19. DU MARQUIS D'ARGENS.

Paris, 15 août 1747.



Sire,

Je suis arrivé à Paris depuis trois jours; j'y ai trouvé une lettre de M. Darget, dans laquelle il me dit que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire de Stettin. J'ai été assez malheureux pour ne point recevoir sa lettre; apparemment elle sera arrivée à Wésel lorsque j'en étais déjà parti.

En partant de Liége, j'ai passé par l'année française une seconde fois; de là j'ai été à Bruxelles, où j'ai trouvé M. de Chambrier, qui<19> était sur son départ; il pourra instruire V. M. de ma conduite et des marques d'amitié qu'on m'a témoignées.

J'ai vu à l'armée la comédie. Rien n'est plus pitoyable; les acteurs ne jouent point du tragique, et estropient le comique. Le nommé Drouillon, dont on a parlé à V. M., est un comédien détestable. Sa femme, qui joue les amoureuses, vaut beaucoup mieux que lui; elle est cependant mauvaise, et passe pour telle dans une troupe misérable, les bons acteurs ayant resté dans les villes principales du royaume, et n'ayant pas voulu aller courir les champs. Il y a ici, à Paris, quelques comédiennes de province qui, n'ayant pu trouver des troupes, cherchent à se placer; elles ne valent guère mieux que celles que j'ai vues à l'armée. Il est venu ce matin chez moi une nommée de Barnaud, qui s'est présentée pour jouer les premières amoureuses; elle a quarante ans, il lui manque cinq ou six dents, et elle est d'une figure aussi aimable que madame de Hauteville.19-a Je n'ai pas manqué, Sire, de lui promettre que je vous instruirais de l'envie qu'elle a d'aller à Berlin, et je m'acquitte de ma promesse. Je rapporte tout ceci à V. M. pour lui faire sentir la nécessité de patienter encore quelque temps. Je trouverai ou à Rouen, ou à Lyon, ou à Marseille, ou à Strasbourg, quelque excellent sujet. C'est là où il le faut chercher; ailleurs il n'y a que le rebut des troupes de ces villes. Quant au théâtre de Paris, il est impossible d'en faire sortir des acteurs sans des sommes considérables, et l'on en peut trouver en province d'aussi bons. J'attends sur cela la réponse de V. M.

La Muse de la danse est arrivée en fort bonne santé à Paris; je l'ai remise à sa cousine, la Salle.19-b Je suis fort content de sa conduite; elle a refusé de danser à l'armée, malgré les sollicitations de plusieurs seigneurs qui l'ont vue et reconnue à Liége; il faut qu'elle continue de même à Paris. La Laurette n'est point ici, et n'y a point été; j'ajou<20>terai à cela que l'Opéra manque totalement de sujets, et que, excepté la Camargo, qui a quarante-trois ans, il n'y a que des danseuses du troisième ordre, bien inférieures à la petite Lani. Je supplie V. M. d'être persuadée que je ferai sur tout cela ce qu'il faut.

Je compte de voir demain Vanloo et sa femme; je veux leur plonger le poignard dans le sein et leur faire connaître ce qu'ils ont perdu. Ce sont des imbéciles qui se sont laissé séduire par les discours de plusieurs personnes qui ne connaissent ni Berlin, ni V. M. Si elle est toujours dans le dessein d'avoir un grand peintre, je lui en ferai avoir un à bien meilleur marché que Vanloo, aussi fameux et aussi bon que lui. V. M. peut choisir entre Natoire (c'est aujourd'hui le premier peintre de Paris) et Pierre; ce dernier est élève de Le Moine, a parfaitement le goût du dessin et du coloris de son maître; ses tableaux sont fort estimés. Il n'a que trente-cinq ans. V. M. peut s'informer de Schmidt20-a de son mérite. Ces deux peintres forment, avec Vanloo, la première classe; les meilleurs de Paris, auprès d'eux, ne sont que de la seconde.

Je vis hier Voltaire; il m'a paru fort charmé de revoir son ami Isaac. Il a voulu me mener chez madame de Pompadour, qui est dans une maison de campagne aux portes de Paris; mais, mes affaires me retenant à Paris, je l'ai prié de différer de quelques jours. On a jugé, il y a deux jours, son affaire avec Thévenot, violon de l'Opéra; les dépens ont été compensés, et les mémoires de Thévenot flétris et supprimés comme calomnieux. Voltaire n'est pas content de l'arrêt, et il a raison.

