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DISCOURS DE L'EMPEREUR OTHON A SES AMIS, APRÈS LA PERTE DE LA BATAILLE DE BÉDRIAC.237-a

Approchez, mes amis.237-b Les destins rigoureux,
Inflexibles et sourds, ont rejeté nos vœux;
C'est à vous, chers amis, que mon cœur se découvre.
Vous voyez sous vos pas l'abîme qui s'entr'ouvre
(Rarement le bonheur est le prix des vertus),
Vitellius triomphe, et nous sommes vaincus.
Le dépit, la fureur, empreints sur vos visages,
M'annoncent le projet de venger mes outrages;
Je sais ce que promet votre insigne valeur,
Vous voyez le trépas sans en frémir d'horreur;
Si, versant votre sang, si, perdant votre vie,
Vous pouviez relever ma puissance avilie,
Vous le feriez, j'en ai des gages trop certains.
Mais Othon pourra-t-il approuver vos desseins?
Je fus ambitieux, je désirais l'empire;
<208>Quel homme ne l'est pas?238-a Je sors de ce délire.
Quoi! ce pouvoir fatal qu'on m'ose disputer,
Est-ce par votre sang qu'il le faut cimenter?
Et faudra-t-il souffrir pour le bien d'un seul homme
Que de ses propres mains Rome déchire Rome?
La patrie à nos yeux ne doit point succomber,
S'il faut que quelqu'un tombe, Othon seul doit tomber.
Ma mort terminera la discorde civile;
Au moins à cette fois je puis vous être utile
En arrêtant d'un coup et les proscriptions,
Et les effets sanglants de vos divisions,
Tous malheurs qui du monde entraîneraient la perte.
L'image de ces maux à mes yeux s'est offerte,
Sur ce funeste objet je me suis consulté,
J'ai sondé les replis de ce cœur agité;
Il n'a pu soutenir cette affreuse pensée.
Perdant le souvenir de ma grandeur passée,
Accablé de débris, entouré de fuyards,
J'ai jeté sur la mort d'intrépides regards.
Que me ravira-t-elle? Un pouvoir peu durable,
Un bien qu'en l'acceptant je connus périssable,
Un bien que tout mortel doit quitter quelque jour.
Ah! que Vitellius le possède à son tour.
Je veux, de quelque éclat dont brille sa victoire,
D'un ennemi vainqueur surpasser la mémoire;
S'il s'achemine au trône à force de forfaits,
Je veux, en le quittant, vous combler de bienfaits.
Les dieux m'en sont témoins, lorsque, daignant m'élire,
Par vos soins généreux je parvins à l'empire,
Ma seule intention, mes désirs et mes vœux
Étaient de rendre Rome et mes amis heureux.
Le ciel qui me traverse, et le destin contraire,
Détruisent maintenant ce projet salutaire;
Leur courroux n'a point su me ravir les moyens
De sauver mes amis et mes concitoyens.
<209>Sans que Vitellius dans votre sang se baigne,
Je lui cède mes droits; qu'il triomphe et qu'il règne :
L'empire veut un maître, il n'en peut avoir deux;
Qu'il possède un pouvoir souvent si dangereux,
Et, quoique usurpateur, désormais magnanime,
A force de bienfaits qu'il efface son crime,
Et prépare aux Romains des destins fortunés.
Des mains de ces cruels contre vous acharnés
Demain par mon trépas j'arracherai les armes .. .
Mais quels cris, quels sanglots et quel torrent de larmes!
Serai-je, hélas! l'objet de ces vertueux pleurs?
Je suis trop fortuné, j'ai régné sur vos cœurs,
D'un désespoir mortel vos fronts portent le signe;
D'amis si généreux Othon se rendra digne :
Dans un pouvoir sans borne à mes soins confié,
Je conservais un cœur sensible à l'amitié.
Un simple citoyen eut l'âme assez hardie
Pour dévouer ses jours au bien de la patrie;
Si Décius fournit un tel trait de grandeur,
Que n'attends-tu donc pas, Rome, d'un empereur?
C'est lui qui pour l'État doit présenter sa tête,
Pour conjurer l'orage et calmer la tempête;
Othon, né citoyen, doit ses jours à l'État,
Il vous les doit à vous, s'il n'a le cœur ingrat.
Le danger est l'épreuve où brille une âme ferme,
Au sort inexorable elle prescrit un terme.
On ne mesure point le règne des héros
Par d'inutiles jours coulés dans le repos;
Je n'ai que trop vécu, si l'univers publie
Le vertueux motif qui termine ma vie,
Si l'on dit que, voyant l'État près de périr,
Othon pour le sauver consentit à mourir.
Amis, sans balancer en ce péril extrême,
Courez chez le vainqueur, c'est mon ordre suprême.
Je vous rends votre foi, je vous rends vos serments,
Le temps presse, fuyez, profitez des moments;
Pour la dernière fois que je vous vois paraître,
<210>Obéissez encore aux lois de votre maître.
J'approche de ma fin, je ne suis déjà plus;
En quittant de mes sens les fragiles tissus,
Le cœur rempli de vous, ma dernière pensée,
Ma dernière prière à nos dieux adressée
Sera qu'après ma mort ils daignent dignement
Payer votre tendresse et votre attachement,
Et que, vous accordant un sort toujours prospère,
Ils fassent envers vous ce qu'Othon n'a pu faire.
Vous bénirez mon sort; la mort n'est point un mal,
Le genre humain lui paye un tribut général.
Heureux celui qui peut, quittant cette demeure,
Du sceau de la vertu sceller sa dernière heure!
Si notre esprit s'éteint au moment du trépas,
Il n'est plus de douleurs, de soins, ni d'embarras;
Si le coup qui détruit cette fragile trame
N'est point assez puissant pour atteindre à mon âme,
Je trouverai des dieux aux pervers peu connus,
Dieux rémunérateurs de nos faibles vertus.
Adieu, je vais quitter ma dépouille mortelle,
Et jouir dans les cieux d'une gloire éternelle.

Fait à Strehlen, le 1er décembre 1761.


237-a On voit, par la lettre inédite que le Roi adressa au marquis d'Argens, le 5 janvier 1762, qu'il s'amusait alors à lire dans Plutarque les vies de Caton d'Utique et de l'empereur Othon.

237-b Ce début rappelle celui du discours de Mithridate à ses fils, dans la tragédie de ce nom par Racine, acte III, scène 1 : « Approchez, mes enfants, etc. »

238-a Voltaire dit dans Mahomet, acte II, scène 5 :
     

Je suis ambitieux; tout homme l'est, sans doute.