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VIII. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC M. DE BEAUSOBRE (8 JANVIER - 28 DÉCEMBRE 1737.)[Titelblatt]

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1. A M. DE BEAUSOBRE.

Potsdam, 8 janvier 1737.

Monsieur, je vous suis fort obligé du factum ou de la réfutation de MM. de Trévoux,129-a que vous venez de m'envoyer; je l'ai lue tout aussitôt d'un bout à l'autre, et, sans parler de la façon dont vous mettez votre innocence au jour, j'ai trouvé que vous avez drapé ces messieurs d'une façon qui ne les fera pas rire. Vous avez cité tous les endroits d'où vous prenez les pièces que vous alléguez contre eux, et je crois que si ces messieurs ne s'étaient pas précipités dans leur journal en faisant ces libelles contre votre Histoire, qu'ils s'en garderaient à présent. La pièce que vous venez de faire contre eux leur apprendra à devenir plus circonspects à l'avenir, et à ne plus attaquer des personnes qui leur sont supérieures en toute façon. Je souhaite, monsieur, pour le bien public, que votre âge et votre santé vous permettent longtemps d'éclairer le monde, tant en faisant connaître la vérité qu'en découvrant l'erreur et le mensonge. Il est digne d'une belle âme comme la vôtre d'excuser l'innocence accusée à faux, de lui prêter vos armes pour la défendre, et de vous exposer vous-même aux traits injurieux de la critique et de la satire pour l'amour de la<130> vérité. Souffrez que je vous le dise, ce caractère est fort rare dans le monde, surtout chez ceux de votre profession; vous en êtes d'autant plus estimable. Je serais charmé, monsieur, si j'avais occasion de vous donner des marques de la mienne, étant votre très-bien affectionné

Frederic.

2. AU MÊME.

Rheinsberg, 30 janvier 1737.



Monseigneur

L'ode130-a qui accompagne cette lettre, et que je viens d'achever, m'a semblé assez convenable à vous être envoyée, à cause de la matière qu'elle traite. Il s'agit des bontés dont le Créateur nous comble sans mesure; c'est un lieu commun, à la vérité, mais qui peut-être ne vous paraîtra point tel quand vous jetterez les yeux sur cette pièce.

Je me suis efforcé de peindre Dieu tel que je le crois, et tel qu'il est. La bonté fait son caractère, je ne le connais que par ses grâces; comment pourrais-je le défigurer malicieusement et lui donner un caractère barbare et cruel, tandis que tout ce qui m'entoure me parle de ses faveurs? Ma plume, bien loin de démentir mon cœur, tâche de le seconder de toutes ses forces; je tâche de rendre Dieu aussi aimable aux autres qu'il me paraît, et de leur inspirer la même reconnaissance pour ses bienfaits dont je me sens pénétré. Je vais même plus loin; j'ose entreprendre l'apologie de Dieu, en cas qu'il n'ait pas<131> trouvé à propos d'accorder l'immortalité à l'âme, et je finis par alluder du bien qu'il me fait à présent sur celui qu'il me fera dans l'avenir. Voilà l'abrégé du plan que je me suis proposé; c'est à vous à voir si je l'ai bien rempli. Je sens bien qu'il n'est pas possible à de faibles mortels de parler dignement du créateur du ciel et de la terre : je sens mon insuffisance sur cette matière; mais bien loin de me rebuter par là, je m'anime de nouveau à marquer ma vive reconnaissance au Dieu de qui je tiens tout, et envers qui personne ne peut jamais satisfaire à tous ses devoirs.

Vous trouverez peut-être des endroits dans cette ode qui ne vous paraîtront pas conformes à la confession d'Augsbourg; mais j'espère bien, monsieur, que vous croirez que l'on n'a pas besoin de Luther et de Calvin pour aimer Dieu.

Je suis avec beaucoup d'estime,



Monsieur,

Votre très-affectionné
Frederic.

3. DE M. DE BEAUSOBRE.

Berlin, 1er octobre 1737.



Monseigneur

Ce n'est pas sans quelque répugnance que je cède aux instances réitérées d'un de mes neveux, qui tâche de relever notre famille du terrible abattement où elle est tombée à cause de la religion. Mon<132> neveu, monseigneur, est un jeune homme de trente ans, né et élevé dans les armes par feu M. de Beausobre son père, mort colonel au service de France. Son père le laissa lorsqu'il n'était encore qu'enseigne, mais sa capacité dans le service l'a élevé en peu de temps au grade de major où il est parvenu.

Son ambition est d'être décoré de quelque ordre militaire, et comme il ne saurait l'être en France, où sa religion l'en exclut, il s'est tourné de ce côté-ci. Il me prie d'intercéder pour lui auprès de V. A. R., afin d'obtenir l'ordre de Malte, dont Monseigneur le margrave Charles est grand maître dans les États de Sa Majesté. Les deux actes ci-joints font voir d'où il descend, et comme il est reconnu par la cour de France et par les magistrats de sa patrie pour être sorti de l'ancienne maison de Beaux, très-puissante autrefois en Provence, et dont Arnaud de Beausobre, mon bisaïeul, transporta la famille en Suisse.

Je ne doute point, monseigneur, de la généreuse bienveillance de V. A. R. Portée par le plus excellent et le plus beau naturel du monde à faire du bien, j'ose espérer de sa bonté tout ce qui conviendra à sa dignité et à sa prudence.

Si mon neveu a quelque espérance d'obtenir l'honneur où il aspire, il fera un voyage ici au printemps, ses affaires l'appelant à Paris pour tout l'hiver. Ses lettres font voir qu'il a beaucoup d'esprit. On dit qu'il est assez bien fait de sa personne, et l'amitié dont le comte de Belle-Isle l'honore est un bon témoignage de sa capacité.

