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XV. CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC ROLLIN. (22 JANVIER 1737 - 23 OCTOBRE 1740.)[Titelblatt]

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1. EXTRAIT D'UNE LETTRE DE FRÉDÉRIC A THIERIOT.

Remusberg, 22 janvier 1737.

Faites de ma part, je vous prie, une visite à l'illustre M. Rollin, que j'estime et considère. Le plaisir que m'a causé la lecture de son Histoire et de la Manière d'étudier les humanités m'engage à l'en remercier. C'est un acte de reconnaissance que je crois lui devoir. Il développe les événements de l'histoire ancienne avec beaucoup d'art et de noblesse. Les maximes qu'il prescrit mettent dans un jour avantageux les sentiments de son cœur. Je lui souhaite, pour le bien de la société et pour l'honneur de la France, une longue vie. Ce vœu est intéressé, à la vérité, mais il est permis de l'être à ce prix.

Je suis,



Monseigneur

Votre affectionné
Frederic.

2. DE ROLLIN.

9 février 1737.



Monseigneur

Les termes me manquent pour témoigner à Votre Altesse Royale la vive reconnaissance dont m'a pénétré l'honneur qu'elle m'a fait de se souvenir de moi et de me prévenir d'une manière si noble et si obligeante. Ce que vous avez ordonné qu'on me déclarât de votre part, monseigneur, au sujet de mes ouvrages, est le té<232>moignage le plus flatteur que je pusse désirer. Le comble des vœux d'un auteur est de se voir estimé et loué par un prince d'un goût si délicat, et qui écrit dans une langue étrangère avec tant d'élégance, de justesse et de dignité. C'est pourtant, monseigneur, ce qui me touche le moins dans ce qu'il vous a plu d'écrire à mon sujet. La bonté et l'effusion de cœur avec laquelle V. A. R. s'exprime, et un vif amour du bien public qui paraît animer tous ses sentiments, me remplissent d'une bien plus juste admiration, parce que ce sont là les grandes vertus d'un prince. Tout ce que je dois craindre, c'est que ce bon cœur et cet amour du bien public ne vous aient aveuglé en ma faveur. Mais, quand cela serait ainsi, je me donnerais bien de garde de songer à vous tirer d'erreur. J'ai trop d'intérêt à conserver une estime qui m'est si glorieuse. J'ose dire, monseigneur, que je la mérite, non par mes ouvrages, mais par la respectueuse reconnaissance et la profonde vénération avec lesquelles j'ai l'honneur d'être,



Monseigneur

de Votre Altesse Royale
le très-humble et très-obéissant serviteur,
C. Rollin.

3. A ROLLIN.

Remusberg, 20 février 1737.



Monseigneur

Vous vous êtes si bien dépeint dans vos ouvrages, peut-être sans le savoir, que je vous connais aussi intimement que si j'avais la satisfaction de vous avoir fréquenté longtemps.

Je respecte en vous, monsieur, le caractère d'un homme de probité, d'un homme intègre, et qui, rempli d'amour pour le genre humain, ne borne pas ses travaux à enseigner, mais à former les mœurs des personnes de tout âge. La France vous sera redevable, avec le temps, d'un peuple de héros, d'un peuple de <233>savants, que vous avez instruits, et qui, n'ayant pour but que la solide gloire, feront consister leur véritable grandeur dans des sentiments de cœur épurés de tout vice et uniquement portés à la vertu. Nos Allemands, plus dociles à vos leçons qu'à celles de leurs parents, vont s'empresser à marcher dans la carrière que vous leur avez ouverte. La vertu, dépeinte avec les vives et belles couleurs dont vous composez son coloris, trouve des attraits pour un chacun, et vous assurez son triomphe en diffamant le vice jusque sous l'appareil de la grandeur du rang et de la plus splendide magnificence. C'est là votre ouvrage, et c'est sans contredit par quoi vous égalez votre réputation à celle des souverains et des monarques.

Je me trouve fort flatté de ce que vous voulez bien distinguer ma faible voix dans un concert de tant de milliers de personnes qui chantent vos louanges.

