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ÉPITRE SUR LE HASARD. A MA SŒUR AMÉLIE.

Non, vous ne croyez point que l'humaine misère
Attire les regards du
Dieu qui nous éclaire;
Et c'est avec raison : de sa félicité
Rien ne peut altérer l'impassibilité.
Ce Dieu, sourd à nos vœux, ignore nos demandes,
Et lorsque ses autels fument de nos offrandes,
Insensible aux parfums dont on vient l'encenser,
Sans daigner nous punir, sans nous récompenser,
A d'aussi vils objets loin d'attacher sa vue,
Ne gouvernant qu'en grand cette masse étendue
Et ces globes nombreux qui flottent dans les airs,
Aux primitives lois il soumet l'univers.
Mais quelle, direz-vous, est la source féconde
Des destins différents que l'homme a dans le monde?
Si Dieu ne prévoit rien, s'il n'a rien résolu,
S'il n'étend point sur nous son pouvoir absolu,
De ce nombre infini de fortunes diverses,
De succès, de revers, de grandeurs, de traverses,
Qui de nos tristes jours remplissent le courant,
L'homme serait-il seul le puissant artisan?
<58>Nous a-t-on bien prouvé ce qu'avance Voltaire :
Où l'imprudent périt, le prévoyant prospère?65-a
Je ne veux pas, ma sœur, misanthrope fâcheux,
Outrant de notre état le destin malheureux,
Ravaler devant vous avec trop de rudesse
Les lueurs que souvent accorda la sagesse.
La nature, aux humains dispensant ses faveurs,
Fut avare en tout temps de dons supérieurs;
Cependant l'on a vu l'art et la politique
Préparer des succès au vainqueur du Granique,
César, joignant l'audace à ses prudents desseins,
Par son puissant génie asservir les Romains.
A côté des héros que leurs exploits signalent,
Mahomet ou Wasa peut-être les égalent.
De ces âges nombreux avant nous écoulés,
Parmi tant de grands faits sans choix accumulés,
Il est bien peu de noms dignes qu'on les rappelle :
La vertu rarement a le bonheur pour elle.
N'apercevez-vous pas la foule d'inconnus,
De fous, d'extravagants aux honneurs parvenus,
Sans grâce, sans talents, sans esprit, sans mérite,
Passer étourdiment à leur grandeur subite,
Les regards éblouis d'un éclat emprunté,
Dédaigneux, arrogants, ivres de vanité,
Des peuples prosternés mépriser les hommages,
Tandis que le malheur persécute les sages?
Le monde est donc, ma sœur, l'empire du hasard;
Il élève, il détruit; bizarre à notre égard,
Il usurpe les droits de notre prévoyance.
Ne vous figurez point cette aveugle puissance,
Ce dieu du paganisme, émule du destin,
Qui dispose de tout sans choix et sans dessein.
Le hasard est l'effet de ces causes secondes
<59>Dont les ressorts, couverts de ténèbres profondes,
Sous leur déguisement sachant nous échapper,
Par leur fausse apparence ont l'art de nous tromper.
Le philosophe sait que dans toutes les choses
Les effets sont produits du sein fécond des causes;
D'un pas sûr, mais tardif, par le raisonnement
Il remonte au principe après l'événement.
L'insolent politique, ambitieux et sombre,
Porte d'un bras hardi sa lumière en cette ombre;
Il perce l'avenir sans l'avoir aperçu,
Il règle, embrouille tout, et se trouve déçu.
L'aveugle, en tâtonnant, prend pour des certitudes
La trompeuse apparence et les vicissitudes,
Et dans ce labyrinthe ardent à pénétrer,
Sans fil pour le guider, il y court s'égarer,
Bronchant à chaque pas au bord des précipices.
Qui peut lui révéler les bizarres caprices
De tant de faibles rois pétris d'illusions,
Changeants dans leurs faveurs, jouets des passions?
Quels seront les devins, ou quels esprits sublimes
Pourront lui désigner l'espèce de victimes
Que l'ange destructeur, armé par le trépas,
Moissonnera, l'hiver, au sein de tant d'États?
Qu'un roi soit emporté, que son fils le remplace,
Le monde politique en prend une autre face;
Par d'autres passions se laissant dominer,
Sur un plan différent ce roi va gouverner;
De nouvelles erreurs chassent les anciennes,
Et changent les motifs des faveurs ou des haines.
Mais que dis-je? au conseil un moindre choc suffit :
Qu'on exile un ministre, une femme en crédit,
Jamais les successeurs dans ces premières places
De leurs devanciers n'ont poursuivi les traces,
Et souvent dans les cours pour un moindre sujet
