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CORRESPONDANCE DE FRÉDÉRIC AVEC LE MARQUIS D'ARGENS. (19 MAI 1741 - 7 JUILLET 1769.)[Titelblatt]

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1. AU MARQUIS D'ARGENS.

Quartier général de Selowitz, 19 mai 1741 (19 mars 1742).



Monsieur,

J'ai reçu votre lettre du 11 de ce mois, et je vous prie de croire que ce sera toujours pour moi un sujet de satisfaction si je puis vous marquer la considération que j'ai pour vos mérites. Aussi aurez-vous les lettres de créance que vous désirez d'avoir pour M. le Duc administrateur,3-a de même que pour madame la Duchesse,3-b comme chargé de mes affaires. Et si jamais vous trouvez de votre convenance de vous retirer, vos affaires dans le Würtemberg finies, à Berlin, vous y serez toujours le bienvenu, et j'aurai soin alors de vous accommoder de la pension annuelle de mille florins.

Je suis avec bien de la considération

Votre bien affectionné
Federic.

2. AU MÊME.

Olmütz, 31 janvier 1742.



Monsieur,

Je suis très-fâché que mon absence de Berlin m'ait privé de la satisfaction de recevoir de vos mains la lettre que madame la duchesse<4> de Würtemberg4-a vous a voulu confier pour moi, et je suis véritablement mortifié de ce que je perds, en même temps, l'occasion de faire moi-même ma cour à S. A. pendant son séjour à Berlin, où elle va venir, à ce qu'on me mande. La seule espérance de l'y revoir dans l'automne à venir m'en console. Je vous prie de croire que je suis avec une considération particulière, etc.

3. DU MARQUIS D'ARGENS.

Stuttgart, 3 juin 1742.



Sire,

Puisque vous avez eu la bonté d'accorder une retraite dans vos États au Démocrite moderne, vous lui ferez bien encore la grâce de lui accorder la franchise de l'entrée de ses meubles,4-b qui consistent dans une bibliothèque assez nombreuse. Un roi qui gagne toutes les années une bataille complète, et fait la conquête de deux ou trois provinces, n'a pas besoin de mettre des impôts sur la philosophie. Je suis avec le plus profond respect,



Sire,

de Votre Majesté
le très-humble et très-obéissant serviteur,
Le marquis d'Argens.

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4. DU MÊME.

Stuttgart. 12 juin 1742.



Sire,

Toujours attentif à ce qui peut plaire à Votre Majesté, j'ai cru ne pouvoir rien faire qui lui soit plus agréable que de m'efforcer de regagner l'estime de S. A. S. madame la Duchesse, et de mériter de nouveau sa protection; et c'est ce qu'elle a eu la bonté de me promettre. Je n'oublierai rien, pendant le peu de temps que je resterai encore ici, pour lui faire perdre le souvenir des démarches que je puis avoir faites, et qui lui ont déplu, et, avant de profiter de la gracieuse permission que V. M. a bien voulu m'accorder de retourner à Berlin, je tâcherai, selon les ordres que j'ai reçus de vos ministres, d'augmenter, s'il est possible, le zèle et l'attachement que S. A. S. a pour vous. J'ose assurer V. M. que, si tout ce qui a du crédit dans ce pays lui était aussi attaché que la Duchesse, elle aurait autant de facilité pour contenter ses désirs dans ce qu'elle peut souhaiter du Würtemberg qu'elle en trouve dans ses propres États. Madame la Duchesse travaille actuellement, Sire, à vous procurer le plus de recrues qu'elle pourra, et je prends la liberté de vous conseiller d'employer pour cette affaire le lieutenant-colonel de Schwartzenau, qui a l'honneur de vous écrire amplement sur ce sujet. V. M. me permette de lui représenter très-humblement qu'elle ferait bien d'écrire quelques lignes à S. A. la Duchesse; comme elle chérit infiniment votre protection, elle craint extrêmement votre indifférence. D'ailleurs, il est important, pour la réussite de vos affaires, que vous donniez des marques, dans ce pays, de la distinction que vous faites de la Duchesse, car plus elle aura de pouvoir, et plus V. M. aura de crédit dans le Würtemberg. Il serait même bon, quand on vous demande quelque grâce dans le pays, que vous les fissiez passer par le<6> canal de la Duchesse; car enfin, Sire, je suis obligé de vous parler comme un homme qui a prêté serment pour les intérêts de V. M. Hors la Duchesse, tout n'agit ici, pour ce qui vous concerne, que par des vues d'un vil intérêt, qui sont très-souvent sujettes à caution. J'ose dire hardiment à V. M. que ceux qui lui ont parlé jusqu'ici du Würtemberg ne lui en ont donné que des idées fausses et trompeuses, et j'espère que, lorsque je serai assez heureux pour faire ma cour à V. M., je la mettrai si bien au fait de tout ce qui concerne ce pays, qu'elle reconnaîtra dans moi le zèle d'un fidèle serviteur avec la franchise d'un philosophe. Je suis avec le plus profond respect, etc.

5. DU MÊME.

Stuttgart, 19 juin 1742.



Sire,

Ayant appris que, parmi le grand nombre de déserteurs du régiment de S. A. S. madame la Duchesse, plusieurs avaient traversé le Würtemberg, et quelques-uns avaient été arrêtés, j'ai cru que les intérêts de V. M. demandaient que je présentasse au conseil un pro memoria pour qu'on se saisît de tous ceux qu'on pourrait trouver, et qu'on les gardât, selon le cartel, jusqu'à ce que vous eussiez ordonné ce qu'on en devait faire. Il n'y a pas de doute qu'on n'en arrête encore un grand nombre, car la plupart de tous ceux qui ont déserté vont s'engager, au pays de Durlach, dans un régiment qu'on y lève pour le roi de Sardaigne. V. M. aura la bonté, en envoyant ses ordres à son lieutenant-colonel Schwartzenau pour les recrues, de lui apprendre ce qu'elle souhaite qu'on fasse de tous les déserteurs qu'on a arrêtés. S. A. la Duchesse a fait ici moralement tout ce qu'il est<7> possible pour conserver le baron de Sweerts dans le poste de gouverneur, mais elle a trouvé des oppositions insurmontables dans le Duc et le conseil. Il serait à souhaiter que, dans bien des occasions, cette princesse eût, elle seule, tout le pouvoir; les intérêts de V. M. s'en trouveraient bien. Je suis avec le plus profond respect, etc.

6. AU MARQUIS D'ARGENS.

Breslau, 9 juillet 1742.

Je suis bien satisfait du rapport que vous venez de me faire, en date du 19 du mois passé. J'approuve aussi fort que vous ayez présenté un pro memoria pour réclamer les déserteurs. Aussitôt qu'il y en aura un bon nombre ensemble, il faut que le lieutenant-colonel Schwartzenau ait soin qu'ils soient transportés. C'est sur quoi je le fais instruire aujourd'hui. Je suis, etc.

7. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 1er août 1742.



Sire,

Oserai-je prendre la liberté de faire ressouvenir Votre Majesté qu'il y a environ huit mois qu'elle eut la bonté de me promettre que,<8> lorsque je me retirerais à Berlin, elle m'accorderait une pension de mille florins? Si vous trouvez, Sire, cette pension trop considérable, vous pouvez la réduire à ce qu'il vous plaira, et je serai toujours très-content. Ce n'est pas l'appât des bienfaits qui m'a amené à Berlin, mais la satisfaction de vivre sous un prince qui permet aux hommes de penser, et qui pense si bien lui-même.

Au reste, V. M. peut être assurée que je n'ai plus rien à démêler avec madame la Duchesse, que j'ai quittée de la manière la plus polie, ainsi que vous l'avez pu voir par sa lettre; et, quant aux choses auxquelles elle marquait que V. M. pouvait m'accorder une entière confiance, il s'agit d'un nombre très-considérable de recrues que la Duchesse voudrait faire avoir à V. M., et pour la levée desquelles elle a trouvé une opposition marquée dans quelques membres du conseil. Cette opposition peut cependant être surmontée, et j'espère qu'elle le sera même bientôt. J'ai écrit encore avant-hier à madame la Duchesse sur cet article. Je n'ose point, Sire, entrer dans un plus grand détail, dans la crainte de vous ennuyer.

Je supplie donc V. M. de vouloir me faire instruire de ce qu'elle voudra bien résoudre à mon sujet, puisque sa réponse doit régler l'étendue de ma dépense, et qu'il convient plus à un homme de lettres qu'à qui que ce soit de fuir le dérangement. De quelque manière que V. M. décide sur la pension que je lui demande, je serai toujours très-satisfait, et, ne m'accordât-elle jamais aucune grâce, je serais également content d'avoir fait un voyage qui m'a procuré le bonheur de voir un prince véritablement digne de commander aux hommes. Je suis, etc.

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8. AU MARQUIS D'ARGENS.

Charlottenbourg, 1er août 1742.

Je viens de recevoir votre lettre du 1er d'août, laquelle me fait connaître la continuation de vos sentiments, et de quelle manière vous pensez sur votre établissement à Berlin. J'en suis fort satisfait, et j'espère que vous ne vous en repentirez jamais. Quant à la pension dont je vous ai parlé, vous prendrez seulement patience jusqu'à l'année prochaine, car à présent mes affaires de finances sont encore un peu dérangées, et il me faudra quelques mois pour les rétablir dans un ordre convenable. Je suis, etc.

9. AU MÊME.

Berlin, 27 décembre 1742.

Sur la lettre que vous venez de m'écrire, sous date du 24 de ce mois, je veux bien vous réitérer mes assurances que j'aurai soin de votre établissement ici, en vous marquant les fonds dont vous aurez la pension à vous promise.9-a Je suis, etc.

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10. AU MÊME.

Potsdam, 23 mai 1743.

J'ai vu, par la vôtre du 19 de ce mois, ce. que vous m'avez mandé touchant l'engagement du comédien en question. Je ne payerai rien avant le mois d'octobre ou de novembre, et je ne donnerai pas davantage que ce que je vous ai indiqué. Sur ce, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte garde.

11. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 12 juin 1743.



Sire,

Le comédien, qui a déjà joué deux fois, m'ayant proposé de s'engager pour le mois d'octobre et de représenter jusqu'alors sans appointements, je pense que j'agirai pour le service de V. M., si je l'arrête pour jouer des troisièmes rôles, pour lesquels il me paraît bon. Je l'aurai à fort bon marché; je ne l'engage que pour un an, à quatre cents écus. Ainsi il ne revient pas à plus de deux cent cinquante, parce que je ne lui paye rien pour son voyage, et que je serais obligé de donner cent cinquante écus à un autre qu'il faudrait faire venir à sa place, et qui peut-être ne serait point aussi passable que lui. V. M. n'ignore pas que les comédiens d'une grande force ne s'engagent que pour les premiers rôles. Celui-ci est d'une belle figure, a de la mémoire, connaît le théâtre, et pourra devenir un très-grand acteur. Il manque de finesse et de jeu, mais il n'est que pour les troisièmes rôles. J'aurai soin, d'ici au mois d'octobre, de le faire étudier, et je<11> lui donnerai les conseils que tout auteur est obligé en conscience de donner à tout sujet et vassal d'Apollon. J'attends les ordres de V. M., et suis avec le plus profond respect, etc.

12. AU MARQUIS D'ARGENS.

Potsdam, 16 juin 1743.

J'ai appris, par la vôtre du 12 de ce mois, de quelle manière vous jugez à propos d'engager le comédien pour jouer les troisièmes rôles. Je vous laisse la liberté de faire ce que vous trouverez convenable. Sur ce, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte garde.

13. AU MÊME.

Magdebourg, 18 juin 1743.

Je viens de recevoir votre lettre au sujet de l'Académie des savants que vous pensez établir à Berlin, sur laquelle je vous dirai que, étant actuellement occupé à des affaires sérieuses qui demandent toute mon attention, je serais bien aise si vous vouliez prendre patience sur la susdite jusqu'à ce que je serai de retour à Berlin, et que j'aurai assez de loisir pour y penser. Sur cela, je prie Dieu qu'il vous ait dans sa sainte garde.

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14. AU MÊME.

Potsdam, 27 juin 1743.

J'ai été bien aise d'apprendre, par la vôtre du 23 de ce mois, l'heureux succès de vos peines au sujet de l'engagement de quelques bons comédiens. Je vous en tiendrai bon compte, étant très-satisfait de tout ce que vous avez fait à cette occasion. Sur ce, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte garde.

15. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 17 août 1745.



Sire,

J'avais résolu d'écrire à Votre Majesté une longue et belle lettre, mais, après l'avoir commencée trois fois, j'ai vu que je courais grand risque de l'ennuyer, et j'ai cru que je ferais beaucoup mieux de lui dire simplement qu'on achève de réimprimer les deux premiers tomes des Mémoires de l'esprit et du cœur, augmentés d'un troisième, et que je m'estimerais le mortel le plus heureux, si elle me permettait de les lui dédier. Je n'ai point osé, Sire, vous offrir la première édition de cet ouvrage, parce que j'ignorais quel serait son succès; aujourd'hui que je vois sa fortune faite, je viens le mettre à vos pieds. Je prends la liberté d'envoyer à V. M. les extraits des journaux de France et de Hollande; c'est sur leur jugement, c'est sur leur décision que je m'enhardis à vous demander la grâce que je vous prie de m'accorder. Le public a eu quelque bonté pour un vieux auteur et pour son élève;12-a<13> il a regardé favorablement l'intention de l'un et le zèle de l'autre. Daignez, Sire, avoir pour eux la même indulgence; votre suffrage les encouragera, et les excitera à mieux faire à l'avenir. Sire, j'ai vaincu le préjugé, j'ai, malgré la critique et la plaisanterie, mis le public de mon côté; mais, si vous ne daignez pas approuver les quatre ans de peine et de soin que je me suis donnés, le débit des ouvrages de mon élève ne me flattera plus. Oui, Sire, c'est avec la plus grande sincérité que je le dis, votre approbation est pour moi au-dessus de celle de toute l'Europe, et ce n'est pas comme l'approbation d'un roi puissant qu'elle me paraît précieuse, mais comme celle d'un génie supérieur, d'un héros, né pour conquérir les peuples, pour les gouverner et pour les rendre heureux. Je suis, etc.

16. AU MARQUIS D'ARGENS.

Camp de Semonitz, 31 août 1745.

Je vous sais bon gré de ce que vous me mandez touchant vos Mémoires de l'esprit et du cœur, que vous faites réimprimer, et vous laisse la liberté de me les dédier. Sur quoi je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

13-aJe ne suis malheureusement point de votre sentiment sur l'amitié. Je pense qu'un véritable ami est un don du ciel. Hélas! j'en ai<14> perdu deux que je regretterai toute ma vie, et dont le souvenir ne finira qu'avec ma durée.14-a Vous faites beaucoup de paralogismes éloquents. Vous avancez qu'un chartreux peut être heureux;14-b j'ose vous dire affirmativement qu'il ne l'est pas. Un homme qui cultive les sciences, et qui vit sans amis, est un savant loup-garou. En un mot, selon ma façon de penser, l'amitié est indispensable à notre bonheur.14-c Que l'on pense de la même manière ou différemment, que l'un soit vif, l'autre mélancolique, tout cela ne fait rien à l'amitié. Mais l'honnête homme, c'est la première qualité qui unit les âmes, et sans laquelle il n'y a point de société intime. Il faut, ce me semble, que l'on trouve son intérêt dans ces nœuds resserrés que l'on forme, intérêt de plaisir, de savoir, de consolation, d'utilité, etc. Voilà mon sentiment.

17. DU MARQUIS D'ARGENS.

Liége, 1er juillet 1747.



Sire,

J'ai retardé de deux ou trois jours d'écrire à Votre Majesté, pour pouvoir lui faire un détail circonstancié de tout ce qui m'est arrivé jusqu'au moment que je suis parti de l'armée pour aller à Liége reprendre ma compagne de voyage14-d et continuer ma route pour Paris, en passant par Bruxelles.

Ne recevant pas mes passe-ports à Wésel, après les avoir attendus<15> cinq jours, je partis pour Aix-la-Chapelle, où à peine je fus arrivé, que je les reçus par une estafette que m'envoya M. le maréchal de Dossow.

D'Aix-la-Chapelle je me rendis à Liége avec une escorte de dix hommes que me donnèrent les Autrichiens, et qui vint de leur camp me prendre à Aix. En arrivant à Liége, j'y laissai Marianne, et je vins avec une escorte jusqu'au camp. Je m'adressai, le même jour, à M. de Puysieulx, ministre des affaires étrangères, qui me fit beaucoup de politesses, et qui m'en a toujours fait pendant mon séjour à l'armée. Il me présenta le lendemain au Roi, qui me reçut très-gracieusement. Il se mit à rire en me voyant, et dit à M. de Puysieulx assez haut : « Voyez donc comme il ressemble à son frère. » Il me demanda ensuite des nouvelles de la santé de V. M., quand j'étais parti de Berlin, etc.

Le jour que je fus présenté au Roi, je dînai chez le maréchal de Saxe, le lendemain chez le duc de Richelieu, le surlendemain chez M. d'Argenson, ministre de la guerre, et hier chez M. de Puysieulx. Aujourd'hui, sixième jour de mon arrivée, je suis parti de l'armée, et c'est de Liége que j'ai l'honneur d'écrire à V. M. Le Roi m'a fait donner un passe-port, qu'il a signé de sa main, et j'ai un ordre du ministre pour prendre des escortes jusqu'à Bruxelles. On m'a promis toute la justice possible pour mes affaires; enfin tout va fort bien, excepté le présent, que je n'aurai qu'après que M. de Puysieulx aura parlé à M. de Chambrier;15-a encore faut-il pour cela que V. M. apprenne à ce dernier quelle est sa volonté à ce sujet. Voici l'explication de cette énigme. Le bon Valori, qui me hait cordialement, je ne sais pas pourquoi, eut la bonté d'écrire que le présent que le Roi ferait ne devait point être pour moi, qui n'étais porteur de la lettre de V. M. que par accident, mais qu'on devait le donner à l'écuyer qui conduisait les chevaux. Sur cela, lorsque je partis, M. de Puysieulx<16> me parla naturellement. Il me dit qu'il était dans un grand embarras; qu'il voyait, d'un côté, que, portant la lettre de V M., votre intention paraissait être que ce fût moi qui eût le présent, mais que, d'un autre côté, il voyait que M. de Schwerin conduisait les chevaux; que, dans ce doute, il serait bien aise que M. de Chambrier lui dît un mot. Je répondis à M. de Puysieulx que je m'estimais si heureux d'exécuter les ordres de V. M., que je ne pensais point au présent dont il me parlait; que, comme cependant V. M. pourrait penser que c'était ou parce que je n'avais point été agréable au Roi, ou parce que j'avais pu faire quelque faute, que je n'avais point reçu le présent, je le priais de permettre que je vous écrivisse naturellement ce qu'il m'avait dit. Il me répondit que je lui ferais plaisir, et que je le tirerais d'embarras. Voilà, Sire, de quoi il est question. C'est la réponse de M. de Chambrier qui décidera cette affaire. Je supplie V. M. de ne jamais disputer de belles-lettres avec Valori, car je crois qu'il ne me hait que parce que je n'ai pas été de son avis.

J'ai vu ici M. le duc de Richelieu; il m'a dit qu'il avait appris par la voie de ministres que V. M. avait été mécontente de lui lorsqu'il était à Dresde.16-a Il a ajouté qu'il avait écrit à ce sujet une lettre au comte de Rottembourg, qu'il chargeait de le justifier auprès de V. M. J'ai répondu à cela que j'ignorais absolument de quoi il était question, et que V. M. ne m'en avait jamais parlé.

La perte des Français dans la dernière bataille est plus considérable que celle des alliés; les premiers ont eu la victoire, mais il leur en coûte deux mille hommes de plus qu'à leurs ennemis.

M. de Lowendal fait le siége de Bergen-op-Zoom; les trois quarts des gens disent, à l'armée, qu'il ne réussira pas, et peut-être le souhaitent-ils, car ils ne s'aiment guère entre eux.

J'espère que V. M. voudra bien m'apprendre s'il y a rien dans ma conduite qui lui déplaise. Je prends la liberté de lui envoyer cette<17> lettre par la voie de son résident à Aix-la-Chapelle, dans la crainte que celle que je lui adresse en droiture ne s'égare, les postes ici étant souvent en confusion et mal réglées. Je suis avec un profond respect, etc.

18. AU MARQUIS D'ARGENS.

Stettin, 9 juillet 1747.

Il n'y a qu'une tortue capable de voyager aussi lentement que vous, et, si vous continuez de même, il y a apparence que vous arriverez à Paris vers le commencement de l'année 1748. J'ai tressailli de joie en apprenant la victoire que le comte de Saxe vient de remporter.17-a Il faut avouer que M. de Cumberland est une grande pécore, et quelque chose de pis. Ces animaux ont vu perdre trois batailles à leurs alliés pour s'être laissé attaquer dans des postes, et ils retombent toujours dans les mêmes fautes, pourquoi ils seront réprouvés des Césars, des Condés, des Turennes, des Montécuculis, et hués par les Feuquières, et, s'il plaît à Dieu, damnés dans l'autre monde comme des animaux incorrigibles. Point de raison, M. de Cumberland, point de raison! Ah! le beau projet dont vous venez d'accoucher! Point de raison, monseigneur! eût dit le révérend père Canaye.17-b Pour moi, je ne cesserai de vous exciter, de vous encourager et de vous animer d'ici. Point de repos, d'Argens, point de repos! Voyagez, et, pas<18>sant par monts et par vaux, hâtez-vous d'arriver chez l'Achille français et de lui rendre la lettre dont vous êtes chargé.18-a Si vous eussiez commandé l'armée alliée, vous n'eussiez pas marché si vite, et il y a apparence que, sous votre conduite, elle n'eût été battue qu'au mois de décembre tout au plus tôt. Ayez bien soin de Terpsichore. Il me tarde de vous savoir à Paris. A présent vous aurez occasion d'enfler toutes les voiles de votre éloquence, en faisant votre révérence au Roi. Si vous ne faites pas un compliment digne de la presse, je serai le premier à vous jeter la pierre. Adieu; tous ces grands événements, qui excitent l'ambition des autres, amortissent cette passion en moi. Plus je fais de chemin dans le monde, et plus je reconnais que les plus sages et les plus heureux sont les citoyens des vignes,18-b qui n'ont d'autre soin que de se rendre raisonnables et les humains heureux.

19. DU MARQUIS D'ARGENS.

Paris, 15 août 1747.