Je vous ai une reconnaissance particulière de votre Histoire ancienne, et je me crois obligé de vous la témoigner. Mon estime vous est acquise; elle vous était due il y a longtemps. C'est un tribut que votre mérite est en droit d'exiger de tout le monde.

Je serai toujours avec ces mêmes sentiments,



Monseigneur

Votre très-affectionné
Frederic.

4. DE ROLLIN.

4 mai 1737.



Monseigneur

Souffrez que j'aie l'honneur de présenter à Votre Altesse Royale le onzième volume de mon Histoire ancienne. Le bon accueil qu'elle a fait à ceux qui l'ont précédé me fait espérer qu'elle voudra bien encore recevoir favorablement celui-ci. Je souhaite fort, monseigneur, qu'il soutienne auprès de vous la réputation de ses <234>aînés. Je me trouve heureux de pouvoir fournir à V. A. R. quelque lecture capable de l'amuser agréablement dans des moments de loisir dont elle sait faire un si bon usage. Il est rare de trouver des princes qui aient un goût aussi déclaré pour tout ce qui regarde les belles-lettres et les sciences. Outre le plaisir qu'elles vous causent, monseigneur (et en est-il un plus solide?), elles vous rendent avec usure une partie de l'honneur que vous leur faites, en vous attirant l'estime et l'admiration de tous ceux qui apprennent avec quelle ardeur et quel succès vous vous y appliquez. La naissance fait les princes, mais le mérite seul fait les grands princes. Celui de cultiver et de protéger les sciences et les savants n'en est pas un médiocre; et quand il se trouve joint aux autres grandes qualités, il ne contribue pas peu à en relever le prix et l'éclat, comme on le voit dans le second Scipion l'Africain. Vous ne me saurez pas mauvais gré, monseigneur, de vous comparer à cet illustre Romain, dans l'éloge duquel les historiens font entrer ce goût exquis pour les belles-lettres qui vous est commun avec lui, et qui vous distingue de presque tous les princes de notre temps. J'y trouve bien mon intérêt, puisque c'est ce goût exquis qui m'a procuré les témoignages d'estime, j'ai pensé dire : et d'amitié, que vous m'avez donnés d'une manière si touchante. J'en conserverai toute ma vie une vive reconnaissance, et je me ferai gloire d'être avec un profond respect et un parfait dévouement,



Monseigneur

de Votre Altesse Royale
le très-humble, etc.

5. A ROLLIN.

Ruppin, 14 mai 1737.



Monseigneur

J'ai reçu avec bien du plaisir les deux derniers volumes de l'Histoire ancienne que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Vous <235>ajoutez aux obligations que je vous ai déjà celle d'un nouveau plaisir, que la lecture de votre bel ouvrage m'a causé. Je l'ai lu, je l'ai dévoré, et je le relirai encore.

S'il est certain que les génies heureux, ces hommes que le ciel a doués de talents d'une manière si distinguée, sont obligés de les employer pour l'utilité publique, il n'en est pas moins sûr que le public, et chaque individu en particulier, doit reconnaître les peines et les recherches de ceux qui travaillent pour lui. Je m'acquitte de ce devoir, et je vous paye avec un peu de fumée le plaisir très-réel que je dois à vos soins et à vos peines.

Je vous prie de croire que je m'intéresse véritablement à votre conservation. Je me flatte, avec une grande partie du public, que l'Histoire ancienne ne sera pas le dernier fruit de votre plume. Dans mes complaintes au ciel des injustices qui m'affligent, il y entrera tout un article de ce qu'il ne vous a pas fait immortel. Je suis avec une estime toute particulière,



Monseigneur Rollin,

Votre très-affectionné
Frederic.

6. DE ROLLIN.

29 août 1738.



