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CHAPITRE XV.

De l'hiver de 1761 à 1762.

Nous avons vu, par le récit de la campagne précédente, les malheurs dont la Prusse était accablée, et ceux qui la menaçaient encore; toutefois, dans le temps le plus critique, et où le sort des armes lui paraissait le plus contraire, il lui apparaissait quelques lueurs d'espérance qui lui faisaient entrevoir des ressources, quoique incertaines.

Dans le mois d'octobre, après la perte de Schweidnitz, lorsque l'armée du Roi était à Strehlen, et que les Russes assiégeaient en Poméranie la ville de Colberg et le corps du prince de Würtemberg en même temps, le Roi reçut une ambassade du kan des Tartares. L'ambassadeur était le barbier de son maître. Cela doit paraître étrange aux esprits prévenus du cérémonial des cours, et à ceux qui ne jugent des nations étrangères qu'en comparant leurs usages aux mœurs européennes; mais cela n'est point inusité chez les peuples orientaux, où la noblesse est inconnue, et où ceux-là sont censés les premiers, qui approchent le plus près de la personne du souverain. Ce barbier, ou cet ambassadeur, présenta sa lettre de créance. Le style en était d'une<169> nuance de ridicule différente du style de la chancellerie allemande. L'objet de cette mission était de proposer au Roi l'alliance du Tartare, et de lui offrir un secours de seize mille auxiliaires, moyennant un subside dont on conviendrait. Ces propositions n'étaient pas à refuser dans la situation où les affaires du Roi se trouvaient : non seulement on les accepta, mais encore, pour gagner du temps, on chargea le barbier de projets de traités d'alliance et de subsides; on l'accabla de présents pour lui et pour son maître; et on le fit accompagner à son retour par le jeune M. de Goltz,169-a pour presser l'exécution de ces engagements, et pour conduire ce corps d'auxiliaires en Hongrie, où l'on voulait s'en servir pour faire une diversion dans les États de l'Impératrice-Reine. Le sieur Boskamp, émissaire du Roi à Bagtcheh-Seraï, fut chargé en même temps d'employer tous ses soins pour disposer le Kan à faire une incursion en Russie, pour allumer la guerre de ce côté-là, parce qu'après que les premières hostilités auraient été commises, la Porte se trouverait obligée de soutenir le Kan; ce qui était le seul moyen de l'entraîner dans des mesures pour lesquelles elle avait marqué jusqu'alors tant de répugnance. Si ce projet réussissait, il dégageait la Poméranie des Russes, et préservait la Marche électorale des risques auxquels elle était exposée. A l'égard de l'irruption de ces seize mille Tartares en Hongrie, il fallait sans doute la soutenir par un corps de troupes réglées; mais cela obligeait l'Impératrice-Reine d'envoyer le double de son monde, et par conséquent elle affaiblissait nécessairement l'armée contre laquelle les Prussiens devaient combattre au printemps.

Toutes les nouvelles qu'on recevait alors de Constantinople, faisaient espérer la prompte conclusion du traité d'alliance défensive que le Roi négociait à la Porte; toutefois il y avait loin de l'espérance à la réalité. Le grand vizir, homme d'un âge avancé, n'était pas per<170>sonnellement militaire, et appréhendait de faire un métier duquel il n'avait aucune intelligence; il craignait surtout d'exposer aux hasards de la guerre sa fortune bien établie. Par cette raison, il s'était étroitement uni avec le mufti, pour contrarier ensemble dans le divan ceux dont les avis violents conseillaient la rupture avec la maison d'Autriche; et il leur représentait que la trêve avec les Impériaux n'étant pas expirée, on ne pouvait la violer sans transgresser la loi de Mahomet. Toutefois, par une suite des contradictions dont l'esprit humain est si susceptible, la Porte fit partir de gros détachements de Janissaires pour la Hongrie. Les forces qu'elle assembla à l'entour de Belgrad, montaient à cent dix mille hommes. Les pachas firent avancer ces troupes, et en formèrent un cordon le long des frontières des provinces appartenantes à l'Impératrice-Reine. C'était beaucoup pour la Porte; mais c'était peu pour la Prusse, à laquelle il fallait des secours effectifs. Comme cependant il n'y avait d'autre espoir à fonder en Europe que sur l'assistance de cette puissance, le Roi fit tenter de nouveau tous les moyens imaginables, tant à Constantinople qu'à Bagtcheh-Seraï, pour décider ces peuples à des partis et à des résolutions vigoureuses. L'hiver, à Breslau, il arriva un nouvel émissaire du Kan : c'était un pacha. Il confirma toutes les promesses que le barbier avait faites au Roi au nom de son maître; il assura que le Kan rassemblerait un corps de quarante mille hommes au printemps, comme cela se vérifia, et qu'il agirait ensuite comme le Roi le désirait. Cela n'eut point lieu. Nous verrons bientôt que les révolutions qui arrivèrent en Russie, firent une impression si étrange sur ces Orientaux, qu'elles arrêtèrent les mesures qu'ils étaient sur le point de prendre, et suspendirent tous leurs desseins. Le pacha cependant fut renvoyé avec des présents tant pour lui que pour son maître; car tout s'achète chez ces peuples. Le Tartare avait taxé ses actions et ses services : on lui payait tant pour une réponse favorable, tant pour assembler ses troupes, tant pour des ostentations, tant pour une<171> lettre qu'on lui faisait écrire au Grand Seigneur. La différence qu'il y a de l'intérêt des Orientaux à celui des autres nations, est, ce me semble, que les premiers s'abandonnent à cette infâme passion et se déshonorent sans en rougir, et que les peuples de l'Europe en affectent au moins quelque honte.

