124. AU MARQUIS D'ARGENS.

Avril 1760.

Je reconnais, marquis, votre indulgence au jugement que vous portez de mes Lettres; elles sont bonnes pour le temps qui court, et pareilles à tant d'ouvrages éphémères qui ne sont faits que pour le moment, et qui n'ont de durée que celle du jour de leur naissance. Il en sera des Poésies diverses ce qu'il plaira à l'imprimeur. Si jamais la paix se fait, je vous promets d'y penser plus sérieusement. J'ai lu la Maladie et la mort du père Berthier;175-a cela est fort plaisant, et les jésuites n'y sont pas mal drapés. Mais comparez cette pièce avec une certaine lettre au père Tournemine.175-b Que de contradictions dans les sentiments! L'une est le panégyrique de la société, l'autre en est la satire. Je souhaiterais aux grands écrivains une meilleure mémoire, pour qu'ils se souvinssent en tout temps de ce qu'ils ont déjà publié;<176> mais les poëtes n'y prennent pas garde de si près, et le souffle léger des vents emporte leurs paroles et souvent leurs pensées.

La négociation de la paix est comme un feu qu'on allume, qui quelquefois paraît s'éteindre, et qui tantôt, par saillies, jette une nouvelle flamme. Il faut attendre, et voir ce qui en résultera. La philosophie et l'expérience ont dompté ma vivacité naturelle, et m'ont appris à attendre les événements avec patience; un chrétien ajouterait : avec résignation. Dans le pays où je suis, il n'y a point d'estampes; je ne puis parier contre les vôtres que des soieries et de la limaille du fer qu'on tire ici des mines. Ce serait un pari digne de Pharasmane.176-a Voilà tout ce que je puis pour vous. Ayez la bonté de dire à Gotzkowsky qu'il m'envoie un catalogue de ses tableaux; cela m'amusera dans les moments de l'accès de fièvre chaude qui va nous prendre.

Vous n'aurez point de vers aujourd'hui de moi; je vous en réserve tout un amas pour la première occasion. C'est quelque chose de terrible que ce démon de la poésie; il me tourmente dans toutes les situations où je me trouve, il m'assaillit partout. S'il se trouve quelque exorciste de votre connaissance, envoyez-le-moi, pour qu'il me délivre de cet esprit malin. Adieu, mon cher marquis; je vous recommande, et moi, à la protection de Sa sacrée Majesté le Hasard. Je souhaite qu'il vous fasse vivre heureux, tranquille et sain, et que je vous retrouve tel, si ce même hasard permet à ma destinée errante de me ramener jamais à mes foyers de Sans-Souci.


175-a Le jésuite Berthier dirigeait le Journal de Trévoux, libelle périodique contre les philosophes. C'est pour cela que Voltaire publia en 1759 un écrit satirique intitulé : Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l'apparition du jésuite Berthier. L'auteur y fait mourir ce religieux le 12 octobre 1759, tandis qu'il ne mourut qu'en décembre 1782.

175-b Frédéric écrit à Voltaire, le 3 décembre 1736 : « J'ai lu la dissertation sur l'âme que vous adressez au père Tournemine. » ..... « Je ne connais le père Tournemine que par la façon indigne dont il a attaqué M. Beausobre sur son Histoire critique du manichéisme, etc. » - Voyez d'ailleurs t. XVI, p. 129.

176-a Voyez t. II, p. 22.