202. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

(Potsdam) 11 mai 1777.



Madame ma sœur,

J'ai été bien aise de voir, par la lettre de Votre Altesse Royale, qu'il ne lui reste aucun ressentiment de sa dernière chute, dont, avec raison, on appréhendait des suites dangereuses; il paraît qu'une providence particulière veille à sa précieuse conservation.

V. A. R. a bien raison de rejeter l'opinion de ces hommes érudits qui ont avancé que toutes les connaissances nous sont venues du Nord. Le peu que nous savons de l'origine de nos connaissances nous apprend que les premières lumières nous sont venues de l'Asie et des pays orientaux : Confutzé vivait quatre mille ans avant nous; sa doctrine était fameuse en Chine, mais peu connue des nations qui habitent au-dessus du Gange; les Persans avaient leurs mages, chez lesquels Pythagore prit des leçons; l'Égypte était policée avant la Grèce. Ainsi notre Europe est venue la dernière; elle a beaucoup perfectionné les sciences, sans avoir pu prévenir les Orientaux, et depuis la renaissance des lettres, la physique, en s'appuyant sur le<331> bâton de l'expérience, en faisant de nouvelles découvertes, s'est purgée de ses anciennes erreurs. Mais, quels que soient nos efforts, les premières causes seront probablement éternellement voilées à nos yeux. Nous manquons de pénétration; notre esprit n'a pas assez d'étendue, ni nos instruments assez de finesse, pour décomposer ou pour remonter aux premiers principes de la nature; et nos facultés bornées se trouvent sans cesse entre les abîmes de l'infini en petit et de l'infini en grand.331-a On peut, à toute force, se consoler d'ignorer ces secrets; les hommes peuvent jouir d'une portion de félicité dans ce monde, en se bornant aux choses qui sont à leur portée, et en remplissant les devoirs du pacte social.331-b

Si quelqu'un voyait ma lettre, il soupçonnerait avec raison qu'elle s'adresse à quelque docteur en philosophie; on serait fort étonné, si l'on savait que ces billevesées doivent être lues par une grande princesse, qui pourrait donner sur ce sujet des leçons profondes à ceux qu'elle daignerait instruire. Mais, madame, les princesses de votre genre sont si rares, que vous êtes peut-être la seule en Europe à laquelle, sans s'émanciper, on ose proposer ses opinions sans crainte de lui être à charge. C'est une raison de plus pour redoubler mes vœux au ciel pour la conservation de ce phénix que les siècles futurs envieront à mes contemporains. C'est avec ces sentiments et ceux de la plus haute considération que je suis à jamais, etc.


331-a Cette idée semble être le résumé de celles que Pascal expose dans ses Pensées, première partie, article IV, Connaissance générale de l'homme, I.

331-b Voyez t. IX, p. 224.