Pendant qu'on tâchait ainsi de soulever l'Orient, les affaires s'embrouillaient de plus en plus en Angleterre. La France y avait fait passer M. de Bussy pour y négocier la paix. Sa présence n'endormait pas le ministère britannique au point qu'on s'en était flatté à la cour de Versailles. Peut-être y eut-il moins d'ardeur pour les armements que la nation préparait sur mer. Néanmoins les Anglais prirent l'île et le fort de Belle-Isle pendant ces négociations; ils s'emparèrent même de Pondichéry dans les Indes orientales, où ils ruinèrent les établissements importants que la compagnie française y possédait. La négociation de M. de Bussy n'avançait guère à Londres. M. de Choiseul, pour leurrer les Anglais, donnait à M. Stanley les espérances les plus flatteuses, qui étaient aussitôt démenties par les explications que M. de Bussy savait leur donner.

Cette escarmouche politique dura jusque vers la fin de l'année 1761, que les conférences furent reprises avec plus de chaleur. La France, dont l'intention était de duper l'Angleterre, commençait à s'apercevoir qu'elle ne réussirait pas; elle voulait ne rien perdre, et faire une paix plus avantageuse que le sort de la guerre ne lui permettait de l'espérer; et comme l'artifice de la négociation n'était pas suffisant pour mener les choses à ce point, elle jeta les yeux sur l'Espagne, que M. de Choiseul eut l'adresse d'engager dans ses intérêts. Cette alliance pouvait en imposer aux Anglais, ou, supposé qu'elle ne fît pas cet effet, l'assistance de cette couronne servait toujours à pousser la guerre avec plus de vigueur et de succès.

Le moyen dont M. de Choiseul se servit pour disposer le roi d'Espagne à embrasser les intérêts de la France, ne réussirait pas partout<172> également. C'était le projet de ce fameux pacte de famille, qui, loin d'unir ces couronnes, devait au contraire aliéner à jamais l'esprit des Espagnols de tout traité avec la France. Nous nous contenterons d'en rapporter les points principaux. Il y est dit : « que les deux branches de la maison de Bourbon seront désormais regardées comme la même; que les sujets des deux couronnes jouiront réciproquement des mêmes avantages; qu'en tout temps on fera cause commune; en conséquence de quoi le roi d'Espagne déclarera la guerre à l'Angleterre, si cette puissance refuse de lui faire raison sur de certains griefs, comme sont la coupe du bois de Campêche et quelques pirateries commises par les armateurs anglais; que l'Espagne, en même temps, attaquera le roi de Portugal; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, que les deux branches de la maison de Bourbon étant considérées comme la même maison, leurs conquêtes et leurs pertes seront communes, de sorte que les avantages de l'une compenseront les pertes de l'autre. »

A quoi se réduisait donc le sens de ce traité? N'aurait-il pas autant valu que la France eût dit aux Espagnols : « Vous ferez la guerre, parce que cela convient à mes intérêts : j'ai fait des pertes considérables contre les Anglais; mais comme il y a apparence que vous ferez des conquêtes sur eux, et que vous prendrez le Portugal, vous rendrez tous ces pays que vous prendrez, à leurs possesseurs, pour obliger les Anglais à nous restituer les provinces qu'ils ont envahies sur nous, et que nous ne pouvons plus leur arracher? » Encore, pourquoi attaquer le roi de Portugal, qui n'avait offensé personne, sur le royaume duquel ni l'Espagne ni la France n'avaient des droits? C'était le commerce lucratif que l'Angleterre faisait en Portugal, que la France voulait ruiner. D'ailleurs, elle était persuadée que les Anglais auraient rendu la meilleure partie de leurs conquêtes pour faire restituer ce royaume au roi de Portugal. Mais est-ce une raison pour attaquer un souverain qui n'en donne aucune raison légitime? O droit public,<173> que ton étude est vaine et inutile! Ce traité, enfin, tout bizarre qu'il était, fut signé par les deux couronnes.

