<171>le beau portrait que vous faites de l'Empereur. Je vois à votre pinceau que c'est un maître qui a peint son disciple.

Voici en quoi consiste l'imitation à laquelle j'ai tâché d'aspirer : c'est à retirer dans les huttes de mon hameau quelques Génevois échappés aux coups de fusil de leurs compatriotes, lorsque j'ai su que V. M. daignait les protéger en roi dans Berlin.

Je me suis dit : Les premiers des hommes peuvent apprendre aux derniers à bien faire. J'aurais voulu établir, il y a quelques années, une autre colonie à Clèves, et je suis sûr qu'elle aurait été bien plus florissante et plus digne d'être protégée par V. M.; je ne me consolerai jamais de n'avoir pas exécuté ce dessein; c'était là où je devais achever ma vieillesse. Puisse votre carrière être aussi longue qu'elle est utile au monde et glorieuse à votre personne!

Je viens d'apprendre que M. le prince de Brunswic,a envoyé par vous à l'armée victorieuse des Russes, y est mort de maladie. C'est un héros de moins dans le monde, et c'est un double compliment de condoléance à faire à V. M. Il n'a qu'entrevu la vie et la gloire; mais, après tout, ceux qui vivent cent ans font-ils autre chose qu'entrevoir? Je n'ai fait qu'entrevoir un moment Frédéric le Grand; je l'admire, je lui suis attaché, je le remercie, je suis pénétré de ses bontés pour le moment qui me reste : voilà de quoi je suis certain pour ces deux instants.

Mais pour l'éternité, cette affaire est un peu plus équivoque; tout ce qui nous environne est l'empire du doute, et le doute est un état désagréable. Y a-t-il un Dieu tel qu'on le dit, une âme telle qu'on l'imagine, des relations telles qu'on les établit? Y a-t-il quelque chose à espérer après le moment de la vie? Gilimer, dépouillé de ses États, avait-il raison de se mettre à rire quand on le présenta devant Justinien? et Caton avait-il raison de se tuer, de peur de voir César? La gloire n'est-elle qu'une illusion? Faut-il que Mustapha, dans la mollesse de son harem,


a Guillaume-Adolphe, colonel au service de la Prusse, né en 1745, mort en Bessarabie le 24 août 1770. Voyez t. VI, p. 251; t. IX, p. XIII et XIV; t. XIII, p. 6-9; et t. XX, p. 330. Outre ce prince, le Roi avait envoyé à l'armée russe le lieutenant-colonel d'Usedom, le major de Pfau, et plusieurs autres officiers.