Tout prend une autre forme et change de projet.
Tant d'intérêts divers, tant d'intrigues horribles,
Des révolutions les secousses terribles,
<60>C'est l'Océan en proie aux aquilons fougueux;
De leur contraire effort le choc impétueux
Fait soulever les flots, les enfle, les irrite,
Les pousse avec fureur, les rompt, les précipite,
Et la mer mugissante, en frappant à ses bords,
Y jette en reculant des débris et des morts.
Notre frêle vaisseau, sans mâts et sans boussole,
Flotte sans avirons au gré du vague Éole;
Il range des écueils, il désire un abri.
L'un trouve son salut où l'autre avait péri;
La prudence n'est donc qu'un art de conjecture.
L'exemple prouve bien cette vérité dure.
Était-ce son mérite, était-ce sa beauté
Qui, du rang le plus bas et de l'obscurité,
Quand ses attraits flétris touchaient à leur automne,
Éleva Catherine et la mit sur le trône?
Si d'un œil amoureux le lubrique regard
Ne l'eût dans ses transports fait convoiter au Czar,
A son destin obscur à jamais condamnée,
Le pope dans Moscou ne l'eût pas couronnée.
Mais consultons sans choix les fastes de l'amour :
Entre mille beautés qui brillaient à sa cour,
Pour remplacer trois sœurs qui furent ses maîtresses,68-a
Louis n'adressa point ses vœux à des duchesses;
L'indigne rejeton d'un financier proscrit
Devint l'heureux objet dont son cœur se nourrit;
Toujours plus amoureux, et resserrant ses chaînes,
En ses mains de l'État Louis remit les rênes.
Ce d'Amboise en fontange68-b est l'Atlas des Français,
A son bureau se vend et la guerre et la paix;
Pompadour ne fait point filer le fils d'Alcmène,
<61>C'est l'indolent Bourbon que l'habitude enchaîne,
Et ces charmes divins, que nous n'aurions connus
Qu'en quelque temple obscur, sous les lois de Vénus,
Décident à présent des destins de l'Europe.
Dites-moi quel devin habile en horoscope,
En consultant les cieux et son astre en naissant,
Pouvait lui présager ce destin florissant.
Élevée en exil depuis sa tendre enfance,
De son ambition l'orgueilleuse espérance
N'avait osé former des vœux aussi hardis;
D'Étiole en l'épousant la mit en paradis.
Nous, que l'expérience instruisit dans les brigues,
Qui connaissons les cours et leurs sourdes intrigues,
L'artifice commun à tous les courtisans
Qui, pour mieux supplanter des rivaux tout-puissants,
Flattent des souverains les passions secrètes,
Les charment au moyen d'aimables marionnettes
Dont ils font avec art jouer tous les ressorts,
Et, maîtres de leurs cœurs, en règlent les transports,
Nous voyons l'intérêt, les ruses, les adresses,
Qui font naître ou baisser le crédit des maîtresses,
Et dans ce vil emploi qui dégrade les grands,
Ils semblent tour à tour esclaves ou tyrans.
Parmi ces demi-dieux, entre ces personnages
Que la faveur créa, l'Europe a vu des pages,
Des brigands de finance arbitres des humains,
Des reclus tonsurés devenus souverains,
Et des greffiers poudreux en France connétables.
Ces exemples récents, ma sœur, sont innombrables;
L'occasion sert mieux que ne font les projets.
Mais pour en revenir à de plus grands objets,
Abandonnons des cours l'habitant idolâtre;
La guerre me fournit un plus vaste théâtre.
C'est là que la fortune étale avec orgueil
Et son mépris bizarre, et son flatteur accueil.
Parmi tant de guerriers dont le nombre l'assiége,
Ses dons sont prodigués à ceux qu'elle protége;
<62>Elle embellit leurs traits de brillantes couleurs,
Et noircit les talents de leurs compétiteurs.
Dans la noble carrière où le héros s'élance,
Son génie au hasard dispute l'influence;
Mais il épuise en vain ses soins et ses efforts,
Il dépend malgré lui des plus faibles ressorts.
Ces hommes ramassés dont se forme une armée
Sont les vils instruments qui font sa renommée;
La crainte, le désordre ou l'ardeur du soldat
Fixent l'incertitude et le sort du combat.
Parmi tant de hasards qu'il court ou qu'il évite,
Ses solides projets attestent son mérite;
C'est d'eux qu'on doit juger, et non sans fondement
L'applaudir, le blâmer selon l'événement.
Dans ce sens, des héros considérons l'histoire.
Eugène, dont le nom présageait la victoire,
