5. DU MÊME.

20 février 1782.

En m'éveillant, je reçois la belle lettre de V. A. R., qui me met hors de moi-même. Comment! pendant que V. A. R. accorde tout au Roi, elle parle en désespoir, et veut que je me tourne dans des affaires qui me pourraient coûter ma tête! Non, monseigneur; la chemise m'est plus près que le justaucorps, et puisque vous voulez faire le Don Car<47>los, je ne veux faire le comte de Grammont.47-a Vous êtes dans une situation brillante, en passe de voir votre fortune changée de tout en tout, et nullement pressé; et sans avoir vu la personne, voilà des résolutions désespérées, des projets chimériques, impraticables! Pour moi, Dieu m'a donné assez de jugement pour voir les suites de tout cela, qui seront funestes à V. A. R. et à tous ceux qui lui conseilleront en honnêtes gens. Ce n'est pas mon Beruf; ce que j'en ai fait, cela a été par surabondance et par bonne intention. Mais je ne suis pas obligé à me perdre, et ma pauvre famille, pour l'amour de V. A. R., qui n'est pas mon maître, et lequel je vois qu'il court à sa perte. Je crains trop Dieu pour m'attacher à un prince qui se veut tuer quand il n'en a aucune raison. Que fera-t-il donc, si le bon Dieu l'afflige par des malheurs réels et sensibles? Enfin, monseigneur, vous pouvez avoir tout l'esprit du monde; mais vous ne raisonnez pas en homme de bien et en chrétien, et hors de cela, point de salut.

Je ne dirai autre chose à V. A. R. que de se tranquilliser; le Duc et la Duchesse ont l'âme trop bien placée pour vous forcer à la princesse, que je n'ai pas dépeinte telle qu'elle est, parce que quand on dit : Ah! voilà une beauté, on y trouve mille défauts. Cette princesse, dis-je, ne sait pas un mot de son sort; je crois aussi qu'elle s'en ira comme elle est venue, sans chagrin. C'est à V. A. R. à démêler l'affaire avec le Roi son père, à qui elle a écrit une lettre si positive, dont je suis tombé des nues. Je plains de tout mon cœur la Reine, et pour moi, elle me permettra que je prenne très-respectueusement congé d'elle. Je la servirai avec mon sang dans tout ce qui sera conforme au service du maître et pour le véritable intérêt de V. A. R. Mais de me fourrer entre père et fils qui ont des inclinations si oppo<48>sées, je vois que c'est une entreprise qui cassera le cou à l'homme le plus prévoyant, et je me souviendrai toujours de ce que le Roi m'a dit à Wusterhausen, quand elle était dans le château de Cüstrin, et que je voulais prendre son parti : Nein, Grumbkow, denket an diese Stelle, Gott gebe, dass ich nicht wahr rede, aber mein Sohn stirbt nicht eines natürlichen Todes, und Gott gebe, dass er nicht unter Henkers Hände komme! J'ai frémi à ces paroles, et le Roi me les répéta deux fois, et cela est vrai, ou je ne veux jamais voir la face de Dieu, ni avoir part aux mérites de Notre-Seigneur.

Je comprends qu'après tout ce que j'écris, je perdrai les bonnes grâces de V. A. R.; mais j'y suis tout préparé. Elle me permettra que je me retire entièrement de ses affaires; je lui souhaite mille bénédictions, et je répandrais jusqu'à la dernière goutte de mon sang, si je pouvais empêcher le malheur que je prévois. Mais Salomon dit : Ein verständiger Mann siehet das Unglück und verbirget sich, aber ein Narr geht blindlings durch.48-a Et je crois qu'après avoir passé cinquante-trois ans, le rôle du dernier ne me conviendrait pas. Le duc de Lorraine sera ici samedi à midi, mardi au soir à Berlin, où il y aura grand bal jusqu'au matin. Je crois que le Roi fera venir V. A. R. vers ce temps-là, et je lui souhaite beaucoup de foi et un esprit rassis, beaucoup de jugement, point de prévention, et de prier Dieu qu'il la conduise par son esprit, sans quoi elle fera la triste expérience que tout notre savoir nous mène à notre perte; il faut que nous soyons conduits par la crainte de Dieu. Ce sont les sentiments dans lesquels je mourrai, étant très-respectueusement et sincèrement, etc.


47-a Il n'a jamais existé, à notre connaissance, de relations entre Don Carlos et un comte de Grammont, et nous serions tenté de croire qu'il y a ici une erreur et qu'il faut lire le comte d'Egmont, M. de Grumbkow faisant peut-être allusion à Dom Carlos, nouvelle historique (par l'abbé de Saint-Réal), jouxte la copie imprimée à Amsterdam, chez Gaspard Commelin, 1673, p. 63-66, 108-115, 148-151, et 170-173.

48-a Proverbes, chap. XIV, v. 16.