21. AU MÊME.

Nauen, 25 mai 1787.

Monsieur, je viens de munir mon cher Césarion de tout ce qu'il lui fallait pour faire le voyage de Cirey. Il vous rendra ce portrait que vous voulez avoir absolument. Il n'y a que la malheureuse matérialité de mon corps qui empêche mon esprit de l'accompagner.

Césarion a le malheur d'être né Courlandais (le baron de Keyserlingk, son père, est maréchal de la cour du duc de Courlande); mais il est le Plutarque de cette Béotie moderne. Je vous le recommande au possible. Confiez-vous entièrement à lui. Il a le rare avantage d'être homme d'esprit et discret en même temps. Je dirai, en le voyant partir :

Cher vaisseau qui portes Virgile
Sur le rivage athénien, etc.73-a

Si j'étais envieux, je le serais du voyage que Césarion va faire. La seule chose qui me console est l'idée de le voir revenir <66>comme ce chef des Argonautes qui emporta les trésors de Colchos. Quelle joie pour moi quand il me rendra la Pucelle, le Règne de Louis XIV, la Philosophie de Newton, et les autres merveilles inconnues que vous n'avez pas voulu jusqu'ici communiquer au public! Ne me privez pas de cette consolation. Vous qui désirez si ardemment le bonheur des humains, voudriez-vous ne pas contribuer au mien? Une lecture agréable entre, selon moi, pour beaucoup dans l'idée du vrai bonheur.

Il est juste que vous assuriez de mes attentions Vénus-Newton. La science ne pouvait jamais se mieux loger que dans le corps d'une aimable personne. Quel philosophe pourrait résister à ses arguments? En se laissant guider par cette aimable philosophe, la raison nous guiderait-elle toujours? Pour moi, je craindrais fort les flèches dorées du petit dieu de Cythère.

Césarion vous rendra compte de l'estime parfaite que j'ai pour vous; il vous dira jusqu'à quel point nous honorons la vertu, le mérite et les talents. Croyez, je vous prie, tout ce qu'il vous dira de ma part; et soyez sûr qu'on ne peut exagérer la considération avec laquelle je suis, monsieur, etc.


73-a Horace. Odes, livre I, ode 3.