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253. AU MARQUIS D'ARGENS.

Bunzelwitz, 4 juillet 1762.

Je n'ai point, mon cher marquis, de ce beau papier orné de contours élégants, qui donne tant de grâce aux lettres de vos compatriotes, sans quoi je m'en servirais pour vous répondre. Vous voudrez donc bien que je vous mande sur ce papier-ci, tout simplement, ce qui se passe. Vous nous, retrouvez dans ce camp où nous lûmes si longtemps l'année passée; nous allons actuellement entrer dans les montagnes, pour tourner le maréchal Daun et l'obliger de rentrer en Bohême. Je ne sais jusqu'à quel point nous réussirons; cependant il n'y a rien autre chose à faire. C'est une grande entreprise que celle de débusquer un habile général de toutes les positions avantageuses qu'il a prises d'avance. La fortune y fera sans doute beaucoup; mais qui peut se fier à cette volage?

Vous me demandez des nouvelles du Tartare. On me mande qu'il va m'envoyer tout à présent des troupes; la lettre est du 11 juin. Cette diversion aura lieu plus tard que je ne l'avais espéré; mais elle fera toujours effet. Notre paix et notre alliance avec la Russie, admirables d'un côté, ont causé d'un autre quelque altération dans les bonnes dispositions où étaient les Orientaux; reste à savoir si nos ennemis n'en profiteront pas. Toute la politique, mon cher marquis, est appuyée sur un pivot mobile, et l'on ne peut compter sur rien avec certitude; c'est ce qui m'en dégoûte prodigieusement. Les calamités des années passées, la ruine de la plupart des provinces, jointe à toutes sortes de malheurs qui me sont arrivés, m'ont rendu plus philosophe ou plus indifférent sur toutes les choses humaines que Socrate ne pouvait l'être; je parviendrai bientôt à une quiétude parfaite. Il est temps, mon cher marquis, que cette guerre finisse; je ne vaux plus rien, mon feu s'éteint, mes forces m'abandonnent, je ne fais plus que végéter; avec cela on peut encore servir d'ornement à la laure d'un cénobite, mais on n'est plus propre au monde.

Le prince Ferdinand a remporté un avantage considérable sur les Français; j'en suis bien aise. J'aurais désiré que l'affaire eût <333>été plus décisive. Quatre mille hommes de quatre-vingt mille, reste soixante-seize mille; c'est plus qu'il n'en faut pour le prince Ferdinand, qui n'en a que cinquante mille au plus à leur opposer; mais cela lui fait gagner du temps, et cet échec décourage un Soubise, un des plus médiocres généraux qu'aient eus les Français. Mon pauvre margrave Charles est mort;373-a j'en suis sensiblement affligé; c'était bien le plus honnête homme du monde. Il faut que nous allions tous là-bas le rejoindre; un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est la même chose. Adieu, mon cher marquis; écrivez-moi quelquefois, et soyez persuadé de mon amitié.


373-a A Breslau. le 22 juin. Voyez t. II, p. 85. t. III. p. 63 et 117-119, et t. IV. p. 246.