Sire,

Je suis arrivé à Paris depuis trois jours; j'y ai trouvé une lettre de M. Darget, dans laquelle il me dit que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire de Stettin. J'ai été assez malheureux pour ne point recevoir sa lettre; apparemment elle sera arrivée à Wésel lorsque j'en étais déjà parti.

En partant de Liége, j'ai passé par l'année française une seconde fois; de là j'ai été à Bruxelles, où j'ai trouvé M. de Chambrier, qui<19> était sur son départ; il pourra instruire V. M. de ma conduite et des marques d'amitié qu'on m'a témoignées.

J'ai vu à l'armée la comédie. Rien n'est plus pitoyable; les acteurs ne jouent point du tragique, et estropient le comique. Le nommé Drouillon, dont on a parlé à V. M., est un comédien détestable. Sa femme, qui joue les amoureuses, vaut beaucoup mieux que lui; elle est cependant mauvaise, et passe pour telle dans une troupe misérable, les bons acteurs ayant resté dans les villes principales du royaume, et n'ayant pas voulu aller courir les champs. Il y a ici, à Paris, quelques comédiennes de province qui, n'ayant pu trouver des troupes, cherchent à se placer; elles ne valent guère mieux que celles que j'ai vues à l'armée. Il est venu ce matin chez moi une nommée de Barnaud, qui s'est présentée pour jouer les premières amoureuses; elle a quarante ans, il lui manque cinq ou six dents, et elle est d'une figure aussi aimable que madame de Hauteville.19-a Je n'ai pas manqué, Sire, de lui promettre que je vous instruirais de l'envie qu'elle a d'aller à Berlin, et je m'acquitte de ma promesse. Je rapporte tout ceci à V. M. pour lui faire sentir la nécessité de patienter encore quelque temps. Je trouverai ou à Rouen, ou à Lyon, ou à Marseille, ou à Strasbourg, quelque excellent sujet. C'est là où il le faut chercher; ailleurs il n'y a que le rebut des troupes de ces villes. Quant au théâtre de Paris, il est impossible d'en faire sortir des acteurs sans des sommes considérables, et l'on en peut trouver en province d'aussi bons. J'attends sur cela la réponse de V. M.

La Muse de la danse est arrivée en fort bonne santé à Paris; je l'ai remise à sa cousine, la Salle.19-b Je suis fort content de sa conduite; elle a refusé de danser à l'armée, malgré les sollicitations de plusieurs seigneurs qui l'ont vue et reconnue à Liége; il faut qu'elle continue de même à Paris. La Laurette n'est point ici, et n'y a point été; j'ajou<20>terai à cela que l'Opéra manque totalement de sujets, et que, excepté la Camargo, qui a quarante-trois ans, il n'y a que des danseuses du troisième ordre, bien inférieures à la petite Lani. Je supplie V. M. d'être persuadée que je ferai sur tout cela ce qu'il faut.

Je compte de voir demain Vanloo et sa femme; je veux leur plonger le poignard dans le sein et leur faire connaître ce qu'ils ont perdu. Ce sont des imbéciles qui se sont laissé séduire par les discours de plusieurs personnes qui ne connaissent ni Berlin, ni V. M. Si elle est toujours dans le dessein d'avoir un grand peintre, je lui en ferai avoir un à bien meilleur marché que Vanloo, aussi fameux et aussi bon que lui. V. M. peut choisir entre Natoire (c'est aujourd'hui le premier peintre de Paris) et Pierre; ce dernier est élève de Le Moine, a parfaitement le goût du dessin et du coloris de son maître; ses tableaux sont fort estimés. Il n'a que trente-cinq ans. V. M. peut s'informer de Schmidt20-a de son mérite. Ces deux peintres forment, avec Vanloo, la première classe; les meilleurs de Paris, auprès d'eux, ne sont que de la seconde.

Je vis hier Voltaire; il m'a paru fort charmé de revoir son ami Isaac. Il a voulu me mener chez madame de Pompadour, qui est dans une maison de campagne aux portes de Paris; mais, mes affaires me retenant à Paris, je l'ai prié de différer de quelques jours. On a jugé, il y a deux jours, son affaire avec Thévenot, violon de l'Opéra; les dépens ont été compensés, et les mémoires de Thévenot flétris et supprimés comme calomnieux. Voltaire n'est pas content de l'arrêt, et il a raison.

J'ai soupé dans une des meilleures maisons de Paris avec M. de Mairan;20-b c'est un petit homme fort doux, d'une grande politesse, qui parle avec beaucoup d'aisance, qui dit de fort bonnes choses, et n'a<21> rien de l'encolure du géomètre. Il y a autant de différence de sa conversation à celle de M. Euler qu'il y en a entre les écrits d'Horace et ceux du savantissime et pédantissime Wolffius. J'ai fait connaissance avec l'abbé Bernis chez madame d'Argental, nièce du cardinal de Tencin. C'est un aimable homme; il doit me remettre deux petites pièces charmantes, que j'enverrai par le premier courrier à V. M.

Paris est très-brillant, et l'on ne s'y aperçoit point de la guerre. On continue d'y faire des recrues avec assez de facilité, et on lève dans le royaume cinquante bataillons qui encore seront habillés et armés pour le mois de mars.

Je travaille à mes affaires, et j'espère que, grâce à la protection de V. M., elles se termineront promptement et heureusement. J'ai déjà pris quelques arrangements avec mon frère,21-a qui est pénétré des obligations qu'il a à V. M. Le Roi vient de lui accorder l'agrément d'une charge de président à mortier, et lui en a fait expédier gratis les patentes; c'est une récompense très-considérable. Je commence à croire volontiers qu'il faut qu'il ait couru quelque risque d'être pendu, et que les plaisanteries de l'hiver passé n'étaient pas sans fondement; il assure cependant n'avoir jamais été en danger d'essuyer aucune avanie, et il continue à se louer beaucoup des Anglais. Je crois qu'il sera bientôt employé dans quelque cour; c'est une raison de plus pour presser la conclusion de mes affaires. Je regarde le moment où elles finiront comme bien heureux, puisque ce sera celui où je partirai pour aller faire ma cour à V. M. et revoir le meilleur maître du monde.

M. Darget21-b me marque que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire deux fois. Je n'ai point été assez heureux pour recevoir aucune de ses lettres. Je la supplie de m'apprendre où est-ce qu'elle me les a adressées, pour que je puisse les retirer, et de vouloir adresser celles<22> dont elle m'honore : A mon chambellan le marquis d'Argens, à l'hôtel de Strasbourg, rue du Sépulcre, faubourg Saint-Germain, à Paris.

Je n'ai point encore été à la comédie italienne, ni à la française, mais j'ai vu déjà deux fois l'Opéra, ayant la loge du duc de Duras, autrefois duc de Durfort, dont j'ai la clef; cela m'évite une dépense considérable. V. M. voit que les anciennes connaissances servent toujours, et que l'office que je chantai à Philippsbourg, chez le duc de Richelieu,22-a m'est encore utile aujourd'hui. J'ai trouvé l'Opéra très-faible, eu égard à ce que je l'avais vu. Toutes les chanteuses sont médiocres. La Le Mauve et la Pélissier n'y sont plus; les danseurs, excepté Dupré, qui vieillit cependant, sont mauvais. J'ai déjà parlé à V. M. des danseuses. Il y a une haute-contre, c'est ce que les Italiens appellent un contralto, qui est la plus belle voix que j'aie ouïe de mes jours. Ce musicien s'appelle Gelio. On joue un opéra de Rameau qui m'a paru au-dessous du médiocre; ce n'est ni de la musique française, ni de la musique italienne.

Il ne paraît ici aucun livre nouveau que quelques misérables brochures de politique, où il n'y a pas le sens commun. Voltaire a fait une Épître sur la bataille donnée en dernier lieu auprès de Mastricht; elle est imprimée, mais il la désavoue, et prétend ne l'avoir point faite ainsi qu'elle paraît. Je ne l'envoie point à V. M., parce que je ne doute point qu'elle ne l'ait déjà reçue par le canal de Thieriot. J'ai l'honneur, etc.

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20. AU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 20 août 1747.

Enfin, vous voilà arrivé à Paris, où je suis bien aise de vous savoir. Si vous voulez faire toutes mes commissions, je vous dirai tout ce qu'il me faut, ce que vous me procurerez en tout ou en partie : un ou deux peintres habiles; un bon valet de comédie, car Bollog est parti; une première actrice. NB. Petit a écrit de deux filles qu'il pourra vous montrer. Si elles sont belles, et si elles ont du talent, cela ira le mieux du monde. Si vous pouviez trouver encore quelque homme aimable, d'un bon caractère, qui n'est point pédant, et versé dans la littérature, je serais très-aise d'en faire l'acquisition. Cette lettre-ci vous servira de pleins pouvoirs, et je vous autorise à signer leurs contrats. Pour toutes les personnes de théâtre, il faut les engager pour six ans, sans quoi c'est l'ouvrage de Pénélope que de faire jouer la comédie. Peut-être qu'à votre retour par Metz et Strasbourg vous trouverez quelques bons sujets qui pourront nous servir, sans quoi notre comédie sera à bas l'hiver prochain. Voyez, je vous prie, Gresset pour savoir ce que c'est. Vous trouverez ici, à votre retour, toutes sortes de changements qui sont en mal. Le pauvre Goltz est allé dans ces lieux où Térence et Tabarin23-a sont égaux. Je l'ai assisté. Caton n'est pas mort avec autant de fermeté, parlant comme Lucrèce, disposant de ses affaires comme en santé, et triomphant des vaines terreurs de l'autre vie comme un héros.23-b J'espère que cette lettre sera plus heureuse que les précédentes, et qu'elle vous sera bien<24> rendue. Adieu; je souhaite que vos juges soient plus hâtés à terminer votre procès que vous ne l'êtes à voyager.

21. DU MARQUIS D'ARGENS.

Paris, 26 août 1747.



Sire,

J'ai reçu par la voie d'un banquier une des deux lettres que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire. Elle me permettra de lui dire qu'elle me soupçonne à tort d'être paresseux. Depuis un mois que je suis à Paris, j'ai entièrement fini mes affaires. Mes parents ont enfin pris considération; il ne s'agit plus que des engagements que je dois prendre avec eux pour éviter de retomber à l'avenir dans le même inconvénient. Ils m'offrent de me céder, par contrat public, tels fonds que je voudrai, sur lesquels fonds seront hypothéqués mes revenus. Cela est pour moi si important, que, quoiqu'il y ait trois cents lieues pour aller ou pour revenir de Provence à Paris, je pars en poste pour Aix à la fin de ce mois; je serai de retour vers la fin de septembre à Paris. J'en partirai le 1er d'octobre, et, allant en poste, j'arriverai le 15 à Berlin; ainsi mademoiselle Cochois y sera plus de six semaines avant l'Opéra. La Laurette ne vient point ici; elle s'est engagée à Londres. On a fait jouer quelques ressorts pour engager la Cochois à entrer à l'Opéra; mais ils ont été inutiles, elle a même refusé de danser. D'ailleurs, j'ai déclaré ici publiquement qu'elle était engagée. Enfin je réponds à V. M. de cette affaire.

Le duc de Richelieu est arrivé à Paris depuis trois jours. Il va à Gênes. J'aurais été avec lui jusqu'en Provence; mais il reste encore<25> une douzaine de jours à Paris, et, pendant ce temps-là, je serai déjà arrivé à Aix; ainsi je n'irai point avec lui.

J'ai été dîner il y a quelques jours, à Passy, chez madame de Tencin, sœur du cardinal; c'est le rendez-vous des beaux esprits sexagénaires. Elle est fort polie, elle a de l'esprit; elle me fit une question que je dirai un jour à V. M.

Je soupe souvent avec l'abbé de Bernis25-a dans une des meilleures maisons de Paris. Il y lut, l'autre jour, deux pièces de vers; je les lui demandai pour les envoyer à V. M.; je crois qu'elle trouvera l'une bien supérieure à l'autre. L'abbé Bernis est d'une figure aimable et d'un caractère fort doux.

J'ai vu deux fois le jeune prétendant; j'ai même dîné une fois chez lui. C'est un prince bien fait, dont l'air est modeste, qui parle peu, et qui paraît avoir beaucoup de jugement. Il me dit qu'il avait appris avec une satisfaction infinie que, pendant qu'il était en Écosse, V. M. avait parlé de lui avec bien de la bonté. Il est ici fort mal à son aise, et paraît supporter son état avec beaucoup de fermeté. J'ai bien des choses à dire là-dessus à V. M.

Je ne vous ai point encore parlé, Sire, dans mes lettres, ni de la comédie française, ni de l'italienne. La dernière se soutient assez bien; la Silvia25-b est toujours la meilleure actrice du royaume, l'arlequin est un grand sujet, la Caroline joue avec plus de vivacité que de génie, mais elle est jolie, de Haye est un excellent valet, et Lelio est très-bon pour les petits-maîtres et certains rôles de caractère. Quant à la comédie française, je la trouve tombée affreusement. La Duménil, si vantée par M. de Voltaire, a une voix sépulcrale, et est<26> outrée très-souvent; la Gaussin est jolie, mais elle n'a que certains rôles tendres, elle est dans les autres au-dessous du médiocre; la Carville a des entrailles, mais elle ne raisonne point assez ses rôles. Ces comédiennes sont toutes aussi éloignées de la Le Couvreur et de la de Seine que l'hysope est au-dessous du cèdre. Quant aux acteurs, Grandval joue médiocrement le tragique, et divinement bien les petits-maîtres amoureux; La Noue serait un grand comédien, si une figure affreuse ne gâtait tous les talents qu'il a. Tous les autres comédiens sont ou médiocres, ou mauvais.

J'ai dit à V. M., dans mes autres lettres, ce que je pensais de l'Opéra.

J'ai vu M. de Maurepas; il m'a fait beaucoup de politesses, et même quelques offres de service.

On attend ici le Roi vers le 10 ou le 12 du mois prochain; ainsi je n'irai à Versailles qu'à mon retour de Provence, le voyage que je pourrais y faire à présent me paraissant d'une très-petite utilité. Je dois dîner demain chez le duc d'Elbeuf, prince de la maison de Lorraine, avec Crébillon le père; je manderai par ma première lettre à V. M. des nouvelles de cet auteur et de sa tragédie de Catilina, qu'il doit y réciter. Je suis avec un profond respect, etc.

22. DU MÊME.

Paris, 5 septembre 1747.



Sire,

J'ai reçu le duplicata de la lettre de Votre Majesté dans le moment que j'allais partir pour la Provence. Je n'ai point encore été assez heureux pour que sa lettre en original me parvînt. J'ai été à la poste,<27> où j'ai fait un bruit épouvantable; on m'a promis de chercher et de faire toutes les perquisitions possibles.

J'exécuterai les commissions de V. M. le mieux qu'il me sera possible. Celle de l'homme de lettres qui ne soit point pédant, et qui ait un caractère aimable, me paraît la plus difficile. Tout ce qui a, dans ce pays, un certain mérite est presque impossible à déplacer. Gresset,27-a par exemple, dont V. M. me parle, a deux emplois qui lui rendent deux mille écus; il faut ajouter à cela une des plus jolies femmes de Paris pour maîtresse; un homme d'ailleurs prévenu en faveur de sa patrie ne la quitte point lorsqu'il y est retenu par le cœur et par l'intérêt. L'inclination que les Français gens de lettres ont pour Paris est si grande, ils sont si contents des agréments qu'ils pensent y avoir, qu'il est même difficile d'en faire sortir des gens médiocres. Cet abbé Le Blanc27-b que V. M. a voulu avoir, et qu'elle est fort heureuse de n'avoir point eu, est un homme très-peu considéré; c'est un bel esprit subalterne, et très-subalterne. Cependant cet homme trouve des ressources et des agréments à Paris dans bien des maisons, parce que, aujourd'hui, en France, tout le monde a la rage du bel esprit, et que les financiers, ainsi que les ducs, veulent qu'il soit dit qu'ils reçoivent chez eux les savants. Il y a quelques jeunes gens qui ont des connaissances; mais les uns manquent totalement par le ton de la bonne compagnie, et ne sont précisément que des auteurs; les autres sont des gens qui, ayant de l'esprit, ont un caractère méprisable, et qui, comme l'abbé Fréron, ont été à Bicêtre ou à Vincennes pour des actions flétrissantes. Malgré ces difficultés, V. M. peut être assurée que, au retour de mon voyage de Provence, qui ne durera en tout que vingt jours, je tâcherai de la satisfaire.

<28>Quant au peintre, cet article est plus aisé que l'autre; mais il faut que je m'y prenne finement, sans cela cet homme demanderait tout ce que V. M. voulait donner à Vanloo, et je souhaiterais l'engager à meilleur marché.

Je viens aux comédiennes. Les deux filles dont parle Petit chantent au concert de Rouen; elles n'ont jamais joué la comédie. On dit qu'elles sont assez jolies, mais je crois qu'il ne faut avoir recours à cela que si je ne trouve point à Lyon, où je serai dans quatre jours, ou à Strasbourg, à mon retour, quelques bons sujets. Ils sont bien rares, même à Paris, et je puis protester à V. M. que, sur la réputation de mademoiselle Babet, qui passe ici pour une fille de beaucoup d'esprit, on m'a fait à son sujet quelques propositions à la comédie française. V. M. n'aurait pu s'empêcher de rire de voir la grimace que je fis; je me contentai cependant de répondre que les personnes qui avaient du talent et du mérite ne quittaient jamais le service de V. M. Elle a fait pour son spectacle une perte dans Cochois le fils; c'était, il est vrai, un fou et un insolent; mais c'était un excellent comédien, aussi au-dessus de tous les comiques de la comédie française de Paris que Hauteville était en folie au-dessus de tous ses camarades. J'aurai l'honneur de rendre compte incessamment à V. M. de ce que j'aurai vu à Lyon. Je suis avec un profond respect, etc.

23. DU MÊME.

Marseille, 27 septembre 1747.



Sire,

A la diligence que je fais, Votre Majesté ne m'accusera plus de paresse. Je suis arrivé en Provence il y a huit jours; mes affaires sont<29> terminées à ma satisfaction. Je pars pour Paris dans six jours, où je vais chercher la Cochois, et V. M. peut être assurée que nous nous serons rendus à Berlin, selon ses ordres, à la fin du mois d'octobre. Voilà près de six cents lieues que j'aurai faites en deux mois. Après cela, que V. M. dise que je voyage lentement! Je finirai, en arrivant à Paris, l'engagement du peintre que V. M. souhaite d'avoir. Elle peut être assurée que je ne lui donnerai que de l'excellent.

J'ai vu, en allant en Provence, presque toutes les troupes du royaume. Dans celle de Dijon, tous les sujets sont au-dessous du médiocre; dans celle de Lyon, il y a un comique bon, mais qui demande des appointements extraordinaires, une amoureuse médiocre, entretenue par un amant, ainsi difficile à avoir, et qui ne vaut pas le quart de la pension qu'elle m'a demandée. La troupe d'Aix, ma chère patrie, est exécrable; il n'y a pas une seule personne capable de jouer des seconds rôles dans une bonne comédie. Enfin, l'ennui de ne trouver rien qui pût convenir à V. M. m'a obligé d'aller à Marseille. J'y ai trouvé les trois plus excellents sujets du royaume; je n'excepte pas même ceux de Paris, au-dessus desquels je les mets, si l'on excepte la Duménil. Deux de ces sujets sont le sieur Rousselois et sa femme, qui avaient été autrefois engagés pour le service de V. M., et qui ne furent point assez heureux pour aller à Berlin. Le mari joue supérieurement dans le tragique, ainsi que dans le comique; il a la noblesse et le bon sens de Baron, le feu de Dufresne et la voix de Quinault l'aîné. Cet homme serait depuis longtemps à Paris, où il a débuté avec un succès extraordinaire, si un gentilhomme de la chambre, qui croyait avoir quelque raison personnelle de se plaindre de lui, ne s'était déclaré ouvertement son ennemi. Enfin, Sire, je n'ai jamais rien vu de si parfait que cet acteur, et il est aussi au-dessus de tous les comédiens que nous avons à Berlin que la Cochois est au-dessus de l'Auguste et de l'Artus. Quant à sa femme, c'est une jeune beauté de vingt ans, le visage ovale, les yeux vifs et tendres, le nez effilé, la<30> bouche petite et remplie de grâces; elle est un peu plus grande que Marianne, a la taille fine et charmante; elle joue avec beaucoup de délicatesse et de bon sens. C'est, dans le tragique, le son de voix touchant de la de Seine, et, dans les grandes amoureuses, la noblesse de la Le Couvreur. Elle a la poitrine un peu faible : mais, comme elle joue ici la comédie six fois par semaine, elle ne se ressentira plus de cette incommodité à Berlin, où elle pourra se reposer trois ou quatre jours de la semaine. Le troisième sujet est une grande fille âgée de dix-sept ans, appelée Drouin, sœur d'un comédien qui joue les premiers rôles à Paris. Elle est faite au tour, elle a les yeux remplis de feu, la bouche gracieuse, le tour du visage bien fait; elle a au théâtre beaucoup d'intelligence, joue les amoureuses avec esprit, et les soubrettes en cas de besoin; elle déclame aussi fort bien dans le tragique.

Ces trois sujets, Sire, sont prêts à s'engager pour le service de V. M. J'ai trouvé d'abord quelque difficulté dans le sieur Rousselois et sa femme, attendu qu'il se plaignait qu'on lui avait fait quitter un engagement considérable qu'il avait à Bordeaux; mais je lui ai si bien fait connaître les avantages qu'il y avait d'être au service de V. M., qu'il est aujourd'hui charmé d'y entrer.

Je n'ai rien voulu conclure avec ces trois sujets que je n'aie eu l'honneur auparavant de savoir les intentions de V. M., parce que je ne sais si les conditions qu'ils proposent pourront lui convenir. J'ai vu ici les engagements du sieur Rousselois et de sa femme; ils ont chacun mille écus de France, et ils demandent mille écus chacun d'Allemagne; je leur ai offert huit cents écus. J'ai péroré et harangué inutilement pendant une heure.