Les Français en tirèrent incontinent parti, et M. de Bussy eut ordre de demander, au nom du roi d'Espagne, la restitution de quelques vaisseaux que les Anglais avaient enlevés à cette couronne, et surtout qu'ils renonçassent à la coupe du bois de Campêche. Cette proposition fut comme la pomme de discorde qui divisa et brouilla tout le ministère britannique. Deux hommes se trouvaient à la tête de ce gouvernement, différents de caractère et opposés en tout. L'un était Pitt : une âme élevée, un esprit capable de grands projets, de la fermeté dans l'exécution, un attachement inflexible à ses opinions, parce qu'il les croyait avantageuses à sa patrie, qu'il aimait, faisaient son caractère. L'autre, c'était Bute; il avait été gouverneur du Roi, et le gouvernait encore. Plus ambitieux qu'habile, il voulait dominer à l'ombre de l'autorité souveraine. Il avait pour principe que la trame de l'honneur devait être d'une tissure grossière pour tout homme d'État. Il crut qu'en procurant la paix à tout prix à sa nation, il en deviendrait l'idole : il se trompa, et le peuple l'eut en exécration. Ces deux Anglais envisagèrent la proposition de l'Espagne avec des yeux tout différents. Pitt, convaincu que l'Espagne voulait la guerre, et que par conséquent la rupture était inévitable, voulait qu'on prît cette puissance au dépourvu, parce qu'elle n'avait pas achevé de faire ses préparatifs; et il opinait pour qu'on lui fît la guerre, parce que c'était le cas de se battre, et non pas de négocier. Bute, craignant que ces nouveaux ennemis ne rendissent la paix plus difficile à conclure, représenta qu'en suivant les avis de son adversaire, on engagerait le gouvernement de plus belle dans des dépenses exorbitantes et dans de nouveaux risques, dont on ne pouvait point prévoir la fin; que s'il condamnait le sentiment du sieur Pitt, c'était surtout parce que, dans les conjonctures où l'Angleterre se trouvait, il était plus facile de négocier à Madrid que de trouver à Londres de nouveaux<174> fonds pour la guerre. L'avis de M. Bute prévalut dans le conseil du Roi sur celui de son antagoniste. M. Pitt en ressentit un chagrin si vif, que, plein d'indignation, il se démit de ses charges. Son exemple fut suivi peu après par les ducs de Newcastle et de Devonshire, qui renoncèrent également à leurs emplois. M. Bute profita de leurs dépouilles : il prit la place du conseil qu'il voulut, et il forma une nouvelle administration, composée des lords Halifax, Egremont et Grenville, qui fut nommée le triumvirat; mais Bute en était l'âme.

Peu après, les événements prouvèrent que M. Pitt avait jugé des intentions de l'Espagne en homme d'État; car M. Bute perdit son temps à négocier, et il fallut avoir recours aux armes. Les Anglais furent obligés d'assister le roi de Portugal de leurs troupes, et les avantages que leurs flottes remportèrent sur mer, furent encore dus au sieur Pitt, qui avait fait les projets de ces expéditions durant son ministère. A peine M. de Bute fut-il en place, que la froideur qui commençait à régner entre la Prusse et l'Angleterre, s'accrut considérablement. Le sieur Bute refusa les subsides que la nation avait payés jusqu'alors au Roi; il se flattait par là de réduire ce prince, par nécessité, à consentir aux propositions de paix que le ministère britannique jugerait à propos de lui prescrire. Cet Anglais croyait que l'argent fait tout, et qu'il n'y avait d'argent qu'en Angleterre. Mais qu'on voie à quoi tiennent les affaires du monde et les projets des hommes. L'impératrice de Russie meurt; sa mort trompe tous les politiques de l'Europe, et renverse tant de plans et de desseins arrangés avec tant de soin et laborieusement combinés. Cette princesse, dont la santé avait été chancelante les dernières années, fut subitement emportée par un crachement de sang, le 5 de janvier 1762. Par sa mort, le trône était dévolu au grand-duc son neveu, qui s'y plaça et régna sous le nom de Pierre III.

Le Roi avait cultivé l'amitié de ce prince dans le temps où il n'était encore que duc de Holstein, et, par une sensibilité rare parmi les<175> hommes, plus rare encore chez les souverains, il en avait conservé un cœur reconnaissant; il en avait même donné des marques dans cette guerre, car ce fut lui qui contribua le plus à la retraite du maréchal Apraxin en l'année 1757, lorsqu'après avoir battu le maréchal Lehwaldt, il se replia en Pologne. Durant tous ces troubles, ce prince s'était même abstenu d'aller au conseil, où il avait place, pour ne point participer aux mesures que l'Impératrice prenait contre la Prusse, et qu'il désapprouvait. Le Roi lui écrivit une lettre de félicitation sur son avénement au trône, dans laquelle il lui témoigna sans déguisement l'envie qu'il avait de vivre en bonne harmonie avec lui, et l'estime qu'il conserverait toujours pour sa personne.