Parut trop confier ses succès aux hasards,
Alors qu'il insulta les fameux boulevards
Dont l'Ottoman superbe environna Belgrade;
Il brave les périls, son cœur le persuade
Qu'il peut forcer ses murs et renverser ses tours,
Avant que l'ennemi lui porte des secours.
Le vizir indigné vient l'assiéger lui-même,
Il envoie aux chrétiens la disette au teint blême;
Le désespoir, la mort, s'offrent à leurs regards.
Pressés par le vizir, accablés des remparts,
Le Danube à leur dos rend leur retraite vaine;
Tout conspirait enfin à la perte d'Eugène.
Il faut mourir ou vaincre; un noble désespoir
L'oblige à tout risquer, ainsi qu'à tout prévoir.
Il fond sur l'ennemi couvert par des tranchées;
Tout cède, des mourants les campagnes jonchées
Laissent un libre cours aux vainqueurs empressés;
Les Ottomans confus sont pris ou dispersés.
Longtemps le vieux vizir tint par sa résistance
Le sort des deux États en égale balance;
De ses nobles desseins les beaux commencements
<63>Furent mal secondés par les événements;
Le Germain, couronné des mains de la victoire,
En emporta lui seul l'avantage et la gloire.
Ah! si jamais, Eugène, un de tes hauts projets
Aux yeux d'un guerrier sage annonça des succès,
Ce fut près de Luzare, où tes soins et ta ruse
Ont préparé le piége au Français qui s'abuse.
Te dérobant, tu pars, et plus prompt que l'éclair,
Des digues du Sero ton camp est à couvert.
A ces bords dangereux, sans nulle défiance,
Vendôme conduisait les guerriers de la France :
Eugène attend l'instant que le soldat mutin
Sorte du camp français pour courir au butin;
Pendant tout ce désordre il veut par la surprise
Fixer en sa faveur la fortune indécise.
Quel fut l'effet d'un plan si bien imaginé?
Un Français curieux, par la digue borné,
Y monte sans dessein; il voit dans la campagne
Eugène et ses héros vengeurs de l'Allemagne;
Il vole en rapporter la nouvelle en son camp.
Bientôt on se rassemble, on combat sur-le-champ;
Eugène fut battu :71-a tel est le sort des armes.
Dans ce métier si dur, et pourtant plein de charmes,
Souvent un rien peut nuire, et dérober le fruit
Du plus savant dessein presque à sa fin conduit.
Eugène l'éprouva lorsqu'il surprit Crémone;71-b
Par un canal secret que ne connaît personne,
Il entre dans la ville, il borde le rempart;
On l'en croit déjà maître. Admirez le hasard :
Un Irlandais actif qui veillait pour la France
Accourt auprès du Pô, prépare sa défense.
La garnison l'apprend, tout se joint à son corps,
On combat, on repousse, on redouble d'efforts;
Le Français enhardi, que le sort favorise,
Force enfin le héros d'abandonner sa prise.
<64>Le hasard rit ainsi de l'orgueil des humains,
En se jouant dérange et confond leurs desseins;
Injuste dans ses choix, capricieux, volage,
Il sert le téméraire et se refuse au sage.
En vain de l'avenir l'esprit est occupé,
Quel homme à son destin jamais est échappé?
Il est bien des malheurs qu'un insensé s'attire :
Bornons-nous aux revers qu'on ne saurait prédire.
Marlborough, que l'Anglais a si bien désigné,
Qui, livrant des combats, les avait tous gagnés,
Qui n'assiégea jamais de place sans la prendre,
Libérateur du Rhin, conquérant de la Flandre,
Marlborough, le héros, l'âme du parlement,
S'est vu précipiter par madame Masham,72-a
Qui, d'Anne jusqu'alors suivante peu connue,
Anima contre lui la reine prévenue.
Cette intrigue de cour pour un frivole objet
De vingt rois alliés dérangea le projet.
Vous parlerai-je encor de la flotte invincible,
De ce grand armement, formidable et terrible,
Dont l'immense appareil, couvrant le sein des mers,
Aux Bretons d'un tyran allait porter des fers.
L'Angleterre frémit et parut confondue :
Un grain de vent s'élève, et la flotte est perdue.
Mais où vit-on jamais plus de calamités,
L'enchaînement fatal de plus d'adversités,
Qu'en fournit des Stuarts la malheureuse histoire?
J'en rappelle à regret la sanglante mémoire :
Ces peuples descendus des Pictes indomptés,
Contre leurs souverains sourdement irrités,
A l'abri de leurs lois ont exilé leur reine;
Auprès d'Elisabeth Marie a fui leur haine :
Elle y cherche un asile, elle y trouve un cachot,
