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258. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 9 août 1762



Sire,

Vous avez ramené la tranquillité dans mon âme, et mon chagrin a fait place à l'espérance de vous voir encore heureux et tranquille avant que je quitte le séjour de cette planète pour aller trouver Épicure dans quelqu'un de ses mondes, qu'il a le premier établis en philosophie, et que Des Cartes lui a volés. Ce n'est pas là un grand crime, et je passerais volontiers aux célèbres géomètres de se piller les uns les autres, pourvu qu'ils conservassent le sens commun lorsqu'ils ne calculent pas. Il n'y a rien, Sire, de plus charmant que l'Épître que vous avez eu la bonté de me faire envoyer par M. de Catt. Que vous plaisantez à propos, et que vous peignez bien ces calculateurs exacts, ennemis éternels du goût et destructeurs de l'imagination!

Dans les cerveaux brûlés jadis la Fable éclose
Créa tous les dieux vains de la métamorphose,
Improprement donna le nom de Jupiter
Aux régions des cieux occupés par l'éther,
Par Vénus désigna la féconde nature,
Bacchus était le vin, Cérès l'agriculture.
Nouvel iconoclaste, armez-vous de rigueur,
Extirpez et ces dieux, et leur aimable erreur.
Et, rejetant le sens qu'offre l'allégorie,
Vous la remplacerez par la géométrie.
Au lieu de nous conter comment le dieu des eaux
Protégea contre Pan Syrinx dans ses roseaux,
Philosophe solide, il faudra vous rabattre
A prouver en rimant que deux fois deux fait quatre.
O l'excellent secret de plaire et de charmer!379-a

<380>Si V. M. veut troquer ces quinze vers contre un gros volume indouze auquel je travaille assidûment depuis un an, et que je compte d'avoir l'honneur de lui envoyer dans peu de temps, je serai fort content de vous donner le travail de douze mois pour celui d'une heure de temps, et je croirai avoir gagné encore cent pour cent à ce troc. Il y a un vers, dans votre Épître, qu'il faut absolument changer :

Ne lui dépeignez point le martyr qui vous presse.380-a

Il faut absolument :

Ne lui dépeignez point le martyre qui vous presse.

Alors le vers n'y est plus. Voilà la seule chose que j'ai trouvée à redire dans votre charmante Épître.

J'ai vu la promise de M. de Catt;380-b elle m'a paru très-aimable, elle est fort jolie, et tout le monde dit beaucoup de bien de son caractère. Ce n'est pas pour un homme de lettres une petite affaire que d'avoir une bonne femme. Je serais mort dix fois ou devenu fou depuis trois ans, si je n'avais pas été assez heureux pour avoir la mienne. On doit dire des femmes ce qu'Ésope disait de la langue : Il n'y a rien de meilleur, et rien de plus mauvais.

Je prends la liberté d'envoyer à V. M. la feuille d'une gazette d'Utrecht dans laquelle il y a un article concernant les anciens sujets de Mithridate. Je serais bien fâché qu'il fût véritable, et je ne m'étonnerais plus, s'il l'était, de voir que ce dont V. M. m'avait fait la grâce de me parler n'a point encore eu lieu.

On assure que V. M. fait assiéger Schweidnitz. Lorsque vous l'aurez pris, envoyez-nous donc des postillons pour réjouir un peu les bons Berlinois, et ne faites pas comme la dernière fois que vous le reprîtes, où vous ne daignâtes pas nous envoyer une simple estafette.<381> Nous avons tant eu de chagrins! Il est bien juste que nous ayons un peu de plaisir. J'ai l'honneur, etc.


379-a Ces quinze vers font partie de la Facétie au sieur d'Alembert. Voyez t. XII, p. 253.

380-a Voyez t. XII, p. 253, v. 5.

380-b Voyez, t. XIV, p. XI et XII, no XXX, et p. 140-157.