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36. DU COMTE DE MANTEUFFEL.

Berlin, 9 octobre 1736.



Monseigneur,

J'ai reçu avec respect celle dont Votre Altesse Royale m'a honoré, du 7 de ce mois. J'ai demandé à Praetorius d'où provenait son rappel. Il m'a dit que sa cour était fort dégoûtée du peu d'attention de celle d'ici, en ce qu'on envoyait des gens d'aucun caractère chez eux; que, après avoir rappelé le comte de Wartensleben pour épargner quelques centaines d'écus, on lui avait substitué un Kuhlwein,546-a et puis un comte de Schwerin, auquel on avait donné le caractère de Legations-Rath, et qu'on savait très-mal dans l'esprit du Roi; que d'ailleurs on ne répondait à aucune politesse de leur côté; au contraire, qu'on ne répondait pas seulement aux plaintes qu'on faisait de leur côté sur les griefs des levées, etc. Il a paru me vouloir faire entendre que, comme chacun avait ses ennemis, et qu'il n'était pas à la mode auprès des bigots, cela avait accéléré son rappel, dont il paraît assez décontenancé; et comme le nombre des gens sociables et raisonnables est fort rare, je le regrette infiniment. Je crois qu'il sera suivi bientôt des autres, et M. de La Chétardie, qui a voulu présenter un certain Tourville qui doit résider à Königsberg, a reçu pour réponse de Wusterhausen : Hier kommt kein Fremder her. J'en suis bien aise, car on dit qu'il y a actuellement cinq fous en titre d'office; et cela ne donne pas une perspective fort agréable pour des gens qui ne sont pas dans ce goût.

Ce que V. A. R. dit de Louis XIV pourrait trouver quelque contradiction, si on osait entrer dans le détail; car, quoique les intrigues du cabinet aient fort prévalu dans sa vieillesse, jamais prince n'a su<547> l'art de régner comme celui-là. Mais, ayant perdu les Turenne, Condé, Luxembourg, Créqui et autres, et dans le civil les Tellier, Louvois et Colbert, cette perte a entraîné bien des mauvaises suites, auxquelles il n'a pu remédier seul; ce qui prouve que, quelque génie supérieur qu'un prince ait, il faut qu'il soit secondé par des gens capables; et quoiqu'on dise : Non déficit alter, cela est vrai pour la personne, mais pas pour le mérite. Peu de personnes peuvent se vanter de faire tout par eux-mêmes comme le Roi, selon ce que V. A. R. le remarque; et cela est d'autant plus rare, que peu de princes y ont pu atteindre. Et comme S. M. n'est sujette à aucune passion favorite, et est maître de ses mouvements, et sans aucune prévention pour quelque chose que ce puisse être, cela ferme naturellement l'entrée à tout ce que la flatterie peut avoir d'insinuant, et la calomnie de piquant.

Je joins ici les nouvelles de Paris et celles de Pétersbourg. Je finis par un bon mot du général de Borcke,547-a lequel, piqué de ce que le public était bien aise de la confusion où les affaires russiennes sont, dit : Hier ist Alles gut türkisch.

Je suis avec un respectueux attachement et inviolable, etc.


546-a Voyez le Journal secret du baron de Seckendorff, p. 73. M. de Kuhlwein, auparavant conseiller de régence à Halberstadt, était déjà envoyé de Prusse à Stockholm en 1735.

547-a Le lieutenant-général Adrien-Bernard de Borcke fut nommé en 1728 ministre d'État, et en 1733 général d'infanterie. Il devint feld-maréchal en 1737, et comte le 28 juillet 1740. Il mourut en 1741.