111. A D'ALEMBERT.

7 avril 1772.

Je ne sais par quel hasard il se rencontre toujours des obstacles quand il s'agit de répondre à vos lettres. Tantôt la goutte me tenait garrotté sur le grabat; ensuite c'était le séjour de la reine douairière de Suède et de la duchesse de Brunswic qui m'ont empêché de vous écrire. Vous n'y perdez pas grand' chose; au contraire, vous y gagnez de n'être pas assommé d'un fatras de mauvais vers. Voici encore un chant de ce poëme, que je vous envoie; j'espère que, rempli d'une vertu narcotique, il vous tiendra lieu des pavots que Morphée vous refuse. Nous autres Allemands, comme l'a très-bien dit le bon père Bouhours, nous ne sommes guère propres à la poésie, encore moins au poëme épique. Nous n'avons que l'instinct grossier du bon sens, et notre Pégase n'a point d'ailes. Je pourrais vous dire ce que van Haaren624-a<563>pondit à Voltaire, qui le louait sur son poëme de Léonidas : « Mes vers sont bons, dit-il, car je n'ai point d'imagination. »

On dit que le bon Helvétius a laissé dans ses papiers un poëme sur le Bonheur. Je VOUS prie de me dire ce qui en est; j'avoue que je serais curieux de l'avoir, si ce n'est être trop indiscret que de le demander. J'ai bien regretté ce vrai philosophe, qui a donné des marques d'un parfait désintéressement, et dont le cœur était aussi pur que l'esprit facile à s'égarer; mais les philosophes ne sont pas moins sujets aux lois éternelles que les autres hommes, qui, sages et fous, grands et petits, sont obligés de payer ce tribut à la nature, ou plutôt de lui restituer ce qu'elle leur avait prêté pour un temps. Il est très-probable que le bon Helvétius ne lit plus les gazettes, ni les Nouvelles ecclésiastiques, et qu'ainsi il ne s'embarrasse guère des confédérés ni des Turcs; cependant, si quelque nouvelliste de Paris envoie des nouvelles dans le pays où il est, il pourra lui apprendre que tous ces troubles vont s'apaiser, et qu'une paix générale va fermer les plaies que les calamités passées avaient ouvertes; et le sort des confédérés sera sans doute d'être cocus, battus, et contents.625-a Il n'y aura que les gazetiers de mécontents de la fin de cette guerre; elle mettra fin à leur bavardage sur les conjectures qu'ils font au hasard, et sur les fausses nouvelles qu'ils débitent pour les révoquer l'ordinaire suivant. Voilà ma confession de foi sur les gazetiers, pour répondre à ce que vous me demandez. Mais si vous voulez savoir ce que je pense de la liberté de la presse, et des ouvrages satiriques qui en sont une suite inévitable, je vous avouerai (sans vouloir cependant choquer messieurs les encyclopédistes, que je respecte) que, connaissant les hommes pour m'être assez longtemps occupé d'eux, je suis très-persuadé qu'ils ont besoin de remèdes réprimants, et qu'ils abuseront toujours de toute liberté dont ils jouiront, de sorte qu'il faut, en fait de livres, que leurs ouvrages soient assujettis à l'examen, non pas fait à la rigueur, mais tel cependant qu'il supprime tout ce qui se trouve de contraire à la tranquillité publique, comme au bien de la société, à laquelle la satire est contraire. Mais en même temps je ne vous <564>dissimule pas que je trouve bien fade à la famille d'un petit avocat de se formaliser sur une généalogie mal faite; au contraire, votre avocat ou ses parents devraient se réjouir de ce que Loyseau de Mauléon se trouve dans le cas de grands hommes dont on a donné également une généalogie peu exacte. Si cependant il s'agit de contenter cette famille éplorée, nous trouverons ici, en Allemagne, des érudits qui feront descendre défunt l'avocat en droite ligne des anciens rois de Léon et de Castille, et j'ose assurer que le Courrier du Bas-Rhin insérera cette belle découverte dans ses feuilles. Voilà tout ce que je puis opérer pour la conciliation de ces deux illustres parties; j'en tirerai vanité, et je mettrai dans mes mémoires que, ayant contribué à pacifier les troubles de la Pologne et de la Turquie, j'avais été encore assez favorisé de la fortune pour réussir à rétablir la paix entre les Mauléon et le Courrier du Bas-Rhin. Tenez, mon cher Anaxagoras, après ceci j'espère que votre philosophie sera contente de la mienne. Je travaille, autant qu'il est en moi, à concilier les esprits; je propose des expédients, et j'espère que la famille de Mauléon ne sera pas plus intraitable que le Grand Seigneur et son divan. Muni de mes pleins pouvoirs, vous pouvez signer cet acte important pour le bien de l'Europe, et rendre par là au Courrier du Bas-Rhin la tranquillité et la liberté d'esprit qu'il lui faut pour débiter ses balivernes.

Il ne me reste, après avoir parlé d'aussi grands intérêts, qu'à faire des vœux pour votre conservation, à vous faire souvenir du petit troupeau de philosophes établi aux bords de la Baltique, et à vous assurer de mon estime; sur quoi je prie Dieu, etc.


624-a Guillaume van Haaren, le Tyrtée hollandais, né à Leeuwarden en 1713, mort en 1768. Voltaire lui adressa, en 1743, trois stances qui se trouvent dans le tome XII, p. 520 de ses Œuvres, édit. Beuchot.

625-a Allusion au titre d'un des contes de La Fontaine, Le Cocu battu et content, nouvelle tirée de Boccace.