Monseigneur

Votre Altesse Royale, par les marques d'estime et de bonté qu'elle m'a données jusqu'ici, m'a mis en droit de lui présenter tous les ouvrages que je pourrai composer dans la suite. Je prends donc la liberté, monseigneur, de vous envoyer les deux derniers tomes de l'Histoire ancienne, et le premier de l'Histoire romaine. J'ai grand intérêt que ce nouvel ouvrage trouve auprès de V. A. R. un accès aussi favorable que le premier. Les lettres obligeantes qu'il vous a plu de m'écrire au sujet de l'Histoire ancienne ont été pour moi l'approbation la plus flatteuse que je pusse souhaiter. Beaucoup de personnes à qui je les ai lues m'ont fort pressé de les rendre publiques en les joignant à mes livres, et j'y étais assez <236>porté de moi-même. Peut-être que l'amour-propre, qui est bien subtil, m'inspirait ce désir, car rien ne pouvait me faire plus d'honneur. Il me semble pourtant que mon principal motif était de faire connaître dans tous les pays où mes livres sont portés un prince qui pense et parle en prince, qui à toutes les autres qualités dignes de sa naissance en joint une assez rare dans les personnes de votre rang, monseigneur, qui est d'aimer les belles-lettres et les sciences, de les cultiver avec goût et succès, sans préjudice aux devoirs essentiels de leur état, de protéger et d'honorer ceux qui en font profession, et, par là, de les porter à se rendre de plus en plus utiles au public. C'étaient là, monseigneur, si je ne me trompe, mes vues. Mais le respect que je dois à V. A. R., et la crainte de lui déplaire, m'ont arrêté tout court. Les mêmes raisons m'ont empêché de donner communication de ces lettres par écrit à qui que ce soit, quoique j'en aie été fort sollicité, excepté à la Reine seule, qui, après m'en avoir demandé la lecture, a souhaité que je lui en donnasse copie. Que ne dois-je point faire, et quels intérêts ne devais-je point sacrifier pour me conserver l'estime d'un prince qui, oubliant ce qu'il est et ce que je suis, m'a prévenu avec une bonté et une amitié (car j'ose me servir de ce terme) dont je ne perdrai jamais le souvenir!

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect et le plus parfait dévouement,



Monseigneur

de Votre Altesse Royale
etc.

7. A ROLLIN.

Remusberg, 4 septembre 1738.



Monseigneur

Vous vous êtes attiré si fort ma confiance par l'Histoire ancienne que vous avez écrite, que je suis persuadé de l'excellence de tout <237>ce qui sortira de votre plume. J'attends vos productions nouvelles avec toute l'impatience d'un lecteur affamé de bonne lecture; très-peu capable de leur donner du prix par mes suffrages, je n'ai de capacité que pour en sentir les beautés et pour les admirer.

Je vous remercie, en particulier, du plaisir que me procurent vos soins, et de ce que vous voulez bien m'envoyer vos nouveaux ouvrages; je souhaite de tout mon cœur que le Thucydide de notre siècle puisse voir prolonger le fil de ses jours comme ceux du roi Ézéchias.258-a Ce vœu vous paraîtra peut-être intéressé par la part que je prends aux ouvrages que vous publierez; mais je puis vous assurer que l'estime que j'ai pour votre personne n'y participe pas moins. Un sage historien est un phénix bien rare, et ce que je puis souhaiter de mieux aux grands hommes de ce siècle, c'est que, dans les âges futurs, ils trouvent des Rollins pour écrire leur histoire.

Puissiez-vous jouir longtemps de l'estime de vos contemporains, et me procurer mainte et mainte fois le plaisir de vous remercier et d'applaudir à vos nouveaux écrits!

Je vous envisage, vous autres savants, comme ceux qui doivent servir de phare et de fanal au faible genre humain, comme des étoiles qui devez nous éclairer dans toute sorte de sciences, et comme des hommes qui pensent pour nous, tandis que nous agissons pour eux. Jugez donc, monsieur, si je me départirai jamais de l'estime véritable avec laquelle je suis,



Monseigneur Rollin,

Votre très-affectionné ami,
Federic.

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8. DE ROLLIN.

8 juin 1739.



