de ce que je souffre; j'aime bien mieux lui dire ou plutôt lui répéter tout ce que je sens pour elle depuis près de quarante années que j'ai commencé à éprouver ses bontés. Les lettres dont elle veut bien m'honorer en sont un nouveau témoignage, qui m'est d'autant plus précieux, que, dans l'état où je suis, je ne puis plus espérer d'aller moi-même lui en porter l'hommage. Au moins, Sire, ces lettres me consolent des maux que je sens, et me dédommagent en partie du bien dont je suis privé, d'entendre de la bouche même de V. M. ce qu'elle a la bonté de m'écrire. J'ose dire que votre siècle, qui vous appelle depuis si longtemps le roi philosophe, et avec tant de justice, ne sait pas autant que moi à quel point vous l'êtes. Il n'a pas, comme moi, l'avantage de lire dans vos lettres la morale si vraie, si saine, si utile, dont elles sont remplies, cette morale à la portée de l'homme, et non pas gigantesque et exagérée comme celle des stoïciens et d'Épictète, cette morale qui vous a rendu plus grand encore dans les revers que dans les succès, cette morale, enfin, dont vous êtes à la fois pour moi la leçon et l'exemple.

J'ai prié, Sire, M. le marquis d'Esterno, qui vient de partir pour résider en qualité de ministre de France auprès de V. M., de mettre<267> à ses pieds, s'il en trouvait l'occasion, tous les sentiments dont je suis pénétré pour elle, et ma douleur de ne pouvoir aller moi-même les lui exprimer. M. le marquis d'Esterno est un homme sage, honnête, vertueux et instruit; j'ai lieu de croire que V. M. en sera contente. Puisse-t-il continuer à entretenir la bonne intelligence qui a été si longtemps entre la France et V. M., qu'une femme et un prestolet267-a avaient détruite, et qui paraît être revenue, ou à peu près, dans son état naturel! Hélas! Sire, vous jouissez de la paix et de toute votre gloire, et notre pauvre France n'a en ce moment ni l'une ni l'autre. Que pense V. M. de la belle équipée que nous venons de faire devant Gibraltar, de ces batteries flottantes qui menaçaient de tout abîmer, et qui se flattaient que les boulets rouges ne les brûleraient pas? Jamais, peut-être, il n'y a eu un plus triste exemple de la jactance et de la légèreté française; et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que cette équipée recule peut-être la paix, si nécessaire et à nous, et à nos ennemis. On ne désespère pourtant pas qu'elle ne se fasse cet hiver, attendu l'impuissance où sont les deux nations de continuer à s'égorger, parce qu'on ne s'égorge qu'à prix d'argent, et que ce nerf de la guerre manque à tous ceux qui la font aujourd'hui.

On dit que l'abbé Raynal s'établit dans les États de V. M.; il a besoin, pour écrire son histoire de la révocation de l'édit de Nantes, de l'écrire dans un pays où il soit à l'abri des fanatiques. Mais par malheur, comme l'observait très-bien V. M. dans une de ses dernières lettres, ce livre ne fera que montrer à la France toute la grandeur du mal qu'elle s'est fait à elle-même par cette révocation; il est trop tard pour le réparer. Nous ne pensons pas même à en empêcher les suites en permettant au moins le mariage aux protestants. Nous serons les derniers à faire ce que nous avons écrit, et ce que les autres nations exécutent. Dieu veuille enfin nous éclairer!

<268>En attendant, nos grands seigneurs font ici des banqueroutes scandaleuses et incroyables. M. le prince de Rohan Guémené, grand chambellan du Roi, et mari de la gouvernante des enfants de Fiance, en fait une de vingt millions au moins. Il met à l'aumône des milliers de citoyens qui ont placé sur lui leur fortune. L'indignation et le cri public contre cette abominable action sont extrêmes, et le coupable n'est point puni. Toute la France crie qu'il le serait dans les États de V. M., et il le serait même chez nous, si notre roi n'écoutait que les principes de justice et de vertu qui sont au fond de son âme, et ne cédait pas aux prières des Rohan, qui sacrifient le public à leur vanité.

Tout cela, Sire, ne sera pour moi qu'un mal léger, tant que j'aurai le bonheur de conserver V. M. Je la supplie de prendre de nouvelles précautions à l'approche de l'hiver, pour prévenir les attaques de goutte dont elle est ordinairement tourmentée dans cette saison, et pour se conserver à ses peuples, à l'Europe, à l'humanité, à la philosophie, aux lettres, et à moi, qui ai si grand besoin qu'elle vive.

Je suis avec la plus tendre vénération, etc

262. A D'ALEMBERT.

Le 30 octobre 1782.

Il faut, mon cher d'Alembert, que nous rendions en détail à la nature ce que nous avons reçu d'elle en détail; et quoique les maux de la vessie, quoique ceux de la goutte soient fort douloureux, il vaut encore mieux les souffrir que de sentir défaillir sa mémoire, et par<269> conséquent ses pensées. Les Muses étaient filles de la Mémoire, pour nous apprendre que sans la mémoire toutes les facultés de l'esprit sont perdues. Pour moi, je suis journellement aux prises avec ma mémoire, et je m'efforce à la rappeler, malgré elle, aux moments qu'elle s'élance pour m'échapper. Tout nous fait apercevoir de la fragilité de notre nature, du peu que nous sommes, et de l'infini où nous allons nous abîmer. Et dans une telle situation, nous avons l'effronterie de nous targuer, de nous associer presque à la Divinité, de parler de grandeurs, de dignités, de majesté, et de cent autres folies qui font soulever le cœur à ceux qui étudient la nature de l'homme, sa vanité et son néant!

Mais je laisse ces réflexions trop mornes et trop lugubres, pour nous parler d'objets moins sombres, et premièrement de M. d'Esterno, qui vient d'arriver, et qui m'a paru un fort galant homme, autant que j'en ai pu juger par un premier entretien. Nos dames ont été très-fâchées que son épouse ne l'ait point accompagné; elles espéraient qu'une dame française serait pour les Tudesques une législatrice des grâces, et un modèle accompli sur lequel elles pourraient se mouler, pour répandre le vernis du bon ton sur ce qu'elles ont encore conservé d'agreste, et qui date du temps des Obotrites. Je ne sais si c'est sentiment d'équité ou faute de discernement, mais personne dans ces contrées n'attribue aux Français le malheur que les batteries flottantes des Espagnols ont essuyé à Gibraltar.269-a On croit que Sa Majesté Catholique a résolu absolument de prendre la lune avec les dents, et que des sujets fidèles ont inutilement épuisé leurs efforts pour la satisfaire. Toutefois, si Gibraltar n'est pas ravitaillé par les Anglais, la faim fera réussir ce que les batteries flottantes n'ont pu opérer.

Vous enviez la paix dont nous jouissons, sans penser qu'alternativement le sort des États est de se trouver tantôt acteurs, tantôt<270> spectateurs sur le grand théâtre des événements. A peine descendions-nous des tréteaux, que vous y montâtes; et si la paix se fait à l'occident, la grande Catherine fera parler d'elle aux lieux où nous voyons le soleil sortir des bras d'Amphitrite. Cette phrase, toute poétique qu'elle paraît, n'est pas déplacée quand il s'agit de projets qui exaltent l'imagination, et qui font naître les plus vastes combinaisons. C'est ainsi que l'amplification et l'hyperbole sont comme des tubes qui agrandissent nos misères aux yeux de notre imagination. Ne me demandez pas si l'abbé Raynal en fera usage. Je sais qu'il assemble des matériaux, et qu'il trouve parmi les réfugiés tous les renseignements qui lui sont nécessaires pour étaler les effets qu'a produits la révocation de l'édit de Nantes. Il montrera le résultat de cette fausse opération de Louis XIV; il parlera des pertes que cause l'esprit persécuteur à la France; mais la Sorbonne lui répondra avec Bossuet : « Agiles instruments d'un prompt écrivain et d'une main diligente, hâtez-vous de mettre Louis avec les Constantin et les Théodose. Apprenez par Sozomène que, depuis que Dieu suscita des princes chrétiens, et qu'ils eurent défendu les conventicules, la loi ne permettait pas aux hérétiques d'en assembler en public, de sorte que la plus grande partie se réunissait à l'Église, et les opiniâtres mouraient sans postérité, parce qu'ils ne pouvaient plus communiquer entre eux, ni enseigner leurs dogmes. Ce que souffre un pays par la dépopulation est un mal pour les mondains; mais les cœurs divinement éclairés ne prennent pour des maux réels que ceux qui les détournent, eux et leurs compatriotes, de la voie du salut. »270-a C'est à l'abbé Raynal<271> à répondre à cette belle tirade, qui peut contenter un pénitent imbécile, et non convaincre un philosophe.

Notre Académie vient de faire l'acquisition d'un nouveau membre; il sort des tribulations que quelques phrases raisonnables et modestes lui avaient attirées à Turin; son nom est l'abbé Denina.271-a Il a été professeur à l'université de Turin; il vous sera peut-être connu par l'Histoire des révolutions de Grèce et des révolutions d'Italie. Il vient pour dire tout haut en Allemagne ce qu'il pensait tout bas en Italie. Vous me parlez de banqueroutes, comme si l'on n'en faisait qu'à Paris; au moins nous avons eu la nôtre, au commencement de cette année, assez forte; elle était de six millions de vos livres. Les proportions sont gardées; six millions pour nous sont autant que vingt millions pour la France. Gare que le prince de Guémené ne soit le précurseur d'un plus grand que lui. L'Angleterre, l'Espagne et la France se sont épuisées dans la guerre présente; il faudra bien à la fin en venir là. Tout le monde fait banqueroute : le bon chrétien aux convoitises de la chair, le malade aux voluptés, le philosophe à l'erreur, celui qui a la bourse vide à son créancier; et la mort, qu'est-elle, qu'une banqueroute qu'on fait à la vie? Près de faire ce dernier pas, je perds de vue les charmes du monde, et je n'en vois plus que les illusions. Que la goutte me vienne assaillir, ou toute autre maladie, je sais que c'est le voiturier qui me doit conduire là-bas d'où personne n'est revenu, et j'attends le moment de mon départ sans crainte de l'avenir et avec une entière résignation. Pour vous, je vous dispute le pas, et comme avant vous je suis venu au monde, je prétends en sortir avant vous, vous assurant que, tant que je serai en vie, je ferai des vœux pour votre contentement. Sur ce, etc.

<272>

263. DE D'ALEMBERT.

Paris, 13 décembre 1782.



Sire,

J'ai prié M. le baron de Goltz de faire à Votre Majesté mes très-humbles excuses si je n'avais pas l'honneur de répondre plus tôt à la charmante lettre que j'ai reçue d'elle, en date du 30 octobre dernier. Ces excuses, Sire, ne sont, malheureusement pour moi, que trop légitimes. J'ai cruellement souffert de ma maudite vessie durant une assez grande partie du mois de novembre; je ne ferai point à V. M. l'ennuyeux détail de mes douleurs; il me suffira de lui dire qu'elles sont fort diminuées, et que je profite du premier moment où elles me permettent d'écrire, pour renouveler à V. M. l'hommage de ma respectueuse reconnaissance et de tous les autres sentiments que je lui dois à tant de titres, et que je lui ai voués depuis si longtemps. Les réflexions de V. M. sur toutes les misères auxquelles la nature humaine est sujette, et sur le contraste de ces misères avec notre pitoyable et ridicule vanité, sont bien dignes d'un roi philosophe qui plane d'en haut sur toutes les sottises de notre espèce, et mériteraient d'être signées Marc-Aurèle Frédéric. Je plains pourtant V. M., si elle commence, comme elle le prétend, à perdre la mémoire; il y a longtemps que j'ai commencé à la perdre aussi; mais la mémoire est plus indispensable à un prince qu'à un pauvre individu obscur et isolé. Puisse la nature, Sire, vous la conserver et pour vous, et pour tant d'êtres à qui vous êtes nécessaire, et puisse-t-elle en même temps vous épargner ces douleurs de goutte que je voudrais pouvoir vous épargner moi-même, fût-ce aux dépens de ma vessie!

Je suis ravi que V. M. ait jugé M. le marquis d'Esterno tel que j'avais eu l'honneur de le lui annoncer. J'ai tout lieu de croire qu'elle se confirmera dans ce jugement, à mesure qu'elle le connaîtra<273> davantage, et qu'elle le trouvera comme il est, sage, instruit, honnête et modeste.

J'ignore à qui est la faute du marnais succès de nos batteries flottantes; j'ignore aussi par quelle fatalité cinquante vaisseaux, tant français qu'espagnols, en ont laissé passer et repasser, sans coup férir, trente-quatre anglais deux ou trois fois à leur barbe; mais je sais que ce maudit siége de Gibraltar, si ridiculement entrepris, et plus ridiculement prolongé, a été la principale cause de nos malheurs ou de nos sottises, a prolongé la guerre de deux ou trois ans, et retardé d autant la paix avantageuse que nous aurions pu faire. Enfin, grâce à Dieu, et selon même toute apparence, on nous fait espérer cette paix; on la dit même arrêtée et conclue. Que le destin en soit loué, pourvu que la grande Catherine et le César Joseph ne suscitent pas une nom elle guerre par l'invasion de la Turquie! Puisse surtout, Sire, cet aveugle destin ne vous pas engager dans cette guerre nouvelle, inutile à votre gloire, et funeste à votre santé et à votre repos! Nous avons lu avec édification dans les nouvelles publiques la déclaration de V. M. au clergé catholique de Silésie,273-a le Te Deum que l'Église romaine a fait chanter pour remercier Dieu d'avoir trouvé en vous un protecteur,273-b et l'émigration d'une volée de religieuses autrichiennes qui sont venues vous demander asile.273-b Assurément, quand V. M. a recommandé la tolérance aux souverains, on peut bien dire qu'elle leur a prêché d'exemple, surtout et plus que jamais dans cette conjoncture. Mais l'Église romaine n'en sera pas moins persécutrice et intolérante quand elle pourra l'être. Voilà nos prêtres qui<274> viennent de présenter une requête au Roi contre les souscripteurs de la nouvelle édition qu'on prépare de Voltaire; cette requête est bien adressée, car le Roi est un des souscripteurs. On ne sait si l'on doit rire ou être indigné de cette plate sottise.

L'ouvrage de l'abbé de Raynal, fût-il aussi bon qu'il peut l'être, sur la révocation de l'édit de Nantes viendra trop tard pour la France. Elle ne recouvrerait pas, quand elle le voudrait, tout ce qu'elle a perdu par cette absurde et funeste révocation; je crains bien même que cet ouvrage ne lui épargne pas de nouvelles sottises en ce genre, si l'occasion se présente d'en faire quelques-unes; car corrige-t-on les hommes, et surtout les nations, avec des livres?

Je crois bien, Sire, qu'on fait chez vous des banqueroutes comme ailleurs; mais on n'en fait pas d'aussi monstrueuses, d'aussi atroces, d'aussi impudentes, d'aussi scandaleuses que celle du prince qu'on n'appelle plus ici Rohan-Guémené, mais .. - .... Je le répète, Sire, toute la France crie qu'il aurait été puni chez vous exemplairement; il ne l'est ici que par la perte de ses places, qu'il était impossible de lui laisser. Mille familles peut-être sont à l'aumône par cette banqueroute, qu'on fait monter à près de quarante millions, tant en France qu'en pays étranger; elles crient en vain; le crédit du .. et des siens est plus fort que leurs cris.

Nous allons, Sire, entrer dans une nouvelle année, qui est la quarante-troisième de votre glorieux règne, et la trente-septième des bontés dont V. M. m'honore. Puissent vos sujets, Sire, conserver encore quarante années un pareil monarque, et puissent vos bontés me consoler encore, non pas quarante ans, mais jusqu'à la fin de ma vie! Puissiez-vous jouir encore longtemps de la gloire que vous avez acquise, et du repos que vous avez si bien acheté!

Je suis avec la plus tendre vénération, etc.

P. S. Un homme de lettres estimable, M. de Villars, me prie de<275> présenter à V. M. cette lettre et le prospectus d'un journal qu'il se propose d'imprimer, Sire, dans vos États, à Neufchâtel; il demande la protection de V. M., et tâchera de s'en rendre digne.

264. A D'ALEMBERT.

Le 30 décembre 1782.

Vous me faites un grand plaisir de m'apprendre vous-même la nouvelle de votre convalescence. C'est le plus fâcheux don que la nature ait pu faire aux hommes que de former une carrière dans leurs intestins. De tous les maux que nous sommes condamnés à souffrir, ceux de la pierre sont les plus violents, et exigent le plus de compassion, surtout quand des gens de mérite comme Anaxagoras en sont affligés. Pour moi, je m'attends dans peu à quelque cadeau de la part de madame la goutte, qui n'est pas non plus une aimable commère. O mon cher d'Alembert! autrefois nos lettres ne parlaient ni d'infirmités, ni des progrès de la caducité; à présent, chaque jour nous arrache quelque chose de notre existence. Cela me fait souvenir de ce mot célèbre d'une Spartiate à laquelle on apprit que son fils avait été tué à la bataille de Leuctres : « Je ne l'avais pas mis au monde pour être immortel. »275-a

<276>Si vos amiraux et les Espagnols font la guerre, c'est en veillant à la conservation de leur monde, et ils font fort bien, parce que la paix va se conclure. L'idée des batteries flottantes était assurément très-hétérodoxe, et ne pouvait réussir. Les hommes les plus déterminés peuvent entreprendre des choses difficiles; mais les impossibles, ils les abandonnent aux fous. On menace sans doute; l'Orient d'une nouvelle guerre. On veut placer le derrière du marmot Constantin276-a sur le sopha de Mustapha, et l'on dit que le César Joseph veut partager les dépouilles; les houris du sérail seront bien pour lui.276-b Voilà au moins ce qu'annoncent les bulletins de Vienne.

L'abbé Raynal écrit sur la révocation de l'édit de Nantes, et quand l'ouvrage sera imprimé, il l'enverra à Louis XIV par le premier courrier qui partira pour les champs Élysées. Pour moi, je me suis prescrit la règle d'imiter toutes bonnes actions anciennes et modernes, et de n'imiter jamais les mauvaises. Je laisse chacun adorer Dieu comme il le juge à propos, et je crois que chacun a le droit de prendre le chemin qu'il préfère pour aller dans le pays inconnu du paradis ou de l'enfer; je me contente de la liberté de suivre de même l'impulsion de la raison et de ma façon de penser, et pourvu que, par de justes entraves, on empêche les moines de troubler la société, il faut les tolérer, parce que le peuple les veut.

Ce M. de Villars, qui n'est pas le maréchal de Villars, peut faire imprimer ce qu'il lui plaît à Neufchâtel, pourvu qu'il ménage les puissants, et ne choque point les grands de la terre, gens chatouilleux sur les prérogatives de leur infaillibilité et sur leurs dignités. Vous savez que les prêtres les appellent les images de Dieu sur la terre;276-c ces fous<277> le croient de bonne foi, et les folliculaires sont dans la nécessité de les respecter, en ménageant leur délicatesse infinie avec la plus scrupuleuse attention. Si l'image de Dieu de Versailles défend la publication des œuvres de Voltaire, les libraires suisses, hollandais et allemands gagneront à l'impression ce que des libraires français auraient pu profiter, et vos prêtres, quoi qu'ils fassent, ne ressusciteront pas à la fin du dix-huitième siècle la bienheureuse stupidité des siècles dix et onzième. Les gens qui pensent et qui combinent des idées sont très-désabusés de fables. La Sorbonne défend les brèches faites au corps de la place de la stupidité, et elle se contente que la masse imbécile du peuple la suppose invulnérable. Je vous souhaite la bonne année; surtout n'ayez plus de colique néphrétique, et suspendez votre voyage jusqu'à mon départ. Sur ce, etc.

265. DE D'ALEMBERT.

Paris, 16 février 1783.



Sire,

Ma santé n'est, depuis plus de trois mois, qu'une alternative continuelle de souffrances plus ou moins longues, mais toujours très-vives, et de quelques jours de repos. Je profite, Sire, avec ardeur d'un de<278> ces derniers moments pour mettre aux pieds de V. M. les sentiments que je lui dois à tant de titres, et surtout pour lui témoigner ma vive reconnaissance des lettres si consolantes qu'elle a la bonté de m'écrire. C'est le meilleur baume que je puisse mettre sur mes douleurs, et le seul adoucissement à ma triste existence. La douleur, d'une part, et, de l'autre, l'affaissement et l'abattement qui la suit, ne me permettent plus de prendre intérêt à rien qu'au bonheur de V. M., à sa conservation, et aux bonnes nouvelles que M. le baron de Goltz me donne de sa santé. Puissé-je enfin, quoique je ne m'en flatte guère, faire la paix avec ma vessie, comme nous venons de la faire avec l'Angleterre, qui en avait, je crois, autant de besoin que nous pour le moins! Nous voilà donc en paix, jusqu'à ce que quelque sottise politique, de quelque part qu'elle vienne, ramène la discorde. Les Espagnols doivent être bien heureux de recouvrer Mahon et les deux Florides, après la manière ridicule et plate dont ils se sont comportés. Leur ineptie en tout genre ne les empêche pas de donner la loi partout, jusque sur notre Théâtre français, où l'ambassadeur d'Espagne empêche dans ce moment de jouer une tragédie qui a pour sujet la mort de Don Carlos. Vous n'auriez pas cru, Sire, qu'il dût un jour être défendu de peindre, sur le théâtre de France, le plus cruel et le plus abominable ennemi des Français, l'exécrable Philippe II; mais cette persécution qu'éprouvent les lettres est la suite de l'horrible inquisition à laquelle on les a soumises. Par bonheur ou par malheur pour moi, ma vessie, qui est aujourd'hui mon premier intérêt, m'empêche d'être indigné ni même affligé de toutes ces vexations, qui ne vont pas jusqu'à moi, quoique j'aie dans mes portefeuilles bien des rapsodies à donner, quand il plaira à Dieu de me faire pisser sans douleur.

On nous menace toujours de troubles du côté de la Turquie. Puissent ces troubles, Sire, ne pas venir jusqu'à nous! Puissent-ils aussi, ce qui est malheureusement plus difficile encore, ne pas vous<279> intéresser assez pour troubler la paix dont vous jouissez avec tant de gloire!

Nous attendons avec impatience la nouvelle édition de Voltaire, qui paraîtra, à ce qu'on assure, dans le courant de cette année, s'il plaît à nos Argus fanatiques de la laisser entier en France. Leur ineptie, comme le dit très-bien V. M., fera gagner aux Allemands et aux Hollandais l'argent que la France perdra de gaîté de cœur. C'est son affaire, et bien peu la mienne.

V. M. a bien raison sur la plate astuce des prêtres, qui, en criant et en faisant semblant de croire que les princes sont sur la terre les images de la Divinité, veulent persuader aux souverains imbéciles que l'Église est la sauvegarde de leur trône et de leur couronne. Hélas! ils ne crient aux oreilles des rois que la royauté vient de Dieu qu'afin de se soumettre plus habilement et plus facilement les rois mêmes; leur petit syllogisme ou sophisme sera bientôt fait. Vous tenez, diront-ils aux rois, votre puissance de Dieu; il pourra donc vous l'ôter quand il lui plaira; or c'est nous, ministres du Dieu vivant, qui annonçons sur la terre ses volontés. C'est donc de nous que votre pouvoir dépend. Tel a été le raisonnement des Grégoire VII et des Innocent IX; et tel sera toujours l'argument de la cohorte sacerdotale, quand les rois et les sots peuples voudront bien l'écouter. J'ai été aussi affligé qu'indigné de l'incroyable démence et sottise de l'auteur du Système de la nature, qui, bien loin de montrer les prêtres pour ce qu'ils sont, les véritables, les seuls, les plus redoutables ennemis des princes, les représente au contraire comme les appuis et les alliés de la royauté. Jamais peut-être la philosophie n'a dit une absurdité plus bête, ni une fausseté plus notoire, quoiqu'elle ait été en bien d'autres occasions menteuse et absurde. Si je l'avais osé, j'aurais réfuté par écrit, avec toute la force dont je suis capable, cette bêtise si préjudiciable aux rois et aux philosophes. Mais les prêtres auraient trouvé moyen de faire supprimer mes réflexions, tant ils ont en<280> France de crédit, malgré tout le mal qu'ils y font et toutes les impertinences qu'ils y débitent.

Je lis actuellement une traduction d'Euripide, faite par un membre de l'Académie de Berlin;280-a cet ouvrage me paraît estimable; on m'a dit que V. M. en pensait de même, et je me félicite d'être de son avis.

Je suis avec la plus tendre vénération, etc.

266. DU MÊME.

Paris, 5 avril 1783.



Sire,

Cette lettre sera présentée à Votre Majesté par un jeune homme de qualité, honnête et estimable, fils du gouverneur de M. le duc d'Angoulême. Il voyage pour s'instruire, et désire par ce motif, comme il est bien naturel, de voir et d'entendre un moment en V. M. le grand roi, le héros, et le sage. C'est à ce titre que je supplie V. M. de vouloir bien lui accorder un instant d'audience; il en sera pénétré, ainsi que moi, de la reconnaissance la plus vive.

J'aurai l'honneur de répondre, quand je souffrirai moins qu'en ce moment, à la lettre du 23 mars que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

<281>

267. DU MÊME.

Paris, 28 avril 1783.



Sire,

Je suis presque honteux d'entretenir sans cesse Votre Majesté de mon malheureux état, et il y a longtemps que j'aurais gardé le silence sur ce triste objet, si l'intérêt que votre bonté veut bien y prendre ne me faisait un devoir de l'en instruire. Je veux au moins abréger ce détail, en me bornant à dire à V. M. que cet état est toujours à peu près le même : douleurs périodiques et vives, relâchement ensuite, quoique toujours avec souffrance, très-peu de sommeil en tout temps, abattement et faiblesse presque continuelle. Les lettres seules dont V. M. veut bien m'honorer me procurent quelque consolation; et j'ai reçu avec la plus tendre reconnaissance le nouvel adoucissement qu'elle a bien voulu apporter à mes maux en chargeant M. le chevalier de Gaussens, secrétaire d'ambassade de France, de venir, à son arrivée à Paris, savoir de mes nouvelles, et en instruire V. M. Il s'est acquitté, Sire, avec zèle et avec empressement de cette commission si flatteuse et si douce pour moi; il a même eu la bonté de venir plusieurs fois, et j'ai eu, de mon côté, le plaisir si cher à mon cœur de lui parler beaucoup plus de V. M. que de moi. J'ai vu avec la plus douce et la plus tendre satisfaction tous les sentiments de respect, d'admiration et de reconnaissance dont M. le chevalier de Gaussens est pénétré pour V. M.; j'ai appris avec moins d'étonnement que de plaisir tout ce qu'elle fait pour le bien de ses peuples, et j'en ai vu encore l'intéressant détail dans un mémoire lu dernièrement par M. de Hertzberg à l'Académie de Berlin.281-a J'ai lu ce détail à toute la<282> société d'amis qui se rassemble auprès de ma souffrante personne, et je les ai renvoyés pénétrés de vénération pour un prince si précieux à ses sujets, et si digne de servir en tout de modèle aux autres monarques.

La philosophie si consolante et si douce dont V. M. veut bien remplir les lettres dont elle m'honore est encore. Sire, un soulagement pour moi. Mais cette philosophie n'a guère d'armes et de ressource contre les maux physiques que la patience, qui ne les guérit pas.

Voilà donc la paix faite; Dieu veuille qu'elle dure longtemps, car, outre que la guerre est un grand mal, ni nous ni nos ennemis ne savons la faire. On nous menace toujours qu'elle va bientôt renaître dans le Nord et en Turquie. L'Europe n'a pas besoin de ce nouveau fléau, et je désire bien vivement qu'il épargne V. M., à qui il ne faut plus que du repos et la jouissance paisible de toute sa gloire.

On travaille toujours très-ardemment à la nouvelle édition de Voltaire qui se fait à Kehl; elle sera magnifique, et de plusieurs volumes plus riche que les précédentes. Elle paraîtra, dit-on, dans une année au plus tard, et peut-être plus tôt. Je sais aussi qu'il paraît une Histoire de la Bastille, de Linguet,282-a qui ne sait que mentir impudemment, et qui par conséquent pourrait bien encore ne pas dire vrai, même lorsqu'il a si beau jeu pour ne dire que ce qui est. Je connais l'ouvrage sur les lettres de cachet;282-b il serait meilleur, si l'auteur, qui n'est pas Linguet, y avait moins prodigué les lieux communs et les déclamations.

Le César Joseph continue, ce me semble, à traiter rigoureusement la cohorte sacerdotale. Il est bien sûr que cet exemple ne sera<283> pas suivi en France, où les prêtres, quoique haïs et méprisés par le gouvernement, conservent cependant un grand crédit, parce qu'on a la simplicité de les craindre, comme s'ils pouvaient avoir d'autre force que celle que le gouvernement leur-donne. V. M. a bien raison; l'erreur et la sottise sont faites pour l'espèce humaine, et il faut se résoudre à l'y laisser croupir, puisqu'elle veut, et quelle fait tant de mal à ceux qui voudraient l'en tirer.

Je crois avoir déjà eu l'honneur de dire à V. M. que j'ai lu avec le même plaisir qu'elle la traduction d'Euripide, de M. Prévost, qui est un homme de beaucoup de mérite, et plein de connaissances en plusieurs genres. Je ne connais point la traduction de l'Histoire Auguste, de M. Moulines,283-a et j'écris à Berlin pour me la procurer, car cette histoire est très-intéressante.

Comme il est aujourd'hui aussi décidé qu'il le peut être en médecine que mon mal n'est point la pierre, je ne puis ni ne dois faire usage des remèdes qui se prétendent propres à cette maladie. La mienne est très-difficile à définir, et plus encore à guérir. Il y faudrait des remèdes contraires, car il y a à la fois relâchement et spasme. Les docteurs y perdent leur latin, et moi l'espérance.

Je suis, malgré tous mes maux, avec la vénération la plus tendre, etc.

<284>

268. A D'ALEMBERT.

Le 18 mai 1783.

M. de Séran m'a remis votre lettre dans un temps où j'étais trop occupé pour m'entretenir longtemps avec vous. J'ai appris avec peine ce qu'il m'a rapporté à l'égard de votre santé. Il prétend que vous avez des hémorragies dans un endroit où il ne devrait pas couler du sang. Cela me confirme dans le jugement que j'avais porté de votre mal, et que je vous ai communiqué par ma dernière lettre. Les hémorroïdes sont une maladie très-commune dans ce pays-ci; et cet accident dont on dit que vous souffrez, il y a plusieurs personnes ici qui en sont atteintes; cependant on parvient à les guérir. Si cela peut vous faire plaisir, je vous enverrai des recettes, non de moi, mais de ce que nous avons de mieux en fait de médecins.

Sur ce, etc.

269. DE D'ALEMBERT.

Paris, 7 juillet 1783.



Sire,

Je supplie très-humblement Votre Majesté de me permettre d'emprunter en ce moment une main étrangère pour répondre à la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire il y a six semaines. J'ai été depuis ce temps assez languissant, et peu en état d'écrire surtout de ma main; la situation de corps nécessaire pour cela est peu favorable à mon indisposition, et mon médecin m'a conseillé, pour adoucir mes<285> maux, d'être quelque temps sans écrire moi-même. Je n'ai pas besoin, Sire, d'assurer V. M. avec; combien de regret et de répugnance j'use aujourd'hui d'un pareil remède; mais je ne puis différer plus longtemps de témoigner à V. M. ma vive et profonde reconnaissance pour toutes les bontés dont elle ne cesse de me combler. Je crois qu'elle voit mieux la cause de ma maladie que; bien des médecins ne l'ont vue; et j'accepterais avec le plus grand empressement les remèdes qu'elle veut bien m'offrir, si je n'en faisais actuellement de nouveaux, dont j'espère plus de succès que des précédents.

La famille de M. de Séran est pénétrée de reconnaissance des bontés que vous avez eues pour ce jeune militaire, et me charge d'assurer V. M. qu'elle n'en perdra jamais le souvenir.

On craint beaucoup ici le renouvellement de la guerre, à cause de l'invasion de la Crimée par les Russes. Puisse V. M. n'être point forcée d'y prendre part, et passer le reste de ses jours, si précieux à l'Europe, dans le repos glorieux qu'elle a si bien acheté et si bien mérité!

Je suis et serai jusqu'à la fin de ma triste vie, avec la plus tendre reconnaissance et le respect le plus profond, etc.

270. DU MÊME.

Au Louvre, 13 juillet 1783.



Sire,

M. le baron d'Escherny, conseiller d'État de Votre Majesté à Neufchâtel, autrefois connu de mylord Marischal, et auteur d'un ouvrage<286> estimable, intitulé Les lacunes de la philosophie, qu'il a eu l'honneur d'envoyer il y a quelque temps à V. M., sans se faire connaître à elle, désire avoir celui de vous présenter cette lettre et de mettre en même temps à vos pieds son respectueux hommage. Il s'est chargé d'instruire en détail V. M. de mon triste état, qui est toujours à peu près le même. Puisse la destinée accorder à V. M. le bonheur et la santé qu'elle me refuse!

Je suis avec la plus profonde et la plus tendre vénération, etc.

271. A D'ALEMBERT.

Le 22 juillet 1783.

Il est très-fâcheux de se trouver assujetti à la férule des médecins, et de se rendre l'esclave de leurs idées fantasques. Pour éviter ce joug, il faut se donner la connaissance de leur art; qui sait les contrôler ne devient pas le jouet de leur ignorance. Vous savez que de tout temps j'ai été le très-humble admirateur de la nation française; néanmoins, quelque prévenu que je sois en sa faveur, j'ose soupçonner votre avorton d'Hippocrate de se déterminer avec légèreté ou avec ignorance pour les remèdes qu'il vous prescrit. Il s'est mépris dans son jugement; il a confondu des maladies entièrement différentes par leurs symptômes. La gravelle diffère autant des hémorroïdes que les autruches des pigeons. J'admire l'indulgence avec laquelle vous continuez à confier votre santé et votre vie aux mains de ce charlatan. Veuille le ciel que vous n'en deveniez pas la victime!

Dans nos climats septentrionaux, les hémorroïdes sont très-com<287>munes, et nos médecins ont à fond étudié cette maladie. Si vous étiez tombé entre les mains d'un docteur plus habile, vous eussiez été guéri en moins de trois mois; non que ce mal puisse être entièrement déraciné, mais on aurait dirigé le cours du sang dont la nature veut se dégager par le canal usité où les veines hémorroïdales aboutissent. Nos médecins, qui commencent à devenir circonspects depuis qu'on s'est moqué d'eux à différentes reprises, ne vous proposeraient aucun remède, à moins qu'ils n'eussent un détail exact de vos maux et de leurs symptômes; s'ils agissaient autrement, ils mettraient leur réputation au hasard, de sorte qu'il leur faut le status morbi du patient, pour opiner de quelles drogues ils l'empoisonneront.

Ceci vous touche de bien plus près que les nouveaux troubles qui s'élèvent en Orient, et dont Dieu sait quelle sera l'issue. Depuis l'abdication de Charles-Quint, nous avons vu la reine Christine l'imiter; Victor-Amédée a suivi cet illustre exemple, Schah Guéraï veut partager cette même gloire avec eux. Vous conviendrez par conséquent qu'il est des souverains détrompés des grandeurs de ce monde, philosophes sans le savoir.287-a Si jamais il me vient en tête d'imiter Denys de Syracuse, je me sens trop ignorant pour me faire comme lui maître d'école; je me bornerai à devenir souffleur dans quelque troupe de comédiens; il en sera ce qu'il plaira au ciel, je n'en ferai pas moins de vœux pour votre conservation. Sur ce, etc.

<288>

272. AU MÊME.

Le 30 septembre 1783.

Le baron d'Escherny, que je ne connais point, et qui a été bourgmestre de Neufchâtel à quarante écus par an, avec caractère de ministre d'État de la principauté, m'a fait remettre votre lettre. Je suis fort fâché qu'il vous ait laissé malade et souffrant. Peut-être la nature veut-elle, sur la fin de nos jours, nous dégoûter de la vie, pour nous faire sortir de ce monde avec moins de regret. Je suis toutefois touché d'apprendre vos souffrances, et je voudrais que vous vous fussiez servi des remèdes de nos esculapes germains, accoutumés à traiter la maladie dont vous souffrez, dont presque tout le monde est atteint chez nous.

Si par lacunes de la philosophie on entend toutes les matières que l'esprit humain n'a pu approfondir, et sur lesquelles l'esprit systématique s'est exercé, on fournira sur ce sujet un livre volumineux au double de l'Encyclopédie. Il me semble que l'homme est plutôt fait pour agir que pour connaître;288-a les principes des choses se dérobent à nos plus persévérantes recherches. Nous passons la moitié de notre vie à nous détromper des erreurs de nos aïeux; mais nous laissons en même temps la vérité au fond de son puits, dont la postérité ne la tirera pas, quelques efforts qu'elle fasse. Jouissons donc sagement des petits avantages qui nous sont échus, et souvenons-nous qu'apprendre à connaître est souvent apprendre à douter.288-b Mais je ne m'aperçois pas que ma lettre s'adresse à un des plus grands philosophes de notre siècle, qui a scruté tous les secrets de la nature, et qu'un ignorant de mon acabit devrait s'énoncer vis-à-vis de lui avec plus de retenue. Vous voyez, mon cher d'Alembert, combien le<289> caractère de souverain rend ceux qui le portent impertinents et avantageux. Philippe de Macédoine aurait été plus sage; il n'aurait point endoctriné Socrate, s'il avait été son contemporain; il se serait instruit dans la conversation de ce philosophe. J'en veux faire autant; je me borne à vous entendre, à vous lire, et je me renfermerai dans la modestie qui convient à mon ignorance. Je me contente de faire mille vœux pour votre conservation.

Sur ce, etc.

<290><291>

PREMIER APPENDICE. I. LETTRES ÉCRITES PAR LE MARQUIS D'ARGENS, AU NOM DE FRÉDÉRIC, A D'ALEMBERT, AVEC LES RÉPONSES DE CELUI-CI.291-a

1. LE MARQUIS D'ARGENS A D'ALEMBERT.

Potsdam, 2 septembre 1752.

Le Roi recherchant, monsieur, avec empressement les personnes qui ont des talents supérieurs, il était naturel qu'il désirât de vous avoir à son service; il m'a fait l'honneur de me confier qu'il serait charmé de vous donner la place de président de l'Académie, qui va bientôt vaquer par la mort de M. de Maupertuis, qui est dans un état déplorable. Je me suis chargé avec le plus grand plaisir de vous instruire des intentions de Sa Majesté, parce que personne n'est plus admirateur de votre mérite que je le suis.

Si l'offre que je vous fais peut vous plaire, voici, monsieur, sur quoi vous pouvez compter : douze mille livres de pension; un logement au château de Potsdam; la table de la cour, et encore plus souvent celle du Roi; ajoutez à cela l'agrément de disposer des pensions de l'Académie en faveur de ceux que vous en jugerez les plus dignes.

<292>Quoique le Roi n'eût d'abord confié qu'à moi ce que je vous écris, j'ai cru que, de son aveu, je devais en faire part à M. l'abbé de Prades, par le zèle que je lui ai connu pour ce qui vous regarde; il vous instruira amplement de ce que je n'ai l'honneur de vous écrire que très-succinctement.

Au reste, monsieur, je vous connais trop philosophe pour craindre que, si vous n'acceptiez pas l'offre que je vous fais, vous voulussiez la divulguer pour flatter une vanité qui n'est que pour les âmes vulgaires, et non pour celles qui sont de la nature de celles des Newton, des Locke, des d'Alembert. Consultez-vous donc, monsieur, et surtout n'écoutez pas quelques contes qui n'ont aucune réalité. Quand il en sera temps, je me charge de vous montrer évidemment que ce pays est le seul qui soit fait pour les gens qui, comme vous, savent penser.

Je suis, etc.

2. D ALEMBERT AU MARQUIS D'ARGENS.

Paris, 16 septembre 1752.

On ne peut être, monsieur, plus sensible que je le suis aux bontés dont le Roi m'honore. Je n'en avais pas besoin pour lui être tendrement et inviolablement attaché; le respect et l'admiration que ses actions m'ont inspirés ne suffisent pas à mon cœur; c'est un sentiment que je partage avec toute l'Europe; un monarque tel que lui est digne d'en inspirer de plus doux, et j'ose dire que je le dispute sur ce point à tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Jugez donc, monsieur, du désir que j'aurais de jouir de ses bienfaits, si les circonstances où je me trouve pouvaient me le permettre; mais elles ne me laissent que le regret de ne pouvoir en profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter ma reconnaissance. Permettez-moi, monsieur, d'entrer là-dessus dans quelques détails avec vous, et de vous ouvrir mon cœur comme à un ami digne de ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec vous; tout semble m'y inviter : la lettre pleine de bonté que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; la générosité de vos procédés envers M. l'abbé de Prades, auquel je m'intéresse très-vivement, et qui se loue dans toutes ses lettres de vous plus que de personne; enfin, la réputation dont vous jouissez à si juste titre par vos lumières, par vos connaissances, par la noblesse de vos sentiments et par une probité d'autant plus précieuse, qu'elle est plus rare.

<293>La situation où je suis serait peut-être, monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres de renoncer à son pays. Ma fortune est au-dessous du médiocre; mille sept cents livres de rente font tout mon revenu. Entièrement indépendant et maître de mes volontés, je n'ai point de famille qui s'y oppose; oublié du gouvernement, comme tant de gens le sont de la Providence, persécuté même autant qu'on peut l'être quand on évite de donner trop d'avantage sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses qui pleuvent ici sur les gens de lettres avec plus de profusion que de lumières. Une pension très-modique, qui vraisemblablement me viendra fort tard, et qui à peine un jour me suffira, si j'ai le bonheur ou le malheur de parvenir à la vieillesse, est la seule chose que je puisse raisonnablement espérer. Encore cette ressource n'est-elle pas trop certaine, si la cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal disposée pour moi que celle de Prusse l'est favorablement Malgré tout cela, monsieur, la tranquillité dont je jouis est si parfaite et si douce, que je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre risque. Supérieur à la mauvaise fortune, les épreuves de toute espèce que j'ai essuyées dans ce genre m'ont endurci à l'indigence et au malheur, et ne m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent. A force de privations, je me suis accoutumé sans effort à me contenter du plus étroit nécessaire, et je serais même en état de partager mon peu de fortune avec d'honnêtes gens plus pauvres que moi. J'ai commencé, comme les autres hommes, par désirer les places et les richesses; j'ai fini par y renoncer absolument, et de jour en jour je m'en trouve mieux. La vie retirée et assez obscure que je mène est parfaitement conforme à mon caractère, à mon amour extrême pour l'indépendance, et peut-être même à un peu d'éloignement que les événements de ma vie m'ont inspiré pour les hommes. La retraite et le régime que me prescrivent mon état et mon goût m'ont procuré la santé la plus parfaite et la plus égale, c'est-à-dire, le premier bien d'un philosophe. Enfin, j'ai le bonheur de jouir d'un petit nombre d'amis dont le commerce et la confiance font la consolation et le charme de ma vie. Jugez maintenant vous-même, monsieur, s'il m'est possible de renoncer à ces avantages, et de changer un bonheur sûr pour une situation toujours incertaine, quelque brillante qu'elle puisse être. Je ne doute nullement des bontés du Roi et de tout ce qu'il peut faire pour me rendre agréable mon nouvel état; mais, malheureusement pour moi, toutes les circonstances essentielles à mon bonheur ne sont pas en son pouvoir. L'exemple de M. de Maupertuis m'effraye avec juste raison; j'aurais d'autant plus lieu de craindre la rigueur du climat de Berlin et de Potsdam, que la nature m'a donné un corps très-faible, et qui a besoin de tous les ménagements possibles. Si ma santé venait à s'altérer, ce qui ne serait que trop à craindre, que deviendrais-je alors? Incapable de me<294> rendre utile au Roi, je me verrais forcé à aller finir mes jours loin de lui, et à reprendre dans ma patrie, ou ailleurs, mon ancien état, qui aurait perdu ses premiers charmes; peut-être même n'aurais-je plus la consolation de retrouver en France les amis que j'y aurais laissés, et à qui je percerais le cœur par mon départ. Je vous avoue, monsieur, que cette dernière raison seule peut tout sur moi; le Roi est trop philosophe et trop grand pour ne pas en sentir le prix; il connaît l'amitié, il la ressent, et il la mérite : qu'il soit lui-même mon juge.

A ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute, je pourrais en ajouter d'autres. Je ne dois rien, il est vrai, au gouvernement de France, dont je crains tout sans en rien espérer; mais je dois quelque chose à ma nation, qui m'a toujours bien traité, qui me récompense autant qu'il est en elle par son estime, et que je ne pourrais abandonner sans une espèce d'ingratitude. Je suis d'ailleurs, comme vous le savez, chargé, conjointement avec M. Diderot, d'un grand ouvrage pour lequel nous avons pris avec le public les engagements les plus solennels, et pour lequel ma présence est indispensable; il est absolument nécessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos yeux, que nous nous voyions souvent, et que nous travaillions de concert. Vous connaissez trop, monsieur, les détails d'une si grande entreprise, pour que j'insiste davantage là-dessus. Enfin, et je vous prie d'être persuadé que je ne cherche point à me parer ici d'une fausse modestie, je doute que je fusse aussi propre à cette place que S. M. veut bien le croire. Livré dès mon enfance à des études continuelles, je n'ai que dans la théorie la connaissance des hommes, qui est si nécessaire dans la pratique, quand on a affaire à eux. La tranquillité et, si je l'ose dire, l'oisiveté du cabinet m'ont rendu absolument incapable des détails auxquels le chef d'un corps doit se livrer. D'ailleurs, dans les différents objets dont l'Académie s'occupe, il en est qui me sont entièrement inconnus, comme la chimie, l'histoire naturelle, et plusieurs autres, sur lesquels par conséquent je ne pourrais être aussi utile que je le désirerais. Enfin, une place aussi brillante que celle dont le Roi veut m'honorer oblige à une sorte de représentation tout à fait éloignée du train de vie que j'ai pris jusqu'ici; elle engage à un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont les entraves d'un homme libre. Je ne parle point de ceux qu'on rend au Roi; le mot de devoir n'est pas fait pour lui; les plaisirs qu'on goûte dans sa société sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on met à les remplir. Enfin, monsieur, je ne suis absolument propre, par mon caractère, qu'à l'étude, à la retraite et à la société la plus bornée et la plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, grands ou petits, nécessairement attachés aux places où l'on a des hommes et surtout des gens de lettres dans sa dépendance. Sans doute le plaisir de faire des heureux et de récompenser le mérite serait très-sensible pour moi; mais il est<295> fort incertain que je fisse des heureux, et il est infaillible que je ferais des mécontents et des ingrats. Ainsi, sans perdre les ennemis que je puis avoir en France, où je ne suis cependant sur le chemin de personne, j'irais à trois cents lieues en chercher de nouveaux. J'en trouverais, dès mon arrivée, dans ceux qui auraient pu aspirer à celte place, dans leurs partisans et dans leurs créatures; et toutes mes précautions n'empêcheraient pas que bien des gens ne se plaignissent, et ne cherchassent à me rendre la vie désagréable. Selon ma manière de penser, ce serait pour moi un poison lent que la fortune et la considération attachées à ma place ne pourraient déraciner.

Je n'ai pas besoin d'ajouter, monsieur, que rien ne pourrait me résoudre à accepter, du vivant de M. de Maupertuis, sa survivance, et à venir, pour ainsi dire, à Berlin recueillir sa succession. Il était mon ami; je ne puis croire, comme on me l'a mandé, qu'il ait cherché, malgré ma recommandation, à nuire à M. l'abbé de Prades; mais quand j'aurais ce reproche à lui faire, l'état déplorable où il est suffirait pour m'engager à une plus grande délicatesse dans les procédés. Cependant cet état, quelque fâcheux qu'il soit, peut durer longtemps, et peut demander qu'on lui donne dès à présent un coadjuteur; en ce cas, ce serait un nouveau motif pour moi de ne me pas déplacer. Voilà, monsieur, les raisons qui me retiennent dans ma patrie; je serais au désespoir que S. M. les désapprouvât; je me flatte, au contraire, que ma philosophie et ma franchise, bien loin de me nuire auprès de lui, m'affermiront dans son estime. Plein de confiance en sa bonté, sa sagesse et sa vertu, bien plus chères à mes yeux que sa couronne, je me jette à ses pieds, et je le supplie d'être persuadé qu'un des plus grands regrets que j'aurai de ma vie sera de ne pouvoir profiter des bienfaits d'un prince aussi digne de l'être, aussi fait pour commander aux hommes et pour les éclairer. Je m'attendris en vous écrivant; je vous prie d'assurer le Roi que je conserverai toute ma vie pour sa personne l'attachement le plus désintéressé, le plus fidèle et le plus respectueux, et que je serai toujours son sujet au moins dans le cœur, puisque c'est la seule façon dont je puisse l'être. Si la persécution et le malheur m'obligent un jour à quitter ma patrie et mes amis, ce sera dans ses Etats que j'irai chercher un asile; je ne lui demanderai que la satisfaction d'aller mourir auprès de lui libre et pauvre.

Au reste, je ne dois point vous dissimuler, monsieur, que longtemps avant le dessein que le Roi vous a confié, le bruit s'est répandu, sans fondement comme tant d'autres, que S. M. songeait à moi pour la place de président J'ai répondu à ceux qui m'en ont parlé que je n'avais entendu parler de rien, et qu'on me faisait beaucoup plus d'honneur que je ne méritais. Je continuerai, si l'on m'en parle encore, à répondre de même, parce que, dans ces circonstances, les ré<296>ponses les plus simples sont les meilleures. Ainsi, monsieur, vous pouvez assurer S. M. que son secret sera inviolable; je le respecte autant que sa personne, et mes amis ignoreront toujours le sacrifice que je leur fais. J'ai l'honneur d'être, etc.

3. LE MARQUIS D'ARGENS A D'ALEMBERT.

Potsdam, 20 octobre 1752.

J'ai montré, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, au Roi; elle a accru la bonne opinion que S. M. avait de votre caractère, et elle a augmenté par conséquent l'envie qu'elle a de vous avoir à son service. Le Roi m'a chargé, monsieur, de vous écrire de nouveau de sa part, et de répondre aux difficultés que vous croyez insurmontables, et qui, à vous dire vrai, ne me paraissent pas aussi grandes que vous le pensez.

La santé de M. de Maupertuis, malgré ce qu'on peut en avoir écrit à Paris, est toujours plus mauvaise. Il veut aller en France; mais il n'ose partir, car il sent bien qu'il n'aura pas la force d'achever son voyage. Supposons que par un hasard inespéré il vint à se rétablir, vous serez auprès du Roi avec douze mille livres de pension; vous aurez un logement dans le château de Potsdam, et vous serez désigné à la présidence de l'Académie. Il n'y a rien dans tout cela à quoi M. de Maupertuis puisse trouver à redire, et c'est, en vérité, porter votre délicatesse trop loin. D'ailleurs, le Roi m'a assuré que M. de Maupertuis serait charmé de son choix.

Quant aux ennemis que vous craignez que votre poste ne vous fasse dans ce pays, soyez persuadé que vous n'y aurez que des admirateurs parmi les honnêtes gens; les autres seront trop heureux de dissimuler, et de rechercher votre amitié. Les bontés dont le Roi vous honorera seront trop marquées pour que vous ayez rien à redouter des cabales, qui d'ailleurs ne font pas ici fortune.

Si vous passiez à Londres ou à Vienne, vous pourriez craindre qu'on ne vous accusât d'avoir manqué à votre patrie; mais vous venez chez le premier et le plus intime allié de notre nation, chez un roi qui l'aime, et qui a déjà attiré auprès de lui plusieurs de vos amis et de vos compatriotes.

Vous aimez la tranquillité; vous la trouverez ici. Vous n'êtes obligé à aucune<297> représentation; vous verrez le Roi comme un philosophe de qui vous serez chéri et estimé.

Le climat de ce pays n'est pas plus froid que celui de la Bretagne; j'ose vous assurer qu'il est plus beau que celui de Paris, parce qu'il est beaucoup plus serein.

Quant à l'Encyclopédie, vous pourriez travailler ici aux articles que vous faites, et laisser la direction de l'ouvrage à M. Diderot; et si, lorsqu'il sera fini, il voulait venir à Berlin, je ne doute pas que le Roi ne fût charmé de faire l'acquisition d'un homme de son mérite. Tous les gens qui pensent seraient portés à lui rendre service.

Si je suis assez malheureux, monsieur, pour que mes raisons ne vous persuadent pas. j'aurai du moins l'avantage de vous avoir montré que personne ne vous est plus attaché que moi, et que, plein d'admiration pour vos lumières et pour votre caractère, je n'ai rien oublié pour procurer à Berlin un homme qui en eût illustré l'Académie.

Comme tout le monde commence à savoir que le Roi a souhaité de vous avoir, je crois que le mystère devient aujourd'hui inutile.

Je suis, etc.

4. D'ALEMBERT AU MARQUIS D'ARGENS.

Paris, 20 novembre 1752.

Ni j'ai tardé, monsieur, à répondre à votre seconde lettre, ce n'est point par une négligence que les bontés extrêmes de S. M. rendraient inexcusable; c'est parce que ces bontés mêmes semblaient exiger de moi de nouveau que je ne prisse pas trop promptement mon dernier parti, dans une circonstance qui sera peut-être à tous égards une des plus critiques de ma vie. J'ai donc fait, monsieur, de nouvelles réflexions; mais, soit raison, soit fatalité, elles n'ont pu vaincre la résolution où je suis de ne point renoncer à ma patrie, que ma patrie ne renonce à moi. Je pourrais insister sur quelques-unes des objections auxquelles vous avez bien voulu répondre; mais il en est une, la plus puissante de toutes pour moi, et à laquelle vous ne répondez pas : c'est mon attachement pour mes amis, et j'ajoute, pour cette obscurité et cette retraite si précieuses aux sages. J'apprends, d'ailleurs, que M. de Maupertuis est mieux, et je commence à croire que l'Académie et la<298> Prusse pourront enfin le conserver. La délicatesse dont je vous ai parlé à son égard est aussi une chose sur laquelle je ne pourrais me vaincre, quand même des motifs encore plus forts ne s'y joindraient pas. Ainsi, monsieur, je supplie S. M. de ne plus penser à moi pour remplir une place que je crois au-dessus de mes forces corporelles, spirituelles et morales. Mais vous ne pourrez lui peindre que faiblement mon respect, mon attachement et ma vive reconnaissance. Si le malheur m'exilait de France, je serais trop heureux d'aller à Berlin pour lui seul, sans aucun motif d'intérêt, pour le voir, l'entendre, l'admirer, et dire ensuite à la Prusse : Viderunt oculi mei salulare tuum; mes yeux ont vu votre Sauveur.298-a Si j'avais l'honneur d'être connu de vous, monsieur, vous sentiriez combien cette manière de penser est sincère. Je sais vivre de peu et me passer de tout, excepté d'amis; mais je sais encore mieux que les princes comme lui ne se trouvent nulle part, et seraient capables de rendre l'amitié un sentiment incommode, si elle pouvait l'être. Au reste, monsieur, quoiqu'on sache à Berlin la proposition que le Roi m'a fait faire, on l'ignore encore à Paris, et certainement on ne la saura jamais par moi. Mais permettez-moi de me féliciter au moins de ce qu'elle m'a procuré l'occasion d'être connu d'une personne que j'estime autant que vous, monsieur, et de lier avec vous un commerce que je désire ardemment de cultiver.

Je suis, etc.

5. LE MARQUIS D'ARGENS A D'ALEMBERT.

Potsdam, 20 novembre 1753.

J'ai montré au Roi, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet de M. Toussaint;298-b elle a produit l'effet qu'il était naturel qu'elle produisit. S. M. m'a dit, après l'avoir lue, qu'elle ferait venir, au commencement du printemps, M. Toussaint à Berlin; j'écris en conséquence à M. de Beausobre; mais quoique je regarde cette affaire comme terminée entièrement, je crois qu'il est à propos de ne la divulguer qu'au moment du départ de M. Toussaint. Vous connaissez les intrigues des cours; il est toujours sage de les éviter, même dans les choses dont la réussite paraît le plus assurée.

<299>Le Roi me charge d'une autre commission dans laquelle il me serait bien glorieux de pouvoir réussir : c'est de vous engager à venir passer quelques mois à Berlin, puisque vous ne voulez pas y fixer votre demeure; vous pourriez faire ce voyage au commencement de la belle saison. Quoique S. M. connaisse parfaitement votre désintéressement, elle sait qu'il convient à un grand roi de répandre ses bienfaits sur des savants illustres; ainsi elle aura soin de pourvoir aux frais de votre voyage, dès que vous m'aurez instruit de votre intention, et je vous prie de me la faire savoir.

Qu'est devenu Voltaire? On dit qu'il est retiré dans une maison de campagne en Alsace,299-a où il va écrire l'histoire d'Allemagne; elle sera nécessairement dans le goût du Siècle de Louis XII, car il aura encore moins de secours pour cet ouvrage qu'il n'en a eu pour l'autre. Il compilera et abrégera ce qu'ont dit les historiens; il dira du mal de ces mêmes historiens qu'il aura pillés, et étranglera les matières; il hasardera quelques anecdotes dont il ne sera instruit qu'à demi; il mêlera à cela quelques traits d'épigramme, et il appellera cet ouvrage l'Histoire d'Allemagne. Pourquoi faut-il que l'auteur de la Henriade soit celui du Temple du Goût, que celui d'Alzire ou de Zaïre soit celui des Eléments de Newton, et celui de tant de charmantes petites pièces, celui de la sèche et décharnée Histoire du Siècle de Louis XIV? Quel homme que Voltaire, s'il n'eût voulu être que poëte! Il a fait plusieurs tentatives pour retourner ici; mais le Roi n'a pas voulu entendre parler de lui; il avait employé, pour faire sa paix, la margrave de Baireuth et la duchesse de Saxe-Gotha. Maupertuis a écrit ici que sa santé était entièrement rétablie; je souhaite que sa tranquillité le soit aussi. Mais du caractère dont il est, j'ai peine à le croire; je crains bien qu'il ne soit éternellement la victime de son amour-propre. Avec un peu plus de douceur, il eût eu à Berlin, parmi les gens de lettres, le rang de dictateur; il n'a eu que celui de tribun; il a cabale, et a été la dupe de ses cabales.

