<172>Il faut dans le torrent nager malgré sa pente,
Périr pour la patrie, ou remplir son attente.
Si quelque ambitieux, avide du danger,
De ce pesant fardeau voulait me soulager,
Qu'avec plaisir, marquis, dégagé de contrainte,
Sans besoin d'étaler l'indifférence feinte,
J'abdiquerais d'abord ma triste dignité!
Dans le sein du repos et de l'obscurité,
Loin des yeux importuns d'une foule indiscrète,
J'irais m'ensevelir au fond d'une retraite.
Si jamais votre ami, hors de ce tourbillon,
D'un vain désir de gloire éprouvait l'aiguillon;
Si ce monde pervers, ingrat, cruel et traître,
L'abusait de nouveau, lui qui l'a su connaître ......
Ah! vous verrez plutôt et le ciel et les flots,
Confondus, à l'instant rétablir le chaos.
Non, non, sans désirer dans cet heureux asile
Ces honneurs, ces grandeurs, cette gloire stérile,
Au sein de la vertu, moins craint, moins envié,
J'élèverais un temple au dieu de l'amitié,
Et saurais conserver l'unique bien du monde,
L'innocence du cœur dans une paix profonde.
Là, soit que le destin dût prolonger mes jours,
Ou qu'il eût résolu d'en abréger le cours,
D'un œil indifférent, que la raison éclaire,
Je verrais dans la mort la fin de ma misère,
Certain que de ce corps par les maux accablé,
Le souffle qui l'anime à peine est exhalé,
Que cet instant rapide, en détruisant mon être,
Rend l'homme tel qu'il fut avant qu'on le vît naître.a
Ainsi, ceux que ce jour a vu mettre au tombeau,
Et tous ceux dont la mort éteindra le flambeau,
Seront également, par une loi durable,
Absorbés à jamais par l'âge irrévocable.

A Strehlen, le 8 novembre 1761.


a Voyez t. X, p. 232 et 233, et ci-dessus, p. 115.