64. DE D'ALEMBERT.

Paris, 1er décembre 1769.



Sire,

Je crois Votre Majesté fort occupée, dans ce moment de fermentation violente dont le nord de l'Europe est agité; je crains toujours de l'importuner par des lettres inutiles, mais je ne puis me refuser la satisfaction de lui témoigner toute la part que je prends à la joie qu'a dû lui donner la naissance d'un nouveau prince515-b dans son auguste et illustre maison. J'espère que Son Altesse Royale madame la Princesse de Prusse lui donnera bientôt un nouveau sujet de satisfaction par une naissance semblable. J'ai eu l'honneur, il y a quelque temps, de remercier V. M. par une assez et trop longue lettre des éclaircissements qu'elle a bien voulu me donner. Si j'osais prendre cette liberté, je lui demanderais ce qu'elle augure de la présente guerre, et du sort de la Pologne, dont le souverain me paraît être le Saint-Esprit des rois. Voltaire ne me paraît pas fâché que les affaires des Turcs aillent mal; il prétend que s'ils ne sont pas convertisseurs, ni persécuteurs, ils sont abrutisseurs. Pour moi, quand il arrive <466>à ma pauvre tête, ce qui lui arrive souvent, de se trouver assez mal sur mes épaules, je pense au pauvre grand vizir à qui on vient d'abattre la sienne, et je trouve que le lot de la mienne est encore meilleur, tout mauvais qu'il est en lui-même, surtout quand je le compare, Sire, au lot de la vôtre, qui suffit seule à tant d'objets, et qui trouve encore du temps pour cultiver avec le plus grand succès la philosophie et la poésie. Vous les avez réconciliées ensemble; puissiez-vous réconcilier de même saint Nicolas et la jument Borak, qui, dans la dernière affaire surtout, me paraît n'avoir été qu'une bête! Je suis, etc.


515-b Frédéric-Henri-Emile-Charles, fils du prince Auguste-Ferdinand de Prusse, né le 21 octobre 1769, et mort le 9 décembre 1773.