27. AU MÊME.

Remusberg, 27 octobre 1738.



Mon cher Camas,

Il faut avouer que vous vous servez de toutes les armes des paresseux pour vous excuser de ce que vous m'écrivez si rare<156>ment : tantôt c'est crainte de m'incommoder; tantôt c'est que j'écris si bien, qu'on ne saurait me répondre. Enfin, voilà quelques lieux communs d'épuisés. Je ne doute aucunement que la fertilité de votre imagination ne vous fournisse quelque prétexte nouveau et quelque défaite dont aucun paresseux ne s'est encore avisé jusqu'à présent. Sachez toutefois, mon cher, que je suis sur mes gardes, et qu'un aveu sincère de votre paresse vous fera obtenir mille fois plus de moi que tous les artifices de votre éloquence. Si vous m'écriviez tout naturellement que vous avez peu de temps à vous, que vous ménagez ces moments pour vos agréments, que vous aimez bien à recevoir des lettres, mais point à y répondre, alors peut-être, alors, par bonté de cœur, je sacrifierais la satisfaction de m'entretenir avec vous à votre paresse; je me dirais à moi-même : Il n'est point juste que mon amitié lui soit à charge; attendons et suspendons à lui écrire que nous ayons quelque bonne nouvelle à lui mander, ou que nous soyons en état de lui procurer quelque plaisir. C'est à présent à vous, mon cher Camas, à voir quel parti votre paresse doit prendre; ce sera toujours indépendamment de mon amitié, qui est inaltérable.

J'ai fait, la semaine passée, une action tout à fait héroïque, m'étant fait saigner. Le chirurgien m'a manqué, et je lui ai si bien remis le cœur au ventre, qu'il a mieux réussi pour la seconde fois. Je me trouve beaucoup soulagé depuis, et je compte revenir à la charge le printemps prochain. Je n'entrerais point dans ce détail de ma santé, si je ne savais que j'écris à un ami qui s'y intéresse; ces bagatelles, qui sont indifférentes à tout autre, ne le sont point à des amis. Je compte donc que ma saignée vous sera moins indifférente que l'anecdole de l'habit vert que portait, disait-on autrefois, Des Cartes, ou des vétilles dont Montaigne est très-soigneux d'informer le lecteur.

Je lis à présent une histoire manuscrite de Louis XIV,170-a qui est d'une grande beauté; elle m'occupe plus que toute la politique de nos jours. Je vous plains de ce que vous vous trouvez si peu d'antagonistes aux tabagies; c'est une nécessité d'être contredit dans ces sociétés, afin de prolonger le discours. Il faut du liti<157>gieux dans les sciences; c'est l'huile qui fait vivre ces sortes de conversations. Ce qui peut en quelque façon soulager un orateur d'un pareil parlement, c'est que la matière du discours n'est point limitée, et que l'auditoire ne s'offense point des redites. Avec cela, le théâtre de la guerre du Brabant peut être regardé comme un Potose; c'est une mine d'or, elle rend toujours.

Adieu, mon cher Camas; ne pensez point à moi dans les tabagies, et ne vous souvenez de votre ami que quand vous verrez briller de certains pâtés qui se distinguent par leur volume, vous assurant que je serai toujours inviolablement votre très-fidèle ami,

Federic.


170-a Le Siècle de Louis XIV, par Voltaire.