Quant à la petite Drouin (je dis petite, parce qu'elle est remplie de grâces, et qu'elle a encore ces manières enfantines qui conviennent si bien à la jeunesse), elle consent de s'engager pour six cents écus. Il y a encore une autre chose dont il faut que je prévienne V. M. : c'est<31> que ces sujets ne peuvent venir qu'à Pâques, parce qu'ils sont engagés jusqu'alors, et il faut que je fasse faire à ce sujet une réflexion à V. M. Elle ne trouvera aujourd'hui que de très-mauvais comédiens; tout ce qu'il y a de bon est engagé dans les troupes jusqu'à Pâques. Je dirai plus à V. M. : c'est que je ne lui conseillerais pas de prendre ceux qui déserteraient, parce que, ayant fait une mauvaise action, ils seraient capables d'en faire une seconde et de quitter ainsi le service de V. M. Je crois donc qu'elle devrait prendre patience jusqu'à Pâques. La troupe passera l'hiver comme elle pourra, et je me charge, avec les acteurs qu'elle a, de faire représenter jusqu'à Pâques une bonne comédie par semaine. Que V. M. me permette de lui dire une chose. Nous faisons toujours de grandes recrues, mais elles ne sont guère bonnes. En vérité, Sire, depuis que je suis en France, et que j'ai vu la comédie de Paris et celle de Marseille, je suis encore plus convaincu que je ne l'étais que V. M. n'a que deux comédiens à qui le titre d'acteur convienne, Favier et la Cochois. Grand Dieu, que tout le reste paraîtrait mauvais à côté des sujets que je vous propose! Et quant aux filles dont Petit parle, cela fait des actrices si médiocres, qu'on n'en a pas voulu même dans les troupes ordinaires; elles chantent dans les chœurs du concert de Rouen. D'ailleurs, Sire, je crois qu'il nous faut des sujets faits et non point à faire, qui peut-être ne pourraient jamais être formés.

31-aIl y a une jeune personne qui n'est ni laide ni jolie, qui se propose d'être figurante, quoiqu'elle soit capable d'être première danseuse. Elle a des grâces infinies, elle est bien faite, a le pied et la jambe de la Cochois.31-b Elle pourrait, en cas de besoin, jouer quelques rôles jusqu'à Pâques, et elle servirait à faire aller la comédie jusqu'à l'arrivée de très-grands sujets. Comme vous ne m'avez donné, Sire, aucun<32> ordre d'engager des danseuses, je n'ai point voulu lui faire aucun engagement. Cependant je compte de la mener à Berlin; si V. M. ne la trouve point à son gré, je la garderai pour moi. Elle joue du clavecin comme un ange, et il me faut en vérité aujourd'hui quelque jeune personne qui m'égaye et m'empêche de devenir hypocondre. Comme voici les six mois d'hiver, où je ne crois point l'immortalité de l'âme, je crois pouvoir, sans risquer mon salut, céder au mouvement de la chair, quitte à devenir dévot et renvoyer la figurante lorsque l'été reviendra. Je suis, etc.

24. DU MÊME.

Paris, 3 novembre 1747.



Sire,

Je suis arrivé à Paris depuis deux jours, et j'en serais d'abord reparti, si mademoiselle Cochois ne m'avait demandé quatre ou cinq jours pour finir quelques affaires. Je les lui ai accordés sans peine, parce que j'ai compris que, vu la désertion de Lani et des autres misérables qui l'ont suivi, elle arriverait à temps pour les répétitions de l'Opéra, Sodi et les autres sujets qu'on a engagés ne pouvant partir que vers le 10 ou le 12 de ce mois, temps auquel la Cochois sera déjà en chemin.

Il n'est rien de si affreux que l'action de Lani; il mériterait que V. M. lui fît sentir tout le poids de son indignation. J'ai dit dans tout Paris ce que je devais dire au sujet de ce faquin et de ses compagnons de désertion et de friponnerie; et je continuerai à les faire si bien connaître avant que de partir d'ici, qu'ils se repentiront de leur sot<33>tise. Lani a placé sa sœur à la comédie française, où elle a déjà dansé et joué deux rôles; mais un des directeurs de l'Opéra, que je connais, m'a promis qu'il l'obligerait à quitter, attendu que, ayant été autrefois à l'Opéra, elle ne pouvait plus entrer à la comédie.

Comme je sais que je ne saurais mieux faire ma cour à V. M. qu'en lui disant toujours la vérité, je suis persuadé de ne point lui déplaire en l'assurant qu'on a eu tort de lui dire que Teissier avait tenu quelques discours qui méritaient sa disgrâce. Elle sait que j'aimerais mieux mourir que de lui en imposer dans la plus petite chose. Je puis lui protester que, pendant le temps que j'ai resté à Paris, quoiqu'il fût pressé par les directeurs de l'Opéra d'entrer à leur service, il a toujours parlé avec le respect le plus profond de tout ce qui peut avoir le moindre rapport à V. M. J'ai voulu savoir si, pendant mon absence, il aurait commis quelque faute; j'en parlai hier à M. de Cham- brier. Voici les propres termes du ministre de V. M. : « Il faut que je rende justice à Teissier; il est bien différent des autres. Il m'est toujours revenu qu'il avait parlé avec tout le zèle possible de Berlin et du Roi; c'est un témoignage que je dois à la vérité, et que je serais charmé de lui rendre, si le Roi me le demandait. » Cette réponse de M. de Chambrier, Sire, m'a déterminé à vous écrire à ce sujet, d'autant qu'il ne faut pas que je cache à V. M. que nous avons grand besoin de Teissier. Tout ce que nous avons engagé ici en hommes est mauvais; il n'y a que Sodi de bon. Tout le reste ne vaut pas Giraud, à beaucoup près; c'est ce qu'elle verra elle-même dans peu. V. M. demandera peut-être pourquoi j'ai souffert que Petit engageât des sujets si médiocres. Je lui répondrai que je n'étais pas à Paris lorsqu'il les a arrêtés, et que même si j'y avais été, j'aurais fait comme lui, puisque la brièveté du temps, et la nécessité d'avoir un ballet pour l'Opéra cet hiver, ne laissait pas la liberté du choix. Ainsi l'on a été obligé de se contenter de ce que l'on n'aurait pas arrêté dans un autre temps. Si j'avais osé prendre quelque chose sur moi, j'aurais voulu faire avec<34> ces gens des engagements pour un temps plus court, quoique, à parler naturellement, je croie que la plupart d'entre eux se donneront à eux-mêmes leur congé dans moins de deux ans. Si je connaissais un autre danseur sérieux qui approchât de Teissier, j'appuierais moins, Sire, sur l'article de son rappel; mais je suis fâché que nous laissions aux Parisiens un homme si difficile à remplacer, et qu'ils destinent, dans leur Opéra, à succéder à Dupré dans quelque temps; et il est vrai qu'il a été très-goûté.

La Caroline n'a point voulu partir pour huit mille francs; elle en demande dix. Je dois encore avertir V. M. qu'elle avait été sans doute trompée par le nom de Caroline. Vous avez cru, Sire, que c'était sa sœur aînée, la comédienne, qui plaît infiniment à Paris; c'est sa cadette, qui n'est encore qu'un enfant. Elle est de la taille qu'avait la petite Lani lorsqu'elle arriva à Berlin; elle a moins de mérite qu'elle, et danse bien moins régulièrement. Il est vrai qu'elle a plus d'âme, et qu'elle est plus jolie; mais, Sire, donner huit mille francs à un enfant qui n'a qu'un quart de part à la comédie italienne, ce qui peut faire dix-huit cents livres, n'est-ce pas assez bien payer? Si V. M. me permet de le dire, les appointements trop forts payés à des sujets qui ne sont point excellents sont cause que ceux qui le sont demandent dans la suite des augmentations, et que, quoiqu'ils soient bien payés, ils se figurent ne l'être pas assez.

Il est venu ce matin chez moi une nommée madame Ribou, qui a pensé m'arracher les yeux; elle m'a dit que j'étais cause qu'on ne l'avait pas engagée, par rapport aux sujets que j'avais arrêtés à Marseille. Je lui ai répondu que j'avais, jusqu'au moment qu'elle me parlait, ignoré si elle était sur la terre. Elle m'a dit que c'était tant pis pour moi. Je n'ai rien répliqué, car j'ai craint d'être battu, et je lui ai promis, pour m'en débarrasser, d'écrire à son sujet à V. M. On m'a dit qu'elle avait voulu donner mille écus à cette actrice; vous auriez été un peu surpris, Sire, lorsque vous auriez vu une femme âgée<35> de quarante ans, et assez laide. Je ne sais, au reste, si elle est bonne ou mauvaise. Ce qui me donne une faible idée de ses talents, c'est qu'elle est depuis plus de huit mois sur le pavé de Paris, sans trouver aucune troupe. Il me paraît qu'on arrête un peu trop aisément des sujets pour le service de V. M. sans les examiner, et surtout qu'on dispose bien libéralement de sa bourse.

Un certain Loinville, qui est venu me voir, m'a dit qu'on avait écrit pour lui, et qu'il demandait huit mille livres; j'ai plié les épaules, et je lui ai tourné le dos. Je connais ce Loinville, et l'ai vu en Provence il y a près de trente ans; c'est un bon comédien de province, et puis c'est tout; inférieur à Favier, et supérieur aux autres que nous avons.

M. Petit m'a fait voir une femme qu'il voulait engager pour jouer les rôles de reine, les caractères. Elle n'est pas d'une figure brillante, ni même jolie; mais elle n'est pas bien laide. Je l'ai entendue déclamer quelques vers avec bon sens, et elle a joué une scène comique avec beaucoup de feu. Elle voulait mille écus; j'ai mis cela à six cents écus, et j'ai signifié à M. Petit que je ne signerais pas autrement son engagement. Je regarde cela comme une affaire faite, et V. M. l'aura à son service.

Petit m'a encore présenté deux jeunes gens pour jouer des confidents dans le tragique et des seconds amoureux; j'en ai été extrêmement content. Ils sont jeunes, d'une jolie figure, ils ont de la voix et de l'intelligence; je les ai entendus déclamer deux ou trois scènes, et, quoiqu'ils ne se donnent que pour des confidents, je les ai trouvés aussi bons et peut-être meilleurs que Desforges et Rosemberg; du moins ils jouent avec plus d'esprit et de vérité. Je leur ai offert quatre cents écus, et j'ai déclaré qu'autrement je ne prenais aucune part à leur engagement. Nous trouverons dans le courant de la semaine les deux confidentes dont nous avons encore besoin pour rendre la troupe de Berlin la plus complète et la meilleure de l'Eu<36>rope. M. Darget m'écrit là-dessus les volontés de V. M., et je veux engager, pour le même prix que les confidents, deux jeunes filles, jolies, qui aient des talents et de la vertu, car, si je prenais des catins, elles déserteraient, ou elles mettraient encore le désordre dans la troupe.

J'ai envoyé l'engagement définitif à Rousselois et à sa femme; je le dis encore à V. M., elle a dans ces deux sujets, après la Duménil et La Noue, ce qu'il y a de meilleur dans le royaume. Ils partiront au commencement du carême avec la petite Drouin, aussi jolie que la Barberina36-a mieux faite qu'elle, et qui sera avant un an la plus aimable actrice de l'Europe. M. Lenfant, commissaire ordonnateur en Provence, m'enverra à Berlin leur engagement, qu'ils lui donneront à mesure qu'il leur remettra le mien. Je trouverai le leur ainsi en arrivant à Berlin.

J'aurai, avant qu'il soit trois jours, engagé un des plus grands peintres de Paris. J'en ai deux en main; je prendrai le plus raisonnable, car, dès que les gens à talents que souhaite V. M. me font des propositions qui me paraissent tant soit peu déraisonnables, je leur ris au nez, et j'en cherche d'autres.

Je ne donne aucune nouvelle des armées à V. M., parce qu'elle les sait aussitôt que moi. J'ai pris, pendant que j'ai été en Provence, des mémoires sur les deux dernières campagnes d'Italie, qui pourront amuser V. M. J'oubliais de lui dire que, n'ayant eu d'avis qu'à mon arrivée de Paris d'engager la figurante dont j'avais parlé à V. M., Don Philippe, qui l'avait déjà vue à Marseille, et qui l'avait trouvée jolie, ainsi que moi, lui fit proposer de s'engager pour seconde danseuse dans une troupe qu'il compte faire aller cet hiver dans la ville où il restera, et qu'il a fait venir à Nice en attendant. L'aimable danseuse eut cependant la fermeté de balancer entre le prince et le chambellan; elle me dit que, si j'étais assuré de la faire recevoir, elle parti<37>rait pour Berlin. Je n'avais point d'ordre; je craignais de faire perdre à cette fille une espèce de fortune; je n'osai rien prendre sur moi, elle partit pour Nice. Ah! Sire, pourquoi n'ai-je pas été assez heureux pour recevoir en Provence la lettre où M. Darget me disait de l'engager? J'ai perdu la consolation de mes vieux jours.

.......... Plus gente chérubine
Ne se vit onc;...............
Blancheur de lis et croupe de chanoine,37-a

Cependant, si V. M. souhaite voir cabrioler sur le théâtre de Berlin cette merveille de nos jours, elle m'a dit qu'elle y viendrait, si on l'engageait à Pâques, et qu'elle accompagnerait, dans le temps, Rousselois et sa femme.

J'aurai l'honneur d'écrire à V. M., par le premier courrier, sur l'affaire du peintre. Voltaire est à Fontainebleau, dont il reviendra mercredi; je souperai avec lui chez madame du Châtelet. Cela pourra me fournir quelque nouvelle littéraire pour envoyer à V. M. Je suis avec un profond respect, etc.

25. DU MÊME.

Berlin, 27 mai 1750.



Sire,

J'ai exécuté ponctuellement les ordres de Votre Majesté, et j'ai remis à M. de Fredersdorf de quoi faire payer les ouvriers. Je la supplie donc, ma santé devenant tous les jours plus mauvaise, de me per<38>mettre d'aller prendre les bains et boire les eaux. M. Cothenius,38-a que j'ai vu il y a cinq ou six jours, pourra certifier à V. M. que j'ai un besoin indispensable du congé de trois mois que je la supplie de vouloir m'accorder. Je suis, etc.38-b

26. DU MÊME.

Paris, 14 mai 1751.



Sire,

J'aurais eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté en arrivant à Paris, si je n'avais craint de lui déplaire. Dans l'idée où j'étais qu'elle était mécontente de ma conduite, j'appréhendais qu'elle ne condamnât cette liberté. Je ne saurais exprimer la joie que j'ai ressentie lorsque M. de Chambrier m'a dit que vous aviez la bonté, Sire, de me permettre de vous écrire, puisque cela me fournit l'occasion d'assurer encore V. M. que j'ai été forcé par une maladie opiniâtre et dangereuse de ne point obéir aussi ponctuellement à ses ordres que j'eusse souhaité de le faire. Il y a environ sept mois, Sire, que j'arrivai à Paris dans un état déplorable. M. de Chambrier a dû certifier à V. M. que je ne lui en impose point, et que je ne lui en ai jamais imposé à ce sujet. Je fus obligé, par l'ordre des plus habiles médecins, d'aller passer l'hiver dans un pays extrêmement chaud. Si je n'avais pas été malade, pourquoi n'aurais-je pas passé ce même hiver à Paris, au lieu d'aller au pied des montagnes de Gênes? J'en suis revenu, Sire, il<39> y a un mois, dans la meilleure santé du monde. Mon premier soin, en arrivant à Paris, a été d'aller chez M. de Chambrier, pour savoir s'il n'avait point d'ordre à me donner; il m'a répondu qu'il ne savait rien de précis sur mon compte. Cela m'a empêché de continuer ma route jusqu'à Berlin, ne sachant si j'avais le malheur d'être entièrement disgracié de V. M. Qu'elle me permette donc de lui demander avec l'empressement le plus respectueux la grâce de m'instruire de ses ordres; je m'estimerai très-heureux, s'ils me procurent le bonheur de continuer d'être au service du meilleur maître du monde.39-a Je n'ai jamais perdu de vue, Sire, un seul instant, depuis que j'ai été éloigné de V. M., les bontés dont elle m'a honoré, et, dans tous les pays où je vivrai, elles seront également gravées dans ma mémoire. Je suis avec le plus profond respect, etc.

27. DU MÊME.

Potsdam, 21 octobre 1752.



Sire,

Votre Majesté m'ayant fait la grâce de m'accorder une pension de mille écus, le 1er de septembre du mois dernier, sur la caisse des domaines, le trésorier m'a fait avertir que le premier quartier était destiné à la caisse des recrues. J'espère que V. M. voudra bien considérer l'état de mes finances, et que, n'ayant rien tiré depuis le mois de janvier que la partie de la pension de feu M. de La Mettrie, ce serait me jeter dans un dérangement dont je ne pourrais jamais sor<40>tir, si V. M. n'avait la bonté de m'accorder la grâce d'être payé du jour où elle a eu la bonté de me donner ma pension. J'espère qu'elle voudra m'accorder cette faveur, et qu'elle daignera se rappeler que, n'ayant jamais, pendant dix ans que j'ai été capitaine d'infanterie, dépensé trente écus en recrues, il me serait bien fâcheux de les payer aujourd'hui en qualité de philosophe. Je suis, etc.40-a

28. AU MARQUIS D'ARGENS.

Vous savez, M. le marquis, que je suis l'animal le plus indulgent de ce siècle, que, avec cela, je n'envie le bonheur de personne; jugez donc si je ne consens pas d'avance au délicieux état de malade que vous voulez vous constater pour le courant de cette année. Voltaire n'est pas plus fécond en malices, Maupertuis en inquiétudes, les bordels en c....., et les églises en sermons absurdes, que vous l'êtes en maladies nouvelles. Fasse le ciel qu'il n'y en ait aucune de dangereuse! Mais, comme il faudra bien que je renonce à vous voir en ce monde-ci, je vous donne rendez-vous dans la vallée de Josaphat,40-b où je compte vous donner les tableaux de Sans-Souci que votre cupidité vous fait envier depuis longtemps, où nous pourrons achever Tacite ensemble, et où j'aurai l'honneur de vous assurer de l'admiration que j'ai pour toutes vos maladies, et du zèle avec lequel je soutiendrai contre quoscunque qu'Hippocrate, Galien et Esculape même<41> n'ont jamais eu à traiter de plus longues maladies que les vôtres. J'ai l'honneur d'être,



Monsieur le marquis,

le plus dévoué serviteur de vos infirmités,
Le Philosophe de Sans-Souci.

29. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 8 février 1754.



Sire,

Il était deux heures avant le jour, lorsque le postillon que Votre Majesté m'a fait la grâce de m'envoyer a frappé à ma porte. Tous mes gens dormaient profondément, et, ayant été le premier à l'entendre, je crie à gorge déployée : Qu'on ouvre à M. Carita, mon apothicaire, qui m'apporte l'émulsion que je dois prendre ce matin! Mon laquais, un moment après, entre dans ma chambre avec un homme botté, habillé de bleu, tenant un paquet à la main. Je me frotte les yeux, je les ouvre tant que je puis, et je ne comprenais pas par quel enchantement un apothicaire avait été métamorphosé tout à coup en postillon, et une bouteille d'émulsion en lettre. Enfin, revenu un peu à moi-même, je sors de dessous ma couverture un bras à demi paralytique, j'ouvre la lettre, et, à l'aide d'une bougie que tenait mon laquais à demi nu, je lis les vers de V. M.,41-a qui, par parenthèse, quand ils ne seraient faits que par un particulier, feraient passer mon châlit à l'immortalité; ils sont dignes de Chaulieu. Ma lecture finie, je me<42> fais étayer de coussins, et, soutenu ainsi qu'un vieux bâtiment qui va crouler, j'ai l'honneur d'écrire ces lignes à V. M., qui m'ont coûté bien des aïe! et des hé! car vous savez, Sire, que je ne suis rien moins que stoïcien. Au reste, V. M. ne me rend pas justice en croyant que la paresse me tient au lit. Passe encore, Sire, si vous aviez cette pensée lorsqu'il faut que de Potsdam je vienne à Berlin; mais pour rester à Berlin quand je puis être à Potsdam, il faut que je sois aussi paralytique que l'était celui de l'Évangile. Je guérirai pourtant, j'espère, dans trois ou quatre jours; et la pharmacie assure que je n'aurai pas pris encore deux douzaines de clystères, trois médecines et six bouteilles d'émulsion, que l'on me dira : Prends ton lit et marche,42-a et va à Potsdam. J'ai l'honneur, etc.

30. DU MÊME.

REQUÊTE D'UN PAUVRE MALADE A UN GRAND ROI QUI SE PORTE BIEN.

Potsdam, 28 mars 1750.42-b



Sire,

Je m'étais flatté, depuis deux jours, de l'heureuse espérance que je pourrais être assez fortuné pour faire ma cour à V. M.; mais me voilà encore perclus, depuis hier, de la moitié du corps. Une misérable humeur scorbutique prend à chaque moment diverses formes. M. Cothenius m'assure que, à l'aide d'une cure de dix ou douze jours, il me rendra aussi vigoureux qu'un athlète des jeux Olympiques; mais<43> j'ai, Sire, une autre maladie que V. M. peut seule guérir. Cette maladie, c'est la crainte que j'ai de lui déplaire, et tous les remèdes ne font rien au corps, si l'esprit est malade. V. M. peut, à l'exemple du Messie, me guérir dans un instant, en me faisant assurer de sa part, par le saint abbé de Prades, que je puis avaler en paix tous les diaboliques breuvages que Cothenius ordonnera. N'allez pas vous figurer, Sire, que le métier de faiseur de miracles ne convient pas à V. M.; rappelez-vous que les plus grands princes ne l'ont pas méprisé. Vespasien, qui, après tant de mauvais souverains, mit fin aux maux de l'empire, daigna s'abaisser à guérir un boiteux en lui marchant sur la jambe, en Syrie, et un aveugle, en Judée, en lui frottant les yeux de sa salive. V. M. peut faire un miracle avec moins de peine, et elle conviendra que, quelque peu que je vaille, je vaux bien un vieux Juif borgne. Je me recommande donc à sa bonté, et j'ai l'honneur, étendu sur mon châlit entre deux vieux bouquins, l'un grec et l'autre latin, de me dire avec le plus profond respect, etc.

31. DU MÊME.

Potsdam, 7 novembre 1754.



Sire,

Depuis qu'il a plu à Votre Majesté de joindre au titre de conquérant celui de réconciliateur des enfants prodigues, et qu'elle a bien voulu prendre soin de ramener dans le giron de l'Église un Père de l'Église du XVIIIe siècle, l'abbé de Prades,43-a j'ose me flatter qu'elle voudra bien me procurer le sort d'Ésaü, et que, déshérité comme cet ancien Juif,<44> j'aurai cependant le bonheur de recevoir la bénédiction paternelle. V. M. peut me rendre ce service, qui me fera prospérer dans ce monde et dans l'autre.

