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XVI. ÉPITRE SUR L'USAGE DE LA FORTUNE.

Tout mortel dans son cœur avec ardeur désire
Un emploi, des trésors, des grandeurs, un empire;
Hardi dans ses desseins, téméraire en ses vœux,
Des fanges de la terre il prend son vol aux cieux.
Mais quelle est la raison que son esprit sordide
Engloutit en secret, d'un appétit avide,
D'un aveugle destin les fragiles bienfaits?
De cent évaporés reconnaissez les traits.
Ce marquis, possesseur d'un puissant héritage
Que son père amassa par un long brigandage,
Appelle à son secours la dissipation,
Que suivent le caprice et la confusion.
Son or ne suffit plus au nombreux équipage
Dont ce prodigue fou traîne après soi la rage,
Et, rempli de lui seul dans un centre de riens,
Ne voit ni la raison, ni ses concitoyens,
Semblable en sa fadeur à ces rameaux stériles
<89>Qui, des arbres fruitiers tirant les sucs utiles,
Pour leur feuillage épais uniquement portés,
Voient les tendres fruits sécher à leurs côtés.
Un autre, plus bizarre en sa fougue importune,
Croit mourir de disette au sein de la fortune;
Prudent, plutôt avare, on voit dans ses bureaux
Son or accumulé s'élever en monceaux.
Ses richesses pour lui sont un bien illusoire,
Tantale dans ce fleuve a soif et ne peut boire,
Et tout l'or de Crésus, les mines du Pérou
Ne sauraient assouvir ce cœur avide et fou;
Ce sombre possesseur, craintif et plein d'ombrage,
Des trésors en ce monde ignore encor l'usage.
Pour un but différent Dieu, dans ses grands desseins,
Sut élever ces monts de ses sublimes mains.
Aux ruisseaux, aux torrents ils servent de ressources,
Ils amassent les eaux qui fournissent leurs sources,
Qui, se précipitant avec rapidité,
Rendent aux champs leurs sucs et leur fécondité.
Ainsi donc ta grandeur, ton pouvoir, ta richesse,
Doivent de l'indigent soulager la faiblesse;
Car pour les appuyer de ta protection,
Dieu même résolut ton élévation.
Ces piliers somptueux dont l'habile architecte
Dispose sagement l'élégance correcte,
Ces piliers ne sont point dans les grands bâtiments
De la profusion frivoles ornements;
Par un commun concours leur force réunie
Embellit la façade autant qu'elle l'appuie.
Notre grand édifice est la société,
Tous doivent concourir à son utilité;
<90>Tu dois la soutenir, et c'est bien plus encore
Que lorsque vainement ton brillant la décore.
Plus que l'on est heureux, et plus il faut songer
Que d'autres à ce bien puissent participer.
La hauteur, le mépris, l'orgueilleuse impudence
Dont l'arrogant Damon usa de sa puissance
Fit détester partout sa fatale grandeur.
Fier avec ses égaux, des faibles oppresseur,
Écrasant sous ses pieds, par ses noirs artifices,
Ceux qu'un sort malheureux soumit à ses caprices,
Il semblait ne fonder son élévation
Que sur le mal public et sur l'affliction,
Et, dans l'impunité cruellement tranquille,
Opprimait d'autant plus, qu'il était dans l'asile.
C'est ainsi que l'on voit ces furieux volcans
Vomir avec horreur de leurs funestes flancs
De longs torrents de feu, de bitume et de soufre,
Et des rochers brisés, élancés de leur gouffre;
Les hameaux, à leurs pieds, par cent débris couverts,
Renversés et détruits, se changent en déserts.
Colbert, bien différent dans sa haute fortune,
Fit briller dans son rang sa vertu peu commune;
Sur les talents cachés il fixait ses regards,
Soutenait le mérite et protégeait les arts,
Et sur les ailes d'or de l'habile industrie,
L'opulence, à sa voix, vola dans sa patrie.
Que d'utiles projets travaillés par ses mains!
Que d'arts mieux cultivés pour le bien des humains!