Monseigneur

Quoique Votre Altesse Royale connaisse parfaitement l'histoire dont je prends la liberté de lui envoyer le second tome, qui sera bientôt suivi du troisième, je me persuade néanmoins que les grandes qualités des héros qu'elle vous remet sous les yeux, et qui sont si fort de votre goût, vous en rendent toujours la lecture agréable et nouvelle. Vous y reconnaîtriez une grande ressemblance de caractère entre V. A. R. et plusieurs des plus fameux Romains, si votre modestie ne vous rendait distrait sur ce point. Ils connaissaient bien en quoi consistent la solide gloire et la véritable grandeur, et ils ne se laissaient point éblouir par le vain éclat de certaines qualités et de certains avantages extérieurs qui peuvent exciter l'admiration du vulgaire, mais qui, dans le fond, ne rendent point les hommes plus estimables, parce que, à proprement parler, c'est par le cœur que les hommes sont tout ce qu'ils sont. Les lettres dont V. A. R. a daigné m'honorer me paraissent toutes remplies de ces sentiments. Je les garde très-soigneusement, comme un titre de noblesse pour moi et une preuve bien glorieuse des marques d'estime et de considération que mes ouvrages m'ont attirées de votre part. Quoique je m'en sente peu digne, comme je compte n'en être redevable qu'à votre bonté, j'espère que V. A. voudra bien me les continuer.

Je suis avec la plus vive reconnaissance et le plus parfait dévouement,



Monseigneur

de Votre Altesse Royale etc.

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9. A ROLLIN.

Berlin, 4 juillet 1739.



Monseigneur Rollin,

J'ai vu par votre lettre que vous m'envoyez le second tome de votre Histoire romaine. Je ne doute point que ce nouvel ouvrage ne réponde aux excellentes productions que nous avons de votre plume, et à l'idée avantageuse qu'en a le public.

La carrière que vous courez vous donne le droit de faire la leçon aux souverains; vous pouvez leur faire entendre la voix de la vérité, que la flatterie rend inaccessible au trône; il vous est permis de fouetter le vice ceint du diadème, sur le dos des tyrans et des monstres dont fourmillent les annales de l'univers, et de corriger d'une manière indirecte ceux dont le rang fait respecter jusqu'aux défauts. Je souhaite, pour le bien de l'humanité, que vous puissiez rendre les rois hommes, et les princes citoyens; je suis sur que ce serait la plus belle récompense de vos peines, et peut-être le plus digne salaire que jamais historien ait obtenu.

Je vous prie de croire que je m'intéresse vivement à votre gloire, et que je ne suis pas moins charmé de vos ouvrages que je me réjouis de l'état vigoureux et robuste de votre santé.

Veuille le ciel prolonger des jours dont vous faites un usage si salutaire, et vous combler de toutes les bénédictions que je vous souhaite!

Je suis,



Monseigneur Rollin,

Votre très-affectionné
Federic.

10. DE ROLLIN.

19 septembre 1739.



Monseigneur

Je me rendrais indigne des bontés que Votre Altesse Royale a eues jusqu'ici pour moi, si je manquais à vous témoigner la part <240>que j'ai prise à ce que le Roi votre père a fait tout récemment en votre faveur.261-a Toutes les grandeurs, toutes les fortunes du monde ne sont rien sans la paix de l'âme et sans une certaine douceur intime que répand dans le cœur une union parfaite entre des personnes que la nature et le sang lient ensemble par des nœuds si étroits. Je souhaite, monseigneur, que cette union, qui fait tout le bonheur de la vie, aille toujours en croissant, et ne laisse rien dans votre esprit qui en puisse troubler la tranquillité et la joie.

V. A. R., monseigneur, ne se trouvera-t-elle point à la fin importunée et accablée de mes livres, qui vont si fréquemment se présenter devant elle? S'ils deviennent trop libres et trop hardis, j'ose le dire, monseigneur, c'est votre faute et la suite du trop bon accueil que vous leur faites. Reçus si gracieusement par un prince que son goût exquis pour les sciences et pour toutes les productions de l'esprit ne distingue et ne relève pas moins que sa haute naissance, ils croient valoir quelque chose, et paraissent avec confiance devant V. A. R. J'ai intérêt qu'elle les souffre toujours avec la même patience et la même bonté.