Mon père et toute ma famille m'ont écrit les lettres les plus pressantes pour que V. M. veuille bien faire écrire à son ministre à Paris de recommander à M. de Séchelles44-a un nommé M. Pseautier, directeur des postes en Provence, lorsque l'occasion se présentera où M. de Séchelles pourra lui rendre quelque service. Cet homme ne demande qu'une lettre de recommandation vague, et dont l'effet n'aura peut-être jamais lieu; cependant un jour cela pourrait lui faire avoir un meilleur poste. Mon père, qui, depuis vingt ans, ne m'a jamais écrit que fort froidement, me traite de la façon du monde la plus tendre dans sa lettre, et me dit que, si je l'oblige dans cette occasion, il saura un jour réparer une partie du mal qu'il m'a fait.44-b J'avoue à V. M. que, s'il me laissait dans son testament quatre ou cinq mille écus au-dessus de ma légitime, je n'en serais pas fâché. Je sais que, étant attaché à V. M., je n'aurai jamais besoin de personne; mais, Sire, les coups de canon tuent les Turenne, les Berwick, et même les Charles XII. Si V. M. veut me donner caution qu'elle ne commandera plus ses armées, je renonce de tout mon cœur à ce que je puis avoir après la mort de mon père; ayant dix ans de plus que V. M., trente coliques et quinze rhumatismes par mois, je dois, par des règles plus sûres que toutes celles des algébristes, décamper d'ici-bas quinze ans avant V. M. Je suis, etc.

<45>

32. DU MÊME.

Potsdam, 4 octobre 1756.



Sire,

Je ne sais si la lettre que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté lui sera rendue à Vienne; car, en vérité, de la manière dont elle conduit ses affaires, on doit toujours supposer que tous les quinze jours elle prend une province. Il y a un mois que vous êtes parti de Potsdam; vous voilà maître de la Saxe, et la victoire glorieuse que vous venez de remporter sur les Autrichiens45-a met sous votre puissance la moitié du royaume de Bohême. Toute l'Europe retentit du bruit de vos actions éclatantes, et les papiers publics lui ont déjà appris que c'est principalement à votre célérité, à votre courage, à l'étendue de vos lumières que sont dus les progrès et les victoires de vos armées. Il y a pourtant, Sire, une chose qui m'afflige. On dit que vous avez passé cavalièrement trente-six heures sans prendre aucune nourriture, et que vous ne vous êtes pas donné le loisir, la veille de la bataille, de manger un seul morceau. Je prie V. M. de songer à ce beau passage du Palladion, « Le pain fait le soldat, »45-b vérité très-importante. La gloire nourrit l'âme; mais il faut quelque chose de plus à l'estomac, surtout lorsqu'il est faible, et que de la santé de cet estomac dépend le bonheur d'un grand État. Faites jeûner les Saxons tant que vous voudrez, j'y consens de très-bon cœur; mais n'allez pas leur donner le pernicieux exemple de leur apprendre à se passer de manger.

A propos des Saxons, lorsque je pense à la façon dont vous les traitez, je suis tenté de croire qu'à la qualité d'archevêque de Magdebourg vous voulez ajouter celle de grand pénitencier, et que vous<46> jugez nécessaire de faire jeûner le roi de Pologne et ses soldats jusqu'à ce que le temps de la pénitence que vous leur avez imposée soit accompli. En attendant, ils n'auront pas besoin de rhubarbe, ni de poudres digestives. L'indigestion est une maladie à laquelle ils ne seront pas sujets, et M. le comte de Brühl sortira de ce camp avec la taille d'une jeune fille de quinze ans.

Permettez, Sire, avant de finir ma lettre, que je supplie V. M. d'absoudre, en qualité d'évêque, l'abbé de Prades, si par hasard il a assommé quelque Autrichien, et a encouru les censures de la sainte mère Église. J'ai l'honneur, etc.

33. AU MARQUIS D'ARGENS.

Octobre 1756.

Mes troupes, mon cher marquis, ont fait des efforts de valeur. Pour moi, pauvre philosophe, je n'y ai été que pour ce qu'est un homme sur vingt-cinq mille. Vous badinez de la famine des Saxons; mais il faut bien prendre ces gens par un bout, et c'est bien la façon d'apprivoiser un Luculle que de lui faire faire abstinence. J'ai reçu votre première lettre; je n'y ai point répondu, parce que j'étais par monts et par vaux. J'ai laissé l'abbé en Saxe, ne voulant pas souiller ses mains pures de sang catholique. La tête a tourné aux Français; il n'y a rien de plus indécent que les propos que l'on tient sur mon compte. On dirait que le salut de la France tient à la maison d'Autriche, et les larmes d'une Dauphine46-a ont été plus éloquentes que mon manifeste contre les Autrichiens et les Saxons. Enfin, mon cher, je dé<47>plore les suites du tremblement de terre qui a renversé toutes les cervelles politiques de l'Europe, et je vous souhaite tranquillité, santé et contentement. Adieu.

34. DU MARQUIS D'ARGENS.

Potsdam, 17 octobre 1756.



Sire,

Voilà donc Albe incorporée dans Rome, et, par votre prudence, les ennemis de l'État en deviennent les citoyens et les défenseurs. Après des actions aussi éclatantes, quel est l'homme, quelque prévenu qu'il soit, qui ne se trouve obligé de convenir de la supériorité de vos lumières? Les Français vous condamnent; c'est ainsi que les Athéniens déclamaient contre Philippe quand il devenait l'arbitre de la Grèce. Vous allez l'être de l'Europe. Il est naturel que les Athéniens modernes, aussi frivoles que les anciens, en imitent la conduite; les discours injurieux des Français font le panégyrique de votre gloire. Je souhaite, Sire, que ces insensés, séduits par un espoir trompeur, fassent des feux de joie dans la plus petite maladie que vous aurez, et qu'ils publient que vous êtes mort; de pareils feux indécents ont fait le plus beau trait de l'histoire de Guillaume III.

J'ai soigneusement exécuté la commission dont M. le comte de Finckenstein m'a chargé;47-a mais, comme je n'entends pas l'allemand, et qu'il a fallu se servir de l'imprimeur qui a prêté serment, et qui imprime au château tous les manuscrits qu'on veut tenir secrets jusqu'à leur publication, j'ai été obligé de me servir, pour la correction<48> de l'imprimerie, de M. de Francheville, qui est de même à serment, qui sait l'allemand, et qui a corrigé l'édition des ouvrages de V. M. C'est du consentement et de l'avis de M. le comte de Finckenstein que j'ai agi de même. Quant à la lettre de V. M., elle est charmante, écrite avec toute la noblesse possible. On n'y a changé qu'un seul mot. M. le comte de Finckenstein m'ayant dit que les Suédois s'empressaient depuis un mois de témoigner beaucoup de bonne volonté, et qu'il craignait qu'ils ne fussent vivement offensés de l'épithète d'aristocratie cruelle et sanguinaire, j'ai mis aristocratie tumultueuse. J'espère que V. M. ne condamnera pas ce petit adoucissement, puisque son ministre me paraissait dans une véritable peine.

Nous avons été ici, Sire, dans une douleur inconcevable, M. Fredersdorf et moi, sur des lettres venues de Berlin, qui disaient que vous aviez été blessé dans une embuscade, et qui assuraient que vous étiez prisonnier. Ces nouvelles étaient assez bien circonstanciées pour nous jeter dans le désespoir. Nous avons d'abord envoyé à Berlin pour aller à la source, et, après sept heures de souffrances, nous avons appris que tout ce qu'on nous avait raconté, et même écrit, n'était qu'un tissu de mensonges. V. M. permettra que, à l'occasion de ces fabricateurs de mauvaises nouvelles, je lui rapporte un bon mot de M. Mitchell, envoyé d'Angleterre : « On voit, a-t-il dit, des jacobites à Berlin, et il n'y a point de prétendant; cela est singulier. »48-a J'ai, etc.

<49>

35. AU MARQUIS D'ARGENS.

Leitmeritz, juin 1757.

Souvenez-vous, mon cher marquis, que l'homme est plus sensible que raisonnable.49-a J'ai lu et relu le troisième chant de Lucrèce;49-b mais je n'y ai trouvé que la nécessité du mal et l'inutilité du remède. La ressource de ma douleur est dans le travail journalier que je suis obligé de faire, et dans les continuelles dissipations que me fournit le nombre de mes ennemis. Si j'avais été tué à Kolin, je serais à présent dans un port où je ne craindrais plus les orages. Il faut que je navigue encore sur cette mer orageuse, jusqu'à ce qu'un petit coin de terre me procure le bien que je n'ai pu trouver dans ce monde-ci. Adieu, mon cher; je vous souhaite la santé et toutes les espèces de bonheur qui me manquent.

36. AU MEME.

(Leitmeritz) 19 juillet 1757.

Mon cher marquis, regardez-moi comme une muraille battue en brèche par l'infortune depuis deux ans. Je suis ébranlé de tous côtés. Malheurs domestiques, afflictions secrètes, malheurs publics, calamités qui s'apprêtent : voilà ma nourriture. Cependant ne pensez pas que je mollisse. Dussent tous les éléments périr, je me verrai ensevelir sous leurs débris avec le sang-froid dont je vous écris. Il faut se<50> munir, dans ces temps désastreux, d'entrailles de fer et d'un cœur d'airain pour perdre toute sensibilité. Voilà l'époque du stoïcisme. Les pauvres disciples d'Épicure ne trouveraient pas, à cette heure, à débiter une phrase de leur philosophie. Le mois prochain va devenir épouvantable, et fournira des événements bien décisifs pour mon pauvre pays. Pour moi, qui compte le sauver ou périr avec lui, je me suis fait une façon de penser convenable aux temps et aux circonstances. Nous ne pouvons comparer notre situation qu'au temps de Marius, de Sylla, du triumvirat, et à ce que les guerres civiles ont fourni de plus furieux et de plus acharné. Vous êtes trop éloigné d'ici pour vous faire une idée de la crise où nous sommes et des horreurs qui nous environnent. Pensez, je vous prie, aux pertes des personnes qui m'étaient les plus chères, que je viens de faire tout de suite,50-a et aux malheurs que je prévois, qui s'avancent vers moi à grands pas. Enfin que me reste-t-il pour me trouver dans la situation du pauvre Job? Ma santé, d'ailleurs faible, résiste, je ne sais comment, contre tous ces assauts, et je suis étonné de me soutenir dans des situations que je n'aurais pu envisager, il y a trois ans, sans frémir. Voilà une lettre peu agréable et peu consolante, mais je vous vide mon cœur, et je vous écris plus pour le décharger que pour vous amuser. Écrivez-moi quelquefois, et soyez persuadé de mon amitié. Adieu.

La philosophie, mon cher, est bonne pour adoucir les maux passés ou futurs, mais elle est vaincue par les maux présents.

<51>

37. AU MÊME.

Torgau, 15 novembre 1757.

Cette année, mon cher marquis, a été terrible pour moi. Je tente et j'entreprends l'impossible pour sauver l'État; mais en vérité j'ai besoin plus que jamais du secours des causes secondes pour réussir. L'affaire du 5 novembre51-a a été très-heureuse; nous avons huit généraux français, deux cent soixante officiers, passé six mille hommes de prisonniers. Nous avons perdu un colonel, deux autres officiers, et soixante-sept soldats; il y a deux cent vingt-trois blessés. C'est à quoi je ne devais pas aspirer; il faut voir ce qui arrivera à l'avenir. J'ai été obligé de faire arrêter l'abbé; il a fait l'espion, et j'en ai beaucoup de preuves évidentes. Cela est bien infâme et bien ingrat. J'ai fait prodigieusement de vers. Si je vis, je vous les montrerai au quartier d'hiver; si je péris, je vous les lègue, et j'ai ordonné de vous les remettre. A présent, nos bons Berlinois n'auront plus rien à craindre de la visite ni des Autrichiens, ni des Suédois, et, en gagnant une bataille, je n'y profite que de pouvoir m'opposer avec sûreté à d'autres ennemis. Ces temps affreux et cette guerre feront sûrement époque dans l'histoire. Vos Français ont commis des cruautés dignes des pandours; ce sont d'indignes pillards. En vérité, l'acharnement qu'ils me marquent est bien honteux; leurs procédés ne tendent qu'à se faire un ennemi irréconciliable d'un ami qui leur a été attaché seize ans. Adieu, mon cher marquis. Je vous crois au lit; n'y pourrissez pas, et souvenez-vous que vous m'avez promis de me joindre au quartier d'hiver. Vous avez encore du temps pour vous reposer, et, jusqu'à présent, je ne sais où je pourrai vous donner rendez-vous.<52> J'ai le sort de Mithridate; il ne me manque que deux fils et une Monime.52-a Adieu, mon aimable paresseux.

38. AU MÊME.

(Dürgoy) auprès de Breslau, 13 décembre (1757).

Mon divin marquis, vous qui avez gardé le lit pendant huit mois, et qui devez être bien reposé à présent, pourrez-vous vous résoudre à passer avec moi l'hiver en Silésie, quand tout y sera tranquille? L'amitié, ou la paresse, qui des deux l'emportera? J'attends votre réponse avec impatience. En vérité, vous ferez une œuvre de charité de me venir voir. Je suis sans société et sans secours. Si vous prenez cette grande résolution, digne d'une belle âme comme la vôtre, je vous enverrai votre itinéraire, et je vous laisserai en dépôt à Glogau jusqu'en janvier, que je vous logerai chez moi, à Breslau. Cela vous tiendra lieu de toute la campagne rude que j'ai faite, et je confesserai à la face de toute la terre que cet effort sera plus grand que si vous aviez gagné six batailles. Vous savez ce qu'a dit ce roi tant vanté des Hébreux, ce roi si sage qui avait mille femmes : « Celui qui se dompte lui-même est plus fort que celui qui soumet des villes. »52-b Sans doute que vous serez cet homme fort, et que vous ne m'envierez pas les consolations que je trouve dans votre société. Je vous enverrai quelqu'un pour vous conduire, et j'aurai soin des chevaux et de toute la dépense. Ah çà, mon cher marquis, bon courage! Nous bannirons tous les vents coulis; j'aurai du coton, des pelisses et des<53> capotes toutes prêtes pour vous bien empaqueter. Vous verrez le beau mausolée du Bernin dans la cathédrale, si vous en avez envie, et vous trouverez toutes les commodités que vous pourrez désirer. Il dépendra de vous de prendre madame d'Argens avec vous. Adieu, mon cher marquis; j'attends votre réponse comme un criminel sa sentence ou son pardon.

39. AU MÊME.

(Dürgoy, près de) Breslau, 19 décembre 1757.

Votre amitié vous séduit, mon cher; je ne suis qu'un polisson en comparaison d'Alexandre, et indigne de délier les cothurnes à César. La nécessité, qui est la mère de l'industrie, m'a fait agir et recourir à des remèdes désespérés dans des maux de même nature. Nous avons pris ici quatorze à quinze mille prisonniers, de sorte qu'en tout j'ai au delà de vingt-trois mille hommes des troupes de la Reine entre mes mains, quinze généraux, et passé sept cents officiers. C'est un emplâtre sur mes blessures; mais cela ne répare pas le tout. Je vais marcher à présent du côté des montagnes, pour y régler la chaîne des quartiers, et, si vous voulez venir, vous trouverez les chemins libres et assurés. J'ai été affligé de la trahison de l'abbé; mais la chose n'est que trop certaine. La séduction s'est faite cet hiver, à Dresde; il m'a vendu indignement, et, comme il s'est trouvé dans mon armée, il a averti l'ennemi de tout ce qui est parvenu à sa connaissance. Depuis que je l'ai fait arrêter, mes démarches ont été cachées, et tout a bien réussi. Adieu, cher marquis; vous savez que je vous aime. Ne<54> me refusez pas la consolation que je trouve dans votre compagnie, et venez me joindre bientôt.

40. AU MÊME.

Striegau, 26 décembre 1757.

Vous pouvez croire, mon cher marquis, que votre lettre m'a fait un grand plaisir par l'amitié que vous m'y témoignez et par l'envie que j'ai de vous revoir. Votre voyage peut se faire à votre commodité. J'ai choisi des chasseurs que j'ai envoyés à Berlin pour vous conduire. Vous pouvez faire de petites journées, la première à Francfort, la seconde à Crossen, la troisième à Grünberg, la quatrième à Glogau, la cinquième à Parchwitz, la sixième à Breslau. J'ai dit qu'on doit commander les chevaux, et que l'on devait chauffer les chambres sur la route, que l'on vous prépare de bonnes poules dans tous les chemins. Votre chambre dans la maison est tapissée et fermée hermétiquement; vous n'aurez aucune incommodité de vent coulis ni de bruit. La ville de Liegnitz vient de se rendre; ainsi vous serez aussi sûr en chemin et dans Breslau qu'à Berlin.

Si quelque vapeur de vanité pouvait me monter à la tête, cela me serait arrivé après vos lettres. Mais, mon cher, quand je me considère moi-même, je rabats les trois quarts de l'éloge. Tout ce que votre éloquence prend plaisir à tant relever n'est qu'un peu de fermeté et beaucoup de fortune.54-a Vous me trouverez le même que vous m'avez quitté, et vous pouvez être persuadé que ces choses qui ont tant d'éclat de loin sont souvent bien petites de près. Enfin, mon cher, le plaisir de jouir de votre société est ce sur quoi je fonde les<55> agréments de ma vie. Il y a grande apparence que nous aurons la paix générale; personne ne la souhaite plus que moi. En attendant, j'emploierai avec vous les heures de mon loisir à étudier; c'est, sans contredit, le meilleur usage que l'on peut faire du temps. Vous verrez un déluge de vers qui ont inondé ma campagne. Il y en a à vous, et des épigrammes pour tous mes ennemis. Adieu, mon cher marquis; je vous embrasse.

41. AU MÊME.

Ce 14 au soir.

J'ai reçu, mon cher marquis, votre lettre avec celle de l'abbé. Sa lettre vous est arrivée au temps qu'il a déjà été relâché. Les ordres en ont été donnés il y a cinq jours. Marquez-lui, s'il vous plaît, que, malgré ses procédés, qui n'ont pas été nets à mon égard, je sais m'arrêter dans mes ressentiments; que, pourvu qu'il devienne sage, je trouverai à l'accommoder de quelque bénéfice, ce qui lui est d'autant plus indispensable, que presque toutes les portes catholiques orthodoxes lui sont fermées. Vous m'écrivez de bougies, ici on me parle de harengs. En vérité, tant valait-il faire la guerre encore que devenir revendeur sur mes vieux jours. Je vais au gros de l'arbre, mon cher, je règle le change et autres choses d'une plus grande influence dans l'État. Le pain et la viande entrent dans cette catégorie; mais les harengs, les bottes, les bougies s'arrangeront d'elles-mêmes quand le gros sera réglé. Adieu, mon cher; j'ai chiffré toute la longue journée, je suis fatigué. Adieu donc; je vous embrasse.

<56>

42. AU MÊME.

Münsterberg, 23 avril 1758.

Adieu, mon cher marquis; je vous crois à présent de retour à Berlin. Allez à Charlottenbourg quand et comme vous le voudrez, et voyagez pour ne revenir qu'au commencement d'octobre. Je suis charmé de ce que vous vous portez mieux. J'ai tremblé pour vous, mais j'espère que l'exercice, le voyage en terre natale et votre retour vous guériront tout à fait. Pour moi, mon cher, je vais combattre des moulins à vent et des autruches, ou des Russes et des Autrichiens. Adieu, mon cher; je suis dans le travail de l'enfantement. Je ne saurais guère vous en dire davantage, mais je m'intéresserai toujours sincèrement à votre bonheur et à votre conservation.

43. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 29 avril 1758.



Sire,

J'ai trouvé dans la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire de nouvelles marques de ses bontés. Vous ressemblez, Sire, à ces génies bienfaisants des anciens, qui se faisaient connaître à ceux qu'ils protégeaient, en les accablant toujours de nouveaux bienfaits. Quand serai-je assez heureux pour pouvoir vous remercier à Sans-Souci de toutes vos grâces, et vous y voir jouir d'une paix que vos glorieux travaux vous auront procurée? Vous me dites que vous vous préparez à aller combattre vos ennemis. C'est me dire que vous allez les vaincre; mais je n'en suis pas moins alarmé. Je crains sans<57> cesse, ainsi que tous vos fidèles sujets, dont vous êtes le père, qu'il ne vous arrive quelque accident. C'est dans vous seul que réside la gloire et le bonheur de tous vos États.

Je ne sais, Sire, si je pourrai profiter du congé que vous avez daigné m'accorder, à cause de la grande faiblesse dont je suis encore. Pour faciliter un voyage qui m'est si nécessaire, V. M. pourrait me rendre le plus grand service, si à tant de grâces qu'elle m'a faites elle en ajoutait encore une dernière, car, après cela, ce serait abuser des bontés de V. M. que de l'importuner davantage. J'ai trouvé à Berlin un de mes cousins germains, M. de Mons, capitaine au régiment de Piémont; c'est un jeune homme de trente-trois ans, dont la conduite à Berlin et à Magdebourg a mérité l'estime publique et l'amitié de M. de Seydlitz, qui pourra rendre compte à V. M. de son caractère. Si elle daignait lui accorder la permission d'aller à Aix sur sa parole, il m'accompagnerait jusqu'à Chambéry, après quoi je continuerais ma route par la Savoie pour Nice, et lui la sienne pour Aix par le Dauphiné. Il me serait de la plus grande utilité d'avoir la compagnie d'un officier français jusqu'en Suisse, et surtout d'un parent et d'un ami. J'ose ajouter à ces premières raisons que toute ma famille, et ma mère surtout, dont j'attends la plus grande partie de ce que je dois avoir, me saura un gré infini de ce congé. Ainsi, Sire, si vous m'accordez cette grâce, après m'avoir vous-même accablé de bienfaits, vous me procurerez de nouveaux biens dans ma patrie, et vous me ferez terminer aisément les discussions que je serai peut-être obligé d'essuyer. Pardonnez-moi, Sire, si je vous écris aussi longuement dans le temps que vous êtes occupé des affaires les plus sérieuses; mais je connais l'excès de vos bontés, et vous ne sauriez croire le bien que vous me ferez, si vous m'accordez la grâce que je prends la liberté de vous demander. J'ai l'honneur, etc.

<58>

44. AU MARQUIS D'ARGENS.

Littau, 7 mai 1758.