Si vous ne venez pas à Berlin ce printemps, je crains bien de n'avoir jamais le plaisir de vous voir; ma santé s'affaiblit tous les jours de plus en plus, et je me dispose à aller faire bientôt mes révérences au Père éternel; mais tandis que je resterai dans ce monde, je serai le plus zélé de vos admirateurs.

<300>

6. D'ALEMBERT AU MARQUIS D'ARGENS.

Paris, 22 décembre 1753.300-a

Je suis, monsieur, pénétré au delà de toute expression des marques de bonté dont S. M. me comble sans cesse; mon tendre et respectueux attachement, et ma reconnaissance, qui ne finira qu'avec ma vie, ne peuvent m'acquitter envers elle que bien faiblement; aussi ne doit-elle point douter du désir extrême que j'aurais d'aller lui témoigner des sentiments si vrais et si justes, supérieurs encore à mon admiration pour elle; heureux si, par ces sentiments et par ma conduite, je pouvais contribuer à effacer, à affaiblir du moins les idées désavantageuses qu'elle a conçues, avec justice, de quelques hommes de lettres de ma nation. Mais quand je n'aurais pas, monsieur, d'aussi puissantes raisons pour souhaiter avec empressement de faire ma cour à S. M., et d'aller mettre à ses pieds mes profonds respects, le désir seul de voir un monarque tel que lui serait pour moi un motif plus que suffisant. Je ne prétends pas faire valoir ce désir auprès de S. M.; il m'est commun avec tout ce qu'il y a en Europe de gens qui pensent; le commerce et l'entretien d'un prince aussi célèbre et aussi rare sont assurément le plus digne objet des voyages d'un philosophe. Je ne désire de vivre, monsieur, que dans l'espérance de jouir un jour de cet avantage; je ne désirerais d'être riche que pour en jouir souvent; et je n'ai d'autres regrets que de ne pouvoir accepter sur-le-champ les offres généreuses et pleines de bonté que S. M. veut bien me faire. Mais je me trouve arrêté par des liens qui m'obligent de différer un voyage aussi agréable et aussi flatteur. Ces liens, monsieur, sont les engagements que j'ai pris pour l'Encyclopédie, et qu'il ne m'est possible ni de rompre, ni de suspendre; l'ouvrage paraît attirer de plus en plus l'attention du public et même de l'Europe, et mérite par là tous nos soins. Les circonstances où nous nous sommes trouvés, et le désir de perfectionner ce dictionnaire le plus qu'il nous est possible, nous ont forcés de retarder la publication de chaque volume; mais nous devons au moins à nos engagements, à l'empressement et à la confiance de la nation, et aux avances considérables des libraires, de ne rien faire qui puisse ajouter de nouveaux obstacles à l'Encyclopédie. Dans cette position, monsieur, je vois avec beaucoup de peine que mon voyage et mon séjour à Berlin seraient nécessairement préjudiciables à cette grande entreprise. Les détails immenses de l'exécution demandent indispensablement la présence des deux éditeurs, et me per<301>mettent à peine de m'éloigner de Paris à de très-petites distances et pour quelques jours; s'il était possible, et si j'étais assez heureux pour que des événements que je ne puis prévoir me laissassent libre quelques mois, je profiterais avec ardeur de ce moment de loisir pour aller en faire hommage au Roi. Mais tout ce que je puis faire dans ma situation présente, c'est d'accélérer, autant qu'il sera en moi, l'édition de l'Encyclopédie, et surtout de ne prendre aucun nouvel engagement qui m'empêche de pouvoir allier un jour, et peut-être bientôt, mon plaisir et mon devoir. Le Roi seul est capable de me tirer de la retraite où je m'enfonce de plus en plus, et où je me trouve de jour en jour plus tranquille et plus heureux. Le bonheur que j'ai eu de me faire connaître de lui par mes ouvrages est la seule chose qui m'empêche de regretter l'obscurité; je ne veux plus sortir de ma solitude que pour lui, et pour dire ensuite en y rentrant : C'est maintenant, Seigneur, que vous laissez aller votre serviteur en paix.301-a Voilà, monsieur, dans la plus grande sincérité, quelles sont mes dispositions; puis-je me flatter que S. M. voudra bien en être touchée, et me conserver les bontés dont elle m'honore? Mon plus grand désir serait de pouvoir en profiter, et surtout de m'en rendre digne. Je crains qu'elle n'ait conçu de mes talents une opinion trop favorable; mais elle ne saurait être trop persuadée de mon attachement inviolable pour sa personne. Je m'exposerais volontiers au risque de la détromper sur mon esprit, pour l'assurer des sentiments de mon cœur, et pour mériter, du moins à cet égard, une estime aussi précieuse que la sienne, dont je suis infiniment plus jaloux que de ses bienfaits.

J'ai l'honneur d'être, etc.

P. S. J'aurai l'honneur de vous répondre incessamment sur les autres articles de votre lettre; celui dont il s'agit m'a paru mériter une réponse particulière.301-b

<302>

II. LETTRE DE MAUPERTUIS A L'ABBÉ DE PRADES. MAUPERTUIS A L'ABBÉ DE PRADES.302-a

Paris, 25 mai 1753.

J'ai vu hier et avant-hier d'Alembert; et comme le Roi me l'a ordonné, et que je crois que ce serait la meilleure acquisition que S. M. pût faire, je n'ai rien oublié de tout ce que j'ai cru de plus propre à lui donner l'envie de venir à Berlin; mais c'est une terrible chose que d'avoir à tenter un philosophe de cette trempe, qui fait des honneurs et des richesses le cas qu'ils méritent. Je ne perds pourtant point absolument l'espérance; et comme il est bien plus sensible aux vertus et aux qualités personnelles qu'il peut trouver dans notre monarque qu'aux autres avantages que S. M. lui peut procurer, je me flatte que personne n'est plus capable que moi de lui faire sentir toute la force de ce motif. Je crois l'avoir ébranlé, sans cependant oser encore rien me promettre.

<303>

III. LETTRES DE D'ALEMBERT A L'ABBÉ DE PRADES.

1. D'ALEMBERT A L'ABBÉ DE PRADES.303-a

Paris, 2 septembre (1755).

J'appris hier, mon cher abbé, par M. de Knyphausen303-b que je n'avais point vu depuis mon retour, que vous vous plaigniez de mon silence. Cela s'appelle une vraie querelle d'Allemand. Vous devez vous souvenir que, en nous séparant à Wésel, vous me promîtes de me donner de vos nouvelles (et de celles de mes affaires) immédiatement après votre arrivée. Depuis ce temps, j'attends tous les jours de vos lettres; elles ne viennent point, et mes affaires sont toujours au même état; cela finira quand vous voudrez. Ce n'est qu'avec une extrême répugnance que je vous en parle, mais je suis endetté de cent louis avec mes libraires; ma pension n'est pas payée;303-c je peux mourir subitement, et je ne voudrais pas faire banqueroute en mourant, même à des libraires. Il en sera ce qu'il plaira à la destinée; je n'en parlerai plus à personne.

Vous auriez bien dû m'écrire au moins l'état où a été le Roi; ce n'est que par M. de Knyphausen que j'ai appris la chute qu'il a faite. Si vous avez occasion de lui parler de moi, je vous prie de mettre à ses pieds mon profond respect et mon attachement pour sa personne, que rien ne pourra jamais changer. Je vous embrasse de tout mon cœur. Vale et me ama.

Mille compliments au marquis d'Argens. J'aurais grande envie de le voir à Potsdam, ainsi que vous; mais il faut le pouvoir.

<304>

2. LE MÊME AU MÊME.

Paris, 10 décembre 1755.

J'ai reçu, mon cher abbé, votre lettre, et j'ai déjà louché en conséquence les six premiers mois de la seconde année qui viennent d'échoir le 1er du courant; on ne peut être plus reconnaissant que je le suis des bontés du Roi, et plus décidé à lui tenir le plus tôt qu'il me sera possible la parole que je lui ai donnée. Ce pourrait bien être dès l'année prochaine, s'il n'y a point de guerre, et que le sixième volume de l'Encyclopédie soit assez tôt fini, comme je l'espère. Vous ne m'avez point mandé si le Roi avait lu l'Éloge de M. de Montesquieu, et s'il était content de la manière dont j'y parle de lui;304-a s'il ne l'était pas, j'aurais bien joué de malheur. Il est impossible de lui être plus attaché que je le suis, et il ne tient pas à moi que toute l'Europe ne soit instruite de mes sentiments. Mettez-moi, je vous prie, à ses pieds le plus souvent que vous le pourrez. Si je ne me trouve point assez d'argent pour aller le voir au premier moment que j'aurai, je lui ferai demander sans façon la somme nécessaire pour le voyage, et s'il me remboursait même mon voyage de Wésel, ce serait probablement le seul que je lui coûterais; cet argent serait mis à part pour le voyage de Berlin, etc., etc.

<305>

SECOND APPENDICE.

D'ALEMBERT A MADAME DU DEFFAND.305-a

Sans-Souci, 25 juin 1763.

Vous m'avez permis, madame, de vous donner de mes nouvelles et de vous demander des vôtres; je n'ai rien de plus pressé que d'user de cette permission. Je suis arrivé ici le 22, après un voyage très-heureux et très-agréable; ce voyage n'a pas même été aussi fatigant que j'aurais pu le craindre, quoique j'aie souvent couru jour et nuit. Mais le désir que j'avais de voir le Roi, et l'ardeur de le suivre depuis Gueldre, où je l'ai trouvé,305-b jusqu'ici, m'a donné de la force et du courage. Je ne vous ferai point d'éloges de ce prince, ils seraient suspects dans ma bouche; je vous en raconterai seulement deux traits qui vous feront juger de sa manière de penser et de sentir. Quand je lui ai parlé de la gloire qu'il s'est acquise, il m'a dit avec la plus grande simplicité qu'il y avait furieusement à rabattre de cette gloire; que le hasard y était presque pour tout, et qu'il aimerait bien mieux avoir fait Athalie que toute cette guerre. Athalie est en effet l'ouvrage qu'il aime et qu'il relit le plus; je crois que vous ne désapprouverez pas son goût en cela, comme sur tout le reste de notre littérature, dont je voudrais que vous l'entendissiez juger. L'autre trait que j'ai à vous dire de ce prince, c'est que, le jour de la conclusion de cette paix si glorieuse qu'il vient de faire, quelqu'un lui disant que c'était là le plus beau jour de sa vie : « Le plus beau jour de la vie, répondit-il, est celui où on la quitte. » Cela revient à peu près, madame, à ce que vous dites si souvent, que le plus grand malheur est d'être né.

Je ne parlerai point, madame, des bontés infinies dont ce prince m'honore; vous ne pourriez le croire, et ma vanité vous épargne cet ennui. Je ne parlerai<306> point non plus de l'accueil que madame la duchesse de Brunswic, sœur du Roi, et toute la maison de Brunswic a bien voulu me faire. Je me contente de vous assurer que, dans l'espèce de tourbillon où je suis, je n'oublie point vos bontés et l'amitié dont vous voulez bien m'honorer; je me flatte de la mériter un peu par mon respectueux attachement pour vous. Comme je sais que rien ne vous ennuie davantage que d'écrire des lettres, je n'ose vous demander de vos nom elles directement; mais j'espère que mademoiselle de Lespinasse voudra bien m'en donner. J'oubliais de vous dire que le Roi m'a parlé de vous, de votre esprit, de vos bons mots, et m'a demandé de vos nouvelles. Je n'ai point encore vu Berlin; mais Potsdam est une très-belle ville, et le château où je suis est de la plus grande magnificence et du meilleur goût. Adieu, madame; conservez votre santé; la mienne est toujours très-bonne. Oserais-je vous prier de me rappeler au souvenir de M. le maréchal et de madame la maréchale de Luxembourg?

<307>

TROISIÈME APPENDICE.

M. DE GUIBERT A FRÉDÉRIC.307-a

(Potsdam, 14 juin 1773.)



Sire,

La lettre de M. d'Alembert à laquelle je prends la liberté de joindre celle-ci explique à V. M. les motifs qui m'amènent dans ses Etats. J'y viens rendre hommage à sa gloire; je viens m'y instruire; je viens surtout tâcher d'effacer les im<308>pressions que quelques phrases ont laissées dans l'esprit de S. M.308-a Se pourrait-il, Sire, que l'homme qui vous a offert avec tant d'empressement son ouvrage, qui a payé dans vingt passages différents le tribut d'admiration et d'enthousiasme qui est si légitimement dû à V. M., eût volontairement employé des expressions qui lui déplaisent? Il ne l'a pas fait, Sire, il ose le protester à V. M. Daignez lui accorder la grâce de vous faire sa cour. Permettez-lui de voir un roi dont l'histoire aura tant de merveilles à raconter. Le désespoir de la postérité est de ne pouvoir pas connaître les grands hommes dont elle lit les exploits; j'ai le bonheur d'être né du siècle de V. M.; celui de la voir, de l'admirer par mes yeux, semble me revenir de droit. On adorait à Athènes le Dieu inconnu;308-b faites, Sire, que ce ne soit pas au Héros inconnu que j'adresse toute ma vie mon hommage. Je suis, etc.

<309>

QUATRIÈME APPENDICE.

M. DE CATT A M. FORMEY.309-a

Potsdam, 16 octobre 1777.



Monsieur et très-cher confrère,

Voici une lettre de Sa Majesté que vous lirez dans votre première assemblée.309-b On a trouvé la question proposée par la classe de philosophie spéculative un peu difficile à saisir, et on y a substitué celle que vous lirez dans la lettre. J'ignore si ce changement pourra se faire; vous aurez la bonté de me dire le résultat de l'Académie.

La question métaphysique proposée pour prix a été déjà agitée par de grands hommes; il me semble que ce papier-ci, que je vous envoie, fait assez saisir l'idée de celui qui a proposé cette question, et que je ne connais point; si ce n'est point une indiscrétion de vous demander son nom, je vous prie de me le dire.

En présentant mes respects à l'Académie, je vous prie d'agréer les sentiments de l'estime parfaite avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.

<310><311>

II. LETTRE DE FRÉDÉRIC A GARVE. (NOVEMBRE 1783.)[Titelblatt]

<312><313>

A GARVE.

(Novembre 1783.)

Je suis charmé de voir, par la lettre que vous venez de m'écrire en date du 28 d'octobre dernier, que, à la suite de votre traduction des Offices de Cicéron,313-a que j'ai trouvée très-bonne, vous vous soyez occupé de nous donner les nouvelles idées que ce travail si utile au public vous a fait naître sur le même sujet.313-b Je vous ai, en mon particulier, une singulière obligation de me les avoir présentées, et je ne puis, en vous en remerciant, qu'applaudir à cet amour de la vertu et de la vérité qui vous caractérise, auquel personne ne rend plus de justice que moi. Sur ce, etc.

<314><315>

III. LETTRE DE FRÉDÉRIC AU COMTE DE LAMBERG. (26 FÉVRIER 1784.)[Titelblatt]

<316><317>

AU COMTE DE LAMBERG.

Potsdam, 26 février 1784.



Monsieur le comte de Lamberg,

Les nouvelles pièces dramatiques du colonel d'Ayrenhoff, que vous venez de m'adresser à la suite de votre lettre du 12, ont trouvé le même accueil que son premier essai théâtral,317-a que vous m'avez envoyé il y a deux ans. Il paraît également favori de Thalie et de Melpomène, et de pareils originaux font honneur au Parnasse allemand. Mais ce qui leur donne à mes yeux un autre prix, c'est que leur adresse m'est une nouvelle marque de votre bon souvenir et de vos sentiments, qui vous ont concilié depuis longtemps mon estime, et qui me font toujours prier Dieu qu'il vous ait, monsieur le comte de Lamberg, en sa sainte et digne garde.

<318><319>

IV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE CHEVALIER DE CHASOT. (30 JANVIER 1755 - 12 AVRIL 1784.)[Titelblatt]

<320><321>

1. DU CHEVALIER DE CHASOT.

Berlin, 30 (janvier?) 1755.



Sire,

Ma disgrâce auprès de Votre Majesté me punit assez du tort que j'ai eu en méritant de lui déplaire. Depuis trois ans, ma conduite, inconnue du gracieux maître que j'ai perdu, me rendrait moins coupable à ses yeux, si j'avais le bonheur de me mettre à ses pieds et de lui parler. Le peu de cas que V. M. a fait des lettres que j'ai pris la liberté de lui écrire ne m'a pas permis d'oser me présenter devant elle pour en prendre congé. Je vous supplie, Sire, de vouloir bien oublier les fredaines d'un homme qui ne se rendra jamais indigne des bontés que vous avez eues pour lui, et de me permettre d'aller recevoir ses ordres à Potsdam.321-a Je suis avec un profond respect,



Sire,

de Votre Majesté
le très-humble et très-obéissant serviteur,
Chev. de Chasot.

<322>

2. AU CHEVALIER DE CHASOT.

Meissen, 28 novembre 1760.

Je vous remercie, cher chevalier, du compliment affectueux que vous m'avez adressé, par votre lettre du 15 de ce mois, sur la journée de Torgau; elle vous fournit une belle occasion de me rendre un service agréable, en témoignant réellement que l'armée dans laquelle vous vous êtes trouvé ci-devant vous tient encore à cœur. Il s'agirait de me fournir trois à quatre cents hommes de recrues, que vous feriez enrôler dans vos cantons pour mon service. Je m'engagerais volontiers à faire payer pour ces gens, lorsqu'ils nous seraient délivrés, dix écus par tête; la délicatesse dans le choix de ces gens, pour la tournure, serait hors de saison et nullement nécessaire. Au cas que vous voulussiez me témoigner cette complaisance, je vous prierais de me l'écrire d'abord, pour que je puisse vous envoyer sans délai un officier de ma part, du corps de troupes que je ferai rentrer dans le Mecklenbourg, afin de recevoir et de payer ces recrues. Vous pourriez vous prêter d'autant plus facilement à me faire ce plaisir, que vous n'auriez pas besoin d'y paraître vous-même, en faisant agir des tierces personnes pour engager le susdit nombre de gens. J'attends incontinent votre réponse à ce sujet, au cas que vous vouliez vous arranger là-dessus. Sur ce, etc.

<323>

3. AU MÊME.

Leipzig, 4 février 1761.

Vous jugez très-bien, cher de Chasot, quand vous dites, dans votre lettre du 29 de janvier dernier, que j'ai eu le plaisir de recevoir aujourd'hui, que les occurrences dans lesquelles se trouvaient actuellement mes grandes affaires ne sauraient guère me permettre de m'occuper d'autre chose : et c'est par cette raison que je vous prie de prendre pour le présent quelque patience sur ce qui vous paraît tenir à cœur, et d'attendre la fin de la guerre, pour que je puisse vous y assister au possible. Sur ce, etc.

4. AU MÊME.

Meissen, 8 avril 1761.

J'accepte volontiers, cher de Chasot, la recrue qui vous doit son être, et je serai parrain de l'enfant qui vous naîtra, au cas que ce soit un fils. Je ne crois pas d'ailleurs avoir sujet d'être content de la recrue que le lieutenant Schelian fait sur vos lieux. Sur ce, etc.

Nous tuons les hommes, tandis que vous en faites.

<324>

5. DU CHEVALIER DE CHASOT.

Lübeck, 16 juin 1761.



Sire,

J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté l'arrivée de la petite recrue que j'ai pris la liberté de lui offrir d'avance, il y a trois mois. C'est un gros garçon que M. le baron de Hecht,324-a son ministre, a tenu sur les fonts de baptême, et à qui il a donné (en présence de madame la chambellane d'Albedyhl de la part de la reine de Suède et du sénat de Lübeck) le nom de Frédéric-Ulric. Si ce garçon me ressemble, Sire, il n'aura pas une goutte de sang dans les veines qui ne soit à vous.

Le prince Ferdinand de Brunswic m'a envoyé de la part de V. M. un lieutenant des volontaires de Prusse, nommé Behrenkreutz, qui a fait dans une semaine vingt-sept des plus belles recrues; et si les plaintes de MM. de Raaben et Chambeaux ne l'interrompent pas, je vois qu'il pourra compléter ici un bataillon.

Le comte de Saint-Germain est passé par ici pour aller commander l'armée danoise; il a le cœur ulcéré de tous les torts qu'on a voulu lui faire en France, et de la façon dont on a interprété quelques lettres de V. M. qu'on a trouvées en arrêtant ses papiers. Les ennemis du comte ont fait mention de cette correspondance en public, sans expliquer qu'elle avait eu lieu avant cette dernière guerre.

Je me recommande, Sire, aux bontés de V. M.; je lui souhaite une bonne campagne, une parfaite santé, et que Dieu vous fasse bientôt jouir en paix, à Berlin, du fruit de vos travaux. Vous avez assez fait dans ce monde pour songer à vous reposer sous vos lauriers. J'espère avoir encore le bonheur de vous y faire ma cour, et de vous<325> y porter moi-même les sentiments du véritable attachement et du plus profond respect avec lesquels je serai toute ma vie, etc.

6. AU CHEVALIER DE CHASOT.

Bögendorf, 6 octobre 1762.



Monsieur le chevalier de Chasot,

Vous m'avez fait plaisir de m'avoir averti tout directement, par votre lettre du 28 septembre, des excès que quelques gens qui se qualifient mes officiers ont commis là-bas. Il faut que je vous dise là-dessus que ce sont des officiers des bataillons francs et autres nouveaux corps, que leurs chefs ont ramassés sans choix, tels qu'ils les ont rencontrés, et qui pour la plupart me sont parfaitement inconnus, ainsi qu'il faut attribuer à ce ramas de gens les excès que vous venez de me dénoncer. Mais pour couper court à tous ces désordres, que je déteste absolument, mon intention est, et je vous autorise même par la présente lettre, que, dès que ces sortes de gens commettront des infamies là-bas, ou feront des actions indignes, ou qui troublent la tranquillité publique, vous devez les faire arrêter incessamment, même en mon nom, et mander tout de suite à mon général-major et adjudant général, le sieur de Krusemarck, leurs noms, leur qualité, et le forfait qu'ils ont commis, qui ne manquera pas tout de suite de vous avertir, à qui vous aurez à remettre ces gens arrêtés, et la juste punition qu'on leur fera sentir de leur crime et de leurs excès commis, de sorte que vous n'aurez plus à essuyer aucun chagrin ni désagrément, à ce sujet, de pareilles gens. Et sur ce, etc.

<326>

7. AU MÊME.

Potsdam, 31 octobre 1779.



Monsieur de Chasot,

Si vos fils sont placés au service de France, je vous conseille de les y laisser, car vous n'ignorez pas qu'il est impossible de les agréer, en arrivant ici, comme capitaines de cavalerie dans mon armée. Sur ce, etc.

J'ai la goutte à la main droite, et je vous écris avec la gauche que je suis l'humble admirateur de M. le gouverneur de Lübeck, tant de sa postérité légitime qu'illégitime.326-a

8. AU MÊME.

Potsdam, 22 février 1780.



Monsieur le général de Chasot,

Je ne saurais vous dissimuler mon embarras sur l'offre de vos deux fils, que vous venez de me faire d'une manière que je ne saurais qu'y être extrêmement sensible. Si je n'avais qu'à suivre les mouvements de mon cœur, je l'accepterais, et je les placerais tout de suite. Mais, portant déjà, comme ils font, le titre de capitaines au service de France, et ne pouvant accepter un grade inférieur, les principes établis dans mon armée ne me permettent absolument point de les agréger dans la même qualité. Quand même, en considération du mérite<327> du père, je voudrais faire une exception à la règle, et surmonter ma répugnance de faire des passe-droits à mes officiers anciens et bien mérités, l'état complet du corps des capitaines y mettrait un nouvel obstacle; de sorte qu'il me paraît bien plus convenable à leurs intérêts de les laisser au service de France, où, selon la lettre que le prince de Montbarrey vous a écrite, et que vous trouverez ci-jointe de retour, ils feront sûrement leur fortune. En effet, elle vous est extrêmement flatteuse, et j'y ai observé avec plaisir les expressions obligeantes dans lesquelles ce secrétaire de la guerre s'y énonce, tant sur mon personnel que sur mon armée. Sur ce, etc.

9. AU MÊME.

Potsdam, 23 février 1780.



Monsieur de Chasot,

Ayant vu par votre lettre d'hier les nouvelles instances qu'elle renferme pour m'engager à placer vos fils, de quelque manière que ce soit, à mon service, je veux bien vous dire en réponse que, n'y ayant dans ce moment aucune vacance, il vous faudra toutefois patienter jusqu'à ce qu'il s'y fasse quelque ouverture. En attendant, reprenez, si vous le voulez, vos deux fils avec vous à Lübeck. Je pourrai vous avertir d'ici quand l'occasion se présentera de les employer.327-a Sur ce, etc.

J'aurai l'honneur de vous parler demain après-midi.

<328>

10. AU MÊME.

Potsdam, 4 mai 1780.



Monsieur de Chasot,

Je vous ai promis de vous faire part de mes figuiers. Je m'acquitte aujourd'hui de ma promesse, et vous en envoie quelques rejetons, souhaitant qu'ils vous parviennent bien, et qu'ils prospèrent dans votre jardin. Sur ce, etc.

Voilà ma parole accomplie; mais vous n'aurez pas la moitié à quoi vous vous êtes attendu de la succession de votre beau-père;328-a on m'écrit que l'imagination italienne avait enflé et exagéré au double les fonds réels de l'héritage.

11. AU MÊME.

Berlin, 1er janvier 1784.



Monsieur de Chasot,

Je suis charmé que le renouvellement de l'année me rappelle à votre souvenir, et vous remercie de ce que vous me dites d'obligeant à ce sujet. Je fais, par contre, bien des vœux pour votre conservation,<329> espérant que l'éloignement ne vous empêchera pas de venir me voir cette année, ce qui me fera plaisir. Sur ce, etc.

Si nous ne nous revoyons bientôt, nous ne nous reverrons jamais.

12. AU MÊME.

Potsdam, 12 avril 1784.



Monsieur le chevalier de Chasot,

Je vous rends grâces du plaisir que vous m'avez fait de passer quelque temps ici, et je souhaite que, de votre côté, vous retourniez chez vous content et satisfait. Mes vœux pour votre bonheur et prospérité vous accompagnent, priant Dieu qu'il vous ait, etc.

<330><331>

APPENDICE.

AN DEN GENERAL-MAJOR OTTO VON SCHWERIN.331-a

Potsdam, den 27. Januar 1746.

Mein lieber General-Major von Schwerin. Ich habe aus Eurem Schreiben vom 22. dieses das zwischen denen Majors von Chasot und von Bronikowski vorgefallene Rencontre und des Letzteren dabei geschehene tödtliche Verwundung sehr ungern vernommen, und wünsche Ich, dass der von Bronikowski glücklich curiret werden möge; sollte er aber an seiner Blessur sterben oder bereits gestorben sein, so sollet, Ihr ihn, da er ein braver Officier gewesen, honnet begraben lassen. Ich bin Euer wohlaffectionirter König.

Ich will das Verhör von der Sache haben. Den Bronikowski wollen sie wegbugsiren; wo er stirbet, so schiebe ich einen Anderen wieder ein, und die Officiers müssen wissen, dass ich Herr bin, und bei den Regimentern placiren kann wer mir beliebet. Das lese Er ihnen Allen vor.331-b

Fch.

<332><333>

V. LETTRES DE FREDERIC A M. F.-C. ACHARD. (1er OCTOBRE 1775 - 29 JUIN 1784.)[Titelblatt]

<334><335>

1. A M. F.-C. ACHARD.

Potsdam, 30 septembre 1775.

Le Roi est très-satisfait des efforts que le sieur Achard continue à faire pour étendre ses connaissances et les rendre utiles à la société. C'est sous ce point de vue que Sa Majesté regarde les nom elles productions chimiques et physiques qu'il vient de lui présenter à la suite de sa lettre d'hier; et elle sera bien aise de lui faire éprouver en son temps les effets de sa bienveillance.

Un accès de goutte à la main droite empêchant le Roi de signer la présente lettre de Cabinet, S. M. y a fait substituer en sa présence l'empreinte du sceau de ses armes royales, qu'elle a sous sa propre garde, afin de donner à connaître que son contenu est exactement conforme à sa volonté.

Potsdam, 1er octobre 1775.

2. AU MÊME.

Potsdam, 30 juin 1782.

Je suis très-satisfait du résultat de vos expériences sur les effets de l'électricité sur les facultés intellectuelles, et je vous remercie de l'avoir mis sous mes yeux à la suite de votre lettre du 28. Mais elles ne me font pas encore présumer que les commotions électriques soient<336> capables de guérir également les fous. Je veux que souvent le siége de la folie soit dans le dérangement du système nerveux, et que la force électrique puisse y rétablir l'ordre : mais reste à savoir et à constater par des expériences réitérées si ce succès est permanent, et que ces infortunés n'aient plus à craindre quelque fâcheuse récidive. C'est là le grand problème qu'il faudrait résoudre, et c'est à vous à y donner tous vos soins. Sur ce, je prie Dieu, etc.

Si vous pouvez parvenir par l'électricité à donner de l'esprit aux imbéciles, vous valez plus que votre poids d'or, car vous ne pesez pas autant que le Grand Mogol.336-a

3. AU MÊME.

Potsdam, 29 juin 1784.

La cassation de votre mariage est une affaire de justice, et par cela même hors de ma sphère. Je n'interviens jamais dans aucun procès par des décisions immédiates, et quoique je compatisse à votre sort domestique, je ne saurais le changer par un ordre à la justice. C'est à elle seule à en décider; et il ne me reste qu'à prier Dieu, etc.

<337>

VI. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE COMTE C.-G. FINCK DE FINCKENSTEIN. (3 AOUT 1759 - 28 MAI 1785.)[Titelblatt]

<338><339>

1. AU COMTE DE FINCKENSTEIN.

Beeskow, 3 août (1759).

Je viens d'arriver après de cruelles et terribles marches. Il n'v a rien de désespéré dans tout ceci, et je crois que le bruit et l'inquiétude que cette équipée a causés sera ce qu'il y aura de plus mauvais. Montrez ma lettre à tout le monde, pour que l'on sache que l'État n'est pas sans défense. J'ai fait au delà de mille prisonniers à Hadik. On lui a pris tous ses chariots de farine. Finck, je crois, l'observera de près. Voilà tout ce que je puis dire. Je marcherai demain jusqu'à deux lieues de Francfort. Il faut que Katte339-a m'envoie incessamment deux cents winspels de farine et des boulangers, une centaine, à Fürstenwalde. Je camperai à Wulkow. Je suis très-fatigué. Voilà six nuits que je n'ai pas fermé l'œil. Adieu.

2. AU MÊME.

(Wulkow) ce 8 (août 1759).

Si vous entendez tirer demain, ne vous en étonnez pas; c'est la réjouissance pour la bataille de Minden. Je crois que je vous lanternerai<340> encore quelques jours. J'ai beaucoup d'arrangements à prendre; je trouve de grandes difficultés à surmonter, et il faut sauver la patrie, non pas la perdre; je dois être plus prudent et plus eut reprenant que jamais. Enfin je ferai et j'entreprendrai tout ce que je croirai faisable et possible. Avec cela, je me trouve dans la nécessité de me hâter pour prévenir les desseins que Hadik pourrait avoir sur Berlin. Adieu, mon cher. Ou vous chanterez un De profundis,340-a ou un Te Deum dans peu.

3. AU MÊME.

(Oetscher) ce 12 (août 1709).

J'ai attaqué ce matin à onze heures l'ennemi. Nous les avons poussés jusqu'au cimetière des juifs,340-b auprès de Francfort. Toutes mes troupes ont donné, et ont fait des prodiges; mais ce cimetière nous a fait perdre un prodigieux monde. Nos gens se sont mis en confusion; je les ai ralliés trois fois; à la fin, j'ai pensé être pris moi-même, et j'ai été obligé de céder le champ de bataille. Mon habit est criblé de coups. J'ai deux chevaux de tués. Mon malheur est de vivre encore. Notre perte est très-considérable. D'une armée de quarante-huit mille hommes, je n'en ai pas trois mille dans le moment que je parle. Tout fuit, et je ne suis plus maître de mes gens. On fera bien à Berlin de penser à sa sûreté. C'est un cruel revers, je n'y survivrai pas. Les suites de l'affaire seront pires que l'affaire même; je n'ai plus<341> de ressources, et, à ne point mentir, je crois tout perdu. Je ne survivrai point à la perte de ma patrie. Adieu pour jamais.

4. AU MÊME.

Waldow, 15 septembre 1759.

J'ai bien reçu votre rapport du 13 de ce mois, et vous faites bien d'écrire au baron Knyphausen341-a les nouvelles que vous marque le sieur Benoît, à Varsovie. Vous saurez sans doute déjà que Leipzig s'est rendu au général-major de Wunsch, etc., etc., etc.

Si vous pensez que mes embarras cessent, vous vous trompez beaucoup. Je ne puis m'expliquer davantage que je l'ai fait. Souvenez-vous de ce que, l'année passée, je vous ai dit à Dresde. Je crains d'avoir trop bien rencontré. Cependant il faut s'armer de fermeté; et comme j'ai pris mon parti dans tous les cas, j'attends tranquillement les événements qu'il plaira au hasard d'amener.341-b

<342>

5. AU MÊME.

Breslau, 31 janvier 1762.

Vous pouvez aisément vous représenter l'extrême satisfaction que j'ai ressentie en voyant ce que votre dépêche du 27 de ce mois vient de m'apprendre. Tout ce qui est le plus pressant à faire, c'est que vous écriviez au sieur Gudowitsch342-a une lettre très-polie et flatteuse, pour l'inviter de ma part à venir me voir ici. Vous le sonderez en même temps s'il aimera, en arrivant ici, de garder l'incognito, ou s'il croit pouvoir se passer de tout mystère, ce dont il faut que vous me préveniez, avant son départ, par un courrier qui le devancera au moins d'un jour. Reposez-vous sur moi de tout le reste, et soyez persuadé que je ne gâterai rien aux affaires pendant de si belles apparences, après que j'aurai parlé à notre homme pour voir au fond de sa boutique. Le temps ne me permet pas de m'expliquer plus amplement à présent envers vous, par plusieurs arrangements que je prends préalablement, qui doivent servir au succès de cette affaire importante. Faites mille compliments à M. Mitchell, et assurez-le de toute ma reconnaissance des sentiments qu'il continue à me donner de son amitié. Il y a une chose dont vous l'avertirez de ma part : c'est de vouloir bien avertir le sieur Keith342-b de ne pas trop se roidir contre le nouvel empereur dans ses vues qu'il fait remarquer contre les Danois. Vous savez qu'il n'y a rien de plus pressé que de nous réconcilier promptement avec la Russie, pour nous retirer du bord du précipice. Si le sieur Keith s'opposait trop dans ce moment aux vues de l'Empereur à cet égard, on le révolterait, et l'on risquerait de l'aigrir et de gâter tout dès le commencement, et nos ennemis en profiteraient pour l'entraîner dans leur parti en lui promettant tout. Il y a<343> des moments pour tout. Dans le présent, nos affaires sont ce qu'il y a de plus pressant; le temps pourra amener le reste. Et sur ce, je prie Dieu, etc.

Voici le premier rayon de lumière qui paraît. Le ciel en soit béni! Il faut espérer que les beaux jours suivront les orages. Dieu le veuille!343-a

6. AU MÊME.

Le 20 avril 1763.

Vous aurez la bonté de faire savoir où cela se doit que les dames d'honneur de feu ma mère conserveront à la cour et partout le rang qu'elles ont eu de son vivant.343-b

7. AU MÊME.

(Potsdam) ce 11 (mai 1763).

Je vous prie de me faire faire un extrait des négociations de Bussy en Angleterre, des prétentions de l'Espagne touchant le bois de campêche, de l'avis de Pitt de déclarer la guerre à l'Espagne, de sa re<344>traite du ministère, de l'entrée de Bute dans le conseil, de sa négociation à Vienne, du renvoi de Bussy, de la retraite du duc de Newcastle et de celui de Devonshire, de la déclaration de guerre de l'Espagne, du pacte de famille;344-a s'il vous plaît d'y faire ajouter les dates, et d'y joindre, si vous le voulez bien, un extrait du traité de Paris entre la reine de Hongrie et la France,344-b que nous avons reçu de Woronzow. Il ne me faut que des extraits de toutes ces pièces, et comme vos clercs n'ont pas grande occupation à présent, cela ne fera tort en rien au courant des expéditions. Je suis avec bien de l'estime, monsieur le comte, votre fidèle ami.

8. AU MÊME.

Potsdam, 6 septembre 1763.

Comme je désire d'avoir de vous un exemplaire du premier imprimé, avec les Pièces justificatives, qui fut publié lors du commencement de la dernière guerre, vous m'en enverrez un, au plus tôt mieux. Et sur ce, etc.344-c

<345>

9. DU COMTE DE FINCKENSTEIN.

Berlin, 6 septembre 1768.

Votre Majesté m'ayant ordonné de lui envoyer un exemplaire du premier imprimé, avec les Pièces justificatives, qui fut publié lors du commencement de la dernière guerre, je crois ne pouvoir mieux satisfaire à cet ordre qu'enjoignant à cette très-humble dépêche l'Exposé des motifs, qui est la première pièce qui ail paru alors, et le Mémoire raisonné, qui fut publié peu de temps après, et qui contient les Pièces justificatives.345-a

10. DU MÊME.

Berlin, 6 octobre 1763.

J'ai l'honneur, en conformité des ordres de Votre Majesté, de lui présenter très-humblement le mémoire qu'elle a souhaité d'avoir sur les négociations qui ont précédé et amené la dernière guerre,345-b et je joins aussi un extrait des événements de cette guerre jusqu'à la fin de l'année 1757. Le reste ne pourra être achevé que dans une couple de jours, à cause de la quantité d'actes et de relations qu'il faut parcourir pour cet effet, et je ne manquerai pas de l'envoyer alors également à V. M.

<346>

11. AU COMTE DE FINCKENSTEIN.

Potsdam, 7 novembre 1763.

J'ai reçu, à la suite de votre lettre du 6, le mémoire contenant les principaux événements de la guerre maritime entre la France et l'Angleterre, ainsi que le précis des changements survenus dans le ministère britannique pendant le cours de ladite guerre,346-a dont je vous sais parfaitement gré, et prie Dieu, sur ce, etc.346-b

12. DU COMTE DE FINCKENSTEIN.

Berlin, 5 mars 1773.

J'ai l'honneur de présenter très-humblement à Votre Majesté la lettre ci-jointe de l'électrice douairière de Saxe, que le sieur de Stutterheim vient de me remettre.346-c

Frédéric a écrit au bas de cette pièce :

Je vous suis fort obligé de la lettre de l'Électrice; j'y répondrai ces jours. Mais il s'agit à présent encore d'une autre chose; il faut que je trouve un précepteur pour mon petit-neveu. Je suis bien embarrassé du choix. Ce Behnisch qui revient de Suède serait-il propre<347> à cela?347-a Sinon, il faudra voir si en Suisse on pourra trouver quelque bon sujet : et si vous en savez, vous me ferez le plaisir de me le dire.

13. AN DEN GRAFEN VON FINCKENSTEIN.

Berlin, den 11 December 1779.

Mein lieber Etats- und Cabinets-Minister Graf von Finckenstein. Da die Cüstrinsche Regierung eine höchst ungerechte Sentence in Sachen wider den Müller Arnold aus der Pommerziger Krebsmühle abgesprochen,347-b indem sie, ohne im mindesten auf die Umstände Rücksicht zu nehmen, und ohne in Erwägung zu ziehen, dass gedachtem Müller von einem Edelmann, Behufs seiner angelegten Teiche, das Wasser genommen, und er deshalben nicht mahlen, und also seine Pacht nicht abführen können, dennoch darauf erkannt hat, dass die Mühle verkauft werden sollen, damit der Edelmann seinen Zins oder Pacht kriegen könne; so ist es unumgänglich nöthig, dass dieser grossen Ungerechtigkeit wegen ein Exempel statuirt wird. Ich habe daher befohlen, dass die vier ersten Räthe aus gedachter Regierung arretiret werden sollen. Was aber den Präsidenten, als Euren Sohn, betrifft, so wird er seines Postens entsetzet. Ich melde Euch also solches hiemit und thut es Mir leid, dass Ich dazu schreiten<348> müssen; allein er hat seine Sachen bei dieser Gelegenheit so grob gemacht, dass er einer solchen grossen Ungerechtigkeit beigetreten, und nicht vielmehr gesuchet hat, seiner Pflicht und Schuldigkeit gemäss, sie davon zurückzuhalten, und eine unparteiische Justiz zu administriren. Das Exempel was Ich hierunter statuire, ist also höchst nothwendig und unumgänglich nöthig, um alle übrige Justiz-Collegia in sämmtlichen Provinzien dadurch in Attention zu bringen, wie Ihr solches auch selbst anerkennen werdet. Ich bin im Uebrigen

Ew. wohlaffectionirter König Friderich.

Le bandeau de la justice la rend aveugle sur les personnes : elle ne voit que les prévarications.348-a

14. DU COMTE DE FINCKENSTEIN.

Berlin, 12 décembre 1779.

Votre Majesté pourra facilement juger à quel point j'ai dû être affecté en apprenant, par l'ordre qui m'est parvenu ce matin, que mon fils a eu le malheur de tomber dans sa disgrâce. Je n'en suis pas moins sensible à la manière dont elle a bien voulu me faire part d'un événement d'ailleurs si affligeant pour un père. J'y reconnais les bontés de V. M. pour moi, et j'en sens tout le prix.

<349>

15. AU COMTE DE FINCKENSTEIN.

Le 25 novembre 1780.

La maladie de mon ministre d'État et de Cabinet de Hertzberg, votre collègue, me fait une peine infinie, et il aurait tous mes regrets, si effectivement il devait y succomber. Quoique les apparences semblent menacer les jours de ce patriote, j'aime à me persuader qu'il pourra en revenir encore; et ce qui favorise mes espérances, c'est qu'à l'ordinaire les Poméraniens sont d'une pâte plus solide que les autres, et par cela même plus capables de résister aux chocs qui ébranlent les constitutions ordinaires. Je forme des vœux bien sincères et ardents pour son prompt et parfait rétablissement, et j'en apprendrai la nouvelle avec un vrai plaisir.

16. AU MÊME.

Le 26 novembre 1780.

C'est avec un plaisir bien sensible que j'apprends, par votre rapport d'hier, le changement favorable qui se manifeste dans la maladie de mon ministre d'État de Hertzberg, votre collègue. Il me fait espérer que, à moins de quelques nouveaux symptômes fâcheux, l'art conservateur de nos jours renouera le fil délicat des siens, en accroîtra la force, et en augmentera la durée à ma satisfaction et pour le bien de mon service. Je le souhaite, etc.

<350>

17. AU MÊME.

Le 28 novembre 1780.

.... Pour vos nouvelles de la santé de mon ministre d'État de Hertzberg, votre collègue, elles m'ont fait un plaisir bien sensible. Son médecin350-a m'a rapporté également que son état est tel, que, à moins d'une récidive, et pourvu qu'il se tienne bien tranquille et éloigné de toute occupation quelconque, ces prémices de convalescence feront journellement des progrès, et le mèneront à un rétablissement parfait. Je souhaite que ce pronostic favorable se remplisse,350-b et qu'aussi votre santé reste intacte et aussi inaltérable que je le désire.

18. AU MÊME.

Potsdam, 23 avril 1781.

Le Roi n'est nullement embarrassé de sa lettre à l'impératrice de Russie. S. M. sait trop bien comment la rendre intéressante à S. M. I. Ce n'est pas non plus le moment actuel qu'elle redoute. Elle sent bien que ce premier pas de l'Impératrice vers l'Autriche ne sera pas décisif. Ce n'est uniquement que l'avenir qui lui présente une perspective alarmante. Ce premier pas fait, l'Empereur épiera bien l'occasion pour faire avancer la Russie et l'enfoncer imperceptiblement dans ce labyrinthe, qu'elle ne saura plus reculer, et sera à sa discrétion lorsque la Providence jugera à propos de disposer des jours de S. M. C'est là<351> l'époque que l'Empereur paraît avoir fixée pour envahir les États de Prusse. Ce n'est pas tant pour elle-même que pour son successeur que S. M. appréhende le changement de système en Russie. En effet, son neveu le Prince de Prusse se trouverait alors bien isolé et dénué des secours stipulés par notre alliance. Le concours d'autres événements encore pourrait bien rendre sa position plus scabreuse. Voilà les vrais rompements de tête de S. M. Sa lettre à l'Impératrice n'y entre absolument pour rien. Mais les remèdes aux maux à venir, lorsqu'elle ne sera plus, voilà la pierre philosophale qu'il lui importe de déterrer, et que jusqu'ici elle n'a pas encore pu trouver.

Federic.351-a

19. AU MÊME.

Le 28 mai 1785.

Je vous prie de me mander ce que vous pensez sur ce sujet;351-b et n'oubliez pas que nous pouvons être bons amis, et envisager différemment la même chose. Adieu, mon cher comte.

<352><353>

APPENDICE.

INSTRUCTION SECRÈTE POUR LE COMTE DE FINCK.353-a BERLIN, 10 JANVIER 1757.

Dans la situation critique où se trouvent nos affaires, je dois vous donner mes ordres pour que, dans tous les cas malheureux qui sont dans la possibilité des événements, vous soyez autorisé aux partis qu'il faut prendre. 1o S'il arrivait (de quoi le ciel préserve!) qu'une de mes armées en Saxe fût totalement battue, ou bien que les Français chassassent les Hanovriens de leur pays, et s'y établissent, et nous menaçassent d'une invasion dans la Vieille-Marche, ou que les Russes pénétrassent par la Nouvelle-Marche, il faut sauver la famille royale, les principaux dicastères, les ministres, et le directoire. Si nous sommes battus en Saxe du côté de Leipzig, le lieu le plus propre pour le transport de la famille et du trésor est à Cüstrin; il faut, en ce cas, que la famille royale et tous ci-dessus nommés aillent, escortés de toute la garnison, à Cüstrin. Si les Russes entraient par la Nouvelle-<354>Marche, ou qu'il nous arrivât un malheur en Lusace, il faudrait que tout se transportât à Magdebourg. Enfin, le dernier refuge est à Stettin; mais il ne faut y aller qu'à la dernière extrémité. La garnison, la famille royale et le trésor sont inséparables, et vont toujours ensemble; il faut y ajouter les diamants de la couronne, et l'argenterie des grands appartements, qui, en pareil cas, ainsi que la vaisselle d'or, doit être incontinent monnayée. S'il arrivait que je fusse tué, il faut que les affaires continuent leur train sans la moindre altération, et sans qu'on s'aperçoive qu'elles sont en d'autres mains; et en ce cas il faut hâter serments et hommages, tant ici qu'en Prusse, et surtout en Silésie. Si j'avais la fatalité d'être pris prisonnier par l'ennemi, je défends qu'on ait le moindre égard pour ma personne, ni qu'on fasse la moindre réflexion sur ce que je pourrais écrire de ma détention. Si pareil malheur m'arrivait, je veux me sacrifier pour l'État, et il faut. qu'on obéisse à mon frère, lequel, ainsi que tous mes ministres et généraux, me répondront de leur tête qu'on n'offrira ni province ni rançon pour moi, et que l'on continuera la guerre en poussant ses avantages tout comme si je n'avais jamais existé dans le monde.

J'espère et je dois croire que vous, comte Finck, n'aurez pas besoin de faire usage de cette instruction; mais, en cas de malheur, je vous autorise à l'employer, et, marque que c'est, après une mûre et saine délibération, ma ferme et constante volonté, je la signe de ma main, et la munis de mon cachet.

(L. S.)

Federic R.

<355>

INSTRUCTION SECRETE POUR LE CONTE DE FINC355-a BERLIN CE 10 DE JANV : 1757.

Dans La Situation Critique ou se trouvent nos affaires je dois Vous donner mes Ordre pour que dans tout Les Cas Malheureux qui sont dans la posibilité des Evenements vous soyez autorissé aux partis quil faut prendre. 1o Sil arivoit (de quoi le Ciel préserve!) qu'une de mes armées en Saxse fut totallement battue, oubien que les Français chassassent les Hanovriens de leur pays et s'y établissent, et nous menaçassent d'un Invassion dans la Vieille-Marche, ou que les Russes pénétrassent par La Nouvelle-Marche, il faut sauver la famille Royale, les principeaux dicastères les Ministres et le Directoire, si nous somes battus en Saxse du côté de Leipzig, le Lieu le plus propre pour le transport de la famille et du trésor est a Cüstrin; il faut en ce cas que la famille royale et touts cidesus nommés aillent escortéz de toute la garnison, à Cüstrin. Si les Russes entroient par la Nouvelle-Marche ou quil nous arivat un Malheur en Lusace, il fau<356>droit que tout Se transportat a Magdebourg, enfin Le Derniér refuge est a Stetein, mais il ne faut y allér qu'a La Derniere exstremité La Guarnisson la famille Royalle et le Tresort Sont Inseparables et vont toujours ensemble il faut y ajoutér les Diamans de la Couronne, et L'argenterie des Grands Apartements qui en pareil Cas ainsi que la Veselle d'or doit etre incontinant Monoyée. Sil arivoit que je fus tué, il faut que Les affaires Continuent Leur train sans la Moindre allteration et Sans qu'on s'apersoive qu'elles sont en d'autre Mains, et en Ce Cas il faut hater Sermens et homages tant ici qu'en prusse et surtout en Silesie. Si j'avois la fatalité d'être pris prissoniér par L'Enemy, je Defend qu'on Aye le Moindre egard pour ma perssonne ni qu'on fasse La Moindre reflextion sur ce que je pourois ecrire de Ma Detention, Si pareil Malheur m'arivoit je Veux me Sacriffiér pour L'État et il faut qu'on obeisse a Mon frere le quel ainsi que tout Mes Ministres et Generaux me reponderont de leur Tette qu'on offrira ni province ni ransson pour moy et que lon Continura la Guerre en poussant Ses avantages tout Come si je n'avois jamais exsisté dans le Monde.

J'espere et je dois Croire que Vous Conte fine n'aurez pas bessoin defaire usage de Cette Instruction mais en cas de Malheur je Vous autorisse a L'Employér, et Marque que C'est apres Une Mure et saine Deliberation Ma ferme et Constante Volonté je le Signe de Ma Main et la Muni de mon Cachet

(L. S.)

Federic R356-a

<357>

VII. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC MIRABEAU (22 JANVIER - 15 AVRIL 1786.)[Titelblatt]

<358><359>

1. DU COMTE DE MIRABEAU.

Berlin, 22 janvier 1786, à la Ville de Paris.



Sire,

C'est trop présumer peut-être que de demander une audience à Votre Majesté, quand on ne saurait l'entretenir d'aucune affaire qui l'intéresse particulièrement. Mais si vous pardonnez à un Français qui, dès sa naissance, a trouvé le monde rempli de votre nom, le désir de voir le plus grand homme de ce siècle et de tant d'autres de plus près qu'on ne voit ordinairement les rois, vous daignerez m'accorder la faveur d'aller vous faire ma cour à Potsdam.

Je suis avec un très-profond respect,



Sire,

de Votre Majesté
le très-humble, très-obéissant et très-soumis serviteur.
Le comte de Mirabeau.

2. AU COMTE DE MIRABEAU.

Potsdam, 23 janvier 1786.



Monsieur le comte de Mirabeau,

Je serai bien aise de faire votre connaissance, et je suis bien sensible à l'offre que vous venez de me faire de vous rendre ici pour cet effet.<360> Si vous voulez me faire ce plaisir après-demain, le 25 de ce mois, et vous adresser au général-major comte de Goertz, je pourrai vous voir encore le même jour, et en attendant, je prie Dieu qu'il vous ait, monsieur le comte de Mirabeau, en sa sainte et digne garde.

AU COMTE DE GOERTZ.

Potsdam, 23 janvier 1786.

J'ai très-bien reçu, par votre lettre d'hier, le paquet de livres que le comte de Mirabeau vous a prié de me faire passer. Vous m'obligerez de l'en remercier affectueusement de ma part. Je serais, je l'avoue, très-curieux de savoir par quel heureux hasard ce voyageur a poussé jusqu'ici, et vous me feriez plaisir de me le dire. Sur ce, je prie Dieu, etc.

3. DU COMTE DE MIRABEAU.

Berlin, 26 janvier 1786.



Sire,

Je craindrais plus encore de paraître coupable envers Votre Majesté d'un manque de bonne foi que de commettre une indiscrétion qui ne nuisît qu'à moi.

Quand V. M. m'a fait l'honneur de me demander hier si j'allais à Saint-Pétersbourg, j'ai répondu que mon dessein n'était pas d'y aller encore. J'avais un et même deux témoins, et mes circonstances personnelles exigent que ma marche ne soit pas ébruitée.

<361>Maintenant que je parle à V. M. seule, j'aurai l'honneur de lui dire que, bien mal récompensé des véritablement grands services que j'ai rendus, en France, au département des finances, compromis dans ma sûreté, et presque dans ma réputation, par le ministre actuel, parce que je n'ai voulu ni me mêler de son dernier emprunt, ni concourir à son opération des louis, obligé de chercher jusqu'à la mort de mon père l'emploi de mon activité naturelle et de mon faible talent, tourmenté du désir, peu raisonnable peut-être, de me faire regretter en France, je l'ai quittée avec la permission du souverain, mais dans la ferme résolution de n'y rentrer, aussi longtemps que je serai jeune et capable de quelque chose, que pour recueillir l'héritage considérable que me laissera mon père.

Après la juste curiosité qui m'a conduit à Berlin, où j'attendrai probablement mon frère, qui doit demander à V. M. la permission de s'instruire aux manœuvres, mon intention est, je l'avoue, Sire, à vous seul, d'aller chercher de l'emploi dans le pays que je connaisse qui ait le plus besoin des étrangers. Je pousserai donc en Russie; et certes je n'aurais pas été chercher cette nation ébauchée et cette contrée sauvage, s'il ne me paraissait que votre gouvernement est trop complétement organisé pour que je puisse me flatter de devenir utile à V. M. La servir, et non pas siéger oiseusement dans des académies, eût sans doute été la première de mes ambitions, Sire. Mais les orages de ma première jeunesse et les déceptions de mon pays ont trop longtemps détourné mes idées de ce beau dessein, et je crains bien qu'il ne soit trop tard. Daignez agréer, Sire, la révélation de celui auquel je me vois contraint de me borner. Je vous la devais, puisque V. M. a montré quelque curiosité sur ma destination; mais j'ose la supplier de m'en garder le secret.

Je suis avec un très-profond respect, Sire, etc.

<362>

4. AU COMTE DE MIRABEAU.

Potsdam, 28 janvier 1786.



Monsieur le comte de Mirabeau,

Je n'ai pu qu'être bien sensible à la confidence que vous me faites, dans votre lettre du 26, des raisons qui vous ont engagé à vous expatrier avec la permission de votre souverain, et à chercher dans l'étranger à faire valoir vos talents avec plus de succès. Vous pouvez être persuadé que je vous en garderai le secret, et que je m'intéresserai toujours au sort d'un homme de votre mérite, souhaitant de bien bon cœur qu'il soit des plus favorables, et conforme à votre attente. D'ailleurs, il dépendra entièrement de vous de vous arrêter à Berlin jusqu'à l'arrivée de M. votre frère, qui veut me demander la permission d'assister aux manœuvres. Ce dessein me fait d'autant plus de plaisir, que j'espère, dans cet intervalle, d'avoir celui de vous voir encore une couple de fois, pour vous assurer de bouche de tous mes sentiments pour vous. En attendant, je prie Dieu, etc.

5. DU COMTE DE MIRABEAU.

Berlin, 18 février 1786.



Sire,

Permettez que je mette aux pieds de Votre Majesté les respectueuses réclamations d'un de mes amis contre la mauvaise foi révoltante d'un de vos sujets.

Le baron de Borcke, ci-devant envoyé de V. M. à la cour de Saxe,<363> doit à M. Théophile Cazenove, capitaliste très-connu d'Amsterdam, et chef d'une maison de commerce considérable, quatre-vingt mille livres d'une part, et, de l'autre, soixante mille livres aux héritiers du beau-père de ce même Cazenove. Ces sommes sont le prix des différences payées pour M. de Borcke dans des opérations en fonds publics faites à sa prière. Cet honnête homme, depuis qu'il a perdu, prétend que le jeu des fonds est défendu par les lois de Hollande, et croit, par cette fausseté absurde et manifeste, établir d'une manière satisfaisante qu'il ne doit pas ce qu'on a payé par son ordre exprès; il va jusqu'à disputer la validité d'une hypothèque en bonne forme qu'il a donnée sur ses terres de Clèves. Ses lettres nombreuses constatent l'indignité de sa conduite, et les raisons qu'il allègue à la cour de justice de Clèves ne la constatent pas moins.

