206. A D'ALEMBERT.

Le 6 juin 1779.

J'ai reçu deux de vos lettres, avec l'Éloge de quelques académiciens, et le petit ouvrage que vous avez consacré à la mémoire de mylord Marischal, dont je vous remercie. Je n'ai pas eu le temps de tout lire, parce que je ne fais que d'arriver. Mon esprit, encore tout souillé d'une bourbe mêlée de politique et de finance, doit se purifier par une ablution légale dans les eaux d'Hippocrène, avant de se présenter à la cour d'Apollon, devant les neuf Muses, et avant de méditer des ouvrages comme les vôtres. Donnez-moi ce petit délai, et j'entrerai alors en matière plus que je ne le puis à présent. Mon pauvre cerveau a été agité par des tempêtes pendant quatorze mois, les traces des arts effacées, les idées bouleversées par la multitude d'arrangements, de spéculations, de négociations et d'affaires de toute nature dont il fallait de nécessité m'occuper. Le fougueux Autan et l'impé<138>tueux Borée ont été calmés138-a par un coup de trident du Neptune français et de son sage ministère; mais si les flots de mon esprit, longtemps agités, n'ont plus des vagues soulevées jusqu'au ciel, la surface des eaux est encore ridée, jusqu'à ce qu'un calme parfait en arrête le mouvement. Voilà du poétique qui vaudrait mieux dans une ode que dans une lettre. Je ne saurais qu'y faire, mon cher géomètre; vous serez obligé d'avaler cette comparaison usée, parce que je ne saurais en ce moment y rien substituer de mieux. Je deviens si vieux et si usé, que je ne suis plus bon à quoi que ce soit. Tout le monde n'est ni Fontenelle, ni Voltaire, ni le bon défunt mylord, qui conservaient la force et la vivacité d'esprit dans un âge plus avancé que celui des Condé et des Marlborough, qui radotaient aux bords du tombeau. Je radoterai bientôt comme eux, et comme Swift, que ses domestiques montraient pour de l'argent;138-b et Don Joseph dira : Il l'a bien mérité. Et toujours du Joseph, et encore du Joseph à un géomètre qui se soucie aussi peu des insectes qui se déchirent sur ce ridicule globe que nous autres imbéciles de la cinquième lune de Saturne. Mais je voulais vous dire encore un mot du buste de Voltaire. Comment de Saturne viendrai-je à lui? quelle transition me mènera de l'un à l'autre? Je n'en sais, ma foi, rien, et j'écris au secrétaire de l'Académie française, qui, avec quelque puriste, quelque successeur de l'abbé d'Olivet, dira : Cet homme ne sait pas écrire; Bouhours l'avait bien dit, l'atmosphère de l'esprit s'étend de la Garonne jusqu'à la Moselle; au delà, point de sens commun. Enfin, pour aujourd'hui, je subis condamnation, je ne m'en relève pas; c'est au temps à me remettre dans mon assiette naturelle, s'il en peut venir à bout, et à vous à me regarder avec des yeux d'indulgence, et à me venir voir, si cela peut vous convenir. Sur ce, etc.


138-a Virgile, Énéide, liv. I, v. 76 et suivants.

138-b Voyez ci-dessus, p. 74.