40. AU MÊME.

Dittmannsdorf, 29 juillet 1762.

Donnons, mon cher mylord, asile au malheureux. Ce Rousseau321-a est un garçon singulier, philosophe cynique qui n'a que la besace pour tout bien. Il faut l'empêcher, tant que cela se pourra, d'écrire, parce qu'il traite des matières scabreuses qui exciteraient des sensations trop vives dans vos têtes neufchâteloises, et occasionneraient des clameurs de tous vos prêtres enclins à la dispute et pleins de fanatisme. Je me trouve ici vis-à-vis du maréchal Daun, de ses canons et de ses montagnes. On l'a presque arraché d'auprès de Schweidnitz, dont nous nous préparons à faire le siége. J'ai eu ici pendant quinze jours une vingtaine de mille Russes; je n'ai fait que passer, ils n'y étaient déjà plus.321-b Toute leur armée retourne en Russie, et nous restons bons amis, aux secours près, que je perds.321-c Le prince Ferdinand fait des merveilles; les Français vont abandonner la Hesse et Göttingue. Quelle suite de prospérités pour les Anglais sur mer et par terre! Il<322> ne leur faut qu'un ministre habile pour profiter, à la paix, de la situation brillante où les ont mis leurs armes.

Adieu, mon cher mylord; mon nez est plein de reconnaissance du tabac dont vous avez la bonté de le fournir. Je ne vous dis rien de moi; vous savez que je suis votre ami à toute épreuve.


321-a Voyez t. IX, p. 224 et 246; et t. XVIII, p. 249.

321-b Voyez t. XII, p. 214.

321-c Voyez t. XIX, p. 375.