342. DE LA MARGRAVE DE BAIREUTH.

Baireuth, 10 août 1758.



Mon très-cher frère,

Ce n'est pas au roi, c'est à l'ami et au cher frère que j'ose prendre la liberté d'écrire. Ma grande faiblesse m'empêche de former les caractères et même d'écrire longtemps. Je sais, mon cher frère, que vous désirez le cœur; le mien est tout à vous, pour qui mon attachement ne finira qu'avec ma vie. J'ai été dans un enfer jusqu'ici, plus d'esprit que de corps. Pour me cacher la perte que nous venons de faire, le Margrave a conservé toutes les lettres qui sont venues de votre part; j'ai cru que tout était perdu. Je viens de recevoir ces chères lettres, qui ont apaisé l'amertume que m'a causée la mort de mon frère, à laquelle j'ai été extrêmement sensible. Vous voulez, mon cher frère, savoir des nouvelles de mon état. Je suis, comme un pauvre Lazare, depuis six mois au lit. On me porte depuis huit jours sur une chaise et sur un char roulant, pour me faire un peu changer d'attitude. J'ai une toux sèche qui est très-forte, et qu'on ne peut maîtriser; mes jambes, ainsi que mes mains et mon visage, sont enflées comme un boisseau, ce qui m'oblige de réserver à vous écrire des choses plus intéressantes par la pièce suivante. Je suis résignée sur mon sort; je vivrai et mourrai contente, pourvu que vous soyez heureux. Le cœur me dit que le ciel fera encore des <318>miracles en votre faveur. Vos ennemis sont près de leur ruine; quand ils remportent quelque petit avantage, leur orgueil les rend présomptueux, et leur fait faire les plus grandes sottises de l'univers. Nous sommes heureusement quittes de nos hôtes incommodes; le dernier corps qui a passé par ici a raflé tout et ruiné presque totalement le pays, ayant abattu les blés et les arbres fruitiers avant que d'être mûrs; mais il faut prendre son mal en patience. Nous ne valons pas mieux que tous les autres princes qui sont encore plus malheureux que nous. Pardonnez, mon cher frère, si je finis; ma poitrine est si faible, que je puis à peine parler. Mon cœur jaserait depuis le matin jusqu'au soir, s'il pouvait parler et vous dire tout ce qu'il pense pour le cher frère dont je serai toute ma vie, avec un très-profond respect, etc.1_359-a


1_359-a Cette lettre est de la main d'un secrétaire, excepté la date et la souscription. Frédéric en parle t. XXVI, p. 208.