Mais ne dois-je pas craindre moi-même, monseigneur, d'en abuser, en prenant la liberté de faire passer sous vos yeux les programmes de plusieurs exercices qu'un jeune homme de qualité a soutenus dans un collége dont j'ai été longtemps principal? Ce jeune homme porte un nom bien connu dans notre histoire. C'est un prodige, et je n'ai jamais rien vu de semblable, ni qui en approchât. Dans ces exercices, qui se sont faits devant de nombreuses assemblées, je l'ai interrogé, toujours à l'ouverture du livre, et souvent en me contentant de lui lire moi-même plusieurs endroits des auteurs grecs, qu'il expliquait très-bien, en me les entendant seulement lire. Outre ce qui est indiqué dans les programmes, il a lu en hébreu les cent premiers psaumes de David et les deux premiers livres des Rois. Comme cette étude est étrangère à celle des belles-lettres, auxquelles on se borne dans les colléges, on ne lui a permis d'y mettre par jour qu'un quart d'heure. <241>Ce jeune homme eut treize ans accomplis la veille du dernier exercice qu'il a soutenu; il ne prend pas un quart d'heure sur ses récréations.

Pardonnez-moi, monseigneur, toutes mes importunités et toutes mes impolitesses; elles ne diminuent rien du profond respect et du parfait dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être,



Monseigneur

de Votre Altesse Royale
etc.

11. A ROLLIN.

Remusberg, 15 octobre 1739.



Monseigneur Rollin,

Je suis étonné de la rapidité étonnante avec laquelle vous travaillez à l'Histoire romaine, dans un âge où le cours ordinaire de la nature nous permet à peine de vivre. Vous instruisez donc encore le public, lors même que vous semblez déjà enjamber l'éternité? Vous nous ferez croire tout ce que l'antiquité a feint du chant harmonieux des cygnes avant leur mort; l'Histoire romaine de M. Rollin me semblera un phénomène plus merveilleux que tout ce que la Fable rapporte, et il sera constant que la vivacité de votre composition et l'excellence de vos ouvrages ne se démentiront aucunement malgré le poids des années et le fardeau de l'âge. Il en est ainsi que de ces fleuves qui ne roulent jamais leurs ondes plus fort ni plus rapidement que plus ils s'éloignent de leur source.

J'ai admiré les progrès du jeune Guesclin; j'ignore s'il est parent de ce fameux Bertrand Du Guesclin dont le nom ne périra point, tant que l'on conservera le souvenir de la probité et de la valeur; peut-être que le jeune homme dont vous me parlez fera, avec le temps, autant d'honneur aux lettres que Du Guesclin en fit à l'épée. Il est plus d'un chemin pour arriver à la gloire; la carrière des héros est brillante, à la vérité, mais elle est teinte du <242>sang humain; celle des savants a moins d'éclat, mais elle conduit également à l'immortalité, et il est plus doux d'instruire le genre humain que d'être l'artisan de sa destruction.

263-aJe vous suis d'ailleurs bien obligé de la façon dont vous prenez part à ma satisfaction. Les arts et les sciences établissent une espèce de société dans le monde, et il paraît naturel que tous ceux qui ont le bonheur d'en être devraient participer mutuellement aux bonheurs qui arrivent à leurs membres quelconques, et partager plutôt leur joie que de s'entre-persécuter, comme il n'arrive que trop dans la république des lettres.

Je devais donc m'attendre aux sentiments que vous me témoignez; je vous assure cependant que je n'en suis pas moins reconnaissant, et que je regrette beaucoup de renfermer en moi ce qui pourrait vous en être un témoignage, étant avec bien de l'estime,



Monsieur Rollin,

Votre très-affectionné
Federic.

12. DE ROLLIN.

17 juin 1740.



