86. DU MÊME.

Pétersbourg, 29 août 1739.



Monseigneur

La rupture de certaine affaire m'a fait bien de la peine. J'en ai déjà mandé la nouvelle à V. A. R. par une autre voie. Mais j'ai lieu de croire qu'elle se renouera par ceux mêmes qui ont donné lieu à la rupture en demandant l'impossible.

Combien l'attention de V. A. R. à demander de mes nouvelles à ceux qui peuvent lui en donner ne m'a-t-elle pas touché et pénétré de reconnaissance! Quelle consolation n'est-ce pas pour moi d'apprendre qu'une trop cruelle absence ne me fait point oublier du plus<412> aimable prince du monde, qui, non content d'être chéri, adoré, a encore pris à tâche de faire que tout le monde trouve le bonheur suprême à être aimé et estimé de lui!

M. de La Chétardie n'arrive pas, et, à la légèreté des prétextes de son retardement, je croirais volontiers que sa cour n'est pas pressée de faire briller ici un ambassadeur.

V. A. R. sait trop bien la part que je prends à tout ce qui lui arrive, pour que j'aie besoin de lui exprimer tout le plaisir que m'a causé la nouvelle du beau présent qu'elle a reçu du Roi. Voyant par sa lettre que ce présent a dû lui être, par plus d'une raison, infiniment agréable, je m'en suis réjoui au fond du cœur; car tous mes sentiments, monseigneur, sont tellement dépendants des vôtres, qu'ils semblent en attendre l'influence afin de se déterminer, en sorte que c'est absolument d'après eux que ma joie et ma douleur se règlent. C'est ce dont vous êtes sans doute persuadé vous-même, monseigneur, puisque vous semblez avoir voulu me faire entendre tacitement, par les expressions de votre lettre, que vous regardiez le plaisir que devait me faire la nouvelle que vous me mandiez comme une conséquence naturelle du vôtre, en me laissant juger de votre joie par la mienne. Oh! daignez être persuadé, monseigneur, que par une telle opinion de mes sentiments vous ne faites absolument que leur rendre justice.

Le duc de Courlande, à qui j'ai fait part de cette nouvelle, m'a témoigné à cette occasion qu'il serait charmé de contribuer au plaisir que V. A. R. peut se promettre d'un si beau haras, et m'a chargé en même temps de lui écrire que, si elle l'agréait, il lui enverrait un étalon persan d'une grande beauté. Je ne doute pas, monseigneur, que cette offre ne vous soit fort agréable, d'autant plus que ces chevaux sont très-rares, et qu'on a même peine à en trouver à acheter. J'attends vos ordres à ce sujet, autant à l'égard de la réponse au Duc qu'à l'égard des mesures à prendre au sujet du transport.

Je suis, etc.