466. DE VOLTAIRE.

Ferney, 19 mars 1778.

Sire, votre lettre du 29 février, qui est apparemment datée selon votre ancien style hérétique, ne m'en est pas moins précieuse. Votre style n'en est pas moins charmant; les choses les plus <244>agréables et les plus philosophiques naissent sous votre plume. Il vous est aussi aisé d'écrire des choses dignes de la postérité qu'il l'est aux rois du Midi d'écrire : « Dieu vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde; et vous, monsieur le président, en sa sainte garde. »275-a

J'ai été sur le point de ne répondre à V. M. que des champs Élysées; c'est après cinquante accès de fièvre, accompagnés de deux ou trois maladies mortelles, que j'ai l'honneur de vous écrire ce peu de lignes.

Je ne sais si je me trompe, mais j'ai bien peur que le renouvellement de la guerre entre la Porte de Mustapha et la Porte de Catherine II n'entraîne des suites fatales. V. M. est toujours préparée à tout événement, et, quelque chose qui arrive, elle fera de jolis vers et gagnera des batailles.

J'ai l'honneur de lui envoyer les Lois de Minos, avec des notes qui pourront lui paraître assez intéressantes; elle trouvera, dans le cours de la pièce, que j'ai profité d'un certain poëme sur les confédérés. Elle verra même qu'il y a quelque chose qui ressemble au roi de Suède, votre neveu; on prétend que notre ministère velche veut s'approprier ce grand prince, et troubler un peu votre Nord. Ce sont mystères qui passent mon intelligence; je m'en remets, sur tous les futurs contingents,276-a aux ordres de Sa sacrée Majesté le Hasard,276-b ou plutôt aux ordres plus réels de Sa divine Majesté la Destinée. Les mourants d'autrefois savaient prédire l'avenir; le monde dégénère; et tout ce que je puis prédire, c'est que je serai votre admirateur, et votre très-sincèrement attaché Suisse, pendant le peu de minutes qui me restent encore à végéter entre le mont Jura et les Alpes.

Le vieux malade de Ferney.


275-a Voyez t. XVI, p. 111.

276-a Voyez, t. XXI, la correspondance philosophique de Frédéric avec Voltaire, pendant les années 1787 et 1738, où les futurs contingents sont souvent cités, p. e. p. 121 et 178. Voyez aussi t. V, p. 259.

276-b Voyez ci-dessus, p. 31.