Et l'Anglais son vengeur la traîne à l'échafaud.
Mais après son trépas, à sa famille illustre
Le trône des Bretons rendit son premier lustre;
<65>Ce théâtre sanglant, entouré de dangers,
Lui laissa du bonheur des moments passagers.
Aux transports turbulents d'un peuple fanatique
On voit Charle opposer sa faible politique :
Il trouve un ennemi cruel et factieux,
Profond, entreprenant, sage, artificieux,
Qu'aucun travail n'abat, qu'aucun danger n'étonne,
Qui d'un bras téméraire ose saper le trône,
Abuse le vulgaire, écrase le puissant,
Et couvre ses forfaits du nom du Dieu vivant.
Cromwell, de tous côtés ayant tendu ses piéges,
Dans le sang de son roi teint ses bras sacriléges,
Et Charles souffre enfin, pour comble d'attentats,
Un supplice inouï, digne des scélérats.
Ainsi finit ce prince, exemple mémorable
Que la grandeur mondaine, un rang si respectable,
Ne garantissent point contre un dur ascendant.
Bientôt Jacques second, plus faible et moins prudent,
Tremblant, déconcerté par sa fille et son gendre,
De ce trône sanglant fut contraint de descendre;
Et ce jeune Édouard74-a que nous avons tous vu,
Au rang de ses aïeux à demi parvenu,
En héros vagabond courir à sa ruine,
Prouve par ses destins sa funeste origine.
Sans aller parcourir l'histoire du Levant,
Que ne dirai-je pas du sort du jeune Iwan,
D'un monarque déjà poursuivi dès l'enfance?
Une nuit renversa son trône et sa puissance;
Une femme tremblante, ivre de voluptés,
Rassemble des soldats à la hâte ameutés,
Enchaîne le monarque au sein de sa patrie,
Et le fait transporter captif en Sibérie.
Quels faits humiliants pour l'orgueil des humains!
Que de vils instruments ont d'étonnants destins!
J'ai souvent reconnu par mon expérience
Combien peu sert le fil de la vaine prudence.
<66>Quand j'entrai dans le monde en ma jeune saison,
Je dus tout au hasard et rien à la raison;
Ardent, présomptueux, je m'en souviens encore,
Je brûlais d'imiter des héros que j'honore;
Du centre des plaisirs et des bras du repos,
Sur les traces de Mars je volais aux travaux.
Un vieux Sertorius74-b de l'école d'Eugène
Pour traverser mes vœux fut envoyé de Vienne;
Tout ce que peut fournir l'expérience et l'art
Fut employé par lui pour fixer le hasard.
Dans ma sécurité Neipperg74-b m'allait surprendre,
J'ignorais ce qu'un sage était près d'entreprendre,
J'ignorais jusqu'aux lieux où s'assemblaient ses corps,
Son approche, et surtout ses desseins, ses efforts.
Un transfuge arrivé découvrit le mystère;
On se prépare, on marche, on joint son adversaire;
La victoire pour nous décida des combats.
La fortune en ces temps accompagnait mes pas;
Sous sa protection mon esprit devint sage.
Depuis, par son penchant inconstant et volage
Désertant nos drapeaux, prompte à m'abandonner,
Chez Daun et sur ses camps nous la vîmes planer.75-a
La perfide, en marquant sa barbare allégresse,
Persécute à présent ma prochaine vieillesse;
Les dangers, les écueils remplissent mes chemins,
Et la plume et l'épée échappent de mes mains.
Vous avez vu, ma sœur, dans des jours que j'abhorre,
De l'audace et du crime insensément éclore
Ce monstre politique, insolent, égaré,
De rapines, de sang, de meurtres altéré,
Qui réunit en lui tant d'intérêts contraires,
Qui rassemble en ses flancs d'éternels adversaires,
Caresse avec fureur ses dangereux serpents,
Prêt à se déchirer, tient sa rage en suspens
Pour assurer ma chute et presser ma ruine.
<67>Apprenez à présent quelle est son origine,
Par combien de forfaits des peuples ignorés
L'enfer de tant de rois a fait des conjurés.
Quel mystère odieux faut-il que je découvre?
De Vienne à Pétersbourg, et de Stockholm au Louvre,
La fraude, l'imposture, et l'intrigue de cour,
Font servir à leur but et la haine, et l'amour.
L'Autrichien répand l'or et la calomnie;
Ce tyran, pour dompter la libre Germanie,
Flatte, éblouit, corrompt des rois mal conseillés,
De ses vrais ennemis se fait des alliés.
Sa fière ambition, sa vengeance infernale,
Au fond de leur palais introduit la cabale;
D'un paisible automate on aigrit les esprits,
Là pleure une princesse, ici des favoris.
Il communique ainsi ses fureurs politiques