Vous connaissez le chien de tendre que j'ai pour vous, mon cher marquis, et vous savez que je ne saurais rien vous refuser. Prenez donc pour votre conducteur ce capitaine de Piémont, votre parent; je lui ferai expédier le passe-port que vous me demandez, et vous pourrez partir avec lui lorsque vous le trouverez à propos.58-a Nous courons ici les grandes aventures; j'ai fait trotter M. Daun de Bohême en Moravie;58-b enfin nous guerroierons jusqu'à ce que nos maudits ennemis veuillent faire la paix. Votre lettre, mon cher, avait une odeur de casse et de séné qui m'a fait purger en l'ouvrant. Grand Dieu! ne faites donc pas une apothicairerie de votre pauvre corps. Quoi! une lettre qui fait soixante milles d'Allemagne conserve, par votre seul tact, assez de vertu médicinale pour opérer, après huit jours de route, sur moi! Que ne doit-ce donc être, si l'on vous approchait! Voilà une nouvelle découverte en médecine. Sans doute que, à l'avenir, on purgera les malades par la vertu communicative des remèdes que d'autres auront pris, peut-être même par lettres; et les lettres purgatives iront d'un bout de l'Europe à l'autre opérer leurs effets, comme des billets de banque payables au porteur. En vérité, mon cher marquis, vous êtes un étrange mortel. Pour Dieu! ne vous tuez pas à force de soins pour votre santé; et que les remèdes épargnent la plus belle âme des beaux esprits, et ce cœur pur et net, digne de Bayard, que j'estime tant en vous. Vale.

<59>

45. AU MÊME.

Grüssau, 10 août (1708).

Vous pouvez aller à Hambourg, mon cher marquis, en toute sûreté, y recueillir le peu d'effets qui vous reviennent de la succession paternelle. Pour moi, je m'en vais m'opposer à tous nos ennemis. Il ne me manque que les cent bras de Briarée pour pouvoir effectuer sur ce sujet tout ce que je désire. Vous vous conduisez comme les citoyens romains durant la seconde guerre punique, où l'on vendait publiquement à Rome, comme en temps de paix, les champs et les maisons de campagne qu'Annibal occupait avec les Carthaginois. C'est à nous autres à imiter Scipion l'Africain, si nous le pouvons, ou bien la comparaison clochera furieusement. Enfin, mon cher marquis, donnez-vous patience ce mois-ci et le prochain, et j'espère que nos grandes querelles seront décidées avant la chute des feuilles. Adieu, mon cher : je vous souhaite un bon voyage, et vous prie de dire une petite oraison pour les âmes de vos amis qui sont en purgatoire.

46. AU MÊME.

(Lübben) 6 septembre 1758.

J'ai reçu votre lettre de Hambourg, mon cher marquis. Je n'ai pas douté de la part que vous prendriez à la défaite des Russes. Iwan, le grand Iwan,59-a lieutenant-général des barbares, avec beaucoup d'autres, est notre prisonnier. Mais, mon cher, la multitude de mes ennemis<60> m'empêche de mettre tout à perfection. Je me vois réduit à mener la vie d'un chevalier errant; je cours le pays, et sur tous les grands chemins je trouve de nouveaux ennemis à combattre. Je n'entre dans aucuns détails; mais, si vous apprenez la nouvelle d'une autre bataille, que cela ne vous étonne pas. Enfin nous nous accoutumons aux batailles, et cela devient notre pain quotidien. Je souhaite fort la fin de tout ceci, mais je la voudrais bonne; tant que cela n'en viendra pas là, il faudra ferrailler. Adieu, mon cher. Ma situation et le genre de vie que je suis obligé de mener ne favorisent pas les Muses. Je dirai comme Lucrèce : Puissante Vénus, vous qui tenez entre vos bras le cruel dieu de la guerre, qui, épris de vos charmes, penche sur votre sein sa tête redoutable, daignez le fléchir; que les horreurs de la guerre, qui désolent la terre, fassent enfin place aux douceurs de la paix;60-a que le peuple prussien respire après tant d'alarmes et de calamités; que d'Argens puisse tranquillement retourner à Berlin et goûter avec moi, dans les bras de la philosophie, d'un repos dont les Muses ont besoin pour cueillir encore quelques feuilles de laurier, qu'Apollon donne à ses nourrissons. Voilà, mon cher, la formule de ma prière. Joignez vos vœux aux miens pour qu'elle soit exaucée, et ne mettez aucun doute dans l'amitié que j'ai pour vous. Vale.

47. AU MÊME.

Breslau, 22 (décembre 1758).

Je vous connaissais de trop longue main pour n'avoir pas prévu, mon cher marquis, que, une fois à Hambourg, vous n'en sortiriez<61> pas de sitôt, et, sans être prophète, je prédirai bien que vous y serez encore l'été prochain, à moins que la paix et la belle saison ne vous permettent de revenir par eau à Berlin. Je vous rends grâce des compliments que vous me faites sur la campagne; quoique j'aie eu, ainsi que les troupes, des fatigues énormes, nous n'avons guère mérité d'éloges. Cela s'est passé tellement quellement, et c'est remettre les choses en décision, qui ne se sont pas déterminées encore. Je suis fort las de cette vie; le Juif errant l'a été moins que moi. J'ai perdu tout ce que j'ai aimé et respecté dans le monde; je me vois entouré de malheureux que les calamités des temps m'empêchent d'assister. J'ai encore l'imagination frappée des ruines de nos plus belles provinces, et des horreurs qu'une horde plutôt de brutes que d'hommes y a exercées. Presque réduit, sur mes vieux jours, à être roi de théâtre, vous m'avouerez qu'une pareille situation n'a pas des charmes assez attrayants pour attacher à la vie l'âme d'un philosophe. Je suis chargé d'affaires et d'ennuis, et menant la vie d'un anachorète. Mangez des huîtres et des pouparts à Hambourg, videz les pharmacies de pilules, usez tous les lavements des apothicaires, renfermez-vous hermétiquement dans votre chambre, et, jouissant de cette béatitude comme les âmes bienheureuses en paradis, n'oubliez pas un pauvre damné maudit de Dieu, condamné à guerroyer jusqu'à la fin des siècles et à succomber sous le travail qui l'accable. Adieu.

48. DU MARQUIS D'ARGENS.

Hambourg, 22 février 1739.



Sire,

Après avoir rendu à Votre Majesté un million de grâces de la bonté qu'elle a eue de permettre que je pusse rétablir ma santé et prendre<62> du temps pour me remettre d'une maladie cent fois plus dangereuse et plus longue que celle que j'ai faite à Breslau, j'oserai lui dire que je suis beaucoup plus courageux qu'elle ne le pense, et que je pars dans cinq jours pour Berlin, presque privé de l'usage d'une jambe. Si les bains d'herbes et l'été ne me fortifient pas les nerfs, me voilà appuyé tristement sur une béquille pour le reste de mes jours. Du moins, si j'étais estropié pour le service de V. M., je m'en consolerais; mais devenir perclus dans un lit et dans un fauteuil, cela est bien fâcheux. Cependant une chose me console : c'est que, depuis trois ans, vous êtes si accoutumé à voir des boiteux, des borgnes, des manchots, enfin de toutes sortes d'estropiés, que vous ne trouverez pas mauvais que je paraisse devant vous la hanche gauche plus haute que la droite, et une jambe à demi pliée. Je voudrais avoir l'autre en aussi mauvais état, et vous voir, une fois paisible, jouir tranquillement à Potsdam de la gloire immortelle que vous vous êtes acquise. J'espère que l'automne vous rendra à vos peuples, heureux et jouissant de la plus parfaite santé. Voilà de nouveaux alliés qui vont faire en Italie une puissante diversion en votre faveur, et jamais le roi d'Espagne ne pouvait mourir plus à propos. Encore un effort, Sire, cette campagne, et tout est gagné; vous pourrez dire alors comme disait David : « J'ai vu les nations frémir, s'élever contre moi, et former des projets pleins de vanité; elles ont été dissipées comme le vent dissipe les nuages, et leurs espérances n'ont été que de vaines illusions. »62-a A propos de poëte hébreu, je prends la liberté d'envoyer à V. M. des vers sur le cardinal Cotin, qu'on assure être de Fréron; peut-être qu'elle ne les a pas encore vus, et je crois qu'ils ne lui paraîtront pas mauvais. J'ai l'honneur, etc.

<63>

49. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Breslau) 1er mars 1759.

Il faut que vous ayez été bien mal, mon cher marquis, puisque vous me citez si bien les psaumes. Je pourrais y répondre par une jérémiade, mais je vous ennuierais; ainsi je la supprime. Je ne vous crois point à Berlin. J'adresse ma lettre à Hambourg, qui vous y trouvera sûrement. La campagne s'ouvrira de bonne heure cette année. Je ne sais quel sera mon sort, ni comment les choses tourneront. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour me soutenir, et, si je succombe, l'ennemi le payera cher. La mort du roi d'Espagne pourra me délivrer de trente à quarante mille hommes; mais ce n'en est pas encore assez pour me mettre à mon aise. Songez que j'aurai trois cent mille hommes sur les bras, et que je n'en ai que cent cinquante mille pour leur résister. Cette guerre est affreuse; elle devient de jour en jour plus barbare et plus inhumaine. Ce siècle poli est encore très-féroce, ou, pour mieux dire, l'homme est un animal indomptable dès qu'il se livre à la fureur de ses passions effrénées. J'ai passé mon quartier d'hiver en chartreux. Je dîne seul, je passe ma vie à lire, à écrire, et je ne soupe pas. Quand on est triste, il en coûte trop, à la longue, de dissimuler sans cesse son chagrin, et il vaut mieux s'affliger seul que de porter son ennui dans la société. Rien ne me soulage que la forte application que demande un travail et une application suivie. Cette distraction contraint d'écarter les idées fâcheuses, tant qu'elle dure; mais, hélas! lorsque l'ouvrage est fini, ces funestes idées reparaissent aussi vives qu'elles l'étaient par leurs premières impressions. Maupertuis avait raison : je suis très-persuadé que la somme des maux surpasse celle des biens; mais cela m'est égal, je n'ai presque plus rien à perdre, et le peu de jours qui me restent ne m'inquiètent plus assez pour que je m'y intéresse avec<64> vivacité. Adieu, mon cher marquis, soyez moins paresseux à m'écrire; je n'ai reçu de six mois que deux de vos lettres. Si vous aviez écrit de même vos Lettres cabalistiques, vous seriez mort sans le faire. Mais vous me traitez en ami dont vous êtes sûr, et vous me négligez, parce que vous savez que je vous suis également attaché; et, quoique dans le fond vous ayez raison, je vous prie cependant de me traiter comme un homme que vous auriez besoin de rechercher, et de m'écrire plus souvent. Je vous recommande à votre lit, à votre apothicaire et à la protection du hasard,64-a qui règle et décide tout dans l'empire sublunaire que nous habitons, et qui se moque de vous, de moi, des politiques, des généraux, des sages et des fous également. Vale.

50. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 26 mars 1759.



Sire,

J'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait la grâce de m'écrire, dans le moment que je partais de Hambourg, et j'ai attendu d'être à Berlin pour avoir l'honneur de lui répondre; car, avant d'y arriver, je n'ai jamais été certain un seul moment, à cause de ma faiblesse, du temps où je pourrais être assez heureux pour la revoir. Enfin, après quatorze jours de route, je suis venu glorieusement à bout de faire trente milles. Ma santé se rétablit pourtant, et, si vous voulez me permettre de faire une campagne de six semaines ou de deux mois, je compte d'être en état, pendant les mois de juillet et d'août, de vous suivre jusqu'à Vienne. Cela ne me causera aucune dépense, ni aucuns frais à V. M. J'ai été obligé d'acheter des chevaux, puisque, en paix<65> comme en guerre, une de mes jambes ne peut pas me servir une heure de suite; j'ai donc pris un carrosse.

Malgré ce que V. M. me dit de la supériorité du nombre de ses ennemis, je suis toujours convaincu qu'elle viendra à bout de les réduire à lui accorder une paix glorieuse. La France est, par rapport aux finances, dans l'état le plus pitoyable; elle n'a plus aucun crédit dans les pays étrangers, et son commerce est entièrement ruiné. Les Anglais s'y prennent de la manière qu'il convient pour la réduire à se prêter aux conditions qu'on voudra lui offrir. Si les Anglais se rendent maîtres de Québec, ils forceront, s'ils en ont envie, les Français à faire la guerre à la reine de Hongrie. Cette dernière prise de la Guadeloupe a achevé de jeter dans la consternation tous les négociants du royaume. Enfin, au pied de la lettre, il n'y a plus en France ni finances, ni marine, ni commerce. Comment continuer à payer les subsides? Il s'agit de faire encore un effort cet été, et la paix ne peut manquer de se conclure en automne. J'ai vu, depuis un mois, plusieurs des plus gros négociants de Hambourg, deux, entre autres, qui venaient depuis quinze jours de France, l'un de Marseille, l'autre de Bordeaux. Le premier m'a assuré que, au lieu de quatre cent soixante vaisseaux que les Marseillais envoyaient tous les ans dans le Levant, il n'en était parti, depuis deux ans, que dix-sept, tous les autres ayant été pris, ou brûlés, ou coulés à fond. Le négociant de Bordeaux m'a dit que, depuis onze mois, il n'était parti de cette ville que trois vaisseaux pour les îles de l'Amérique et pour le Nord, au lieu de cinq à six cents qui partaient toutes les années pour différents endroits. Enfin, Sire, un fait certain, c'est que, depuis dix-huit mois, les Français n'ont pas reçu une livre de sucre de leurs plantations. Ce sont les Danois qui prennent le sucre aux raffineries de Hambourg, qui le vont vendre en France, et achèvent d'en faire sortir l'argent. Les Français n'ont jamais été si bas pour les finances dans les plus grands malheurs de Louis XIV. Ajoutez à cela un mé<66>contentement général de la nation, qui demande la paix; un esprit de vertige répandu dans leur conseil d'État; des ministres qui se haïssent, qui cherchent à se détruire, qui sont presque tous les jours remplacés par de nouveaux, et vous verrez, Sire, qu'il faut que la France songe sérieusement à la paix. Et si elle est épuisée, qui donnera des subsides aux barbares et aux Tartares? qui soudoiera ces Suédois? qui payera ce tas de cuistres rassemblés à qui l'on donne le nom de l'armée de l'Empire? Je conviens que les Autrichiens sont de braves gens et des ennemis qu'on ne doit pas mépriser; mais vous les avez battus si souvent, que vous les rebattrez toujours de nouveau lorsque vous voudrez vous servir des lumières supérieures que la nature vous a données. L'Europe, Sire, est persuadée de ce que je dis à V. M., et vos ennemis, malgré leur nombre, ne paraissent rien moins qu'assurés de leur bonne fortune. Je sais les discours qu'ils tiennent, parce que je viens d'un pays où ils ont beaucoup de partisans. La seule chose qui pourrait rendre vos ennemis vainqueurs, c'est si vous veniez à périr. Vous devez donc songer, Sire, à votre conservation, non seulement par rapport à vous, mais encore par rapport à tout votre peuple. Quant à moi, Sire, je suis plus obligé que qui que ce soit au monde de faire des vœux pour V. M.; car, si j'étais assez malheureux pour la perdre, j'aimerais mieux aller vivre dans quelque colonie anglaise de l'Amérique que de retourner en France. Je ne saurais exprimer à V. M. les injustices que l'on m'y a fait essuyer depuis quelques mois, et j'ai été fort heureux de tirer d'abord à Hambourg trente-deux mille livres, car on ne veut plus laisser sortir les quinze mille qui devaient m'être payées au commencement de février. Mon frère m'a écrit que tout ce qu'il pouvait faire, c'était de me payer les intérêts de cette somme, qu'il garderait jusqu'à ce que, à la paix, les choses prissent une autre face. Pour me chagriner davantage, les gens du Roi ont dénoncé ma Philosophie du bon sens au parlement de Paris comme un livre impie, et il a été<67> brûlé par la main du bourreau; l'arrêt qui le condamne a été ensuite mis dans toutes les gazettes étrangères. Je prie V. M. de se souvenir que ce livre est imprimé depuis vingt-trois ans, qu'il a été fait en Hollande, par conséquent dans un pays où les Français n'ont aucune juridiction, que personne jusqu'ici, en France, ne s'était avisé d'y trouver rien de contraire ni aux mœurs, ni à la Divinité. Peut-on montrer plus de haine et de passion? Ces gens-là ne cherchent pas même à les couvrir, car ils ont fait brûler par le même arrêt le poëme de Voltaire sur la religion naturelle, et ils ont eu l'insolence de mettre dans leur arrêt, qu'ils ont fait imprimer : « Poëme par le sieur de Voltaire, dédié au roi de Prusse. » Ce qui m'afflige le plus, c'est que, malgré tant de sujets de me plaindre, je suis obligé de me taire, de dissimuler et d'attendre la paix pour ravoir ce qui me revient, et surtout le bien de ma mère, qui a quatre-vingts ans passés. Mais je puis protester à V. M. que, si j'avais le malheur de la perdre, j'aimerais mieux être privé de tout ce que j'ai dans le monde que de vivre dans un pays où de pareilles indignités sont autorisées. Si j'avais vingt ans de moins, je demanderais à V. M. la permission de faire la campagne dans l'armée du prince Ferdinand. J'ai l'honneur, etc.

51. AU MARQUIS D'ARGENS.

Rohnstock, 27 mars 1759.

Malheur et embarras d'autrui n'est que songe, mon cher marquis. Des cent mille hommes ne prennent guère de terrain sur le papier; mais, lorsqu'il faut les combattre, que leur nombre vous presse de tous les côtés, qu'il y a dix projets également dangereux auxquels il faut s'opposer sans en avoir le moyen, courir avec des armées d'un<68> bout du monde à l'autre, enfin recourir à toutes les ruses et les tours d'adresse imaginables pour se soutenir, alors, dis-je, l'on sent tout le faix qu'il faut porter, et il faut convenir que, sans quelque heureux hasard, il n'y a plus moyen de se tirer d'affaire. Que les Français fassent des sottises, qu'ils manquent d'argent, il n'en faut pas moins soutenir les hasards de cette campagne, et elle peut être funeste. C'est un objet de huit mois, une cruelle besogne où le chapitre des incidents a souvent plus de part que l'habileté des hommes. Je vous rends grâce des offres que vous me faites. Quelque plaisir que cela me fît de vous voir, j'y renonce, parce que la malheureuse vie que je mène n'est pas faite pour vous, et que je ne veux point vous exposer.

Le ministère de France me hait très-fort. Il me persécute dans ceux qui se sont attachés à mon sort; mais, brûlé pour brûlé, il vaut mieux que ce soit le livre que la personne. Ainsi, mon cher, abandonnez aux flammes vos pensées philosophiques, sans que cela trouble votre philosophie. J'éprouve de plus grandes indignités par les infamies que quantité de libelles publient contre moi. Je laisse faire et ne pense qu'à sauver l'État, et, sans m'embarrasser du chagrin que l'on veut me causer, ni du tort que l'on prétend me faire, je vais mon chemin sans m'embarrasser du reste. Faites-en de même, et qu'il ne vous arrive pas d'autre malheur que celui-là; vous devrez vous en consoler. Maupertuis a raison : dans cette chienne de vie, la somme des maux surpasse celle des biens. Le bonheur ne répand que des étincelles passagères sur nos jours, et le chagrin, des ombres profondes et durables. Voltaire a fait une ode pour ma sœur, où il y a de très-beaux morceaux. Il est très-piqué contre ses compatriotes. En vérité, mon cher, je ne vous dirais que des sottises, si je vous détaillais mes pensées. Écrivez-moi souvent, et ne m'oubliez pas. Adieu, cher marquis, adieu.

<69>

52. AU MÊME.

(Bolkenhayn) 4 avril 1759.

Noël, qui arrive, m'annonce la fâcheuse nouvelle de votre maladie. Puisque c'est une ébullition de sang, il y a toute apparence que ces mauvaises humeurs, une fois sorties du corps, vous procureront une bonne santé pendant l'hiver. Il faut rester à Francfort jusqu'à votre entier rétablissement, puis retourner à Berlin. Quoique je sois très-faible, je suis obligé de partir le 7 pour la Saxe. Ainsi, marquis, reste à savoir où nous nous reverrons. Je commande plus impérieusement à mon corps que vous au vôtre; il faut qu'il aille lorsqu'il y a nécessité de marcher. Mais mes raisons sont plus pressantes que les vôtres. Il faut bien finir la campagne pour avoir une bonne paix, et cela vaut la peine que je sacrifie ma santé pour l'État. Ce bout de campagne durera jusqu'à la mi-décembre, et alors j'espère que je pourrai goûter quelque repos. Enfin, mon cher marquis, je m'abandonne au hasard, qui se joue des mortels, et qui se plaît à amener les événements toujours d'une manière différente à laquelle on s'attendait. Je vous souhaite repos et santé, et je fais des vœux pour que vous reveniez à Berlin sans que ce petit voyage vous fasse du tort. Adieu, cher marquis; je vous embrasse.

53. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 20 avril 1759.



Sire,

Vous avez permis que je prisse la liberté de vous écrire quelquefois; je n'ose cependant le faire aussi souvent que je le souhaiterais, dans<70> la crainte de détourner V. M. des choses importantes dont elle est sans cesse occupée. Mais les succès de vos armes dans la Bohême, et les commencements heureux de cette campagne, me donnent trop de joie pour pouvoir m'empêcher d'en féliciter V. M. Je deviens tous les jours plus assuré que la fin de cette campagne vous rendra, heureux et content, à vos peuples, et que, après vous être couvert de gloire, vous passerez à Potsdam et à Sans-Souci des jours fortunés, au milieu des choses magnifiques que vous y faites et que vous y rassemblez. Je sais que vous avez à surmonter des difficultés qui étonneraient et même qui abattraient tout autre prince que vous; mais la même fermeté et la même prudence qui vous ont tiré d'affaire jusqu'aujourd'hui vous conduiront à une paix durable et honorable. Je vous regarde comme l'Hercule moderne : vous êtes obligé de faire des prodiges; vous combattez contre une hydre, mais vous viendrez à bout d'en abattre toutes les têtes. Je ne m'aveugle pas, Sire, sur la situation des choses présentes, je sais qu'elles sont dans un état très-critique; mais enfin, Sire, je juge du futur par le passé, et je ne doute pas qu'un calme heureux ne succède bientôt à tant de tempêtes. Je regarde la ligue d'aujourd'hui comme celle de Cambrai; elle ne produira, ainsi qu'elle, aucun effet, et s'en ira de même en fumée.

