99. DE L'ÉLECTRICE MARIE-ANTONIE DE SAXE.

Pillnitz, 6 juin 1768.



Sire,

Si vos prédicants de Neufchâtel lisaient la fin de la dernière lettre que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire, ils ne vous traiteraient pas sans doute comme l'avocat Gaudot,172-a car, Dieu merci, vous disposez de plus de fusils qu'eux; mais ils vous feraient mal passer votre temps dans l'autre monde. On vous placerait tout à côté de Julien pour avoir adoré de faux dieux, et qui pis est, pour avoir été éclairé, vertueux, intrépide, grand comme lui. Donc V. M. serait damnée; la chose est claire, et la Sorbonne l'a décidé ainsi contre Bélisaire.172-b Je ne me consolerais pas, Sire, si j'étais la cause innocente que pareil accident vous arrivât. Ainsi point d'adoration, s'il vous plaît; ma divinité se contente à moins, et pourvu que V. M. l'estime un peu, elle en sera plus fière qu'elle ne le serait des génuflexions de l'univers.

Nous n'avons pas appris jusqu'ici que le pape se proposât de fulminer une nouvelle bulle. En bonne catholique, j'en serais fâchée. Mais s'il était dans le cas de recourir à V. M., je me ferais une fête de voir la première ambassade d'obédience que vous lui enverriez. Cela ferait époque dans les annales de l'Europe et dans celles de l'esprit<173> humain, sans cependant rien ajouter à ma vénération pour V. M.; elle est indépendante de ma croyance et de la vôtre. J'aimerais moins la mienne, si elle ne me prescrivait d'estimer, d'honorer et de respecter les vertus sublimes partout où je les vois. Jugez, Sire, quels sont les sentiments profonds et inaltérables avec lesquels je suis, etc.


172-a Avocat du Roi, tué à Neufchâtel le 25 avril 1768.

172-b Voyez t. XXIII, p. 153 et 154.