Enlacé dans d'interminables longueurs, M. Cazenove demanderait pour toute grâce que vous daignassiez, Sire, nommer son fiscal général, ou tel autre magistrat ou ministre qu'il vous plaira choisir, pour connaître de cette affaire et la décider sans inutile délai. M. Cazenove en passerait aveuglément par cet arbitrage, et je ne désespère pas de l'obtenir de V. M., qui montra toujours le désir et la volonté d'abréger les procès et de donner à la marche de la justice distributive la plus grande activité.

Je suis avec la plus profonde vénération, et en attendant avec une respectueuse impatience le bonheur de vous revoir encore, comme vous avez daigné m'en flatter, etc.363-a

<364>

6. DU MÊME.

Berlin, 14 avril 1786.



Sire,

Des circonstances imprévues changent ou suspendent mes projets, et la déplorable santé de mon père me rappelle en France. J'ose prendre la liberté de demander à V. M. ses ordres; et, n'osant me flatter d'obtenir la faveur d'aller les recevoir verbalement, je me contente de l'assurer que je me trouverais heureux d'être honoré de la plus légère commission de sa part, et que j'emporte de son pays des motifs éternels de reconnaissance, de dévouement et de respect, avec lesquels je ne cesserai d'être, etc.

7. AU COMTE DE MIRABEAU.

Potsdam, 15 avril 1786.



Monsieur le comte de Mirabeau,

Comme des circonstances imprévues, à ce que je vois par votre lettre du 14 de ce mois, exigent votre prompt retour en France, vous me ferez plaisir, au cas que vous preniez la route par ici, de me faire savoir votre arrivée en cette ville. Agréez, en attendant, mes remercîments de tout ce que vous me dites d'obligeant, et soyez assuré, etc.364-a

<365>

VIII. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE BARON DE GRIMM (20 AOUT 1770 - 12 MAI 1786.)[Titelblatt]

<366><367>

1. DU BARON DE GRIMM.

Paris, 20 août 1770.



Sire,

Une ancienne prophétie, conservée dans une des caves de la cathédrale de Magdebourg, dont vous êtes l'archevêque par la grâce de Dieu, disait que l'année où le plus grand des rois jetterait un œil favorable sur le plus mince atome de la communion philosophique serait l'époque d'un événement qui assurerait la durée d'une monarchie fondée par le génie et par la gloire, et que l'année où ce grand roi daignerait se réunir à la communion philosophique pour l'érection de la statue de son patriarche367-a serait nommée l'année de l'accomplissement. Personne, Sire, ne comprit rien à cette prophétie difficile, et je suis le premier qui en ait pénétré le sens caché. L'année dernière, V. M. m'accueillit et me combla de bontés au palais de Sans-Souci, et la septième semaine après ce bonheur, la Princesse de Prusse fut bénie et devint grosse. Cette année, V. M. a daigné s'associer à ceux qui élèvent une statue à Voltaire; l'atome est devenu cosouscripteur de Marc-Aurèle-Trajan-Julien Frédéric de Prusse; et immédiatement après la résolution de V. M., nos vœux sont exaucés, et il naît un prince.367-b Tout est clair, tout est accompli; et puis, qu'on s'obstine à douter de l'infaillibilité des prophéties!

Pour rendre gloire à celle que j'ai eu le bonheur d'expliquer le premier, on sera forcé de convenir que, sans l'accueil que j'ai reçu<368> de V. M. au mois de septembre dernier, le ciel n'aurait pas béni la Princesse de Prusse au mois de novembre suivant. et que, sans la souscription de V. M. pour la statue, il serait né une princesse au lieu d'un prince. Telle est la liaison mystique des événements de toutes les Apocalypses anciennes et modernes, et je ne suis pas, Sire, le premier piètre sujet dont le nom ait été nécessaire à l'époque des événements les plus importants et les plus indépendants en apparence de sa chétive existence.

J'ai donc un droit bien légitime de mêler mes acclamations aux acclamations de tous les États prussiens, et de déposer au pied du trône de V. M. le tribut de ma joie, qui s'accroît encore par l'attachement que j'ai depuis longtemps pour madame la Princesse de Prusse et pour sa respectable mère. Je ne puis, Sire, accorder à aucun de vos sujets d'être plus heureux que moi de l'événement qui vient de combler vos vœux, et je me livre sans réserve aux transports les plus éclatants du bonheur que j'éprouve.

Les nouvelles publiques annoncent le prochain voyage de V. M. en Moravie. C'est se rendre à la passion du jeune empereur; c'est le raffermir dans le dessein de suivre les traces du monarque qu'il a choisi pour modèle. Ainsi le règne du grand Frédéric ne sera pas seulement l'orgueil de notre siècle, il deviendra encore le gage de la gloire du siècle suivant.

Je suis avec le plus profond respect.



Sire,

de Votre Majesté
le très-humble et très-obéissant serviteur,
Grimm.

<369>

2. AU BARON DE GRIMM.

Potsdam, 26 septembre 1770.

Il faut convenir que nous autres citoyens du nord de l'Allemagne, nous n'avons point d'imagination; le père Bouhours l'assure,369-a il faut l'en croire sur sa parole. Vous autres voyants369-b de Paris, votre imagination vous fait trouver des rapports où nous autres n'aurions pas supposé les moindres relations. En vérité, le prophète, quel qu'il soit, qui me fait l'honneur de s'amuser sur mon compte me traite avec distinction. Ce n'est pas pour tous les êtres que les gens de cette espèce exaltent leur âme; je me croirai un homme important, et il ne faudra qu'une comète ou quelque éclipse qui m'honore de son attention, pour achever de me tourner la tête. Mais tout cela n'était pas nécessaire pour rendre justice à Voltaire; une âme sensible et un cœur reconnaissant suffisaient; il est bien juste que le public lui paye le plaisir qu'il en a reçu. Aucun auteur n'a jamais eu un goût aussi perfectionné que ce grand homme; la profane Grèce en aurait fait un dieu, on lui aurait élevé un temple. Nous ne lui érigeons qu'une statue, faible récompense pour toutes les persécutions que l'envie lui a suscitées, mais récompense capable d'échauffer la jeunesse et de l'encourager à s'élever dans cette carrière que ce grand génie a parcourue, et où d'autres génies peuvent trouver encore à glaner. J'ai aimé dès mon enfance les arts, les lettres et les sciences, et lorsque je puis contribuer à les propager ou bien à les étendre, je m'y porte avec toute l'ardeur dont je suis capable, parce que dans ce monde il n'y a point de vrai bonheur sans elles. Vous autres qui vous trouvez à Paris dans le vestibule de leur temple, vous qui en êtes les desser<370>vants, vous pouvez jouir de ce bonheur inaltérable, pourvu que vous empêchiez l'envie et la cabale d'en approcher.

Je vous remercie de la part que vous prenez à cet enfant qui nous est né; je souhaite qu'il ait les qualités qu'il doit avoir, et que, loin d'être le fléau de l'humanité, il en devienne le bienfaiteur.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

3. AU MÊME.

Potsdam, 10 novembre 1772.

On parlait naguère du vieux sorcier. J'ai une nièce assez ingénieuse, qui dit à ce propos : « Mon cher oncle n'est pas sorcier. » Si je l'étais, j'aurais créé des têtes et des ventres, comme vous le dites, autant qu'il en aurait été besoin per far corpo. Sa sacrée Majesté le Hasard, qui va plus loin que la prudence des hommes, me paraît mériter plutôt que moi les félicitations que vous me faites. La différence qu'il y a du pays où vous êtes à celui où je me trouve, c'est que depuis longtemps les Français ont atteint le but auquel ils pouvaient prétendre, quand nous autres étions bien éloignés de jouir d'une situation aisée. Cependant j'attribue surtout les fortunes qui me sont arrivées aux dévotes prières des sectateurs de Ferney. Leur vieil apôtre est mon saint. Comme je lui suppose beaucoup de crédit dans la cour céleste, où il n'y a que des esprits qui doivent aimer leurs semblables, j'ose croire que c'est lui qui m'a attiré leurs bénédictions. Du reste, je vous remercie de la part que vous prenez aux succès que nous avons eus; je ne les croirai parfaits que quand la paix générale sera rétablie. Je compte bien agir en cela conformément à la doctrine des ency<371>clopédistes, et leur témoigner, par le soin que je prends de la paix, l'attention que j'ai de leur plaire. Sur ce, etc.

4. AU MÊME.

Potsdam, 20 février 1774.

Votre lettre du 5 février me parvint avant-hier. Je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à ce qui me regarde et mes parentes du calendrier chrétien; ma sainte n'approuvera pas l'application de la remarque de Jean-Jacques, peut-être judicieuse, sur l'orchestre de Paris. Quoi qu'il en soit, il faudra tirer parti des Pères. Ce que vous me dites de vos conversations sur mon sujet avec Sa Majesté Impériale371-a me flatte et m'intéresse; rien ne peut être plus enchanteur pour moi que le souvenir de cette grande princesse, pour laquelle j'ai une vénération infinie. Je vous ai entretenu de ses talents, de ses grandes vues, de l'élévation de son âme, et de cette bonté avec laquelle elle accueille ceux qui ont le bonheur de l'approcher. Vous avez eu tout le temps de vous rappeler et de vérifier tout ce que je vous ai dit; je conçois aisément quels doivent être tous vos regrets, et que vous ne retrouverez nulle part rien qui puisse vous dédommager de tout ce que vous avez vu. C'est avec plaisir que je vous verrai à votre passage, et que je vous entendrai sur un sujet qui a tant de droits de m'intéresser. Sur ce, je prie Dieu, etc.

<372>

5. DU BARON DE GRIMM.

Paris, 19 mars 1781.



Sire,

Si j'osais vous fatiguer de mes lettres aussi souvent que le souvenir de vos bontés m'occupe et m'obsède, ma correspondance deviendrait bientôt le pain quotidien de Sans-Souci, et un monarque dont toute l'Europe respecte le repos, comme elle a admiré ses travaux, se trouverait exposé continuellement à un bavardage importun et interminable. Comment se peut-il donc que, avec de si belles dispositions, j'aie passé tant de mois sans écrire à V. M., sans porter à ses pieds l'hommage de ma reconnaissance, après la lettre remplie de bonté dont elle m'a honoré l'automne dernier? C'est que j'ai constamment observé qu'il n'y a que les grands hommes de vraiment oisifs dans ce monde, qu'il n'y a qu'eux qui aient le temps de faire des poëmes, de composer des brochures, de jouer de la flûte, comme s'ils n'avaient pas leurs États et l'Europe à gouverner, tandis que les petites gens sont toujours écrasés par leurs occupations. Je suis donc forcé de convenir de la chose du monde la plus ridicule et la plus malheureuse : c'est que j'ai été écrasé par mes petites et insignifiantes affaires, et réduit à la douloureuse extrémité de négliger jusqu'à ma grande impératrice, et son auguste allié et lieutenant-colonel. Rien n'est plus exact, Sire, que cette qualité que vous jugez à propos de prendre. Si elle met V. M. un grade au-dessous de moi, il est cependant bien sûr que le grand Frédéric et la grande Catherine se sont servi réciproquement de lieutenants-colonels, et qu'ils s'en sont assez bien trouvés l'un et l'autre pour continuer leur service sur ce pied-là jusqu'à la fin des siècles. Quant à moi, Sire, grâce à mes petites et interminables affaires, j'ai pensé être hors de combat. Je n'ai été malade l'automne dernier que huit ou dix jours; mais ces dix jours de<373> soumission aux ordres d'Esculape Tronchin m'ont mis à bas pour tout l'hiver, et ce n'est que depuis quelques semaines que je puis me regarder comme rétabli et échappé aux griffes de la médecine. Voilà le véritable motif de la longue pause que j'ai observée. Elle ne m'a pas empêché de suivre V. M. pas à pas, à l'aide des gazettes, de me glisser à sa suite dans l'Opéra de Berlin, de me trouver le jour de l'an à la porte du cabinet de V. M., pour voir la sortie du monarque dont l'apparition est aussi rayonnante de gloire que celle du soleil l'est de lumière, de célébrer surtout le 24 janvier avec la joie que la santé brillante de V. M. inspire et justifie. Mais pour oser prendre la plume, j'ai voulu attendre que le retour du sommeil ramenât le calme dans un sang trop agité.

V. M., en rendant justice à mon beau don de prophétie, se borne à la science du passé, et ne veut pas se donner les airs de deviner l'avenir. Vous vous contentez, Sire, de le préparer, et laissez aux goujats le don de divination. Vous avez pris de Jupiter, votre aïeul, la prévoyance; mais vous ne vous souciez pas de la prescience, qui est une vertu purement théologale. Ainsi V. M. ne se souciera pas de nous dire si nous aurons la paix cette année, si les Bataves figureront dans la neutralité armée, si nous aurons une trinité de médiateurs, sans laquelle, suivant mon catéchisme, il n'y a point de salut à espérer. Ce grand exemple de réserve devrait rendre M. le colonel aussi mystérieux; mais il n'a point de secret pour V. M. Il dit que son impératrice l'ayant créé vétéran sans qu'il ait été novice, il en a inféré qu'il pouvait postuler les invalides. Il reste donc colonel apraxin, ou sans pratique et inutile, à condition toutefois que s'il prend fantaisie à l'Impératrice de lui dire, Marche, il ne se le fera pas dire deux fois, et sur-le-champ il fait son paquet pour courir à Pétersbourg, non sans faire ses dévotions au temple de la Renommée situé entre la Sprée et la Havel. Voilà de quoi il est convenu avec son auguste souveraine. Tant qu'elle ne parlera pas, il se tiendra tranquille. En<374> attendant, il s'amuse à lui dépenser son argent à Paris et à Rome tant qu'il peut, et il ne laisse pas, en antiques, tableaux et autres inutilités, d'être un homme très-cher pour la Russie.

M. d'Alembert m'a remis un écrit du Marc-Aurèle moderne sur la littérature de sa patrie,374-a et j'ai reçu ce don royal avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance. Marc-Aurèle Frédéric avait, entre autres, aussi cela de commun avec Marc-Aurèle Antonin, que celui-ci dédaignait d'écrire en latin, et écrivait en grec, comme l'autre dédaigne d'écrire dans sa langue, et a adopté de préférence l'idiome des Racine et des Voltaire. Les Allemands disent que les dons qu'il leur annonce et promet leur sont déjà en grande partie arrivés; que la langue allemande n'est plus ce jargon barbare qu'on écrivait il y a cinquante ou soixante ans, dur, diffus, embarrassé; qu'elle a pris de l'harmonie et du nombre, de la précision et de l'énergie; que, étant par elle-même d'une très-grande richesse, elle a pris en peu de temps toutes les formes désirables. Quant à moi, exilé de ma patrie depuis ma première jeunesse, n'ayant presque aucun temps, depuis nombre d'années, à donner à la lecture, je ne suis pas en état de juger ce procès; mais il est vrai que toutes les fois que j'ai traversé l'Allemagne, on m'a montré des morceaux parfaitement bien écrits, et je n'y ai plus retrouvé l'ancien jargon tudesque, d'où j'ai conclu qu'il était arrivé une grande révolution en Allemagne dans les esprits. Cela m'a paru assez simple. Un pays qui a donné dans un siècle Frédéric et Catherine m'a paru le premier pays de ce siècle; et comme la nature opère tout par contagion, il m'a paru que l'apparition de ces deux phénomènes n'a pu rester isolée, et a dû avoir les suites les plus étendues, quoique aucun souverain n'ait songé à les encourager. Ce qui m'a surtout touché dans l'écrit de Marc-Aurèle, c'est la sollicitude qu'on remarque à chaque page pour l'amélioration des études. On dit que même à cet égard il est arrivé une grande<375> révolution en Allemagne, mais qu'elle a été plus sensible dans les pays catholiques que dans les pays protestants, peut-être parce que ceux-ci, ayant fait le principal à l'époque de la réformation, se sont ensuite relâchés, tandis que, les autres ayant à se débarbouiller de toute la crasse de l'ignorance et de la superstition, leur changement devient plus sensible et plus marqué. On dit qu'un prélat de Sagan,375-a sujet de V. M., a beaucoup contribué à cette révolution. Vers le Rhin, le baron de Dalberg, chanoine de Mayence et Statthalter d'Erfurt, a rendu de grands services. Le baron de Fürstenberg, que j'aurais tout simplement fait évêque de Münster, si le Saint-Esprit n'était pas descendu sur l'archiduc Maximilien, a fait participer à ces bienfaits la Westphalie, et les efforts de ces trois hommes ont pénétré jusqu'en Autriche, où la pieuse Marie-Thérèse a laissé établir des écoles normales, sans peut-être pressentir tous les effets de ricochet qui sont inséparables d'une institution sensée et dégagée d'un fatras d'absurdités.

Puisse Marc-Aurèle Frédéric être témoin du beau jour qu'il annonce à sa patrie, et jouir jusqu'au dernier terme de la vie humaine de la gloire immortelle que lui doit son pays et son siècle! Ce sont les vœux constants du colonel russe qui met à vos pieds l'hommage du plus profond respect avec lequel il sera toute sa vie, etc.

<376>

6. DU MÊME.

Le 29 juin 1781.



Sire,

Si je n'ai pas répondu plus tôt à la lettre dont il vous a plu de m'honorer le 1er avril, c'est que je n'ai pas osé troubler les travaux ou les amusements militaires de V. M. Du temps d'Hercule, on appelait cela des travaux, mais du temps de Frédéric on appelle cela ses amusements; car ses travaux, tels qu'ils sont inscrits dans le temple de la Gloire, ont été un objet plus sérieux. On se plaint dans ce temple que V. M. s'est emparée de tous les quatre murs, et n'a laissé aucune place à ses contemporains, qui voudraient aussi occuper un petit pan de ce temple par leurs faits et gestes; mais cela ne me regarde pas, et je ne me mêle pas des affaires des grands. Je n'ose me mêler davantage des intérêts de ma nation auprès de V. M. Elle m'a repoussé trop jeune de son sein pour que je sois capable de tirer parti de tous ses avantages, et il lui faut un avocat plus instruit et surtout plus éloquent. Si le grand Quintus376-a existait encore, je la recommanderais à son zèle. Quant à moi, Sire, je me rappellerai toujours bien vivement avec quelle verve V. M. me déclama un jour tout le commencement der Asiatischen Banise.376-b Si ce beau morceau a pu se conserver intact à côté des plus belles tirades de Racine, de Voltaire, du poëme de la Guerre376-c et du poëme à l'honneur des confédérés de Pologne,376-d je conviens qu'aujourd'hui on n'écrit plus rien en Allemagne dans ce goût-là, et que la langue allemande a absolument changé de ton et d'allure. V. M. a la bonté de me renvoyer aux débris du beau<377> siècle de Louis XIV, pour en faire mes choux gras en Fiance. Je crains que ces choux ne restent très-maigres, car depuis que le grand Voltaire nous a été enlevé, un vaste et effrayant silence a succédé aux chants harmonieux des rossignols, et n'est interrompu de temps en temps que par le croassement sinistre de quelques oiseaux de mauvais augure.

On m'a calomnié, Sire, en me faisant conducteur d'un jeune seigneur russe. On a bien de la peine à se conduire soi-même dans ce bas monde, et il faut être bien présomptueux pour vouloir conduire les autres. J'ai fait ce métier une fois dans ma vie, mais c'était pour un court temps, et à la prière d'une princesse à laquelle je n'avais rien à refuser.377-a D'ailleurs, on fait pour un prince du saint-empire romain ce qu'on ne fait pas pour un gentilhomme russe. C'est dommage que l'Impératrice m'ait fait colonel si tard, ce qui me prive même de l'espérance de conduire un jour un régiment vert, à travers les périls, à la victoire.

Je me propose, Sire, de faire un petit tour à Spa, pour faire ma cour à monseigneur le prince Henri. J'ai presque formé un vœu impie dans cette circonstance; j'ai désiré que la santé de V. M. fût assez mauvaise pour avoir besoin de ces eaux; j'aurais eu le bonheur inestimable de voir encore une fois celui qui a fixé les regards de son siècle, et qui fixera ceux de la postérité. Il n'y a point de chemin que je trouvasse assez long pour jouir de ce bonheur. Partout où je serai, Sire, V. M. aura un serviteur bien fidèle, mais malheureusement bien inutile; mon uniforme russe m'y oblige, et mon cœur encore davantage. Je recevrai partout les ordres de V. M. avec le plus profond respect, dont je dépose l'hommage à ses pieds, et avec lequel je suis, etc.

<378>

7. DU MÊME.

Le 8 septembre 1781.



Sire,

Il ne manquait au succès éclatant de mon voyage de Spa qu'un seul genre de gloire, et je le dois aux bontés de V. M. J'ai été comblé de mille bontés par monseigneur le prince Henri; j'ai reçu coup sur coup trois lettres charmantes de mon auguste souveraine; j'ai vu au moins trois fois, et pour plus d'un quart d'heure, Joseph II assis entre Henri et moi; je l'ai entendu parler de V. M.; j'ai été témoin de l'extrême considération qu'il a marquée au prince, pour lequel il ne cachait point qu'il était venu principalement à Spa; je l'ai entendu parler de madame la princesse d'Orange, dont l'apparition à Spa n'est pas une des moindres satisfactions de mon voyage; j'ai recueilli tout ce que Joseph m'a dit de mon autocratrice, pour laquelle il ne laisse pas d'avoir un fonds de bonté considérable. Que manquait-il donc à tant de sujets de bonheur? Celui de recevoir une lettre de V. M., et cette lettre est venue à point nommé. Mais j'ai surtout délicieusement joui des hommages que toutes les nations rassemblées dans ce café général de l'Europe se sont empressées à rendre à un prince qui a si souvent partagé les travaux glorieux de V. M., et dont les éminentes qualités, la conversation pleine d'intérêt, de raison et de lumière, la politesse et la bonté sans égale ont fait pendant plus de six semaines l'entretien de tous les jours et l'étonnement de tous ceux que la saison avait attirés. Il s'est surtout établi une lutte entre les deux nations rivales, l'anglaise et la française, laquelle lui marquerait le mieux ses respects; mais j'aime à croire que la nation française a eu l'avantage de ce combat. Je vois du moins combien ses impressions ont été vives par tout ce qui a été mandé à Paris du séjour de S. A. R., par tout ce qu'en disent ceux qui reviennent successivement<379> de Spa; et j'aurai, après avoir fait la plus agréable campagne d'été, la satisfaction inexprimable de ne pouvoir faire cet hiver un pas dans mes quartiers, à Paris, sans entendre parler du héros à la suite duquel j'ai fait la campagne.

V. M. me dira qu'à force de forger on devient forgeron, et qu'à force d'être colonel on donne à toutes ses tournures un air militaire. Il faut bien, Sire, que je me regarde comme un homme célèbre, puisque V. M. ne dédaigne pas de faire l'énumération de tous les alambics par où il a plu à la divine providence de me faire passer. J'ose cependant représenter à mon auguste historiographe que je n'ai nul droit à me qualifier colonel de Preobrashenskii, et que si je suis colonel de la plus grande des impératrices, c'est peut-être dans un régiment d'invalides, et c'est encore bien de l'honneur pour moi. Je suis aussi revêtu de quelques dignités qui ont échappé à V. M. Par exemple, j'ai depuis près de huit ans un brevet de souffre-douleur de l'impératrice de toutes les Russies, que S. M. a la bonté de me confirmer journellement. Je pourrais même, d'après votre dernière lettre, Sire, me qualifier de plastron du grand Frédéric; mais il faut être en garde contre la vanité. Les traits de V. M. ne sont pas mortels comme ceux d'Apollon votre patron; votre bonté daigne en émousser la pointe avant de les lâcher, et l'on est un pauvre plastron quand on ne reçoit que des traits émoussés. Le plus sûr est donc de me tenir enveloppé dans mon manteau de Waldstorchel,379-a et de me contenter d'une demi-douzaine de titres, sans aspirer à de nouvelles dignités.

V. M. a pensé me causer une révolution, en me parlant de la perte de l'abbé Coyer,379-b que j'ignorais. Je n'ai pu éclaircir depuis mon retour si ce malheur est avéré; j'aime à me flatter, et à en douter encore. J'aime surtout à me flatter que ce chiffon trouvera V. M. heureusement de retour de la Silésie, et dans le sein du repos. Tout<380> colonel russe que je suis, je ne regarderai jamais Berlin comme une auberge de passage pour Pétersbourg; mais si jamais le Seigneur me ramène dans le sanctuaire de Potsdam ou de Sans-Souci, j'entonnerai aux pieds de V. M. le cantique de Siméon l'archimandrite : Nunc dimittis servum tuum, etc.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

8. DU MÊME.

Le 24 janvier 1782.



Sire,

Votre Majesté a daigné jeter trop d'éclat sur mon voyage de Spa; c'est pourquoi il a plu au Père céleste de me traiter comme un de ses enfants chéris, c'est-à-dire, de me châtier tout de suite, avant que le démon de la superbe pût entrer dans mon cœur et le corrompre. Après mon voyage de Spa, célébré par la première d'entre les têtes ceintes de laurier, j'ai fait une course obscure en Allemagne, et à mon retour à Paris, vers la fin du mois d'octobre, j'ai trouvé une lettre charmante et inestimable de cette première tête. Je m'apprêtais, Sire, à y répondre et à porter aux pieds de V. M. l'hommage de ma reconnaissance, lorsque je suis tombé malade. Il est vrai que, n'ayant plus de médecins depuis la mort du grand Tronchin,380-a j'ai évité, à force de me bien conduire, une maladie très-sérieuse, parce que j'ai eu la patience d'attendre la crise de la nature; mais aussi je ne suis pas encore totalement rétabli, et il s'en faut bien que je puisse chan<381>ter victoire. Il faut que je confesse à V. M., que l'Impératrice ma souveraine honorait du titre de mon archiatre, ou premier médecin, parce qu'elle savait qu'il m'avait sauvé la vie en m'envoyant à Carlsbad, il faut donc que je lui confesse que je crois avoir fait une grande faute au milieu de mon existence brillante à Spa : c'est d'en avoir pris les eaux par désœuvrement. Ces eaux sont trop toniques pour moi. Tant que j'ai pu courir les champs et me donner du mouvement et de la fatigue, cela allait fort bien; mais lorsqu'il a fallu reprendre la vie sédentaire, je me suis senti une bile exaltée qui a pensé me jouer un mauvais tour, et qui a encore bien de la peine à se mettre à la raison.

Mais il est juste de souffrir le châtiment de ses fautes, et c'est assez entretenir mon auguste archiatre d'une santé que je lui devais depuis près de huit ans. Je ne suis entré dans ces détails que pour prouver à V. M. combien j'ai eu à souffrir de laisser passer tant de temps sans lui parler de ma reconnaissance, et sans lui rappeler mon ancien attachement avec mon profond respect. Je me consolais d'être sur mon grabat avec la fièvre pendant qu'on célébrait à la cour et à la ville la naissance d'un Dauphin;381-a mais je ne me consolais pas de ne pouvoir tenir la plume et de ne pouvoir écrire à V. M.

Si, lorsque V. M. boira son verre d'eau à côté de la pantocratrice son ancienne amie, elle veut me permettre d'être derrière son siége et de lui présenter ce verre, comme je suis à peu près sûr d'en obtenir l'agrément de mon auguste souveraine, je promettrai volontiers d'oublier toutes mes grandeurs passées et de m'en tenir à cette seule et unique. J'ai proposé à l'Impératrice, après la visite de M. le comte de Falkenstein,381-b de bâtir à côté de son palais, soit à Pétersbourg, soit à Zarskoe-Selo, une auberge à l'enseigne des Trois Rois, de la réserver pour des buveurs d'eau de la trempe de V. M., et de m'en nommer, non le maître, mais le garçon; mais vous sentez bien, Sire, que<382> la modestie avec laquelle on entend parler de pareilles visites ne permet pas qu'on adopte mon enseigne, ni qu'on accorde à son colonel invalide la place de garçon qu'il brigue.

Je commence à désespérer, Sire, de jamais bien rectifier les notions de V. M. sur mes dignités et titres hyperboréens, d'autant que je n'ai à montrer aucune patente visée par le prince Potemkin; je tiens toutes mes prérogatives de la pure et spéciale grâce de mon auguste bienfaitrice. Comme mon titre de souffre-douleur broche sur tous les autres, j'ai osé me flatter de pouvoir y associer celui de plastron de V. M.; je croyais souffre-douleur et plastron cousins germains; mais la définition de Végèce, qui, s'il eût vécu de notre temps, eût cherché ses définitions sur les rives de la Sprée et de la Havel, me déroute entièrement. Je n'ai éprouvé de la part de V. M. que des traits de bonté et de bienfaisance, et je n'ai contre ces traits qu'une arme défensive, ma reconnaissance et mon attachement malheureusement inutile; je vois bien qu'il faut que je me déplastronne.

Il y a aujourd'hui, Sire, grand vacarme dans le taudis du souffre-douleur dépouillé de sa dignité de plastron. On y célèbre un des jours les plus solennels de l'année, le 24 janvier. Puisse l'objet auguste de mes vœux en éprouver l'efficacité jusqu'au terme le plus reculé de la vie humaine! On dit que jamais sa santé n'a été plus parfaite, ni mieux affermie; cette circonstance rend la solennité du jour complète dans le taudis.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

<383>

9. AU BARON DE GRIMM.

Potsdam, 19 février 1782.

Lorsque je m'adresse à M. de la Grimmalière, colonel des gardes Preobrashenskii de S. M. l'impératrice de toutes les Russies, je crois être sûr de prouver la définition de ce titre-là, tant par acte public que par ses patentes; mais je n'entends point le titre de souffre-douleur, ni la traduction d'un mot russe que je ne comprends pas, par conséquent auquel je pourrais donner un sens qui ne serait pas clair. Pour le titre de plastron, il me semble ne convenir nullement à M. le baron, si ce n'est qu'on pourrait dire que quiconque a la protection de M. le colonel peut la considérer comme l'égide de Minerve, qui rend invulnérables ceux qui la possèdent. Vous me permettrez donc de remplacer un plastron par une égide, et de vous regarder comme celui qui protége M. le duc de Saxe-Gotha en France, qui a protégé les jeunes Romanzow contre les séductions de la jeunesse, et qui, en quelque façon, peut être comparé à ces cardinaux protecteurs de la France et de l'Allemagne à Rome; ainsi et de même il protége les intérêts de la grande Catherine dans l'empire des Gaules. M. de la Grimmalière aura la bonté de voir, par ce que je viens de lui exposer, combien je suis éloigné de vouloir lui lancer des traits, et combien je me recommande à sa puissante protection. Je lui aurais répondu sans doute plus tôt, si je n'avais été accablé d'une douzaine de maladies à la fois, qui m'ont privé de la faculté de tous mes membres. J'ai été très-fâché de le savoir si près de mes frontières, et d'avoir été privé de sa vue béatifique; l'Arioste dit que les montagnes tiennent ferme à leur racine, mais que les hommes peuvent se rencontrer,383-a de sorte<384> que je ne désespère pas que quelque heureuse influence de mon étoile ne me procure un jour la satisfaction de le revoir et de l'admirer. Sur ce, etc.

10. DU BARON DE GRIMM.

Paris, 22 septembre 1883.



Sire,

J'ai respecté tout le mois de juillet, parce que, sachant le Nestor des rois, qui en est resté l'Achille, entouré d'une partie de sa famille auguste, je me suis dit : Il ne convient point à un mortel obscur de percer dans cette retraite sacrée. Pendant le mois d'auguste, vulgairement appelé août par les Velches, je n'ai pas osé poursuivre le héros dans sa tournée en Silésie, de crainte de recevoir, comme l'année passée, une réponse datée de Breslau, et signée au milieu des travaux de toute espèce. Le mois de septembre est arrivé, et je n'ai pas voulu que ma lettre tombât au milieu des grandes manœuvres d'automne. Enfin, Dieu merci, les voilà passées; et comme V. M. n'a plus chose au monde à faire d'ici au printemps prochain, je puis arriver en toute sûreté avec ma lettre, et porter à vos pieds, Sire, avec mes vœux et mon hommage, le tribut de ma joie à l'occasion de l'accroissement qu'a reçu cet été la maison royale.384-a Ce ne sera pas un jour un petit sujet d'orgueil pour ces jeunes rejetons d'une maison auguste que de pouvoir se vanter, à la quatrième ou cinquième génération, d'avoir eu, dans la régénération du saint baptême, pour caution de leur christianisme ce monarque puissant et révéré qui, après quarante-<385>trois années de succès et de gloire, tenait encore d'une main ferme et sûre la balance des destinées des nations, et n'en était que meilleur chrétien, puisqu'il avait assez de crédit dans l'Église pour cautionner l'orthodoxie de tous ses petits-neveux.

Toutes les nouvelles. Sire, qui me sont venues cette année d'Allemagne me certifient que V. M. jouit de la santé la plus florissante. C'est bien heureusement encore servir d'exemple et de modèle aux héros et aux grands hommes, car il n'y a qu'une longue et brillante carrière qui puisse donner quelque stabilité aux choses humaines.

La signora Todi385-a me mande qu'elle aura le bonheur de contribuer à l'amusement des loisirs de V. M., et je la félicite de cet emploi glorieux d'un talent précieux et rare; je lui pardonne même toutes les lettres de recommandation qu'elle m'a fait écrire inutilement en Russie et ailleurs, où elle comptait porter ses pas. Tout mon chagrin, c'est de n'avoir aucune espérance de l'entendre chanter cet hiver à l'Opéra de Berlin.

Je suis, etc.

11. DU MÊME.

Le 31 octobre 1783.



Sire,

La lettre dont il a plu à Votre Majesté de m'honorer le 2 de ce mois m'a pénétré de la plus vive reconnaissance; mais une juste discrétion ne m'aurait pas permis de troubler sitôt ni les travaux ni le loisir de<386> V. M., sans une circonstance particulière. Le séjour de M. le baron de Goltz386-a à Fontainebleau ne lui permettra pas peut-être de savoir assez tôt la mort de M. d'Alembert pour mander cet événement par ce courrier. Cet homme, célèbre surtout par les bontés et les bienfaits dont V. M. l'a honoré pendant trente ans, a terminé sa carrière le 29, à sept heures du matin. La vie n'était plus pour lui un bien désirable. Ses infirmités s'étaient aggravées à un point alarmant par des inquiétudes et par les craintes de son imagination. Se croyant menacé à chaque instant, son tempérament naturellement frêle ne put résister longtemps à cet état violent, et le marasme qui s'ensuivit fut autant l'ouvrage de sa pusillanimité que de ses maux. Il ne cachait point à ceux qui l'exhortaient à leur opposer un peu de courage qu'il n'en avait point; et il leur inspirait d'autant plus de compassion, qu'il leur enlevait tous les moyens de le consoler, et que cette extrême faiblesse l'avait aussi rendu irascible et emporté. Voilà comme le destin, en pinçant une de nos fibres, peut humilier notre orgueil philosophique, et nous remettre au niveau des enfants que nous regardons avec pitié. Trois grands géomètres se sont suivis en peu de temps, Bernoulli, Euler et d'Alembert, et l'Académie royale de Berlin a fait une triple perte. J'ignore à qui il écherra de faire l'Éloge de d'Alembert à l'Académie française; mais, qui que ce soit, les voûtes du Louvre retentiront, ce jour, des bienfaits et des bontés constantes de V. M. pour celui qui en a été l'objet pendant près de la moitié de sa vie.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

<387>

12. AU BARON DE GRIMM.

Potsdam, 11 novembre 1783.

Vous pouvez bien croire que j'ai été fort touché de la mort de d'Alembert, d'autant plus que je l'ai cru atteint d'une maladie chronique, mais qui ne menaçait pas directement sa vie. Je doute que la France répare cette perte de sitôt. Si la maladie a affaibli son esprit dans le dernier temps, cela n'est pas étrange, puisque la mort, en attaquant toutes les parties organisées de notre corps, doit leur ôter leur activité en les détruisant. Je vous suis obligé cependant de m'avoir communiqué cette triste nouvelle, et je me suis dit à moi-même : Il faut mourir, ou il faut voir mourir les autres, il n'y a pas de milieu. Sur ce, etc.

13. DU BARON DE GRIMM.

Le 28 novembre 1783.



Sire,

Mon premier soin, après avoir reçu la lettre dont il a plu à Votre Majesté de m'honorer le 11 de ce mois, a été de m'acquitter de l'ordre qu'elle renfermait relativement à la correspondance dont M. d'Alembert a été honoré pendant une grande partie de sa vie. J'ai cru devoir m'adresser à ce sujet à M. le marquis de Condorcet, que d'Alembert a nommé son légataire universel. Il m'a fait deux réponses. Par la première, il m'apprend que les lettres de V. M. sont entre les mains de M. Watelet,387-a de l'Académie française, l'un des exécuteurs testa<388>mentaires de M. d'Alembert. J'étais sur le point d'écrire à celui-ci, lorsqu'une seconde lettre de M. de Condorcet m'a paru rendre cette démarche inutile. Je prends la liberté, Sire, de mettre ces deux lettres sous les yeux de V. M., quoiqu'elles n'aient pas été écrites à cette fin; elles serviront à prouver à V. M. ma ponctualité à exécuter ses ordres, et encore que ces ordres seront respectés par les dépositaires de la correspondance.

Le marquis de Condorcet, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences, l'un des quarante de l'Académie française, est d'une ancienne noblesse du royaume; il vient de perdre son oncle, qui était évêque de Lisieux. Son goût pour les sciences et les lettres l'a entraîné dès sa plus tendre enfance dans la carrière de la littérature, au lieu de suivre le métier des armes, auquel sa naissance semblait l'appeler. Il a été toute sa vie intimement lié avec M. d'Alembert. J'ai su de lui les derniers instants de ce philosophe, et j'ai été charmé d'apprendre que le calme et la tranquillité avaient reparu pendant les trois derniers jours, lorsque tout espoir de rétablissement l'eut abandonné. Je l'avais quitté, environ quinze jours avant sa mort, dans un tel état d'inquiétude, que j'en restai vivement affecté. On lui a trouvé une pierre grosse comme la moitié d'un œuf. Cette pierre n'était pas adhérente, et l'opération, suivant les apparences, en eût été facile; mais l'idée de la taille l'effarouchait si fort, il était si décidé à ne s'y point soumettre, qu'il ne voulut jamais être sondé, de peur d'acquérir la certitude de son mal. Son légataire a cru devoir se permettre, Sire, d'écrire à V. M. à l'occasion de ce triste événement; il m'a envoyé sa lettre sous cachet volant, et je la mets, dans l'état où je l'ai reçue, aux pieds de V. M.

Il ne m'appartient pas de seconder le vœu du marquis de Condorcet, qui voudrait que son ami, après avoir été toute sa vie protégé par V. M., lui dût encore après sa mort un monument qui crevât les yeux des prêtres. Je suis trop profane et trop hérétique pour<389> me mêler d'affaires ecclésiastiques. A la vérité, V. M. nous appartient, à nous autres hérétiques, et pour aucun trésor du monde nous ne voudrions la céder à l'Église soi-disant universelle ou catholique; mais les âmes dévotes disent que le chef auguste de tant d'évêques et de prêtres de la communion romaine, quoique fidèlement attaché à notre Église orthodoxe protestante, a un droit incontestable de placer les monuments de sa bienfaisance royale dans toutes les églises et chapelles de la terre. Je ne suis pas un casuiste assez subtil pour me mêler de questions si délicates.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

14. AU BARON DE GRIMM.

Potsdam, 16 décembre 1783.

Je vous suis fort obligé des soins que vous avez pris pour empêcher que ma correspondance avec d'Alembert ne fût imprimée. Plusieurs raisons me l'ont fait désirer; car premièrement cela n'en aurait pas valu la peine, et secondement la réputation de M. d'Alembert est si bien établie, qu'elle n'a aucunement besoin ni de mon appui, ni de mon suffrage. Cependant je vous avoue qu'il est bien triste de voir toutes les personnes que j'avais estimées mourir les unes après les autres; et cela est d'autant plus fâcheux, qu'il ne dépend pas de moi de mourir, ni de voir mourir les autres. Tout cela n'est qu'une suite du jeu des causes secondes, qui, par leurs combinaisons différentes, amènent tous les événements terribles. Il est vrai que j'ai fait ériger des monuments à Algarotti389-a et à d'Argens,389-a que j'avais beaucoup<390> aimés, et qui avaient vécu longtemps chez moi; et je suis encore en reste d'un cénotaphe que je m'étais proposé de faire élever, en Prusse, à l'honneur de Copernic.390-a Du reste, si la littérature française offre quelque chose de curieux, vous me ferez plaisir de m'en faire part, sans toucher à la classe des littérateurs subalternes, dont je n'aime guère à m'occuper. Sur ce, je prie Dieu, etc.

15. DU BARON DE GRIMM.

Le 24 janvier 1784.



Sire,

Tandis que je m'apprête à célébrer un des jours les plus augustes et les plus solennels de mon calendrier et de celui de la gloire, je crains que V. M. n'ait déjà quitté sa capitale pour retourner dans cette retraite sur laquelle les yeux de l'Europe sont fixés depuis plus de quarante ans. C'est donc là que je vais porter aux pieds d'un monarque plus courbé sous le fardeau des lauriers de toute espèce que sous le poids des années mon hommage, mes vœux et mon encens; c'est là aussi que je vais déposer ma reconnaissance de la lettre dont ce monarque comblé de gloire m'a honoré le 16 du mois dernier.

Les soins que je me suis donnés, Sire, par soumission et par obéissance, pour me priver, ainsi que mon siècle, du trésor que d'Alembert possédait, sont un crime de lèse-société que mon respect pour les ordres de V. M. m'a forcé de commettre. Il est impossible que cette<391> correspondance soit soustraite à l'empressement de la postérité, et qu'elle ne jouisse de ce trésor avec toute la publicité possible. N'ai-je donc pas fait un beau chef-d'œuvre de me la soustraire, à moi et à mes contemporains, c'est-à-dire, à tout ce qui m'intéresse, pour la conserver soigneusement à une postérité à laquelle je ne m'intéresse en aucune façon? Aussi j'avoue à mon honneur et gloire que, tout en obéissant, j'ai formé et je forme encore le vœu secret qu'il plaise à la divine providence de rendre toutes mes démarches inutiles, et de gratifier le monde de ce que j'ai travaillé à lui dérober.

Je doute bien fort que je fatigue jamais les yeux de V. M. avec ce que la littérature française produit d'intéressant. Depuis la mort de Voltaire, un vaste silence règne dans ces contrées, et nous rappelle à chaque instant nos pertes et notre pauvreté. Il a paru un petit roman de M. de Montesquieu,391-a que son fils s'est enfin déterminé à publier trente ans après sa mort. Le plan de ce petit ouvrage n'est pas un chef-d'œuvre de sagesse; mais la touche en est brillante et pleine de grâce, les détails ingénieux, piquants et philosophiques, et l'on reconnaît partout la plume de l'illustre auteur des Lettres persanes. Nous ne sommes actuellement occupés que de globes aérostatiques,391-b et M. le marquis de Condorcet, secrétaire perpétuel de notre Académie royale des sciences, m'a chargé, Sire, de porter aux pieds de V. M. deux exemplaires du rapport qui lui a été fait de ces machines, dont il est tant question depuis trois mois. L'un de ces exemplaires est pour le monarque protecteur à qui l'Académie de Paris ose présenter cet hommage; l'autre est pour son Académie royale de Berlin.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

<392>

16. DU MÊME.

Paris, 23 juin 1784.



Sire,

M. le marquis de Condorcet, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences, m'ayant de nouveau choisi pour son commissionnaire, pour porter aux pieds de V. M. le paquet ci-joint, j'ai une sorte de droit de ne point l'expédier sans y ajouter l'hommage de mon constant et profond respect; mais j'ai voulu attendre la fin des travaux militaires de V. M. avant de l'oser importuner. Je calcule, Sire, que le Roi est revenu le 12 à Sans-Souci en parfaite santé, que de là, après avoir réglé les différents départements de ses ministres, il se rendra au Nouveau-Palais, où la philosophie, les arts et les lettres occuperont pendant quelques semaines ses loisirs, et où il me sera plus pardonnable que dans aucun autre temps de l'année de lui dérober un moment.

M. le prince de Lambesc et M. le prince de Vaudemont m'ont rendu le compte le plus satisfaisant sur la santé de V. M. Ils ont été pénétrés de l'accueil qu'un monarque surchargé de gloire a daigné leur faire,392-a et leur mère, la comtesse de Brionne, une des femmes les plus distinguées de France sous tous les rapports, en a été bien heureuse. J'en ai presque reçu des compliments, et le bonheur dont ma vie a été honorée à différentes époques d'avoir approché V. M. me met en liaison avec tous ceux qui jouissent successivement du même bonheur, et m'établit une espèce d'intimité avec eux. Les princes de Lorraine ont été si enflammés de l'amour de leur métier à la vue des manœuvres de Potsdam et de Berlin, qu'ils se sont rendus directement à leurs régiments, sans paraître à la cour, aux fêtes occasionnées par la présence du roi de Suède.

<393>J'ai eu l'honneur de voir ce prince, qui par le sang appartient de si près à V. M., successivement sur le théâtre de Paris et de Versailles, sur celui de Pétersbourg, sur celui de Stockholm, et je le retrouve ici, à sa sortie des ruines de Rome et du Capitole. On lui a donné aujourd'hui le spectacle d'un globe aérostatique, à Versailles, monté par deux voyageurs aériens que le vent a portés très-vite de Versailles à Chantilly. La lettre, Sire, dont V. M. m'a honoré le 14 février a prêché un converti sur ces globes. Je ne doute pas qu'ici ou ailleurs il n'arrive quelques accidents graves que l'étourderie et la légèreté n'auront pas prévus. D'ailleurs, tant qu'on n'aura pas trouvé un moyen de diriger ces machines, un autre de les rendre plus solides, moins perméables, sans nuire à leur légèreté, enfin un troisième de faire toute l'opération à meilleur marché, je regarde avec V. M. cette découverte comme à peu près inutile à toute autre chose qu'à des objets d'amusements. Le beau siècle de l'éloquence et de la poésie a fini en France, et tous les trônes sont restés vides, parce que la loi éternelle veut que tout finisse. La géométrie et les sciences exactes n'ont pas peut-être chassé les beaux-arts, mais les ont remplacés après leur départ, parce qu'il est plus aisé de faire avec exactitude une expérience de physique que d'avoir du génie. La poésie et l'éloquence sont des vagabondes qui aiment à voyager et à changer de climat; je les soupçonne de vouloir s'établir pour quelque temps en Allemagne. Cependant, à voir tous les vers dont nous accablons M. le comte de Haga,393-a on est loin de supposer que nous soyons menacés de disette. Le mal est que, quoique brillant dans le Mercure de France, il n'est pas bien sûr qu'aucun de ces vers aille à la postérité. Je suis, etc.

<394>

17. DU MÊME.

Paris, 19 novembre 1784.



Sire,

M. le marquis de Condorcet ayant publié deux nom eaux petits volumes de différents morceaux de Tacite traduits par feu d'Alembert, il est naturel qu'il veuille en faire hommage au monarque qui a protégé le traducteur pendant toute sa vie; et comme il s'est accoutumé à me faire son commissionnaire auprès de V. M., je suis encore chargé cette fois-ci de lui présenter cette offrande. C'est par cet enchaînement des causes secondes que V. M. est toujours de temps en temps exposée à entendre parler de moi. Pour nous, Sire, si le nom de V. M. pouvait être oublié un instant pendant son règne, cela ne nous eût pas été possible cette année. Indépendamment de la foule d'officiers français qui, à leur retour, nous ont parlé de leur voyage dans les États de V. M., le séjour de monseigneur le prince Henri dans la capitale des Gaules a été une occasion continuelle et journalière pour les Français de manifester l'idée qu'ils attachent au nom prussien. Jamais prince étranger n'a reçu un tel accueil, et S. A. R. se rendrait coupable d'ingratitude, si elle pouvait l'oublier. Il y a longtemps, Sire, que je crois les sauvages des bords de la Baltique en train de remontrer à leurs maîtres, avec le temps, dans les beaux-arts comme en autres choses; car si ceux-ci descendent, tandis que les autres montent, il est évident qu'insensiblement ils se trouveront avoir troqué de place.

Je porte, à la fin de cette année, aux pieds de V. M. mes vœux avec l'hommage du plus profond respect avec lequel je suis, etc.

<395>

18. AU BARON DE GRIMM.

Potsdam, 11 mai 1785.

Je vous suis fort obligé de la lettre de M. de Condorcet que vous m'avez envoyée, dont je vous remets la réponse, que vous voudrez bien lui faire tenir. Il me semble que les beaux-arts et les belles-lettres éprouvent un destin pareil en Europe à celui qu'elles ont éprouvé à Rome après le beau siècle d'Auguste, où la médiocrité succéda aux talents. Après avoir poussé la partie des belles-lettres à leur perfection, la nation, comme rassasiée des chefs-d'œuvre dont elle jouit, commence à s'en dégoûter; alors le néologisme commence à détériorer le langage, qui a été poussé à une certaine perfection; la sévère âcreté de l'esprit philosophique combat l'effervescence de l'imagination, et le génie, resserré dans des bornes trop étroites, ne fournit plus que des productions médiocres. Je vous remercie de m'avoir fêté sur mon vieux jour de naissance. Je ne suis que trop vieux. Il faut que chacun vive jusqu'au terme qui dévide tout le chapelet de sottises que le destin l'a condamné à faire dans ce monde. Selon le défunt prince de Deux-Ponts, il n'y avait de salut qu'à Paris; il faut donc nécessairement que ceux qui vivent ailleurs végètent dans le purgatoire ou dans les limbes. Si vous trouvez à redire à ce sentiment, vous n'avez qu'à vous en prendre au feu prince de Deux-Ponts, et si vous vous trouvez trop faible pour attaquer cette famille, vous n'avez qu'à vous joindre à l'Empereur, avec lequel vous avez été à Spa; il vous assistera volontiers de toutes ses forces pour vous donner gain de cause. Sur ce, etc.

<396>

19. DU BARON DE GRIMM.

Le 12 juin 1785.



Sire,

Il faut respecter le repos des dieux et les travaux des rois. En vertu de cet axiome irrévocable, je ne me suis pas permis de répondre tout de suite à la lettre dont V. M. m'a honoré le 11 du mois dernier, et j'ai même un peu retardé la lettre que le marquis de Condorcet avait confiée à mes soins. Mais je calcule, Sire, que V. M. va être de retour aujourd'hui au château de Sans-Souci, et, après avoir réglé les affaires de ses divers départements, goûter un instant de repos dans le sein de la philosophie et de l'amitié; c'est le moment où les élus du paradis terrestre peuvent se montrer avec un peu plus de confiance aux pieds de Mars en repos. Mon commettant, le marquis de Condorcet, m'avait remis avec sa lettre un gros volume in-quarto396-a qu'il vient de publier, et dont il ose faire hommage à V. M. Comme je ne pouvais enfermer ce volume dans une lettre, je l'ai fait remettre à M. de Rougemont, qui m'a promis de le faire parvenir à sa glorieuse destination. Un profane comme moi, étranger à tous les mystères de la géométrie, n'a pas même le droit d'ouvrir, encore moins de feuilleter un ouvrage de la nature de celui de M. de Condorcet; tout ce qu'il peut se permettre, c'est de parcourir le discours préliminaire, assez étendu, et qu'on peut se flatter de comprendre à peu près, sans être initié dans les mystères de la haute science.

Le grand géomètre de l'univers, suivant ce que m'a appris un grand roi, nous a tous placés dans ce monde avec notre chapelet de sottises à la main. Ce tableau est à la fois moral, lumineux et pittoresque. Il y a des chapelets bien lourds et bien chargés; et cependant il y a parmi les membres de cette immense confrérie des dévideurs<397> si fervents, que, du train dont ils dévident, on croirait que les sottises vont leur manquer; mais le suprême géomètre y a mis bon ordre; plus ils en entassent, plus ils en dépêchent, et plus il leur en fournit. C'est son usage général; il ne fournit bien que ceux qui sont riches en fonds. Les pauvres en sottises sont comme les pauvres en espèces sonnantes; ils n'ont qu'un chapelet bien peu chargé, et ne peuvent faire aucun étalage; il faut qu'ils dévident le plus lentement et le plus rarement possible, s'ils ne veulent pas survivre à leurs fonds. C'est un grand sujet d'humiliation pour V. M. que le suprême géomètre, ayant distribué tant de riches chapelets parmi les maîtres du monde, se soit, pour ainsi dire, plu à négliger celui qu'il lui réservait; et comme le royaume des cieux est aussi réservé aux pauvres d'esprit, je ne vois pas même de ressource pour V. M. dans l'autre monde.

Ce n'est pas à moi, Sire, de me plaindre de la doctrine du feu due de Deux-Ponts. Puisque la bonté divine m'a conduit et cloué depuis ma jeunesse dans ce point hors duquel il n'y a point de salut, je n'ai qu'à bénir mon sort et la mémoire du feu duc de Deux-Ponts, qui me voulait d'ailleurs du bien. Je ne saurais donc en conscience entrer dans aucun projet d'alliance contre sa maison, dont je suis intéressé, comme V. M. voit, à soutenir la doctrine et les maximes; et quand je n'aurais pas autant à me louer de ces maximes, je ne me sentirais pas le courage, pour les intérêts seuls de mon salut, de troubler la paix générale. J'ai, au contraire, la plus ferme espérance d'achever de dévider mon chapelet avant qu'il ait plu aux maîtres de la terre de recommencer à faire ronfler le canon; tant je suis sûr qu'aucun d'eux ne désire la guerre dans ce siècle de modération et de philosophie.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

<398>

20. DU MÊME.

Le 20 juillet 1785.



Sire,

Votre Majesté trouvera que le commissionnaire que le marquis de Condorcet s'est choisi l'importune bien souvent; mais le commissionnaire d'un secrétaire perpétuel n'a pas son libre arbitre comme un docteur de Sorbonne, et lorsque son commettant le met en jeu, il faut qu'il obéisse. Cette fois-ci, il lui a donné une médaille en bronze avec la tête de feu d'Alembert,398-a pour être offerte en hommage à son auguste bienfaiteur. Je l'ai remise à M. de Rougemont, qui m'a promis de la faire parvenir à sa glorieuse destination. Cette médaille a été frappée pour être remise en or par l'Académie française à celui qui aura fait le meilleur Éloge de d'Alembert. Le particulier qui a fait les fonds de ce prix est un officier d'artillerie, et s'appelle M. de Saint-Remy. Il est allé depuis à Constantinople, pour apprendre aux bons amis de Joseph et de Catherine à fondre et à pointer les canons. Les bons amis fondront et pointeront comme ci-devant, et cependant se croiront peut-être obligés, par reconnaissance, d'empaler leur professeur; dans ce cas, je doute qu'il trouve parmi les ulémas de la nouvelle cuisine quelqu'un qui fasse les frais d'un prix pour son éloge funèbre. On aurait pu observer à cet officier que celui qu'il destinait à l'éloge de d'Alembert était du luxe tout pur, puisque ce philosophe devait être loué de toute nécessité deux fois, une fois à l'Académie française, et une autre fois à l'Académie des sciences. L'artilleur turc a sans doute jugé qu'abondance de biens en fait d'éloges ne nuit point.

J'ai reçu, Sire, la lettre dont il a plu à V. M. de m'honorer le 29 du mois dernier, avec la plus vive reconnaissance. Il faut que la <399>diocrité dans laquelle le destin a jugé à propos d'enchâsser V. M. soit une apparition bien piquante, puisque depuis quarante-cinq ans l'Europe n'en peut arracher les yeux.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

21. AU BARON DE GRIMM.

Potsdam, 9 août 1785.

Je vous suis fort obligé de la médaille de M. d'Alembert que vous m'avez fait parvenir. J'aurais souhaité qu'elle fût plus ressemblante. Il se peut cependant qu'il ait fort changé depuis vingt ans que je ne l'ai vu. Je n'ai jamais entendu le mot de cet officier d'artillerie dont vous me parlez; mais il n'est pas surprenant qu'une nation aussi policée que la française aille éclairer des nations barbares, et leur communiquer des parcelles du magasin immense de ses connaissances. Les Turcs doivent admirer leur législateur en artillerie, et je doute qu'ils veuillent user de violence envers lui. Sur ce, etc.

22. DU BARON DE GRIMM.

Le 7 octobre 1785.



Sire,

L'emploi que M. le marquis de Condorcet m'a accordé, savoir, celui de son facteur auprès de V. M., m'est d'autant plus glorieux, qu'il<400> me donne une sorte de droit d'ajouter mon propre hommage aux lettres qu'il me confie. Je crains cependant que sa poste de campagne ne soit très-mal réglée. Il est presque continuellement absent de Paris dans cette saison, et il me mande de je ne sais quel endroit qu'il n'a reçu que le 15 septembre la lettre dont V. M. l'a honoré au mois de juin, et que j'avais envoyée à sa poste au moment où je l'avais reçue; il ajoute que cette lettre lui a été mal renvoyée pendant son absence. Je crains que la sienne, par laquelle il m'a confié celle que je joins ici, ne m'ait été aussi mal envoyée, car elle est datée du 19 septembre, et je ne fais que de la recevoir. Cela prouverait que les plus grands géomètres ne savent pas toujours mettre dans la pratique l'extrême précision dont ils se piquent en théorie. Du moins ce retard aura cela de bon que la lettre de l'académicien et celle de son facteur arriveront aux pieds de V. M. dans un moment de repos, après tous les grands travaux militaires de cette année, qui maintiennent la réputation des armes prussiennes, et en augmentent l'éclat d'année en année; car ce qu'on vient de dire de la revue de Silésie, je l'ai ouï dire tous les ans, qu'on n'a jamais rien vu de plus brillant et de plus imposant, et on le répétera tous les ans de même. Seulement, Sire, du train dont cela va, V. M. n'aura pas seulement les corps de ses armées à passer en revue, mais aussi des corps entiers d'officiers étrangers qui accourent de toutes les parties de l'Europe pour admirer le Nestor d'entre les monarques, qui, sous le poids des lauriers et des années, conserve et déploie la vigueur d'Achille.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

<401>

23. AU BARON DE GRIMM.

Potsdam, 24 octobre 1785.

