144. DE D'ALEMBERT.

Paris, 31 octobre 1774.



Sire,

M. Grimm, qui n'est de retour ici que depuis très-peu de jours, m'a remis de la part de V. M. un paquet contenant certain Dialogue entre deux dames qui, chacune de leur côté et à leur manière, ont fait une fortune bien grande et bien inespérée, toutes deux d'ailleurs aussi pucelles l'une que l'autre, et même que la Pucelle d'Orléans. Ce Dialogue m'a beaucoup diverti, et me ferait désirer beaucoup de voir un autre Dialogue en vers dont V. M. me fait l'honneur de me parler dans la lettre que je viens de recevoir de sa part. Je ne doute pas que le grand seigneur qu'on y fait parler, et la grande reine (car elle avait l'honneur de l'être) qui a l'honneur encore plus grand de se trouver dans certaine brillante généalogie, quoique un peu suspecte, je ne doute point, dis-je, que ces deux illustres interlocuteurs ne conservent parfaitement leur personnage.

J'aimerais bien mieux lire ce Dialogue que d'être occupé, comme je le suis en ce moment, des dissensions prêtes à embraser le sud de l'Europe, dont V. M. me fait l'honneur de me parler. J'ignore dans ma retraite les querelles des rois; je vou<636>drais qu'ils fussent tous aussi pacifiques que V. M., et en même temps aussi prêts à faire la guerre; c'est le plus sûr moyen de l'éviter. Dieu nous préserve de ce fléau! Puisse-t-il au moins donner le temps à M. Turgot, notre nouveau contrôleur général, de réparer le mal que nous souffrons depuis si longtemps! On a eu raison d'en faire l'éloge à V. M.; c'est assurément un des hommes les plus instruits, les plus laborieux et les plus justes du royaume, d'une vertu à toute épreuve, et d'une probité incorruptible, dont il a déjà donné plus d'une marque depuis deux mois qu'il administre nos finances. Comme le Roi paraît aimer la justice, la vérité, les honnêtes gens, et qu'il déteste les flatteurs, les fripons et les hypocrites, j'espère qu'il prendra de jour en jour plus de confiance en cet homme éclairé et vertueux, et toute la France le souhaite pour le bonheur des peuples et pour la gloire du Roi.

On dit que ce prince va nous rendre l'ancien parlement, que son prédécesseur avait cassé. Celui qu'on y avait substitué était trop mal composé pour pouvoir subsister avec la confiance et la considération publique, nécessaires à des magistrats. Mais l'ancien avait aussi des reproches très-graves à se faire. Il faut espérer que la disgrâce où il a été pendant quatre ans le rendra raisonnable et sage. Les fanatiques gémissent beaucoup de son rétablissement. C'est une raison pour qu'il ne soit plus à l'avenir superstitieux et fanatique, comme il ne l'a que trop été.

Je viens de mander à M. de Voltaire que V. M. a eu la bonté de m'envoyer le certificat favorable à M. d'Étallonde, qu'il me paraissait attendre avec impatience. Il est digne de V. M. de rendre justice à la conduite de ce jeune homme, si cruellement persécuté, et je ne désespère pas qu'un tel certificat ne lui procure enfin des jours plus heureux.

Toutes les lettres de Rome et d'Italie assurent que la mort du pape est un chef-d'œuvre de l'apothicairerie jésuitique. V. M. ne pourrait-elle pas fonder pour ces honnêtes gens, dans leur collége de Breslau, une chaire de pharmacie, dans laquelle ils paraissent être si versés? L'élection du successeur de Clément XIV sera un grand événement pour eux; mais je ne doute pas que les princes catholiques, qui connaissent si bien le savoir-faire de la <637>Société, ne se réunissent pour engager le pape futur à laisser ce trésor aux princes qui ne vont point à la messe, et qui n'auront point à craindre, en communiant, le sort du pauvre empereur si bien régalé par le frère Sébastien de Monte-Pulciano.708-a

Je suis très-affligé de l'état du pauvre Catt; c'est un fidèle serviteur de V. M., et bien digne de l'intérêt qu'elle prend à son malheur. Je lui écris en détail au sujet du sculpteur, ne voulant pas importuner V. M. de ce détail. Ce sculpteur, Sire, a pris le parti d'aller lui-même incessamment à Berlin, à ses propres frais et risques, pour avoir l'honneur de se présenter à V. M., pour s'assurer si ses services lui conviennent, et pour avoir l'honneur de lui proposer lui-même ce qu'il désire d'obtenir d'elle en s'attachant à son service. Il sera parti dans le temps où V. M. recevra cette lettre, et il ne tardera pas à la suivre.

Je suis avec le plus profond respect, etc.


708-a Voyez t. XII, p. 148.