M. Keith, ministre d'Angleterre à la cour de Russie, ne tarda pas à informer le Roi des espérances qu'il pouvait fonder sur les bonnes intentions du nouveau monarque. Peu après, M. Gudowitsch, favori de l'Empereur, fut envoyé en Allemagne sous prétexte de complimenter son beau-frère le prince de Zerbst; mais ses instructions secrètes lui prescrivaient de prendre, à son retour, par Breslau, où le Roi avait son quartier, pour l'assurer des sentiments d'estime et d'amitié de l'Empereur. L'occasion était trop belle pour la laisser échapper. Le Roi s'ouvrit cordialement à M. Gudowitsch : il lui déduisit sans peine qu'il n'y avait aucun sujet réel de guerre entre les deux États, que les troubles présents n'étaient qu'une suite des artifices de la cour de Vienne, qui ne travaillait que pour ses intérêts, et que rien n'était plus aisé que de rétablir la bonne intelligence entre les deux cours par une paix solide; en même temps il ajouta, comme par manière d'acquit, qu'il se promettait de l'équité de l'Empereur qu'il n'exigerait pour la paix aucunes conditions contraires à la gloire d'un souverain, auxquelles le Roi ne pourrait jamais souscrire. Toutefois, comme la conjoncture était favorable pour sonder quel parti on pourrait tirer des bonnes dispositions de l'Empereur, le Roi dit, comme si cela lui échappait, que, bien loin de conserver le moindre ressenti<176>ment de ce qui s'était passé, il ne désirait rien avec plus d'empressement que de former avec l'Empereur les liens de la plus parfaite union. Cette déclaration fut accompagnée d'une lettre pour l'Empereur, conçue à peu près dans les mêmes termes, afin que ce prince ajoutât d'autant plus de foi au rapport que M. Gudowitsch lui ferait des sentiments du Roi pour lui. A peine M. Gudowitsch fut-il parti pour Pétersbourg, que M. de Goltz176-a le suivit en qualité d'envoyé extraordinaire, pour complimenter l'Empereur sur son avénement au trône, mais surtout pour presser la négociation de la paix, et en hâter la conclusion avant l'ouverture de la campagne.

On n'était cependant pas sans appréhensions; car sur quel fondement pouvait-on supposer que la négociation de Pétersbourg prendrait une bonne tournure? Les cours de Vienne et de Versailles avaient garanti le royaume de Prusse à la défunte Impératrice; les Russes en étaient en paisible possession; un jeune prince parvenu au trône renoncera-t-il de lui-même à une conquête qui lui est garantie par ses alliés? L'intérêt, ou la gloire qu'une acquisition répand sur le commencement d'un règne, ne le retiendront-ils pas? pour qui, pourquoi, par quel motif y renoncera-t-il? Toutes ces questions difficiles à résoudre remplissaient les esprits d'incertitude sur l'avenir.

L'événement tourna mieux qu'on ne pouvait l'espérer; tant il est difficile de démêler les causes secondes, et de connaître les différents ressorts qui déterminent la volonté des hommes. Il se trouva que Pierre III avait le cœur excellent, et des sentiments plus nobles et plus relevés qu'on ne les trouve d'ordinaire chez les souverains. Il<177> se prêta à tous les désirs du Roi; il alla même au delà de ce qu'on pomait attendre. De son propre mouvement il rappela de l'armée autrichienne M. de Czernichew177-a avec son corps; il n'exigea du Roi aucune cession, quoiqu'il fût autorisé à le faire, sans qu'on pût y trouver à redire; il hâta la négociation de la paix, et ne demanda pour tout retour que l'amitié et l'alliance du Roi. Un procédé aussi noble, aussi généreux, aussi peu commun, non seulement doit être transmis à la postérité, mais devrait être gravé en lettres d'or dans les cabinets de tous les rois.

Les vues de l'Empereur se portèrent alors particulièrement sur le Danemark. Il ressentait les torts que ces rois avaient faits à ses ancêtres; il avait, outre cela, des injustices personnelles à venger, car du vivant de l'impératrice Élisabeth, les Danois avaient à plusieurs reprises tenté de le dépouiller de la partie du Holstein qu'il possédait encore, à quoi il s'était toujours opposé avec fermeté. L'esprit aigri par tant d'offenses, il méditait d'en tirer une vengeance éclatante; et s'il terminait la guerre contre la Prusse, ce n'était que pour la recommencer avec d'autant plus de vivacité contre le Danemark.