J'ai soupé dans une des meilleures maisons de Paris avec M. de Mairan;20-b c'est un petit homme fort doux, d'une grande politesse, qui parle avec beaucoup d'aisance, qui dit de fort bonnes choses, et n'a<21> rien de l'encolure du géomètre. Il y a autant de différence de sa conversation à celle de M. Euler qu'il y en a entre les écrits d'Horace et ceux du savantissime et pédantissime Wolffius. J'ai fait connaissance avec l'abbé Bernis chez madame d'Argental, nièce du cardinal de Tencin. C'est un aimable homme; il doit me remettre deux petites pièces charmantes, que j'enverrai par le premier courrier à V. M.

Paris est très-brillant, et l'on ne s'y aperçoit point de la guerre. On continue d'y faire des recrues avec assez de facilité, et on lève dans le royaume cinquante bataillons qui encore seront habillés et armés pour le mois de mars.

Je travaille à mes affaires, et j'espère que, grâce à la protection de V. M., elles se termineront promptement et heureusement. J'ai déjà pris quelques arrangements avec mon frère,21-a qui est pénétré des obligations qu'il a à V. M. Le Roi vient de lui accorder l'agrément d'une charge de président à mortier, et lui en a fait expédier gratis les patentes; c'est une récompense très-considérable. Je commence à croire volontiers qu'il faut qu'il ait couru quelque risque d'être pendu, et que les plaisanteries de l'hiver passé n'étaient pas sans fondement; il assure cependant n'avoir jamais été en danger d'essuyer aucune avanie, et il continue à se louer beaucoup des Anglais. Je crois qu'il sera bientôt employé dans quelque cour; c'est une raison de plus pour presser la conclusion de mes affaires. Je regarde le moment où elles finiront comme bien heureux, puisque ce sera celui où je partirai pour aller faire ma cour à V. M. et revoir le meilleur maître du monde.

M. Darget21-b me marque que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire deux fois. Je n'ai point été assez heureux pour recevoir aucune de ses lettres. Je la supplie de m'apprendre où est-ce qu'elle me les a adressées, pour que je puisse les retirer, et de vouloir adresser celles<22> dont elle m'honore : A mon chambellan le marquis d'Argens, à l'hôtel de Strasbourg, rue du Sépulcre, faubourg Saint-Germain, à Paris.

Je n'ai point encore été à la comédie italienne, ni à la française, mais j'ai vu déjà deux fois l'Opéra, ayant la loge du duc de Duras, autrefois duc de Durfort, dont j'ai la clef; cela m'évite une dépense considérable. V. M. voit que les anciennes connaissances servent toujours, et que l'office que je chantai à Philippsbourg, chez le duc de Richelieu,22-a m'est encore utile aujourd'hui. J'ai trouvé l'Opéra très-faible, eu égard à ce que je l'avais vu. Toutes les chanteuses sont médiocres. La Le Mauve et la Pélissier n'y sont plus; les danseurs, excepté Dupré, qui vieillit cependant, sont mauvais. J'ai déjà parlé à V. M. des danseuses. Il y a une haute-contre, c'est ce que les Italiens appellent un contralto, qui est la plus belle voix que j'aie ouïe de mes jours. Ce musicien s'appelle Gelio. On joue un opéra de Rameau qui m'a paru au-dessous du médiocre; ce n'est ni de la musique française, ni de la musique italienne.

Il ne paraît ici aucun livre nouveau que quelques misérables brochures de politique, où il n'y a pas le sens commun. Voltaire a fait une Épître sur la bataille donnée en dernier lieu auprès de Mastricht; elle est imprimée, mais il la désavoue, et prétend ne l'avoir point faite ainsi qu'elle paraît. Je ne l'envoie point à V. M., parce que je ne doute point qu'elle ne l'ait déjà reçue par le canal de Thieriot. J'ai l'honneur, etc.


19-a Voyez la lettre de Frédéric à Voltaire, du 18 décembre 1746.

19-b Mademoiselle Sallé, célèbre danseuse. Voyez t. XVIII, p. 102.

20-a George-Frédéric Schmidt, célèbre graveur en taille-douce, vivant à Berlin, où il était né en 1712 et mourut en 1775. Voyez t. X, p. II, et t. XI, p. IV.

20-b Voyez t. XI, p. 57, et t. XVII, p. 32.

21-a Voyez t. XII, p. 98.

21-b Voyez t. X, p. 238.

22-a Voyez, ci-dessus, l'Avertissement de l'Éditeur, p. I.