[M. de Hertzberg à Frédéric, Berlin, 12 novembre 1780]

M. de Hertzberg proposa au Roi quelques petits changements par la lettre suivante :

Berlin, 12 novembre 1780.

J'ai reçu la fin de l'ouvrage excellent sur la littérature allemande que V. M. a daigné me confier. J'en ai donné l'original à M. Thiébault, pour l'impression française, après en avoir tiré une copie exacte, et je m'occupe actuellement à le faire traduire et imprimer en allemand. J'en enverrai aussi des exemplaires à V. M., avant que l'impression en soit achevée.

V. M. ne désapprouvera peut-être pas si je substitue en deux endroits des noms qui me paraissent avoir été confondus dans la copie. Par exemple, la comparaison outrée d'une escarboucle ne se trouve pas dans un ouvrage de Heineccius, mais dans un autre du professeur Ebertus,381-a à Francfort, auquel la lecture des romans espagnols avait tourné la tête. Ensuite, quand on propose aux Allemands pour modèle d'un bon historien Thomasius, je crois qu'il convient de mettre le nom de Mascov, qui est effectivement un de nos meilleurs historiens, au lieu que Thomasius n'a pas écrit en allemand, et ne s'est pas distingué dans l'his<346>toire,382-a mais dans le droit et la philosophie, ayant détruit le règne des fées.

Je ne sais aussi si j'oserais proposer les vers ci-joints de Gottsched,382-b pour les mettre à la place de cette impertinente strophe : Scheuss, etc. On soutient que ceux-ci ne se trouvent dans aucun poëme allemand imprimé, et les vers ci-joints, qui sont de Gottsched, auteur classique parmi les Allemands, ne leur cèdent pas en ineptie et en phébus.

Ces changements ne porteraient que sur des noms et des allégations, mais sur rien d'essentiel. Je prévois d'ailleurs que les Allemands sensés et non prévenus seront enchantés de voir qu'un roi qui a porté la gloire de sa nation au plus haut degré par son règne, par l'épée et par la plume, mais qui a passé jusqu'ici pour n'avoir pas fait grand cas de la langue allemande, est pourtant celui qui en approfondit le mieux le fort et le faible, et donne les meilleures règles pour la perfectionner.

Je suis sûr que cet exemple excitera l'émulation et les plus grands efforts de la nation, tout comme V. M. a donné à tous les souverains de l'Europe l'envie de régner par eux-mêmes. Je crois pouvoir dire sans vanité que le grand exemple que V. M. a donné à l'univers d'une vertu tout à fait extraordinaire m'a toujours servi d'aiguillon pour l'imiter dans la sphère étroite d'un particulier. L'approbation que V. M. a daigné me témoigner dans sa dernière lettre et une précédente, ainsi que l'accueil gracieux dont elle m'a <347>honoré à Sans-Souci, et dont je lui fais mes très-humbles remercîments, mettent le comble à ma félicité, et augmentent le désir dont je suis animé de justifier sa bonne opinion. Je ne souhaite plus rien que d'avoir des occasions fréquentes de pouvoir prouver la haute vénération et l'attachement respectueux avec lesquels je suis, etc.


381-a Le professeur Adam Ebertus a publié sous le voile de l'anonyme l'ouvrage suivant, dédié à la reine de Prusse : Auli Apronii Reise-Beschreibung, von Villa Franca der Chur-Brandenburg durch Teutschland, Holland und Braband, England, Frankreich, etc. Villa Franca (Francfort-sur-l'Oder), 1723, cinq cent cinquante pages in-8. Il y a une dédicace d'un style boursouflé en tête des éditions de 1723 et de 1724, avec quelques changements dans cette dernière. Voyez notre t. VII, p. 114. Adam Ebertus, né à Francfort-sur-l'Oder en 1656, y mourut le 24 mars 1735, professeur de droit à l'université.

382-a On trouve dans l'ouvrage de Büsching, Character Friedrichs des Zweiten, seconde édition, p. 36, une réponse du Roi au ministre d'État baron de Fürst (1770) dans laquelle il recommande la méthode de Thomasius aux professeurs d'histoire. Mais Büsching convient lui-même que Frédéric s'est trompé en vantant (ici et t. VII, p. 130) le mérite historique de ce savant. Il nous a été impossible, quelques recherches que nous ayons faites, de découvrir à Halle la moindre trace des cahiers d'histoire de Thomasius.

382-b

Deines hohen Geistes Feuer
Schmelzte Russlands tiefsten Schnee;
Ja das Eis ward endlich theuer
An der runden Caspersee.

Ces quatre vers font partie d'une ode de Gottsched intitulée : Bei widriger Schifffahrt über die Ostsee, auf der Höhe von Bornholm entworfen, 1729, im Juni; la pièce commence par une invocation au poëte Paul Flemming, mort en 1640. Voyez Herrn Johann Christoph Gottscheds Gedichte, ans Licht gestellet von Johann Joachim Schwabe, seconde édition, Leipzig, 1751, t. I, p. 216.