Le Roi n'agissait point avec l'Empereur comme de souverain à souverain, mais avec cette cordialité que l'amitié exige, et qui en fait la plus grande douceur. Les vertus de Pierre III faisaient une exception aux règles de la politique : il en fallait bien faire de même pour lui. Le Roi tâchait de le prévenir dans tout ce qui pouvait lui être agréable; et comme il parut désirer de revoir le comte de Schwerin,177-b<178> aide de camp du Roi, qui, ayant été fait prisonnier par les Russes à la bataille de Zorndorf, avait eu le bonheur de mériter ses bonnes grâces à Pétersbourg, le comte de Schwerin entreprit incontinent ce voyage, et ne contribua pas peu, pendant son séjour, à la signature des traités de paix et d'alliance.

Le sieur Bute, qui, par mépris pour les autres nations, ignorait ce qui se passait en Europe et encore plus la façon de penser du nouvel empereur de Russie, rempli des idées de la paix générale qu'il voulait faire à toute force, chargea le prince Galizin, ministre de Russie à Londres, de marquer à sa cour que, quelque cession que l'Empereur exigeât de la Prusse, l'Angleterre se faisait fort de la lui faire obtenir, pourvu qu'il ne se hâtât pas de prendre un parti précipité, et qu'il continuât encore de tenir le roi de Prusse en échec, en laissant le corps de M. de Czernichew auprès des Autrichiens. L'Empereur, indigné de telles propositions, y répondit comme un ministre prussien l'aurait pu faire. Il envoya la copie de la dépêche du prince Galizin au Roi, pour lui découvrir à quel point l'Angleterre le trahissait. Ce ne fut pas la seule perfidie que ce ministre anglais fit au Roi.

Si nous ménageons peu les termes, c'est que des actions infâmes doivent être peintes dans l'histoire avec les traits difformes et affreux qui leur conviennent, ne fût-ce que pour en inspirer l'horreur à la postérité. On sait qu'un usage pernicieux a introduit dans la politique de certaines fourberies autorisées par une pratique commune : à la bonne heure, qu'on adoucisse les termes en les rapportant. Mais manquer de foi à son allié, mais tramer des complots contre lui, qu'à peine ses ennemis pourraient former, mais travailler avec ardeur à sa perte, le trahir, le vendre, l'assassiner, pour ainsi dire, de pareils at<179>tentats, des actions aussi noires, aussi abominables, doivent être rendues dans toute leur atrocité, pour épouvanter, par le jugement que la postérité en portera, tous ceux qui seraient capables d'en commettre de pareilles.

Bute, dont nous avons parlé, non content de vouloir embrouiller les affaires de la Prusse à Pétersbourg, négociait en même temps à la cour de Vienne. Il voulait à l'insu du Roi faire sa paix avec la maison d'Autriche. Libéral des provinces prussiennes, peu scrupuleux de sacrifier les intérêts du Roi, il offrait ses dépouilles à l'Impératrice-Reine, comme s'il était le maître d'en disposer. Dans cette occasion, le hasard servit encore mieux le Roi que n'auraient pu faire les plus fines intrigues. Le comte Kaunitz prit ces ouvertures de travers; il soupçonna que le dessein de l'Angleterre était de commettre la cour de Vienne avec celle de Versailles, et il répondit au sieur Bute avec toute la hauteur et toute la morgue d'un ministre autrichien; il rejeta avec dédain et avec un mépris insultant des propositions qu'il jugeait être captieuses, en ajoutant que l'Impératrice-Reine était assez puissante pour se faire raison de ses prétentions, et qu'il était contre sa dignité d'accepter une paix, quelle qu'elle pût être, dont l'Angleterre se rendrait la médiatrice. Ainsi avorta ce projet, à la honte de celui qui l'avait formé.

