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39. AU MÊME.

18 mars 1740.



Mon cher Camas,

Je vous envoie le fruit d'une conversation que j'eus avec vous sur le sujet de la flatterie. Je crois me rencontrer assez bien avec vos sentiments; et pour vous montrer que j'ai bien médité cette matière, je l'ai mise en vers, c'est-à-dire que j'ai donné la torture au bon sens pour la mouler sur l'air de l'imagination, et pour l'asservir à la mesure des vers. Un homme aussi grave que vous, et tout géomètre en même temps, dira peut-être que c'est perdre son temps que de l'employer à toiser des syllabes. Je n'en disconviens aucunement. Mais vous m'avouerez que la versification donne lieu en revanche à bien méditer une matière, et à la considérer sous toutes ses faces. Si après cela vous trouvez encore que j'ai perdu mon temps à versifier, je n'ai plus rien à vous répondre. Peut-être trouverez-vous que c'est être bien importun que de vous dérober encore quelques moments de votre loisir ou de votre sommeil. Échappé à peine de la pénible conversation de la journée, un nouvel ennui vous attend. Je vous en demande pardon de tout mon cœur, et je vous promets même, si vous le voulez, de ne vous importuner jamais de même. Mais je vous renvoie à mon ode; il suffit qu'elle vous ennuie, je ne veux point que ma prose renchérisse sur ses droits.

ODE SUR LA FLATTERIE.185-a

Quelle fureur, quel dieu m'inspire?
Quel feu s'empare de mes sens?
Muse, enfin reprenons la lyre,
Cédons à ses enchantements.
Oui, je vais, nouveau fils d'Alcide,
Fier d'une valeur intrépide,
Combattre des monstres affreux,
Et porter la foudre et la guerre
A ces crimes qui de la terre
Corrompent le séjour heureux.
<171>Les vents dont l'haleine empestée
Entraîne l'horreur sous leurs pas,
Par qui la terre dévastée
Se voit couverte du trépas,
L'aquilon dont le souffle aride
Enlève au laboureur avide
L'unique objet de ses travaux,
Sont moins craints sur cet hémisphère
Que n'est le flatteur mercenaire
Qui corrompt le cœur des héros.

L'insinuante flatterie
Est la fille de l'intérêt;
L'orgueil superbe l'a nourrie,
Et l'amour-propre seul lui plaît.
Elle est rampante au pied du trône.
Son vain encens qui l'environne
Enivre les rois et les grands;
Le masque de la politesse
Couvre en tout l'abjecte bassesse
De ses froids applaudissements.

Tel qu'un serpent caché sous l'herbe,
Rampant à replis tortueux,
Dérobe sa tête superbe,
Sous des feuillages ombrageux,
Aux hommes prêts à le surprendre,
Qui dans cet asile si tendre
N'observent que l'émail des fleurs;
Ou telle cette lueur claire
Dont la beauté si passagère
Séduit et perd les voyageurs :

Ainsi donc le flatteur inique
Couvre par sa feinte douceur
Et par sa lâche politique
L'apprêt d'un poison corrupteur.
Sa bouche est sans cesse trompeuse,
Et de sa langue frauduleuse
L'adresse abuse les humains,
Semblable au chant de la sirène
Dont la mélodie inhumaine
Les charme, et tranche leurs destins.

<172>O ciel! quelle métamorphose
A changé le vice en vertu?
Qui transforme l'ortie en rosé?
Par qui tout est-il confondu?
Quel adulateur ridicule
D'un nain peut former un Hercule,
Et d'un vil ciron un Atlas?
O mortels! c'est la flatterie,
Dont l'insipide frénésie
En Newton érige un Midas.

Souvent dans ses visions folles
Elle adora jusqu'aux tyrans;
Des monstres furent les idoles
Dont l'argent gageait ses encens.
Toujours la trahison heureuse
Et la majesté fastueuse
A trouvé des adulateurs;
Cartouche orné d'une couronne,
Ou Catilina sur le trône,
N'auraient pas manqué de flatteurs.

Voyez sans esprit, sans haleine,
Ce frénétique en sa fureur :
A coups pressés de veine en veine
Son sang fait palpiter son cœur;
Son corps est brûlé par la fièvre,
La mort habite sur sa lèvre;
En vain le flatteur détesté,
Relevant d'une voix sublime
L'éclat du rouge qui l'anime,
Louera sa brillante santé.
Loin de nous donner du mérite,
Le flatteur le fait éclipser;
L'humilité seule est l'élite
Des vertus qu'on doit estimer.
Quand même l'humaine injustice
Nous confondrait avec le vice,
Rien ne saurait nous avilir.
La vertu n'est point l'accessoire
De la louange et de la gloire;
C'est un bien qu'on ne peut ravir.

<173>Louis, devant qui tremblait la terre,
Ce roi, dont tout craignait le bras,
Louis était grand dans la guerre,
Mais très-petit aux opéras.188-a
Vous noyez, courtisans iniques,
Des rois les vertus héroïques,
Vous rendez leurs noms odieux;
Je ne vois plus dans Alexandre
Le triomphateur du Scamandre
Lorsqu'il se dit le fils des dieux.

Réveillez-vous de votre ivresse,
Rois, princes, savants et guerriers;
Arrachez-vous de la mollesse
Qui flétrit vos plus beaux lauriers,
De cet océan du mensonge
Où votre amour-propre vous plonge;
Et, détestant la vanité,
D'un bras vengeur brisez la glace
Qui, déguisant votre grimace,
Vous a trahi la vérité.

O Vérité chaste et sincère!
O fille immortelle des dieux!
Vérité toujours salutaire
Habitez ces terrestres lieux.
Que disparaisse à votre vue
La fausse gloire, cette nue
Dont on obscurcit la raison,
Comme aux rayons de la lumière
S'écarte la vapeur légère
Qui s'étendait sur l'horizon.

Amis tendres, amis fidèles,
Apôtres de la vérité,
Sages qui suivez les modèles
Des amis de l'antiquité,
Amis qui, d'un regard sévère,
En nous reprenant savez plaire,
<174>Et qui poursuivez en tout lieu,
Sous le diadème et le casque,
Le vice caché sous le masque,
Soyez mes anges et mes dieux.

Envoi.

Camas, vous qui vîtes éclore
La première fleur de mes ans,
La folle erreur de mon aurore
Et mes premiers égarements,
Soyez toujours sans indulgence,
Sans lâcheté, sans complaisance
Pour mes vices et mes défauts :
Ainsi l'or que le feu prépare
Se purifie, et se sépare
Du plomb et des autres métaux.

Federic.


185-a Nous avons donné une autre leçon de cette Ode t. X, p. 19-24.

188-a Voyez t. III, p. 192, et t. VIII, p. 162 et 313.