<46> qu'elle est hors d'état de se déplacer. Elle se borne donc à regret aux vœux qu'elle fait pour V. M., ne pouvant aller les lui présenter elle-même.

Je ne sais si V. M. est informée qu'on a imprimé dans quelques gazettes d'Allemagne, et depuis dans quelques journaux de France, une prétendue lettrea qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire, selon messieurs les gazetiers, et dans laquelle les Français sont vilipendés, Voltaire traité de vieille femme, et l'Académie de Berlin de bête. Ce même sot public, qui a voulu si longtemps que V. M. fût bien malade, ne demandait pas mieux que de croire à la réalité de cette lettre : j'ai cru devoir le désabuser, en imprimant à mon tour dans les journaux que messieurs les gazetiers en avaient menti.b C'est à V. M. à leur répondre autrement, si elle juge qu'ils en soient dignes.

Notre jeune roi mérite toujours la bonne opinion que V. M. a de lui. Il aime le bien, la justice, l'économie et la paix. Mais les fripons, les courtisans et les prêtres font bien tout ce qu'ils peuvent pour


a Voici la lettre dont d'Alembert parle ici, et que le Roi désavoue ci-dessous, p. 48. Nous la tirons de la Vie de Frédéric II, roi de Prusse (par de la Veaux), Strasbourg, 1787, t. IV, p. 207 : « Pour cette fois, mon cher, je puis bénir mon étoile, et si vous m'aimez, vous avez quelque sujet de vous réjouir de ce que j'ai échappé heureusement à la mort. La goutte a fait sur moi quatorze vigoureuses tentatives, et il m'a fallu bien de la constance et des forces pour résister à tant d'attaques. Je revis enfin pour moi, pour mon peuple, pour mes amis, et aussi un peu pour les sciences; mais je dois vous dire que le mauvais fatras que vous m'envoyez m'a absolument dégoûté de la lecture. Je suis vieux, et les frivolités ne me vont plus. J'aime le solide, et si je pouvais rajeunir, je ferais divorce avec les Français pour me ranger du côté des Anglais et des Allemands. J'ai vu bien des choses, mon cher d'Alembert; j'ai vécu assez pour voir des soldats du pape porter mon uniforme, les jésuites me choisir pour leur général, et Voltaire écrire comme une vieille femme. J'ai peu de nouvelles à vous apprendre. Comme philosophe, vous ne vous embarrassez guère des affaires politiques, et mon Académie est trop bête pour vous fournir quelque chose d'intéressant. Je viens de déclarer une nouvelle guerre aux procès, et serais plus fier que Persée, si, au bout de ma carrière, je pouvais détruire la cabale de ce monstre aux cent tètes. Vous avez un très-bon roi, mon cher d'Alembert, et je vous en félicite de tout mon cœur. Un roi sage et vertueux est plus redoutable qu'un prince qui n'a que du courage. J'espère vous voir chez moi au printemps prochain. Je suis, etc. »

b Voyez les Berlinische Nachrichten von Staats- und gelehrten Sachen, du 21 mai 1776, p. 321.