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117. DU MÊME.

Berlin, 14 avril 1742.



Sire,

Le pyrrhonisme de Votre Majesté est un ennemi dangereux à combattre; on ne sait par quel endroit le prendre.

Dans l'art de douter fort expert,
Vous savez aux raisons donner de l'apparence;
C'est une anguille qui se perd,
En la serrant à toute outrance.

Je ne me serais jamais imaginé que le pyrrhonisme serait employé pour démontrer l'accusation, que je crois fausse dans toutes ses parties. J'ai cru, au contraire, que rien ne m'était plus favorable que ce pyrrhonisme même.

Ce phénomène rubicond
Qui s'était placé sur ma face
Indique à des yeux de Pyrrhon
Que du venin il est douteuse trace.

Je suis, à cet égard, sain comme l'enfant qui est à naître; il y a aussi peu de venin dans mon corps qu'il y a de vertu guerrière dans mon âme.

Vous, dont l'esprit est si dispos
Pour soutenir les droits du pyrrhonisme,
Prouverez-vous par congru syllogisme
Que je puis passer pour héros?

Il y a longtemps qu'on peut me ranger au nombre des invalides du dieu de l'amour, dont je ne prononce cependant jamais le nom qu'en tremblant, non parce que je suis tout à fait inhabile à son service, mais parce que, en général, nos <178>facultés s'usent et dépérissent.

Tout dépérit et s'use dans le monde,
L'esprit vieillit, et perd de sa vigueur;
Or je conclus par raison très-profonde
Que je ne puis éviter ce malheur.

D'ailleurs, le pourpoint de Scarron s'usait;196-a d'où vient mes facultés ne s'useraient-elles point? J'emploie le reste des forces qui me sont restées dans l'esprit, de l'attachement que j'ai eu pour l'amour, en faveur de l'amitié, qui ne procure que du plaisir et de la satisfaction. Je connais des maîtres pour lesquels on ne saurait avoir assez de ces sentiments.

Je suis persuadé qu'on a instruit V. M. de la dispute du marquis d'Argens avec madame la duchesse. Cette dispute a été vive, la séparation bruyante, et le raccommodement très-éclatant. Les savants et les femmes sont partagés sur la cause de cette dispute. Les uns disent que c'est la jalousie,

Ce dieu qu'on nomme Jalousie,
Qui redoute un culte étranger,
Et qu'on doit toujours ménager
Pour le repos de notre vie.

C'est ce dieu qui les a brouillés. On dit que le marquis d'Argens est amoureux, et on veut qu'il ne le soit que de sa femme et de ses livres. Il jure son grand juron qu'il ne l'est point; on ne l'en croit pas. On veut qu'il reste trois ans à Stuttgart.

Sacrifier raison et liberté,
Qui font le charme de la vie,
Aux faibles de l'humanité,
Serait-ce donc philosophie?

Lui, qui aime le séjour de Berlin, qui croit que c'est le seul qui lui convienne, ne veut s'en absenter que pendant trois semaines. Voilà la vraie origine de cette dispute. On s'est raccommodé d'une façon assez marquée. D'Argens, aux genoux de la duchesse, lui a redemandé son estime; cette entrevue a tiré des larmes des assistants. Ils ne logent cependant plus ensemble; on se voit, mais c'est avec une froideur réfléchie.

On est toujours prêt à montrer
Qu'on hait d'Argens par féminin caprice;
Le philosophe est prêt à démontrer
Que la raison veut ainsi qu'il agisse.

Leur haine est systématique, c'est là la bonne. Le marquis d'Argens travaille à une comédie sur l'Embarras de la cour; je lui ai conseillé que la scène soit dans l'antichambre de la duchesse,

<179>Puisque c'est là que l'on voit tour à tour
Les passions jouer toutes leurs rôles,
Qu'on sacrifie à la haine, à l'amour,
Que la raison n'y vaut pas deux oboles.

J'ai cru ne pouvoir mieux faire qu'en engageant le marquis d'Argens à composer lui-même une relation de tout ce qui s'est passé, pour divertir V. M.; personne ne le peut mieux que lui.

J'ai l'honneur, etc.


196-a Voyez le sonnet de Scarron, Tout dépérit avec le temps.