11. AU MÊME.

Potsdam, 13 octobre 1746.



Mon cher frère,

Mes ouvrages méritent assez peu la peine d'être lus; je les compose107-b en partie pour mon amusement, et en partie pour que la postérité voie d'un coup d'œil mes actions et les motifs qui m'ont fait agir. J'ai ouï faire tant de faux jugements sur les actions des princes, la plupart du temps manque de connaissance! Les circonstances rendent un lait injuste ou innocent; mais lorsqu'on ignore parfaitement ces circonstances, quel arrêt peut-on prononcer? Je ne demande ni louange, ni blâme; je ne veux qu'avoir sujet moi-même d'être satisfait de ma conduite et de n'avoir nul <93>reproche à me faire. Du reste, on sait assez que l'on ne peut contenter tout le monde, qu'on a des envieux et des ennemis, et que la réputation est quelque chose de si frivole, qu'on voit le public changer de sentiment avec légèreté d'un jour à l'autre, blâmer le soir ce qu'il a applaudi le matin, faire des jugements si injustes, que je m'étonne, après cela, de voir des gens briguer des suffrages aussi frivoles et aussi méprisables.

Je vous demande pardon de la forte dose de morale que j'ai mise dans ma lettre; quelque vapeur de Sénèque m'est montée à la tête; mais je vous promets d'être plus gai la première fois que je vous écrirai, vous assurant de la tendresse sincère avec laquelle je suis, etc.


107-b Frédéric écrit au Prince de Prusse, de Potsdam, 9 octobre 1746 : « Je suis à présent plus occupé que jamais à mettre la dernière main à mes Mémoires, et j'espère d'avoir achevé tout l'ouvrage avant le mois de décembre. » Voyez, sur ces Mémoires, t. II, p. 1.