V. M. a bien tort de me dire que le mal d'autrui n'est que songe. Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois, Sire, mon sort, par les arrangements que j'ai pris, est si fort attaché à la conservation de V. M., que, si j'avais le malheur de la perdre, Dieu sait ce que je deviendrais. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'irais plutôt à la Jamaïque ou à la Nouvelle-Écosse que de retourner en France. Mais, à propos de ma très-chère patrie, vous venez de mettre en deuil plus de trente femmes que vous avez rendues veuves par le changement des prisonniers de guerre; en revanche, vous avez tari la source de cinquante fausses nouvelles que ces messieurs publiaient tous les jours; c'était ainsi qu'ils payaient les politesses dont on les accablait.

<71>J'ai reçu une lettre de Voltaire. Il y avait quatre ans qu'il ne m'avait écrit; mais il n'a pu résister à l'envie de savoir ce que je pensais du révérend père Malagrida et des autres jésuites portugais. Que dit V. M. de ces honnêtes gens? L'aventure du roi de Portugal71-a est une belle leçon pour tous les rois, et surtout pour les rois protestants. C'est une chose affreuse que le pape ose soutenir d'infâmes parricides, et qu'un prince cruellement assassiné n'ose pas chasser de ses États les principaux auteurs de son assassinat. Voilà un beau sujet pour faire, sous le nom d'un quaker, un sermon contre toutes les religions qui ont des prêtres. Si je n'étais pas encore incommodé et toujours souffrant de ma jambe, j'aurais déjà donné matière à une nouvelle brochure. J'ai l'honneur, etc.

54. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Zuckmantel) 2 mai 1759.

Je reçois ici votre lettre, mon cher marquis, dans un temps où je me croyais toutefois oublié de vous. Les affaires ont été bien pour nous en Bohême, mais rien de décisif n'est arrivé encore. Je suis accouru ici pour accoler de Ville, que j'ai trouvé au moment qu'il rentrait dans les gorges des montagnes. Je n'ai pu lui faire grand mal; on lui a pris prisonnier ou haché en pièces un bataillon de pandours. Ce n'était pas la peine de remuer tant de troupes pour si peu de chose. L'aventure du prince Ferdinand a été malheureuse, et nous met en de grands embarras de ce côté-là. Je retourne aujourd'hui à mon trou, à Landeshut, et, selon toutes les apparences, la campagne<72> va s'ouvrir bientôt sérieusement. Je ne manquerai ni de fermeté ni de courage, mais de vous dire si cela sera suffisant pour nous tirer du labyrinthe où nous sommes, c'est de quoi je ne suis pas persuadé du tout. Ce seront les mois de juillet et d'août qui seront les plus critiques; il faudra non plus de petits miracles, mais de grands, mais des anges destructeurs qui égorgent des armées, mais le feu du ciel et des volcans qui consument des hordes de barbares entières. Voilà, mon cher, comme nous pourrons encore nous tirer de la situation critique où nous sommes. Si le malheur nous en veut, nous périrons; mais nous sauverons notre honneur, et voilà tout. Mon grand embarras est celui-ci : les années précédentes, nos ennemis n'ont jamais agi ensemble, de sorte qu'on pouvait les battre les uns après les autres. Cette année-ci, ils veulent faire leurs efforts en même temps. S'ils l'exécutent, vous n'avez qu'à faire mon épitaphe et fréter votre vaisseau pour la Jamaïque.

Vous vous plaignez, mon cher, de votre jambe. Cela empêche-t-il vos doigts d'écrire? Allons, allons, une bonne brochure contre l'infame;72-a cela sera bon, et vous combattrez ainsi sous nos étendards. Le pape a donné je ne sais quelle toque à Daun;72-b il se conduit très-indécemment contre moi. Les choses qui se passent à Lisbonne sont épouvantables. Lucrèce avait bien raison :

Tantum religio potuit suadere malorum.72-c

Voltaire m'a écrit; il a fait une assez belle ode sur un très-funeste sujet,72-d sur un sujet qui me coûte des larmes lorsque j'y pense, et dont je ne me consolerai de ma vie.

<73>Vos freluquets ont fait tout plein d'impertinences à Berlin. Les gens sages font honneur à la France; mais qu'ils se font acheter cher par les impertinences et par toutes les extravagances que commettent leurs jeunes compatriotes!

Adieu, mon cher; écrivez-moi tant que vos mains ne seront pas aussi affligées que vos jambes, et soyez persuadé de mon amitié.

55. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 5 mai 1759.



Sire,

J'ai reçu les vers que Votre Majesté m'a fait la grâce de m'envoyer. Comment peut-on être occupé du commandement d'une armée de cent mille hommes, et trouver encore le temps de faire des vers aussi ingénieux et infiniment plus corrects que ceux de La Fare et de Chaulieu? Vous exécutez tout ce que vous voulez, et je crois que, si vous en aviez la fantaisie, vous feriez en même temps un admirable plan de bataille et un sermon aussi beau que le sont ceux de Saurin. J'avais déjà vu dans tous les papiers publics cette toque et cette épée que le pape a envoyées au maréchal Daun. Je voulais engager le gazetier de Berlin à mettre dans sa gazette que le prince Ferdinand attendait de Londres un chapeau et une épée bénits par l'archevêque de Cantorbéry, et qu'on ne doutait point, chez tous les protestants, que la bénédiction de Cantorbéry ne fût plus efficace que la romaine. Il faudrait accabler de plaisanteries les Autrichiens et les Français; ces gens-là publient cent sottises qui font beaucoup d'impression, et on les laisse faire. Au lieu de tant de mauvais sermons que font nos ministres, pourquoi ne prennent-ils pas occasion d'écrire une lettre pastorale dans laquelle ils feraient voir la ruine entière du protestan<74>tisme, si les ennemis de V. M. viennent malheureusement à bout de leurs desseins? J'écrirais bien quelque brochure à ce sujet; mais c'est en allemand qu'il faut que soit fait un pareil ouvrage pour être répandu parmi le menu peuple et lu de tout le monde. Je n'ai vu qu'une seule pièce en faveur de la bonne cause qui soit écrite avec goût; c'est une lettre sur les libelles.74-a Je vous ai d'abord reconnu, Sire, et vous pouvez être assuré que, à la cinquantième ligne, j'étais aussi certain que vous étiez l'auteur de cet ouvrage que si vous me l'eussiez dit. On l'a traduit en allemand, et par là il devient encore plus utile.

J'aurais envie de faire une feuille tous les mois sous le titre de Mercure de Harbourg, dans lequel je tournerai en ridicule, sans aigreur et sans invectives, toutes les impertinences que publient les ennemis. Je ferai imprimer cet ouvrage en français et en allemand; personne ne saura que j'y travaille que celui qui le traduira, car le traducteur deviendra aussi nécessaire que l'auteur, puisque c'est le peuple qu'il faut instruire; et les gens qui parlent français en Allemagne ne font qu'un petit objet, eu égard à ceux qui n'entendent que l'allemand. Si V. M. ne désapprouve pas mon idée, je commencerai dès qu'elle me fera savoir sa volonté. Il me paraît que ce projet peut être utile pour la publication de quelques pièces que V. M. s'amuse à faire, et que j'insérerai dans le Mercure de Harbourg comme venant des auteurs sous le nom desquels il plaira à V. M. de mettre ses ouvrages.

Je ne suis point étonné des sottises et des impertinences de plusieurs officiers français; je les avais prévues, et V. M. peut se rappeler que j'eus l'honneur de lui dire à Breslau pourquoi elle avait la complaisance de placer un tas de jeunes étourdis dans sa capitale. Je n'en ai, grâce au ciel, pas vu un seul pendant tout le séjour qu'ils ont fait dans cette ville. Dieu les maintienne en joie à Spandow! Tout ce<75> que je puis dire à V. M., c'est que nous n'entendrons plus à chaque instant quelque nouvelle qui n'avait aucune réalité, et qui pourtant ne laissait pas que d'inquiéter pendant deux ou trois jours tous les honnêtes gens de Berlin. J'ai l'honneur, etc.

56. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Landeshut) 12 mai 1759.

Bravo! bravo! mon cher marquis, vous vous escrimez à merveille, vous avez l'éloquence orientale des Hébreux, vous persuadez par de bonnes raisons, et vous condamnez ceux qui me disent des sottises. Que ne vous dois-je point! Votre plume est une épée tranchante qui coupe et perce mes ennemis. Ces ennemis me donnent bien de la besogne; mais je vous assure que j'agis avec une prudence et une vigilance admirable. J'ai passé toute la nuit en embuscade, et je n'ai rien pris. Peut-être la fortune me favorisera-t-elle une autre fois. Daun est entre Marklissa et Lauban.75-a Dès qu'il voudra pénétrer sérieusement en Silésie, nous en viendrons aux mains, et cette journée décidera de beaucoup. Ne me grondez point si j'en reviens toujours à mes moutons. Cela m'occupe si fort, comme de raison, que l'application avec laquelle je traite mes manœuvres absorbe toute la capacité de mon esprit. Je ne lis plus que Lucrèce et vos lettres. Ma machine commence à se détraquer très-fort; mon corps est usé, mon esprit s'éteint, et mes forces m'abandonnent. Mais l'honneur parle, il me fait penser et agir. Je fais une campagne défensive qui ne plaira point à nos ennemis. J'attends mon moment, et alors j'userai du peu<76> d'huile qui reste encore dans ma lampe. Vous, dont le foyer brillant éteint toutes les autres lumières, vous, qui avez profité plus qu'aucun autre mortel du rapt de Prométhée, vous pouvez travailler, éclairer le monde par vos productions, l'amuser et l'instruire. Mais pour moi, mon cher marquis, il n'y a plus que le tombeau qui me convient pour ensevelir les restes usés d'un homme qui vous a aimé, et qui vous aimera jusqu'au dernier soupir. Adieu.

57. AU MÊME.

Landeshut, 12 mai 1759.

Vos projets sont excellents, mon cher marquis; il faut persifler nos ennemis et les battre, si nous le pouvons. Mon frère Henri y fera son possible; pour de ce côté-ci, tout est tranquille, et il y a apparence que cela continuera jusqu'à la fin du mois. Si une fois le diable est aux champs, ce sera un beau bruit et une héroïque confusion, suivie d'une boucherie tragique; c'est de quoi il faut attendre l'événement en patience. Vous croyez, mon cher marquis, que notre ouvrage est perpétuel; cependant il se trouve toujours quelque calme parmi la tempête, qui laisse le temps de faire des bagatelles. Mes vers sont bons pour vous et Catt; mais d'ailleurs c'est peu de chose, et, comme on les peut faire sans peine, ils ne méritent aucune attention.

Des vers languissants, chevillés,
Que Bernis76-a fait à la douzaine,
De petits mots entortillés,
Des zéphyrs, de la marjolaine,
<77>Un ruisseau coulant sur l'arène,
Des chiffres tendrement taillés
Sur l'écorce antique d'un chêne,
Méritent, marquis, pour leur peine,
D'être à jamais oubliés.

C'est à quoi s'attendent mes vers et ceux de mes pareils. Laissons aux génies véritables la gloire qui leur est due; qu'on apprenne par cœur Racine, Rousseau et Voltaire, que mes amis me fassent l'honneur de me lire et de se taire, et que chacun se borne à son métier et se renferme dans son talent. Pour moi, qui suis obligé de faire un métier auquel me condamne l'aveugle hasard de ma naissance, je me force à avoir les talents qui y conviennent, et à réparer par l'art et l'application ce que la nature m'a refusé. Vous voulez vous servir de l'ancienne machine de la religion?

Mais ce sont des armes usées,
Qui se rouillent dans l'arsenal.
Le fanatisme, en général,
Est le sujet de nos risées;
Les femmes mêmes, abusées,
Rejettent son poison fatal.
On ne réveille plus le zèle
Ni pour Luther, ni pour Calvin;
C'est une pâte sans levain.
Cette religion nouvelle
Avait un pouvoir souverain;
Marquis, à présent c'est en vain
Qu'on recherche quelque étincelle
De ce feu dont l'embrasement
Pensa mettre l'Europe en cendre,
Et qui le voudrait entreprendre
Perdrait son temps assurément.

Ce n'est pas que je condamne votre projet; écrivez toujours, et essayez ce que vous pourrez faire. Mais, mon cher, l'intérêt personnel,<78> chez nos bons protestants, l'emporte sur l'attachement qu'ils ont pour la communion sub utraque, et je prévois que dans peu cette religion finira, soit qu'on la détruise en me perdant, soit qu'on la laisse mourir de sa belle mort par extinction de zèle. Pour Sa Sainteté, je le trouve le plus fou de tous les successeurs de saint Pierre.

Sa Sainteté me fait l'honneur
De me traiter, dont je me moque,
Comme on traite le Grand Seigneur.
A Daun il a donné la toque,
Le sabre d'immense longueur
Qu'Eugène reçut par faveur
Pour immortaliser l'époque
Des triomphes de ce vainqueur,
Quand dans le sang des infidèles,
D'Ottomans aux papes rebelles,
Il eut lavé son bras vengeur.
Dans nos ridicules querelles,
Dans le cours de guerres cruelles,
Ah! puisse ce bonnet papal,
Qu'a reçu ce grand général,
Se changer, par ses balourdises,
Par ses mécomptes, ses méprises,
Par sa lenteur et ses faux pas,
De l'aveu de tous ses soldats,
De Rome, de Paris, de toutes les Églises,
En tiare du seigneur Midas!
Pour moi, sans toque et sans épée,
Que toute l'Europe attroupée
Poursuit avec acharnement,
Que trois p..... très-haut huppées.
Par caprice préoccupées,
Guerroient encore chaudement,
Sans être béni de personne,
Toujours sans sacrement, sans prône,
Calviniste, ni luthérien,
Je ne désespère de rien,
Si ta main, marquis, me la donne.

<79>Je serai béni de cette même main qui a lancé tant de foudres sur l'infâme, qui va persifler nos ennemis, et qui, après avoir triomphé de l'erreur, triomphera encore de l'envie et de l'aveugle rage de ceux qui me poursuivent. Adieu, mon cher marquis; voilà assez de sottises pour une fois. Je vous en promets autant à chaque fois que vous m'écrirez.

Vous pourrez trouver à Berlin le Panégyrique de Matthieu Renard, Lettres sur les satires, sur les libelles, Lettre d'un secrétaire du comte Kaunitz au secrétaire du comte Cobenzl, Lettre d'un professeur suisse à un Vénitien, Lettre de la Pompadour à la reine de Hongrie pour demander l'abolition du collége de chasteté, etc.

58. AU MEME.

Landeshut, 13 mai 1759.

Vous avez commandé, mon cher marquis, et j'ai obéi tout de suite. Vous recevez ici deux pièces pour votre Mercure de Harbourg : l'une est un Bref du pape au maréchal Daun,79-a capable de faire frémir ceux qui ont encore quelque penchant pour Martin Luther; l'autre est une Lettre du prince de Soubise79-a à ce maréchal sur cette épée, qui m'a paru la rendre assez ridicule. Vous n'avez qu'à tailler et rogner ce qu'il vous plaira, et accommoder les idées à votre fantaisie, comme vous le jugerez à propos. Après avoir dit mon mot, je prends congé de la benoîte toque et de la papale flamberge, à moins qu'un grand hasard favorable, comme il en arrive à la guerre, ne me fasse tomber<80> ces pièces entre les mains. Je me moquerai de cette infâme canaille tant que je respirerai, et, si je ne puis les battre, du moins les déchirerai-je du bec, et les ferai enrager, en tant qu'il sera en mon pouvoir. Ces gens sont tous pétris de ridicules et de sottises; il ne s'agit que de les relever, et cela se peut faire en les accablant de louanges et en ne leur disant rien de moquant. Le Bien-Aimé, la carogne apostolique et la p..... grecque me font tant de mal, qu'il n'y a aucun ménagement à garder avec eux. Je n'épargnerai ni plume ni encre pour leur lâcher quelque trait qui les désespère, et vous aussi. Fortifié de cet appui, je serai comme Philoctète lorsqu'il combattait à côté d'Hercule. Je terrasserai tous ces monstres et cette hydre d'ennemis renaissants qui s'élancent sans cesse contre moi. Adieu, mon cher marquis; travaillez bien contre ces suppôts de l'infâme. Aimez-moi un peu; je vous embrasse de tout mon cœur.

59. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 17 mai 1759.



Sire,

Je n'ai jamais rien lu d'aussi plaisant que votre Bref du pape et votre Lettre du prince de Soubise; je suis persuadé que les ennemis mêmes de V. M. seront forcés d'avouer qu'on ne peut rien voir de plus ingénieux.

J'ai changé le plan de mon ouvrage, et le titre. Je prendrai celui-ci, qui me paraît plus intéressant et plus conforme à mon idée : Mémoires de l'Académie des nouvellistes du café de Saint-James. Je feindrai que quelques Anglais ont formé une société dans laquelle chacun est obligé de lire à toutes les assemblées quelques pièces politiques. Voilà<81> le moyen de placer à chaque séance de la prétendue Académie toutes les satires que je voudrai. Le titre de mon ouvrage me fournira encore l'occasion de tourner bien des choses en ridicule; et je tâcherai de faire un livre qui soit assez intéressant pour être lu même à la fin de la guerre, et lorsqu'il aura perdu le prix de la nouveauté. Enfin, Sire, si vous voulez bien m'aider et faire valoir mon projet en m'envoyant ce que vous ferez dans vos moments de loisir, je suis assuré que mon ouvrage réussira. Je compte d'en envoyer dans sept ou huit jours à V. M. la première partie imprimée.

Le Bref du pape m'a paru si plaisant, que je le traduirai en latin, et je le ferai imprimer en deux colonnes, le latin d'un côté et le français de l'autre, ce qui lui donnera encore un plus grand air de vraisemblance, parce que tous les brefs du pape sont toujours en latin lorsqu'ils sont adressés à la cour impériale ou aux ministres de cette cour.

Dans le moment que j'ai l'honneur d'écrire à V. M., le bruit se répand dans la ville que le prince Henri est entré dans Nuremberg, et que V. M. a repoussé et battu un gros corps d'Autrichiens. Je suis persuadé, Sire, que vous ferez dans cette campagne tout ce qu'il faut pour vaincre vos ennemis de tous les côtés, et je ne doute pas d'avoir le bonheur de vous revoir tranquille à Potsdam, à la fin de cette année, comblé de gloire et jouissant d'une parfaite santé; car, selon moi, ce dernier article est aussi important au bonheur des héros qu'il l'est à la tranquillité de nous autres pauvres simples mortels. J'ai l'honneur, etc.

<82>

60. AU MARQUIS D'ARGENS.

Reich-Hennersdorf, 28 mai 1759.

Je suis si occupé ici, mon cher marquis, de nos sottises héroïques, que je crains fort de vous seconder faiblement dans votre louable projet. Je n'ai point battu l'ennemi, parce que je n'en ai point eu l'occasion. Ma tâche sera bien difficile à remplir. L'ennemi que j'ai vis-à-vis de la Silésie est de quatre-vingt-dix mille hommes; j'en ai à peu près cinquante mille pour lui résister. L'embarras commencera à se faire sentir dès que les armées entreront en campagne; il faudra beaucoup d'adresse, d'art et de valeur pour se tirer du danger qui nous menace. Mon frère n'a point envoyé de troupes à Nuremberg; ce serait une très-grande faute s'il avait poussé cette pointe82-a dans les circonstances présentes. Au contraire, il doit regagner la Saxe promptement, pour détacher contre les Russes. Il n'est pas temps encore de chanter victoire, ni de présager l'avenir; le gros de la besogne, le nœud de la difficulté nous attend, et il faut voir ce que le destin ordonnera des événements. Quels qu'ils soient, ils ne dérangeront pas ma philosophie. Pour ma santé et pour le contentement de mon cœur, ce sont des choses auxquelles je ne pense pas, et qui me sont très-indifférentes. Je vois bien, mon cher marquis, que vous êtes séduit comme le public. Ma situation peut jeter peut-être un certain éclat de loin; mais, si vous en approchiez, vous ne trouveriez qu'une grosse et épaisse fumée. Je ne sais presque plus s'il y a un Sans-Souci dans le monde; quel que soit l'endroit, le nom ne me convient plus. Enfin, mon cher marquis, je suis vieux, triste et chagrin. Quelques lueurs de mon ancienne bonne humeur reviennent de temps en temps; mais ce sont des étincelles qui s'éva<83>nouissent, faute d'un brasier qui les nourrisse; ce sont des éclairs qui percent des nuages orageux et sombres. Je vous parle vrai; si vous me voyiez, vous ne reconnaîtriez plus les traces de ce que je fus autrefois. Vous verriez un vieillard grisonnant, privé de la moitié de ses dents, sans gaieté, sans feu, sans imagination, et moins que les vestiges de Tusculum, dont les architectes ont fait tant de plans imaginaires, faute de ruines qui leur indiquent les fonds de la demeure de Cicéron. Voilà, mon cher, les effets moins des années que des chagrins; voilà les tristes prémices de la caducité que l'automne de notre âge nous amène infailliblement. Ces réflexions, qui me rendent très-indifférent pour la vie, me mettent précisément dans les dispositions où doit être un homme destiné à se battre à outrance; avec ce détachement de la vie, on se bat de meilleur cœur, et l'on quitte ce séjour sans regret. Pour vous, mon cher, qui n'êtes point dans cette carrière de sang, conservez votre bonne humeur jusqu'à ce qu'un juste sujet d'affliction vous arrive, et mortifiez nos ennemis par votre plume, pendant que, de mon côté, j'emploierai le peu de talents que j'ai pour les confondre à grands coups d'épée et de canon. Adieu, cher marquis; que le ciel vous conserve en paix et sous sa sainte garde!

61. DU MARQIS D'ARGENS.

Berlin, 18 juin 1759.



Sire,

J'aurais eu l'honneur d'écrire plus tôt à Votre Majesté, si l'on pouvait venir à bout des imprimeurs; ces gens-là ne finissent jamais. J'ai suspendu pour quelques jours mes Mémoires de l'Académie des nouvel<84>listes, parce que j'ai cru que je pouvais faire quelque chose de plus utile dans un goût sérieux. Voici deux Lettres sous le nom d'un ministre du saint Évangile. Dans la première, je me suis proposé de prouver que l'objet de la maison d'Autriche et celui de la France avait été, dans tous les temps, d'anéantir la réformation; dans la seconde Lettre, j'ai montré que l'Autriche et la France croyaient que le moment de l'exécution de leur dessein était arrivé.