Malgré tant d'événements heureux et de trames découvertes, le Roi n'était cependant pas exempt d'inquiétudes. Les lettres de Pétersbourg faisaient trembler pour la personne de l'Empereur; elles annonçaient toutes un germe de conspiration qui était prêt à éclore. Les personnes qu'on soupçonnait de ce complot, en étaient les moins coupables. Les véritables auteurs tramaient dans le silence, et se dérobaient avec soin à la connaissance du public. A peine l'Empereur parvint-il au trône, qu'il fit des innovations continuelles dans l'intérieur de ses États; il s'appropria les terres du clergé, selon le projet que Pierre Ier en avait fait; mais il s'en fallait bien que Pierre III fût<180> aussi affermi, et aussi respecté de cette nation. Le clergé était d'autant plus puissant dans cet empire, que les peuples abrutis y croupissaient dans la plus profonde ignorance. Attaquer ces archimandrites et ces popes, c'était se faire des ennemis irréconciliables, parce que tout prêtre est attaché à ses revenus plus qu'aux opinions qu'il annonce. L'Empereur aurait sans doute pu attendre pour faire cette réforme, et encore aurait-il fallu y toucher d'une main délicate. Outre cette affaire, qui faisait crier, on lui reprochait encore de tenir les gardes Ismaïloff et Preobrashenskii sous une discipline trop rigoureuse, et de vouloir faire la guerre au Danemark, ce qui répugnait d'autant plus aux Russes, qu'ils disaient ouvertement que leur nation n'y était point intéressée. Des personnes malintentionnées répandaient ces griefs dans le public, pour rendre odieuse la personne de l'Empereur. L'amitié, la reconnaissance, l'estime que le Roi avait pour les excellentes qualités de ce prince, le portèrent à lui écrire et à entamer cette matière scabreuse. Il y avait à ménager l'extrême délicatesse que tous les souverains ont de vouloir qu'on croie leur autorité affermie; et il fallait s'expliquer avec une réserve infinie au sujet de ce qui touchait les Danois. Pour le dissuader d'entreprendre d'abord la guerre contre le Danemark, le Roi lui détaillait toutes les raisons pour en renvoyer l'exécution à l'année prochaine; il insistait, sur toutes choses, sur ce qu'avant que l'Empereur sortît de ses États et s'engageât dans une guerre étrangère, il devait se faire couronner à Moscou, pour rendre par son sacre sa personne d'autant plus inviolable aux yeux de sa nation, à plus forte raison parce que ses prédécesseurs avaient tous religieusement observé cette cérémonie. Il faisait ensuite mention des révolutions arrivées en Russie durant l'absence de Pierre Ier; mais il ne faisait que glisser sur cette matière, et il finissait en conjurant l'Empereur, d'une manière affectueuse, de ne point négliger des précautions essentielles pour la sûreté de sa personne, en lui protestant que l'intérêt sincère qu'il prenait à sa conservation,<181> était le seul motif qui lui avait fait prendre la plume. Cette lettre fit peu d'impression sur l'Empereur; il y répondit en propres termes : « Ma gloire exige que je tire raison des outrages que les Danois ont faits à ma personne, surtout à mes ancêtres. Il ne sera pas dit que les Russes font une guerre pour mes intérêts où je ne me trouve pas à leur tête; d'ailleurs, la cérémonie de mon couronnement exige une trop grande dépense; cet argent sera mieux employé contre les Danois. A l'égard de l'intérêt que vous prenez à ma conservation, je vous prie de ne vous en point inquiéter : les soldats m'appellent leur père; ils disent qu'ils aiment mieux être gouvernés par un homme que par une femme; je me promène seul, à pied, dans les rues de Pétersbourg; si quelqu'un me voulait du mal, il y a longtemps qu'il aurait exécuté son dessein; mais je fais du bien à tout le monde, et je me confie uniquement à la garde de Dieu; avec cela je n'ai rien à craindre. » Cette réponse n'empêcha pas que le Roi ne continuât à travailler pour éclairer ce prince sur les dangers qui le menaçaient. MM. de Goltz et de Schwerin eurent ordre de mettre cette matière sur le tapis dans des conversations familières qu'ils avaient avec ce monarque; mais ce fut en pure perte qu'on lui dit que dans un pays où régnaient des mœurs aussi féroces qu'en Russie, un souverain ne pouvait prendre assez de précautions pour la sûreté de sa personne. « Écoutez, répondit-il enfin, si vous êtes de mes amis, ne touchez plus cette matière, qui m'est odieuse. » Il fallut alors garder le silence, et abandonner ce pauvre prince à la sécurité qui le perdit.

Les dieux pour perdre Troie aveuglèrent nos jeux.Virgile,

Énéide

, livre II.

Ces choses n'empêchèrent pas que les négociations pour la paix et pour l'alliance n'allassent grand train. Dès le commencement de juin, l'Empereur envoya au Roi le comte de Schwerin avec le traité de paix et d'alliance signé, et avec un ordre au comte de Czernichew,<182> qui était à Thorn, de se mettre incessamment en marche pour joindre l'armée du Roi et faire conjointement avec elle la guerre aux Autrichiens. Les Suédois, qui se trouvaient, après ce revirement de système, abandonnés de leur plus puissant appui, furent obligés de faire la paix, de crainte du mal qui leur en pouvait arriver, s'ils tardaient davantage. Le Roi reçut une lettre d'apparat de la reine sa sœur, dictée par le sénat de Stockholm. Il y répondit dans le sens que la Reine pouvait le désirer, en lui témoignant le plaisir qu'il ressentait de voir se terminer une guerre entre de si proches parents; que, par amitié pour la reine sa sœur, il voulait bien oublier les procédés irréguliers et étranges de la nation suédoise, sans en conserver de ressentiment; que s'il faisait la paix, c'était uniquement pour elle, à condition toutefois que les choses seraient remises exactement sur le pied où elles avaient été avant le commencement de ces troubles. Comme la crainte pressait les Suédois à conclure cette négociation, elle fut. promptement terminée. Les plénipotentiaires des deux cours s'assemblèrent à Hambourg, et ils signèrent les préliminaires avant la fin du mois de juin.182-a