Aux dociles esprits des princes pacifiques
Qui, sans s'apercevoir de leur égarement,
Vienne, de ta grandeur deviennent l'instrument.
Je ressens les effets du crime qui les lie,
C'est moi qui suis puni de leur vague folie;
Persécuté, vaincu, mon sort m'a fait la loi,
Ou de vivre en esclave, ou de mourir en roi.
C'est en vain que l'on pense éviter son naufrage.
L'homme a-t-il le pouvoir de conjurer l'orage?
Et comment détromper des princes aveuglés,
Par des fourbes chéris sans cesse ensorcelés?
Pouvais-je enfin gagner des maîtresses perfides,
Ou réchauffer le cœur de nos amis timides?
Pouvait-on présager que jamais les humains
Verraient marcher ensemble et Français et Germains,
Et Russes et Suédois, tous étouffant leurs haines,
Réunis et d'accord pour me charger de chaînes;
Que l'Empire, entraîné par ce fougueux torrent,
Contre son protecteur s'armât pour son tyran?
Mais quittons ces faux dieux qui font gémir la terre,
Retournons aux hasards que j'éprouve à la guerre.
<68>De nos fleuves germains tous les bords sont couverts
De peuples rassemblés des bouts de l'univers;
A leur nombre accablant il faut que je m'oppose.
Si je couvre un pays, c'est l'autre que j'expose;
Je vole à l'ennemi le plus audacieux,
Je l'atteins; une voix m'appelle en d'autres lieux.
Luttant de tous côtés contre une hydre de princes,
Mon bras seul ne peut plus garantir nos provinces;
Tandis que mon État par eux est envahi,
Mes propres alliés m'ont lâchement trahi.
Ai-je pu raffermir la vertu dans leurs âmes?
Ai-je pu déchirer tant de pactes, de trames
Qui les rendront un jour, loin d'accomplir leurs vœux,
L'opprobre et le mépris de nos derniers neveux?
Lorsque de tant de maux mon âme est oppressée,
Un démon des soldats dérange la pensée;
Ce qui me paraît blanc à leurs yeux paraît noir,
Leurs chefs aussi troublés n'ont plus des yeux pour voir,
Un brouillard triste et sombre offusque leurs idées.
Je suis environné d'âmes intimidées,
J'attise les lueurs de leur faible raison,
J'oppose, mais en vain, l'antidote au poison.
Le nombre d'ennemis, le danger qui s'augmente,
Des revers tout récents, accroissent l'épouvante.
Cependant l'ennemi, remuant, inquiet,
Roule dans son esprit un dangereux projet;
Il faut, ou le combattre, ou succomber sur l'heure.
Il faut que d'un héros l'âme supérieure
Donne l'exemple en tout, du dernier au premier.
Ainsi, près de l'Euphrate un antique palmier
Élève les rameaux de sa superbe tête,
Brave, sans s'ébranler, l'assaut de la tempête,
Tandis que l'aquilon au bord des vives eaux
Courbe les tendres joncs et brise les roseaux.
Mais ces roseaux, ma sœur, de nos combats décident;
Et que peut l'officier quand leurs cœurs s'intimident?
Ainsi, dans les palais ou dans les champs de Mars,
<69>En ce monde maudit il n'est que des hasards.
Malgré tous les calculs qui règlent sa conduite,
L'orgueilleuse raison se trouve enfin réduite
A confesser ici que l'homme, en tout borné,
Suit le torrent du sort dont il est entraîné.
Mais à quoi, dira-t-on, peut servir la prudence,
Si ses secours sont vains, ses efforts sans puissance?
Autant nous vaudrait-il, dans nos jours mal ourdis,
En secouant son joug agir en étourdis.
La prudence n'est point, il est vrai, panacée
Qui chasse tous les maux dont l'âme est oppressée;
Son art ne s'étend pas à rendre l'homme heureux,
Mais à calmer nos maux, à modérer nos vœux.
Elle cède aux rigueurs du sort qui se soulève;
C'est un fil qui conduit, mais ce n'est pas un glaive
Propre à trancher les nœuds de la difficulté.
De tant d'écueils où l'homme aurait été jeté,
Des maux qu'on aperçoit son secours nous préserve;
Sa circonspection, qui veille et nous conserve
A travers les dangers d'un pas prémédité,
Nous guide, entre la crainte et la témérité,
Par une route étroite aux humains peu commune.
Souvent sa patience a lassé la fortune;
Elle attend tout du temps, mais sans le prévenir,
Et jamais son orgueil ne régla l'avenir.
Laissons donc le destin dans ses demeures sombres
Nous voiler ses arrêts d'impénétrables ombres;
En souffrant les revers sans en être abattu,
Il faut s'envelopper, ma sœur, dans sa vertu.