Si j'avais cette éloquence vive et persuasive que la nature vous a accordée si libéralement, j'aurais pu faire quelque chose de très-bon; mais, outre la médiocrité des talents que le ciel m'a donnés, la faiblesse de mon corps s'est communiquée à mon âme, et mon esprit n'est guère moins énervé que mes organes. J'ai tâché de réparer par l'exposition de la vérité les défauts de l'orateur, et j'ai eu recours à la raison toute nue, ne pouvant la présenter avec des ornements qui l'auraient rendue plus convaincante. C'est cette raison qui a fait trouver grâce à cet ouvrage auprès des lecteurs; et, puisque ces Lettres ont été plus heureuses que je n'osais m'en flatter, je compte d'en publier encore cinq ou six nouvelles, si j'ai la force de les faire.

J'ai l'honneur d'envoyer à V. M. le Bref du pape avec la traduction latine. Il y a plus de sel et plus d'imagination dans cette pièce que dans tout ce qu'on a publié et qu'on publiera pendant le cours de cette guerre.

Personne ne sait que je suis l'auteur des Lettres que j'ai l'honneur d'envoyer à V. M.; l'imprimeur même qui les imprime l'ignore. Il n'y a que M. de Beausobre à qui j'en aie fait la confidence, qui est chargé de l'impression. Je supplie V. M. de ne point me nommer, car tout le public est persuadé que cet ouvrage est véritablement écrit par un ministre du saint Évangile, et nous perdrions tout le fruit qu'on peut en retirer, si l'on savait que c'est la production d'un auteur dont les livres ont été brûlés dans plusieurs pays pour cause d'irréligion.

<85>J'aurais un grand besoin de prendre les eaux minérales à Sans-Souci, si vous vouliez bien me permettre d'y aller pour une quinzaine de jours. Je souhaiterais calfeutrer mon pauvre étui, qui s'en va périssant de tous côtés. Les médecins m'assurent que les eaux et l'exercice me feront grand bien. Je me promène ici en carrosse; mais l'on veut que je marche à pied.

Je n'ai point fait encore paraître la Lettre de M. de Soubise, parce que je la garde pour mes Mémoires des nouvellistes; j'y travaillerai dès que j'aurai fait encore deux Lettres du ministre réfugié. J'ai l'honneur, etc.

62. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Reich-Hennersdorf) juin 1759.

Vos deux Lettres, mon cher marquis, valent mieux qu'une bataille gagnée; cela est admirable. J'aurais seulement voulu que vous eussiez été instruit d'une anecdote à l'égard de la seconde : c'est que la France a fait déclarer à la république de Hollande qu'elle avait, à la vérité, intention de faire un débarquement en Angleterre, mais qu'il ne serait point question du prétendant. Cette petite inadvertance peut se corriger facilement, et il n'y a qu'à dire que la France, ne voulant pas nommer le prétendant, de crainte de rendre son entreprise odieuse, ne pouvait pourtant l'entreprendre qu'en sa faveur. Vous vous moquez, mon cher, et de moi, et de mon Bref du pape; le mettre en parallèle avec vos Lettres, c'est comparer une épigramme de Rousseau à l'Énéide de Virgile. Je sais me rendre justice, et mon cerveau glacé du Nord ne peut se comparer en aucune façon avec votre imagination provençale. Les grenouilles d'Aix ont l'esprit plus<86> vif que mes chers compatriotes; nous n'osons prétendre à l'esprit; encore sommes-nous trop heureux, si, dans deux époques de notre vie, l'on nous trouve du bon sens. Vous avez des ailes, et je me traîne sur des béquilles. N'insultez point du haut de votre gloire à ma misère, et souffrez que je rampe sur vos pas dans une carrière que vous fournissez d'une course rapide.

Je ne trahirai point votre secret; vous savez que le premier vœu qu'on exige des politiques est adressé au dieu du mystère. Pour moi, malheureux, qui suis obligé par devoir de faire ce que veulent les autres, et jamais ce qui me plaît, j'ai appris à cette école l'art de contenir ma langue dans la barrière de mon râtelier, et par conséquent Votre Sainteté n'a point à craindre que je divulgue jamais les Lettres qu'ont produites les pieux effets de son zèle pour le protestantisme.

J'ai une douzaine de points à observer à présent dans la position où je me trouve, qui me causent de telles distractions, qu'il m'est impossible de fournir des matériaux de persiflage. La campagne précoce que Daun a annoncée se réduira à semper augustus, sobriquet qu'on avait donné aux armées autrichiennes dans les anciennes guerres.

Allez à Sans-Souci, mon cher; vous savez que ma maison et ce que la fortune m'a laissé de biens est fort à votre service. J'exige, pour loyer de la maison, que vous m'écriviez comment vous avez trouvé la galerie, et si le vieux jardin et les Chinois ont fait des progrès remarquables dans les quatre ans que je ne les ai vus. Adieu, mon cher marquis; prenez les eaux, promenez-vous, écrivez pour la bonne cause; surtout n'oubliez pas vos vieux amis, maudits de Dieu sans doute, puisqu'ils sont obligés de guerroyer toujours.

<87>

63. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 5 juillet 1759.



Sire,

Vous avez trop de bonté d'approuver mon ouvrage; je n'ai d'autre mérite que celui d'un zèle véritable, et c'est en faveur de ce zèle que V. M. veut bien m'encourager. J'ai d'abord réparé la faute qu'elle m'a indiquée, et j'ai suivi, dans la nouvelle Lettre que j'ai l'honneur de lui envoyer, l'idée qu'elle a bien voulu me donner.

J'ai employé la première partie de cette troisième Lettre à montrer que la France ne pouvait avoir d'autres vues, quoiqu'elle cherche à les cacher, que celles d'agir en faveur du prétendant. J'ai réfuté dans la seconde partie les raisonnements que j'ai entendu faire quelquefois, à Hambourg, à des Allemands et à des négociants hollandais. J'ai surtout appuyé sur le ridicule de se laisser séduire aux éloges outrés que l'on fait de la reine de Hongrie et du roi de France, parce que j'ai vu bien des gens être la dupe de ces éloges. Je me flatte que V. M. trouvera que j'ai traité cet endroit avec toute la modération possible. Je cherche à prendre un air d'impartialité qui peut servir mieux que la trop grande vivacité. Ce qui me fait plaisir, c'est que ces Lettres se débitent en allemand; cela pourra les rendre utiles; sans cela elles l'auraient été fort peu. Je ne connais pas davantage le traducteur que je suis connu de lui. Tout le monde est ici persuadé que les Lettres françaises sont véritablement faites par un ministre, ou du moins par un bon protestant.

Je remercie V. M. de la bonté qu'elle a de permettre que je prenne les eaux à Sans-Souci. Je ne manquerai pas d'avoir l'honneur d'écrire à V. M. dès que j'y serai arrivé, et de l'instruire de ce qu'elle souhaite savoir. Puisse-je avoir le bonheur de la voir bientôt comblée de gloire et jouissant d'une tranquillité parfaite dans ce beau séjour qu'elle continue de faire embellir!

<88>Je joins aux Lettres françaises deux exemplaires des deux premières allemandes, si par hasard V. M. avait envie de les faire lire à quelqu'un qui n'entendît pas le français. J'ai l'honneur, etc.

64. AU MARQUIS D'ARGENS.

Madlitz, 16 août 1759.

Nous avons été malheureux, mon cher marquis, mais pas par ma faute.88-a La victoire était à nous, elle aurait même été complète, lorsque notre infanterie s'impatienta, et abandonna mal à propos le champ de bataille. L'ennemi marche aujourd'hui à Miillrose, pour se joindre à Hadik. L'infanterie russienne est presque totalement ruinée. Tout ce que j'ai pu rassembler de mes débris monte à trente-deux mille hommes. Je vais me mettre sur leur chemin, me faire égorger, ou sauver la capitale. Ce n'est pas, je pense, manquer de constance. Je ne saurais répondre de l'événement. Si j'avais plus d'une vie, je la sacrifierais pour ma patrie; mais, si ce coup me manque, je me crois quitte envers elle, et je pense qu'il me sera permis de songer à moi-même. Il y a des bornes à tout. Je soutiens mon infortune, sans qu'elle m'abatte le courage. Mais je suis très-résolu, après ce coup-ci, s'il me manque, de me faire une issue pour ne plus être désormais le jouet d'aucune sorte de hasard.88-b Je ne sais ni où vous êtes, ni ce que vous deviendrez; mais, si j'ai un conseil à vous donner, attendez à Potsdam ou Brandebourg l'issue de l'événement, et, quoi<89> qu'il arrive, souvenez-vous d'un ami qui vous aime et estimera jusqu'au dernier soupir. Adieu.

Je suis ici sur la terre du général-major Finck,89-a frère du ministre, que les Cosaques ont pillée; mais le dommage ne passe pas quelques centaines d'écus. Adieu, mon cher; étudiez Zénon dans ces temps critiques, et laissez reposer Épicure.

65. DU MARQUIS D'ARGENS.

Le 4 (sic) août 1759.



Sire,

Il ne vous arrive que ce qui est arrivé à César, à Turenne, et plusieurs fois au grand Condé. Si vous prenez sur vous de vous posséder, de soigner votre santé, et de faire usage des ressources que vos lumières vous fourniront, tout sera bientôt réparé. Je meurs de douleur de ne pas être auprès de vous pour pouvoir vous dire sans cesse ce que j'ai l'honneur de vous écrire. Au nom de votre peuple, au nom de votre gloire, qui sera à jamais immortelle malgré les événements fâcheux qui peuvent vous arriver, ne vous livrez point à des mouvements qui, en altérant votre santé, sont plus nuisibles à votre peuple que la perte de plusieurs batailles. Songez que Louis XIV a éprouvé les plus grands revers, et qu'il passe pour plus grand d'avoir su les soutenir que pour avoir conquis nombre de provinces. Quel est votre but? De défendre votre État; et, si vous venez à manquera cet État, il est perdu à jamais et sans ressource. La paix faite dans<90> certaines occasions n'est ni honteuse, ni préjudiciable. Quel est le prince, le héros qui n'ait pas été forcé de céder quelquefois au torrent des événements? Enfin, Sire, je vous adore, vous le savez. Si vous périssez, votre peuple vous accusera éternellement de son malheur; si vous vivez, de quelque façon que les choses tournent, il vous adorera, car vous seul pouvez le sauver du malheur où il tomberait en vous perdant. Excusez, Sire, la liberté que je prends; mais elle est pardonnable dans un homme qui, s'il avait cent vies au lieu d'une, les donnerait avec plaisir pour vous voir heureux. J'ai l'honneur, etc.

66. DU MÊME.

Berlin, 18 août 1759.



Sire,

Je n'ai point quitté Berlin, ni pensé à le quitter. Tant que je saurai que vous vous portez bien, je n'aurai jamais la moindre crainte, parce que je suis assuré que, malgré les revers qui peuvent vous arriver, dès que vous voudrez conserver votre personne si précieuse à l'État, tôt ou tard les choses, quelque fâcheuses qu'elles paraissent, tourneront heureusement. Songez donc, Sire, sérieusement à ce qu'il arriverait, si vous veniez à périr; je n'ose ici vous en retracer l'affreuse image. Mais, tant que vous vivrez, il faudra à la fin que les affaires prennent une face toute différente de celle qu'elles ont aujourd'hui. Les Anglais tiennent actuellement dans leurs mains la garantie des pays que vos ennemis pensent pouvoir vous enlever, et la paix générale ne peut que vous être favorable, quelques avantages que vos ennemis semblent remporter. Je sens bien qu'il doit vous être sensible de les voir s'avancer et pénétrer dans vos États; mais, puisque toute<91> l'Europe sait que votre gloire n'en souffre aucune altération, vous devez vous consoler, et, quelque chose qu'il puisse arriver, songer à vous conserver, puisque c'est de vous seul qu'on peut attendre le moyen de remédier aux maux présents.

Si V. M. voulait me permettre d'avoir l'honneur de l'aller joindre, je me rendrais auprès d'elle avec la première escorte qui part de Berlin (et il en part presque tous les jours), et je ferais le reste de la campagne. Je me porte passablement, et je suis en état de pouvoir monter à cheval; ainsi je ne causerai aucun embarras à V. M. J'attends là-dessus sa réponse.

Je la supplie de nouveau de prendre soin de sa conservation, et de ne pas être trop sensible à des revers que les plus grands héros ont souvent essuyés. Rien n'est plus grand que Marius proscrit, fugitif, bravant la fortune; Sertorius, recogné dans un coin de l'Espagne, soutenant avec autant de patience que de fermeté les caprices du sort, me paraît le plus grand des Romains; et Caton dans Utique n'est considéré que comme une âme faible, incapable de soutenir l'adversité.

J'espère, Sire, que tout ira beaucoup mieux que vous ne pensez, et que vous ne tarderez pas longtemps à reprendre l'avantage que vous avez eu tant de fois sur vos ennemis. Je fonde mes espérances sur les lumières et les talents de V. M. J'ai l'honneur, etc.

67. AU MARQUIS D'ARGENS.

Fürstenwalde, 20 (août 1759).

Quelque envie que j'aie de vous voir, mon cher marquis, je trouve ma situation si affreuse, que je n'ai garde d'y associer personne.<92> Restez à Berlin, ou plutôt retirez-vous à Potsdam. Il arrivera dans peu quelque catastrophe, et il ne faut pas que vous en souffriez. Si les choses prennent une bonne tournure, vous serez dans quatre heures de retour à Berlin. Si le malheur nous poursuit, allez à Hanovre ou à Celle, d'où vous pourrez pourvoir à votre sûreté. Je vous proteste que, à cette dernière action, j'ai fait humainement ce qui m'a été possible pour vaincre; mais mes gens m'ont abandonné, et il ne s'en est pas fallu de beaucoup que je ne fusse tombé dans les mains des barbares.92-a Je n'entre point dans le détail de ce qui rend ma situation aussi cruelle. Je n'en dis rien; le mal ne doit être que pour moi, et le bien pour le public. Croyez qu'il faut avoir quelque chose de plus que de la fermeté et de la constance pour se soutenir où je suis. Mais, je vous le dis franchement, si malheur m'arrive, ne comptez point que je survive à la ruine et à la désolation de ma patrie. J'ai ma façon de penser, je n'imite ni Sertorius, ni Caton; je ne pense point à la gloire, mais à l'État, et, après lui avoir tout sacrifié, s'il succombe malgré mes soins, je dois me décharger du fardeau de la vie, qui déjà depuis longtemps me pèse et m'importune.

Quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir,
La vie est un opprobre, et la mort un devoir.92-b

Adieu, cher marquis. Attendez l'événement, et, quoi qu'il arrive, souvenez-vous d'un ami qui vous aime sincèrement.

<93>

68. AU MÊME.

(Fürstenwalde) 21(août 1759).

L'ennemi se retranche près de Francfort, signe qu'il ne veut rien entreprendre. Si vous voulez me faire le plaisir de venir ici, vous le pourrez en toute sûreté. Prenez votre lit avec vous, amenez mon cuisinier Noël,93-a et je vous ferai préparer une petite chambre. Vous serez ma consolation et mon espoir. Adieu.

69. AU MÊME.

Je vous écrivis hier de venir, mais je vous le défends aujourd'hui. Daun est à Cottbus; il marche sur Lübben et Berlin. Fuyez ces malheureuses contrées. Cette nouvelle m'oblige d'attaquer les Russes de nouveau entre ci et Francfort. Vous pouvez croire que c'est une résolution désespérée. C'est l'unique ressource qui me reste pour ne point être coupé de Berlin d'un côté ou de l'autre. Je ferai donner de l'eau-de-vie à ces troupes découragées, pour essayer, par ce moyen, de leur inspirer plus de valeur; mais je ne me promets rien du succès. Ma seule consolation est que je périrai l'épée à la main. Adieu, mon cher. Encore une fois, fuyez, et attendez l'événement pour pourvoir à votre sûreté en cas de malheur. Je vous remercie de l'attachement que vous me témoignez, et vous pouvez compter que j'en conserverai jusqu'au dernier soupir un souvenir reconnaissant.

<94>

70. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 21 août 1759.



Sire,

Je suis au désespoir de n'être pas auprès de vous; mais, puisque vous me l'ordonnez, je m'éloignerai de quelques milles de Berlin. Je vais attendre à Tangermûnde la nouvelle de la victoire que vous remporterez sur vos ennemis. Ce n'est pas la valeur ni la bonne volonté qui a manqué à votre infanterie; mais la chaleur excessive qu'il a fait le jour de la bataille avait épuisé ses forces. La nature n'en a accordé qu'une certaine quantité aux hommes; quelque courageux qu'ils soient, ils ne peuvent cependant s'élever au-dessus de cette même nature. Je suis convaincu qu'ils répareront leur faute à la première occasion, et que vous retrouverez de véritables soldats prussiens. La fortune, pour vous avoir abandonné une seule fois, ne vous a point tourné le dos. Dès que vous voudrez songer à la conservation de votre personne, les choses prendront bientôt une face riante. Je voudrais pour tout au monde être auprès de vous. J'aurais un million de choses à vous dire, et je vous prouverais, malgré votre douleur, que votre perte seule peut entraîner celle de l'État. Vivez, conservez-vous, quelles que soient les affaires; tôt ou tard elles deviendront bonnes. Et quand même, Sire, la perte de la bataille nous aurait amené à Berlin les ennemis, ce qui n'est pourtant pas arrivé, parce que nous aurions payé une contribution, tout aurait-il donc été détruit? Pensez, Sire, que le prince Ferdinand peut, s'il veut, aujourd'hui entrer en Franconie, dévaster cette partie de l'Empire qui nous est contraire, et forcer une partie des Autrichiens à courir vers la Bohême. Vous avez perdu, mais vos ennemis ont encore plus perdu que vous. Je connais votre sensibilité, Sire, et c'est elle que j'appréhende plus que vos ennemis. Il est vrai qu'il est bien fâcheux qu'un<95> roi qui s'expose plus que les simples soldats soit abandonné de ces mêmes soldats; mais enfin, Sire, s'ils font des merveilles à la première occasion, tout sera réparé, et ils les feront, ces merveilles, parce que je suis assuré que V. M. les ramènera à leur devoir par l'espérance de la récompense et par l'assurance de l'oubli du passé.

J'ai répondu à M. Bernoulli, ainsi que V. M. m'a fait la grâce de me l'ordonner. J'ai l'honneur, etc.

71. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Fürstenwalde) 22 août 1759.

Vous faites, mon cher, le panégyrique d'une armée qui ne l'a pas mérité. Les soldats ont eu de bonnes jambes pour fuir, et n'en avaient point pour attaquer l'ennemi. Je me battrai sans doute, mais ne vous flattez pas sur l'événement. Je ne m'en promets rien de bon. C'est ma fidélité inviolable pour ma patrie, c'est l'honneur qui me fait tout entreprendre; mais ces sentiments ne sont pas accompagnés par l'espérance. Un heureux hasard est ce qui peut nous sauver. Allez, à la garde de Dieu, à Tangermünde, où vous serez bien, et attendez ce que le destin aura ordonné de nous. J'irai demain reconnaître l'ennemi. S'il y a quelque chose à faire, nous l'entreprendrons après-demain. Mais, si l'ennemi se tient sur les vignes de Francfort, je n'oserai jamais l'attaquer. Non, le supplice de Tantale, les peines de Prométhée, la punition de Sisyphe, ne sont rien en comparaison de ce que je souffre depuis dix jours. La mort est douce en parallèle d'une telle vie. Ayez compassion de mon état; croyez que je cache encore bien des choses fâcheuses dont je ne veux ni affliger<96> ni inquiéter personne, et que je ne vous donnerais pas le conseil de fuir de ces contrées infortunées, si j'avais quelque rayon d'espérance. Adieu, mon cher; plaignez-moi, et souvenez-vous d'un ami qui vous estime, et qui vous aimera jusqu'au dernier soupir de sa malheureuse vie.

72. AU MÊME.

Waldow, 4 septembre 1759.

Je crois, mon cher marquis, que Berlin est à présent en sûreté; vous pouvez y retourner. Les barbares sont en Lusace, et je les côtoie, de façon qu'il n'y a rien à craindre pour la capitale. L'éminent danger est passé, mais il y aura encore bien des mauvais moments à essuyer avant de gagner la fin de la campagne. Comme ces mauvais moments ne regardent que mon personnel, ce n'est pas une affaire. Mon martyre durera encore deux mois; les neiges et les gelées le finiront. Je vous écris tout ceci parce que je vous crois à Tangermünde moins bien qu'à Berlin ou Potsdam, et parce que l'éloignement des Russes et les prises de Torgau et de Wittenberg rassurent la capitale. Adieu, mon cher; ne m'oubliez pas.

<97>

73. DU MARQUIS D'ARGENS.

Wolfenbüttel, 9 septembre 1759.



Sire,

Je vais me rendre à Berlin; j'y attendrai les nouveaux ordres de V. M., et je suis toujours prêt à aller où vous souhaiterez. Je vous supplie, Sire, de n'avoir aucun égard à ma santé; quand elle serait encore plus faible, elle deviendra forte dès le moment que je pourrai avoir le bonheur de vous voir.

Quand j'arrivai à Tangermiinde, tout était si rempli d'étrangers. qu'il me fut impossible de trouver un logement. Je ne voulus pas rester dans des villages, à cause des petits partis de l'armée de l'Empire qui rôdaient aux environs de Magdebourg et de Halberstadt, et je poussai ma route jusqu'à Wolfenbüttel, où je suis encore, et d'où je partirai demain. Je n'ai jamais douté, Sire, que vous ne réparassiez bientôt l'échec de la dernière bataille, et je suis convaincu que tout ira bien à la fin, et beaucoup mieux que vous ne le pensez, pourvu que vous conserviez votre personne; c'est en elle seule que réside la conservation de votre État. V. M. aura sans doute vu la lettre du maréchal de Belle-Isle qu'on a trouvée à Detmold, dans les papiers du maréchal de Contades. Il n'y a rien de si affreux que les projets de renouveler dans le pays de Hanovre les horreurs du Palatinat, et de faire un désert avant le mois de septembre (ce sont les propres termes de M. de Belle-Isle) de cet électoral97-a Cet homme deviendra le mépris de tous les honnêtes gens, dans quelques partis qu'ils soient. Je ne doute pas que le roi d'Angleterre ne pense dorénavant sérieusement aux affaires de l'Allemagne; il connaît aujourd'hui ce qu'il doit attendre de ses ennemis; que deviendraient ses États en Allemagne, si malheureusement vous veniez à succomber? Si l'on<98> a découvert par cette lettre jusqu'où va la fureur du ministère de France, on y a vu, d'un autre côté, l'état misérable de leurs finances, puisque le maréchal écrit que, sans les contributions que Fischer98-a doit lever, il est impossible de subvenir aux besoins les plus pressants de l'armée. Que sera-ce donc, si les Anglais font quelque coup d'éclat avant la fin de cette année?