D'autre part, l'empereur de Russie poussait vivement son projet contre le Danemark. Il avait à la vérité résolu cette guerre; mais pour mettre dans cette rupture toutes les formalités de la justice, enfin pour qu'il parût que l'obstination des Danois l'avait forcé de rompre avec eux, il proposa l'assemblée d'un congrès à Berlin, où les ministres des deux partis devaient tâcher d'accommoder leurs différends sous la médiation prussienne. M. de Saldern, plénipotentiaire de l'Empereur, était chargé de demander aux Danois la restitution de tout le Holstein, qui avait anciennement appartenu aux ancêtres de Sa Majesté Impériale. Ce prince était bien persuadé que les Danois ne consentiraient jamais à des conditions aussi honteuses, et c'était le prétexte dont il voulait se servir pour se déclarer contre eux. Soixante<183> mille Russes, qui devaient être joints par six mille Prussiens, étaient destinés pour cette expédition.

Le roi de Danemark, qui voyait cet orage s'amasser et prêt à fondre sur lui, avait donné le commandement de ses troupes à un officier de réputation : c'était M. de Saint-Germain. Il venait de quitter le service de France, pour quelque mécontentement que le maréchal de Broglie lui avait donné. M. de Saint-Germain se trouvait alors à la tête d'une armée indisciplinée, qui manquait d'officiers généraux capables de commander, d'ingénieurs, d'artilleurs, de train de vivres, en un mot, de tout. Il suppléa lui seul à ce qui lui manquait. Comme la caisse de guerre était mal pourvue, il rançonna la ville de Hambourg, qui lui fournit les sommes dont il avait besoin. Les ministres danois excusèrent cet étrange procédé sur la nécessité, qui n'a point de loi. M. de Saint-Germain s'approcha ensuite de Lübeck, dont il comptait s'emparer aussitôt que la guerre serait déclarée; et pour en éloigner le théâtre des frontières de son maître, il s'avança dans le Mecklenbourg avec une partie de ses troupes, et se campa, entre des marais et des étangs, dans un emplacement avantageux où probablement il aurait pu disputer aux Russes quelque temps l'entrée du Hol-stein. Nous l'abandonnerons au milieu de ses préparatifs, dont il serait superflu de faire un plus long détail, parce que cette guerre, que le Danemark craignait avec tant de raison, n'eut pas lieu, et qu'une nouvelle révolution fit tout changer à Pétersbourg.

De toutes les puissances de l'Europe, la plus consternée des événements arrivés en Russie fut la cour de Vienne. Jamais l'Impératrice-Reine n'avait porté ses espérances plus haut qu'à la fin de la dernière campagne. Tout lui présageait la subversion de la Prusse, la conquête de la Silésie, et l'accomplissement de tous ses projets. Sa persuasion était si forte, et sa sécurité, si entière, que croyant pouvoir finir la guerre en se passant d'une partie de ses troupes, elle fit une épargne déplacée en ordonnant une réforme de vingt mille hommes. Alors<184> mourut l'impératrice de Russie; peu après, le corps de M. de Czernichew quitta l'armée de Loudon pour se retirer en Pologne. La cour de Vienne voulut alors, mais trop tard, rassembler de nouveau ces vingt mille hommes qu'elle avait réformés; mais ils s'étaient dispersés dans le monde, et le temps ne permettait point de les remplacer. Sur cela survint la nouvelle de la paix conclue entre la Prusse et la Russie; bientôt, celle du traité d'alliance signé entre ces deux couronnes; enfin, celle de la jonction du corps de Czernichew à l'année du Roi. Pour comble de disgrâce, une maladie épidémique faisait de grands ravages dans l'armée de Loudon. C'était une espèce de lèpre, dont les progrès étaient si rapides, qu'ils éclaircissaient son camp, et peuplaient ses hôpitaux.

Pour peu qu'on résume ceci, on trouve, de compte fait, vingt mille hommes de congédiés des Autrichiens, et vingt mille Russes de moins, qui font quarante mille hommes; et ces vingt mille Russes de plus à l'armée du Roi font entre les deux armées une différence de soixante mille hommes en faveur des Prussiens. Si le Roi avait gagné de suite trois batailles rangées, elles ne lui auraient pas procuré un plus grand avantage.