Je vous suis fort obligé de la lettre de M. de Condorcet que vous m'avez fait parvenir. Voici la réponse; vous voudrez bien la lui faire tenir également. Je n'ai guère pu jouir de l'apparition de quelques Français dans ce pays-ci, entre autres, de M. de La Fayette.401-a J'ai passé quatre semaines dans la compagnie de la goutte plus désagréablement que dans celle de ces messieurs. Je félicite M. de la Grimmalière de l'augmentation que l'impératrice de Russie fait dans ses troupes, parce que la suite naturelle de ce changement sera sans doute de vous avancer d'un grade, et que peut-être, dans la guerre qui se prépare contre la Porte, ce sera vous qui prendrez Constantinople à la tête d'une armée victorieuse. Je serai le spectateur de ces hauts faits d'armes; et si la faiblesse de l'âge me donne de trop fortes entraves, je compte célébrer ces merveilles de nos jours, et placer votre nom entre celui d'Alexandre, de César, et celui de l'autocratrice de toutes les Russies entre ceux de Jupiter et de Neptune.

Sur ce, je prie Dieu, etc.

<402>

24 DU BARON DE GRIMM.

Le 24 janvier 1786.



Sire,

Je célébrais en silence, mais avec grande solennité, dans mon réduit philosophique, l'anniversaire de la naissance de V. M., lorsqu'une lettre envoyée par M. le marquis de Condorcet m'oblige de quitter mon autel et l'encens qui y brûlait, pour déposer aux pieds de V. M., avec sa lettre, mes vœux, et la rendre témoin de la solennité qu'un jour si grand et si auguste occasionne dans le réduit philosophique. M. de Condorcet, à qui ses calculs font quelquefois oublier l'almanach, se joint à moi avec ses vœux et son encens; ainsi, si V. M. esquive un de nos autels, elle ne pourra pas échapper à l'autre.

Il m'a envoyé sa lettre sous cachet volant, en me priant de la lire, et de joindre mes instances aux siennes pour que V. M. daigne assurer par un seul mot l'existence des lettres dont elle a honoré pendant une longue suite d'années feu d'Alembert. Le dépositaire après la mort de ce dernier, M. Watelet, vient de mourir,402-a et M. de Condorcet paraît craindre qu'une correspondance si mémorable ne soit pour jamais anéantie. Un seul mot, Sire, que vous daignerez mander à lui ou à moi, un simple ordre de V. M. que cette correspondance soit remise à M. de Condorcet ou à moi, la préservera de son anéantissement, et la conservera à la postérité.

J'ai servi V. M. contre le cri de ma conscience lorsque, à la mort de d'Alembert, elle m'ordonna de veiller sur ce dépôt et d'empêcher sa publication. Si j'avais pu prévoir que M. Watelet suivrait de si près son ami, j'aurais supplié V. M. d'ordonner que ce dépôt fût remis entre mes mains; mais il en est temps encore, et soit que V. M. choisisse le marquis de Condorcet, ou moi, ou tous les deux en<403>semble, pour réclamer ce dépôt précieux, le zèle sera le même, et nous aurons rendu ce service à la postérité.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

25. DU MÊME.

Le 31 mars 1786.



Sire,

Il est certes bien glorieux pour moi que M. le marquis de Condorcet m'ait constitué son facteur auprès de V. M., sans quoi je n'oserais rendre mes lettres si fréquentes; mais en expédiant celles des autres, il me semble qu'il doit m'être permis d'y joindre mon hommage. M. de Condorcet, recommandant à mes soins les deux lettres qu'il vient de me confier, me donne le droit, Sire, de remercier très-humblement V. M. de celle dont elle m'a honoré le 6 février dernier. Si un monarque rassasié de gloire, qui règne sur les bords de la Baltique, ne permet pas qu'on lui parle d'encens, j'ai plus de tort qu'un autre d'être tombé dans cette faute, parce que je ne connais à un homme né sur les bords du Danube aucun droit d'employer une production si précieuse, et je ne sais si, dans l'opinion des Lutéciens vulgairement appelés badauds de Paris, un Obotrite et Vandale n'a pas une très-grande supériorité sur un Danubien ou simple habitant riverain de ce fleuve.

Je désire bien vivement que le comte de Romanzoff, en méritant l'approbation de sa cour, puisse obtenir l'estime de celle auprès de laquelle il va résider. V. M. me fait trop d'honneur en le qualifiant mon élève. Notre association pour le voyage que nous avons fait en<404>semble avait pour base une égalité entièrement républicaine. Je dois même dire, à ma confusion, que nous étions rarement du même avis sur rien; et si je me suis tiré d'affaire, c'est parce que son frère, notre troisième compagnon, se rangeait souvent de mon côté, et le rangeait par conséquent dans la glorieuse minorité; c'est en Angleterre la place des hommes de génie. Un petit prophète404-a n'est pas propre à former des hommes d'État et de grands hommes. Ce prophète, d'ailleurs, dépaysé depuis sa première jeunesse, ne peut se vanter d'aucun crédit ni sur les bords du Danube, ni sur ceux de la Havel et de la Sprée, par la raison que nul n'est prophète dans son pays; et s'il a conservé quelque faveur sur les bords de la Néwa, c'est qu'il n'est pas du pays, quoiqu'il y soit naturalisé depuis longtemps par les bienfaits.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

26. AU BARON DE GRIMM.

(Potsdam, 18 avril 1786.)404-b

J'ai eu des attaques d'asthme qui quelquefois m'ont rendu assez malade, et je me trouve dans cette situation aujourd'hui. Je me contente donc de vous accuser la réception de votre lettre et de celles qui l'accompagnaient, sans entrer dans de plus grands détails. Vous<405> voudrez bien avoir la bonté de faire parvenir les incluses à leurs adresses. Sur ce, etc.

27. DU BARON DE GRIMM.

Le 12 mai 1786.



Sire,

Les nouvelles publiques m'ont heureusement et suffisamment rassuré et ôté toute inquiétude que la lettre dont V. M. m'a honoré le 18 du mois dernier pouvait faire naître. Je mets ma confiance dans les travaux militaires et dans le retour de la belle saison, qui se combineront pour chasser bien loin de V. M. les accès de l'asthme et les incommodités.

Le marquis de Condorcet, en me recommandant cette lettre, me fournit une occasion d'exercer mes fonctions de son facteur ordinaire, et de porter aux pieds de V. M. les vœux que j'ose former pour qu'il ne reste point de traces de ces incommodités, en même temps que l'hommage du plus profond respect avec lequel je serai toute ma vie, etc.

<406><407>

IX. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE MARQUIS DE CONDORCET. (22 DÉCEMBRE 1783 - 1786.)[Titelblatt]

<408><409>

1. DU MARQUIS DE CONDORCET.

Paris, 22 décembre 1783.



Sire,

L'ami de M. d'Alembert ose se flatter que Votre Majesté daignera ne pas désapprouver la liberté qu'il prend de lui parler d'une douleur qu'elle partage. Honoré de la confiance intime de cet homme illustre, je sais, Sire, quelle était pour lui l'estime, et j'ose dire l'amitié de V. M. Cette expression semble autorisée en quelque sorte par l'égalité avec laquelle V. M. a toujours traité les hommes d'un génie supérieur, parce qu'elle n'a pu se dissimuler, sans doute, qu'eux seuls étaient véritablement dignes d'être vos égaux.

M. d'Alembert, qui avait paru craindre les souffrances et les infirmités de la vieillesse, a vu venir la mort avec un courage tranquille et sans faste. Dans ses derniers jours, il s'amusait à se faire lire les énigmes du Mercure, et les devinait. Il a corrigé, la surveille de sa mort, une feuille de la nouvelle édition qu'il préparait de sa traduction de Tacite. Il s'occupait avec autant de sang-froid que de bonté des moyens d'assurer après sa mort des récompenses à ses domestiques, des secours à ceux que sa bienfaisance faisait subsister. C'est dans cette vue qu'il a bien voulu me choisir pour son héritier, et me donner cette dernière marque de son amitié et de sa confiance.

Il n'a voulu payer aucun tribut, même extérieur, aux préjugés de son pays, ni rendre hommage en mourant à ce qu'il avait fait toute sa vie profession de mépriser.

J'affligerai peut-être V. M., ou plutôt j'exciterai son indignation, en l'instruisant de ce qui a suivi la mort d'un homme, l'honneur de<410> sa patrie. Son curé n'a pas osé, à la vérité, lui refuser la sépulture. Il savait que j'aurais le courage d'invoquer contre cet acte de fanatisme l'autorité des lois, et que cette réclamation serait écoutée; le prêtre s'est donc borné à refuser la sépulture dans l'église, distinction absurde en elle-même, mais encore en usage parmi nous, qu'on ne refuse point à ceux qui la payent, et à laquelle les amis de M. d'Alembert attachaient quelque prix, parce qu'elle leur donnait le droit de lui ériger un monument. Le curé a joint à ce refus celui de tous les petits honneurs qu'il pouvait ne pas accorder sans se compromettre, et M, d'Alembert a été porté sans appareil, au milieu d'un peuple étonné que ses prêtres traitassent avec tant d'indécence un homme dont ces mêmes prêtres n'avaient jamais en vain sollicité la bienfaisance dans les besoins extraordinaires des pauvres.

M, d'Alembert a laissé un volume d'ouvrages de mathématiques, et plusieurs volumes de philosophie et de littérature, prêts à être imprimés. Je me propose de donner une édition complète de ses œuvres philosophiques et littéraires, et j'ose demander à V. M. la permission de la faire paraître sous ses auspices. C'est au nom seul de M. d'Alembert que je sollicite cette grâce; le mien est trop obscur et trop peu connu de V. M.

M. d'Alembert m'a remis, la surveille de sa mort, sa correspondance avec V. M., et tous ses papiers. Il a conservé pendant cette opération, qui a été longue et bien douloureuse pour l'amitié, une fermeté, une présence d'esprit, un calme dont il était impossible de n'être pas attendri, en admirant son courage. Les lettres de V. M. ont seules paru dans ce cruel instant lui causer des regrets, et réveiller sa sensibilité. Son intention était depuis longtemps que ce dépôt fût confié après sa mort à M. Watelet, de l'Académie française, son ancien ami. Le paquet, cacheté en présence de M. d'Alembert, a été remis à M. Watelet dans le même état.

Il a laissé d'autres marques précieuses des bontés de V. M., et n'a<411> disposé que d'un des portraits qu'il avait reçus d'elle, en faveur de madame Destouches, la veuve de son père,411-a femme respectable qui, depuis l'enfance de M. d'Alembert, n'a cessé de lui donner des marques d amitié et de considération.

Je regarde les autres portraits comme un dépôt, dont je ferai l'usage que V. M. daignera me prescrire.

La raison, Sire, a fait en Europe, depuis quelques années, des pertes multipliées et très-difficiles à réparer. Il lui reste encore un appui bien honorable pour elle, et tous ceux qui s'intéressent à ses progrès font des vœux pour la conservation de V. M. Je suis, etc.

2. AU MARQUIS DE CONDORCET.

Potsdam, 6 avril 1785.

Autrefois M. d'Alembert m'a fait le plaisir de me procurer quelques bons sujets pour l'Académie des sciences; il vient de m'en manquer deux, et vous me rendriez un véritable service, si vous pouviez m'en procurer. L'un, c'est M. Thiébault, qui était grammairien et puriste. Je crois que l'abbé Beauzée411-b serait le plus capable de le remplacer, s'il voulait accepter la place. Les appointements pris ensemble montent à douze cents rixdales, et le logement à part. L'autre qui nous a quittés, c'est M. Prévost, qui avait le département de la philosophie et des belles-lettres. Personne n'est plus capable que vous de trouver des sujets dignes de les remplacer. Cela ajouterait, s'il était possible,<412> à l'estime que votre caractère et vos ouvrages m'ont inspirée pour votre personne.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

3. DU MARQUIS DE CONDORCET.

Paris, 2 mai 1785.



Sire,

L'ouvrage que j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté traite d'objets très-importants. J'ai cru qu'il pourrait être utile d'appliquer le calcul des probabilités à celle des décisions rendues à la pluralité des voix;412-a et comme j'ai toujours aimé presque également les mathématiques et la philosophie, je me suis trouvé heureux de pouvoir satisfaire deux passions à la fois.

Je n'ose désirer que V. M. daigne jeter les yeux sur un discours, beaucoup trop long peut-être, où j'ai exposé les principes et les résultats de l'ouvrage, dégagés de tout l'appareil du calcul. Je prendrai seulement la liberté de lui parler de deux de ces résultats. L'un conduit à regarder la peine de mort comme absolument injuste, excepté dans les cas où la vie du coupable peut être dangereuse pour la société. Cette conclusion est la suite d'un principe que je crois rigoureusement vrai : c'est que toute possibilité d'erreur dans un jugement est une véritable injustice, toutes les fois qu'elle n'est pas la suite de la nature même des choses, et qu'elle a pour cause la volonté du lé<413>gislateur. Or, comme on ne peut avoir une certitude absolue de ne pas condamner un innocent, comme il est même très-probable que dans une longue suite de jugements un innocent sera condamné, il me paraît en résulter qu'on ne peut sans injustice rendre volontairement irréparable l'erreur à laquelle on est nécessairement et involontairement exposé.

Le second résultat est l'impossibilité de parvenir, par le moyen des formes auxquelles les décisions peuvent être assujetties, à remplir les conditions qu'on doit exiger, à moins que ces décisions ne soient rendues par des hommes très-éclairés; d'où l'on doit conclure que le bonheur des peuples dépend plus des lumières de ceux qui les gouvernent que de la forme des constitutions politiques, et que plus ces formes sont compliquées, plus elles se rapprochent de la démocratie, moins elles conviennent aux nations où le commun des citoyens manque d'instruction ou de temps pour s'occuper des affaires publiques; qu'enfin il y a plus d'espérance dans une monarchie que dans une république de voir la destruction des abus s'opérer avec promptitude et d'une manière tranquille.

Les conséquences peuvent être importantes, ne fût-ce que pour les opposer à cette espèce d'exagération qu'on a voulu porter dans la philosophie; mais j'ai cru qu'il fallait se borner à les indiquer dans un ouvrage sorti des presses d'une imprimerie royale.

Je demande pardon à V. M. de lui parler si longtemps de mes idées, et je la supplie de ne regarder la liberté que je prends de lui présenter mon ouvrage que comme un témoignage de mon admiration et de mon respect.

Je ferai tous mes efforts pour répondre à la confiance dont V. M. m'a honoré. Je ne puis encore lui proposer qu'un seul sujet qui pourrait remplacer M. Thiébault dans l'Académie, et donner des leçons de grammaire. C'est M. Dupuis; il est professeur depuis longtemps dans l'université de Paris. Sa conduite et son amour pour le travail<414> lui ont mérité l'estime générale; mais son goût dominant pour l'érudition l'a conduit à entreprendre un grand ouvrage sur les théogonies anciennes, sur l'origine des constellations, et il ne peut continuer ce travail et le publier, sans offenser des gens qui ont encore ici quelque crédit. Ce n'est pas qu'il veuille attaquer directement les choses établies; mais les conséquences qui résultent de ses discussions ne peuvent pas toujours se concilier avec les idées communes. Il n'a pu même, en voilant ces conséquences, au hasard d'affaiblir le mérite de son travail, éviter de déplaire à une partie des membres de notre Académie des belles-lettres, qui ont voulu l'engager à faire sa profession de foi sur l'antiquité du monde. Dans cette position cruelle pour un homme sage, mais honnête et ferme, il accepterait avec reconnaissance une place dans votre Académie, et une chaire dans votre école militaire. Un seul obstacle l'arrête : il serait dans dix-huit mois ce qu'on appelle émérite, et aurait une retraite assurée de quatorze cents livres de notre monnaie; au lieu qu'en quittant aujourd'hui il perdrait dix-huit ans de sa vie employés dans l'espérance de cette retraite. Mais V. M. pourrait aplanir cet obstacle. Les professeurs qui voyagent par ordre du Roi peuvent conserver leur titre, en se faisant remplacer; et si V. M. paraissait y prendre quelque intérêt, cet ordre ne serait pas difficile à obtenir. Par là elle acquerrait un très-bon professeur de grammaire, un académicien d'une érudition très-distinguée, et qui a su y porter de l'esprit et une philosophie très-rare parmi cette classe de savants. Je pourrais proposer à V. M. d'autres hommes de mérite, mais aucun qui fût du même ordre. D'ailleurs, une longue habitude d'enseigner, et une conduite exempte de reproches dans un corps où ses opinions et son mérite lui ont fait des ennemis et des jaloux, semblent des avantages que bien peu d'hommes de lettres auraient au même degré.

M. Beauzée, dont V. M. m'a fait l'honneur de me parler, est âgé, assez dévot, très-flatté de siéger à l'Académie française, et, quoique<415> peu riche, il a pour lui-même et pour ses enfants des espérances qui le retiennent ici.

J'espère pouvoir bientôt remplir les intentions de V. M. pour un professeur de philosophie et de belles-lettres : mais elle connaît trop bien l'état de notre littérature et de notre philosophie pour ne pas me pardonner un peu de lenteur dans l'exécution de cette partie de ses ordres. Je suis avec le plus profond respect, etc.

4. AU MARQUIS DE CONDORCET.

Potsdam, 11 mai 1785.

Je vous suis très-obligé des Éloges que vous avez eu la bonté de m'envoyer; et, pour vous parler avec toute la sincérité possible, j'avoue que je les trouve bien supérieurs à ceux de M. d'Alembert, qui avait pris un style trop simple et trop familier qui ne s'adapte pas trop à ce genre d'écrire, qui exige quelque élévation, sans enflure. La manière de M. de Fontenelle était peut-être trop satirique, comme il paraît par quelques-uns de ses Éloges, qui sont plutôt des critiques que des panégyriques. Je souhaite que la France vous fournisse des sujets qui méritent par leur génie et par leurs talents qu'on en fasse des Éloges dignes de tenir leur place à côté de ceux de leurs prédécesseurs. Sur ce, je prie Dieu, etc.

<416>

5. AU MÊME.

Potsdam, 29 juin 1780.

J'ai reçu votre lettre, mais j'attends votre ouvrage, qui n'est pas encore arrivé. Je vous remercie de me l'avoir communiqué, et je m'en tiendrai à la préface, comme vous me l'indiquez; car les ignorants de ma classe se contentent du résultat de vos calculs, sans sonder des profondeurs infinies. A l'égard de vos opinions touchant la peine du délit, je suis bien aise que vous soyez du même sentiment que le marquis Beccaria.416-a Dans la plupart des pays, les coupables ne sont punis de mort que lorsque les actions sont atroces. Un fils qui tue son père, l'empoisonnement, et pareils crimes, exigent que les peines soient grièves, afin que la crainte de la punition retienne les âmes dépravées qui seraient capables de le commettre. Pour ce qui concerne la question, il y a près de cinquante ans qu'elle est proscrite ici,416-b comme en Angleterre.416-c La raison en est des plus convaincantes; elle ne dépend que de la force ou de la vigueur du tempérament de celui auquel on l'applique; un moyen qui peut produire un aveu de la vérité, ou un mensonge que la douleur extorque, est trop incertain et trop dangereux pour qu'on puisse l'employer. Je comprends malheureusement que la philosophie n'ose pas marcher tête levée dans tous les pays.

Je vous suis très-obligé de la personne que vous me proposez à la place de M. Thiébault; je l'accepterai très-volontiers, si vous pouvez<417> l'y disposer, et au cas qu'on ne puisse point lui obtenir cette pension dont il espère de jouir en France, on pourra lui en accorder une sur sa retraite, s'il ne pouvait plus vaquer à des emplois. J'écrirai d'ailleurs au baron de Goltz pour essayer d'obtenir celte pension de la France; et en cas de refus, j'arrangerai le tout. Pour sa théogonie, il pourra la publier ici selon son bon plaisir. En gros, je suis de son opinion, que les planètes et le globe que nous habitons sont infiniment plus anciens qu'on ne le débite; et de toutes les hypothèses que l'on soutient sur ce sujet, celle de l'éternité du monde est la seule où se rencontre le moins de contradictions, et celle où il y a le plus d'apparence de vérité.

Je conçois que, pour trouver un professeur de philosophie et de belles-lettres, il faut du temps et du choix; ainsi je ne vous presserai pas sur ce sujet, si ce n'est que je vous prie de vous ressouvenir quelquefois d'un nombre de jeunes gens rassemblés dans une académie, attendant avec empressement des instructions qui leur manquent pendant l'absence d'un professeur. Sur ce, etc.

6. DU MARQUIS DE CONDORCET.

(Juillet 1785.)



Sire,

Un capitaine d'artillerie, nommé M. de Saint-Remy, a proposé un prix de six cents livres pour un Éloge de M. d'Alembert, au jugement de l'Académie française. Quelques-uns de ses amis se sont réunis avec M. de Saint-Remy pour faire frapper la médaille. Il n'en existe qu'une encore, et j'ai cru devoir en faire hommage à V. M.

<418>L'Académie française n'a reçu aucun discours, et elle est obligée de remettre le prix à une autre année. J'en ai été affligé, non pour la gloire de M. d'Alembert, mais pour notre littérature. La plupart de ceux qui travaillent ordinairement pour ces prix avaient des obligations de plus d'un genre à M. d'Alembert, et leur silence les expose au reproche d'ingratitude, à moins qu'ils ne permettent de le regarder comme un aveu de leur ignorance. Cette ignorance est la plaie secrète de notre littérature et de notre philosophie. On fait des phrases, parce qu'on n'a point d'idées; on écrit d'un style extraordinaire, parce qu'on n'a que des choses communes à dire, et on débite des paradoxes, faute de pouvoir trouver des vérités qui ne soient pas triviales.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

7. AU MARQUIS DE CONDORCET.

Potsdam, 9 août 1785.

J'ai reçu la médaille de M. d'Alembert que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'aurais voulu qu'on lui eût laissé sa perruque comme il la portait d'ordinaire, parce que rien ne contribue plus à la ressemblance que de graver les hommes dans l'ajustement où on était accoutumé de les voir.418-a Il est singulier que M. de Saint-Remy ait fondé un prix pour les médailles des philosophes, et que beaucoup de gens de lettres qui avaient des obligations à M. d'Alembert se soient dispensés d'en faire l'éloge. Rien de plus rare dans le monde que la<419> reconnaissance; toutefois la mémoire de M. d'Alembert n'y perd pas grand' chose, et il vaut mieux n'être point loué que de l'être mal. Les beaux jours de la littérature sont passés; il n'y a que des trônes vacants, et peu de postulants dignes de s'y placer. Vous qui avez été l'élève du grand homme que nous regrettons, vous seul pouvez lui succéder. Sur ce, etc.

8. DU MARQUIS DE CONDORCET.

Paris, 19 septembre 1785.



Sire,

Je n'ai reçu la lettre dont Votre Majesté m'a honoré que depuis peu de jours, au retour d'un voyage que j'ai fait en Bretagne et en Berry pour y examiner des projets de navigation.

J'espère que M. Dupuis obtiendra de notre gouvernement la grâce pour laquelle V. M. a daigné témoigner quelque intérêt. Le corps de l'université, loin de s'y opposer, a paru flatté de l'honneur que reçoit M. Dupuis, et qui rejaillit sur le corps même. L'intrigue de quelques hommes médiocres, jaloux de M. Dupuis, qui sont d'ailleurs bien sûrs de n'être jamais appelés hors de leur collége, a fait naître quelques légers obstacles; mais M. le comte de Vergennes pourra aisément les lever.

J'ai en vue un homme de mérite pour la place de professeur de belles-lettres et de philosophie; mais avant d'avoir l'honneur de le proposer à V. M., je dois prendre encore quelques informations.

Nous sommes malheureusement encore bien éloignés, en France, de ne punir de mort que pour des crimes atroces. Nos lois assujet<420>tissent à cette peine pour plusieurs espèces de vols, et ces vols ont été classés, non d'après des principes fixes, mais par des motifs particuliers, et d'après ce qu'ont paru exiger des circonstances passagères. Notre jurisprudence criminelle est inférieure à celle de la plupart des nations de l'Europe. Au commencement de ce siècle, l'Angleterre seule avait sur nous quelque avantage. Un des premiers soins de V. M. a été de perfectionner cette partie de la législation dans la monarchie qu'elle gouverne, et plusieurs souverains, depuis, ont suivi son exemple.

Une seule considération m'empêcherait de regarder la peine de mort comme utile, même en supposant qu'on la réservât pour les crimes atroces : c'est que ces crimes sont précisément ceux pour lesquels les juges sont le plus exposés à condamner des innocents. L'horreur que ces actions inspirent, l'espèce de fureur populaire qui s'élève contre ceux qu'on en croit les auteurs, troublent trop souvent la raison des juges, magistrats ou jurés, et il y en a eu des exemples trop fréquents en Angleterre, comme en France.

Je suis avec le plus profond respect, etc

9. AU MARQUIS DE CONDORCET.

Potsdam, 24 octobre 1785.

Je vous suis très-obligé de la peine que vous vous donnez pour me procurer les instituteurs dont notre Académie a grand besoin. Je conçois qu'il y a des lenteurs, tant pour le choix des sujets que pour les déterminer à accepter les postes qu'on leur propose, et je ne doute point que vous ne réussissiez à me procurer des gens habiles, de quoi je vous aurai une grande obligation.

<421>J'en viens à l'article des lois, que M. de Beccaria a si bien expliquées, et sur lesquelles vous avez également écrit. Je suis entièrement de votre sentiment, qu'il ne faut pas que les juges se pressent à prononcer leurs sentences, et qu'il vaut mieux sauver un coupable que de perdre un innocent. Cependant je crois m'être aperçu par l'expérience qu'il ne faut négliger aucune des brides par lesquelles on conduit les hommes, savoir les peines et les récompenses; et il y a tels cas où l'atrocité du crime doit être punie avec rigueur. Les assassins et les incendiaires, par exemple, méritent la peine de mort, parce qu'ils se sont attribué un pouvoir tyrannique sur la vie et sur les possessions des hommes. Je conviens qu'une prison perpétuelle est en effet une punition plus cruelle que la mort; mais elle n'est pas si frappante que celle qui se fait aux yeux de la multitude, parce que de pareils spectacles font plus d'impression que des propos passagers qui rappellent les peines que souffrent ceux qui languissent dans les prisons. J'ai fait dans ce pays-ci tout ce qui a dépendu de moi pour réformer la justice et pour obvier aux abus des tribunaux. Les anges pourraient y réussir, s'ils voulaient se charger de cette besogne; mais, n'ayant aucune connexion avec ces messieurs-là, nous sommes réduits à nous servir de nos semblables, qui demeurent toujours beaucoup en arrière dans la perfection. Sur ce, je prie Dieu, etc.

10. DU MARQUIS DE CONDORCET.

Paris, 11 novembre 1785.



Sire,

La bonté avec laquelle Votre Majesté a daigné accueillir quelques-uns de mes Éloges académiques m'enhardit à lui offrir ceux des sa<422>vants morts pendant l'année 1782. Cette année a été funeste à l'Académie, et lui a enlevé la dixième partie de ses membres.

V. M. trouvera dans ces Éloges celui de Vaucanson,422-a qu'elle a voulu appeler à Berlin au commencement de son règne, et qui n'a dû qu'à cette marque de son estime la fortune dont il a joui depuis dans sa patrie; et c'est elle encore qui eut la bonté de nous avertir, quelque temps après, que M. d'Alembert était un homme de génie.422-b Nous aurons souvent besoin, et en plus d'un genre, des leçons de V. M.

Elle a trouvé un peu trop de familiarité dans les derniers Éloges de M. d'Alembert. Les plus grands écrivains sont exposés à tomber dans ce défaut lorsqu'ils vieillissent. Voltaire lui-même n'en a pas été exempt, surtout dans ses vers, et n'a pu le cacher dans sa prose qu'à force d'esprit et de grâces. Nous y sommes portés naturellement; nous ne l'évitons qu'en veillant continuellement sur nous-mêmes, et cette vigilance continue nous lasse et nous fatigue, lorsque nos organes commencent à perdre de leur force et de leur souplesse. J'espère avoir bientôt l'honneur de soumettre au jugement de V. M. le reste de la collection des Éloges de mon illustre ami; et j'ose me flatter qu'elle y trouvera un grand nombre de morceaux nobles ou piquants, dont la philosophie fine et profonde obtiendra grâce pour les négligences qu'elle y remarquera.

Les gazettes nous avaient alarmés faussement. L'Europe entière n'attend que de V. M. le maintien de la tranquillité dont elle jouit. C'est une gloire qui vous était réservée, et qu'aucun héros guerrier n'avait encore méritée.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

<423>

11. AU MARQUIS DE CONDORCET.

Potsdam, 12 décembre 1785.

Je vous suis infiniment obligé des Éloges académiques que vous venez de m'envoyer. Je suis de votre avis, que l'âge affaiblit aussi bien le style des prosateurs que la verve des poëtes, et qu'il faut dire avec Boileau à tous les hommes de lettres âgés :

Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant,
De peur que tout à coup, efflanqué, sans haleine,
Il ne laisse, en tombant, son maître sur l'arène.423-a

Je compte toujours que vous voudrez bien vous donner la peine de me procurer un certain M. Lévesque, dont j'ai entendu dire beaucoup de bien, pour remplir la place de professeur de philosophie dont mon Académie a si grand besoin. Je suis sensible à la part que vous prenez à ma santé. A mon âge, il faut toujours avoir un pied dans l'étrier, pour être prêt à partir quand le quart d'heure de Rabelais sonne.423-b

Sur ce, etc.

12. DU MARQUIS DE CONDORCET.

(Janvier 1786.)



Sire,

M. Lévesque accepte avec reconnaissance la place à laquelle Votre Majesté a bien voulu le destiner. J'ose me flatter qu'il la remplira<424> bien. Il est à la fois disciple de Locke et disciple des anciens, et joindra à la justesse et à la précision de l'analyse moderne cette vigueur de principes qui nous plaît tant encore dans la philosophie morale des Grecs et des Romains. Je ne me consolerais point du malheur d'avoir mal répondu à la confiance de V. M. la première fois qu'elle m'en a honoré.

Nous venons de perdre M. Watelet, de l'Académie française et de celle de V. M. Il était le dépositaire des lettres qu'elle a écrites à M. d'Alembert, et il n'a fait aucune disposition. Elles seront vraisemblablement remises à M. le duc de Nivernois. J'ai cru, par respect pour V. M. et par intérêt pour la mémoire de M. d'Alembert, devoir l'instruire de ces détails, et veiller autant qu'il est en moi sur ce dépôt précieux pour les lettres, la philosophie et l'humanité, jusqu'à ce que V. M. ait daigné faire connaître ses intentions sur cet objet.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

13. AU MARQUIS DE CONDORCET.

Potsdam, 6 février 1786.

Je vous ai beaucoup d'obligation de ce que vous voulez avoir soin que cette correspondance que j'ai eue avec feu M. d'Alembert ne paraisse pas. Mes lettres ne méritent que d'être vouées à Vulcain; elles ne sont ni amusantes ni intéressantes pour le public. On est d'ailleurs déjà assez surchargé dans ce siècle, plus abondant en mauvais ouvrages qu'en bons écrits, sans y ajouter encore les miens. Vous m'avez rendu un vrai service en me procurant un puriste et un autre professeur pour l'Académie militaire; ces jeunes gens attendent avec<425> impatience leur arrivée, parce que leur éducation est négligée jusque-là. Sur ce, etc.

14. DU MARQUIS DE CONDORCET.

Paris, 26 mars 1786.



Sire,

Je n'ai point cessé de faire tous mes efforts pour préserver de toute espèce d'indiscrétion la correspondance de V. M. avec M. d'Alembert. M. Watelet était receveur général des finances; la chambre des comptes a mis le scellé sur ses papiers, et tout ce que la rigueur des formes a pu permettre, c'est que la correspondance fût remise à M. de Nicolaï, premier président de cette chambre, qui la gardera jusqu'à ce qu'une personne chargée des ordres de V. M. la réclame en son nom.

Si elle veut bien en charger M. le baron de Grimm, ou si elle daigne permettre que ce dépôt si précieux pour la gloire de mon ami et pour celle des lettres me soit confié, il cessera d'être exposé aux différents genres d'indiscrétion qui peuvent se commettre. Je puis répondre à V. M. qu'il ne sortirait jamais d'entre mes mains, et que je prendrais les précautions les plus certaines pour qu'aucun événement ne pût l'exposer de nouveau.

M. Lévesque sera prêt à partir vers la fin d'avril. Un homme de lettres, père de famille, très-peu riche, a besoin de plus de temps qu'un autre pour arranger ses affaires, quoique très-peu compliquées. Toute négligence peut être fatale à une petite fortune.

M. Dupuis ne pourrait partir que vers le mois de septembre. C'est alors qu'il deviendra libre; car il a été impossible de lui obtenir une<426> grâce que méritent ses talents, et que l'intérêt que V. M. a daigné lui témoigner lui aurait sûrement fait accorder, si des corps, et surtout des corps composés comme l'université de Paris, pouvaient se conduire comme des particuliers.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

15. AU MARQUIS DE CONDORCET.

(Avril 1786.)

Si quelqu'un a de justes prétentions sur mes lettres à feu M. d'Alembert, c'est assurément vous, monsieur; mais elles n'ont pas été écrites pour voir le jour; ce ne sont que des balivernes, aussi peu propres à instruire qu'à amuser. Ainsi je vous tiendrai grand compte si vous voulez bien faire tout ce que vous croirez le plus propre à empêcher qu'on ne les publie. Pour parvenir à cette fin, vous n'aurez donc qu'à vous faire remettre cette correspondance, comme un dépôt qui ne saurait tomber en de meilleures mains. J'ai fait payer à Paris les frais de voyage pour M. Lévesque. S'il s'est assez bien trouvé de son séjour à Pétersbourg, où j'ai appris qu'il a passé quelques années, il trouvera toujours moins de différence dans le climat et les mœurs de ce pays-ci, en se rapprochant d'autant plus de sa patrie.

Sur ce, etc.

<427>

16. DU MARQUIS DE CONDORCET.

Paris, 6 mai 1786.



Sire,

J'ai été vivement touché de la bonté avec laquelle Votre Majesté a daigné me permettre de réclamer ses lettres à M. d'Alembert, et de conserver entre mes mains ce dépôt précieux. Cette marque de sa confiance me sera toujours chère; j'en garderai une éternelle et respectueuse reconnaissance; mais je n'aurai pas l'avantage d'en profiter.

V. M. verra, par la lettre de M. de Vergennes dont j'ai l'honneur de lui envoyer une copie, qu'il avait déjà disposé de ce dépôt, ce qu'il a trouvé plus prudent de deviner que d'attendre les intentions de V. M. M. de Nicolaï, premier président de notre chambre des comptes, qui avait positivement promis de garder les lettres, qui ne les avait reçues qu'à cette condition, ne s'est pas cru obligé de remplir ses engagements.

Il doit m'être permis d'en être affligé. V. M. est la seule personne qui puisse ne pas sentir tout le prix de ses lettres; et l'intérêt que je prends à la gloire de M. d'Alembert peut-il me laisser voir avec indifférence la destruction du plus beau monument qui pût honorer sa mémoire? Mais les regrets, loin de diminuer les sentiments que la bonté, que la confiance de V. M. m'ont inspirés, ne peuvent que les augmenter.

Daignez, Sire, en agréer l'hommage, et me permettre de vouer pour toujours à V. M. quelque chose de plus que du respect et de l'admiration.

Oserai-je joindre mes vœux à ceux de l'Europe? Il est sans exemple qu'un roi, qu'un héros ait excité chez les nations étrangères un inté<428>rêt si vif, si général, si profondément senti; il a été unique comme le grand homme qui en était l'objet.

Je suis, etc.

M. DE VERGENNES AU MARQUIS DE CONDORCET.

Versailles, 3 mai 1786.

J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 1er de ce mois, et la copie de celle du roi de Prusse que vous y avez jointe. C'est avec regret, monsieur, que je me trouve dans l'impossibilité de satisfaire à la réclamation que vous formez. Instruit par des personnes dignes de foi que le roi de Prusse désirait que la partie de sa correspondance recueillie à la mort de M. Watelet ne fût point rendue publique, instruit d'ailleurs que sa publicité ne pouvait rien ajouter à la gloire de ce monarque, vu la nature des matières qui y étaient traitées, il a paru que le moyen le plus efficace pour assurer au présent et à l'avenir l'effet de la volonté de Sa Majesté Prussienne était de supprimer à jamais cette correspondance. C'est ce que j'ai fait en présence de M. le premier président de la chambre des comptes. Je n'ai pas négligé, monsieur, d'en faire prévenir le roi de Prusse, et je me flatte qu'il applaudira à cette prévoyance.

Je ne doute pas, monsieur, que cette correspondance n'eût été très-sûrement dans vos mains; mais les hommes ne sont pas immortels, et leurs vues ne sont pas toujours remplies par ceux qui leur succèdent.

Je suis, etc.

17. AU MARQUIS DE CONDORCET.

Potsdam, 25 mai 1786.

J'envisage comme une chose très-favorable le sort que mes lettres ont eu d'être brûlées; c'était le moyen le plus sûr d'en empêcher l'im<429>pression; car il m'eût été désagréable de voir courir dans le public des lettres qui n'étaient pas faites pour lui. Il n'appartient qu'aux quarante plumes dépositaires de la pureté du langage français de vous donner des chefs-d'œuvre en tous les genres, qui méritent l'honneur de l'impression.

Je ne sais ce que deviennent les deux professeurs pour mon école militaire; ces jeunes gens sont trop longtemps sans instruction, pendant que je suis convenu de leurs doubles pensions, frais de voyage, etc Je ne comprends donc pas ce qui peut les arrêter, et j'avoue qu'un plus long retard pourrait nuire à l'idée que je m'étais faite d'eux; mais cela ne diminue en rien les obligations que je vous ai, et je sens tout le prix des peines que vous avez eues dans cette affaire. Sur ce, etc.

18. DU MARQUIS DE CONDORCET. (1786.)



Sire,

La bonté avec laquelle Votre Majesté a daigné recevoir l'Éloge de M. d'Alembert me fait espérer qu'elle voudra bien me pardonner la liberté que je prends de lui présenter un exemplaire du même ouvrage.

J'y ai moins cherché à célébrer les vertus et le génie de mon ami qu'à les faire connaître. Il était devenu depuis quelques années l'objet de la haine d'une foule de petites cabales. Il avait pour ennemis tous ceux qui savaient ou qui croyaient qu'il n'était pas de leur avis sur quelqu'un des objets qui produisent des disputes parmi les hommes, depuis la religion jusqu'à la musique; et ces ennemis étaient parve<430>nus, non à détruire sa réputation, mais à donner de lui de très-fausses idées. V. M. avait appris autrefois à la nation française ce que valait M. d'Alembert;430-a mais elle paraissait l'avoir trop oublié.

Je n'ai rien dit de ses opinions religieuses, de sa haine pour le fanatisme et l'intolérance; je n'aurais pu en parler sans blesser la vérité, et j'ai mieux aimé garder un silence absolu.

Si V. M., Sire, a daigné se faire lire un ouvrage si peu digne d'elle, si l'amitié dont elle a honoré M. d'Alembert a pu l'emporter sur les défauts du portrait que j'ai essayé d'en tracer, s'il lui a paru un peu ressemblant malgré ses défauts, j'aurai obtenu le prix le plus flatteur, et, si j'ose le dire, celui qui pouvait le plus me toucher.

Je suis avec le plus profond respect, etc.

<431>

X. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE CHEVALIER DE ZIMMERMANN. (6 - 16 JUIN 1786.)[Titelblatt]

<432><433>

1. AU CHEVALIER DE ZIMMERMANN.

Potsdam, 6 juin 1786.



Monsieur le docteur Zimmermann,

Il y a huit mois que je suis fortement attaqué de l'asthme. Les médecins de ce pays-ci me donnent toutes sortes de drogues, mais qui, plutôt que de me procurer du soulagement, ne font qu'empirer le mal. La réputation de votre habileté étant étendue dans tout le nord de l'Europe, je serais bien aise si vous vouliez faire un tour pour quinze jours dans ce pays-ci, pour vous consulter sur l'état de ma santé et ses circonstances. Il s'entend de soi-même que je vous payerai le voyage et tout le reste des frais. Si donc vous y consentez, je vous enverrai en ce cas une lettre pour Son Altesse Royale le duc d'York, qui vous accordera facilement la permission à vous rendre ici. Et sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, monsieur le docteur Zimmermann, en sa sainte et digne garde.

2. DU CHEVALIER DE ZIMMERMANN.

(Hanovre) 10 juin 1786.



Sire,

Je me trouverais le plus heureux des hommes, si ma présence pouvait être utile à Votre Majesté. Depuis quarante ans, je l'ai suivie de loin avec le même cœur avec lequel je vais partir pour Potsdam.

<434>Le duc d'York m'aurait fait partir comme un éclair, s'il savait ce que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire. Mais j'ai cru devoir me conformer exactement aux ordres de V. M., puisqu'elle a jugé à propos d'attendre ma réponse avant de m'envoyer sa lettre pour le due.

Si on était bon médecin à proportion du désir de l'être, je crois que V. M. serait guérie au premier instant où j'aurai l'honneur de la voir.

J'attends cet instant avec impatience, enthousiasme et courage.

3. AU CHEVALIER DE ZIMMERMANN.

Potsdam, 16 juin 1786.



Monsieur le docteur et médécin Zimmermann,

Je suis très-sensible au plaisir que, selon votre lettre du 10 de ce mois, qui vient de m'être rendue, vous voulez bien me faire de venir et de vous arrêter quelque temps auprès de moi. Je vous attends donc, et vous envoie ci-joint la lettre pour S. A. R. le duc d'York dont je vous ai parlé ci-devant, que vous aurez la bonté de lui remettre de ma part. Sur ce, etc.

<435>

SUPPLÉMENT AUX DIX VOLUMES DE LA CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC SES AMIS.[Titelblatt]

<436><437>

I. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE COMTE DE MANTEUFFEL. (28 NOVEMBRE 1735 - 7 NOVEMBRE 1736.)[Titelblatt]

<438><439>

1. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 28 novembre 1735.



Monseigneur,

Je me donnai avant-hier l'honneur de répondre aux deux lettres que Votre Altesse Royale a daigné m'écrire avant son départ pour Halberstadt. Ce qui me remet aujourd'hui la plume à la main, ce sont deux pièces que je viens de trouver chez un ami, et qui m'ont paru assez curieuses : la manuscrite, puisque c'est une raillerie, quoique un peu froide, contre les Hollandais; l'imprimée, parce qu'elle contient, entre autres, une critique assez vive et, à mon avis, assez bien fondée des Lettres philosophiques de Voltaire, et un poëme satirique plein de traits d'esprit, sous le titre d'Histoire de Vert-vert, contre l'état ecclésiastique, quoique je doute que quiconque n'est pas au fait de ce qui se pratique dans la plupart des couvents puisse y trouver beaucoup de goût. Il se pourrait facilement que V. A. R. eût vu tout cela avant moi, et que ces pièces, par conséquent, n'aient plus près d'elle le mérite de la nouveauté. Mais, nonobstant l'incertitude où je suis à cet égard, je crois devoir oser les lui envoyer, pour avoir une nouvelle occasion de l'assurer de l'attachement dévot et sans reproche avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc.

<440>

2. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Potsdam, 2 décembre 1782.



Monsieur,

Il n'y a rien au monde qui flatte plus l'amour-propre et la présomption d'un jeune homme que de lui demander son sentiment sur de certains sujets. Il ne se fait pas prier pour le dire, et, d'un ton décisif, il vous prononce une sentence dont il ne serait pas permis d'appeler. C'est le défaut le plus commun aux gens de mon âge : l'on se presse pour décider; l'on n'examine pas la chose ou la question agitée; l'on se croit infaillible, et l'on s'érige en juge de tous les différends, de tous les ouvrages d'esprit, des critiques, enfin de toute chose dans le monde.

Vous me jetez une amorce, monsieur, si je ne me trompe, et vous ne m'envoyez cette observation sur les écrits modernes que pour voir si j'en déciderai aussi légèrement que je l'ai fait de la traduction de la République Bobine. Permettez que je vous trompe dans votre attente, et que je ne lise ce livre que dans l'intention dans laquelle on devrait lire tous les livres, pour s'instruire et en faire usage.

Le poëme du Vert-vert me paraît, comme à vous, plus divertissant pour ceux qui connaissent les coutumes monacales que pour ceux qui ne sont pas instruits de toutes leurs minuties.

La critique des Lettres philosophiques de Voltaire m'a assez plu; mais il semble que si elle avait été plus circonstanciée, elle aurait été plus agréable. Je crains de m'engager dans la discussion de cette matière, et, par là, de vous faire parvenir à votre but, qui est de me tenter. Le diable ne se dément jamais, et si vous n'êtes pas descendu en droite ligne de celui qui jadis induisit notre bon père Adam, du moins devez-vous être de la ligne collatérale.

Quel beau champ ne se présente pas pour faire l'énumération de<441> ceux ou de celles dont vous avez triomphé! Je craindrais ou d'être indiscret, ou de me rendre fâcheux en le faisant, et je finis par un trait de sermon : C'est à vous, mes frères, à faire l'application de mon discours, et à votre conscience à vous dicter si vous vous sentez dépeints dans ce que je viens de dire. La mienne me dit que si j'étais fille, je ne craindrais pas de pareils diables en enfer; et, comme garçon, je souhaite que le véritable Belzébuth (en cas qu'il soit) ne triomphe pas plus de mes faiblesses que vous dans cette occasion. J'entrerais sûrement en paradis, et, chose assez rare, il se trouverait que le diable aurait un bon ami au ciel, et qui se dit même avec beaucoup d'estime,



Monsieur,

Votre très-affectionné ami,
Frederic

3. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 4 décembre 1735.



Monseigneur,

La lettre que Votre Altesse Royale m'a fait la grâce de m'écrire dès avant-hier, 2 du courant, mais que je n'ai eu l'honneur de recevoir que tantôt, à midi, m'aurait pris sans vert, si je n'y avais été préparé en quelque manière par une autre que je reçus hier au soir du baron de Pöllnitz. Il me mandait que V. A. R. l'avait entretenu sur mon sujet d'une manière très-capable de me donner de la vanité, et qu'elle devait m'avoir écrit, dit-il, pour s'excuser de décider d'un ouvrage que je lui avais envoyé.

Cet avis supposant que j'aurais eu l'effronterie d'exiger une déci<442>sion de V. A. R., à quoi cependant j'étais bien sûr de n'avoir jamais songé, je crus d'abord que je pourrais, par inadvertance, avoir dit quelque chose d'approchant dans le peu de lignes dont je m'étais donné l'honneur d'accompagner les observations sur les écrits modernes que j'avais pris, monseigneur, la liberté de vous envoyer le 28 du précédent. C'est pourquoi, ayant eu recours à la note que j'en avais gardée, et n'y ayant rien trouvé qui eût pu me faire soupçonner de tant d'impertinence, je me contentai de répondre à Pöllnitz que je ne comprenais rien à ce qu'il m'avait mandé sur ce sujet. Cependant qui fut bien surpris, ce fut moi, quand le domestique qui avait porté ma lettre à la poste m'apporta la susdite de V. A. R.

Je ne sus d'abord que dire de son premier début, ni de ce très-ingénieux trait de sermon par lequel elle avait bien voulu la finir. J'eus besoin de la relire plus d'une fois, avant que de pouvoir m'imaginer que cette apostrophe pût me regarder. N'ayant enfin pu en douter, je me suis donné la torture pour deviner par où je pourrais me l'être attirée. Mais j'ai beau repasser dans mon esprit tout ce que je puis avoir jamais dit ou pensé sur le chapitre de V. A. R., je n'y trouve rien qui ait jamais démenti ces sentiments respectueux et, si je l'ose dire, passionnés qui m'ont de tout temps attaché, non au haut rang qu'elle tient dans le monde, mais à sa personne.

Je puis en appeler hardiment au témoignage de tous les gens de bien que j'ai trop souvent entretenus sur son sujet, et à la toute-science de celui qui connaît jusqu'aux moindres replis de nos cœurs, et je crois pouvoir conclure, après cela, que toutes ces idées qui semblent m'avoir attiré le trait de sermon doivent avoir été insinuées par quelqu'un de ces faux frères qui, pour faire pièce à un honnête homme, savent lui prêter en temps et lieu ce que leur malice naturelle leur a fait penser ou dire eux-mêmes.

Non, monseigneur, je ne me sens pas dépeint dans ce que V. A. R. m'a fait l'honneur de me dire dans la lettre en question. Je sais que<443> j'ai mille autres défauts; mais je ne suis certainement pas assez insensé pour m'aviser de lui jeter des amorces; je n'ai ni l'esprit ni le cœur assez mal placé pour porter un jugement aussi téméraire, aussi gauche, qu'on semble m'avoir attribué, en voulant me desservir auprès d'elle.

Plût à Dieu que j'eusse la conscience aussi nette envers lui que je l'ai à votre égard, monseigneur! Je serais sûr d'avoir toujours vécu sans reproche dans ce monde, et de n'avoir jamais de Belzébuth à craindre dans l'autre.

Je devrais demander pardon à V. A. R. de la longueur de cette jérémiade; mais je suis si touché du changement que je n'ai pu manquer de sentir dans sa façon de s'exprimer à mon égard, qu'il m'est impossible d'en rien retrancher. J'aime encore mieux vous avoir ennuyé, monseigneur, que de vous laisser dans une prévention qui pourrait me faire perdre innocemment l'honneur de vos bonnes grâces, l'unique bien souverain auquel j'aspire, et qui démentirait la dévotion sans bornes avec laquelle j'ai fait vœu d'être toute ma vie, etc.

4. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 6 décembre 1735.



Monsieur,

Il faut que ma lettre vous ait trouvé dans une humeur mélancolique et atrabilaire, que vous ayez pris pour des choses sérieuses celles qui en effet n'étaient que des badineries et des jeux de mots.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que votre nom, heureusement né pour l'équivoque, a donné lieu aux doubles ententes des plaisants;443-a je<444> voulais m'égayer à ses dépens, comme tant d'autres, et peut-être que vous avez eu l'esprit plus porté au sérieux et au grave dans le temps de cette lecture, et que cela même vous a fait envisager mes badineries pour des vérités sérieuses. Je suis fâché de ne vous avoir pas pu exprimer un souris à cet article de ma lettre, pour marquer au coin de la raillerie un passage qui ne souffre aucune autre explication; tant il est sûr que l'on peut dire bien des choses que l'on ne saurait écrire. Un air, un geste, un clin d'œil suffît pour marquer notre intention;444-a c'est ce que l'on ne peut exprimer par écrit : l'encre reste noire, et le papier blanc; l'on ne peut ni faire rougir ni pâlir celui qui parle; si celui qui lit la lettre change de ton, cela donne un sens différent à la pensée; un air ironique la rend piquante, un ton monotone aplatit le feu du discours le plus sublime. Avant que de savoir donc de quelle façon vous avez lu ma lettre, il m'est impossible d'y trouver ce qui vous y a pu offenser; je vous assure toutefois que personne ne m'a parlé de vous, et que Pöllnitz est le seul à qui j'aie dit que je vous avais écrit cette badinerie. Je mériterais d'en être puni, car l'équivoque n'est pas une pointe que l'on doive chercher; ce n'est qu'un jeu de mots, et la base de la pensée, d'ordinaire, y est fausse. Voilà qui est fait, il ne sera plus question du diable, et moi qui de mon naturel suis assez incrédule pour douter de son existence, je vais le mettre dans un oubli éternel.

J'espère d'avoir le plaisir de vous voir demain, et de vous assurer de vive voix de la parfaite estime avec laquelle je suis, etc.

<445>

5. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 12 décembre 1735.

M'étant douté que Votre Altesse Royale serait curieuse de voir la brochure dont le Roi parla hier à table, je me rendis d'abord chez moi pour en chercher un exemplaire et pour vous l'envoyer, monseigneur; mais celui que j'en avais chargé m'ayant rapporté que V. A. R. était allée à Ruppin, je prends la liberté d'en joindre un à ces lignes. J'y ajouterai, avec sa permission, le tome trentième de la Bibliothèque germanique. V. A. R. y trouvera non seulement l'extrait de la première partie de l'Histoire de Manichée,445-a mais aussi quelques autres pièces qui pourront l'amuser un moment, et faire diversion aux inspirations d'Apollon, desquelles je crains qu'elle ne se dégoûte, à force de s'y adonner avec trop d'application. J'ai expérimenté autrefois que, en s'y abandonnant avec trop de ferveur, on peut d'abord y prendre tant de goût, qu'on ne s'en sent plus aucun pour d'autres occupations plus sérieuses, et que la réflexion qu'on fait tôt ou tard sur cet inconvénient nous dégoûte enfin de la poésie même. Le remède que j'y ai apporté, c'est que j'ai fait des efforts (car il en faut véritablement) pour interrompre le cours de ma verve, lorsque j'ai senti qu'elle m'emportait trop loin. Dès que j'ai trouvé de la difficulté à bien arranger quelque vers ou à attraper quelque rime, j'ai brusquement quitté mon ouvrage pour me distraire par d'autres occupations, et je ne l'ai repris qu'au bout de quelque temps. J'ai souvent éprouvé alors que Boileau a eu raison de dire dans le premier chant de son excellent Art poétique :

Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage;

et j'ai compris que, en nous donnant cette utile leçon, il a plutôt<446> voulu nous recommander de travailler, pour ainsi dire, par intervalles, que de se peiner sans interruption, d'autant plus qu'il arrive très-souvent que, en revoyant un ouvrage commencé quelques jours auparavant, on trouve au premier abord ce qu'on avait inutilement passé des nuits entières à chercher, et qu'on découvre quelquefois des défauts dans ce qu'on avait fait, que l'on n'aurait jamais remarqués, si l'on avait travaillé tout de suite.

C'est peut-être me donner du ridicule que de citer ainsi mon exemple à V. A. R., qui en sait plus que moi sur ce sujet, comme sur tant d'autres. Mais le moyen de ne m'en pas donner, après que ma vanité a été si agréablement flattée par tout ce qu'elle a eu la bonté de me dire pour me persuader de son approbation et de ses bonnes grâces?

Pour revenir à l'Histoire de Manichée, je pourrais en même temps vous envoyer, monseigneur, l'extrait qu'on a fait de la seconde partie de ce savant livre; mais je crains d'effrayer V. A. R. par le trop de grosseur de ce paquet, et je suis d'ailleurs bien aise de multiplier les occasions auxquelles je puis, comme elle me l'a permis, lui réitérer les humbles assurances de la dévotion sans bornes avec laquelle je fais gloire d'être, etc.

6. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Ruppin, 16 décembre 1735.



Monsieur,

Je vous suis infiniment obligé des livres que vous avez eu la bonté de m'envoyer; je les parcourrai incessamment; je ne manquerai pas<447> de vous les renvoyer après leur lecture. Voici le tome XXXII de la Bibliothèque germanique, que je vous remercie de m'avoir prêté.

L'Histoire de Notre-Dame de Czenstochow est tout à fait divertissante, et il faut avouer que M. Beausobre a mis en usage tous les talents de son esprit pour mettre le ridicule des erreurs papistes dans tout leur jour. Je rends grâces à Dieu de n'être pas de leur communion; car, avec la foi faible que j'ai,447-a je ne me sentirais pas capable d'adhérer à toutes leurs superstitions.

Les seules contradictions qu'implique l'histoire de la Vierge demandent un dessein prémédité et une opiniâtreté de vouloir croire les traditions des anciens, sans quoi il est évidemment impossible de croire trois choses à la fois. Comment se peut-il, par exemple, que la Vierge ait eu des cheveux d'un blond clair, d'un brun cendré, et d'un noir comme du jais? A moins qu'elle n'ait été parquetée et bigarrée de différents poils, il est impossible que cela ait été; car une sainte personne comme la Vierge n'aurait pas eu l'air assez décent et modeste, si elle avait eu les cheveux de couleurs si bizarres. Ainsi ces trois rapports se contredisent, et il faut essentiellement que deux des auteurs de cette histoire aient employé la fiction pour rendre leurs livres plus agréables; mais étant en doute desquels des trois on doit se méfier, je crois qu'il est permis de ne croire aucun d'eux.

Ce que vous m'écrivez sur la poésie est si sensé et si judicieux, qu'il ne se peut rien de plus juste. La modestie avec laquelle vous parlez de vos productions devrait me faire supprimer les miennes, si je n'étais entiché de la folie des poëtes, qui veulent qu'on lise leurs ouvrages. Je profiterai cependant de votre bon avis, et je donnerai à mon Apollon le temps d'achever ma pièce. Tout ce que je perds, c'est que si je l'avais achevée à présent, elle aurait passé pour une espèce d'impromptu, sous le voile duquel on aurait pu faire passer bien des fautes; mais à présent que ce sera un ouvrage travaillé, ce tissu<448> de fautes fournira une ample matière à la critique, et je resterai à sec sans excuse.

Je ne vous ennuierai pas plus longtemps pour aujourd'hui, et il me semble que je dois me contenter d'avoir suffisamment abusé de votre patience. Tout ce verbiage était trop long et superflu, et pour regagner sur la fin ce que j'ai perdu dans l'exorde, je vous dirai en deux mots comme en cent que je suis avec une estime infinie, etc.

7. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Parey, 1er janvier 1736.



Monseigneur,

Que Votre Altesse Royale ne craigne rien. Je sais, par l'exemple des magistrats des villes prussiennes, qu'elle n'aime pas les félicitations. Quoi qu'en ordonnât un ancien usage, quelque tenté que je sois de m'y conformer, je renfermerai dans le fond de mon cœur tous les vœux ardents que je fais aujourd'hui, comme tous les jours de ma vie, pour la conservation de V. A. R. De peur qu'elle ne les prenne pour des compliments ordinaires, qui lui sont en aversion, ces lignes, en dépit de leur date, n'en contiendront aucun. Mais qu'elle ait la bonté d'agréer que, pour me dédommager de cette rétention, je lui fasse part d'une découverte que j'ai faite ce matin dans la bibliothèque de mes petits-fils. Le hasard m'ayant fait rencontrer un exemplaire fort ancien et ... du fameux Nostradamus,448-a je fus tout surpris d'y trouver, en le feuilletant, une prophétie un peu plus longue, à la vérité,<449> que le reste de ses Centuries, mais qui me parut si intéressante et de si bon augure, que je ne pus m'empêcher d'en prendre la copie que voici :

Quand aviendra
Qu'un second F ... en P .. régnera,
Voici, je le prévois, tout ce qu'arrivera :
Moulte gloire il acquerra,
Ses ennemis trembler fera,
Heureux ses peuples il rendra,
Ce qui leur ... il guérira,
Le vrai, le bon il chérira,
Les beaux-arts il ranimera.
Qui le verra l'adorera,
Le genre humain l'admirera,
Duquel le délice il sera;
Bref, siècle d'or refleurira.
Dieu sait quand il commencera.
Mais ce beau règne finira
Quand dix-huit cent comptera.
Heureux qui jusque lors vivra!

V. A. R. sait mieux que moi que Nostradamus ignorait les règles de la poésie, et que son style, comme celui de tous ses confrères ..., est toujours un peu barbare, et si obscur, qu'il faut être versé dans l'art divinatoire pour y voir clair. Je crois cependant avoir trouvé la clef de ce passage-ci; mais j'ai si peur que V. A. R. ne regarde ma conjecture comme un compliment de nouvelle année, que j'aime mieux la passer sous silence.

La véritable raison qui m'inspire aujourd'hui la liberté de fatiguer V. A. R. par cette lettre, c'est que je me souviens que je lui dois encore l'extrait de la seconde partie de l'Histoire de Manichée. Elle le trouvera dans le ci-joint tome XXXI de la Bibliothèque germanique. Je pourrais y ajouter un de mes exemplaires des Essais de Bacon, que je me suis pareillement engagé à envoyer à V. A. R. Mais ayant<450> trouvé, en le relisant, que le traducteur a négligé de rendre en français quantité de passages latins où l'auteur a souvent concentré le plus essentiel de ses réflexions, j'ai entrepris de les expliquer à la marge, et mon copiste n'a pas encore achevé de les transcrire. Je ne puis d'ailleurs m'empêcher de dire à V. A. R. que, son exemple m'ayant remis dans le goût de lire des poëtes, j'ai trouvé une édition de Boileau qui me paraît excellente pour quiconque se plaît, soit à composer quelquefois des vers, soit à bien juger de ceux que d'autres font. Elle a été imprimée en 1729, en quatre volumes, à la Haye,450-a et illustrée de notes très-intéressantes pour un amateur de la poésie, puisqu'elles contiennent les différents changements que Boileau a faits lui-même dans ses poëmes, et les raisons pourquoi il les a faits. On trouve aussi dans le deuxième tome une Dissertation sur l'histoire de Joconde, dans laquelle le même poëte balance le mérite du fameux La Fontaine et de certain Bouillon, qui ont rimé l'un et l'autre cette historiette de l'Arioste. On ne peut rien lire de plus instructif en fait de poésie que cette Dissertation.

J'ose me promettre de l'indulgence de V. A. R. qu'elle ne prendra pas en mauvaise part la familiarité avec laquelle je lui rends compte de mes lectures poétiques, parmi lesquelles j'aurais dû nommer principalement un soi-disant Essai d'une nouvelle traduction d'Horace en vers français, par divers auteurs.450-b Je crois que c'est le même livre dont V. A. R. eut un jour la bonté de me parler à l'occasion de ma traduction de trois odes de ce poëte latin.

Je suis actuellement occupé à lire cet Essai, qui contient peut-être la sixième partie des Odes, Satires et Épîtres d'Horace, et je trouve<451> dans la Préface de l'éditeur que ce poëte n'a jamais été entièrement traduit en vers français, et qu'il croit même très-difficile d'y réussir, à moins que plusieurs bons poëtes de génies différents ne s'associent pour y travailler. Trois auteurs, savoir, Le Noble, Régnier-Desmarais et un anonyme, y ont fait insérer leur version des deux premières odes, de celles que j'ai eu l'honneur de présenter à V. A. R. Je souhaiterais qu'elle voulût un jour avoir la curiosité de les confronter avec les miennes, et elle verrait que ces messieurs, quoique poëtes de profession, n'ont pas beaucoup moins mal réussi que moi.

Cette proposition, monseigneur, vous paraîtra peut-être tout aussi impertinente que l'excessive longueur de cette lettre. En effet, je ne puis excuser ni l'une ni l'autre que par la bénignité avec laquelle V. A. R. a reçu jusqu'ici tout ce qui lui est venu de ma part. C'est cette insigne bénignité qui m'inspire tant de hardiesse, tout comme elle m'a inspiré assez d'amour-propre pour oser me flatter que V. A. R. rend quelque justice à la pureté de la profonde vénération avec laquelle je suis, etc.

8. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 10 janvier 1736.



Monsieur,

J'ai demandé à quelques-uns de vos amis quand vous reviendriez ici. Ils m'ont tous répondu : Il arrivera infailliblement aujourd'hui; et ce qu'il y a de curieux, c'est que cet aujourd'hui dure depuis huit jours. C'est ce qui m'a empêché de répondre à votre obligeante lettre, et ce qui m'en empêcherait encore, si l'impatience ne m'avait pris. C'est à elle que vous devez la présente; qu'elle vous trouve chez votre<452> fille, ou bien ici, je veux l'écrire, afin de satisfaire mon caprice, après avoir trop adhéré à la volonté des autres.

Je vous avoue, monsieur, que Nostradamus a merveilleusement d'esprit en votre bouche; et quoique sa prophétie, que vous avez placée si heureusement dans votre lettre, ne soit pas de celles où j'ajoute foi, il faut cependant avouer qu'il n'y a rien de plus ingénieux. C'est une manière nouvelle de souhaiter la nouvelle année par une prophétie; mais il faut avoir un génie supérieur pour savoir faire parler les gens trépassés dans le goût où ils ont été pendant leur vie. J'ai vu, il y a quelques semaines, une traduction d'Horace où il y avait des traits plus aigus, à ce que m'ont dit ceux qui entendent le latin, que ceux de l'original; voici une centurie sans contredit plus élégante, plus intelligible et plus polie que toutes celles que jamais Nostradamus ait faites. L'Essai sur la recherche de la république Babine était un ouvrage agréable et plein d'une fine satire. Enfin celui qui est l'auteur de tous ces ouvrages est doué du ciel d'un génie si élevé, que je ne saurais lui faire un meilleur souhait pour la nouvelle année que celui de ne se démentir jamais, tant par rapport au caractère qu'aux talents de l'esprit. Je vous prie, monsieur, de me croire avec une estime infinie, etc.

9. AU MÊME.

Ruppin, 8 février 1786.



Monsieur,

Ne jugez pas mal, je vous en prie, de ce que je vous communique la ci-jointe copie d'une lettre que j'ai écrite au prince d'Orange.452-a Ce<453> n'est par aucun principe d'amour-propre ni de vanité, mais pour vous prier bien sérieusement d'en vouloir corriger les fautes et de me les enseigner. Ne vous étonnez pas si elle est sur un haut ton; le prince aimant le phébus, je crois lui en avoir servi selon le petit talent que j'en ai reçu du ciel. Une mauvaise lettre à corriger, et encore une plus mauvaise pour la présenter, ce serait trop; ainsi j'abrégerai celle-ci, pour diminuer l'ennui que sa lecture pourrait vous causer autrement. Dans l'attente de votre judicieuse critique, vous me permettrez de me dire avec bien de l'estime, etc.

AU PRINCE D'ORANGE.

Ruppin, 1er janvier (8 février) 1736.



Monsieur et cher cousin,

Jamais étrennes ne m'ont été aussi agréables que ce que vous m'écrivez d'obligeant à cette occasion et à celle de mon jour de naissance. Le caractère de vérité répandu dans toutes les assurances d'amitié que vous m'y faites en augmente infiniment le prix; et j'ose vous assurer que si vous vous intéressez si obligeamment à ce qui me regarde, c'est en quelque façon un devoir de reconnaissance qui m'est due par rapport à la parfaite estime et véritable amitié que j'ai pour vous. Daignez distinguer ceci d'un compliment ordinaire, et soyez persuadé, mon cher prince, que mon cœur ne dément pas ma plume ni mes paroles, sa sincérité m'empêchant d'exagérer ses sentiments en la moindre chose.

Quoique le jour de l'an, jour que l'ancien usage a voué aux compliments, soit écoulé depuis près de deux mois, sans que je vous aie fait part des vœux que j'ai formés sur votre sujet, je ne vous crois pas assez coutumier pour vouloir borner les souhaits que vos amis vous font à ce seul période.

<454>Permettez donc que, à la faveur d'une licence que je crois autorisée, je vous découvre le fond d'un cœur qui ne met aucun frein aux prospérités qu'il souhaite à ses amis, et espère pouvoir encore cette année vous écrire sous un autre titre que celui de prince d'Orange simplement, et que les Bataves ouvriront les yeux à leurs véritables intérêts, et, pour rétablir leur ancienne valeur, l'intrépidité, l'ordre parmi les troupes et la règle dans le gouvernement, vous mettent à la tête de leur république, dont vous serez le plus bel ornement et l'appui. Puissent vos vœux être des présages pour l'avenir! Cependant, de quelque façon qu'il plaise au ciel d'en disposer, je vous prierai de croire, mon cher prince, que ce n'est pas à la fortune ou à ses idoles, mais au cœur et à la personne que je m'attache. Ce sont des sentiments si profondément enracinés en moi, que je ne m'en départirai de ma vie, me faisant gloire de vous montrer en toute occasion comme je suis,



Monsieur mon cher cousin,

Votre très-fidèle et affectionné ami et cousin,
Frederic, P. R. de P.

10. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 11 février 1786.



Monseigneur,

Votre Altesse Royale me met à une épreuve terrible en m'ordonnant de faire la critique de sa lettre au prince d'Orange; jamais je ne me vis dans un tel embarras. Dois-je lui obéir, au risque d'y échouer?<455> Dois-je m'en excuser et désobéir au prince du monde le plus digne de me commander? Je ne trouve pas moins de danger dans l'un que dans l'autre. Cependant V. A. R. me l'ordonne, dit-elle, bien sérieusement. Cela est facile à dire, monseigneur; mais si telle était votre volonté, il fallait, s'il m'est permis de le dire, m'envoyer une tout autre pièce, ou, si V. A. R. voulait que ce fût précisément celle-là, il faudrait l'avoir tournée tout autrement. Il faudrait l'avoir remplie de pensées moins justes et d'expressions moins choisies. Il fallait l'écrire, en un mot, dans le goût de l'Épithalame ci-joint, qui m'a été envoyé de Hollande, et qui est, à mon avis, la pièce la plus susceptible de critique qui ait jamais vu la presse. C'était là le vrai moyen de me donner de l'exercice; mais de la lettre en question, telle qu'elle est, que voulez-vous, monseigneur, que j'en fasse? Que si je lui rendais justice en la louant, V. A. R., après ce qu'elle me fait la grâce de me mander, m'accuserait de désobéissance et de flatterie; et si j'entreprenais de la critiquer, si j'étais assez téméraire pour y chercher des défauts qui ne s'y trouvent pas, je ne m'en tirerais jamais qu'à ma confusion, et il m'en coûterait infailliblement l'idée favorable que j'ose me flatter que V. A. R. a conçue de moi jusqu'ici.

Or, comme cette idée est l'unique motif des bonnes grâces dont V. A. R. a daigné m'assurer tant de fois, et que celles-ci sont hors de prix pour moi, j'ose vous donner à penser, monseigneur, si je puis travailler moi-même à les perdre en détruisant le seul fondement sur lequel je les crois bâties.

J'ai cependant imaginé un expédient par lequel, sans remplir la rigueur de votre commandement, je crois avoir satisfait à mon empressement d'y obéir, autant que mon peu de capacité et le profond respect que je dois à V. A. R. me le permettent. J'ai essayé, quoique en tremblant, de composer une espèce d'imitation de la lettre en question. J'ai tâché d'en conserver toutes les pensées, tout le tour, tout le sens, et j'ai exprimé tout cela le mieux que j'ai pu, à ma façon.<456> Quelque inférieure qu'elle soit à l'original, je prends la liberté de la joindre ici, me promettant de la clémence de V. A. R. qu'elle la regardera uniquement comme un effet de ses ordres, qui me seront toujours sacrés, à quelque occasion qu'elle puisse m'en honorer, et comme une marque de la dévotion illimitée avec laquelle je fais gloire d'être, etc.

IMITATION.

Jamais étrennes ne me furent plus agréables que celles dont vous me régalez avec tant de politesse à l'occasion du nouvel an et à celle de mon jour de naissance. Le caractère de vérité répandu dans toutes les assurances d'amitié que vous me donnez en augmente infiniment le prix. J'ose vous assurer à mon tour que la manière obligeante avec laquelle vous vous intéressez à ce qui me regarde est une espèce de reconnaissance que vous devez à la parfaite estime que je me sens pour vous. Daignez distinguer ceci d'un compliment ordinaire, et soyez persuadé, mon cher prince, que mon cœur plein de sincérité ne démentira jamais ma plume ni mes paroles. Quoique le jour de l'an, jour qu'un ancien usage a voué aux compliments, soit passé depuis près de deux mois, sans que je vous aie fait part des vœux que je formai alors sur votre sujet, je ne vous crois pas assez coutumier, ni assez injuste, pour soupçonner vos amis de n'en faire pour vous que par habitude, ou pour se conformer à la mode anciennement attachée à ce période. Vous auriez tort au moins de faire tomber un tel soupçon sur moi, étant sûr que les bons souhaits que je fais journellement vous regardent plus que personne, en quelque temps qu'ils se fassent. Mais vous permettrez, s'il vous plaît, que, à la faveur de l'ancienne usance, je vous découvre aujourd'hui le fond d'un cœur qui ne met jamais de frein aux vœux qu'il fait pour la prospérité de ceux qui lui sont aussi chers que vous, et que je souhaite d'avoir occasion de vous écrire encore dans le cours de cette année sous un autre titre que sous celui de prince d'Orange simplement.

Il faut espérer que messieurs les Bataves ouvriront enfin les yeux sur leur véritable intérêt, et que, pour ranimer leur ancienne valeur et pour rétablir le bon ordre parmi les troupes et dans leur gouvernement, ils feront ce qu'ils auraient dû faire il y a longtemps; je veux dire qu'ils ne tarderont plus de vous mettre à la tête de leur république, dont vous seriez sans contredit le plus bel ornement et le plus solide appui. Puissent ces vœux être des présages infaillibles!

<457>De quelque façon cependant qu'il plaise au ciel d'en disposer, je vous prie de croire, mon cher prince, que je suis incapable de sacrifier à la fortune ou à ses idoles, mais que je m'attache toujours aux sentiments et à la personne de mes amis. Ce principe m'est naturel, et il est si profondément enraciné dans mon cœur, que je ne m'en départirai de ma vie, me faisant un plaisir infini de vous montrer en toute occasion combien je suis, etc.

ÉPITHALAME POUR MONSEIGNEUR LE DUC DE LORRAINE.457-a

ODE.

Pour la pompe qui se prépare,
Savantes Sœurs, docte Apollon,
Aux nobles accents de Pindare
Mêlez les jeux d'Anacréon.
Ciel! quel spectacle magnifique!
Ici tout est grand, héroïque;
C'est le cercle des demi-dieux.
Que d'ailleurs on voit d'allégresse!
Les Ris, les Plaisirs, la Jeunesse,
De mille attraits frappent les yeux.

Nobles amants, vos chastes flammes
Voient enfin cet heureux jour
Où l'hymen doit unir vos âmes,
Pour vivre d'un parfait amour.
Suivez le dieu de l'hyménée;
Si sa tète est environnée
De lauriers, de myrte et de fleurs,
Il vous donne l'heureux présage
De voir toujours couler votre âge
Dans la gloire et dans les douceurs.

Saintes déités du Parnasse,
Formez deux agréables chœurs,

<458>

Et que les Grâces, prenant place,
Vous prêtent leurs charmes vainqueurs.
Tout plaît et touche avec les Grâces,
Et l'on voit naître sur leurs traces
Mille appas et mille agréments.
Leurs beautés animent les flammes;
Elles réveillent dans les âmes
L'ardeur des plus doux sentiments.

Brillants esprits, troupes savantes
A former des accords nouveaux,
Chantez les grâces ravissantes
De l'héroïne et du héros.
Princesse, tous les vœux du monde
Sont que dans une paix profonde
Vous puissiez jouir des grandeurs,
Et que le flambeau d'hyménée,
Qui vous luit en cette journée,
Soit toujours brûlant dans vos cœurs.

Le ciel même vous en assure :
Le digne objet de tous vos vœux
N'est-il pas d'une source pure
De princes en vertu fameux?
Intrépides dans les alarmes,
S'ils ont brillé parmi les armes,
En sagesse ils brillèrent plus.
Quel plus noble choix pouvait faire
Le héros votre auguste père,
Qu'en vous unissant aux vertus?

Prince, en qui l'univers contemple
Une vive et douce splendeur,
Quelle dot plus riche et plus ample
Pouvait s'offrir à votre ardeur?
C'est peu qu'elle charme la vue;
Tout illustre, elle est descendue

<459>

D'une auguste suite d'aïeux,
De princes grands et magnanimes,
Héros qu'en mille dons sublimes
Exaltèrent toujours les cieux.

Mais déjà la pompe commence.
Charmant, enlevant tous les cœurs,
Un auguste héros s'avance
Entre mille douces clameurs.
C'est lui que l'Europe alarmée,
Et tremblante d'être opprimée,
A vu lui rendre la paix.
Que de chefs à mine guerrière,
Empruntant de lui leur lumière,
Mènent de ravissants objets!

Dans le saint temple tout arrive;
C'est là que, sous les nœuds sacrés,
L'un et l'autre cœur se captive
Pour n'être jamais séparés.
Mais quel bruit fait trembler la terre?
Ne craignez plus ici la guerre,
Grâces, Muses, rassurez-vous;
Ce grand bruit n'est qu'un bruit de joie
Sur le bien que le ciel envoie
Aux amants devenus époux.

La pompe encor plus éclatante
Revient d'un pas majestueux.
Suivons; quel éclat se présente!
Tels étaient les festins des dieux.
Les déesses d'intelligence
Avec tendresse et diligence
Servent les fortunés époux,
Et Flore verse sur leurs têtes
Mille fleurs qu'elle a toujours prêtes,
Et dit d'un air charmant et doux :

<460>

« Princesse en qui le ciel assemble
Ses trésors les plus précieux,
Et qui nous faites voir ensemble
Vertus en l'âme, attraits aux yeux,
L'hymen ne vous promet que roses;
De nouvelles, toujours écloses,
Vous ouvriront leur tendre sein.
Les Jeux, les Ris et les Délices,
Diligents dans leurs doux offices,
Vous feront le plus beau destin.

Junon, avec Pallas unie,
Présidera sur tous vos pas;
L'aimable Vénus Uranie
Y fera naître mille appas.
Qu'à nos vœux le ciel favorable
Du cher objet d'un prince aimable
Réjouisse bientôt vos yeux!
Qu'il soit l'ornement de l'Empire,
Et qu'en lui l'univers admire
Les vertus de tous ses aïeux! »

Mais, à ces mots de la déesse,
Quels voiles se sont répandus?
Et comment, sous leur ombre épaisse.
Les époux sont-ils disparus?
O tendre et charmant hyménée!
Tu marques l'heure fortunée,
Pour commencer leurs plus beaux jours;
Tu les as mis aux mains des Grâces;
Avec les Jeux, suivez leurs traces,
Entrez, fermez la porte, Amours.

<461>

11. DU MÊME.

Berlin, 12 février 1736.

Ayant été suffisamment fatigué par la lecture de ma lettre d'hier, V. A. R. ne s'attendait pas apparemment à me voir revenir à la charge aujourd'hui. Mais voici ce qui m'engage à tant de témérité.

J'ai relu ce matin l'Imitation que j'eus l'honneur de lui envoyer hier, et j'ai trouvé que j'y ai assez mal réussi, mais qu'il me serait trop difficile de faire mieux. Ayant cherché la raison de cette difficulté, je crois qu'elle consiste uniquement en ce que j'ai une espèce d'aversion naturelle pour tout ce qui peut s'appeler compliments. J'aimerais mieux coucher six lettres sur d'autres matières qu'une seule de pure cérémonie, où le cœur ordinairement a peu de part, et, s'il m'est permis de le dire, il me semble que V. A. R. en est pareillement logée là; tant il est vrai que l'esprit de l'homme ne réussit presque jamais quand il est obligé de travailler malgré Minerve, c'est-à-dire, à des choses contraires à son génie. Aussi me suis-je fait une loi de complimenter le moins que je puis, et de m'en acquitter avec toute la brièveté possible dans les occasions où je ne puis honnêtement m'en dispenser.

J'avais ces réflexions sur le cœur. Je serais mort, je crois, d'inquiétude, si je n'avais pris la liberté d'en faire part à V. A. R., me flattant qu'elles contribueront à la rendre d'autant plus facile à excuser les défauts qu'elle ne saurait manquer d'avoir remarqués dans la susdite Imitation.

Ces réflexions ne sont cependant pas le seul motif qui me porte à importuner de nouveau V. A. R. J'en ai encore deux autres. Voici l'un. J'avais la conscience chargée d'avoir tant maltraité hier certain Épithalame, sans en avoir donné aucune raison. Je me crois obligé de<462> réparer ce défaut, quoique je sois persuadé que ceux de ce poëme n'auront pas échappé à la pénétration et au bon goût de V. A. R. Je les exposerai le plus laconiquement que faire se pourra.

1o Considérant cette ode en gros, il me semble que son auteur n'a jamais lu l'Art poétique de Boileau, ou qu'il a oublié la salutaire leçon par laquelle ce maître poëte en commence le premier chant, et la description qu'il nous donne d'une ode sans défauts, dans le deuxième chant. V. A. R. sachant presque tout son Boileau par cœur, je crois me pouvoir dispenser de rapporter ces deux passages.

2o Cette ode a un défaut que n'eut jamais aucune pièce raisonnable : c'est qu'on a beau la lire et relire, à moins que d'être sorcier, on ne saurait deviner pour qui elle est faite, sans regarder au titre. On comprend, à la vérité, par la dernière strophe, qu'il s'agit d'un jour de noces qui finit comme finissent toutes les noces du monde (idée qui serait excusable tout au plus dans quelque poëme badin, mais qui devient une sottise dans une pièce si grave); mais, à cela près, il n'y a pas de syllabe dans toute l'ode qui ne puisse s'appliquer aux noces de tous les grands princes de l'univers.

3o Les trois quarts des strophes sont prosaïques, remplies de chevilles inutiles, de pensées froides et triviales; tout le reste est du galimatias où je trouve à peine un sens.

4o Les expressions de nobles amants, de noble choix, et tant d'autres, vaudraient mieux, ce me semble, et seraient plus convenables à la description d'un bon mariage bourgeois qu'à l'hyménée de la fille d'un empereur romain.

5o Ce qui me semble mettre le comble à l'ignorance crasse de l'auteur de l'ode, ce sont les saintes déités du Parnasse. V. A. R. a-t-elle jamais lu ou entendu dire que les Muses, que les divinités païennes aient été appelées des déités, et qu'on leur ait appliqué l'épithète de saintes? Cette seule incongruité empoisonnerait toute la pièce, fût-elle d'ailleurs aussi bonne qu'elle me paraît détestable. Aussi finirai-<463>je par là cette courte critique, pour venir à la dernière raison qui me remet aujourd'hui la plume à la main.

C'est le petit imprimé ci-joint, que je viens de recevoir de la poste. Il contient trois lettres, et surtout une de Voltaire, où je trouve autant d'esprit qu'il y en a peu dans l'ode susmentionnée. On prétend qu'elle est effectivement de Voltaire, à qui elle ne peut que faire honneur. Mais pour celle des comédiens, trop pleine de traits vifs et mordants, on la croit de la façon de quelque ennemi jaloux du sieur Lefranc.

Mais je n'y pense pas, c'est trop ennuyer V. A. R. par tant de balivernes, qui ne sauraient manquer de la faire bâiller. Qu'elle fasse grâce à mon impertinence en faveur de ses sources, qui sont l'envie de vous amuser, monseigneur, et celle de saisir jusqu'aux moindres occasions dont je me crois permis de profiter pour renouveler les humbles assurances de la dévotion sans égale avec laquelle je suis, etc.

12. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Ruppin, 18 mars 1736.



Mon cher Quinze-Vingt,463-a

Je me vois dans vos dettes de deux lettres, et je me mets en devoir d'y répondre. Vous vous rappellerez donc, s'il vous plaît, que le contenu de la première roulait sur la différence de la morale chrétienne et de la païenne, et la seconde sur le sieur Formey et sur l'apparition qu'eut saint Paul.463-b

<464>Permettez-moi de vous dire que, pour ce qui regarde la morale païenne, je ne suis point du tout d'accord avec vous sur ce point. et je crois pouvoir vous faire voir le défaut des prétendues vertus païennes. Pour réprimer les désordres qui naissent dans la société, il est nécessaire d'établir de certains principes qui, quand ils sont profondément inculqués dans ceux qui la composent, servent de frein aux passions qui tendent à la détruire. C'est là le fondement de la morale des païens, qui ne vont qu'au soutien de la société : dans tous leurs philosophes vous découvrirez ou ce principe, ou un orgueil démesuré, qui, pour les élever au-dessus de leurs concitoyens, leur a fait faire la grimace de la vertu. J'ai oublié le nom de ce philosophe qui, affectant un air de pauvreté excessive, paraissait toujours avec des habits déguenillés;464-a ce qui fit dire au divin Socrate que son orgueil transparaissait par les trous de son habit. Mais ne nous attachons pas à ces petites lumières; attaquons le soleil du paganisme.

Pour vous convaincre de mon sentiment, il faut me servir d'arguments persuasifs, et qui ne vous laissent plus de réplique. Socrate, ce grand philosophe, cet homme de bien, cet oracle de son temps, celui dont Platon disait qu'il comptait pour un des trois bienfaits qu'il avait reçus des dieux d'avoir été né du temps de Socrate, le même Socrate, qui nous paraît si vertueux d'un côté, me paraît très-vicieux de l'autre, quand je l'envisage par rapport à l'inclination impudique qu'il avait pour le jeune Alcibiade. N'est-ce pas être marqué d'une manière très-évidente au coin de l'humanité, et ce vice n'obscurcissait-il pas beaucoup de ses vertus? Je ne m'étonne plus de voir, après cela, les emportements de Xanthippe et la patience de Socrate à les supporter; il sentait l'avoir offensée; ainsi sa raison l'obligeait de souffrir les mauvaises humeurs de sa femme, comme une légère punition des offenses qu'il lui avait faites.

Je passe au jeune Cimon, héros qui eût mérité ce titre plus qu'au<465>cun de ceux que l'antiquité nous vante, si son orgueil n'avait pas empêché sa sœur de se marier avec un homme dont le bien les aurait pu tirer de leurs dettes. Enfin, pour abréger, il n'y a pas un sage, parmi les païens, dont des vices et des défauts éclatants n'aient flétri les côtés vertueux.

Il ne me reste qu'à prouver que les sages professeurs de la morale chrétienne les surpassent, ou les égalent du moins. Leur morale, à la vérité, aussi bien que la païenne, concourt au soutien de la société; mais ils la pratiquent ou doivent la pratiquer par de plus nobles principes. Celui qui nous engage à aimer la vertu pour l'amour d'elle-même me paraît bien épuré. Mais considérez ce Dieu que j'adore.465-a Voyez quelle harmonie merveilleuse de qualités possédées toutes dans un degré éminent et infini de perfection. Sa sagesse vous saute aux yeux en tout et par toutes ses œuvres; sa bonté ne peut être ignorée d'aucun être intelligent, car c'est à elle que nous devons notre existence et tout le bien qui nous arrive; sa justice se manifeste par de certaines punitions, qui suivent toujours le crime; la cruauté, par exemple, n'est-elle pas punie par l'horreur et l'aversion en laquelle nous avons ces monstres qui l'exercent, etc.? Enfin, la considération de ces perfections est un cours de morale achevé, qui, par la beauté et la pureté de ses préceptes, se fait aimer, et nous invite à les pratiquer. Venons aux exemples.

Quel mépris de la mort ne montra pas saint Étienne lorsque, accablé des pierres que lui jetaient ses ennemis, il pardonna à ses bourreaux, et mourut avec toute la constance possible?465-b Quelle générosité que celle de ce roi de France465-c qui, de duc d'Orléans qu'il était, parvint à la couronne! Lorsque quelqu'un de ses courtisans le fit souvenir de punir ceux qui lui avaient causé des chagrins avant qu'il fût<466> roi, il lui répondit ces paroles remarquables et dignes d'être transmises à la postérité : « Un roi de France ne se souvient pas, dit-il, des offenses que l'on a faites au duc d'Orléans; » sentiment d'autant plus grand, qu'il avait le pouvoir de satisfaire à sa vengeance.

N'admirez-vous pas la constance de Philippe de Comines dans sa prison? Se voyant abandonné de tout le monde, il prit son parti généreusement, en disant : « Si je suis affligé, c'est Dieu qui m'afflige, » marquant par là la résignation que nous devons à l'Être suprême, et combien il est beau de lui sacrifier nos volontés, nos plaisirs et notre fortune, quand il nous en prive.

Du temps de Charles V, un nommé Bureau de La Rivière était chambellan de sa cour et favori de ce prince. Après la mort de Charles V, Charles VI lui avait succédé. Il se trouva de méchantes gens qui accusèrent Bureau de La Rivière d'avoir des intelligences secrètes avec les Anglais; le Roi les en crut, et fut sur le point de sacrifier ce digne sujet à l'envie de ses ennemis, si le maréchal de Clisson, homme de probité et intègre, et qui, de plus, devait l'épée de maréchal à La Rivière, n'eût eu la noble assurance de dire la vérité à un jeune roi peu accoutumé à l'entendre. Ses bonnes intentions eurent néanmoins tout le succès qu'il en pouvait espérer, et La Rivière fut reconnu innocent.

Voyez les vertus d'un sage, réunies dans Catinat avec tous les talents d'un brave guerrier; quelle modération pour un homme qui est à la tête de l'armée, qui, au premier ordre qu'il en reçoit, partage cette autorité absolue, et qui n'en sert pas moins son maître avec tout le zèle et l'attachement d'un fidèle sujet!

Je n'oserais vous citer l'exemple de quelques docteurs ou théologiens de l'ancienne Église, qui sont chez les chrétiens ce que les philosophes étaient chez les païens; car vous me diriez d'abord que ces gens sont gagés pour être dévots. Laissons donc l'Église; aussi, pour vous alléguer un exemple d'une rare vertu dans un chrétien, je n'ai<467> pas besoin de le chercher fort loin. Si je ne craignais de blesser sa modestie, je vous le nommerais; mais, cela étant, je me contenterai de vous en rapporter quelques traits qui, j'espère, vous le feront connaître.

Cet homme a de tout temps été attaché à des cours différentes, où, sans adopter les vices, il a conservé sa vertu et son intégrité; sans donner dans la bassesse de superstitions vulgaires, il a de la religion dirigée par le bon sens et la raison : fidèle aux maîtres qu'il a servis, il a toujours captivé leur bienveillance; il s'est poussé auprès du dernier jusqu'à un poste très-éminent, et s'est acquitté des devoirs de sa charge avec toute la dignité qu'elle exigeait de lui; irréprochable en tout, et dans le milieu du cours triomphant de ses prospérités, il renonce à la cour, il prévoit les orages, méprise les grandeurs, connaissant leur peu de solidité, et préfère une vie tranquille et laborieuse à l'éclat éblouissant du faste et des honneurs. Ce n'est pas tout; cette résolution, prise après une mûre délibération, est exécutée avec fermeté, et jusqu'à présent il jouit du repos et des douceurs d'une vie privée, mettant à profit les jours que la Parque lui file, et goûtant un bonheur solide dans une sage et heureuse oisiveté, digne récompense du généreux mépris qu'il fait du monde.

Épris d'admiration de ses vertus, et incapable de penser à autre chose, je renvoie les deux autres points de ma lettre à une autre fois. J'espère, mon cher Quinze-Vingt, que vous reconnaîtrez à ce tableau, que je ne viens de tracer que d'un faible crayon, une personne que j'estime, et non sans fondement, comme vous le voyez par la description que j'en fais; et, dussiez-vous en rougir, je ne saurais m'empêcher de vous dire que vous méritez de toute façon que je sois à jamais, etc.

<468>

13. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 22 mars 1736.



Monseigneur,

La lettre que Votre Altesse Royale a eu la bonté de m'écrire le 18 de ce mois m'a causé des mouvements tout aussi peu exprimables que ceux qui avaient apparemment saisi saint Paul, du ravissement duquel elle a pensé faire le troisième point des instructions qu'elle a bien voulu me donner. La seule différence que je trouve à cet égard entre l'apôtre et moi (excusez, monseigneur, la témérité de cette comparaison), c'est que la joie qu'il eut d'être témoin de toutes ces belles merveilles, qui jetèrent peut-être son esprit dans un saint dérangement, que sa joie, dis-je, était sans doute uniforme et continuelle tant que son extase dura, et que la mienne est souvent interrompue par la crainte que je ne puis m'empêcher d'avoir que l'intention de V. A. R. n'ait été de se divertir du pauvre chrétien qu'elle a peint d'un pinceau si flatteur, à la fin de sa lettre.

Il est vrai que l'amour-propre, dont malheureusement les chrétiens ne sont pas plus exempts que tout le reste du genre humain, me fournit des armes pour combattre cette crainte. Persuadé que je suis que V. A. R. trouverait au-dessous d'elle de penser le contraire de tout ce qu'elle en dit de trop, je crois que c'est468-a un effet de l'extrême bonté qu'elle a pour lui. Qui qu'il soit, ce chrétien, j'ai assez bonne opinion de lui pour croire qu'il en est du portrait que V. A. R. a daigné en faire comme de ceux que ...,468-b l'Apelles de Berlin, fait de nos dames. Ils sont tous très-connaissables, quoiqu'ils soient en même temps infiniment plus beaux que les originaux.

Bien que je me crusse muni d'une effronterie ferrée à glace, je<469> me sens embarrassé à deviner, comme V. A. R. me l'ordonne, l'objet qu'elle a pris la peine de peindre d'un coloris éblouissant. J'ose cependant vous demander, monseigneur, quoique en rougissant réellement, si ce n'est pas l'auteur de l'Imitation ci-jointe? Je serais même tenté de croire que V. A. R. venait de la lire quand elle m'a fait l'honneur de m'écrire, puisqu'il me semble, sans en être pourtant tout à fait sûr, que j'en ai un jour donné une copie à M. de Keyserlingk, que je crois encore à Ruppin. Ce qui me fait venir cette conjecture, c'est que V. A. R. a donné à ce portrait une partie des traits que l'auteur de l'Imitation a cru pouvoir se donner à lui-même, quoiqu'elle ait su les représenter si avantageusement, que, en s'y reconnaissant, il doit être honteux de sentir que ceux qu'il peut s'en appliquer sont autant au-dessous de cette magnifique peinture qu'il est lui-même au-dessous du maître qui a bien voulu les embellir.

Les charmes que je trouve à examiner ce tableau me font quasi oublier de répondre au reste de la lettre de V. A. R., qui, si je l'ose avouer sans lui déplaire, quelque forts que soient ses arguments, ne m'a pas encore convaincu. Il est difficile de dérouter un Quinze-Vingt qui se croit sûr de son fait.

V. A. R. convenant que la morale chrétienne, en tant qu'on ne la considère que comme une morale, tend au même but que la païenne, c'est-à-dire, au bien de la société, vous ne sauriez vous dispenser de convenir, monseigneur, qu'elle dérive aussi de la même source, qui est la raison humaine, et qu'elle ne saurait être confondue avec les notions que nous tirons de la révélation.

Rollin, quoique dans une intention fort pieuse, me semble parler plutôt en théologien septuagénaire, et en homme qui veut faire sa cour aux dévots de profession, qu'en moraliste, lorsqu'il traite les vertus les plus évidentes des anciens païens de vertus imparfaites, parce qu'elles ne se rapportaient pas, dit-il, à la gloire de Dieu et à la religion chrétienne.

<470>Je conviens de l'excellence de la doctrine qui nous conduit à l'admiration de Dieu et de ses perfections; je conviens qu'elle sanctifie, pour ainsi dire, les vertus morales, en nous enseignant les moyens d'en combiner la pratique avec celle des lois divines. Mais, quelque excellente qu'elle soit, elle n'est pas l'effet de notre morale; elle n'en est qu'une espèce d'accessoire, qui hausse, à la vérité, le prix des vertus morales, mais qui ne déroge pas à leur valeur intrinsèque ou naturelle. Il en est, ce me semble, comme d'une bague d'or enrichie de beaux brillants. Les brillants, joints au métal dans lequel ils sont enchâssés, la font vendre plus cher que si elle était tout unie; mais ils n'ôtent rien au prix naturel de l'or dont elle est fabriquée.

J'accorderai volontiers à Rollin qu'il y avait beaucoup de faux brillants parmi les vertus des anciens païens; mais celles que nous pratiquons, ou, comme V. A. R. dit parfaitement bien, que nous devrions pratiquer, ne sont-elles pas sujettes au même inconvénient? Je me souviens d'avoir autrefois lu un livre qui a pour titre : La fausseté des vertus humaines, et qui prouve palpablement, non que celles des païens étaient plus fausses que les nôtres, mais que la plupart de celles que les hommes, soit païens, ou chrétiens, pratiquent communément ne sont souvent qu'un composé de vices différents, ou, pour parler plus juste, que la plupart de nos actions soi-disant vertueuses ne sont telles qu'en apparence, et que, étant souvent fondées dans des principes pernicieux, elles cessent d'être vertueuses dès qu'on en approfondit les véritables sources et le motif.

Qu'il me soit permis de faire quelques réflexions sur les exemples par lesquels V. A. R. se donne la peine d'éclaircir la thèse de Rollin.

1o Elle semble disputer à Socrate le titre de vertueux, parce qu'il avait, dit-elle, des sentiments fort vicieux pour le jeune Alcibiade.

Je pourrais répondre à cela : a) que ces sentiments insensés n'étaient pas regardés de si mauvais œil dans ces siècles-là, mais surtout en Grèce, qu'ils l'ont été depuis; b) que les lois d'Athènes les défendaient,<471> à la vérité, comme étant contraires à la propagation, et par conséquent à la conservation de la société, mais qu'elles semblent en avoir condamné plutôt l'abus que l'usage : au moins est-il notoire que cette sorte de brutalité passait alors, non pour une action licite, mais pour une espèce de galanterie, et qu'il était du bel air, principalement parmi les grands et les riches, de donner dans ce goût dépravé; c) que ces mêmes sentiments, regardés du même œil qu'alors en des temps bien plus récents, ont tellement infecté (en dépit et à la honte de la religion chrétienne) des nations entières, qu'il a fallu recourir au fer et au feu pour en arrêter le cours; d) qu'un homme également vertueux dans toutes ses actions est, à mon avis, un phénix qui n'exista jamais, et que Socrate, par conséquent, pouvait être fort vertueux, sans être un vertueux universel ou parfait, c'est-à-dire, sans exercer également toutes les espèces de vertus morales. Mais je n'ai pas besoin de tous ces arguments pour sauver la mémoire de cet oracle de l'antiquité.

Je sais que bien des gens, de ses contemporains même, l'ont accusé de ce vice honteux; mais je sais aussi que les auteurs les plus graves et les plus dignes de foi ont soutenu hautement le contraire, et l'ont entièrement lavé de cette tache. Que V. A. R. se souvienne de ce qu'en dit Plutarque, l'écrivain le plus sage et le plus véridique de l'antiquité. « Socrate ne cherchait point avec lui, dit-il dans la Vie d'Alcibiade, une volupté efféminée et indigne d'un homme, et ne demandait point de ces faveurs infâmes et criminelles » (notez, s'il vous plaît, monseigneur, que Plutarque est un auteur païen, et que ces paroles prouvent évidemment que la morale des païens vertueux n'autorisait nullement ces sortes de vices); « mais il guérissait la corruption de l'âme d'Alcibiade, remplissait le vide de son esprit, et rabattait sa vanité insensée. Alors, frappé de la force de ses raisons victorieuses, Alcibiade fit, pour me servir de ce proverbe, comme un coq qui, après un long combat, va traînant l'aile, et se reconnaît vaincu. Il<472> fut persuadé que le commerce de Socrate était véritablement un secours que les dieux envoyaient aux jeunes gens pour leur instruction, etc. » Ce sont les propres paroles de Plutarque, selon la traduction de Dacier.

V. A. R. veut-elle d'autres témoignages? Qu'elle prenne la peine de chercher l'article de Socrate dans Moréri. Elle y trouvera que ce jésuite assure sur la foi de Platon, de Xénophon, d'Eusèbe et de tant d'autres auteurs anciens et modernes, que Socrate était un homme parfaitement sage et vertueux, qu'il était nommément modéré, sobre et chaste, et que, en un mot, toutes les vertus lui étaient naturelles.

2o N'ayant pas allégué le refus que Cimon donna à Callias, qui lui demanda Elpinice, comme un grand effort de vertu, je n'examinerai pas le motif qui porta ce grand homme à refuser une alliance si avantageuse à son état d'alors; mais je ne sais s'il est décidé qu'il en usa ainsi par orgueil. Sa sœur étant fort belle, épritée472-a et tendre, l'histoire nous apprend qu'il l'aima passionnément, de sorte que l'amour et la jalousie pourraient fort bien avoir eu autant de part à ce refus que l'orgueil, d'autant plus que les plus grands hommes, tant païens que chrétiens, ont été presque tous sujets à ces faiblesses, et que les amours, les mariages même entre frères et sœurs étaient aussi peu défendus alors en Grèce qu'ils l'étaient au temps des premiers patriarches. Mais ce qui m'a paru fort vertueux dans ce même Cimon, et ce que je crois avoir relevé principalement, c'est la résolution qu'il prit de se mettre volontairement en prison, pour obtenir la permission de faire enterrer son père, qui, à moins de cela, serait pourri sans sépulture, ce qui était regardé en ce temps-là comme la plus grande infamie.

3o Je n'ai garde de disputer la couronne du martyre à saint Étienne; mais deux choses me tiennent en suspens s'il faut attribuer le prétendu pardon qu'il accorda à ses bourreaux à un mouvement<473> de vertu morale. L'une, c'est qu'il fil de nécessité vertu, et que pour mériter le titre de vertueux, il est nécessaire que l'action qui le doit mériter dépende absolument du bon plaisir de celui qui la fait. L'autre, c'est que la religion me semble avoir plus de part à ce qu'il fit dans cette occasion qu'aucune vertu morale, et que de mettre ce qu'il fit sur le compte de celle-ci me semblerait déroger à la gloire du Tout-Puissant, qui l'a apparemment dirigé et inspiré dans les souffrances auxquelles ce saint homme voulut bien s'exposer pour l'amour de la vérité. Les martyrologes des catholiques contiennent mille exemples pareils; mais je doute que V. A. R. ajoute beaucoup de foi aux récits magnifiques qu'ils en font, ou qu'elle les croie tout à fait exempts de fanatisme.

4o L'exemple du roi de France qui ne voulut pas se souvenir des injures qu'il avait essuyées comme duc d'Orléans marquait une grandeur d'âme très-digne d'éloges, s'il était bien avéré que la politique n'y eût pas eu autant de part que sa générosité; mais, après tout, je n'y vois rien de si fort extraordinaire, que tout autre homme magnanime, fût-ce même un païen, n'en eût pu faire tout autant. Nostradamus m'assure que la divinité du Quinze-Vingt ferait la même chose, si elle se trouvait dans le même cas.

5o La résignation de Comines est sans doute fort édifiante et chrétienne; mais, j'ose le répéter, c'est par là même qu'elle doit être mise sur le registre de la religion, et non sur celui de la morale.

6o J'ai feuilleté longtemps un abrégé de l'histoire de France que j'ai, pour trouver dans les articles de Charles V et de Charles VI (dont le dernier, naturellement hébété, passa les deux tiers de son règne dans une folie déclarée), pour trouver l'aventure de Bureau de La Rivière. J'y ai trouvé un Rivière sous Charles VI; mais, quoiqu'il y soit aussi fait mention de Clisson, qui était connétable, mon auteur ne parle pas de l'aventure en question. C'est pourquoi, ne la consi<474>dérant que selon les circonstances que V. A. R. me fait la grâce de m'en raconter, je suis en doute si le mérite d'avoir sauvé un honnête homme injustement accusé est quelque chose de si extraordinaire, qu'il faille l'attribuer, je ne dirai pas au christianisme, mais à quelque vertu héroïque; car, pour en raisonner avec la liberté d'un Quinze-Vingt, il me semble que Charles VI (supposé qu'il le fît avec connaissance de cause) ne fit que ce que tout prince raisonnable, et qui craint de passer pour injuste, aurait fait à sa place. Il souffrit qu'on exposât la vérité, et il relâcha un prisonnier injustement arrêté. V. A. R. trouverait-elle qu'il ait fait par là le moindre pas au delà des devoirs que le bon sens et la morale la plus ordinaire prescrivent également à un grand prince et au moindre magistrat? Que si le mérite principal de l'aventure doit être attribué à Clisson, j'avoue que ce qu'il fit pour La Rivière était fort généreux et louable; mais il n'y a pas d'honnête homme au monde qui puisse balancer d'en faire autant dans une occasion pareille. Clisson étant apparemment homme de bien, cette qualité elle seule l'obligeait à prendre le parti d'un homme injustement persécuté. Je dirai plus : étant sans doute des amis de La Rivière, et lui ayant des obligations réelles, il se serait rendu infâme, s'il avait fait la moindre difficulté de s'intéresser pour son ami et pour son bienfaiteur. En un mot, que j'examine cette aventure, soit du côté de Charles VI, soit du côté de Clisson, je n'y trouve rien d'extraordinaire. Il faudrait que l'un eût été un monstre indigne de régner, et l'autre un scélérat indigne de vivre, s'ils avaient manqué de faire ce qu'ils firent.

7o Je n'ignore pas le caractère de Catinat; il a souvent donné des preuves de son génie supérieur, de sa valeur et de sa sagesse. Mais il me paraît indécis si le fait que V. A. R. semble trouver si digne d'admiration était principalement l'effet de sa modération, de sa sagesse naturelle, ou de l'obéissance qu'il devait aux ordres absolus d'un maître aussi despotique que Louis XIV. On n'a pas besoin d'un mé<475>rite au-dessus du commun, ni de beaucoup de vertus, soit chrétiennes, ou morales, pour obéir aux ordres d'un maître souverain. L'histoire moderne nous fournit l'exemple de deux autres grands hommes qui ont fait, de nos jours, une action pareille, mais qui me semble leur avoir fait d'autant plus d'honneur, que leur sagesse y avait pour le moins autant de part que les ordres de leurs maîtres. C'est celui du prince Eugène de Savoie et de feu mylord Marlborough. V. A. R. sait qu'ils avaient chacun un commandement en chef, et tout au moins aussi absolu que celui de feu Catinat. Elle sait que leurs dignités respectives ne leur permettaient pas de se commander l'un l'autre. Elle ne sait pas moins que, en ces sortes d'occasions, l'ambition et la jalousie, si naturelles au commun des hommes, produisent ordinairement de mauvais effets. Mais elle sait aussi que ces deux héros, également grands par leur génie, par leurs talents, par leurs emplois, également fameux par leurs victoires, et également zélés pour leurs maîtres, se dépouillèrent si bien de ces deux passions, si fatales ordinairement à l'union des puissances alliées, que, sans être subordonnés l'un à l'autre, on ne put jamais bien démêler lequel des deux avait le plus de déférence pour son rival. C'en était fait de la monarchie française, si la bonne intelligence de leurs maîtres avait été d'autant de durée que celle de ces deux capitaines. V. A. R. avouera, j'en suis persuadé, car tout l'univers l'a avoué, que cet exemple de sagesse est d'autant plus rare et admirable, que deux hommes différents la possédaient et la pratiquaient dans un degré de perfection très-égal, et dans un même temps. Mais qu'elle me permette de lui faire à cette occasion une question qui n'est peut-être pas tout à fait hors d'œuvre. Croit-elle que ces deux grands hommes aient fait ce qu'ils firent alors par des motifs de religion, ou, comme parle Rollin, de morale chrétienne? Mylord Marlborough, que j'ai connu personnellement, ne m'a jamais paru un chrétien fort scrupuleux; et quant au prince Eugène, que V. A. R. connaît elle-même,<476> je doute qu'il ait jamais fait assez de cas de la religion pour en faire la boussole de ses actions et de ses sentiments.

Quant à moi, je suis très-persuadé, et je ne crois pas que ce soit diminuer leur mérite, que la religion n'avait pas plus de part à leur conduite d'alors, ni à celle que tint Catinat, qu'elle n'en eut jadis à celle de Fabius, celui qu'on appelait à Rome le bouclier de la république et le pédagogue d'Annibal, et qui sauva sa patrie par une lenteur sage et préméditée. La vie de cet illustre Romain est un tissu de vertus héroïques. V. A. R. ayant sans doute lu Plutarque, et ayant la mémoire aussi excellente qu'elle l'a, elle ne saurait manquer de se souvenir qu'il se trouva un jour dans un cas tout semblable à celui qu'elle raconte de Catinat. La différence qu'il y a, c'est que Catinat dépendait, comme je l'ai déjà remarqué, des ordres d'un maître absolu, au lieu que Fabius, lors du cas en question, était lui-même dictateur, c'est-à-dire, souverain de sa république, et que la sagesse, la modération, la grandeur d'âme de ce Romain, se manifestèrent avec beaucoup plus de solidité et d'éclat que toutes les grandes qualités que V. A. R. attribue, comme de raison, au capitaine français. Qu'elle me permette de soulager sa mémoire, en rapportant quelques particularités de ce trait d'histoire.

Plusieurs victoires remportées par Annibal ayant fait comprendre à Fabius qu'il serait trop dangereux d'exposer le salut de Rome au hasard de nouvelles batailles, il prit le parti de les éviter, d'émousser le courage du Carthaginois par une lenteur étudiée, et de le fatiguer par des chicanes. Cette manière de faire la guerre, inconnue jusqu'alors aux Romains, ne fut pas de leur goût. Minutius, général de cavalerie et lieutenant de Fabius, se donna surtout beaucoup de mouvement pour la décrier, et pour décrier son commandant lui-même comme un homme lâche et irrésolu, et il fit si bien par ses brigues, que le peuple, révolté contre son dictateur, obligea celui-ci, par une nouveauté jusqu'alors inouïe, de partager son autorité et le comman<477>dement de l'armée avec Minutais. Il dépendait de Fabius de l'empêcher; mais, de peur d'occasionner une guerre civile dont Annibal n'aurait pas manqué de profiter, il préféra le bien public à sa gloire personnelle, et consentit à tout. Les deux dictateurs partagèrent les troupes, et occupèrent, chacun à la tête de son armée, des camps différents. Instruit de cette séparation, Annibal tâcha d'en profiter. Connaissant l'ardeur inconsidérée de Minutius, il l'agaça tant, qu'il l'attira dans un combat et dans une embuscade. C'en était fait de Minutius, si Fabius avait balancé entre l'amour de la patrie et le souvenir de ses injures. Mais, oubliant celles-ci en faveur de l'autre, il ne songea qu'à secourir son collègue, qui, peu de jours auparavant, n'avait songé qu'à le perdre. Il marcha à lui dès qu'il le sut en danger, et il le dégagea si heureusement, qu'Annibal fut obligé de lâcher sa proie et de retourner à son camp. Les deux dictateurs, après cette action, retournèrent pareillement chacun au sien.

V. A. R., j'en suis sûr, ne saurait s'empêcher d'admirer la magnanimité de Fabius; mais je ne sais si elle ne fut pas effacée en quelque manière par la résolution que prit Minutius. Revenu dans son camp, pénétré de douleur et de repentir, il assemble ses légions, il leur avoue sa bévue et son insuffisance; il reconnaît la supériorité du génie de Fabius, il en loue la valeur, la prudence, la probité; il déclare qu'il est résolu de l'aller trouver, de lui demander pardon de ses fautes, de se démettre de son autorité, et de se soumettre, lui et toutes ses troupes, à celle de son collègue. « Je viens de me convaincre, dit-il à ses légions, que, bien loin d'être capable de commander en chef, j'ai besoin de quelqu'un qui me commande, etc. » « La seule occasion où je veux encore vous commander, c'est pour aller lui témoigner (à Fabius) l'exemple en me soumettant à ses ordres, etc. » Je trouve cette action de Minutius, sa facilité à avouer ses fautes, et sa promptitude à les réparer, je trouve tout cela si beau, si grand, que je le préférerais quasi à une bataille gagnée.

<478>Quoique à la fin de la quatorzième page, je ne quitterais pas sitôt cette matière, si la vue du trop beau tableau par lequel V. A. R. finit sa lettre ne me forçait, pour ainsi dire, de tout quitter pour en reparler. Que ne puis-je ressembler entièrement à ce chrétien qu'elle a pris tant de peine de peindre! Heureusement pour moi, nous ne sommes plus au temps des métamorphoses. Si elles étaient encore à la mode, et que ce tableau fût changé par hasard en quelque fontaine, j'aurais sûrement le sort de Narcisse, non parce que je croirais reconnaître un autre moi-même sous la figure du chrétien dépeint, mais parce que je serais au désespoir de lui ressembler si imparfaitement.

Que si V. A. R. voulait absolument tracer un modèle d'un mortel vivant parfaitement vertueux, que ne m'en a-t-elle dit un mot? Je lui aurais épargné la peine de le chercher à huit lieues de chez elle.

En Quinze-Vingt affidé, je lui en aurais indiqué un à Ruppin même, et elle n'aurait eu besoin que d'un miroir fidèle pour le peindre. Vous me direz, monseigneur, je m'en aperçois, quoique un peu tard, qu'il appartient aussi peu à un Quinze-Vingt de raisonner de peintures qu'au cordonnier d'Apelles de raisonner d'autre chose que de pantoufles; et V. A. R. aura raison. Aussi n'en dirai-je plus mot, et, de peur de succomber encore à la tentation de surpasser mes bonnes ..., je finirai au plus vite par mon refrain ordinaire et favori, qui est que je suis et serai jusqu'à la fin de mes jours avec une dévotion sans pareille, etc.

<479>

14. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Ruppin, 20 mars 1736.



Mon cher Quinze-Vingt,

Je croyais hier ne vous devoir qu'une réponse; mais votre assiduité à me marquer votre attention ne se lassant pas, j'ai le plaisir de répondre à deux de vos lettres à la fois. Il ne me restait de la précédente que l'article de saint Paul, duquel je vous prie de ne faire aucune ouverture à M. Beausobre, de peur que je me voie hérésiarchisé sans y avoir pensé.

Je crois qu'il prêcherait très-bien sur cette matière; mais comme il n'y est pas plus savant qu'aucun de nous, il ne satisferait pas ma curiosité. Saint Paul s'avise mal à propos de nous faire le commencement d'une description très-miraculeuse. Lorsqu'il croit avoir poussé la curiosité du lecteur à son comble, il finit comme certain sonnet de Scarron :

Sur ce superbe mont jusqu'aux cieux élevé, Pour vous dire la chose en homme véritable, Il ne m'est, sur mon Dieu, jamais rien arrivé.479-a

Tout ce que M. Beausobre pourrait faire, ce serait de deviner ce que saint Paul a vu. Non, j'aimerais mieux l'entendre prêcher sur une autre matière, où la révélation lui fournira des réflexions plus solides. La nécessité du jugement futur, par exemple, lui en fournirait. C'est une telle matière qui lui donnerait occasion de déployer son ... et son éloquence, et le fruit que l'on tirerait d'un pareil sermon serait plus solide que celui de satisfaire une simple curiosité.

J'en viens à votre seconde, qui m'a fait rougir plus d'une fois, et qui me fait connaître, mon cher Quinze-Vingt, que, malgré toute la<480> pénétration que vous avez, vous me prenez pour plus que je ne vaux. Je vous prie, désabusez-vous sur ce chapitre, et ne me donnez que la juste valeur. Je souhaiterais de pouvoir égaler ... le portrait que vous faites de moi; et l'unique mérite que je me connais, c'est d'en avoir une forte envie. Si j'avais le bonheur d'y parvenir avec le temps, je n'oublierais jamais que c'est vous qui m'avez tracé le modèle que je dois suivre, heureux si je puis jamais vous en marquer ma reconnaissance.

