171. DE VOLTAIRE.

Bruxelles, 3 août 1741.

Vous dont le précoce génie
Poursuit sa carrière infinie
Du Parnasse aux champs des combats,
Défiant, d'un essor sublime.
Et les obstacles de la rime,
Et les menaces du trépas;

Amant fortuné de la Gloire,
Vous avez voulu que l'histoire
Devînt l'objet de mes travaux;

Du haut du temple de Mémoire.
Sur les ailes de la Victoire,
Vos yeux conduisent mes pinceaux.

Mais non, c'est à vous seul d'écrire,
A vous de chanter sur la lyre
Ce que vous seul exécutez;
Tel était jadis ce grand homme,
L'oracle et le vainqueur de Rome.
Qu'on vante et que vous imitez.

<77>Cependant la douce Éminence,
Ce roi tranquille de la France.
Etendant partout ses bienfaits,
Vers les frontières alarmées
Fait déjà marcher quatre armées,
Seulement pour donner la paix.

J'aime mieux Jordan qui s'allie
Avec certain Anglais impie87-a
Contre l'idole des dévots,
Contre ce monstre atrabilaire
De qui les fripons savent faire
Un engin pour prendre les sots.

Autrefois Julien le sage,
Plein d'esprit, d'art et de courage,
Jusqu'en son temple l'a vaincu;
Ce philosophe sur le trône,
Unissant Thémis et Bellone,
L'eût détruit, s'il avait vécu.

Achevez cet heureux ouvrage.
Brisez ce honteux esclavage

Qui tient les humains enchaînés;
Et, dans votre noble colère,
Avec Jordan le secrétaire,
Détruisez l'idole, et vivez.

Vous que la raison pure éclaire,
Comment craindriez-vous de faire
Ce qu'ont fait vos braves aïeux,
Qui, dans leur ignorance heureuse,
Bravèrent la puissance affreuse
De ce monstre élevé contre eux.

Hélas! votre esprit héroïque
Entend trop bien la politique;
Je vois que vous n'en ferez rien.
Tous les dévots, saisis de crainte,
Ont déjà partout fait leur plainte
De vous voir si mauvais chrétien.

<78>Content de briller dans le monde,
Vous leur laissez l'erreur profonde
Qui les tient sous d'indignes lois.
Le plus sage aux plus sots veut plaire.
Et les préjugés du vulgaire
Sont encor les tyrans des rois.

Ainsi donc, Sire, V. M. ne combattra que des princes, et laissera Jordan combattre les erreurs sacrées de ce monde. Puisqu'il n'a pu devenir poëte auprès de votre personne, que sa prose soit digne du roi que nous voudrions tous deux imiter. Je me flatte que la Silésie produira un bon ouvrage contre ce que vous savez, après ces beaux vers qui me sont déjà venus des environs de la Neisse. Certainement si V. M. n'avait pas daigné aller en Silésie, jamais on n'y aurait fait de vers français. Je m'imagine qu'elle est à présent plus occupée que jamais; mais je ne m'en effraye pas, et, après avoir reçu d'elle des vers charmants le lendemain d'une victoire, il n'y a rien à quoi je ne m'attende. J'espère toujours que je serai assez heureux pour avoir une relation de ses campagnes, comme j'en ai une du voyage de Strasbourg,89-a etc.


87-a A partir du temps où cette lettre fut écrite, Frédéric donna à son ami Jordan le surnom de Tindalien, par allusion au déiste anglais Tindal, dont ce savant aimait les ouvrages. Nous ne savons, du reste, si Jordan a jamais traduit aucun auteur anglais. Voyez t. XVII, p. 149, 166, 193, 190, 198, 204, etc.

89-a Voyez ci-dessus, p. 28.