V. A. R. verra sans doute avec surprise d'où un simple ministre tire son origine. Depuis que nous avons perdu les bénéfices, le ministère évangélique n'est plus que pour le peuple. Si l'abaissement où nous sommes tombés était la peine de nos forfaits, j'aurais raison d'en rougir. Mais, monseigneur, j'ose l'assurer à V. A. R., je suis la troisième victime de la religion. Un de mes ancêtres fut Albigeois,<133> et eut le sort des comtes de Foix et de Toulouse. Il fut dépouillé d'une grande partie de ses biens par les inquisiteurs et par les croisés. Arnaud, mon bisaïeul, ayant échappé au carnage de la Saint-Barthélemy, se réfugia en Suisse, où il ne sauva qu'un fort petit débris de son naufrage. Je suis le troisième que la religion a exilé et dépouillé. C'est, monseigneur, ce qui m'a fait prendre pour devise un vieux temple ruiné et abandonné, avec ces mots : Una vetustate sacrum. « Il ne lui reste plus rien de vénérable que son ancienneté. » Malheureusement encore cette ancienneté s'étend jusqu'à la personne. Je suis vieux, monseigneur, et je ne trouve presque plus rien de vivant chez moi que la profonde vénération et le zèle inviolable avec lequel j'ai l'honneur d'être,



Monseigneur

de Votre Altesse Royale
le très-humble, très-obéissant et très-soumis serviteur,
de Beausobre.

4. DU MÊME.

Berlin, 15 novembre 1737.



Monseigneur

Il faut l'avouer, monseigneur, V. A. R. est un incomparable médecin. Je reçus, monseigneur, mercredi passé, la gracieuse lettre dont V. A. R.<134> a daigné m'honorer, et dès ce moment, une petite lièvre qui me prenait à cinq heures du soir, et ne me laissait qu'à trois heures du matin, a disparu, et n'est pas revenue depuis. Cela m'a fait penser que, né pour être l'admiration de toute la terre et les délices de vos peuples, vous guérirez un jour des maladies épidémiques plus funestes que la mienne. Quand on aime comme vous, monseigneur, le créateur du monde, on se plaît à lui offrir dans ses créatures le plus agréable de tous les sacrifices, qui est celui de leur faire du bien. Je ne saurais exprimer à V. A. R. combien je suis louché de la bonté qu'elle me témoigne qu'en l'assurant que ma reconnaissance est proportionnée à la profonde vénération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,



Monseigneur

de Votre Altesse Royale
le très-humble, très-obéissant et très-soumis serviteur,
de Beausobre.

5. DU MÊME.

Berlin, 28 décembre 1737.



Monseigneur

Ma vue a été tellement obscurcie par la longue maladie dont j'ai été attaqué, qu'elle ne m'a pas permis, dans les jours sombres qu'il a fait, de lire la belle ode que V. A. R. m'a fait la grâce de me communiquer.<135> La première devait contenter un esprit juste et délicat, quand même la complaisance trop naturelle aux auteurs pour leurs ouvrages ne s'en serait pas mêlée. Cette pièce avait certainement de grandes beautés; mais il faut avouer que la seconde l'emporte. Il y a des pensées neuves à tous égards, et des endroits fort heureusement changés. J'ai d'abord lu cette ode comme l'ouvrage d'un prince pour lequel j'ai une vénération pleine de tendresse. Puis, craignant que le préjugé ne m'en imposât, je l'ai lue en critique. Si V. A. R. n'était pas à tous égards au-dessus de l'envie, et que je fusse susceptible de cette passion, je ne saurais m'empêcher d'admirer un ouvrage que je ne saurais imiter. J'ai donc lu et relu votre ode, monseigneur, toujours avec un nouveau plaisir, et toute ma critique n'a l'ait que fortifier mon admiration.

Tout cela est vrai, monseigneur, et, pour donner à V. A. R. une preuve de ma sincérité, je vais joindre à cette lettre quelques remarques135-a dont elle fera l'usage qu'elle trouvera à propos. Ce n'est qu'à une troisième, à une quatrième lecture, que je m'en suis aperçu. L'harmonie des vers, le brillant des pensées, m'éblouissaient. J'en use avec cette liberté, monseigneur, soit parce que je ne saurais trahir la confiance de V. A. R., et parce que j'aperçois en elle autant de modestie que de goût et d'élévation d'esprit.

Censeur de vos propres ouvrages, monseigneur, vous ne les aimez qu'autant qu'ils approchent de la perfection dont vous vous êtes formé l'idée. Souffrez, monseigneur, que je vous en félicite. Il est plus beau de savoir corriger ses ouvrages que de les composer. Il faut un esprit fort supérieur pour effacer ce qui est bien pensé, afin de substituer ce qui l'est encore mieux. Vous irez en tout, monseigneur, à ce sublime que vous cherchez, et pour lequel vous êtes né. Dieu, sensible aux vœux publics, veuille conserver V. A. R. Je l'en prie<136> de tout mon cœur, et suis avec toute la vénération et tout le zèle possible,



Monseigneur

de Votre Altesse Royale
le très-humble, très-obéissant et très-soumis serviteur,
de Beausobre.


129-a Les Mémoires de Trévoux (février 1735, p. 279, et janvier 1736, p. 5) ayant attaqué l'Histoire de Manichée et du manichéisme, par M. de Beausobre, A Amsterdam. 1734, 2 vol. in-4, l'auteur réfuta vigoureusement ses adversaires dans la Bibliothèque germanique. Année 1737. Amsterdam, t. XXXVII, p. 1-72.

130-a Voyez t. XIV, p. III. no III, et p. 7-19.

135-a Ces remarques ne se sont pas retrouvées aux archives.