La lettre de Beausobre que vous m'envoyez dans votre dernière est très-bien écrite; mais je trouve que c'est plutôt à moi à regretter l'âge avancé dans lequel il est qu'à lui de se plaindre de ce qu'il se voit si près de la fin d'une carrière laquelle il a si dignement fournie. Que l'avenir me serait indifférent, si, à un âge aussi avancé que le sien, j'eusse lieu d'être satisfait comme lui de ma course! Cependant je reconnais tout ce qu'il y a d'obligeant dans sa lettre, et j'avoue que c'est me payer au centuple de celle que je vous ai écrite sur son sujet.

Revenons aux différents compliments que vous me faites. L'un, qui regarde la personne de Keyserlingk,480-a est très-bien fondé, et je vous suis fort obligé de la part que vous prenez à sa présence, qui m'est très-agréable, car sa vue m'a fait ici autant de plaisir que celle du soleil dans le fort des frimas de l'hiver.

Pour l'autre nouvelle, elle est très-possible, mais l'on ne m'en écrit pas le mot, ce qui fait que je ne saurais vous répondre d'une manière positive là-dessus.

Cependant je vois en tout l'intérêt que vous prenez à ce qui me regarde, et je vous assure que je sais tout ce à quoi la reconnaissance m'engage envers vous, étant à jamais avec une estime infinie, etc.

<481>

15. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 23 mars 1736.



Monseigneur,

Votre Altesse Royale ne saurait m'accuser, pour cette fois-ci, de n'avoir pas agi en toute manière en véritable Quinze-Vingt. Je lui écrivis hier une lettre qui vaut par sa longueur toutes les Épîtres de saint Paul, et, par l'accident du monde le plus digne d'un Quinze-Vingt, je suis dans la nécessité de faire écrire par une main étrangère. Ayant veillé jusqu'à minuit pour achever d'en accoucher, je m'avisai de la relire avant que d'aller au lit, et, y ayant fait quelques corrections, je voulus y mettre du sable, quand par distraction je l'inondai si bien d'encre, qu'il fallut absolument la remettre au net. Je comptais de m'en acquitter moi-même ce matin, et de la rendre plus raisonnable en la réduisant à un volume plus petit; mais il n'y eut pas moyen. L'arrivée de la dernière lettre de V. A. R., j'entends celle du 20 du courant, me donna des idées si différentes, que je n'eus pas la patience de l'entreprendre. Je résolus de faire transcrire madite lettre par un de mes gens, et de la laisser d'ailleurs telle qu'elle était, c'est-à-dire, telle qu'elle est ci-jointe, me réservant de vous demander pardon de l'un et de l'autre, en cas que V. A. R. trouve mes raisons trop légères.

J'ai intimé à M. Beausobre qu'il faut qu'il se prépare à prêcher sur la nécessité du jugement futur, dès que V. A. R. sera à portée de l'entendre. Il m'a promis de le faire. Et comme c'est une matière fort ... et fort intéressante, il se flatte de la traiter de manière que V. A. R. ne désapprouvera pas tout ce qu'il en dira.

Je me garderai bien de répondre aujourd'hui à tout le contenu de votre lettre du 20 du courant. Je m'en acquitterai, avec la permission de V. A. R., un autre jour, et je me contenterai, pour le présent, de l'assurer très-humblement qu'elle me rend justice en se per<482>suadant que je m'intéresse de cœur et d'âme à tout ce qui la regarde, et qu'il n'y eut jamais d'attachement aussi dévotement respectueux que celui avec lequel je me glorifie d'être, etc.

16. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Ruppin, 27 mars 1736.



Mon cher Quinze-Vingt,

Je vois bien qu'il faut céder, et, après avoir plaidé une cause qui certainement était bonne, je prépare le triomphe au paganisme. Permettez-moi cependant pour la dernière fois de vous faire remarquer que nous ne nous sommes aucunement bien compris tous deux dans notre dispute; car, en tant que vous parlez de la morale païenne, et que vous voulez lui comparer la nôtre sans y mêler la religion, voilà qui est fini, et vous avez raison. Mais si vous me concédez de parler de religion, et que je vous fasse envisager la morale chrétienne comme émanée de Dieu, législateur infiniment préférable à Solon, à Lycurgue, et à tous les sages de l'antiquité, et que Notre-Seigneur, en pratiquant la magnifique morale qu'il enseigne, nous sert en même temps et d'exemple, et de règle, je ne crois pas que vous puissiez faire la moindre opposition à mon système, à moins que de saper les fondements de toute la foi que l'on doit aux auteurs sacrés et anciens. Je sais que vous ne pensez pas de cette façon; mais si quelqu'un me faisait des doutes sur la véracité de la vie sainte et sans tache de Notre-Seigneur, on pourrait lui répondre que l'on n'est pas non plus obligé de croire l'histoire de Socrate, qui nous est transmise par la même voie, savoir, par les historiens qui nous ont conservé leurs vies.

Ne croyez pas non plus, monsieur, qu'une religion mal entendue<483> et superstitieuse me fasse dénigrer les grands hommes que l'antiquité nous vante. Non, point du tout. Je rends hommage à la vertu où je la rencontre, et y eût-il des héros au delà des mers hyperborées, je les estimerais autant que leurs vertus le méritent; je crois seulement que ces grands hommes n'ont pas été ... égaux, et que les siècles de la chrétienté nous en ont fourni de même.

Ensuite la corruption est si grande dans le genre humain, que, à examiner jusqu'au fond les personnes les plus vertueuses, l'on trouverait (chose qui paraît paradoxe) que leurs vertus sont allaitées par des vices, ou, pour parler plus clairement, que leurs brillants dehors et leurs vertus apparentes ont le vice pour principe. Ainsi, à raisonner sur ce que l'expérience nous fait connaître, le monde a à peu près toujours été le même, et restera toujours tel.

J'en viens à l'auteur des vers sur la Retraite.483-a Ce n'est pas Keyserlingk, mais le général Grumbkow, qui, il y a trois ans, me fit part de cette pièce; et comme j'en aime beaucoup l'auteur, j'ai trouvé que je ne pouvais mieux faire que de puiser dans ses écrits, source pure et féconde d'une infinité de belles connaissances.

La main sur la conscience, vous connaissez celui que j'ai dépeint, et vous le devez reconnaître. Je n'y ai ni ajouté, ni diminué, n'ayant fait qu'un fidèle tableau de la représentation dans laquelle il est dans mon âme. Jugez, mon cher Quinze-Vingt, selon les belles idées que j'ai de cette personne, si je ne dois pas bien l'estimer, en connaissant en elle tant de perfections. Quittons la métaphore, et, en dépit de votre modestie, laissez-moi la satisfaction de vous dire en face que je ne connais que mon Quinze-Vingt en qui je trouve l'original de mon portrait, et qui soit digne de toute l'affection avec laquelle je suis, etc.

P. S. Je pars demain pour Potsdam, afin d'y faire mes dévotions.483-b<484> C'est ce qui vous ménage deux heures de lecture. L'histoire de Bureau de La Rivière est prise des Mémoires de Bussy (L'usage des adversités), tome III.484-a

17. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 31 mars 1736.



Monseigneur,

Votre Altesse Royale a apparemment voulu anticiper le poisson d'avril en m'honorant de sa lettre du 27 du courant; au moins m'en a-t-elle donné un dans toutes les formes. J'étais occupé, quand j'eus l'honneur de recevoir sadite lettre, à faire des additions à la mienne du 22, et je comptais de les accompagner d'une nouvelle épître où je m'étais proposé de lui dire précisément ce qu'elle me fait la grâce de me dire, savoir, que je croyais n'avoir pas bien compris V. A. R., et que dans ce sens-là elle avait raison, sans que je puisse avoir tout à fait tort. Elle m'a même prévenu dans une réflexion que j'avais déjà placée dans mesdites additions, ce qui me donne véritablement de l'orgueil, puisque je vois que j'ai su penser une fois comme vous, monseigneur, c'est-à-dire, de la manière du monde la plus juste. C'est la réflexion que V A. R. fait sur la nature de la plupart des vertus humaines, et sur leur apparence souvent très-fausse. Cette idée n'est rien moins que fausse, ni tant paradoxe qu'on le dirait bien. Elle est<485> fondée dans la raison, et, pour ainsi dire, dans celle masse de limon dont il a plu au Créateur de nous pétrir tous tant que nous sommes. Il n'y a pas d'homme au monde qui ne soit obligé d'en convenir, pourvu qu'il ait assez de force (ce qui est pourtant plus rare qu'on ne pense ordinairement) pour se dépouiller de tout amour-propre, et pour fouiller sans prévention dans les plis intérieurs de son cœur.

J'ai peut-être tort d'envoyer à V. A. R. les additions en question. Je comprends, après tout ce qu'elle daigne me mander, qu'elle n'y trouvera rien de nouveau, et qu'elle pense infiniment mieux que moi sur tout ce que j'ai cru y devoir placer. Mais enfin, la dépense en étant faite, je prends la liberté de les joindre ici, au risque que, effrayée de leur volume, V. A. R. les jette au feu sans les lire. J'ose cependant l'avertir en tout cas qu'elle n'y en jetterait que la moitié, et que j'ai des matériaux tout prêts à être ajoutés à cette rapsodie dès que je saurai qu'elle désirera les voir. Ils seraient même déjà mis en œuvre, et actuellement entre vos mains, monseigneur, si votre dernière lettre n'était venue à la traverse, et qu'elle ne m'eût appris que vous partiez pour Potsdam, où je n'ai pas cru vous devoir importuner des miennes. La morale dont nous nous sommes entretenus jusqu'ici est ordinairement déclarée contrebande dans les domaines de Bellone.

En cas que V. A. R. daigne jeter un regard sur ces additions, je crois devoir l'avertir que le raisonnement qui s'y trouve allégué est effectivement une espèce de prologue d'une instruction qu'une dame de nos parentes me donna, il y a quarante et tant d'années, quand feu mon père m'envoya dans le grand monde. L'instruction elle-même était encore plus curieuse que le discours préliminaire; mais je n'ai pas eu l'attention de la conserver. Je n'ai pas ici les œuvres de Bussy-Rabutin qui contiennent l'histoire de Bureau de La Rivière; mais j'ai fait venir l'Histoire de France du père Daniel, qui est fort ample et fort belle. J'y ai cherché ladite aventure sans l'y avoir trouvée, de sorte<486> que je ne sais où Bussy peut l'avoir puisée. Cependant le père Daniel m'a fourni d'autres traits bien plus intéressants que celui-là, que je garde pour la seconde partie de mes additions susmentionnées.

Je n'ai garde, d'ailleurs, de toucher à l'article final de la lettre de V. A. R. Je suis tout aussi incapable d'exprimer les sentiments d'admiration et de reconnaissance qu'il m'inspire que je le suis d'exprimer la dévotion respectueuse avec laquelle je suis. etc.

ADDITIONS A INSÉRER DANS LA LETTRE DU QUINZE-VINGT, DU 22 MARS 1736.

1o Avant que de parler de l'uniformité de la source et du but de la morale prétendue chrétienne et païenne, j'eusse pu faire une réflexion sur ce qui avait été dit des passions.

Les passions ne sauraient que détruire la société; cela me paraît parfaitement bien dit. Je voudrais seulement que pour rendre cette thèse incontestable, il me fût permis d'y ajouter encore une réflexion qui paraîtra peut-être paradoxe au premier abord, mais qui paraîtra très-sage, si on la considère sans prévention.

Les passions deviennent le lien le plus fort de la société, et contribuent principalement à la conserver, dès que la raison les guide. La raison en est que, à bien examiner nos vertus morales les plus brillantes, elles ne sont que des effets de ces passions dirigées par la raison.

Ces thèses pourraient se démontrer mathématiquement. Mais ce n'est pas ici qu'elles doivent l'être. Il me suffira de les rendre sensibles par un exemple, ou, pour mieux dire, par un raisonnement sur une de nos passions le plus difficilement à dompter.

Ce raisonnement, qui est un fragment d'instructions confidentes qu'une dame de ce pays-ci, morte il y a une vingtaine d'années, donna à un jeune homme de ses parents lorsque, à l'âge de dix-huit ans, il fut envoyé aux universités, ne saurait être au goût de ceux qui confondent la raison et la révélation, en mesurant la morale à l'aune de la religion chrétienne. Mais, ayant posé pour principe que celle-ci n'influe sur la morale qu'accidentellement, je crois que cet échantillon, sans paraître tout à fait conforme aux règles ordinaires du christianisme, paraîtra <487>assez concluant à quiconque n'en jugera que selon celles de la raison et de la morale. Je le joins ici, et je le donne pour ce qu'il peut valoir.

2o J'avoue qu'il y avait beaucoup de faux brillant dans les vertus des philosophes païens; mais j'y ai ajouté qu'il n'y en a pas moins parmi les chrétiens. Bien que cette assertion ne soit pas nouvelle, et n'ait pas besoin de preuves, j'eusse pu en appeler à l'expérience.

Combien ne voyons-nous pas parmi nous de tartufes, de fausses prudes, de faux braves! Et comment se peut-il autrement, dès que nos passions sont la source et l'objet de nos vertus et de nos vices, et souvent plus fortes que la raison qui doit les gouverner?

3o En parlant de la morale épurée de Socrate et de son affection pour Alcibiade, je devrais m'être souvenu de l'abrégé que Rollin nous donne de l'histoire de ce prince des philosophes dans le quatrième tome de son Histoire ancienne, abrégé qui mérite d'être lu avec attention, tant à cause de la justice qu'il rend à la pureté de la morale et au profond savoir de Socrate, que par rapport à la noble et touchante éloquence avec laquelle l'auteur l'a écrit.

Je devrais aussi y avoir ajouté qu'il régnait dans ce siècle-là une sorte d'amour singulière parmi les Grecs, qui faisait souvent soupçonner la vertu de ceux qui en étaient susceptibles, quoique ce fût un amour très-innocent et d'un très-bon effet pour le bien public. Voici comment il se pratiquait.

Les jeunes gens, et souvent des hommes faits, s'amourachaient les uns des autres, non dans des vues criminelles, que la morale d'alors condamnait tout comme la nôtre, mais pour courir la même fortune et pour s'animer réciproquement à la vertu. Il y en a qui prétendent qu'Hercule en introduisit la mode, en aimant de cette manière un nommé Iolas, qui l'accompagnait en toutes ses entreprises. Ce qu'il y a de vrai, selon Plutarque, c'est que cette espèce d'amants se juraient réciproquement une amitié inséparable, et que pour rendre leur serment plus solennel, on le leur faisait prêter ordinairement sur le tombeau d'Iolas.

De toutes les nations grecques, il n'y en a point qui semble avoir fait autant de cas de ces engagements que les Thébains. Ils formèrent même un bataillon de trois cents amants et aimés, qu'ils appelaient le bataillon sacré, et qui rendit de grands services à l'État.

On prétend qu'il ne fut jamais rompu ou vaincu. Il subsista longtemps; mais il fut enfin taillé en pièces dans la bataille de Chéronée, que les Macédoniens gagnèrent sur les Grecs. Voici ce qu'en dit Plutarque : « Après la bataille, dit-il dans la Vie de Pélopidas, Philippe visitant le champ de bataille, et voyant ces trois cents soldats étendus les uns près des autres, tous percés par-devant, il fut rempli d'admiration, et ayant appris que c'était là le bataillon d'amants et d'ai<488>mes, il se mit à pleurer, et dit tout haut : Périssent malheureusement tous ceux qui sont capables de soupçonner que de si braves gens aient jamais pu faire ou souffrir des choses honteuses! »

Ce bataillon me fait faire une réflexion que d'autres ont peut-être faite avant moi : c'est que l'amour, réduit aux bornes de l'amitié, dont il est une espèce, est tout ce qu'il y a de plus utile à la société, et de plus propre à conduire à la vertu et aux actions les plus héroïques, lorsque ceux qui se lient d'amitié ont du bon sens et du goût pour ce qui est bon et honnête.

Je dirai plus. La première marque par laquelle on peut juger du plus ou moins de probité d'un homme, c'est son plus ou moins de penchant à la tendresse ou à la dureté. Dès qu'il est susceptible, par exemple, de compassion, de charité, d'affection, fût-il d'ailleurs entiché de défauts, on peut hardiment conclure que le fond de son cœur est bon, et que ce qu'il y a de défectueux dans ses actions ou dans ses sentiments peut se corriger, pourvu qu'il soit assez heureux pour tomber entre les mains d'un ami assez charitable pour l'avertir de ses erreurs, et assez sensé pour lui indiquer les moyens de s'en guérir. Qu'il marque, au contraire, de la dureté, qu'il soit, par exemple, insensible au malheur d'autrui, qu'il soit haineux, qu'il se plaise à tourmenter, à voir souffrir son prochain, on doit compter que le fond de son âme est pétri de méchanceté, qu'il y aurait de l'imprudence à se fier à lui, qu'il y aurait de la ... à se promettre un changement radical et favorable. Deux exemples rendront ces réflexions plus claires.

Alcibiade, dans ses premières années, était adonné à toutes sortes d'excès qui faisaient très-mal augurer de lui. Il n'y a qu'à se ressouvenir de ce qu'en disent Rollin,488-a dans le troisième tome de son Histoire ancienne, et Plutarque, dans ses Vies des hommes illustres. Il n'y eut que Socrate qui remarqua, à travers la vie dissolue d'Alcibiade, qu'il était non seulement doué d'un esprit supérieur, mais aussi naturellement sensible à l'amitié, et que tous les vices qui semblaient l'avoir corrompu étaient plutôt les effets d'une éducation fort négligée et de mauvaises habitudes que ceux d'un méchant naturel. Alcibiade étant d'ailleurs d'une figure fort aimable, et en droit par sa naissance et par ses richesses d'aspirer aux premières dignités de l'État, Socrate ne put voir sans douleur qu'une plante d'une si bonne qualité s'abâtardit faute de culture. Il tenta toutes les voies imaginables pour le rectifier. Il y réussit enfin, en gagnant son affection et sa confiance, et il y réussit si bien, qu'il en fit un des plus grands hommes que la Grèce ait jamais vus naître.

Le second exemple que j'ai à alléguer est celui du jeune Denys, tyran ou souverain de Syracuse.<489> Il est bon de remarquer en passant que le mot de tyran ne signifie ordinairement qu'un maître absolu, et que les historiens grecs nous ont conservé la mémoire de plus d'un tyran fort vertueux, de Périandre, par exemple, tyran de Corinthe, qu'ils mettent au nombre des sept sages, de Gélon, tyran de Syracuse, un des plus grands et des meilleurs princes qui aient jamais vécu. Rollin, en parlant de ce Gélon, qu'il traite de roi, fait une remarque fort curieuse, que je ne puis m'empècher de rapporter : « Par un changement jusque-là inouï, dit-il tome III, page 373, et dont Tacite n'a vu depuis d'exemple que dans Vespasien, il fut le premier que la puissance souveraine ait rendu meilleur. » Le même auteur continue d'en parler avec la même admiration dans toutes les pages suivantes. Rien n'est plus beau, par exemple, que le caractère qu'il en donne, plaignant la brièveté de son règne : « Une vieillesse respectée, dit-il page 377, un nom chéri et révéré par tous ses sujets, une réputation sans tache et immortelle, ont été le fruit de cette sagesse conservée sur le trône jusqu'au dernier soupir. Son règne fut court, et ne fit que le montrer à la Sicile pour donner dans sa personne le modèle d'un bon et d'un véritable roi. Après avoir régné seulement sept ans, il mourut infiniment regretté de tous ses sujets. Chaque famille croyait avoir perdu son meilleur ami, son protecteur, son père. »489-a Qu'il me soit permis d'allonger cette digression par une autre. N'est-il pas étonnant que, parmi cette foule de souverains dont les historiens nous ont conservé la mémoire, il n'y en ait jusqu'ici que deux (car, s'il y en avait eu davantage, Rollin n'aurait pas manqué de les citer) dont ils disent qu'ils devinrent meilleurs après être parvenus au trône? N'est-il pas étonnant qu'il y en ait tant, dans le sein même du christianisme, qui, sans se souvenir du véritable but de leur institution, ont semblé ignorer ou oublier, lorsqu'ils sont parvenus à régner, qu'ils auraient un compte à rendre de leur conduite devant ce jugement futur dont Beausobre a ordre de montrer la nécessité, et qui n'ont usé de leur pouvoir que pour fouler, pour faire gémir les peuples dont ils auraient dû faire le bonheur?

Que Tacite et Rollin apprennent cependant d'un Quinze-Vingt instruit de l'avenir que Gélon et Vespasien ne seront pas toujours les seuls princes vertueux que l'avénement au diadème ait rendus encore meilleurs qu'ils n'étaient. La Providence nous en prépare un troisième. Je l'offenserais, si je le nommais; mais je réponds qu'il effacera en temps et lieu et Gélon, et les Vespasien. Il ternit actuellement tous les contemporains, à force de s'appliquer aux moyens de ressembler à tout ce qu'il y eut jamais de grand et de vertueux dans les siècles passés. Que Dieu lui donne assez de vie, qu'en cultivant ses rares talents, il n'oublie<490> pas lui-même d'être attentif à sa santé, et je réponds encore une fois qu'il ne démentira pas son fatidique Quinze-Vingt. Je reviens au jeune Denys.

Ce jeune homme était fils d'un père dont il avait hérité le nom et les vices, et neveu du fameux Dion. Celui-ci, qui joignait à un génie supérieur un esprit cultivé par les leçons de Platon et un amour extrême pour la vertu, eût fort souhaité de faire de son neveu un prince sage et vertueux. Il ne laissa pas échapper d'occasion où il croyait lui pouvoir donner des avis salutaires. Remarquant qu'ils faisaient peu d'impression, il s'en attribua la faute à lui-même et à certain air austère qui lui était naturel, et duquel il n'avait jamais pu se défaire, quoique ses amis, mais surtout Platon, lui eussent souvent conseillé de s'en corriger. Il en écrivit à Platon, dont la sagesse était accompagnée de plus de douceur et de politesse que la sienne. Il le pria avec tant d'instances de venir l'aider à former le jeune Denys, que ce philosophe y consentit.

Arrivé à Syracuse, Platon y fut d'abord reçu avec des distinctions extraordinaires. Le jeune homme, qui ne manquait pas d'esprit, parut charmé des premières conversations de ce grand homme, et tout résolu d'épouser les principes et la morale qu'il l'entendait débiter. Il eût apparemment exécuté cette résolution, si les qualités de son cœur avaient répondu à celles de son esprit. Malheureusement pour lui et pour ses peuples, il écouta plus ses flatteurs que ses amis. Platon s'aperçut bientôt que Denys ne faisait qu'affecter de le gracieuser, et qu'il se moquait en secret de lui et de ses conseils. Jugeant par là que toutes ses peines seraient perdues, il retourna à Athènes.

Rien ne marque mieux les caractères d'esprit de Denys et de Platon que leur manière de se séparer. Informé du dessein de Platon, Denys fit semblant de n'y consentir qu'à regret. Il affecta même, après que Platon eut déclaré son intention de partir, il affecta de redoubler le bon accueil qu'il lui avait fait, faisant cependant préparer une escadre magnifique pour le renvoyer avec toutes les apparences de satisfaction. Le philosophe ne fut pas la dupe de cette affectation. Le jour du départ étant arrivé, le prince lui demanda, en l'embrassant, ce qu'il dirait de lui à son retour à Athènes. « Aux dieux ne plaise, répondit l'autre, que la disette des matières de conversation y soit assez grande pour qu'on soit réduit à parler de vous! » Enfin, Platon partit, peu satisfait de Denys et de ses duplicités.

Dion, par la même raison, le suivit de près, et Denys, abandonné à lui-même, poussa ses injustices, ses rapines, ses cruautés à un tel excès, que, tous ses sujets s'étant révoltés contre lui, ce même Dion vint se mettre à leur tête, chassa son neveu, et remit les Syracusains en liberté.

4o La contenance que saint Étienne montra en mourant était sans doute,<491> comme je l'ai avoué, digne d'admiration. J'y ajouterai qu'elle surpassait peut-être, la religion même à part, celle de Socrate et de Sénèque, qui se trouvaient en quelque manière dans le même cas que lui. Condamnés à mourir comme lui, ils moururent avec autant de mépris pour la mort, avec autant de liberté d'esprit que le saint martyr. La description touchante que Rollin fait de toutes ces morts, ayant été forcées, ceux qui les subirent ne semblent qu'avoir fait de bonne grâce ce qu'ils ne pouvaient éviter.

L'histoire nous fournit d'autres exemples qui me paraissent d'autant plus héroïques, qu'ils dépendaient absolument du bon plaisir de ceux qui nous les ont donnés. Je ne parlerai pas de Brutus, ni de Caton, qui moururent en furieux, et par faiblesse plutôt que par un mouvement de vertu. Ils n'avaient pas le courage, dit je ne sais quel auteur, de survivre à des malheurs qu'ils eussent peut-être trouvé moyen de réparer, s'ils avaient eu plus de patience et de sang-froid. Je ne parlerai pas non plus de ces Anglais atrabilaires qui meurent souvent, à la honte de la chrétienté (qui s'enseigne parmi eux avec plus de pureté peut-être que partout ailleurs), qui meurent, dis-je, sans aucun motif raisonnable. Il y en a, et parmi les anciens, et parmi les modernes, qui ont montré un mépris bien plus marqué pour le trépas.

Néron, ce composé fameux de dissimulation et de cruauté, Néron, dis-je, s'était fait une habitude de se défaire des gens de bien qui avaient le malheur de lui déplaire, en leur faisant ordonner de mourir et de choisir eux-mêmes le genre de leur mort. Il envoya un ordre pareil à Paetus, un des plus honnêtes gens de Rome. Paetus le reçut en tremblant, et serait apparemment mort honteusement de la main du bourreau, si sa femme n'avait eu plus de résolution que lui. Quoique l'arrêt ne la regardât point, honteuse de la faiblesse de son époux, elle saisit un poignard, se l'enfonça dans la poitrine, et : « Tenez, Paetus, dit-elle en le lui présentant après s'en être mortellement blessée, faites-en autant; je vous jure qu'il ne m'a pas fait le moindre mal. »491-a Confus de voir sa femme plus courageuse que lui, Paetus suivit son exemple, et mourut comme elle.

Je me souviens d'avoir lu quelque part qu'un jeune homme, dont j'ai oublié le nom et la patrie, ayant été mis en prison pour je ne sais quelle affaire criminelle, et prévoyant sa condamnation, il demanda à être relâché sur sa parole, afin qu'il pût aller faire ses adieux à une maîtresse qu'il avait en je ne sais quelle autre ville. Cette permission lui ayant été refusée, un ami la lui fit obtenir en se faisant emprisonner à sa place. Le terme qu'on lui avait fixé étant écoulé sans que l'autre eût reparu, les juges résolurent d'exécuter l'arrêt de mort sur le répon<492>dant, qui semblait ravi de sauver les jours de son ami en mourant pour lui. Mais au jour de l'exécution, et dans l'instant même qu'on le menait au supplice, le véritable condamné arriva tout essoufflé, et dégagea son ami en se niellant volontairement entre les mains de l'exécuteur. Je ne sais ce qui en arriva de plus; mais je crois que les deux amis furent pardonnés; au moins méritaient-ils bien de l'être.

J'ai ouï raconter dans ma jeunesse un cas encore plus singulier, arrivé de mes jours en Angleterre. Certain comte étranger y était accusé d'assassinat. Le fait était avéré. Il ne put s'en laver qu'en soutenant devant la justice qu'un de ses officiers, qui avait fait le coup, l'avait fait à son insu. Il eût. été pendu, si cet officier, qui était un capitaine nommé, si je ne me trompe. Baumann, et natif de Cöslin en Poméranie, si cet officier, dis-je, avait voulu se sauver lui-même, en confessant la vérité. Les commissaires tentèrent toutes sortes de moyens pour la lui arracher. Les indices étaient convaincants. Il n'y manquait que l'aveu formel du prisonnier. Détestant ou admirant, pour mieux dire, l'obstination du capitaine, un des juges lui dit qu'il changerait apparemment de langage quand il se verrait sur la charrette. L'accusé ne dit rien à ce défi. Mais quand il fallut effectivement monter dans cette voiture fatale, se tournant vers ledit magistrat, qui y était présent : « Eh bien, dit-il en y montant gaîment, eh bien, est-ce que je change de langage? » En effet, il n'en changea pas; il mourut sans rien avouer, et son maître fut remis en liberté. On prétend que les Anglais d'alors furent si charmés de la fermeté de ce Poméranien, qu'ils pensèrent le naturaliser après sa mort.

Je n'allègue pas ces exemples comme étant conformes à ce qu'on appelle morale chrétienne, qui défend d'attenter directement ou indirectement à sa propre vie, mais pour montrer jusqu'où la seule idée de la vertu peut pousser les hommes qui se la sont bien imprimée.

5o Ce que fit Louis XII en refusant, après son avénement au trône, de venger les injures qu'il avait reçues comme duc d'Orléans, est sans doute digne d'éloges. Mais ce n'est pas lui rendre assez de justice, ce me semble, que de dire que sa modération était d'autant plus louable, qu'il avait le pouvoir de satisfaire à sa vengeance; à peser cette louange sur la balance d'un Quinze-Vingt, il me semble que ce serait réduire le mérite d'un souverain à fort peu de chose que de lui savoir gré de ne pas faire tout le mal qu'il serait en état de faire impunément; tout de même ce serait donner une idée très-imparfaite d'une femme vertueuse que de la louer de n'avoir pas fait trafic publiquement de ses charmes. En un mot, ce ne serait donner à Louis XII que la très-médiocre louange que Tacite donne à l'empereur Galba : « C'était, dit judicieusement cet historien, un génie<493> médiocre, plus exempt de vices que doué de vertus. »493-a En effet, selon la religion comme selon la morale, l'omission du mal est le moindre effort d'un cœur vertueux; c'est le moindre des devoirs, je ne dirai pas d'un héros ou d'un grand roi, mais de chaque citoyen.

MEMOIRE INSTRUCTIF DRESSÉ PAR LISE DAME POUR L'USAGE D'UN JEUNE HOMME DE SES PARENTS QUELLE AVAIT PRIS SOIN D'ÉLEVER. (Traduit de l'allemand.)

Vous voyant sur le point de quitter la maison paternelle et de vivre désormais dans le grand monde, je ne puis me dispenser de vous avertir, mon cher fils, que vous allez être exposé à quantité d'écueils contre lesquels la plupart des jeunes gens échouent avant que d'en connaître les dangers et les moyens de s'en garantir. Mon intention cependant n'est pas de vous faire des leçons généralement sur toute la conduite que vous aurez à tenir. Je n'ai pas assez de vanité pour m'en croire capable, et je sais d'ailleurs que votre père et vos maîtres vous ont muni de toutes sortes d'avis très-sages sur lesquels vous ferez fort bien de vous régler. Je resterai dans les bornes de mon sexe, avec lequel, ou je me suis bien trompée, vous aurez toujours beaucoup à démêler. C'est sur cet article que vous avez plus besoin de bonnes instructions que sur tout le reste, et sur lequel j'ose me flatter de penser plus juste que votre père et que tous les gouverneurs qu'il pourra vous donner.

Tous les hommes ont leurs passions. Ce sont elles qui les gouvernent; et comme il y en a toujours une d'entre elles qui prédomine, c'est aussi celle-là qui influe le plus sur nos actions.

Celle qui domine le plus sur vous, mon cher fils, est, sans contredit, l'amour. Cette passion, quoique plus douce et plus agréable que toutes les autres, est la plus séduisante et la plus dangereuse pour ceux qui s'y abandonnent sans précaution.

Ceux qui nous enseignent la religion et la morale ordinaire se contentent de nous représenter l'amour sous les couleurs les plus affreuses. Ils nous ordonnent de le fuir comme la peste, et pour nous en inspirer d'autant plus de dégoût, ils nous persuadent que les passions, mais surtout l'amour conjugal, sont l'ouvrage<494> de Satan, et que tout mortel qui s'y ... déshonore l'image de Dieu, selon laquelle il est créé.

Ils épouvantent par toutes sortes de grands mots, et menacent do la damnation éternelle quiconque ose douter de l'orthodoxie de celte doctrine. Si vous leur demandez quelle digue il faut opposer à cette passion pour l'empêcher de vous entraîner, ils vous diront qu'il faut l'assujettir à la raison, qu'il faut éviter les occasions et les objets qui pourraient l'exciter, qu'il faut recourir en tout cas à la prière, au travail et aux mortifications.

En effet, ces maximes seraient excellentes, s'il était aussi facile de les pratiquer que de les déclamer, et que l'expérience de tous les siècles ne nous eût pas appris que les remèdes qu'elles nous indiquent sont souvent pires que le mal dont elles doivent nous guérir. Mais, selon l'idée que je m'en fais, et que le bon sens me fait trouver juste, il en est de cette morale comme de bien d'autres opinions que de fausses préventions ont établies dans le monde, et que la vanité des uns et la crédulité des autres y maintiennent. Les gens raisonnables en sentent l'absurdité, et en conviennent en secret; mais la crainte de passer pour impies les empêche de s'en ouvrir en public.

Je vous ai souvent soutenu des vérités qui vous ont paru étranges parce que vos maîtres vous les exposaient autrement : l'une, que les passions, en elles-mêmes, ne sont rien moins que mauvaises (et comment le seraient-elles, puisque nous les tenons de la main du Créateur, qui nous a formés tels que nous sommes?), et qu'elles ne deviennent telles que par le mauvais usage que nous en faisons; l'autre, qu'il est tout aussi impossible à l'homme de se dépouiller des passions ou, ce qui revient au même, de les empêcher d'agir, qu'il l'est de vivre sans sommeil et sans nourriture.

C'est sur ces deux fondements que j'ai bâti mon système, dont l'unique but est de vous montrer la manière de faire l'amour sans déroger à votre honneur et à votre fortune.

Vous m'objecterez peut-être que le chemin que je prétends vous enseigner n'est pas celui du salut. Vous auriez raison, si je vous ordonnais absolument de satisfaire à votre passion; mais, n'étant pas assez mauvaise chrétienne pour vous prescrire une pareille loi, j'avoue, au contraire, que vous pécherez toutes les fois que vous connaîtrez une femme qui ne sera pas la vôtre, et je voudrais, au prix de mon sang, que vous n'y fussiez jamais sujet. Cependant, comme je suis aussi sûre que je le suis de vivre que ce péché sera toujours en vous un péché inévitable, et que tout ce qu'on pourrait vous dire là-dessus ne vous empêcherait pas de le commettre,494-a avec précaution que de vous guider en aveugle. Le mal en sera<495> moins grand, et c'est beaucoup lorsqu'il est impossible de le guérir radicalement. La guerre, par exemple, est regardée et de Dieu, et des hommes, comme la chose du monde la plus détestable; mais la nature du genre humain ne lui permettant pas de vivre toujours en paix, Dieu lui-même, par un principe tout pareil, a enseigné à son peuple l'art de faire la guerre avec moins de danger.

Enfin, mon cher fils, du tempérament dont Dieu vous a créé, vous aimerez le sexe autant que vous serez au monde. C'est un mal que vous ne pourrez ni ne voudrez jamais éviter. Il s'agit seulement de vous apprendre les moyens d'aimer sans tous ces risques que courent ordinairement ceux qui vous ressemblent. Ariane, dont vous avez lu la fable, eût fort souhaité de détourner Thésée du dessein de s'engager dans le labyrinthe; mais ayant compris que c'était une nécessité absolue qu'il s'y exposât, elle lui enseigna le secret d'en ressortir, et Thésée lui fut redevable de la vie.

J'en userai de même à votre égard. Je tâcherai de vous empêcher de vous égarer dans le labyrinthe où je ne puis vous empêcher d'entrer.

Toutes les leçons qu'on vous a données pour vous faire abhorrer l'amour étant autant de peines perdues, il faut vous traiter comme on traite un enfant qui apprend à marcher seul. On ne se contente pas de lui défendre de tomber et de lui en exagérer le danger. Etant sûr qu'il n'en tomberait ni ne s'en blesserait pas moins, on prend en même temps le soin de le munir d'un casque qui, sans le préserver des chutes, le garantit au moins d'une partie des maux qu'il pourrait se faire en tombant. Tout de même j'essayerai de vous mettre en état de tomber sans trop de risque.

C'est dans cette vue que j'ai dressé le présent mémoire. Je vous l'offre comme la plus grande marque que je puisse vous donner de ma tendresse, persuadée que je suis que si vous voulez bien vous en souvenir dans les occasions, vous trouverez tous mes avis fondés dans le bon sens, et que cette même passion qui ferait indubitablement votre malheur, si vous vous y adonniez en étourdi, ne vous en causera aucun, si vous la contentez suivant les règles que je vous recommande.

<496>

18. DU MÊME.

Berlin, 5 avril 1736.



Monseigneur,

Votre Altesse Royale m'ayant ordonné en partant de ne pas oublier de lui envoyer le reste de mes Additions à ma lettre du 22 mars, j'ai l'honneur de les joindre ici. Et comme elle m'a fait la grâce de me témoigner que leurs aînées ne lui avaient pas déplu, j'ose quasi me flatter que celles-ci ne lui déplairont pas non plus, puisque je crois avoir prouvé mes thèses par des preuves et par des exemples qui ne souffrent pas de réplique, dès qu'on veut bien mettre la main sur la conscience.

Ne doutant pas, d'ailleurs, que V. A. R. n'ait un peu feuilleté l'Histoire OU les Mémoires de la calotte,496-a que j'ai eu l'honneur de lui remettre, ni qu'elle n'y ait trouvé l'arrêt que j'y avais marqué, j'ose la supplier de ne pas oublier de me renvoyer ce livre lorsqu'elle n'en aura plus besoin, afin que j'en puisse faire restitution à l'ami libraire qui me l'a prêté, et qui tremble de peur qu'il ne lui en arrive du chagrin, parce que c'est un livre défendu ici, à ce qu'il m'a dit, à cause de l'arrêt susdit. Je ne sais ce qui en est; mais si par hasard cela était vrai, j'admirerais la rigoureuse délicatesse de la police, qui, par zèle pour les grands objets, déclare et regarde cette pièce burlesque comme un péché mortel ou comme un crime de lèse-majesté. Cela me fait souvenir, peut-être mal à propos, de ce passage de Boileau :

Qui méprise Cotin n'estime point son roi,
Et n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi.496-b

<497>Le manuscrit et le petit livre que je prends la liberté de joindre ici n'auront certainement pas le même traitement à craindre à Ruppin, à moins que par hasard V. A. R. ne soit tellement charmée présentement des travaux de Mars, qu'elle ait fait divorce avec les Muses. Le manuscrit contient les trois sermons sur les moyens de vivre toujours content, desquels j'ai eu l'honneur d'entretenir V. A. R. Quoiqu'une espèce de badinage ait donné occasion à les prononcer, comme elle verra par la lettre dont l'auteur les a accompagnés en m'en envoyant les copies, je suis persuadé qu'elle y trouvera des endroits qui, sans être nouveaux, ne laisseront pas de lui paraître assez bien maniés. J'en parle peut-être avec trop de prédilection, c'est-à-dire, en Quinze-Vingt, puisque l'auteur semble avoir fait usage d'une partie de la description morale que je lui fis un jour de ma prétendue chevalerie de Sans-Souci, et surtout de ma devise favorite, tirée d'une Épître d'Horace,497-a qu'il me paraît avoir assez heureusement placée dans le dernier de ses discours. Mais enfin V. A. R., qui les lira sans prévention, en pourra juger plus sainement que moi. Quant au livre que je lui envoie, c'est la Grammaire raisonnée de Buffier. C'est sans contredit la plus claire, la plus instructive, la moins pédantesque syntaxe, en un mot, la plus belle que j'aie vue; et elle me semble si bien écrite, qu'on pourrait la lire par manière d'amusement, quand même on n'aurait pas besoin d'y chercher de quoi s'instruire. Que V. A. R. se donne la peine d'en lire préalablement, et par manière, d'essai, les premières trente-deux pages, qui contiennent une sorte de discours préliminaire, et je suis sûr qu'elle me donnera raison. Ce qu'il y a de certain, c'est que, pendant le peu de jours que j'ai eu cette grammaire, j'y ai appris plusieurs choses que je croyais savoir tout autrement, et que je suis honteux, pour ainsi dire, d'avoir ignorées si longtemps.

Pour le coup, V. A. R. ne me reprochera pas d'avoir outre-passé<498> les bornes d'un Quinze-Vingt; j'en serais quasi honteux, si la réflexion d'avoir aveuglément suivi vos instructions, monseigneur, ne me rendait, au contraire, tout glorieux. Étant une fois déclaré votre Quinze-Vingt, il m'est permis, je crois, de tirer de la vanité de mon aveuglement lorsqu'il s'agit de vous obéir, et de vous prouver au moins par là la dévotion aveugle, c'est-à-dire inexprimable avec laquelle je suis de cœur et d'âme, etc.

SUITE DES ADDITIONS A INSÉRER DANS LA LETTRE DU QUINZE-VINGT, DU 22 MARS 1736.

1o Lorsque le Quinze-Vingt fit partir le premier fragment de ses Additions, il n'avait pas achevé de dire tout ce qu'il avait sur le cœur au sujet du peu de mérite qu'un grand prince s'acquiert en ne faisant pas tout le mal qu'il a le pouvoir de faire. Il lui restait encore de le prouver par un exemple vivant. C'est celui de son héros, ou de sa divinité.

D'où vient que tous ceux auxquels cette divinité veut bien se faire connaître, qui sont attentifs à étudier son caractère, qui ont occasion de lire de ses lettres, d'où vient qu'ils la regardent avec tant d'admiration? Serait-ce parce que son esprit n'est pas sujet à des travers, ou parce que son cœur n'est pas susceptible de ces sentiments inhumains de rudesse, d'orgueil, d'opiniâtreté, d'hypocrisie, ni de mille autres défauts inhumains dont ce siècle vicieux lui fournit tant d'exemples séduisants? Ce serait l'estimer, ce serait l'admirer par des endroits peu rares.

Ce qui lui attire tant de justes éloges, tant d'admirateurs, tant de vœux, ce qui promet à ses sujets futurs un avenir si heureux, c'est cet esprit actif qui ne se contente pas de ne pas haïr les sciences et les vérités utiles, mais qui se plaît à les cultiver, à les approfondir lui-même; c'est ce cœur incomparable qui, non content d'être exempt de vices, s'applique jour et nuit à s'affermir dans le chemin de la vertu, et à se mettre en état d'accomplir dignement ce que Nostradamus a prédit sur son sujet. C'est, en un mot, cette vie active, s'il m'est permis de copier ses expressions, qui non seulement lui fait estimer les vertus partout où elle les trouve, fût-ce parmi les Hyperboréens, mais qui se les approprie, en tâchant de les pratiquer dans ce qu'elles ont de plus parfait.

<499>Le Quinze-Vingt n'en dit rien de trop. Il ne fait qu'exposer l'idée que sa divinité a bien voulu, pour ainsi dire, lui révéler d'elle-même.

2o J'admire sans doute la résignation de Philippe de Comines; mais je ne puis que répéter à son occasion ce que j'ai dit à celle de saint Étienne : une résignation forcée, comme est celle d'un prisonnier, perd en quelque manière la qualité de vertu morale, et dès qu'elle va jusqu'à se résigner à Dieu, et à lui attribuer tout ce qui arrive, elle devient une vertu chrétienne, puisée dans les notions que nous tirons de la révélation.

3o Je crois avoir assez clairement démontré que la justice que Charles VI rendit, selon Bussy, à Bureau de La Rivière, et les bons offices que Clisson rendit à cet innocent prisonnier, ne leur font pas un honneur fort extraordinaire. J'ose y ajouter que si nous considérons cet événement du côté de Charles, l'histoire ancienne et moderne contient mille exemples pour un de rois qui se sont fait un devoir d'écouter la vérité et de rendre justice aux opprimés. Et méritent-ils de régner, s'ils l'ont autrement? Sans en chercher des exemples parmi les chrétiens, Rollin nous en raconte un dans son Histoire ancienne, tome III, page 379, d'Hiéron, roi de Sicile, prince qui d'ailleurs n'était pas toujours également vertueux. « Hiéron, dit-il d'après Plutarque, Hiéron disait que sa maison et ses oreilles seraient toujours ouvertes à quiconque voudrait lui dire la vérité, et qui la lui dirait avec franchise et sans ménagement. » A quoi le même auteur ajoute qu'il paraît en effet que ce prince donnait celte liberté à ses amis.

Que si nous regardons la même aventure du côté de Clisson et de la noble hardiesse avec laquelle il prit le parti de son ami, l'auteur que je viens de citer nous apprend, quelques pages plus bas, que le même Hiéron, sans doute pour entendre d'autant plus de vérités, « avait fait de sa cour le rendez-vous des beaux esprits, et qu'il savait les y attirer par ses manières honnêtes et engageantes, et encore plus par ses libéralités, ce qui n'est pas un petit mérite pour un roi. »

Il est bon de noter que ces beaux esprits n'étaient pas de ces farceurs, de ces poëtes à la douzaine, ou de ces autres demi-savants pareils, que quelques empereurs romains, souvent très-ignorants, entretenaient à leur cour, soit pour se divertir, soit dans la fausse espérance d'acquérir par là la réputation d'aimer les lettres. C'étaient de bons philosophes, gens d'esprit et fort sages. Tels étaient surtout Simonide, Pindare, Bacchylide, Épicharme, qu'on met, à la vérité, au rang des poëtes, mais qui savaient quelque chose de plus que faire des vers, et dont les conversations libres et instructives étaient de beaucoup d'utilité à Hiéron. Simonide surtout, à qui ce prince semblait avoir donné toute sa confiance, lui disait souvent les vérités les plus hardies. Voici comment Rollin a traduit ce qu'en dit Xénophon : « Simonide, dit-il, lui donne (c'est-à-dire à Hiéron) d'admirables <500>instructions sur les devoirs de la royauté. Il lui représente qu'un roi ne l'est pas pour lui, mais pour les autres; que sa grandeur consiste, non à se bâtir de superbes palais, mais à construire des temples, à fortifier, à embellir des villes : que sa gloire est, non qu'on le craigne (quelle beauté de sentiments!), mais qu'on craigne pour lui; qu'un soin véritablement royal n'est pas d'entrer en lice avec le premier venu dans les jeux Olympiques (notez qu'Hiéron se plaisait extrêmement à ces exercices frivoles), mais de disputer avec les rois voisins à qui réussira le mieux à répandre l'abondance dans ses Etats et à rendre ses peuples heureux. » Voilà ce que j'appelle parler avec hardiesse à un maître absolu, et il fallait qu'Hiéron fût dans ce temps-là un prince fort débonnaire et fort raisonnable pour le supporter sans répugnance.

Ce qu'il me souvient d'avoir lu quelque part de Mécène, un des grands et des plus savants hommes de Rome, ministre favori de l'empereur Auguste, est encore plus fort. Un jour qu'il s'agissait dans le sénat de juger un homme de mérite, l'Empereur, souvent facile à se laisser entraîner, paraissant enclin à souscrire aux sentiments de ceux qui voulaient perdre l'accusé, Mécène, qui le remarqua, ne pouvant s'approcher de ce maître du monde pour l'avertir de bouche sans qu'on s'en aperçût, Mécène, dis-je, lui jette un billet où il avait écrit ces trois mois : « Arrête-toi, bourreau. » Ces mots firent rentrer Auguste en lui-même, et l'accusé fut absous. Il y a apparence que l'injustice à laquelle l'Empereur allait donner la main fut évidente, et que le péril fut pressant, puisque Mécène mesura si peu ses paroles, lui qu'Horace et tant d'autres ont dépeint comme un homme fort doux et poli. On ne dit pas cependant qu'Auguste lui en sut le moindre mauvais gré. Bien loin de là, se repentant, quelque temps après la mort de ce fidèle ministre, d'une fausse démarche qu'il avait faite : « Je n'aurais jamais fait cette sottise, dit-il publiquement, si Agrippa ou Mécène était encore en vie. » Le Quinze-Vingt pourrait encore alléguer les exemples de Duplessis-Mornay et de d'Aubigné, l'un et l'autre fameux par la liberté avec laquelle ils parlaient au roi Henri IV; mais la divinité du Quinze-Vingt connaissant l'histoire de ce grand prince mieux que moi, et sachant la Henriade de Voltaire par cœur, je les passerai sous silence.

J'en puis faire autant d'un exemple digne de remarque que j'ai trouvé en parcourant l'histoire de Charles VI, dans le quatrième tome du père Daniel,500-a J'en donnerai le précis le plus court que je pourrai, quoiqu'il ne puisse manquer de devenir un peu long.

<501>Charles VI, dans un de ses bons intervalles, ou, pour mieux dire, le connétable Clisson (le même dont il a été parlé ci-dessus) avait formé le dessein de profiter des troubles qui déchiraient alors l'Angleterre sous le jeune roi Richard. Les mesures étaient parfaitement bien prises; Clisson, l'auteur et l'âme du dessein, se disposait à passer la mer à la tête d'une armée pour aller descendre en Angleterre. Tout était prêt pour l'embarquement, quand l'entreprise échoua par un trait de perfidie du duc de Bretagne.

Ce duc haïssait Clisson par deux raisons. Il le soupçonnait de viser à le chasser du duché de Bretagne, et d'être aimé de la Duchesse sa femme, motifs également puissants pour inspirer de la haine contre un rival.

Informés de ces dispositions et du dessein, quoique fort secrètement ménagé, de la cour de France, les Anglais s'adressèrent au Duc pour le faire manquer. Ils lui insinuèrent qu'il ne pourrait se venger plus sensiblement du connétable, ni obliger plus essentiellement la couronne d'Angleterre, qu'en rompant un projet dont son ennemi avait lui seul le secret et la direction. Le Duc, naturellement chaud et inconsidéré, n'y manqua pas, et voici comment il s'y prit.

Il convoqua à Vannes une assemblée des seigneurs du pays. Il y invita surtout le connétable, qui, étant né vassal du Duc, ne voulut pas s'excuser de s'y trouver. Après l'assemblée finie, le Duc donna un grand repas aux seigneurs, et le lendemain Clisson se hâta de leur en donner un autre, résolu de partir bientôt après pour aller s'embarquer. Le Duc, sans y avoir été invité, y vint familièrement à la fin du dîner, se mit à table avec eux, et les charma tous par ses manières polies et cordiales. La table étant levée, il invita le connétable et quelques autres seigneurs à venir voir le château de l'Hermine, qu'il avait fait bâtir à Vannes. Ils y allèrent. Il leur en montra tous les appartements, et ils arrivèrent enfin à la grosse tour, lui, le connétable, et un nommé Laval. Etant à la porte d'une des plus hautes chambres, il s'arrêta sous quelque prétexte sur l'escalier avec Laval, et dit au connétable qu'il entrât toujours, et qu'ils l'allaient joindre dans un moment. Clisson ne fut pas plus tôt entré, que des gens qui l'attendaient fermèrent la porte, se saisirent de lui, et lui mirent des fers aux pieds et aux mains.

La nouvelle de cette trahison s'étant bientôt répandue, les seigneurs en furent fort indignés. Quelques-uns proposèrent d'aller sur-le-champ investir le château; mais n'ayant pas assez de monde, ils se contentèrent d'en informer incessamment le roi Charles VI. Ce prince en fut piqué au vif. Les troupes destinées à l'exécution du projet de Clisson étant prêtes et à portée, il ne tenait qu'au Roi d'accabler le Duc, et de le dépouiller de tous ses Etats, lui qui n'avait pas pris de mesures pour soutenir sa perfidie. Il y a apparence que ce monarque n'y aurait pas manqué, si la Providence n'y avait pas trouvé un autre remède. Elle se ser<502>vit pour cet effet de la prudence et probité d'un des plus affidés serviteurs du Duc Cet honnête homme, par un trait de loyauté également sensé et hardi, sauva le connétable, et en même temps les Etats et peut-être la vie de son maître.

Le jour même de l'arrêt de Clisson, le Duc, après avoir porté ses fureurs contre lui à toutes sortes d'excès, ayant appelé sur le soir le sire de Bavalen, commandant du château de l'Hermine, il lui commanda sur peine de la vie d'aller le minuit à la prison du connétable, de l'enfermer dans un sac, et de le jeter dans la mer. Bavalen prit d'abord la liberté de lui représenter l'infamie et le danger qui suivraient de près l'exécution de ce commandement. Mais rien ne le put fléchir, et Bavalen se retira, en lui promettant d'exécuter ses ordres. Le Duc ne fut pas longtemps sans se repentir de les avoir donnés. Le repos de la nuit avant calmé sa fureur, et l'ayant mis en état de mieux réfléchir aux sages représentations de Bavalen, il commença à envisager toutes les suites de tant d'inconsidérations et de cruautés. Bavalen étant venu à son lever, le Duc fit retirer ses gens, et lui demanda s'il avait exécuté ses ordres. L'autre ayant répondu que oui, le Duc se mit à pleurer, à gémir, à plaindre son malheur, à reprocher à Bavalen la déférence trop prompte et trop aveugle qu'il avait eue pour un commandement dont l'imprudence était visible.

Bavalen, sans trop s'excuser, le laisse quelque temps dans cette agitation. Mais voyant qu'il reconnaissait tout de bon sa faute, il lui dit : « Monseigneur, consolez-vous, le connétable est en vie. J'ai prévu ce qui est arrivé, et qu'un ordre que votre colère m'avait donné serait condamné par votre prudence. » Le Duc, là-dessus, ravi de joie, se jette au cou de Bavalen, loue sa prudente désobéissance, en l'assurant d'une reconnaissance éternelle. « Exemple mémorable, ajoute le père Daniel, dont les grands et les serviteurs des grands peuvent également profiter, les uns, pour ne pas prendre conseil de leurs passions, et les autres, pour n'en être pas les ministres aveugles, car, en pareilles occasions, c'est servir son maître que de lui désobéir. »

4o Qu'il me soit permis d'ajouter quelques exemples à l'article de Catinat. Je ne sais si la sagesse qu'il montra dans l'occasion en question peut être comparée à celle d'Aristide. Ce grand homme, témoin Plutarque et Rollin, avait été injustement maltraité par ses citoyens, qui l'avaient exilé, et lui avaient préféré dans le commandement en chef Thémistocle, son ennemi juré. Voyant cependant que Thémistocle s'y prenait mal, Aristide l'alla trouver dans sa tente, lui parla avec affection et franchise, et s'offrit à servir sous lui et à lui servir de conseil, afin que le bien public ne souffrît pas de leur inimitié particulière. Touché d'une magnanimité si rare, Thémistocle le prit au mot, se réconcilia avec lui, quoique en gardant le commandement, et fit des merveilles en suivant les avis d'Aristide.<503> L'action de celui-ci me paraît d'autant plus digne d'admiration, qu'aucun ordre supérieur n'y eut la moindre part, et qu'il n'avait qu'à rester dans une inaction sans reproche pour se venger du plus cruel de ses ennemis et en même temps de l'ingratitude avérée de sa république, en les frustrant de ses avis, sans lesquels tout serait allé de travers.

L'occasion de ces deux capitaines me fait souvenir d'un trait malin dont se servit Thémistocle contre Aristide, et que le premier ayant tant fait par ses brigues, que les Athéniens firent rechercher rigoureusement la conduite d'Aristide, et les amis de celui-ci ayant représenté au peuple qu'il n'avait absolument rien à lui reprocher, et que surtout le trésor public n'avait jamais été en meilleur état que sous son administration, Thémistocle monta sur la tribune pour réfuter cette justification. « Est-ce donc, dit-il entre autres choses, est-ce donc un si grand mérite que de n'avoir pas volé les deniers publics? J'ai chez moi un coffre qui les gardera encore mieux qu'Aristide. » Cette saillie, quoique assez plate à mon avis, fit rire le peuple, et Aristide fut exilé.

Je reviens à cette sage modération qui sait oublier les injures personnelles, étouffer les sentiments de vengeance en faveur du bien public. Je me remets, à propos de la modération de Catinat, deux anecdotes qui ne sont, à la vérité, que des bagatelles en comparaison de ce que nous venons d'entendre, et qui ne cadrent pas tout à fait au sujet dont il s'agit, mais qui partent à peu près de la même source. L'une, que j'ai lue je ne sais où, est du maréchal de Turenne. Ce grand capitaine commandait conjointement avec le maréchal de La Ferté dans les Pays-Bas. Celui-ci, jaloux du mérite de l'autre, naturellement hautain et emporté, ne laissait pas échapper d'occasion où il croyait lui pouvoir faire sentir son aversion. Un jour de fourrage qu'un valet de M. de Turenne fut arrêté pour quelque excès assez léger, M. de La Ferté se fit amener ce valet, et le fit rouer de coups; après quoi il le renvoya à son maître, sans l'accompagner d'aucun mot d'honnêteté. Toute l'armée crut que cette incartade serait suivie d'une brouillerie éclatante entre les deux chefs, quand M. de Turenne surprit et désarma son collègue par un tour d'esprit digne de lui. Il fit garrotter son valet, et le renvoya dans cet état par un de ses officiers à M. le maréchal. « Dites-lui, dit-il en dépêchant l'officier, dites-lui que je le remercie de la peine qu'il veut bien m'épargner de morigéner moi-même mes valets; que je le prie d'achever de punir celui-ci à proportion du forfait qu'il a sans doute commis; et que je lui enverrai avec plaisir tous ceux de mes domestiques qui mériteront à l'avenir d'être châtiés. » Le maréchal ayant senti toute la force de ce compliment et l'impossibilité de démonter le flegme de M. de Turenne, il rentra dans lui-même, et ces deux chefs vécurent dans la suite en assez bonne intelligence.