Sire,

Quand ma vive reconnaissance pour toutes vos bontés ne m'engagerait pas à témoigner à Votre Majesté la part que je prends avec toute l'Europe à son avénement à la couronne, je me croirais obligé de le faire pour l'intérêt et comme au nom des belles-<243>lettres et des sciences, que vous avez non seulement protégées jusqu'ici, mais cultivées d'une manière si éclatante. Il me semble qu'elles sont montées en quelque sorte avec vous sur le trône, et je ne doute point que V. M. ne se propose de les faire régner avec elle dans ses États, en les y mettant en honneur et en crédit. Mais, Sire, un autre objet bien plus important m'occupe dans ce grand événement : c'est la joie que je sais qu'aura V. M. de faire le bonheur des peuples que la Providence vient de confier à ses soins. Permettez-moi de le dire à mon tour, les lettres dont V. M. m'a honoré, et que je conserve bien soigneusement, m'ont fait connaître le fond de son cœur entièrement éloigné de tout faste, plein de nobles sentiments, qui sait en quoi consiste la vraie grandeur d'un prince, et qui a appris par sa propre expérience à compatir au malheur des autres. C'est un grand avantage pour V. M. d'être bien convaincue qu'elle n'est placée sur le trône que pour veiller de là sur toutes les parties de son royaume, pour y établir l'ordre et y procurer l'abondance, surtout pour employer son autorité à y faire respecter celui de qui seul elle la tient, et de qui elle a l'honneur de tenir la place sur la terre. « Les richesses, la gloire, la puissance sont en ses mains. C'est lui qui donne le conseil, la prudence, la force.264-a C'est par lui que les rois règnent, et que les législateurs rendent la justice.264-b » Qu'il lui plaise, Sire, de vous combler, vous et votre royaume, de ses plus précieuses bénédictions, et, pour les renfermer toutes en un mot, qu'il lui plaise de vous rendre « un roi selon son cœur.265-a » C'est ce que je ne cesserai de lui demander pour vous, persuadé que je ne puis mieux vous témoigner avec quel profond respect et quel parfait dévouement je suis,



Sire,

de Votre Majesté
etc.

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13. A ROLLIN.

Königsberg, 17 juillet 1740.



Monseigneur Rollin,

J'ai trouvé dans votre lettre les conseils d'un sage, la tendresse d'une nourrice et l'empressement d'un ami. Je vous assure, mon cher, mon vénérable Rollin, que je vous en ai une sincère obligation, et que les marques d'amitié que vous me témoignez me sont plus agréables que tous les compliments très-souvent faux ou insipides que je ne dois qu'a mon rang. Je ne cesserai point de faire des vœux pour votre conservation, et je vous prie de m'aimer toujours et de vous persuader que je serai, tant que je vivrai, plein de considération pour vous et d'estime pour votre mémoire. Vale.

Federic.

14. DE ROLLIN.

22 juillet 1740.



Sire,

Mes livres osent paraître devant votre trône, avec quelque crainte, à la vérité, mais avec encore plus de confiance. Ils ne se présentent pas néanmoins devant V. M. pour en être lus, mais seulement pour en être vus et pour lui faire ma cour. Bien d'autres soins vous occupent maintenant. Instruit à fond des actions vertueuses et des grandes qualités des rois, tant anciens que modernes, vous songez, Sire, à les égaler et, s'il se peut, à les surpasser. L'Europe paraît attendre de V. M. qu'elle lui donnera le modèle d'un prince attentif à remplir exactement tous les devoirs de la royauté, et ils sont grands. C'est l'agréable espérance dont se flatte aussi,



Sire,

de Votre Majesté
etc.

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15. A ROLLIN.

Charlottenbourg, 3 août 1740.



Mon cher Rollin,

J'attends votre nouveau volume266-a avec impatience. Je suis persuadé que vos ouvrages ne se démentiront jamais, et que M. le cardinal, M. de Fontenelle et M. Rollin ne radoteront de leur vie; c'est une vérité qui commence à recevoir une évidence géométrique. Je suis du moins orthodoxe sur cet article, et plein d'estime et d'amitié pour vous. Vale.

Federic.

16. DE ROLLIN.

14 septembre 1740.