Les Français doivent tout à son doux ministère :
Louvois fut leur tyran, mais Colbert fut leur père.
« Tu n'as rien de plus beau dans ton sort glorieux
<91>Que ce divin pouvoir de faire des heureux,
Ni rien de plus louable en ton grand caractère
Que ce cœur généreux, toujours prêt à bien faire, »
Disait jadis, à Rome, à César son vainqueur
Ce protecteur des lois, ce consul orateur;91-a
Et c'est à tous les rois qu'il paraît encor dire :
Pour rendre des heureux vous occupez l'empire.
Non, sous Caligula je ne reconnais plus
Le trône fortuné qu'embellissait Titus :
L'un, prince extravagant, tenait Rome à la gêne,
L'autre faisait honneur à la nature humaine.
De la pourpre un moment dépouillons-les tous deux :
L'affreux Caligula, moins grand, est plus hideux,
Et Titus, de lui seul empruntant tout son lustre,
En simple citoyen n'en est pas moins illustre.
La grandeur est un glaive, un instrument fatal,
S'il tombe entre des mains qui s'en servent à mal;
Mais si le sort le met dans une main habile,
C'est pour le genre humain le don le plus utile.
Ce mortel fortuné n'est rien plus que ce gueux;
Ils ont un même droit au bonheur tous les deux.
Tandis que, s'endormant au sein de l'opulence,
L'un croit qu'il est la fin pour qui la Providence
Fit sortir du néant tous ces êtres divers
Qui rampent sur la terre, ou volent par les airs,
L'autre traîne humblement sa languissante vie,
De la faim dévorante et des maux poursuivie;
Obscur, désespéré, du malheur abattu,
Lorsqu'il manque de tout, l'autre a le superflu.
Ces flambeaux immortels qu'aux cieux on voit paraître
<92>Prodiguent aux humains la faveur de leur être;
Leur hauteur est pour eux, leurs rayons sont pour nous.
Vous, farouches mortels, de vos biens plus jaloux,
Chiches de vos talents et de votre assistance,
Répandez ainsi qu'eux votre douce influence,
Brillez dans l'univers par vos soins bienfaisants,
Rendez-nous moins frappés et plus reconnaissants.
Plus d'un état heureux se trouve dans le monde;
La nature, en ses dons toujours riche et féconde,
Par des degrés divers partagea ses faveurs;
Le bonheur ne fut pas seul pour les empereurs.
Mais quelque soit la part qui nous en soit échue,
Faisons toujours du bien selon son étendue.
L'abeille, en bourdonnant, s'envole le matin,
Dans les champs, dans les bois, amasser son butin;
Et d'un miel pur et doux qu'elle filtre et sépare
Pour le peuple enruché l'aliment se prépare.
Leur travail est égal; de leurs communs accords
Résulte leur soutien, leur vie et leurs trésors.
C'est là notre leçon, c'est ainsi qu'on peut joindre
A son propre bonheur la fortune d'un moindre,
Sans avoir le pouvoir des Séjan, des Fleury,
Sans avoir les trésors des Bernard,92-a des Du Lis.92-11
Un état modéré suffisamment engage
Tout zélé citoyen d'en faire un bon usage.
Dans un cercle étréci son cours est limité;
Mais il peut dans ce cercle exercer sa bonté,
Protéger l'innocent, soulager la misère,
Et répandre alentour son ombre salutaire,
<93>Partager la fraîcheur de son feuillage épais
Aux troupeaux des pasteurs, aux chantres des forêts.
Ainsi l'astre du jour remplit notre atmosphère,
Et ranime partout l'univers qu'il éclaire;
Ainsi d'un moindre éclat la lune nous reluit,
Et, sans briller le jour, nous éclaire la nuit;
Ainsi dans nos jardins, que leur beauté décore,
Ouvrant leur tendre sein aux rayons de l'aurore,
Exhalant dans les airs leurs divines odeurs,
Les fleurs également nous comblent de faveurs.

Ce 28 de mars 1740.

Fr.


91-a Pro Ligario, chap. XII. Voyez t. VIII, p. 152.

92-11 Juif très-riche de la Haye.

92-a Voyez t. I, p. 110, et ci-dessus, p. 54.