<504>La seconde anecdote regarde le maréchal de Boufflers, et je l'ai entendue du feu comte de Rottembourg. Boufflers ayant donné un commandement à certain lieutenant-général préférablement à un plus ancien, celui-ci vint s'en plaindre comme d'un tort fait à son ancienneté. « Mais de quoi vous plaignez-vous? lui répondit le maréchal; ne savez-vous pas que M. de Villars, plus jeune maréchal que moi, m'a été préféré plus d'une fois? En ai-je moins bien servi le Roi? »

La conclusion que le Quinze-Vingt tire de toutes ces Additions, et le but pour lequel il les avait compilées, c'est qu'elles lui semblent prouver toutes, les unes plus, les autres moins, que les vertus morales, comme les vices, ont été de tous les siècles, et qu'elles ont été pratiquées et des païens, et des chrétiens, indépendamment de la religion. Il ne lui aurait pas été difficile d'en augmenter le nombre; mais il croit qu'en voilà plus qu'il n'en faut pour confirmer la sentence déjà prononcée, et pour faire bâiller peut-être quiconque les lira.

19. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Le 8 avril 1736.

Je ne saurais assez vous témoigner les obligations que je vous ai des peines que vous vous donnez pour m'instruire. Je crains véritablement quelquefois que la correspondance que vous avez commencée avec moi ne vous soit trop à charge. Mais, d'un autre côté, il me semble que des personnes qui joignent, comme vous, dans un degré de perfection les talents à l'acquis doivent quelque chose au public. C'est pourquoi, sans craindre que les peines que vous prenez de faire mon Quinze-Vingt ne soient peines perdues, vous êtes obligé en conscience de vous les donner pour rendre service à votre patrie. Je souhaiterais, de mon côté, de pouvoir en profiter avec autant d'empressement que vous en avez pour m'enseigner.

Ne croyez pas que Mars me fasse faire divorce avec les Muses. Je<505> crois que l'on peut leur rendre leurs cultes séparément, sans que l'un soit empêché par l'autre. Marque de cela, je suis actuellement à pâlir sur l'Épître que je vous destine, et qui tend à sa fin. Comme je ne prétends pas de primer par la poésie, je vous l'enverrai avec toutes ses défectuosités.

Si la grammaire que vous me faites le plaisir de m'envoyer a pu augmenter vos connaissances, quel profit n'en dois-je pas attendre! Je vous en ai mille obligations; je vous assure que je m'appliquerai avec beaucoup d'assiduité à corriger mon orthographe et une infinité d'autres fautes que je commets contre la grammaire; et quel plaisir de pouvoir alors, sans laisser lieu au moindre sens équivoque, vous assurer de la haute estime que j'ai pour vous!

Voici les Mémoires de la calotte; j'en ai lu les endroits qui me paraissaient les plus curieux; mais, en les lisant, je me suis ressouvenu de les avoir déjà parcourus autrefois. Je ne ferai pas mauvais usage de ce que j'en ai lu; au contraire, cela sera enseveli dans un silence éternel. Les sermons que vous m'envoyez arrivent l'on ne peut au monde plus à propos. Vous saurez que c'est aujourd'hui dimanche, et que, les ministres de cet endroit, ainsi que bien d'autres choses, n'étant pas des plus excellents, je me prêche souvent moi-même. C'est ordinairement le sieur Saurin qui me dit mes petites vérités; ce sera le sieur Formey qui, pour le coup, prendra sa place; j'espère qu'il me dira quelque chose de bien beau et de digne d'un chapelain de Quinze-Vingts.

Pour moi, qui suis votre disciple, je suis dans mille appréhensions de vous déshonorer, et de manquer en la moindre chose aux devoirs où la reconnaissance, jointe à l'estime que j'ai pour vous, m'engage. Ce sont les sentiments avec lesquels je suis et serai toute ma vie, etc.

<506>

20. AU MÊME.

Ruppin, 29 avril 1736.



Mon cher Quinze-Vingt,

Je viens de recevoir la vôtre du 26 du courant, où vous me donnez, comme dans toutes celles que vous m'écrivez, des marques de cette amitié dont je fais tant de cas; mais, mon cher Quinze-Vingt, je vous prie de vous ressouvenir que, dans les circonstances et la situation où je suis, il est de mon devoir et de la prudence d'entrer dans le génie de mes supérieurs, et de témoigner en tout, par mon obéissance, que je ne manquerai jamais, de mon côté, à ce que je dois à ces divinités terrestres qui sont les arbitres de notre sort pour cette vie. C'est en ce sens que je néglige ma santé et mes agréments, et je me sacrifie et renonce, pour ainsi dire, à moi-même. Il n'est pas toujours à propos de pénétrer dans l'avenir, et de vouloir découvrir à quoi le ciel nous réserve. Il s'agit de s'appliquer toujours aux devoirs présents, et, si l'on a le bonheur de réussir, on peut inférer de là sur le futur. J'avoue que, selon vous, il y a une grande différence de ma situation présente à celle où vous croyez que je me trouverai un jour; mais j'ai plus d'une raison pour me l'écarter de la vue. Comme à mon bon ami, je vous les dirai naturellement : c'est que, quand on pense souvent aux grandeurs qui peuvent nous attendre un jour, naturellement on commence à les désirer, et comme de ce seul désir je me ferais un crime capital, je rejette ces pensées loin de moi. Que Dieu me préserve à jamais de désirer le bien de mon prochain, et principalement de celui à qui, après lui, je suis redevable de la vie! Je me mets tous les jours devant les yeux l'exemple de tant de princes prêts à remplir la place de leurs pères, et que la mort a enlevés avant le temps; feu le duc de Bourgogne en est un exemple récent; ainsi ce à quoi je dois penser, c'est de m'assurer une heureuse éternité, et<507> c'est en devenant vertueux que l'on peut y parvenir; or, tout homme vertueux étant obligé de s'acquitter dignement des emplois dont il est chargé, je travaille, en tâchant de me rendre meilleur que je ne suis, à me rendre digne de telle destinée que le ciel me prépare.

Je suis charmé de la lettre du Diaphane;507-a il y a de ce sel qu'il sait si heureusement mêler en tous ses discours. Du reste, je m'en rapporte à ce que j'ai écrit au généreux défenseur de Wolff et de la raison507-b au sujet de Lange.507-c

Je viens au comte de Hoym,507-d dont le malheur m'a fort touché; vous savez que j'ai été de ses amis; ainsi vous pouvez d'autant plus vous figurer que pareille fin tragique doit m'être sensible. Je juge un peu plus favorablement de lui que vous ne le faites; je me mets dans sa place, je me revêts de son tempérament, je m'approprie toutes les actions de sa vie, ses bonheurs et ses infortunes. Alors je vois un homme d'une complexion mélancolique, avare et voluptueux; je le vois dans une suite continuée de fortune et de bon temps; je le vois à Paris, placé selon ses souhaits, et où il pouvait satisfaire également à sa volupté, à son avarice et à sa paresse; mais je vois ce même homme tiré de Paris comme par les cheveux, et chargé de l'emploi laborieux de premier ministre, pour lequel il n'avait ni assez de ca<508>pacité, ni assez de talents; enfin, je le vois, par sa faute, dégradé, mis au Königstein, et ensuite exilé à sa terre. Notez bien que je vous ai marqué son tempérament mélancolique : or sa rate, qui n'avait pas eu lieu de se gonfler beaucoup pendant que la fortune lui riait, et que tout lui succédait selon ses souhaits, venant à s'émouvoir par le chagrin, l'aura sans doute rendu morne et atrabilaire. Cela, avec l'ennui d'une longue prison, aura mis la dernière main à son humeur mélancolique, et lui aura fait perdre le peu de jugement qui lui restait.

J'ai le malheur d'avoir des attaques d'hypocondrie, et j'ai été dans une prison bien rude;508-a je sais que le premier est un mal que l'on ne peut connaître à moins de l'avoir eu, et l'autre est une situation où il faut s'armer de toute la constance possible pour résister à l'ennui, à la solitude, et à la terrible pensée de la privation de la liberté.

Le comte de Hoym aura cru sûrement l'immortalité de son âme, sans quoi il n'aurait pas eu le cœur de se réduire au néant, et il faut espérer que le bon Dieu, qui est un Dieu de miséricorde, aura compassion de lui, en vertu de ce qu'il n'a pas tant péché par méchanceté que par tempérament. Je suis sûr, mon cher Quinze-Vingt, que votre cœur généreux sera charmé de voir l'apologie d'une personne qui fut jadis votre ennemi, et je m'attends à vous voir recueillir les cendres de son bûcher.

Le prince Eugène vient d'expirer,508-b après avoir joué aux cartes le soir avant son décès; j'aurais souhaité, pour l'amour de lui, qu'il eût été tué à Philippsbourg, car il faut préférer la perte de la vie à celle de la raison.

Adieu, mon cher Quinze-Vingt; je m'attends à vous voir le 12 à Berlin, à une décoration militaire. Je n'en serai pas moins avec une parfaite estime, etc

<509>P. S. Je viens de recevoir par une estafette un ordre du Roi de me rendre demain à six heures à Potsdam voir exercer son régiment, et de m'en retourner le même soir pour revenir ici. Cela s'appelle se moquer des gens. Leur faire faire seize lieues, pourquoi? - Pour voir. - Et quoi? - Rien.

21. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 4 mai 1736.



Monseigneur,

J'ai aujourd'hui la réception de deux de vos lettres à accuser, savoir, de celles que V. A. R. m'a fait la grâce de m'écrire les 26 et 29 du passé. Je ne me suis pas pressé de riposter à la première, parce que, sachant V. A. R. dans le goût de se gâter les yeux dans le champ de la gloire martiale, je n'ai pas cru me devoir mêler d'en augmenter le mal par la lecture de mon griffonnage. Mais comme elle a été inexorable à la prière que je lui fis dernièrement de ne pas se presser de me répondre, tant que ses yeux ne seraient pas entièrement rétablis, et que sadite lettre a été suivie ce matin d'une autre encore plus longue que la première, je vois bien qu'un plus long silence ne passerait pas dans l'esprit de V. A. R. pour une œuvre fort méritoire.

Je ne le romps cependant que pour lui dire très-humblement qu'il m'est impossible de lui mander aujourd'hui toutes les réflexions que sesdites lettres m'ont fait faire. La raison en est qu'elles me donnent tant d'occasions d'exercer mes droits de Quinze-Vingt, que j'aurais à faire d'ici après-demain, si je voulais vider tout mon sac à la fois. C'est pourquoi V. A. R. voudra bien se contenter, pour cette fois.<510> d'un petit catalogue des matières sur lesquelles je serais fort tenté de me donner carrière.

1o Je n'aurais absolument rien à redire à la confession de foi, dès que V. A. R. prend le cœur et l'âme pour synonymes. Je défie alors tous les Beausobres et tous les chrétiens sensés d'y trouver un mot à changer.

2o Il n'en est pas de même à l'égard de ce qu'elle dit des péchés, et de la distinction qu'elle fait entre ceux du tempérament et ceux du cœur. Je pense un peu différemment là-dessus, et je crois que quand V. A. R. viendra à lire ce que Wolff dit au sujet des passions, elle trouvera que ce philosophe en pense pareillement un peu autrement qu'elle. Mais c'est un sujet si riche, que je n'ai garde de l'entamer aujourd'hui.

3o Il en est à peu près de même de ce qu'elle me fait l'honneur de me dire des réflexions à faire sur le présent et sur l'avenir. Je me ferais quasi fort de prouver démonstrativement que, en remplissant exactement ses devoirs présents, l'on peut et l'on doit principalement penser à l'avenir, et que s'il arrive que celui-ci soit plus important que l'autre, et qu'il s'agisse de déroger ou de préjudicier à l'un des deux, il vaut infiniment mieux se conserver pour l'avenir, en négligeant le présent, que de s'appliquer au présent pour négliger le futur.

4o Je pourrais écrire un petit in-folio sur le chapitre du comte de Hoym, au sujet duquel je ne suis nullement surpris de la bonté que V. A. R. a eue pour lui. L'ayant connu lorsqu'il était encore à l'école, et lui ayant toujours trouvé une figure très-prévenante et plusieurs qualités fort aimables, je l'ai toujours aimé comme mon propre frère. Comme j'étais dès lors déjà dans le ministère, j'ai été un des premiers à le produire et à prôner son mérite; et, voyant qu'il semblait s'attacher à moi, et qu'il me montrait de l'amitié, je fus ravi de l'occasion que j'eus, il n'y a pas une douzaine d'années, de<511> contribuer principalement à lui faire faire tout à coup la fortune la plus brillante que jamais peut-être un jeune homme de moins de trente ans ait faite, et voici comment.

Il vint à Varsovie (ce fut la même année que le roi de France se maria)511-a demander une augmentation de gages et de nouvelles instructions par rapport au mariage de Sa Majesté Très-Chrétienne. Le roi défunt n'ayant pas alors d'autre ministre allemand auprès de lui que moi, et déférant presque aveuglément à toutes mes représentations, je fis si bien, que le comte de Hoym obtint beaucoup au delà de ce qu'il était venu solliciter. Je lui fis obtenir le titre de ministre de Cabinet, le cordon bleu, le caractère d'ambassadeur (chose d'autant plus extraordinaire, qu'il n'y avait pas d'exemple que le Roi eût nommé un ambassadeur sans le tirer du sein de la république de Pologne, à laquelle il fallut le faire agréer dans la suite), deux mille écus de pension par mois, dix ou douze mille pour se mettre en équipage, et le payement d'un compte d'apothicaire qu'il me donna de quelques arrérages et faux frais.

Mais ce que je fis encore de plus avantageux pour lui, et en quoi je fis une sottise qui ne peut s'excuser que par la bonté naturelle de mon cœur, qui ne m'a jamais permis d'aimer mes amis à demi, c'est que, ayant remarqué que le feu roi, qui le trouvait un peu trop affecté et damoiseau, avait une espèce d'éloignement personnel pour lui, je lui indiquai le moyen de se mettre bien dans son esprit. Je lui conseillai de faire l'amour à madame Pociey, qui avait alors beaucoup de crédit, et qui gouvernait absolument l'esprit de la comtesse Orzelska.511-b Il le fit, et il parvint par là à se fourrer dans les petites par<512>ties de plaisir du Roi, et à lui devenir si agréable, que ce prince m'a dit plusieurs fois, depuis, qu'il m'était obligé de lui avoir tant recommandé le comte de Hoym, parce qu'il lui avait trouvé, ayant appris à le connaître familièrement, tout le mérite que je lui avais attribué. Enfin, j'étais charmé de tous ces succès, me flattant de m'être attaché un ami qui serait trop honnête homme pour oublier jamais tout ce que j'avais fait pour lui, et que je pourrais un jour m'associer dans le département des affaires étrangères.

J'allai encore plus loin. Après que le Roi eut fait venir le marquis de Fleury pour l'employer dans le cabinet,512-a je lui proposai de rappeler le comte de Hoym, et de le faire mon collègue. Ce prince l'eût fait, si certaines intrigues de cour ne l'en avaient empêché. Le comte de Watzdorf, apparenté à Hoym, et un des plus indignes animaux raisonnables que j'aie jamais connus, ayant eu vent de mon intention, et prévoyant que, si j'y réussissais, nous serions dans peu, mon associé et moi, maîtres absolus de tout le gouvernail, il se mit en tête de rompre mon dessein, d'autant plus qu'il haïssait alors le comte de Hoym autant que je l'aimais.

Il commença par se réconcilier avec celui-ci, et par lui faire goûter que le département domestique lui conviendrait beaucoup mieux, vu son envie de devenir encore plus riche, que l'étranger, qui en effet est un terrain très-ingrat par rapport aux profits. Hoym ayant donné sans peine là-dedans, nota benè, sans m'en avertir, Watzdorf fut insinuer au Roi qu'il serait dangereux de confier le même département à deux amis jurés, et qu'il vaudrait bien mieux m'associer le marquis de Fleury, mon ennemi presque déclaré, et à lui-même le comte de Hoym, que le Roi savait n'être nullement de ses amis. Ainsi<513> dit, ainsi fait. Hoym, après s'être fait longtemps tirer l'oreille (car V. A. R. peut compter qu'il ne fil que semblant d'être tiré par ses cheveux, afin de se faire accorder des conditions d'autant plus avantageuses), arriva en Saxe.

Il y débuta d'abord sur l'ancien pied, en me témoignant toujours beaucoup d'amitié et de confiance; mais je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir qu'il me trompait. Non seulement j'en fus averti de tous les côtés, mais il y eut même des occasions où il ne put se dispenser de se démasquer. Les comtes de Flemming et de Watzdorf étant morts dans ces entrefaites, nous fûmes, Hoym et moi, les chefs des partis, et, pendant quelque temps, à nous jouer toutes sortes de louis sous cape. Mais mon génie n'étant pas fait pour des coups fourrés, mon associé et d'autres faux amis s'étant attachés à la faveur naissante de Hoym, et le Roi lui-même, naturellement porté pour les nouveautés, semblant lui marquer plus de confiance qu'à moi, je pris le parti de rompre ouvertement avec lui, un ennemi déclaré étant toujours moins redoutable qu'un ennemi caché. Là-dessus il se passa des scènes fort rudes entre nous, mais avec cette différence que Hoym fut toujours l'assaillant, m'attaquant par les tours du monde les plus noirs, et que, de mon côté, je me tins toujours sur la défensive, m'enveloppant de ma probité et d'une conscience sans reproche. Ce bouclier me mit à couvert de tout malheur. Le Roi, quelque changeant qu'il fût naturellement, ne voulut jamais me condamner, à moins que je ne fusse convaincu de quelque forfait. Le refus que je fis publiquement, tant de bouche que par écrit, d'épouser ses nouveaux principes, me servit plus qu'il ne me desservit dans son esprit. C'est ce qui détermina enfin le comte de Hoym à se défaire de moi en me faisant un pont d'or que je ne balançai pas d'accepter, convaincu que j'étais que la partie devenait de jour en jour plus insoutenable.

<514>Que V. A. R. juge, s'il lui plaît, par ce récit peut-être trop long, mais très-fidèle, si le défunt ne péchait que par tempérament, et s'il ne fallait pas qu'il eût l'âme aussi noire qu'il est possible de l'avoir, pour tenir à mon égard et à l'égard de tant d'autres, et de son maître même, la conduite qu'il a tenue. Sa noirceur était d'autant plus dangereuse, qu'il la cachait sous les apparences du monde les plus séduisantes. Il avait de l'esprit, de l'acquis, des manières insinuantes; il parlait, il écrivait il ne se peut pas mieux; en un mot, il ne lui manquait que d'avoir le cœur d'un honnête homme, et d'avoir quelque religion.

Ce que j'en dis, je le dis certainement avec connaissance de cause, et sans le moindre reste d'inimitié ou de rancune. Je suis si éloigné d'en conserver pour lui, que je suis persuadé, comme je l'ai toujours été, que, en l'encoffrant la dernière fois, on lui a fait une injustice criante, et que j'ai écrit plus de dix lettres depuis la nouvelle de sa pendaison volontaire, pour empêcher qu'on n'exerce encore quelque nouvelle dureté contre son cadavre, lequel est encore dans la même attitude où le défunt l'a mis lui-même en se donnant la mort, c'est-à-dire, pendu à la muraille de la prison, la régence de Saxe n'y ayant pas voulu faire toucher sans un ordre exprès de Varsovie.

5o Quant à ce que V. A. R. dit, qu'elle est persuadée que Hoym croyait l'immortalité de l'âme, quoique mes sentiments doivent respect aux vôtres, je suis persuadé de tout le contraire, et je gagerais bien que V. A. R. elle-même me donnera raison quand elle aura consulté Wolff sur la description qu'il fait des passions et du cœur de l'homme. Mais qu'à cela ne tienne; je suis plus que charmé de voir V. A. R. faire l'apologie d'un homme qu'elle a cru digne de ses bonnes grâces, et que j'ai cru moi-même, pendant près de dix ans, très-digne de toute mon amitié.

6o Pour ce qui est enfin du feu prince Eugène, il serait sans doute mort plus honorablement, s'il s'était fait tuer dans quelque action<515> contre les ennemis de l'Empereur; mais avec tout cela, je souhaiterais, à son âge, de mourir comme lui. Son esprit, à la vérité, avait un peu baissé; mais on ne saurait dire qu'il eût perdu la raison. L'on dit au contraire qu'il l'a conservée, à la mémoire près, jusqu'au dernier moment de sa vie, à telles enseignes qu'il plaisanta encore avec son médecin, lorsqu'il vint lui présenter une médecine la veille de sa mort, et que, ayant joué le même soir au piquet, il sut dire, comme il avait fait pendant tout le cours de sa vie, au premier aspect de son jeu, si la partie était à gagner ou non.

Il lui est arrivé une chose, depuis son trépas, qu'il n'a commune, ce me semble, qu'avec le grand Turenne. V. A. R. sait que le roi de France, pour marquer le cas qu'il faisait de celui-ci, le fit enterrer à Saint-Denis. L'Empereur vient de faire quelque chose de pareil à l'occasion du prince Eugène. Il a ordonné de lui bâtir un mausolée des plus magnifiques et des plus durables, et, dans l'ordre qu'il a donné pour le bâtir, il s'est servi de cette expression : « Je veux qu'il réponde, dit-il, par sa magnificence et par sa solidité, à la reconnaissance que je dois au défunt, et que la maison d'Autriche devra éternellement à ses grands services. » J'avoue que c'est de la fumée; mais c'est de la fumée qui plaît à quiconque se pique de bien servir son maître.

7o J'aurais bien encore un mot à dire sur la confidence que V. A. R. me fait des tribulations qu'elle a expérimentées, et de l'estafette qu'elle avait reçue; mais, cette épître n'étant déjà que trop longue, je crois faire sagement de le différer à une autre fois. Mais de quoi je ne puis me taire, c'est de l'occupation dans laquelle votre lettre m'a trouvé. J'étais à faire des notes sur le portrait ci-joint du grand Frédéric-Guillaume. Elles étaient à moitié faites, quand l'arrivée de la lettre de V. A. R. me les a fait quitter pour me faire courir à ce que je trouverai toujours plus agréable et plus pressant que toutes les occupations que je puis avoir, c'est-à-dire, au bonheur d'entretenir<516> V. A. R., et à celui d'oser lui réitérer les humbles assurances de la profonde et éternelle dévotion avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.

22. DU MÊME.

Berlin, 20 mai 1736.



Monseigneur,

Votre Altesse Royale ne s'attend pas apparemment à voir de mon griffonnage dans la conjoncture présente; mais ce qui doit rendre excusable la liberté que je me donne de lui écrire, c'est l'empressement que j'ai de lui faire part d'une nouvelle qui la surprendra peutêtre, si elle ne lui est déjà connue, et parce qu'on m'a instamment prié d'en informer V. A. R. Voici de quoi il s'agit.

Le baron de Pöllnitz me vint voir, il y a quelques jours, me faisant un détail certainement touchant de son sort malheureux, et surtout d'un cas de conscience qu'il disait avoir sur le cœur.

« J'ai fait, dit-il, parmi plusieurs folies, celle d'embrasser sans beaucoup de réflexion la religion catholique.516-a Vous comprenez bien que la conscience n'y a pas eu grand' part; car où est l'homme de bon sens qui puisse ajouter foi aux dogmes ridicules que cette religion enseigne? Mais enfin j'ai fait cette sottise (les larmes lui montèrent aux yeux en me faisant cette confession), et je me crois obligé de la réparer; je veux retourner à la foi dans laquelle j'ai été élevé. Dites-moi en ami si je fais bien ou mal. »

Je ne dirai pas ici quel cas je fais d'ailleurs de tous ces changeurs de religion; mais ayant remarqué, par le discours étudié que le nou<517>veau prosélyte me tint, que son parti était pris, et qu'il me parlait plutôt pour s'attirer mon approbation que pour se régler sur mes conseils, V. A. R. comprend bien que je ne manquai pas d'applaudir à sa sainte résolution. Nous agitâmes ensuite la manière de déclarer sa conversion. Mon avis fut qu'il ne fallait pas la déclarer tout à coup, ni se presser d'en informer le Roi, parce que cela le ferait soupçonner d'agir plutôt par des vues intéressées que par un mouvement de conscience. Il me quitta même en m'assurant qu'il suivrait mon conseil; mais son inquiétude naturelle ne le lui ayant pas permis, il en a parlé hier matin au Roi.

Il me vint dire, un moment après, qu'il l'avait fait par maintes et maintes raisons qui seraient trop longues à dire : que le Roi en avait été charmé, et qu'il ne s'agissait plus que de confier le même secret (car il prétend absolument que c'en soit un) à V. A. R., et de le lui confier de manière qu'elle ne le soupçonnât pas de faire la girouette, et d'avoir repris son ancienne religion avec la même légèreté qu'il l'avait quittée, etc., etc. Conclusion, je fus chargé d'être le porteur de cette confidence, et de tâcher de pénétrer ce que V. A. R. en penserait.

Voilà ma commission. C'est à cette heure à V. A. R. à m'ordonner, comme à son affidé Quinze-Vingt, ce qu'elle souhaite que je dise de sa part au prosélyte, à moins qu'elle n'aime mieux s'en expliquer elle-même avec lui. Le rapport naïf que je viens de lui faire de toute cette aventure lui fera apparemment comprendre ce que j'en pense dans le fond de mon cœur, et que je devine à peu près ce qu'elle en peut penser elle-même dans le fond du sien; car, s'il m'est permis de le dire, je la crois là-dessus du sentiment du grand Frédéric-Guillaume, qui ne jugeait jamais du mérite et de la probité des gens par rapport à la religion qu'ils professaient, et qui ne se souciait guère qu'on embrassât la sienne ou une autre, pourvu qu'on fût chrétien et homme de bien. Quoi qu'il en soit, j'ai prédit au prosélyte quelle<518> réponse je croyais que V. A. R. lui ferait, soit à lui-même, soit par mon canal, et je lui ai dit qu'elle répondrait apparemment qu'il forait fort bien de changer, supposé qu'il fût véritablement persuadé qu'il ne saurait se sauver autrement, c'est-à-dire, supposé qu'il en usât ainsi par un véritable mouvement de conscience; mais que, à cela près, cette démarche lui serait tout à fait indifférente. Ai-je bien ou mal pronostiqué? C'est à V. A. R. à me diriger là-dessus. Je chanterai aveuglément sur tel ton qu'il lui plaira me donner, ne visant absolument à rien qu'à vous prouver, monseigneur, à quelque occasion que ce soit, que je suis de cœur et d'âme, et avec une dévotion plus que parfaite, etc.

23. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Camp de Wehlau, 17 juillet 1786.



Mon cher Quinze-Vingt,

Hélas! faut-il que je vous écrive d'un camp de paix, et que jamais je ne puisse dater mes lettres d'un champ de bataille, ni des tranchées? Ne ressemblerai-je de ma vie qu'à ces épées qui restent éternellement dans les boutiques des fournisseurs, et qui se rouillent au clou où elles sont suspendues? Voilà des réflexions qui ne sont pas conformes à votre système, mais qui le sont fort au mien.

J'apprends que le Roi ne passera pas, à son retour, par votre terre, ce qui me fait beaucoup de peine. J'espère cependant de vous voir à mon retour à Berlin, qui sera d'aujourd'hui en trois semaines. Au reste, il y a très-peu de nouvelles à vous dire de ce pays-ci; l'on y médit un peu des Russiens, un peu des Saxons; et tout ce que l'on<519> en dit n'est pas satire, mais pour la plupart pure vérité. Les Polonais n'aiment pas autrement ces deux nations, et je crois qu'ils se seraient fort passés de cet amour de la justice qui a porté Sa Majesté Czarienne et Son Altesse Sérénissime à les subjuguer. Les Saxons, selon eux, font les tranquilles ménades;519-a mais les Russiens font les maîtres, à telles enseignes que la cour de Pétersbourg doit actuellement être plus nombreuse en Polonais que celle de Varsovie. Le grand A...... ne serait-il pas à peu près dans le cas de Théodore Ier, roi de Corse? Ma foi, ma plume m'échappe, et si elle en dit trop, prenez-vous-en à la liberté polonaise, qui, chassée de son pays, cherche son asile où elle le trouve; ma plume peut-être, en ce moment, a profité de son émigration, et à moins que la liberté ne rentre en son pays, je crains fort de ne pouvoir m'en défaire. C'est cependant avec ce même caractère de liberté et de vérité que je vous réitère les assurances de la parfaite estime avec laquelle je suis à jamais, etc.

24. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 24 juillet 1736.



Monseigneur,

Je ne m'étais pas proposé d'importuner encore aujourd'hui Votre Altesse Royale; mais M. de Grumbkow venant de m'adresser la lettre qu'elle a daigné m'écrire le 17 du courant, je profite d'un petit quart d'heure qu'il me reste d'ici au départ de l'ordinaire pour vous embrasser les genoux, monseigneur, de ce que tous ces fruits de la paisible Bellone et de la foudroyante Thémis ne vous ont pas fait oublier<520> votre fidèle Quinze-Vingt. Que les Polonais bénissent ou maudissent les Russiens et les Saxons, que V. A. R. pense tout ce qu'elle voudra du prétendu grand A...... et de Théodore de Corse, ce n'est pas ce qui m'inquiète. Je dirai, comme disait jadis, quoique d'une manière un peu différente, feu Canitz :

Bleibt Friedrich nur gesund, und hat sein Scepter Segen,
Was ist mir an A..... und Theodor gelegen?520-a

V. A. R. n'ignore pas que, dans la poésie, le futur est soin eut représenté comme présent.

V. A. R. me fait grand tort, s'il m'est permis de le dire, en disant que les batailles et les tranchées ne sont pas de mon système. J'aime naturellement tout ce qui sent le militaire, quand la raison, quand la sagesse y préside, et je suis très-persuadé que V. A. R. elle-même n'en pense pas autrement.

Trajan, Antonin le philosophe, les Vespasien, brillaient dans la guerre lorsqu'il y avait de la nécessité à la faire; mais ils trouvaient beaucoup plus glorieux d'être les délices du genre humain que d'en être les fléaux et les exterminateurs.

L'approche du départ de la poste m'empêche de m'étendre sur ce très-riche sujet, et m'oblige, malgré moi, de me hâter de vous assurer, monseigneur, que je ne connais pas d'autre système que celui d'être avec une dévotion à toute épreuve, etc.

<521>

25. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Rheinsberg, 19 août 1736.



Mon cher Quinze-Vingt,

Que je suis charmé de pouvoir, en vous écrivant, dater mes lettres de Rheinsberg! Il me semble que je vous écris avec plus de liberté, et que mon esprit, moins contraint qu'à l'ordinaire, s'explique avec plus de facilité. A propos du sieur Pöllnitz, il m'est venu un pamphlet521-a sous la main, où il est fait mention de lui; et vous verrez par là, comme par bien d'autres choses, que la conduite irrégulière de cet homme lui a acquis un si mauvais renom dans le monde, que si ce malheureux n'avait pas l'honneur de servir le Roi, et que, à l'ombre du caractère qu'il porte, il ne fût admis partout, aucune personne honnête ne le fréquenterait.

Il m'est très-indifférent ce que cet homme pense de moi; je méprise son estime comme son indignation. Je ne lui ai donné de bons avis que par simple charité, et je suis sûr que malgré tout cela il se perdra. Son cœur est noir et mauvais, et quand il se mêle de médire, il y a toujours du fiel et quelquefois de la rage dans sa médisance. Quel malheur que les talents qu'il possède, et l'esprit qu'il a, soient unis à un si mauvais cœur!

Quant au sieur Jordan,521-b je serais charmé qu'il pût travailler chez moi à sa mythologie; dans ce château, il y a place pour plus de cent volumes, ainsi que cela ne doit pas l'en détourner. De plus, je ferai<522> mettre522-a une armoire dans sa chambre, pour qu'il y puisse placer ses livres avec commodité; et quand il sera arrivé, nous concerterons entre nous quelle façon serait la plus convenable pour sa mythologie, et celui de nous qui aura la raison de son côté gagnera sa cause.

Touchant l'abbé Gresset, je serais charmé que la gazette dît vrai; mais, jusqu'à présent, il n'y a encore rien de certain sur ce sujet, car dans la dernière lettre que j'ai reçue de Paris, l'on me marque que ledit abbé paraissait fort attaché à Paris et à la vie libre et aisée qu'on y mène. D'ailleurs, il ne saurait se mettre en chemin avant que je lui aie fait une remise d'argent pour payer les frais de son voyage. Je ne saurais donc rien vous dire de certain sur son sujet.522-b

Nous menons ici une vie champêtre qui me paraît plus divertissante et plus agréable que celle des plus brillantes cours; quel plaisir quand on peut se livrer à ses talents, en dépit de tous les obstacles!

Et de la même main dont nous servions Mars,
Nous venons cultiver dans ces lieux les beaux-arts.

Les études se succéderont ici les unes aux autres. Premièrement Wolff,522-c ce prince des philosophes, aura la préférence; ensuite Rollin,522-d cet auteur sage, qui, avec tant de labeur, nous transmet les événements remarquables de l'antiquité, et dont le judicieux pinceau ne sait flatter ni amoindrir les caractères de ses héros. L'aimable, l'élégant, le spirituel Voltaire522-e vient ensuite sur leurs traces régayer de ses fleurs, fleurs que les Amours et les Grâces cueillent elles-mêmes, le sérieux et la gravité que les deux auteurs précédents inspirent.<523> Quelquefois notre divin satirique, l'exact, le sévère Boileau nous réjouit d'un bon mot pris dans ses écrits; ensuite la charmante Euterpe523-a nous fait entendre

Ses sons, qui, souverains de l'oreille et du cœur,
Font entendre partout leur concert enchanteur.

Mais je crains de vous ennuyer (et peut-être la chose est-elle déjà faite) en continuant ma lettre, qui vous trace l'insipide tableau de notre vie champêtre, et d'un séjour dont vous ne jouissez pas.523-b Faudra-t-il donc toujours me contenter de vous écrire d'ici? et nos forêts, nos chênes et nos ruisseaux ne seront-ils jamais assez heureux pour être témoins de l'estime parfaite avec laquelle je suis, etc.

26. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 19 août 1736.



Monseigneur,

Je manque expressément un sermon de Beausobre523-c pour accuser la réception des ordres que V. A. R. a daigné me donner ce matin, car sa lettre est datée d'aujourd'hui 19 d'août. Qu'elle juge, par un tel sacrifice, de la satisfaction que ressent son très-affidé Quinze-Vingt toutes les fois qu'il a l'honneur de recevoir des marques si parlantes de la continuation de vos bonnes grâces.

Je n'ai garde de contredire aux sentiments que V. A. R. a de Pöllnitz; elle sait ce que j'ai eu l'honneur de lui en dire avant qu'elle eût<524> eu l'occasion de le connaître par elle-même. Le portrait qu'elle en fait ressemble il ne se peut pas mieux à l'original. Qu'elle me permette cependant de lui lâcher à cette occasion un trait de véritable Quinze-Vingt. Ce très-digne aumônier de Théodore Ier étant bâti comme il l'est, et par conséquent capable de tout ce qu'un mauvais cœur peut dicter, ne trouverait-elle pas digne de sa prudence de se contraindre un peu avec lui? Adroit comme il est à faire des insinuations malignes, et ayant souvent occasion d'en faire à des personnes naturellement susceptibles de toute sorte d'impressions, il ne balancerait peut-être pas d'en lâcher un jour qui pourraient causer bien des chagrins, s'il achevait de se convaincre de la justice que V. A. R. lui rend. Elle me dira peut-être qu'un homme de sa trempe ne mérite pas qu'elle se contraigne avec lui, et qu'il est plus charitable de lui faire sentir qu'on connaît la méchanceté de son caractère, puisque c'est l'unique moyen de le corriger, que de le fortifier dans ses erreurs, en semblant les méconnaître. Mais j'ose assurer V. A. R. que, incorrigible comme je le crois du côté de son cœur, cette sorte de charité, s'il m'est permis de m'en expliquer en franc Quinze-Vingt, me paraît mal employée, et que tout ce qu'il y a de meilleur à faire avec lui, c'est de l'empêcher de nuire aux gens de bien, et de l'en empêcher par lui-même ou, pour mieux dire, par son amour-propre, qui le domine presque autant que sa malice. Que V. A. R. ait la bonté de lui parler quelquefois sans lui faire sentir qu'elle le méprise ou déteste, et je lui réponds que la vanité qu'il a, et qui le porte très-facilement à se chatouiller de mille chimères, sa vanité, dis-je, fera sur lui, pour un temps au moins, tout ce que les avis les plus charitables feraient sur un cœur bien placé. Je vous demande pardon, monseigneur, de m'être tant étendu sur ce sujet. Un Quinze-Vingt ne connaît pas de bornes lorsqu'il est animé par la dévotion aveuglément zélée qui l'attache à sa divinité.

Quoique je n'aie pu voir le sieur Jordan depuis la réception de la<525> lettre de V. A. R., j'ose vous répondre, monseigneur, qu'il fera absolument tout ce que vous lui ordonnerez. Il se transporterait, lui et toute sa bibliothèque, s'il le fallait, partout où V. A. R. pourrait le désirer. Mais il se flatte qu'elle ne désapprouvera pas, lorsqu'elle aura entendu ses raisons, qu'il continue sa mythologie de la manière qu'il l'a commencée, c'est-à-dire, en la réduisant en lettres familières. Et c'est dans cette persuasion qu'il en a composé une quatrième, qu'il m'envoya hier, et que V. A. R. trouvera ci-jointe. Je suis bien trompé, ou elle la lira avec quelque sorte de plaisir, tant elle me semble heureusement et savamment tournée.

Je suis, d'un côté, très-fâché que la gazette n'ait pas accusé juste par rapport à l'abbé Gresset; tous ceux qui m'en ont parlé m'assurent que c'est un des plus heureux génies poétiques qu'on puisse voir; mais, d'un autre côté, je crois devoir être bien aise, par rapport à la situation présente de V. A. R., que son arrivée soit encore un peu différée. Il y a des gens dans le monde, et peut-être autour de V. A. R., dont la stupide malignité empoisonne souvent les démarches les plus dignes d'éloges.525-a Elle comprend bien, monseigneur, que je ne lui parle pas par légèreté avec tant de confiance. Je lui en expliquerai les énigmes lorsque j'aurai un jour le bonheur de me revoir à ses pieds, jusqu'auquel temps je la supplie de ne faire semblant de rien.

V. A. R. me fait d'ailleurs grand tort, si elle doute que j'aie du goût pour la vie champêtre, surtout quand elle est modelée selon l'idée qu'elle a la bonté de me donner de celle qu'on va mener à Rheinsberg.

Je quitterais des dieux la demeure azurée
Pour suivre Frédéric dans l'heureuse contrée
Où, de la même main dont il encensait Mars,
Il dresse des autels à Minerve, aux beaux-arts,
Il honore Minerve, en cultivant les arts.

<526>Il ne se peut rien de plus instructif, rien de plus agréable que la distribution que V. A. R. fait des différents genres d'études auxquels on va s'appliquer à Rheinsberg : Wolff, Rollin, Voltaire et Boileau, relevés ou animés d'Euterpe! Il faudrait être bien dégoûté de l'usage de la raison, il faudrait être bien insensible aux plaisirs innocents, pour ne pas souhaiter de passer l'âge de Nestor en si bonne compagnie.

L'idée enchanteresse que je me fais d'une telle vie me fait quasi oublier, monseigneur, que j'ai été un peu plagiaire dans les deux derniers vers susdits. Le nombre de mes années ayant fait quasi tarir mon Hippocrène, je suis excusable, ce me semble, de puiser dans des sources plus riches.

Je reçois en ce moment un grand compliment de la part de M. Wolff, et assez d'autres recrues pour être en état de barbouiller encore plusieurs nouvelles pages. Mais, ayant encore un grand dîner à expédier aujourd'hui chez le baron de Brackel,526-a et voulant achever cette lettre avant que de m'y rendre, je réserverai tout cela pour une autre fois, me contentant pour celle-ci de vous assurer, monseigneur, que V. A. R. verra ses chênes métamorphosés en asperges, et son lac en Caucase, quand elle verra la fin de la dévotion avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.

<527>

27. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Moitié à Ruppin, moitié à Rheinsberg, ou sur mon départ de l'un
pour aller à l'autre, 21 août 1736.



Mon cher Quinze-Vingt,

J'ai reçu avec bien du plaisir celle que vous venez de m'écrire sous la date du 19. Je vous demande pardon d'avoir manqué à la date de ma lettre; mais je souhaiterais que ce fût la moindre des bévues qui m'échappent. Vous voyez que je me corrige, car j'ai bien circonstancié celle d'aujourd'hui.

Pour ce qui regarde Pöllnitz, je reconnais toute la sagesse du conseil que vous me donnez, et je puis vous assurer qu'en partie je l'ai déjà pratiqué depuis longtemps, et que je n'ai jamais fait remarquer à Pöllnitz ni dédain ni mépris. J'ai badiné avec lui sur son humeur caustique; je l'ai averti que l'on disait en ville qu'il se moquait du Roi et qu'il le contrefaisait, et je l'ai prié d'être sur ses gardes, afin que pareilles choses ne lui attirassent du chagrin. Vous savez sans doute l'histoire; ainsi vous voyez que je ne lui ai dit que des choses qui pouvaient lui être salutaires; mais puisqu'il les prend si mal, je ne lui dirai plus rien. Il prend même toutes les louanges que je lui donne pour des ironies, et tout ce que je lui puis dire, d'ailleurs, lui semble équivoque ou double.

Je réserve pour Rheinsberg la lecture de la lettre de Jordan, et je me repose si fort sur vos décisions, que je ne doute pas qu'elle ne soit des plus agréables et des plus instructives.

Je viens à Gresset, le charmant auteur du Vert-vert. J'ai fait toutes les réflexions que vous me faites faire sur son arrivée; mais je vous avoue que l'idée de sa compagnie m'a fait affronter tous les obstacles. Je comprends de quelles personnes vous voulez parler, et l'épithète de stupide malignité les désigne si bien, que je les montrerais au doigt.

<528>Je crains de n'avoir pas le plaisir de vous voir sitôt; c'est pourquoi je vous prie de me particulariser un peu, sous mots couverts, ce qui peut être transpiré jusqu'à vous de ces personnes. Je vous assure que vous n'avez rien à craindre de mon caquet, et, si vous le voulez, je vous renverrai la lettre que vous m'écrirez là-dessus, afin que vous puissiez la brûler vous-même. L'occasion de l'arrivée de Jordan serait assez sûre pour lui confier un tel dépôt; deux mots peuvent contenir tout ce de quoi il s'agit.

Si quelqu'un y perd que vous ne soyez pas de la coterie de Rheinsberg, c'est moi, sans contredit; je souhaiterais que le temps de ces éternelles circonstances pût une fois finir. Si jamais j'ai voulu du mal à la prudence, je lui en veux en cette occasion, vu qu'elle me prive de votre compagnie.

A l'égard de vos vers, il me semble que

Tu te sers, il est vrai, dans tes vers, de mes rimes;
Mais, changeant finement le tour, l'expression,
Tu me fais avouer, à ma confusion,
Que, si je les ai faits, c'est toi qui les relimes.

Je m'en vais partir à présent pour me rendre à Rheinsberg. Je suis charmé de ce que vous avez approuvé la distribution de mon temps; je tâche de l'employer aussi utilement et aussi agréablement que je le puis. Me préparant à recevoir le Gast royal qui me viendra un de ces jours,528-a je tâche, afin qu'il ne se repente pas d'avoir fait le voyage, de porter toutes mes attentions à ce qui lui peut faire plaisir, et j'espère que l'effet répondra à mes soins.

Ce joug que l'on nomme devoir
M'apprend comme il faut recevoir
Celui que trois fois je révère,
Comme souverain, maître et père;

<529>

Et ces forêts où le repos
Se humait jadis à grands flots
Seront, par un abus profane,
Voués à l'usage de Diane;
Ce lac dont les poissons en paix
Ne redoutaient point les filets
Verra sur ses ondes tranquilles
Des troupes de pêcheurs habiles;
L'endroit où résonnait le son
De la flûte et du violon,
Ce lieu charmant qu'à l'harmonie
A consacré la symphonie,
Désormais, au lieu de concerts.
Aura table, buffet, desserts.
Ainsi, par des métamorphoses,
Les dieux changeaient l'ordre des choses.
Le Duval529-a d'Ulysse en pourceau,529-b
Une triste nymphe en écho.

Voilà une bonne tirade, au risque de vous ennuyer pour quelques moments. Je vous dirai en tout cas une chose qui pourra vous en consoler : c'est que je me suis dix fois plus ennuyé en faisant ces rimes que vous ne vous ennuierez en les lisant. Adieu, mon cher Quinze-Vingt; je suis charmé que le sieur Wolff fournisse de nouvelles matières à notre correspondance; elle ne manquera jamais de mon côté; j'ai un si grand fonds d'estime pour vous, que je n'épuiserai de ma vie ce chapitre. Je me contenterai cependant de vous dire pour cette fois, le plus brièvement qu'il me sera possible, que je suis avec toute la considération imaginable, etc.

<530>

28. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 24 août 1736.



Monseigneur,

C'est M. de Münchow,530-a homme fort zélé, à ce qu'il me semble, pour vos intérêts, qui m'apporta tantôt, à l'heure du dîner, la lettre de V. A. R., du 21 du courant.

Ce n'est pas pour relever aucun quiproquo que j'ai cité la date de ses ordres précédents. Mon impertinence ne va pas jusque-là. J'ai réellement cru que V. A. R. pouvait m'avoir écrit de fort grand matin, et que je pouvais avoir sa lettre dès le même jour, puisque la distance de Rheinsberg à Berlin n'est que de neuf à dix lieues.

V. A. R. ne trouvant pas mauvais que j'étende mon quinze-vingtat sur d'autres choses encore que sur ce qui regarde la philosophie de Wolff et d'autres matières littéraires, je me crois obligé en conscience de lui avouer franchement que c'est à très-bonnes enseignes que j'ai pris la liberté de lui parler comme j'ai fait au sujet de Pöllnitz et de Gresset. Quoique né au-dessus de toutes les précautions que j'ai eu la témérité de lui recommander à mots couverts, à l'occasion de ces deux hommes, V. A. R. est naturellement trop clairvoyante pour les trouver frivoles, pour peu qu'elle réfléchisse sérieusement au véritable caractère de certaine personne, qu'elle considère, selon le quatrième vers de votre excellente tirade rimée, sous trois figures différentes et, grâce à l'immutabilité du destin, également respectables. Votre sort, monseigneur, étant tel qu'il est, je crois que les règles de la prudence demandent que V. A. R. n'aille extérieurement en quoi que ce soit contre le torrent, et qu'elle fasse des efforts non seulement pour complaire à ce triple personnage, mais aussi pour ména<531>ger les satellites qui l'approchent, et dont les influences sont souvent d'autant plus dangereuses, qu'ils ne semblent pas mériter par eux-mêmes que V. A. R. y fasse la moindre attention.

Quoique je la croie beaucoup mieux instruite que moi de ce qui se passe à P......, je crois lui devoir dire confidemment ce qui y est arrivé, ces jours passés, à l'occasion de l'abbé Gresset. L'incomparable Astralicus,531-a en lisant au patron531-b la Gazette de Cologne, lui lut aussi le même article que j'ai pris la liberté de rapporter à V. A. R. dans ma lettre du 19 du courant; car on m'assure que ce gazetier l'a inséré de mot en moi dans sa feuille. Vous ne sauriez douter, monseigneur, que l'auditoire n'en ait été frappé. On s'informa soigneusement si la nouvelle et ail bien véritable, à quelle fin V. A. R. faisait venir un jeune jésuite, qui pouvait le lui avoir recommandé, si cette recommandation s'était peut-être faite par Grumbkow, par Pöllnitz, ou par moi. Personne n'ayant su que répondre à toutes ces questions, Pöllnitz répondit enfin, dit-on, à la dernière qu'il ignorait absolument ce que c'était que cet abbé, mais que si quelqu'un l'avait recommandé, supposé que tout le fait fût vrai, ce ne pouvait avoir été que M. de La Chétardie,531-c et que probablement il ne l'aurait pas recommandé, si ce n'était un homme de mérite. La conversation finit là-dessus, à ce qu'on m'a assuré, et l'on changea de propos, après avoir défendu aux assistants d'en rien rapporter à V. A. R. Ce que j'en sais, je le tiens non seulement de Pöllnitz, qui vient de sortir de chez moi,<532> où il était venu dîner en revenant de Potsdam, mais aussi confidemment de Münchow, qui en a eu pareillement les mêmes nouvelles.

Je n'attendrai pas le départ de Jordan pour vous confier, monseigneur, un petit avis secret qui me fut donné il y a près de huit jours. Je vais vous dire d'abord, et tout naïvement, en quoi il consiste, persuadé que je suis que V. A. R., tant pour ne pas causer des tracasseries à son pauvre Quinze-Vingt que pour ne pas s'en attirer à elle-même, n'en fera rien remarquer à qui que ce soit, sans exception. Qu'elle ait la bonté de jeter les yeux sur le ci-joint papier allemand, qui est la copie dudit avis anonyme qu'on m'a apporté, sans que je puisse deviner à qui j'en ai l'obligation, et qu'elle ait la bonté de le jeter au feu, aussi bien que la présente lettre, après qu'elle en aura fait la lecture. Qu'elle ne fasse pas d'ailleurs, je l'en supplie, mauvaise mine à l'officier en question;532-a cela ne ferait que l'intimider et que l'animer à la continuation de ces sortes de balivernes, qui tombent ordinairement dans le néant lorsqu'on affecte de les ignorer, en allant toujours son chemin. Un jour viendra que V. A. R. pourra lui demander le souffleur de ses ridicules raisonnements, qui ne sont certainement pas de son cru, mais de celui de quelqu'un (Dieu sait qui c'est) qui voudrait apparemment desservir le pauvre Quinze-Vingt, tant ailleurs qu'auprès de V. A. R. elle-même. Qui que ce puisse être, je lui pardonne de bon cœur ses louables intentions, et je lui dirai ce que répondit un jour Socrate à ses amis, qui lui reprochaient qu'il ne ressentait pas un coup de poing dont un homme de rien venait de le frapper dans une foule. « Eh! si un âne, dit-il, me donnait un coup de pied, voudriez-vous que j'allasse pour cela me battre contre lui? » Que V. A. R. me conserve la même bonté dont je me flatte qu'elle m'honore jusqu'à présent, et je me gausserai de tout le reste, toute mon ambition se bornant à vous convaincre,<533> monseigneur, en dépit de l'envie, qu'il n'y a jamais eu de dévotion égale à celle avec laquelle je suis, etc

29. DU MÊME.

Berlin, 25 août 1786.



Monseigneur,

J'ai passé tout hier et aujourd'hui à me rompre la tête, à me mordre les doigts, pour trouver de quoi riposter aux très-jolis vers que V. A. R. a eu la bonté d'insérer dans sa lettre si soigneusement datée le ai du courant; mais au diantre si j'ai pu assembler deux rimes raisonnables! C'est pourquoi je me contenterai de donner carrière à ma prose.

Rien n'est plus gracieux ni plus exact que le quatrain par lequel V. A. R. a daigné répondre à mon plagiat, et rien n'est plus charmant que la description qu'elle me fait de ses préparatifs pour recevoir dignement le Gast qu'elle attend. Je suis seulement fâché qu'il ne se soit pas déjà présenté pour en profiter, persuadé que je suis qu'il trouverait tout à son gré, et qu'il serait surtout charmé de l'attention que V. A. R. a eue de lui préparer une chasse. Mais qu'elle me permette de faire quelques réflexions sur cette description. V. A. R. en étant accouchée, à ce qu'elle me fait l'honneur de me dire, en s'ennuyant, c'est une marque qu'elle ne s'est pas donné le temps de la relire et de sentir toutes les beautés qu'elle y a renfermées. C'est pourquoi je crois que c'est à son Quinze-Vingt à suppléer au défaut.

1o Elle n'aurait rien pu imaginer de plus heureux ni de plus juste<534> que les quatre premiers vers. Ils font certainement honneur à son génie et à ses sentiments respectueux pour le Roi.

2o L'idée de la forêt d'où V. A. R. déloge la tranquillité et le repos pour la consacrer aux plaisirs de Diane, cette idée, dis-je, n'est pas moins excellente. Mais, s'il m'était permis d'en parler avec ma liberté de Quinze-Vingt, je croirais que la diction de ce passage sonnerai! encore mieux, si V. A. R. s'était avisée de dire :

Cette forêt, où le repos
........................
Sera, par .............,
Vouée aux plaisirs de Diane.

3o La paix du lac troublée par d'habiles pêcheurs, Euterpe déplacée par Comus, tout le reste, en un mot, me paraît avoir été composé dans le temple d'Apollon; et c'est assurément Apollon lui-même, monseigneur, qui vous en a inspiré les idées.

4o Mais rien ne me charme tant que la chute, et surtout le Duval d'Ulysse. Cela est aussi heureux que nouveau. Je voudrais même, par cette raison-là, que V. A. R. eût pensé à finir la pièce par ce vers-là, d'autant plus qu'elle aurait évité par là de commencer le dernier vers par une voyelle, après avoir fini le pénultième par une autre, et qu'elle aurait gardé, qui plus est, son Duval, pour ainsi dire, pour la bonne bouche.

Mon intention était, monseigneur, de vous dire tout cela en vers; mais, je le répète, il n'y a pas eu moyen : mon Pégase est aujourd'hui trop rétif.

Le sieur Jordan vient de m'envoyer sa sixième lettre mythologique, que je prends la liberté de joindre ici. Je lui trouvai, ces jours passés, une qualité dont il ne s'était pas vanté. C'est qu'il a très-bien étudié les règles de la poésie. Il a même fait autrefois d'assez jolis vers; mais il y a renoncé, à ce qu'il dit, par deux raisons : l'une, parce qu'ils l'empêchaient de s'appliquer à des études plus utiles; l'autre,<535> parce qu'ils sentaient ordinairement trop la satire, et ne faisaient que lui attirer des ennemis.

V. A. R. m'ayant fait dernièrement la grâce de m'instruire de la distribution de son loisir à Rheinsberg, il est juste qu'à mon tour je lui rende compte d'une occupation que je me suis donnée depuis une couple de jours. J'ai lu le dixième tome de l'Histoire ancienne de Rollin. Mais, ce qui ne se pardonne guère qu'à un Quinze-Vingt, j'ai commencé cette lecture à rebours, c'est-à-dire, par le dernier livre du volume. La raison qui me porta à ce quiproquo, c'est que, ayant trouvé, en ouvrant le livre, que ce morceau final avait pour titre : Des arts et des sciences, je fus curieux de voir comment l'auteur avait pu placer cette espèce de dissertation dans un cours d'histoire, et, mêlant mis à en lire l'Avant-propos, j'y trouvai tant de goût, que je ne pus m'empêcher de pousser jusqu'au bout. Il est vrai que l'auteur ne traite, dans ce que j'en ai vu, que des avantages qu'un État tire de l'agriculture et du commerce, ce qu'il prouve par quantité d'exemples de l'histoire ancienne; mais il promet, en finissant le tome, d'en faire autant du reste des arts et des sciences dans le tome suivant, qui sera, dit-on, le dernier de toute son Histoire. Quoi qu'il en soit, ce fragment m'a paru si intéressant et si instructif, que j'aurais envoyé tout ce tome à V. A. R., si je n'avais lieu de croire qu'il doit déjà se trouver dans sa bibliothèque.

La fin de ma feuille m'avertit qu'il est temps de finir cette lettre en assurant derechef V. A. R. que ma dévotion pour elle ne finira qu'avec la vie de son, etc.

<536>

30. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Rheinsberg, le 23 ou je ne sais combien d'août 1736.



Mon cher Quinze-Vingt,

Comment pouvez-vous soupçonner que vos lettres m'importunent, aimables et instructives comme elles sont? Il n'y doit pas avoir la moindre chose capable de porter obstacle à votre dessein; et une fois pour toutes, je vous assure que ce qui me vient de vous m'est toujours agréable. Je viens à l'article du sieur Wolff, et je reconnais en cette rencontre, comme en beaucoup d'autres, la noblesse des sentiments de notre fameux philosophe, qui ne croit pas déroger en remerciant ceux à qui il est redevable, en partie, de l'établissement de sa réputation.

Je vous renvoie ci-joint la lettre du sieur Voltaire, qui, quoique remplie d'esprit, ne me satisfait pas tout à fait au sujet du poëme de la Pucelle,536-a que j'aurais fort désiré d'avoir. J'avoue cependant que j'ai été ravi de voir du caractère original d'un homme qui écrit si spirituellement et si élégamment.

Si l'adjudant du duc de Weissenfels536-b a de l'esprit, je vous prie de me l'envoyer; et en cas que la matière prévale, je vous prie de ne m'envoyer que la simple notification. Vous voyez par mon procédé que j'agis fort naturellement.

A présent que le sexe est arrivé ici,536-c il semble que l'endroit en reçoive un nouveau lustre; la conversation n'en est que plus animée, et le plaisir en est plus brillant. Il ne manquerait, pour donner le dernier coup de maître à ce séjour, que la présence du digne Quinze-<537>Vingt et celle de Gresset; je le répète en dépit de la prudence, et, ne me fût-il pas permis de le dire, je n'en penserais pas moins aux sentiments d'estime avec lesquels je suis, etc.

31. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 26 août 1736.



Monseigneur,

Étant hier au soir sur le point de signer mon autre lettre, j'eus l'honneur de recevoir celle que V. A. R. a daigné m'écrire le 23 du courant. Elle me fait une grâce singulière en m'assurant que les miennes ne l'importunent jamais. Je me le tiendrai pour dit, et V. A. R. se verra accablée de tant de mes missives, qu'elle m'ordonnera peut-être de les réduire à quelque nombre plus petit.

