<79>Vous me demandez des vers; c'est comme si l'Océan demandait de l'eau à un ruisseau. Voici donc une Ode aux Germains; une Épître à d'Alembert, une autre Épître sur le commencement de cette campagne, et un conte.a Tout cela a été bon pour m'amuser; mais, je ne cesse de le répéter, cela n'est bon que pour cela. Il faut faire des vers comme vous, Racine ou Boileau, pour qu'ils aillent à la postérité; et ce qui n'est pas digne d'elle ne doit point être public.

Vous badinez au sujet de la paix; s'il s'agit de badiner, vous saurez que, depuis que j'ai lu l'Arioste, j'ai pris monseigneur de Mayence en aversion;b et, depuis l'aventure de Lisbonne,c l'Église ne saurait trop payer les horreurs qu'elle protége, ni le scandale qu'elle donne. Quoi que pense M. de Choiseul, il faudra pourtant qu'avec le temps il prête l'oreille, et très-fort même, à ce que j'ai imaginé. Je ne m'explique pas, mais on verra en moins de deux mois .... toute la scène se changer en Europe; et vous-même vous conviendrez que je n'étais pas au bout de mes ressources, et que j'ai eu raison de refuser à votre duc mon parc de Clèves.

Or sus, monsieur le comte de Tournay,d vous savez que dans le paradis les premiers sujets de nos premiers pères furent des bêtes; vous connaissez l'attachement que tant de personnes ont pour les animaux, chiens, singes, chats, ou perroquets; et j'espère que vous conviendrez encore que si toutes les sacrées et clémentes Majestés qui gouvernent devaient renoncer au nombre de leurs très-humbles sujets qui n'ont pas le sens commun, leur cour s'éclaircirait la première, et leurs esclaves disparaîtraient. A quoi les réduiriez-vous? avec quoi feraient-ils la guerre? qui cultiverait les champs? qui travaillerait, etc., etc.? Le paradis d'Éden n'est donc, selon moi, qu'une allégorie qui ne signifie autre chose


a Voyez t. XII, p. 17, 147, 170 et 174.

b Roland furieux, chant II, stance 58 : « C'était le comte Pinabel, fils d'Anselme d'Hauterive, de la maison de Mayence. Loin que Pinabel voulût être le seul de cette maison qui se distinguât par quelque mérite, non seulement il ressemblait à tous ceux de sa race, mais encore il l'emportait sur eux par ses mauvaises qualités et par ses vices. »

c Voyez t. IV, p. 254; t. XV, p. 164 et 181; et t. XIX, p. 71.

d Voyez t. XIX, p. 259.