<82>15. RETRAITES DES CORPS BATTUS.

Une bataille perdue est un moindre mal par la perte des troupes que par le découragement; car, en effet, sur une armée de cinquante mille hommes, qu'il y en ait quatre mille ou cinq mille de plus ou de moins, cet objet n'est pas assez considérable pour étouffer l'espérance. Un général battu doit travailler à guérir sa propre imagination et celle de ses officiers et soldats, et à ne point augmenter et amplifier soi-même ses pertes. Je fais des vœux au ciel pour que les Prussiens ne soient jamais battus, et j'ose dire que, tant qu'ils seront bien menés et disciplinés, ce malheur ne sera point à craindre. Mais, en cas d'accident, voilà comme il faudrait se remettre. Si vous voyez que votre affaire est sans ressource, c'est-à-dire, que vous ne pouvez plus empêcher ni résister aux mouvements que l'ennemi a faits, il faut prendre de l'infanterie de la seconde ligne et, si vous avez un défilé dans le voisinage, le garnir selon la disposition que j'ai donnée des retraites, et y mettre le plus de canons que vous pouvez; si vous n'avez point de défilé voisin, retirer votre première ligne par les intervalles de la seconde, et la reformer à trois cents pas de là; y joindre les débris de votre cavalerie, et, si vous le voulez, faire un carré pour protéger votre retraite. Deux carrés sont fameux dans l'histoire : celui de M. de Schulenbourg à la bataille de Fraustadt, où il se retira jusqu'à l'Oder, sans que Charles XII le pût forcer, et celui que fit le prince d'Anhalt lorsque Styrum perdit la première bataille de Hochstadt. Le prince d'Anhalt traversa une plaine d'un mille de long, sans que la cavalerie française pût l'entamer. J'ajoute à ceci que pour être battu, il ne faut pas se sauver à vingt milles du champ de bataille; il faut s'arrêter au premier bon poste que l'on trouve, faire bonne contenance, remettre l'armée, et calmer les esprits qui sont encore découragés de leur disgrâce.