Je ferai restitution de la lettre de Voltaire au sieur Jordan, qui n'attend que vos ordres, monseigneur, pour aller occuper son appartement et son armoire. Mais V. A. R. trouverait-elle cette lettre de Voltaire aussi bien écrite qu'elle s'est attendue de la trouver? Pour moi, je crois généralement sa prose infiniment au-dessous de sa poésie, et je mettrais bien la main au feu que V. A. R. en pense tout comme moi, d'autant plus qu'il est à présumer que l'auteur, dans l'occasion présente, aura travaillé sa lettre avec quelque application, puisqu'il pouvait prévoir sans peine qu'elle parviendrait aux yeux de V. A. R.

L'aide de camp du duc de Weissenfels est un officier d'une assez jolie apparence, fort poli et sage; mais comme il entre dans sa composition beaucoup plus de matière que d'esprit, je viens de le détour<538>ner, suivant l'ordre de V. A. R., du dessein de porter lui-même ses dépêches à Rheinsberg, et je compte de les joindre ici. J'ai cependant été extrêmement tenté de faire le contraire, et voici pourquoi. Cet officier ayant été extrêmement gracieusé pendant deux jours à Potsdam, j'eusse fort souhaité qu'il eût pu l'être aussi de V. A. R., afin que, à son retour en Saxe, il eût pu se louer, monseigneur, de votre affabilité et de vos manières gracieuses envers les étrangers, manières qui sont elles seules capables d'acquérir de la réputation à un grand seigneur. Mais enfin j'ai mieux aimé vous obéir que de vous donner occasion de vous gêner, V. A. R. ne se gênant déjà que trop en d'autres occasions.

Il est certain qu'un peu de beau sexe fait un effet excellent à la campagne. Comme on n'y est pas distrait par tant d'objets différents, il semble que ceux qui s'y trouvent avec nous nous plaisent beaucoup plus qu'en ville. Je suis très-persuadé que V. A. R. saura conduire tout cela à merveille, et qu'elle fera en sorte que son beau sexe sera charmé de se trouver avec elle à Rheinsberg, et qu'elle-même sera charmée de l'y avoir. Mais qu'elle me permette de répéter en cet endroit ce que je pris un jour la liberté de lui dire ici : rien au monde n'accommoderait mieux les intérêts présents de V. A. R. que quelque héritier de sa façon.538-a Les sentiments de tous vos bons serviteurs sont unanimes là-dessus. Peut-être la tranquille commodité avec laquelle V. A. R. pourra y travailler à Rheinsberg sera-t-elle de meilleur effet que toutes ces visites passagères et hâtives qu'elle venait rendre ci-devant à Berlin. Je le souhaite au moins du meilleur de mon cœur.

Quoique je ne connaisse pas Gresset, je suis persuadé que sa présence contribuerait beaucoup à rendre la vie de Rheinsberg encore plus agréable qu'elle ne l'est. Mais, pour m'en expliquer en bon serviteur de V. A. R. et en fidèle Quinze-Vingt, je crois qu'il faut absolument renoncer au dessein de le faire venir. Le plaisir que sa pré<539>sence vous ferait, monseigneur, ne vaudrait certainement pas les déboires qui en pourraient être la suite. Elle connaît la triple Hécate qu'elle a si bien dépeinte dans ses vers. C'est une divinité qui n'entend pas raillerie en pareilles occasions, et aux volontés de laquelle V. A. R. ne saurait se dispenser de se conformer.

Quant au Quinze-Vingt, il a assez de vanité pour s'imaginer qu'il ne gâterait rien à Rheinsberg; mais il comprend de reste qu'il n'est pas né sous une étoile assez heureuse pour oser se flatter d'y pouvoir aller sitôt exercer sa fonction, quoiqu'il ne croie pas la chose impossible avec le temps.

L'officier du duc de Weissenfels m'envoie les deux lettres de notification, et je les joins ici. Je vois au travers du papier qu'elles sont en allemand, et je juge par là que Vos Altesses Royales trouveront apparemment nécessaire de les envoyer, après les avoir ouvertes, au général Borcke, afin qu'il fasse dresser les réponses selon l'étiquette de la chancellerie. J'ose d'ailleurs avertir V. A. R. que le duc de Weissenfels a personnellement une très-profonde et sincère vénération pour elle, et que je souhaiterais fort qu'on glissât quelque chose d'obligeant pour lui dans votre réponse, d'autant plus que je lui ai conseillé confidemment de recourir à la protection de cette cour-ci, en cas que celle de Dresde lui donne occasion de se plaindre.

Je vous demande pardon, monseigneur, de ce que je m'ingère ainsi en tout ce qui concerne V. A. R. Je ne le ferais certainement pas, si j'étais avec une dévotion moins parfaite que je ne suis, etc.

<540>

32. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Rheinsberg, 23 septembre 1730.



Mon très-cher général,

Le maître de poste m'ayant rendu fort tard votre lettre, je crains fort que celle-ci ne vous parvienne aussi de même. Je vous suis très-obligé des souhaits que vous me faites touchant ma propagation, et j'ai la même destinée que les cerfs, qui sont actuellement en rut; dans neuf mois d'ici pourrait arriver ce que vous me souhaitez.540-a Je ne sais si ce serait un bonheur ou un malheur pour nos neveux et pour nos arrière-neveux. Les royaumes trouvent toujours des successeurs, et il n'est point d'exemple qu'un trône soit resté vide.

J'en viens aux nouvelles de Paris, qui m'ont fait beaucoup de plaisir. Sensible, à vous dire le vrai, dans ma situation présente, plutôt à ce qui regarde Voltaire qu'à l'évacuation de l'Italie, je m'embarrasse plutôt de pareilles choses que de ces billevesées que les politiques nomment affaires d'État. Je me ressouviens toujours de ce que je vous dis à Sanditten, dont la substance était que je suis, pour ainsi dire, sûr de mourir avant le Roi.540-b Selon ce système, je tâche à me procurer un contentement solide, à jouir du présent, sans m'embarrasser l'esprit du futur; et proprement ce qui est de notre vie est à nous, c'est le moment présent, dans lequel nous existons; le passé est un rêve, et le futur une chimère.540-c

<541>Il me semble que je vous vois recevoir votre fils, le serrer entre vos bras; après l'avoir compté perdu, vous avez la joie de vous le voir rendu. C'est une des circonstances les plus heureuses de la vie; le cœur y parle avec effusion, et chacun de nos gestes est une sincère démonstration du ravissement dans lequel nous nous trouvons. L'on voit cependant que la tendresse paternelle ne vous fascine pas les yeux sur la personne de votre fils. La galanterie dont vous l'accusez est, selon moi, plutôt une qualité qu'un défaut, et l'ambition qui le domine s'évanouira bien, s'il goûte un peu de la vache enragée, et qu'il réfléchisse que ce n'est ni le rang ni les dignités qui rendent les hommes illustres, et qu'il vaut infiniment mieux mériter d'être ce que nous ne sommes point que d'avoir des grandeurs sans les qualités propres pour les soutenir. L'élévation donne du ridicule à quiconque n'a pas de la vertu, et il n'y a rien de plus impertinent que de voir un fat revêtu d'honneurs. A ce prix, il ne dépend que de nous-mêmes de nous rendre dignes des plus hautes charges auxquelles on peut aspirer dans le monde. Tel qui est honnête homme est gentilhomme, et les rois ne sont grands qu'autant qu'ils sont justes.

Voilà un long sermon, qui ne serait pas pardonnable en autre temps; mais il l'est aujourd'hui, jour où jusqu'au moindre idiot de village se mêle de sermonner ses ouailles; je puis même, sans trop d'amour-propre, vous assurer que mon bon vieux curé n'en dit pas autant que cette lettre, car il se borne à vous assurer que le péché est péché et reste péché. J'en suis persuadé et convaincu. Je voudrais que vous le fussiez autant de la véritable estime avec laquelle je suis, etc.

<542>

33. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Brandebourg, 28 septembre 1736.

Me voilà tout d'un coup transformé de campagnard en ecclésiastique. Je me rends justice, et me crois plus propre pour la première fonction que pour la dernière. Il faut, en attendant, tâcher de faire son devoir partout, sinon en tout, du moins en partie. Dieu veuille qu'après neuf mois l'air de campagne opère! Il est certain qu'un royaume ne reste jamais sans successeur, et que le mort saisit le vif. Mais un prince que Dieu destine au trône, et qui a trois frères, doit souhaiter des héritiers pour couper le chemin à mille inconvénients. La matière serait très-longue à déduire, quoique très-évidente. J'espère que la prédiction de V. A. R., prononcée à Sanditten, fera faux bond, et s'accomplira aussi peu que l'axiome est sûr qu'il n'y a que le présent dont nous jouissons, et que l'on fait très-mal de se donner la torture pour l'avenir. La prudence cependant veut que, aussi loin que nos conclusions peuvent aller, nous tâchions de nous rendre ce futur agréable, quitte pour n'avoir rien à se reprocher, si le destin s'y oppose.

La description que V. A. R. fait de la situation du cœur paternel prouve l'excellence du sien, puisque, ne l'ayant pas été jusqu'ici, dont je suis moult fâché, on voit que la source ne vient que de la bonté du naturel exquis de V. A. R.; et ce qu'elle dit par rapport à la faveur sans mérite est inestimable.

Bien loin d'avoir défendu la galanterie, je n'ai prêché que l'éloignement pour la débauche, et j'ai dit à mon fils, en partant, que je souhaite qu'il tombe entre les mains d'une femme qui a l'usage du monde, pour le former dans la politesse, et qu'il soit en état de faire un cours de galanterie, sans donner dans le petit-maître ou le galant mystérieux et homme à bonnes fortunes. Il m'a répondu qu'il sui<543>vrait exactement mes avis, très-conformes à son inclination, et que je serais son confident, si telle aventure lui arrivait, se reposant beaucoup sur mon expérience. Le tour malin qu'il donna à cette réponse m'a presque pensé démonter.

Je finis en remerciant très-humblement V. A. R. de son charmant sermon. Plût à Dieu que tous les curés eussent une portion des idées de V. A. R.! On ne s'ennuierait pas tant à leurs sermons, la plupart du temps très-stupides.

Je joins les nouvelles de Paris, et j'ai écrit à Chambrier543-a pour avoir la ... de l'Opéra.

Je suis avec un attachement inviolable et respectueux, etc.

34. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Ruppin, 7 octobre 1736.



Mon très-cher général,

Je crois que la migraine est devenue une maladie épidémique, car je la pris un moment avant que de recevoir votre lettre. C'est la raison, monsieur, pourquoi il m'a été impossible de vous répondre hier. Je m'acquitte à présent de cette dette, en vous remerciant de votre lettre et des incluses, qui m'ont fait beaucoup de plaisir.

Je suis fort surpris que Praetorius543-b ait reçu son rappel; à moins de quelque intrigue de cour, comme vous le soupçonnez avec fondement, je ne comprendrais pas la raison qui peut avoir porté sa cour à le retirer d'un poste qu'il remplissait, autant que j'en puis juger,<544> très-dignement. Ne doit-on pas plaindre les princes quand ils se laissent gouverner, et qu'ils ont la mollesse de se laisser prévenir contre leurs serviteurs, sans examiner si les choses dont on les accuse sont fondées, ou non? Voilà cependant ce qui arrive tous les jours, et c'est ce qui a causé à Louis XIV la perte de plus d'une bataille, dépostant des gens habiles, et les remplaçant par faveur, ou par brigue des courtisans. Quoique je ne croie pas que le cas présent soit susceptible pour le roi de Danemark de suites de cette importance, cependant, s'il a eu le malheur de faire tort à un honnête homme, en a-t-il moins mal fait? Heureux si les princes étaient punis, à chaque injustice qu'ils commettent, par la perle d'une bataille! Je crois qu'ils en deviendraient plus circonspects. Cette punition, suivant de si près le crime, les altérerait peut-être davantage que cet enfer qu'ils n'entrevoient qu'en perspective, et que leurs flasques courtisans leur assurent être au-dessous de leur grandeur. Tant y a que la timide vérité n'ose approcher du trône que sous le voile de ces tours artificieux et de ces ménagements étudiés qui la défigurent, voilant sa nudité, qui seule fait son véritable caractère. Grâces au ciel, nous avons un maître qui fait tout par lui-même, et voit tout par ses yeux, qui hait le calomniateur, et auquel personne ne peut se flatter d'avoir imposé de sa vie.

Je reçois la pièce supposée de M. de Brandt pour ce que vous me la donnez, s'entend, pour un badinage assez plat, et où les belles pensées sont du dernier trivial. Je rends grâces au ciel de ce que mon frère est hors de danger, et de ce qu'il a eu la petite vérole. C'est un article dangereux, qu'il est toujours bon d'avoir passé. Je sais ce que c'est, car je l'ai eue deux fois; après cela il n'est plus permis d'être malin, quand on a fait cette double dépense de malignité. Ce n'est pas à moi à juger si je le suis. J'en laisse le soin à d'autres, car vous savez, monsieur, que le monde n'est jamais sans juges; un chacun croit en particulier avoir le droit de disséquer la conduite de son prochain, et de<545> cette façon la moitié du monde est le juge de l'autre. Je souhaiterais que vous fussiez le mien, et que vous fussiez bien en état de vous convaincre de l'évidence de l'estime que j'ai pour vous, étant avec une véritable considération, etc.

35. AU MÊME.

Rheinsberg, 8 octobre 1736.



MON TRÈS-CHER GÉNÉRAL,

Je vous demande pardon si, dans cette lettre, je ne m'en tiens qu'à vous remercier amplement de la dernière que vous m'avez écrite; mais une fluxion que j'ai dans le dos, une enflure au cou et une migraine m'en empêchent. Il ne faut qu'une bagatelle pour nous détruire. Telle est la misérable condition des hommes, nonobstant laquelle ils prennent les noms d'invincibles, d'arbitres des différends, et d'immortels, noms qui ne désignent que la grandeur de leur extravagance, et qui font connaître à quiconque a du sens le peu de connaissance que ces fous ont d'eux-mêmes, de s'attribuer des titres qu'ils n'entendent pas seulement. Nous ne pouvons nous glorifier que de notre misère, car toute notre vie n'en est qu'un seul tissu. Adieu, mon cher général; je vous souhaite beaucoup de santé, sans quoi le reste ne se compte pour rien. Croyez-moi, je vous prie, d'ailleurs, bien sincèrement, etc.

<546>

36. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 9 octobre 1736.



Monseigneur,

J'ai reçu avec respect celle dont Votre Altesse Royale m'a honoré, du 7 de ce mois. J'ai demandé à Praetorius d'où provenait son rappel. Il m'a dit que sa cour était fort dégoûtée du peu d'attention de celle d'ici, en ce qu'on envoyait des gens d'aucun caractère chez eux; que, après avoir rappelé le comte de Wartensleben pour épargner quelques centaines d'écus, on lui avait substitué un Kuhlwein,546-a et puis un comte de Schwerin, auquel on avait donné le caractère de Legations-Rath, et qu'on savait très-mal dans l'esprit du Roi; que d'ailleurs on ne répondait à aucune politesse de leur côté; au contraire, qu'on ne répondait pas seulement aux plaintes qu'on faisait de leur côté sur les griefs des levées, etc. Il a paru me vouloir faire entendre que, comme chacun avait ses ennemis, et qu'il n'était pas à la mode auprès des bigots, cela avait accéléré son rappel, dont il paraît assez décontenancé; et comme le nombre des gens sociables et raisonnables est fort rare, je le regrette infiniment. Je crois qu'il sera suivi bientôt des autres, et M. de La Chétardie, qui a voulu présenter un certain Tourville qui doit résider à Königsberg, a reçu pour réponse de Wusterhausen : Hier kommt kein Fremder her. J'en suis bien aise, car on dit qu'il y a actuellement cinq fous en titre d'office; et cela ne donne pas une perspective fort agréable pour des gens qui ne sont pas dans ce goût.

Ce que V. A. R. dit de Louis XIV pourrait trouver quelque contradiction, si on osait entrer dans le détail; car, quoique les intrigues du cabinet aient fort prévalu dans sa vieillesse, jamais prince n'a su<547> l'art de régner comme celui-là. Mais, ayant perdu les Turenne, Condé, Luxembourg, Créqui et autres, et dans le civil les Tellier, Louvois et Colbert, cette perte a entraîné bien des mauvaises suites, auxquelles il n'a pu remédier seul; ce qui prouve que, quelque génie supérieur qu'un prince ait, il faut qu'il soit secondé par des gens capables; et quoiqu'on dise : Non déficit alter, cela est vrai pour la personne, mais pas pour le mérite. Peu de personnes peuvent se vanter de faire tout par eux-mêmes comme le Roi, selon ce que V. A. R. le remarque; et cela est d'autant plus rare, que peu de princes y ont pu atteindre. Et comme S. M. n'est sujette à aucune passion favorite, et est maître de ses mouvements, et sans aucune prévention pour quelque chose que ce puisse être, cela ferme naturellement l'entrée à tout ce que la flatterie peut avoir d'insinuant, et la calomnie de piquant.

Je joins ici les nouvelles de Paris et celles de Pétersbourg. Je finis par un bon mot du général de Borcke,547-a lequel, piqué de ce que le public était bien aise de la confusion où les affaires russiennes sont, dit : Hier ist Alles gut türkisch.

Je suis avec un respectueux attachement et inviolable, etc.

M. DE GRUMBKOW AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Le 10 octobre 1736.

Voici la suite de ma correspondance avec Junior; malgré que je sois piqué de sa basse flatterie touchant le papa, son dernier billet m'inquiète; s'il ne sent pas l'ironie par rapport au papa, ce n'est pas ma faute.

<548>

LE COMTE DE MANTEUFFEL A M. DE GRUMBKOW.

Le 10 octobre 1736.

Je vous rends grâces de vos communicata; quoique je n'aie pas encore pu recommencer ma correspondance avec Junior, j'ai remarqué, depuis trois mois, qu'il faut qu'il se soit fait un nouveau système par rapport au papa. Au lieu de tirer quelquefois sur lui à mots couverts, comme il faisait (ce qui marquait un fonds de sincérité et de confiance), il donne depuis quelque temps dans une extrémité contraire, et j'en suis fâché pour l'amour de lui; car, n'étant pas possible qu'il puisse penser réellement ce qu'il dit, il se fait soupçonner par ses meilleurs amis ou d'une dissimulation tibérienne, cousine germaine de la fourberie, ou d'une défiance mal placée à leur égard. Craignant apparemment, par exemple, que sa tirade contre les rois faibles et injustes ne soit trop générale et applicable au papa comme à d'autres, il a sans doute imaginé ces sortes de louanges outrées, comme un antidote contre le mauvais usage qui s'en pourrait faire. Pour moi, en des cas pareils, j'ai passé ces sortes d'articles absolument sous silence, afin de ne pas lui donner occasion de me croire assez bon pour regarder ces sortes d'éloges comme des sincérités, ou assez malin pour les prendre pour des ironies. Il y a d'ailleurs un beau lieu commun que je me suis proposé de lui décocher, un jour qu'il m'en donnera l'occasion : c'est celui de la véritable cause pourquoi il y a tant de souverains qui ne font que des sottises, et qui trouvent le secret de devenir l'aversion et la risée du genre humain, dont ils pourraient et devraient être le délice et l'admiration. D'où vient, par exemple, que la souveraineté qu'Auguste exerçait sur les Romains, et qui semblait faire leur félicité, devint leur fléau et leur malheur dès qu'elle se trouva entre les mains de son successeur, qui d'ailleurs avait plus d'esprit, plusieurs talents plus brillants, et précisément le même pouvoir que lui? Entre vous et moi, c'est sur ce texte-là que notre homme a besoin de paraphrases, et je lui en destine, pourvu que ma fièvre me le permette; car, tant qu'elle dure, je suis incapable de penser d'une manière suivie.

<549>

37. AU COMTE DE MANTEUFFEL.

Rheinsberg, 2 novembre 1736.



MON TRÈS-CHER GÉNÉRAL,

Votre lettre, accompagnée de bonnes nouvelles de vin, m'a fait tout le plaisir imaginable. Avouez-moi, monsieur, qu'il y a vingt ans que l'on ne vous aurait pas donné commission de faire venir des provisions de cave; elles auraient diminué considérablement en passant par vos mains. Je me ressouviens toujours du récit que vous m'avez fait de ce fameux voyage de Prusse où vous fûtes maréchal et grand échanson de la cour, qui prenait les devants. Vous aviez, si je ne me trompe, facilité aux chevaux de relais la peine de tirer les tonneaux de vin que vous aviez vidés en chemin.

Quoique d'aucune façon je ne vous doive donner des commissions qui regardent des bagatelles, je me flatte cependant que vous me voudrez bien faire le plaisir de me faire venir huit cents bouteilles de vin de Champagne, du même que j'ai eu cette année-ci, œil de perdrix; cent de Volnay et cent de Pomard. Je rougis de vous incommoder par des soins de cette nature, et je ne vous aurais jamais prié de me faire venir du vin, si vous ne m'y invitiez par le billet joint à votre lettre.

Il me semble que le Craftsman raisonne un peu injurieusement des têtes couronnées. La liberté nous permet de voir les défauts de nos concitoyens; mais nous ne les leur devons pas reprocher en répandant du ridicule sur leurs personnes. Il n'est pas permis de faire une avanie à un particulier, et bien moins de faire un libelle diffamatoire sur le sujet des souverains de l'Europe. Je ne sais si vous serez de mon sentiment; mais il me paraît que le Craftsman abuse étrangement des bornes que doit avoir la liberté de penser. H y a toujours quelque histoire divertissante dans les nouvelles de Paris;<550> et comment se pourrait-il que, dans un conflux de monde et de jeunes gens écervelés, il ne se passât pas des scènes divertissantes? Adieu, mon cher général; je compte d'avoir le plaisir de vous revoir quand ma sœur de Brunswic viendra à Berlin. Je suis avec bien de l'estime, etc.

38. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 7550-a novembre 1736.

Je ne suis revenu qu'hier de Wusterhausen, et me ressens, au moment que j'écris ceci, de l'honneur d'avoir donné à dîner au Roi le jour de Saint-Hubert.550-b Je n'étais préparé qu'à un dîner de douze couverts; mais S. M. me fit dire le matin que la compagnie serait de vingt-quatre personnes, et, malgré le désordre que cet ordre devrait causer naturellement, cela alla encore assez bien, et le Roi parut très-content, et tint séance depuis deux heures jusqu'à minuit. S. M. soupa avec beaucoup d'appétit, et dansa avec le bonhomme Flanss550-c sur un air que Borcke550-d et Sydow550-e chantèrent, de la campagne anglaise,550-f<551> accompagnés du corps des hautbois. On offrit force libations à Bacchus, et à force de boire des santés, la santé des convives fut fort dérangée. Ayant eu l'occasion d'entretenir S. M. sur les affaires du temps, sur ce qui regarde ses véritables intérêts, je crois n'avoir rien oublié de ce qu'un fidèle serviteur doit alléguer, pour aussi loin que ses vues peuvent aller, et le texte fut : « Qu'un prince, quelque puissant qu'il fût, ne pouvait jamais figurer, si ses voisins et autres puissances étaient persuadés qu'on n'avait rien à espérer ni à craindre de lui; que l'on ne valait dans le monde que ce qu'on voulait bien valoir; et qu'il n'y avait qu'un système suivi, beaucoup de fermeté et un air soutenu et plein d'honneur qui se faisait respecter. » S. M. parut être assez persuadée de mes arguments, et je laisse l'exécution à la Providence et à la pénétration du maître.

J'ai trouvé ici celle que V. A. R. m'a fait l'honneur de m'écrire, et je joins l'Épître de Voltaire sur l'Ingratitude.551-a V. A. R. verra, par l'imprimé ci-joint, que l'on est du même sentiment que V. A. R. sur le dessus que V. A. R. donne à cet ouvrage. Par celle du 2 novembre, j'ai reçu les ordres de V. A. R. par rapport aux vins qu'elle souhaite d'avoir, et je ne manquerai pas d'en informer Hony;551-b mais j'avertis en soumission V. A. R. que les vins seront fort chers cette année, à cause de leur bonne qualité et peu de quantité. V. A. R. se moque de moi en me faisant des politesses sur ce qu'elle me nomme son commissionnaire; ne cherchant qu'à lui pouvoir être utile et bon à quelque chose, je ne négligerai pas cette occasion et commission dont elle me veut bien honorer. Par rapport à ce qui s'est passé, il y a trente-six ans, lorsque je fus retenu par les glaces en Poméranie, ce qui diminua fort les provisions de vins, je le ferais encore, si la chose était à refaire. Je connaissais l'humeur de mon maître, et savais qu'il était<552> charmé quand on pouvait manifester sa magnificence sans manquer à la discrétion de ne pas toucher aux provisions qui étaient destinées pour sa provision.

Pour le Craftsman, c'est un écrivain qui est contre la cour, et qui prétend que l'on ne rend jamais un plus grand service aux princes que quand on leur découvre leurs ridicules, puisque les courtisans et flatteurs n'ont garde de toucher cette corde. D'ailleurs, c'est un écrivain anglais, qui écrit dans l'esprit de la nation, qui ne regarde un roi que comme un contractant, lequel est d'abord déchu de ses droits lorsqu'il manque à une des clauses, et qu'alors on est en droit de le redresser. Il dit que, en amateur de l'antiquité, il se moule sur les Juvénal, Perse, Pétrone et autres, et prétend, dans sa satire, avoir les mêmes droits qu'eux; et il dit plaisamment dans une de ses pièces : « Je sais que les grands trouvent mes idées extravagantes, imprudentes et criminelles; mais que gagnent-ils? Ils empêcheront les gens de gloser publiquement sur leur sujet; mais, à l'exemple du barbier de Midas, on va crier aux roseaux : »

« Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne. »552-a

Voilà, monseigneur, le goût anglais, que je ne conseillerais à personne d'imiter dans les pays despotiques, mais dont les républicains ne se déferont jamais. Aussi est-ce une chose avérée que le roi d'Angleterre ne s'en scandalise pas, se faisant apporter régulièrement le Craftsman, qu'il lit avec beaucoup d'attention.

Je joins les nouvelles de Paris, et comme c'est un monde, on ignore la millième partie de ce qui s'y passe. Le fameux Patinho vient de mourir. C'était le bras droit de la reine d'Espagne, grand ministre, grand financier, et excellent marin. C'est une perte dont Sa Majesté Espagnole aura de la peine à se relever.

Le Roi est allé hier à Kossenblatt, et la Reine l'y suit aujourd'hui.<553> Le Roi ne reviendra à Wusterhausen que de dimanche ou de lundi en huit, et on croit que le Roi ira lundi à Francfort, à la foire, et dînera chez Camas.553-a Le duc et la duchesse de Brunswic seront ici au commencement de décembre, et on croit que le séjour du Roi avec ses illustres Gasts se prolongera jusqu'à la mi-janvier, et que S. M. ira au mois de février à la foire de Brunswic, puisque foire y a. Voilà une terrible épître, et d'une longueur qui ennuierait un prince moins patient que V. A. R., dont je demande mille pardons, espérant de l'obtenir par une assurance bien sincère et véritable que je suis avec beaucoup de respect et un attachement inviolable, etc.553-b

<554><555>

II. LETTRE DE M. DUHAN DE JANDUN A FRÉDÉRIC. (29 JANVIER 1738.)[Titelblatt]

<556><557>

DE M. DUHAN DE JANDUN.

Bankenbourg, 29 janvier 1738.



Monseigneur,

Votre Altesse Royale, qui s'est toujours plu à faire les grâces qui dépendent d'elle, pourrait d'un seul mot de recommandation faire la fortune de l'un de mes frères, qui est au service des États généraux, et à qui V. A. R. a déjà fait avoir un drapeau il y a quelques années. Il y a une compagnie vacante dans le régiment de Tilly, où mon frère est lieutenant depuis assez longtemps; et comme les compagnies se donnent en Hollande sans autre distinction que celle de la plus puissante recommandation, mon frère serait assuré, en obtenant la compagnie vacante, d'avoir du pain pour le reste de sa vie, si V. A. R. voulait bien lui faire la grâce de dire seulement un mot en sa faveur à M. de Ginkel, qui en écrirait au grand pensionnaire van der Heim ou au comte de Wassenaer. Mon frère, qui n'a d'espérance d'avancement que par la haute protection de V. A. R., se nomme Duhan de Crèvecœur, et je joins mes très-humbles prières aux siennes pour obtenir un mot de recommandation de V. A. R., la suppliant de considérer qu'elle est l'unique protecteur que nous ayons, et qu'il n'y a personne au monde dont les grâces nous paraissent si précieuses que celles de V. A. R.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect,



Monseigneur,

de Votre Altesse Royale
le très-humble, très-obéissant et très-fidèle
serviteur,
Duhan de Jandun.

<558><559>

III. LETTRE DU BARON DE LA MOTTE FOUQUÉ A FRÉDÉRIC. (11 JUIN 1740.)[Titelblatt]

<560><561>

DU BARON DE LA MOTTE FOUQUÉ.

Elseneur, 11 juin 1740.



Sire,

Je suis trop sensible au coup que la Providence vient de frapper, et Votre Majesté y est trop intéressée, pour que je n'en aie de pareils sentiments.

Je puis me flatter que V. M. connaît mon cœur; j'ose donc aussi me persuader qu'elle est convaincue de la sincérité de ma joie à l'ouïe de son heureux avénement à la couronne. Ces sentiments, Sire, sont dus aux éminentes qualités de V. M.; mais je les dois en particulier à la reconnaissance, et ne perdrai jamais de vue les grâces dont elle m'a comblé.

Veuille l'Etre tout-puissant fortifier le règne de V. M., le rendre parfaitement heureux et de longue durée! J'ai sur ce point, Sire, le consentement de vos armées, de vos fidèles sujets et serviteurs.

Je n'ai point perdu le désir de mériter les grâces de V. M., et mes actions, si l'occasion s'en présente, le prouveront plus fortement que mes paroles. Ma vie lui est dévouée depuis longtemps, et ma principale gloire consiste dans le désir de la sacrifier pour le service de V. M.

Je suis avec un amour et une fidélité inviolable, et un très-profond respect,



Sire,

de Votre Majesté
le très-humble, très-obéissant et très-fidèle
serviteur,
La Motte Fouqué.

<562><563>

IV. LETTRE DE GRESSET A FRÉDÉRIC. (10 AVRIL 1748.)[Titelblatt]

<564><565>

DE GRESSET.

Paris, 10 avril 1748.



Sire,

Toutes les occasions de me présenter au pied du trône de Votre Majesté me sont trop précieuses pour en perdre aucune; daignez me permettre, Sire, de profiter de celle-ci pour le renouvellement de mes très-respectueux hommages, et de présenter à V. M. mon discours de réception à l'Académie française. J'en voudrai toujours au directeur qui m'a reçu de n'avoir pas fait valoir l'honneur que j'ai d'être associé à l'illustre Académie qui est sous la protection de V. M. Si j'avais pu être instruit d'avance de son silence là-dessus à mon égard, et s'il m'avait communiqué son discours avant que de le prononcer, je n'aurais pas manqué de rappeler dans le mien un titre qui me sera toujours si honorable et si cher; et quoique ce ne fût point à moi à m'en louer moi-même, on aurait sans doute pardonné un instant d'amour-propre au désir de publier et d'immortaliser ma reconnaissance des bontés dont V. M. daigne m'honorer, et dont la continuation est la plus flatteuse de mes espérances.

Je suis avec le plus profond respect,



Sire,

de Votre Majesté
le très-humble, le très-obéissant serviteur,
Gresset.

<566><567>

V. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE COMTE DE ROTTEMBOURG. (30 OCTOBRE 1742 - 5 AOUT 1751.)[Titelblatt]

<568><569>

1. AU COMTE DE ROTTEMBOURG.

Charlottenbourg, 30 octobre 1742.



Mon cher comte de Rottembourg,

J'ai été bien aise d'apprendre, par la vôtre du 27 de ce mois, que vous avez eu assez de forces pour vous rendre à Cüstrin, et que vous avez trouvé votre régiment en bon ordre. Je me réjouirai surtout si votre état vous permet de venir un jour ici, ce qui conviendra peut-être à la situation de votre santé, qui y trouvera plus de ressources par les conseils des médecins et chirurgiens de Berlin. Je suis, etc.569-a

2. AU MÊME.

Le 1er novembre 1742.



Mon cher Rottembourg,

J'ai toujours ouï dire en rhétorique que les discours les plus laconiques étaient les meilleurs; vous jugerez donc, s'il vous plaît, de mon éloquence par le billet ci-joint, vous assurant que je souhaite de tout mon cœur d'apprendre bientôt des nouvelles de votre con<570>valescence. Personne ne s'y intéresse davantage que moi; c'est de quoi je puis vous assurer. Adieu.

3. AU MÊME.

Potsdam, 3 mai 1743.



Mon cher Rottembourg,

Nous avons joué aux barres, car vous êtes sorti de Berlin par une porte, lorsque j'y suis entré par une autre. Puisque vous voulez bien vous charger de la commission des danseurs, je vous dirai que je donnerai seize cents écus de notre monnaie au maître de ballets,570-a douze cents à la première danseuse,570-a et quatre cents au figurant qui viendra dans la place de Devos. Vous m'en ferez avoir, pour cet argent, du meilleur acabit qu'on en pourra trouver. Les Anglais et les Français en sont à présent à leurs premières rodomontades; je ne sais point si je me trompe, mais je crois que c'est le préambule du combat d'Arlequin et de Polichinelle. Le Roi mon oncle va à présent tout de bon se mettre à la tête de son armée,570-b qui s'assemble à Wiesbaden, apparemment pour se fortifier par les bains au combat. Adieu, cher Rottembourg; j'espère de vous revoir en bonne santé et de vous embrasser bientôt.

<571>

4. AU MÊME.

Charlottenbourg, 8 juin 1743.

J'ai bien reçu votre lettre du 28 de mai, par laquelle vous me mandez votre heureuse arrivée à Aix, et ce que vous avez remarqué en passant dans voire voyage, outre les nouveautés dont vous me régalez touchant le régiment hanovrien et la conversation que vous avez eue avec le prince George de Hesse. Je vous en tiendrai bon compte, et vous me ferez plaisir de me continuer vos relations de ce que vous jugerez digne de mon attention. N'oubliez pas celle qui regarde l'état de votre santé, dont je souhaite un parfait rétablissement. Sur ce, etc.571-a

5. AU MÊME.

Magdebourg, 22 juin 1743.



Mon cher Rottembourg,

J'ai été véritablement réjoui en voyant par votre lettre que les eaux et les bains vous font du bien. Je suis bien aise que vous soyez satisfait du conseil que je vous ai donné de vous en servir. Ce sont les eaux par excellence, comme mes troupes le sont en fait de soldats.

A propos de troupes, j'ai vu mes régiments, qui sont en fort bon état; l'infanterie est admirable comme à son ordinaire, mais la cavalerie recommençait à redevenir lourde, et les officiers à s'engourdir. Je les ai secoués d'importance, et s'ils ne rentrent en train, ce ne sera sûrement pas ma faute. Ils sont obligés d'exercer tous les jours et en<572> corps, ce qui leur fait un bien infini. Je fais parler les officiers, et j'espère qu'à la fin ils ne seront plus muets, et penseront plus sérieusement au service qu'ils ne l'ont fait par le passé.

Je vous avoue, quelque mauvaise opinion que j'aie eue du vieux Broglie, que sa conduite surpasse tout ce que je pouvais imaginer de lâche et d'inepte de lui.572-a Je crois que tous les officiers qui ne sont pas dans leurs troupes s'en peuvent féliciter, car jamais il n'y a eu d'exemple d'une plus grande pusillanimité que dans les Français et les Suédois de nos jours. Les Hessois peuvent être, selon moi, des troupes bien entretenues, mais non pas bien disciplinées. Je sais le travail qu'il faut mettre pour les tenir en ordre, et je sais ce qu'il m'en coûte, avec les troupes que j'ai, pour les maintenir dans l'étal où elles doivent être.

Je pars le 4 du mois prochain pour la revue de Poméranie, où je trouverai encore assez de besogne. Adieu, cher ami; ne m'oubliez point, et si vous apprenez quelque chose de curieux, mandez-le-moi.

Mes compliments à tous mes chers officiers qui prennent les bains.

6. AU MÊME.

Rheinsberg, en chemin pour Stettin,
3 juillet 1743.



Mon cher Rottembourg,

Non, je ne veux plus entendre nommer le nom français; non, je ne veux plus que l'on me parle de leurs troupes et de leurs généraux.<573> Noailles est battu.573-a Par qui? Par des gens qui ne savent pas faire une disposition, et qui n'en ont fait aucune. Je ne vous en dis pas davantage, et je ne saurais en dire plus.

Vous faites bien de rester à Aix jusqu'à ce que votre guérison entière s'ensuive. J'ai encore des voyages à faire, mais je suis presque déterminé, à mon retour de Silésie, d'aller à Aix, car ma santé n'est point comme je pourrais la désirer.

Adieu, cher Rottembourg; le ciel vous conserve, les eaux vous guérissent, et que l'amitié que vous avez pour moi soit toujours la même!

Ce n'est pas pour des revues que j'ai besoin de vous, mais pour quelque chose de plus solide.

7. AU MÊME.

Potsdam, 13 juillet 1743.



Mon cher Rottembourg,

Voilà bien du bruit pour peu de chose, et bien des gens tués inutilement, comme vous le dites très-bien. Cette victoire tant criée du roi d'Angleterre se réduit au seul champ de bataille, qu'il a maintenu, et perte égale des deux côtés.

Vous faites bien de rester à Aix pour vous faire guérir radicalement, sans quoi vous seriez obligé de revenir pour la seconde fois à ce désagréable voyage.

Je pars dimanche pour la Silésie. J'ai été extrêmement content<574> de tout ce que j'ai vu à Stettin, et surtout du régiment de Baireuth, dont je puis me servir comme de cavalerie pesante, comme de dragons, comme de hussards, et comme de fantassins; c'est sans contredit le modèle des dragons, et qui, selon l'apparence, à en parler humainement, doit faire des merveilles.

J'ai à présent le dessein de remonter tous les surnuméraires de la cavalerie, ce qui me fera une augmentation de quinze cents chevaux dans l'armée. Cela se fera l'année qui vient; j'espère que vous l'approuverez. Adieu, cher Rottembourg; Dieu vous donne vie, santé et contentement!

8. DU COMTE DE ROTTEMBOURG.

Aix-la-Chapelle, 23 juillet 1743.



Sire,

J'ai reçu la lettre du 13, dont Votre Majesté m'a honoré. Je suis charmé que vous ayez été content de la revue de Stettin. Rien ne me fait plus de plaisir que de voir que la cavalerie a été bien en ordre, surtout le régiment de Baireuth. J'ai trouvé toujours cedit régiment fort beau; je désirerais bien, Sire, que ma revue de Cüstrin eût le même sort, et que vous ayez trouvé mon régiment en ordre. Je suis au désespoir de n'avoir pu m'y trouver; je puis assurer V. M. que, aussitôt que je serai rétabli, je ne négligerai rien pour être plus exact que jamais à votre service. Je n'ai, en vérité, d'autre but au monde que d'avoir le bonheur de vous plaire et de me faire une réputation dans mon métier, ce qui, je le sens fort bien, ne se peut faire sans beaucoup d'application et de peine. Pour dire le vrai, j'ai trop de vanité pour rester dans le médiocre, et si je savais de ne pouvoir parvenir<575> à ce but, j'aimerais mieux quitter dès aujourd'hui. Je me flatte, mon cher maître, que vous approuverez ces sentiments.

J'ai été le 18 de ce mois à Mastricht .......

Il ne me reste qu'à renouveler les assurances du très-profond respect avec lequel je suis,



Sire,

de Votre Majesté
le très-humble et très-obéissant serviteur
et fidèle sujet,
Rottembourg.

9. AU COMTE DE ROTTEMBOURG.

(Juillet 1743.)



Mon cher Rottembourg,

Je vous suis bien obligé de la peine que vous avez prise, pour le public et pour moi, de vouloir mettre à la raison le grand baladin de l'Opéra. Comme il me semble qu'il doit y avoir mesure à tout, et que les gages des personnes utiles à l'État doivent être infiniment supérieurs aux pensions de ceux qui ne le servent que par des gambades, j'ai résolu d'accorder, à la vérité, deux mille écus à Poitier et une somme pareille à la Roland; mais je ne saurais me résoudre à payer mille écus pour les deux enfants, qui ne peuvent faire ni service, ni plaisir au public; et si Poitier ne devient pas plus raisonnable sur ce chapitre, je serai obligé de le laisser partir avec tout son mérite. Je conçois que nous ne trouverons peut-être pas mieux en France; mais ceux qui viendront le remplacer ne coûteront pas tant.<576> et n'auront pas d'enfants, à ce que j'espère. Si Poitier veut, je lui promettrai de prendre ses enfants en service dès qu'ils seront d'âge, et de conserver sa pension au père, lors même qu'il ne sera plus en état d'aller.

Aujourd'hui j'ai exercé le premier bataillon, ce qui va fort bien. Nous avons ici une pécore qui se nomme le comte de Linange. Il ne peut être comparé qu'à nos goujats de l'armée du côté de l'esprit : je le mettrai dans l'olla de l'augmentation, où il servira de pièce de résistance, mais assurément pas d'épicerie.

Pöllnitz est malade; Fouqué boit du vin de Hongrie, et perd aux échecs; Keyserlingk boit de l'eau, et écrit des élégies à sa belle; le duc576-a boite, joue, et craint la rhubarbe; et votre petit serviteur vous assure de toute son estime et de tout son attachement. Vale.

10. AU MÊME.

Potsdam, 17 août 1743.



Mon cher Rottembourg,

Je ne vous écris aujourd'hui que des coïonneries. Voici un morceau d'une lettre de Voltaire,576-b que je vous prie de faire tenir à l'évêque de Mirepoix par un canal détourné, sans que vous et moi paraissions dans cette affaire. Mon intention est de brouiller Voltaire si bien en France, qu'il ne lui reste de parti à prendre que celui de venir chez moi.

<577>La seconde coïonnerie dont je vous entretiens est l'évasion du sieur Poitier de Berlin, avec la demoiselle Roland. Je vous prie de voir comme vous ferez à Paris pour remplacer ces deux sujets, et je crois même que pour cet effet il sera bon de se hâter, afin que nous puissions avoir cette troupe cabriolante avant l'hiver; j'en ferai aussi écrire à Chambrier.577-a

Je ne viens point à Aix, n'en ayant pas le temps. Adieu, cher ami que j'aime de tout mon cœur.

11. AU MÊME.

Potsdam, 27 août 1743.



Mon cher Rottembourg,

Je souhaiterais d'apprendre que toutes vos esquilles fussent une bonne fois sorties de vos plaies, car je vous avoue que je serai en peine pour vous, tant que ce bras ne sera pas totalement fermé. Je ne m'étonne point du petit congrès qui se tiendra à Aix, mais il ne produira rien; il en est de cette guerre comme de ces abcès qui se forment, que l'on ne guérit point, si on tente de les ouvrir trop tôt, mais où l'on réussit lorsque, après que la matière est bien cuite, on y fait une incision. Ces messieurs vos politiques me font bien de l'honneur de penser à moi, pendant que le roi d'Angleterre m'éclipse; mais vous savez qu'en ce monde un chacun a son tour. Je travaille dans mon intérieur; je fais fortifier la Silésie avec tout l'effort possible; je complète mon augmentation; je remplis mes arsenaux et mes magasins; je règle mes finances; je paye les dettes de l'État; et voilà à peu près où se bornent<578> mes occupations,578-a très-persuadé que l'on n'est grand au dehors qu'à proportion que l'on est puissant et bien arrangé dans son intérieur.

Le régiment de Würtemberg est complet, à deux cents hommes près; celui de Darmstadt est déjà de neuf cents hommes; les grenadiers de l'augmentation sont complets, à peu de chose près; le régiment de Dossow se forme, et le reste de mes augmentations va fort bien; de façon que, sans exagération, mes dix-huit mille hommes seront complets au mois de mai de l'année qui vient.

Je fais un petit voyage à Baireuth et Ansbach pour entendre moi-même la façon de penser des petits princes, et pour pressentir leurs sentiments;578-b je ne serai de retour que le 24 de septembre, que vous me ferez plaisir de vous rendre ici.

Je vous prie, faites bien parvenir par un canal détourné à l'évêque de Mirepoix les vers de Voltaire. Je voudrais le brouiller pour jamais avec la France; ce serait le moyen de l'avoir à Berlin.

J'ai envoyé à Chambrier toute une étiquette de maîtres de ballets, dont il doit choisir le meilleur et la meilleure danseuse pour l'Opéra de cet hiver.

Adieu, cher Rottembourg; je fais mille vœux pour votre santé, vous priant de me croire avec toute l'estime et l'amitié imaginable, etc.

EXPRESSIONS DE VOLTAIRE.

Ah! que le précepteur de notre roi est différent du précepteur de notre dauphin!578-c

Non, non, pédant de Mirepoix,
Prêtre avare, esprit fanatique,

<579>

Qui prétends nous donner des lois,579-a
Tel qu'un vieux prieur séraphique
Dans un cloître de Saint-François,
Cuistre imbécile et tyrannique,
Fait pour chanter à haute voix
Ton rituel soporifique579-b
Dans un couvent de Saint-François,
Sur moi tu n'auras point de droits.
Loin de ton ignorante clique,
Loin du plus stupide des rois,
Je vais oublier à la fois
La sottise de Mirepoix
Et la sottise académique.579-c

12. AU MÊME.

Potsdam, 1er septembre 1743.



Mon cher Rottembourg,

Vous recevrez ma lettre sur votre retour, à ce que je pense, car vous partez demain. Je souhaite de tout mon cœur que votre santé se remette tout à fait, car personne assurément n'y prend plus de part que moi. Vous aurez assurément vu, par le mémoire du comte<580> de La Marck,580-a que les Français voudraient beaucoup que je leur lirasse l'épine du pied. Il y a dans toutes les choses qu'il dit quelque peu de vérités; mais cet homme connaît si peu mon État, mon système et la politique convenable au bien du pays, qu'il raisonne à peu près comme un gazetier. Il me semble que l'on peut assez s'en rapporter à moi : je n'ai point jusqu'à présent négligé mes intérêts; mais je suis toujours du sentiment qu'il faut avoir tous ses arrangements domestiques faits avant que de penser aux extérieurs. Neisse, Glatz et Cosel ne s'achèveront que l'année qui vient; mon augmentation ne sera faite qu'au printemps prochain, et dix-huit mille hommes de plus valent seuls la peine qu'on les attende. Enfin je n'ai jamais vu que l'on ait fait le procès politique à quelqu'un pour avoir commencé la guerre trop tard; mais il faut être patient et attendre les conjonctures, et je suis bien aise de voir que dans celle occasion je retiens mieux ma vivacité naturelle que le public ne l'augure.

J'espère que nous aurons un baladin et une cabrioleuse, sans quoi notre Opéra aura l'air un peu déshabillé. Votre lettre anonyme est tout au mieux; je crois qu'elle portera coup. Adieu, cher ami; au plaisir de vous revoir.

13. AU MÊME.

Ce 14 (octobre 1743).



Mon cher Rottembourg,

Je suis bien aise d'apprendre que vous avez trouvé tout en assez bon état dans votre régiment. J'espère que vos soins redresseront<581> encore cent petites bagatelles qui manquent, et qui sont cependant nécessaires.

Les nouvelles que l'on a du Rhin marquent que le roi d'Angleterre s'est retiré de Spire jusqu'à Mayence dans cinq marches forcées, ce qui provient, dit-on, faute de subsistances. Le roi breton et bretteur581-a part pour Hanovre, les troupes vont dans leurs quartiers d'hiver,581-a et les négociations reprendront apparemment leur train de nouveau jusqu'à la campagne prochaine. Lani581-b est engagé en France pour nos plaisirs de l'hiver; mais la Barbarin581-c ne pourra venir qu'au mois de février, étant déjà engagée à Venise. A propos de baladins, Voltaire a déniché, je ne sais comment, la petite trahison que nous lui avons laite, et il en est étrangement piqué; il se défâchera, j'espère. Je ne vous parle point de nos nouvelles, je suppose que tout le monde vous les mande. Adieu, cher Rottembourg; plus d'esquilles, moins de gravelle, et d'autant plus de bonne humeur et de santé.

14. AU MÊME.

(Berlin, 9 novembre 1743.)



Mon cher Rottembourg,

Vous faites fort bien de manœuvrer avec votre régiment; c'est le seul moyen de le mettre en ordre. Comme l'exercice continu d'une chose est absolument nécessaire pour entretenir l'usage d'une connaissance ou pour l'acquérir, il est indubitable que ces soins en temps de paix<582> produiront le denier cinquante en temps de guerre, et que l'on s'en saura bien bon gré alors.

Mes chapons d'Italie viennent d'arriver;582-a on dit qu'ils sont d'un acabit admirable, et qu'ils feront tourner la tête à tout Berlin, tant ils chantent bien. Lani arrivera bien tard, s'il ne vous joint que le 15 de novembre. Comment aura-t-il le temps de faire les ballets?

Je ne sais ce que Voltaire fera ni dira de nous; mais je vous ai rapporté son fait tel que je l'ai ouï de sa bouche, quitte à essuyer quelques brocards.

Je suis fort fâché d'apprendre que vous ayez encore eu la colique; je crois que vous ne vous tenez pas assez chaudement; lorsque l'on a de pareils accidents, il faut fort se précautionner contre le froid, et c'est un soin essentiel.

Adieu, cher Rottembourg; je prie Dieu de vous avoir dans sa sainte et digne garde.

15. AU MÊME.

Berlin, 21 novembre 1743.

J'ai été bien aise de voir par votre lettre, que vous venez de m'écrire du 16 de ce mois, que vous avez fait un accord avec un entrepreneur pour la livraison des chevaux de remonte pour votre régiment.

Quand la saison ne vous permettra plus de manœuvrer avec le régiment, vous devez venir me voir à Berlin. Et sur ce, etc.582-b<583> Lani est arrivé, qui danse très-bien; mais sa sœur est presque trop enfant.583-a

16. AU MÊME.

Breslau, 17 mars 1744.

La présente n'est que pour vous demander s'il n'y a pas, là où vous êtes,583-b un homme de votre connaissance qui, avec de l'esprit et de la lecture, ait vu le monde, qui ait de bonnes manières, qui eût la langue déliée, mais qui avec cela ne fût point d'un caractère malfaisant, et qui fût en tout dans le goût de Pöllnitz, et capable de le remplacer.583-c S'il y a un tel sujet de votre connaissance, je serais bien aise si vous pouviez l'engager dans mon service, à raison d'un appointement de douze cents écus que je lui donnerais par an. Vous n'oublierez point de m'en faire votre rapport. Et sur cela, etc.583-d

<584>

17. DU COMTE DE ROTTEMBOURG.

Paris, 30 mars 1744.



Sire,

J'ai reçu la lettre dont Votre Majesté m'a honoré du 10 de ce mois, de Potsdam, par laquelle elle m'ordonne de lui faire avoir deux bons maîtres chirurgiens et douze ou quatorze garçons. Je me suis adressé à M. Petit, qui est le plus habile chirurgien de Paris et fort de mes amis, pour me faire avoir de bons sujets; il les a trouvés, et il m'assure qu'ils sont admirables. Les deux maîtres ne veulent pas venir à moins de trois mille six cents livres par an chacun, et les garçons à cent livres par mois; ce qui fait, en argent de notre pays, neuf cents et quelques écus pour chaque maître, et, pour les garçons, chacun trois cents écus. Voilà, Sire, le meilleur marché que j'aie pu tirer, et je les ai engagés, à condition que V. M. en serait contente. J'attends donc vos ordres sur cela. Ils demandent aussi à être défrayés de leur voyage à Berlin. Vous aurez donc la bonté de fixer la somme que vous leur destinez pour cela, et de m'envoyer l'argent nécessaire, afin que je les puisse faire partir le plus tôt que faire se pourra, en cas que le marché vous convienne.

Je vous ai aussi acheté deux tableaux admirables de Lancret,584-a qui sont des sujets charmants et très-gais; ce sont les deux chefs-d'œuvre de ce peintre; je les ai de la succession de feu M. le prince de Carignan, qui les a payés à ce peintre, dans le temps qu'il a été encore en vie, dix mille livres, et je les ai eus pour trois mille livres, ce qui fait sept cent cinquante écus de notre monnaie, que je vous prie, Sire, de me faire remettre pour les payer. Je suis aussi en marché pour vous avoir des Watteaux.584-a Il est très-difficile de trouver des tableaux de ces deux maîtres; mais V. M. se pourra flatter d'avoir<585> deux sujets aussi bien traités et aussi agréables qu'il y en a dudit peintre; de plus, ils sont d'une belle grandeur pour bien orner votre nouvel appartement, où vous comptez les mettre, ce qui585-a été fort difficile à trouver, ce peintre n'ayant guère travaillé qu'en petits tableaux.

Le maréchal de Noailles part d'ici pour se rendre à son armée le 22 avril, et tous les généraux de son armée le précéderont de deux jours. Le maréchal de Noailles commandera dans les trois évêchés, et se tiendra à Metz, dans son gouvernement. On m'a assuré pour très-sûr que le Roi fera la campagne,585-a et pendant que S. M. sera en campagne, madame la duchesse de Châteauroux, avec d'autres dames, ira à Saint-Amand, qui est en Flandre, sous prétexte d'y prendre des eaux.

Tout le monde veut que le comte de Saxe sera fait maréchal de France; et comme il est luthérien, et qu'il faut faire abjuration, on lui donne trente ans pour faire le serment entre les mains du Roi. J'ai vu hier cedit comte; il a toujours des projets aussi extraordinaires qu'à son ordinaire.

Je ne vous mande rien de ce qui regarde les flottes, Sire, M. de Chambrier vous ayant instruit de cela, et qu'il est inutile de vous en faire des répétitions continuelles.

L'armée de M. le maréchal de Noailles en Flandre sera forte de quatre-vingt-quatorze bataillons et de cent soixante-huit escadrons. Le bataillon doit être de six cent quatre-vingts hommes, mais je suis sûr qu'ils ne sont effectivement que de six cents; les escadrons sont de cent cinquante, et complets en hommes et chevaux.

L'armée de M. le maréchal de Coigny sur le Rhin sera de soixante bataillons et de cent escadrons, et il y aura des troupes à portée de l'Alsace pour renforcer cette armée, en cas que le prince Charles y porte des forces considérables.

<586>Je vous envoie ci-joint, Sire, des vers qui ont été faits sur M. de Voltaire.

J'espère, Sire, que vous aurez la bonté de me permettre de revenir aussitôt que nos affaires seront arrangées ici. Je suis avec un très-profond respect, etc.

18. AU COMTE DE ROTTEMBOURG.

Potsdam, 7 avril 1744.

Bien que les appointements que les deux maîtres chirurgiens que vous avez engagés demandent pour eux et pour leurs garçons soient un peu forts, néanmoins je ne veux point marchander là-dessus, sinon que vous devez tâcher de faire le contrat avec eux sur la somme ronde de cinq mille écus par an. Je leur payerai aussi les frais de leur voyage à Berlin, aussitôt que vous serez convenu avec eux sur la somme qu'il leur faut pour cela, et que vous m'en aurez fait votre rapport; après quoi vous les pourrez faire partir vers ici.

J'ai donné mes ordres aux banquiers Splitgerber et Daum de faire payer par leurs correspondants la somme de mille écus au sieur de Chambrier. Vous prendrez d'avance de cette somme les sept cent cinquante écus que vous avez payés pour les deux tableaux de Lancret, et le reste servira pour subvenir aux frais pour les courriers que vous êtes obligé à m'envoyer. Comme je me doute d'avance que cette somme modique ne suffira point pour l'envoi des courriers, mon intention est que vous devez me mander combien d'argent il vous faut encore à cet usage, puisque j'ignore absolument à combien va la dépense pour un de ces courriers. C'est pour cela que vous<587> devez me nommer la somme qu'il vous faut, après quoi je ne manquerai pas de vous la fournir.

Quant aux tableaux dont j'ai besoin pour orner mon nouvel appartement, il m'en faut trois; ainsi vous lâcherez d'avoir, avec les deux tableaux de Watteau dont vous êtes en marché, encore un du même maître, mais qui soit d'un travail exquis, et de la même belle grandeur que les deux autres. Et sur cela, etc.587-a

Si vous trouvez des pommades d'Italie qui sentent bon, des poudres parfumées, de bonnes senteurs, vous me ferez plaisir de m'en apporter, des jambons de neige, de la perce-pierre, et de me commander cent sarments de vigne, dont il peut être quarante de muscat et les autres des meilleures espèces.587-b

19. DU COMTE DE ROTTEMBOURG.

Paris, 10 avril 1744.



Sire,

J'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait la grâce de m'écrire du 30 mars, à son arrivée à Berlin; elle peut compter que je tâcherai d'y répondre aussitôt qu'il me sera possible, sans perdre de temps.

Je ne vous mande pas de nouvelles, voyant par les lettres de M. de Chambrier qu'il vous instruit de tout ce qu'il y a de nouveau, et que je ne veux pas le répéter.

Le comte de Saxe a été déclaré, il y a trois jours, maréchal de<588> Fiance; mais il n'aura pas session à la connétablie, qui est le tribunal des maréchaux de France, où ils jugent tous les différends qui arrivent parmi la noblesse, à cause que ledit comte de Saxe n'est pas catholique; mais il aura d'ailleurs tous les honneurs militaires attachés à sa charge.

La France a pris un parti fort sage : c'est de mettre Ions les jeunes gens qui ne sont pas bien forts et robustes des régiments dans la milice; et on a choisi dans les milices les plus beaux hommes pour recruter les régiments. De cette façon, cela donnera le temps à ces jeunes gens de se former et de devenir assez robustes pour porter les armes l'année qui vient, s'il est nécessaire.