192. DE VOLTAIRE.

Bruxelles, 2 octobre 1742.

Vous laissez reposer la foudre et les trompettes,
Et, sans plus étaler ces raisons du plus fort,
Dans vos fiers arsenaux, magasins de la Mort,
De vingt mille canons les bouches sont muettes,
J'aime mieux des soupers, des opéras nouveaux,

<128>

Des passe-pieds français, des fredons italiques,
Que tous ces bataillons d'assassins héroïques,
Gens sans esprit et fort brutaux.
Quand verrai-je élever par vos mains triomphantes
Du palais des Plaisirs les colonnes brillantes?
Quand verrai-je à Charlottenbourg
Du docte Polignac128-a les marbres respectables,
Des antiques Romains ces monuments durables,
Accourir à votre ordre, embellir votre cour?
Tous ces bustes fameux semblent déjà vous dire :
Que faisions-nous à Rome, au milieu des débris
Et des beaux-arts, et de l'empire,
Parmi ces capuchons blancs, noirs, minimes, gris.
Arlequins en soutane et courtisans en mitre,
D'homme et de citoyen abjurant le vain titre,
Portant au Capitole, au temple des guerriers,
Pour aigle des agnus, des bourdons pour lauriers?
Ah! loin des monsignors tremblants dans l'Italie,
Restons dans ce palais, le temple du Génie;
Chez un roi vraiment roi fixons-nous aujourd'hui;
Rome n'est que la sainte, et l'autre est avec lui.

Sans doute, Sire, que les statues du cardinal de Polignac vous disent souvent de ces choses-là; mais j'ai aujourd'hui à faire parler une beauté qui n'est pas de marbre, et qui vaut bien toutes vos statues.

Hier je fus en présence
De deux yeux mouillés de pleurs,
Qui m'expliquaient leurs douleurs
Avec beaucoup d'éloquence.
Ces yeux, qui donnent des lois
Aux âmes les plus rebelles,
Font briller leurs étincelles
Sur le plus friand minois
Qui soit aux murs de Bruxelles.

<129>Ces yeux, Sire, et ce très-joli visage, appartiennent à madame de Waldstein ou Wallenstein, l'une des petites-nièces de ce fameux duc de Waldstein que l'empereur Ferdinand fit si promptement tuer au saut du lit par quatre honnêtes Irlandais; ce qu'il n'eût pas fait assurément, s'il avait pu voir sa petite-nièce.

Je lui demandai pourquoi
Ses beaux yeux versaient des larmes.
Elle, d'un ton plein de charmes,
Dit : C'est la faute du Roi.

Les rois font de ces fautes-là quelquefois, répondis-je; ils ont fait pleurer de beaux yeux, sans compter le grand nombre des autres qui ne prétendent pas à la beauté.

Leur tendresse, leur inconstance,
Leur ambition, leurs fureurs,
Ont fait souvent verser des pleurs
En Allemagne comme en France.

Enfin j'appris que la cause de sa douleur vient de ce que le comte de Fürstenberg est pour six mois les bras croisés, par l'ordre de V. M., dans le château de Wésel. Elle me demanda ce qu'il fallait qu'elle fit pour le tirer de là. Je lui dis qu'il y avait deux manières : la première, d'avoir une armée de cent mille hommes, et d'assiéger Wésel; la seconde, de se faire présenter à V. M., et que cette façon-là était incomparablement la plus sûre.

Alors j'aperçus dans les airs
Ce premier roi de l'univers,
L'Amour, qui de Waldstein vous portait la demande,
Et qui disait ces mots que l'on doit retenir :
Alors qu'une belle commande,
Les autres souverains doivent tous obéir.


128-a Voyez t. IX, p. 62, et t. XVII, p. 247 et 269.