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1. A GRESSET.

Remusberg, 24 octobre 1740.

Si votre ode n'est pas ce qu'on appelle le langage des dieux, jamais aucun mortel ne le sut ni ne le parla. J'en suis enchanté, et je le serais bien davantage, si je n'en étais pas le sujet.

Quelques pensées me sont venues sur la puissance de la poésie et l'art victorieux des poëtes, qui, moyennant de l'imagination, font de nouvelles créations, et des héros, et des grands hommes, selon qu'il leur plaît. Je vous envoie cette faible production,3-a et j'espère que vous serez assez discret pour ne la point communiquer. C'est un canevas, c'est une ébauche à laquelle il faudrait une habile main comme la vôtre pour lui donner l'élégance et le moelleux qu'il lui faudrait.

Je suis toujours dans les sentiments où j'ai été autrefois sur votre sujet; il dépendra de vous d'en réaliser les effets. Ne vous imaginez point que vous serez gêné ici; nous avons des villes, nous avons aussi des campagnes, et l'on connaît, malgré l'embarras des affaires, tout le prix d'une vie tranquille et appliquée, peut-être la seule heureuse en ce monde.

J'attends votre réponse, et j'espère que je ne trouverai pas à présent les empêchements chez vous que j'ai rencontrés autrefois; du moins trouverez-vous toujours en moi la même estime.


3-a Voyez t. X, p. 11-13.