Corrigée à Pretzschendorf, le 7 janvier 1760. (Voyez Friedrichs des Zweiten hinterlassene Werke. Aus dem Französischen übersetzt. Neue Auflage. Berlin 1789, t. I, p. XIX. Dans sa lettre à Voltaire, du 12 mars 1709, Frédéric appelle cette pièce « une vieille Épître que j'ai faite il y a un an; » et Voltaire dit, dans sa réponse du 30 mars 1759 : « Il me paraît, par la date, que Votre Majesté s'amusa à faire ces vers quelques jours avant notre belle aventure à Rossbach. »)


65-a Voltaire dit, dans les premières éditions de ses Discours sur l'homme, 1er Discours, vers 12 (édit. Beuchot, t. XII, p. 51) :
     

Où l'imprudent périt, les habiles prospèrent.

Frédéric aime à citer et à varier ce vers. Voyez t. X, p. 41 et 77.

68-a Louise-Julie comtesse de Mailli-Nesle, et ses trois sœurs cadettes, mesdames de Vintimille, de Lauraguais et de Châteauroux furent successivement les maîtresses de Louis XV.

68-b Le cardinal d'Amboise était premier ministre d'État sous Louis XII. C'est à lui que le Roi fait allusion en donnant ici à la marquise de Pompadour le nom d'Amboise en fontange. Voyez t. IX, p. 263.

71-a Bataille de Luzzara, 15 août 1702.

71-b Le 1er février 1702.

72-a Voyez t. VIII, p. 171.

74-a Charles-Edouard. Voyez t. III, p. 48.

74-b Voyez t. II, p. 70, 80 et suivantes.

75-a Bataille de Kolin. Voyez ci-dessus, p. 44.