Sire,

Je prends encore une fois la liberté de vous écrire, en vous envoyant l'édition in-quarto de mon Traité des études, qui sera bientôt suivie de celle de l'Histoire ancienne. Quelque honneur et quelque plaisir que me fassent les lettres de V. M., je ne dois pas abuser de la bonté qu'elle a de répondre régulièrement aux miennes, et je me crois obligé désormais à ménager avec plus de soin que je n'ai fait jusqu'ici un temps devenu si nécessaire et si précieux pour tout un royaume. Mes livres, Sire, seront donc mes lettres. Ils vous parleront pour moi, et quand vous lirez de belles actions de quelque grand prince, V. M. supposera, s'il lui plaît, que ce sont de ma part autant de compliments pour elle, ou du moins autant de vœux. Je les chargerai de vous bien témoigner mon respect, ma vénération, ma reconnaissance, et surtout mon tendre attachement, car cette expression me devient permise. V. M. non seulement me permet, mais m'ordonne de l'aimer toujours. Et comment pourrais-je ne le pas faire? Comment pourrais-je n'être pas vivement touché et attendri de l'effu<246>sion de cœur avec laquelle vous avez bien voulu m'écrire depuis votre avénement à la couronne? Les rois ne se piquent pas, d'ordinaire, d'avoir des amis, et il est rare qu'ils en aient de véritables. L'intervalle qu'ils mettent entre eux et le reste des hommes est trop grand pour donner lieu à l'amitié, laquelle en effet suppose une sorte d'égalité. V. M. n'en use pas ainsi. Elle descend du trône jusqu'à son serviteur, et par là trouve le moyen de le mettre de niveau avec elle pour en faire son ami. Oui, Sire, je le serai toute ma vie. Mais c'est trop peu pour moi : que me reste-t-il encore de temps à vivre? Je souhaite l'être pendant toute l'éternité; cet unique vœu dit beaucoup de choses. Je suis avec des sentiments que je ne puis exprimer avec assez de force et d'énergie,



Sire,

de Votre Majesté
etc.

17. THIERIOT A ROLLIN.

Paris, 23 octobre 1740.



Monseigneur

J'ai reçu des ordres de Sa Majesté le roi de Prusse de vous témoigner qu'il ne lui a pas été possible de vous écrire. Nous avons le chagrin de savoir que ce monarque est attaqué d'une fièvre quarte qui, à ce que je crois, tend cependant à sa fin. S. M. m'ordonne de vous aller faire des compliments de sa part, et de vous remercier des deux volumes in-quarto que je lui avais envoyés de la vôtre. On m'a appris votre retour à Paris pour la fin de ce mois, et que vous alliez de là à Colombe, où je compte aller remplir les ordres de S. M, et présenter mes très-humbles respects à M. le maréchal d'Asfeld et à M. son frère.

Je suis avec beaucoup d'attachement et une singulière vénération,



Monseigneur

Votre, etc.


258-a II Rois, chap. XX, v. 1-11.

261-a Allusion à l'agréable surprise que le Roi avait faite au Prince royal en lui donnant, au mois de juillet 1739, les haras de Trakehnen, et dont il est question dans les lettres de Frédéric à Jordan, du 23 juillet, à Suhm, du 8 août, et à Camas, du 10 août 1739.

263-a Ces deux derniers alinéa sont remplacés, dans l'édition des Œuvres posthumes de Berlin, 1788, t. XII, p. 67 et 68, par le passage suivant :
     « Il n'est point extraordinaire que vous, qui m'avez instruit tant de temps, preniez part à ce qui m'arrive, et que vous participiez à ma satisfaction; c'est ce que je devais attendre de vos sentiments. Je n'en suis cependant pas moins reconnaissant, et je regrette de renfermer en moi ce qui pourrait vous en être un témoignage, vous assurant que je suis avec bien de l'estime
Votre affectionné, etc. »

264-a I Chroniques, chap. XXX, v. 12.

264-b Proverbes de Salomon, chap. VIII, v. 15.

265-a Actes des apôtres, chap. XIII, v. 22.

266-a Le quatrième volume de l'Histoire romaine.