<346> seront chargés, et à porter le poids que nous avons soutenu si longtemps. Ceci sont, mon adorable sœur, de tristes réflexions; mais elles conviennent à mon état présent. Au moins ne pourra-t-on pas dire que j'aie survécu à la liberté de ma patrie et à la grandeur de la maison, et l'époque de ma mort deviendra celle de la tyrannie de la maison d'Autriche. Mais qu'importe ce qui arrivera quand je ne serai plus? Ma mémoire ne sera pas chargée des malheurs qui arriveront après mon existence, et l'on reconnaîtra, mais trop tard, que je me suis opposé jusqu'à la fin à l'oppression et à l'esclavage de ma patrie, et que je n'ai succombé que par la lâcheté de ceux qui, au lieu de se joindre à leurs défenseurs, ont pris le parti de leurs tyrans.

J'ai été avant-hier à Gotha.a C'était une scène touchante de voir des compagnons de leur infortune qui formaient les mêmes regrets et poussaient les mêmes plaintes. La Duchesse est une femme qui a un mérite réel, et qui a une fermeté qui fait honte à bien des hommes. Madame de Buchwaldb me paraît une femme très-estimable, et qui vous conviendrait beaucoup : de l'esprit, des connaissances, point de prétentions, et un bon caractère. Mon frère Henri est allé aujourd'hui chez eux. Je suis si accablé de chagrin, que je n'ai pas voulu porter ma tristesse ailleurs et promener ma mauvaise fortune. J'ai lieu de me louer beaucoup de mon frère Henri; il s'est conduit comme un ange en qualité de militaire, et très-bien envers moi en qualité de frère. Je ne puis pas en dire malheureusement autant de l'aîné; il me boude et s'est retiré à Torgau, d'où il est parti, à ce que l'on m'écrit, à Wittenberg. Je l'abandonnerai à ses caprices et à sa mauvaise conduite, et je ne présage rien de bon pour l'avenir qu'autant que le cadet le mènera.

Il est enfin temps de finir cette lettre très-longue, très-triste, et où il n'est presque question que de ce qui me regarde. J'ai eu du


a Voyez t. XVIII, p. 190 et 191, no 2.

b L. c, p. 253.