La mort de l'impératrice de Russie, et les combinaisons nouvelles de politique qu'elle produisit en Europe, firent une impression toute différente sur la Porte. Tant de promptes révolutions, ces haines si vives entre les États, qui se changeaient subitement en des liaisons étroites entre les souverains, tout cela parut inconcevable à la politique orientale, et remplit les Turcs d'étonnement et de méfiance. Il faut avouer qu'ils en avaient quelque lieu; car ils avaient été importunés par les pressantes sollicitations du ministre prussien pour les porter à la rupture avec la Russie, et tout d'un coup ce ministre, changeant de langage, leur offrait les bons offices du Roi son maître pour aplanir certains différends qu'ils avaient pour leurs limites avec la cour de Pétersbourg, et ce ministre n'insistait plus que pour les<185> animer à rompre la trêve qui durait encore avec l'Impératrice-Reine. Cela donnait lieu aux Turcs de raisonner ainsi : Certainement, ces Prussiens sont la nation la plus inconstante et la plus légère de l'univers : tantôt ils voulaient nous brouiller avec la Russie, aujourd'hui ils veulent nous raccommoder avec elle; et s'ils nous incitent à présent à déclarer la guerre à la reine de Hongrie, qui nous répondra que dans six mois ils ne seront pas en alliance avec elle, de même qu'ils le sont à présent avec les Russes? Gardons-nous d'entrer trop promptement dans les mesures qu'ils nous proposent, ou notre facilité nous rendra le jouet de leur inconséquence et la risée des nations européennes.

Leurs réflexions ne s'en tenaient pas là; et comme ils avaient d'ailleurs conçu quelque ombrage de l'alliance que le Roi venait de faire avec la Russie, pour dissiper ces soupçons, Sa Majesté, par l'interposition de ses bons offices, parvint à terminer les différends qu'il y avait entre le kan de la Crimée et les Russes au sujet du fort Sainte-Anne; elle porta de plus l'empereur Pierre III à faire déclarer par son ministre à Constantinople qu'il ne se mêlerait en aucune manière des discussions que la Porte pourrait avoir avec la maison d'Autriche, et qu'au cas que les Turcs lui fissent la guerre, l'Impératrice-Reine n'aurait aucun secours à attendre de sa part. Cette déclaration formelle fit une grande impression sur les Turcs; elle ébranla même le Grand Seigneur, qui, selon toutes les apparences, aurait pris un parti décisif, si de nouvelles révolutions, que nous rapporterons en leur lieu, n'eussent renouvelé ses incertitudes et réveillé ses méfiances.

En rapprochant tous les événements que nous venons de rapporter, ils nous représentent la Prusse aux abois à la fin de la dernière campagne, qui, perdue au jugement de tous les politiques, se relève par la mort d'une femme, et se soutient par le secours de la puissance qui avait été la plus animée à sa perte. Ce fut ainsi que madame Masham, par ses intrigues contre mylady Marlborough, sauva la<186> France dans la guerre de succession. A quoi tiennent les choses humaines! Les plus vils ressorts influent sur le destin des empires, et le changent. Tels sont les jeux du hasard, qui, se riant de la vaine prudence des mortels, relève les espérances des uns pour renverser celles des autres.


169-a Charles-Alexandre baron puis comte de Goltz, né en 1739, et fils aîné du lieutenant-général Charles-Christophe baron de Goltz, était alors lieutenant.

176-a Bernard-Guillaume baron puis comte de Goltz, fils aîné du général-major George-Conrad baron de Goltz, naquit le 6 octobre 1736. Il fut nommé conseiller d'ambassade en 1756, et le 5 février 1761, aide de camp, sans grade militaire. Le Roi, le destinant au poste de ministre plénipotentiaire à la cour de Russie, lui donna un brevet de colonel le 31 janvier 1762. Il passa à peine une année à la cour de Russie. A dater de 1769, il résida plusieurs années à Paris en qualité d'envoyé. Général-major d'infanterie depuis le 23 juin 1791, il mourut à Bâle le 5 février 1790.

177-a Le comte Czernichew (c'est ainsi qu'il signait lui-même) quitta les Autrichiens le 24 mars 1762, et sortit du comté de Glatz avec son corps d'armée. Le 30 et le 31 mars, il rendit ses devoirs au Roi à Breslau. Pendant ce temps, ses troupes passaient l'Oder à Leubus, pour se retirer en Pologne. Il repartit de Thorn le 9 juin, les suivit, et ayant repassé l'Oder à Auras, il joignit, le 30 juin, l'armée du Roi à Lissa.

177-b Guillaume-Frédéric-Charles comte de Schwerin, neveu du feld-maréchal, était né en 1738. Il partit en qualité de capitaine pour Saint-Pétersbourg, le 20 mars 1762, pour remettre à l'Empereur l'ordre de l'Aigle noir. Le 20 mai, il apporta à Breslau la nouvelle de la paix conclue à Saint-Pétersbourg le 5 mai, nouveau style, et reçut à cette occasion le grade de major.

182-a Les plénipotentiaires des deux cours signèrent la paix définitive à Hambourg le 22 mai 1762.