<38>homme sans être indigné contre les tigres en soutane et en longue robe dont le fanatisme imbécile et barbare a causé son malheur.

Voilà nos Midas du parlement qui recommencent leurs sottises. Les voilà qui font de belles remontrances contre les édits les plus justes, les plus faits pour soulager le peuple. Les voilà qui font brûler de plats ouvrages, oubliés depuis six ans, et à qui ils donnent de la vie par leur condamnation. Les voilà qui poursuivent un malheureux auteur, parce que son libraire n'a pas voulu donner pour rien à un sot janséniste du parlement toute l'édition d'un livre ignoré, mais qui déplaît à ce plat janséniste, quoique revêtu d'une approbation. Enfin les voilà qui commencent à nous faire regretter les faquins, du moins paisibles, à la place desquels on les a mis; car nous aimons encore mieux les crapauds que les aspics.a

Il me semble que les affaires des Anglais vont mal en Amérique. Quoiqu'une guerre à deux mille lieues m'intéresse moins que celle de 1756, j'ai toujours peur que cette tache d'huile ne s'étende, et ne nous arrive. J'ai besoin d'être rassuré par V. M. sur ce fléau.

Notre littérature, toujours assez pauvre, l'est beaucoup en ce moment-ci. Il ne paraît rien qui mérite même la critique; et nous remplissons comme nous pouvons les places vacantes à l'Académie française, de la même manière que le festin du père de famille dans l'Évangile,b par les estropiés et les boiteux de la littérature. Mais elle doit se consoler, tant que Frédéric et Voltaire vivront.

Recevez, Sire, avec votre bonté ordinaire l'assurance de tous les sentiments qui sont depuis si longtemps dans mon cœur pour V. M., de l'admiration profonde, de la reconnaissance éternelle, et de la tendre vénération avec laquelle je serai toute ma vie, etc.


a Les deux alinéa qui commencent par « Je lui demande aussi les mêmes bontés, » et qui finissent par « les aspics, » ont été altérés en plusieurs endroits dans l'édition Bastien, t. XVIII, p. 64 et 65, dans le but évident d'adoucir certains passages un peu virulents.

b Saint Matthieu, chap. XXII, v. 10.