127. A L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

1er mai 1770.



Madame ma sœur,

La lettre de Votre Altesse Royale a calmé les remords dont j'étais agité pendant quelque temps. Je me reprochais que, malade et goutteux, je vous avais présenté, madame, un ouvrage qui, par épidémie, vous avait communiqué le mal dont j'étais atteint, et dont l'ennui, pour comble, aurait pu causer des symptômes plus fâcheux à V. A. R. Mais, madame, votre esprit est comme ces estomacs vigoureux qui digèrent tous les aliments, et qui, par leur énergie, les convertissent en sucs propres à la nourriture. Je me confirme donc par là dans mes sentiments, et ma foi s'affermit plus que jamais dans le culte de diva Antonia; et j'ajouterai même très-hérétiquement que je préfère ma divinité à toutes celles dont le paganisme avait peuplé l'Olympe,<217> et même à grand nombre de saints que le christianisme, par un esprit de profusion, a placés en paradis. Voilà, madame, ma confession de foi, avec laquelle, si Dieu m'en fait la grâce, je compte vivre et mourir. Je ne me plains point de la nature, qui m'a rigoureusement traité dans ma dernière maladie; il n'est pas étonnant qu'un vieux soudard ait la goutte, et souffre, sur le déclin de ses jours, des sottises de sa jeunesse. Mais, madame, je ne considère pas avec la même indifférence les incommodités que V. A. R. a souffertes; il y a, ce me semble, des âmes privilégiées de la nature, dont les corps devraient être invulnérables. J'aurais été tenté de faire une satire contre le mal physique, si par là j'avais pu le diminuer, ou, madame, vous en dégager tout à fait; mais malheureusement les causes des maladies sont sourdes à la louange comme au blâme, et vont leur train jusqu'au temps que les matières hétérogènes, causes de nos maux, soient développées de notre masse, et entièrement exilées hors des corps souffrants. Enfin, madame, je me réjouis d'apprendre par V. A. R. même son entier rétablissement, et, comme son plus zélé admirateur, je fais les vœux les plus sincères pour que votre santé soit désormais inaccessible aux infirmités humaines.

Je ne puis marquer d'ici aucune nouvelle intéressante à V. A. R., sinon que les tailles de nos princesses se dérangent de plus en plus,217-a et commencent à se former en promontoires, de sorte que, si cela va toujours en augmentant, il faudra échancrer les tables pour qu'elles s'y trouvent en même ligne avec les autres. Pour moi, madame, encore plein de mes rêveries morales, j'ai cru devoir ajouter quelques réflexions sur l'éducation de la jeunesse217-b aux choses précédentes qui regardaient la même matière; c'est un ouvrage local, calqué sur les abus de ma patrie. Je n'aurais pas été assez effronté pour le présenter à V. A. R., si je ne croyais qu'elle me doit quelque compte<218> pour ne l'avoir pas nommée dans cet ouvrage, quoique je sois bien persuadé que tout le monde la devinera à la première lecture.218-a Oui, madame, quoi qu'il m'en coûte, je ménage votre extrême délicatesse quand j'ai l'honneur de vous écrire, et je la ménage même dans des choses qui pourraient tomber sous vos yeux, pour que rien de ce qui vient de ma part ne blesse votre extrême modestie.

V. A. R. me rend les forces et la vie en me faisant espérer que cette année pourra être aussi fortunée pour moi que la précédente. Avoir le bonheur de la posséder,218-b c'est mettre le comble à mes vœux; cette faveur si peu méritée de ma part augmente encore, s'il est possible, l'attachement, la haute estime et l'admiration avec laquelle je suis, etc.


217-a Voyez t. XX, p. 112.

217-b Lettre sur l'éducation. Voyez t. IX, p. VIII, et p. 131-147.

218-a Voyez t. IX, p. 145.

218-b Voyez t. XX., p. 112, 114 et suivantes.