Je ne doute pas que vous n'ayez encore bien des peines et des travaux avant la fin de la campagne; mais, pour mener les choses à une heureuse fin, vous n'avez pas besoin de vaincre, mais de temporiser. La guerre défensive est la ruine de vos ennemis. Il faut que la campagne finisse dans six semaines; les neiges et les glaces vous rendront la tranquillité. Comment vos ennemis pourront-ils vivre dans un pays où ils n'ont ni vivres, ni magasins? Quel argent immense faudra-t-il l'année prochaine aux Français pour continuer la guerre et pour payer les subsides à des alliés qui, sans ces mêmes subsides, ne peuvent agir! J'ai l'honneur, etc.

74. AU MARQUIS D'ARGENS.

Cottbus, 17 septembre 1759.

Voilà Berlin, à la vérité, hors de danger. Les Russes sont à Guben et à Forsta; mais je suis encore environné d'embarras cruels, de piéges et d'abîmes. Il est fort aisé, mon cher marquis, de dire, Il faut faire une guerre défensive; mais j'ai un si grand nombre d'ennemis, que force m'est d'embrasser l'offensive par nécessité. Je suis ici dans un<99> triangle où j'ai les Russes à gauche, Daun à droite, et les Suédois à dos. Faites la guerre défensive, je vous en conjure. C'est tout le contraire; je ne me soutiens, jusqu'ici, qu'en attaquant tout ce que je puis, et en me procurant de petits avantages que je tâche de multiplier le plus qu'il m'est possible. Je fais, depuis la guerre, mon noviciat de zénonisme; je crois, si cela dure, que je deviendrai plus indifférent, plus impassible qu'Empédocle et que Zénon même. Non, mon cher marquis, je n'exigerai point de vous que vous veniez me trouver. Si je vis, je ne penserai à vous revoir que lorsque l'hiver aura établi une bonne trêve pour six mois. Entre ci et ce temps, il y aura bien du sang de versé, et beaucoup d'événements, bons et mauvais, qui nous éclairciront de notre sort. Adieu; je vous embrasse, mon cher marquis.

75. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 29 septembre 1759.99-a



Sire,

Je connaissais à Votre Majesté toutes les qualités de César, mais je ne savais pas qu'elle y joignît celles du grand amiral de Coligny, plus craint, plus admiré, plus redoutable à ses ennemis après la perte d'une bataille qu'avant le combat. Voilà vos affaires remises entièrement, ou peu s'en faut. Votre armée a cédé la victoire à vos ennemis, mais vos lumières les ont privés de tout le fruit qu'ils auraient pu remporter de leur avantage.

Pendant que vous remettez les affaires au point de finir la campagne heureusement, les Anglais viennent de hâter la paix en détrui<100>sant la flotte française. Il ne reste pas un seul vaisseau à laFrance dans toute la Méditerranée, et les Anglais peuvent y donner la loi avec une seule escadre de trois ou quatre vaisseaux. Et voilà la prétendue descente en Angleterre évanouie, le Canada perdu, car je ne doute pas que Québec ne soit pris dans le moment que j'ai l'honneur d'écrire à V. M. La flotte de Brest n'oserait sortir; les Français sentent trop que, si elle était battue, leur marine serait entièrement ruinée et anéantie. Toutes les colonies de l'Afrique et de l'Amérique, toutes les côtes du royaume sont en proie aux Anglais. De quel endroit les Français pourront-ils tirer de l'argent pour suppléer à celui qu'ils ont déjà dépensé avec tant de profusion? Les parlements refusent obstinément d'enregistrer les nouveaux impôts. Enfin, la défaite de la flotte de La Clue100-a coûte cinq mille matelots pris ou noyés, perte irréparable pendant vingt ans. Lorsque l'on considère toutes ces circonstances, il est naturel d'en conclure que, si les Anglais offrent aux Français une paix tant soit peu raisonnable, ils l'accepteront, et quitteront leurs alliés, s'ils ne veulent pas concourir à une paix générale. Je suis persuadé, Sire, que les Français ont déjà renoncé à s'emparer de l'électorat de Hanovre; toutes les démarches qu'ils font encore ne sont que de vaines ostentations. Le désert du maréchal de Belle-Isle est une chimère dont la bataille de Minden aura désabusé le ministère de Versailles. Ajoutez à tout cela les neiges et les glaces qui vont venir dans trois semaines, les avantages que le prince Henri et le général Finck ont remportés, et vous conviendrez, Sire, que j'ai raison de dire que la fin de la campagne va bientôt redonner aux Anglais le moyen d'offrir aux Français une paix qu'il faut qu'ils acceptent bon gré ou mal gré, pour peu qu'elle soit raisonnable. J'ai toujours pensé, Sire, et j'en suis encore fermement convaincu, que cette ligue monstrueuse qui s'est formée contre V. M. aura la fin de<101> celle de Cambrai. Enfin, Sire, tout ira bien, pourvu que vous conserviez votre personne si précieuse à votre État, et à laquelle est attaché non seulement le bonheur de tous vos sujets, mais la liberté de toute l'Allemagne. J'ai l'honneur, etc.

76. DU MÊME.

Berlin, 6 octobre 1759.



Sire,

Une femme, nommée madame Tagliazucchi, qui m'avait toujours été inconnue, m'écrivit hier qu'elle s'adressait à moi pour que j'avertisse V. M. qu'elle avait des choses de la plus grande conséquence à lui révéler, et qui regardaient directement votre personne. J'envoyai sur-le-champ chercher cette femme; elle me dit qu'elle était l'épouse du poëte qui fait les opéras. Je lui demandai d'abord si ce qu'elle savait regardait quelque attentat contre la personne de V. M.; elle me dit que non, et que ce qu'elle voulait déclarer était cependant très-important, quoiqu'il ne regardât pas la personne sacrée de V. M. Je la questionnai beaucoup, mais elle ne voulut jamais s'ouvrir entièrement à moi, disant toujours qu'elle ne confierait son secret qu'à V. M., ou à la personne à qui V. M. m'écrirait de lui dire de s'adresser. Cependant, Sire, quoique cette femme ait voulu me faire un mystère de son secret, je crois l'avoir découvert par les questions captieuses que je lui ai faites, et voici ce que je pense. Cette femme est née sujette de la reine de Hongrie. Elle voyait ici beaucoup d'officiers étrangers, et surtout des Italiens; quelqu'un de ces officiers aura cru cette femme capable d'entretenir une correspondance et<102> de donner des avis à la cour de Vienne. Soit que cette femme ait d'abord été séduite, et que la crainte de ce qui pouvait lui arriver l'ait fait changer de dessein, soit qu'elle n'ait agi que pour tromper la cour de Vienne et pour se faire un mérite auprès de vous, il est certain qu'elle m'a dit, dans la conversation, qu'elle avait des pièces très-importantes. Je ne doute pas même qu'elle ne remette des chiffres que la cour de Vienne lui aura fait donner par ceux qu'elle aura chargés de la corrompre, et ces chiffres pourront être utiles à V. M. pour déchiffrer d'autres lettres. Ce qui me fait croire qu'elle a des chiffres, c'est que je lui dis qu'elle faisait sagement d'être fidèle à V. M., et qu'on aurait bientôt connu son infidélité, si elle eût lié quelque correspondance avec la cour de Vienne, à moins d'avoir un chiffre. Elle me répondit que cette difficulté ne l'aurait pas embarrassée, si elle avait voulu manquer à ce qu'elle vous devait. Enfin, Sire, lorsque V. M. nommera quelqu'un à qui cette femme doit s'adresser, vous serez bientôt instruit de tout. Je prie donc V. M. de vouloir me mander ce que je dois dire à cette femme, qui me presse pour avoir une réponse de V. M., et qui m'assure que ce qu'elle a à découvrir est très-important et ne souffre aucun délai. Enfin, Sire, quand il serait vrai que tout ceci ne fût qu'une tête italienne qui se serait échauffée et qui aurait pris des chimères pour des vérités, ce qui pourrait encore bien être, car cette femme ne paraît rien moins que prudente et tranquille, je crois cependant que la peine qu'on aurait prise de savoir ce qu'elle veut déclarer serait si légère, qu'on ne la regretterait pas, quand même on découvrirait que cette femme n'est qu'une folle. J'ai l'honneur, etc.

<103>

77. AU MARQUIS D'ARGENS.

Sophienthal, ce 9 (octobre 1759).

Soyez, mon cher, le dépositaire de mes secrets, le confident des mystères de madame Tagliazucchi, l'oreille du trône et le sanctuaire où s'annonceront les complots de mes ennemis. Pour quitter le style oriental, je vous avertis que vous aurez l'oreille rebattue de misères et de petites intrigues de prisonniers obscurs, et qui ne vaudront pas le temps que vous perdrez à les entendre. Je connais ces espèces de personnes du genre de madame Tagliazucchi : elles envisagent les petites choses comme très-importantes; elles sont charmées de figurer en politique, de jouer un rôle, de faire les capables, d'étaler avec faste le zèle de leur fidélité. J'ai vu souvent que ces beaux secrets révélés n'ont été que des intrigues pour nuire au tiers ou au quart, à des gens auxquels ces sortes de personnes veulent du mal. Ainsi, quoi que cette femme vous puisse dire, gardez-vous bien d'y ajouter foi; et que votre cervelle provençale ne s'échauffe pas au premier bruit de ces récits. Je suis ici, de l'autre côté de l'Oder, à me démener avec les barbares et les Autrichiens. Ils me rendent la vie bien dure; il faut pourtant que cela finisse, comme tout finit dans le monde. Notre campagne durera probablement jusqu'à la fin de novembre. Adieu, mon cher; ayez pitié d'un pauvre diable qui, depuis trois mois, est comme revêtu d'un san-benito, et qui a attendu de moment en moment l'instant où on allait le brûler. Je vous embrasse.

<104>

78. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 12 octobre 1759.



Sire,

J'aurais bien peu profité, si, après avoir vécu vingt ans avec des gens sensés en Allemagne, j'avais conservé une cervelle provençale. Vous verrez, Sire, par le mémoire que m'a remis madame Tagliazucchi, de quoi il est question, et vous déciderez ensuite. Si V. M. ne m'avait point écrit en propres termes : « Quoi que cette femme puisse vous dire, gardez-vous bien d'y ajouter foi, » j'aurais prié le commandant de faire arrêter le nommé Ranuzzi104-a jusqu'à ce qu'elle eût mandé ce quelle veut qu'on en fasse, cet homme me paraissant un espion des plus avérés. Mais je me suis contenté de dire à madame Tagliazucchi que, si cet homme sortait de Berlin avant la réponse de V. M., elle en répondrait; et elle m'a assuré qu'elle le retiendrait. J'ai l'honneur, etc.

79. AU MARQUIS D'ARGENS.

Octobre 1759.

Vous voyez, mon cher marquis, que les mystères de madame Tagliazucchi étaient des misères, comme je l'avais prédit; j'ai cependant ordonné qu'on arrêtât ce manant, si grand corrupteur. Pour savoir mes secrets, il faut me corrompre moi-même, et cela n'est pas facile.<105> Cet homme ne peut d'ailleurs donner à l'ennemi que des nouvelles puisées dans des sources bourbeuses, plus propres à l'induire qu'à l'éclairer. Je suis ici au même point où j'étais il y a huit jours; mais l'ennemi va partir dans peu, il prépare tout pour sa marche. Cela terminera la campagne que j'ai faite cette année contre les Russes. Mais, ceci fini, il me reste encore une bonne tâche à remplir. Je suis malade; cela ne m'arrêtera pas, et je serai fidèle à mes devoirs tant qu'il me restera des forces.

Je travaille encore sur Charles XII. Mon ouvrage n'est qu'un enchaînement de réflexions; cela veut être fait avec soin, à tête reposée, ce qui fait que je vais lentement. L'idée m'en est venue parce que je me trouve précisément sur le lieu que Schulenbourg a rendu fameux par sa retraite.105-a Sans cesse occupé d'idées militaires, mon esprit, que je veux dissiper, s'occupe plutôt de ces matières que je ne pourrais le fixer à présent sur d'autres sujets. La guerre finie, je solliciterai une place aux Invalides; c'est où j'en suis réduit. Si vous me revoyez jamais, vous me trouverez bien vieilli : mes cheveux grisonnent, les dents me tombent, et sans doute que dans peu je radoterai. Il ne faut pas trop bander nos ressorts; un trop grand effort les fait détendre. Vous savez ce que l'on conte de Biaise Pascal. Vous m'avez dit vous-même que la composition vous avait tellement épuisé en Hollande, qu'il vous a fallu un long repos pour vous remettre. Bayle, votre devancier, a éprouvé la même chose. Moi, indigne de vous délier les sabots, quoique je n'en sois pas là encore, je sens les infirmités s'accroître, mes forces défaillir, et je perds petit à petit le feu qu'il faut pour bien faire le métier dont je suis chargé.

Il reste encore un grand mois pour achever cette campagne, et il faudra voir ce que l'hiver amènera. Envoyez-moi, en attendant, les Révolutions romaines et de Suède, de Vertot. N'oubliez pas vos<106> amis en purgatoire, et soyez persuadé de mon amitié et de mon estime. Adieu, marquis.

80. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 20 octobre 1759.



Sire,

Lorsque je loue la conduite de Votre Majesté, la vérité dicte mes discours, et le caractère de courtisan n'y a aucune part. Ainsi vous permettrez que je vous dise encore qu'il n'y a rien de plus beau que votre dernière marche en Silésie; et je suis convaincu que vos ennemis en conviennent eux-mêmes. Je suis bien affligé d'apprendre que vous êtes incommodé, et, si j'ose demander avec la plus grande instance une grâce à V. M., c'est de me tirer de l'inquiétude cruelle où je suis, et de me donner des nouvelles de sa santé. J'espère que vous n'aurez qu'une fluxion; c'est une maladie qu'on prend aisément dans cette saison. J'attends avec impatience de voir votre ouvrage sur Charles XII. Comment pouvez-vous dire que le feu de votre génie s'éteint? Par la manière dont vous vous exprimez, vous montrez qu'il n'a rien perdu ni de sa force, ni de son agrément. Si vous voulez être cru, il faut vous résoudre à ne pas parler et à ne point écrire.

Je reçois votre lettre samedi au soir; je ne pourrai avoir que lundi matin, chez Néaulme, les Révolutions romaines et celles de Suède; je les ferai partir sans faute.

Il me tarde bien que la campagne soit finie, pour avoir le bonheur d'aller me mettre à vos pieds. Je suis inconsolable que vous n'ayez pas voulu que j'allasse à Fiirstenwalde.

J'espère que cet hiver nous donnera la paix. Les Français viennent<107> encore d'être totalement battus dans les Indes orientales; ils ont été obligés d'abandonner le fort David. On leur a pris leurs établissements les plus considérables, et les affaires sont aussi délabrées dans les Indes orientales que dans les occidentales. Ces nouvelles sont certaines, car elles ont été apportées par trois vaisseaux arrivés successivement à Londres. Si les Anglais veulent, la paix est assurée. V. M. dira que les Français peuvent se retirer de l'alliance sans que les autres puissances cessent la guerre. Mais qui payera les barbares? qui donnera des subsides aux ennemis de Stralsund? La maison d'Autriche a-t-elle jamais fait la guerre sans l'argent des Hollandais et des Anglais? Et si elle veut continuer la guerre, l'armée du prince Ferdinand peut pénétrer jusqu'aux portes de Vienne, n'ayant plus affaire aux Français. Quel plaisir alors pour le roi d'Angleterre de mortifier une reine qui, oubliant toutes les obligations qu'elle lui avait, a voulu favoriser une armée qui voulait faire un véritable désert de son électorat, et occasionner une descente en Angleterre, qui le renversait du trône, lui et sa maison! Des attentats de cette nature ne s'oublient jamais, quelques démarches que la politique puisse faire. J'ai toujours pris la liberté de dire à V. M. que, si les Français quittaient cette alliance, qu'ils regretteront pendant trente ans d'avoir contractée, tout le reste de la ligue tomberait bientôt.

V. M. aura pu voir, par la première lettre que j'eus l'honneur de lui écrire au sujet de madame Tagliazucchi, que je regardais cette femme comme une folle et un assez mauvais sujet; mais il n'en est pas moins vrai, cependant, que ledit Ranuzzi, que vous avez donné ordre d'arrêter, était un espion envoyé par Daun, qui avait le dessein, en sortant de Berlin, d'aller à votre armée, et que madame Tagliazucchi aurait fort bien fait de chasser de sa maison dès le moment qu'elle le connut, sans entrer dans tous ces pourparlers qui ne sont peut-être pas aussi innocents que le prétend ladite dame. Enfin, Sire, je remercie V. M. de m'avoir débarrassé de toutes ces tracasse<108>ries, qui commençaient à bien fatiguer ma paisible philosophie. J'ai l'honneur, etc.

81. AU MARQUIS D'ARGENS.

Sophienthal, 25 octobre 1759.

Je suis perclus de tous mes membres; je n'ai à ma disposition que ma main droite, dont je me sers pour vous prier de venir à Glogau tenir compagnie à mon infirmité. Les chemins sont sûrs. Les Russes sont vers Posen, et Loudon s'en va, par Cracovie, retourner en Moravie. La goutte m'abîme, le chagrin me dévore, je suis ici sans société, presque sans secours. Je ne pourrai me faire transporter qu'en cinq ou six jours, tant je suis faible et impotent, et je suis si à bas, qu'il faut que je renonce à finir moi-même la campagne.

Menez Noël108-a avec vous; peut-être qu'il pourra me rendre mes forces.

82. AU MÊME.

(Sophienthal) 26 octobre 1759.

Je reçois votre lettre, mon cher marquis, dans les tourments de la goutte, et je me suis ressouvenu que le philosophe Posidonius, lorsque Pompée passa par Athènes,108-b et lui fit demander s'il pouvait l'entendre sans que cela l'incommodât, lui répondit : Il ne sera pas dit qu'un<109> aussi grand homme que Pompée veuille m'entendre, et que la goutte m'en empêche; et il fit à Pompée un beau discours sur le mépris de la douleur, en s'écriant quelquefois : O douleur! quoi que tu lasses, tu ne me feras pas avouer que tu sois un mal. J'imite ce philosophe, et je vous réponds, à vous, dont le caractère vaut mieux que ceux de tous les Pompées pris ensemble. Vous voulez savoir mon mal, mon cher : perclus du bras gauche, des deux pieds et du genou droit; ma main droite, le seul membre dont jusqu'à présent j'aie l'usage libre, me sert à vous écrire et à vous prier encore de venir à Glogau. Je me fais porter demain à .....,109-a qui est à un demi-mille d'ici. Vous tunes, maladies, pertes d'amis, incapacité d'agir lorsque cela serait nécessaire, que cela ne réjouit pas. Vous n'avez rien à craindre; les Russes vont à Posen, et de là à Thorn. Le chemin est sûr par Berlin, Francfort, Crossen, jusqu'ici; ainsi vous pourrez voyager comme en pleine paix. Adieu, mon cher; ma grande faiblesse m'empêche de continuer.

83. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 28 octobre 1759.



Sire,

Je reçois la lettre de Votre Majesté dimanche matin le 28. Je partirai sans faute après-demain le 30, et j'arriverai à Glogau dans le même temps qu'elle y arrivera.109-b Quelque faible que je sois dans ces temps d'hiver, j'irais à pied au bout du monde pour avoir le plaisir de vous voir. Je crains que vous ne vous fassiez porter trop tôt à<110> Glogau; si vous venez à vous refroidir, cela peut allonger votre maladie. Je sens bien que vous devez être fâché de ne pouvoir pas achever le reste de la campagne; mais vous pouvez ordonner de faire ce que vous auriez exécuté, si votre santé l'avait permis. D'ailleurs, dans quinze jours, si vous vous soignez bien, vous serez en état de supporter la voiture, et vous pourrez vous faire transporter où vous jugerez à propos. Enfin, il est des choses qui sont au-dessus des forces humaines, et contre lesquelles le meilleur remède, c'est de penser qu'on n'a pu les éviter, ni les prévenir.

Vous avez reçu, il y a deux ou trois jours, la nouvelle de la prise de Québec. Voilà donc toute l'Amérique septentrionale perdue pour les Français, et les Anglais peuvent faire revenir, cet hiver, en Europe près de dix mille hommes de troupes, plus de trente vaisseaux de guerre, et en laisser encore assez pour prendre la Martinique au mois de mars. Croyez, Sire, que cet hiver verra les Français abandonner tous leurs alliés, et par conséquent nous aurons la paix au printemps, et nous irons à Sans-Souci voir la galerie, qui sera, à ce que m'a dit aujourd'hui l'inspecteur des tableaux,110-a qui arriva hier de Potsdam, la plus belle chose qu'il ait vue dans le monde, quoiqu'il ait été six ans en Italie. J'ai l'honneur, etc.

P. S. J'envoie à V. M. des vers qu'on dit avoir été affichés pendant la nuit à la porte du château de Versailles :

Bateaux plats110-b à vendre,
Soldats à louer,
Ministres à pendre,
Généraux à rouer.
<111>O France! le sexe femelle
Fit toujours ton destin :
Ton bonheur vint d'une pucelle;
Ton malheur vient d'une catin.

84. DU MÊME.

Berlin, 7 novembre 1759.



Sire,

Depuis la dernière lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté, j'ai eu encore un accès de fièvre; mais, comme il y a deux jours que je ne l'ai plus, j'espère que j'en serai quitte. Je suis bien charmé de voir V. M. rétablie; mais il faut qu'elle se garantisse du froid. Je ne doute pas que vous ne fassiez à la fin une campagne très-heureuse; puisse-t-elle vous rendre, en santé et content, à tous vos sujets!

Ma pauvre philosophie vient encore d'être troublée. On a bien raison de dire qu'il faut éviter jusqu'à la moindre fréquentation avec les fous. Madame Tagliazucchi, dont je n'avais plus entendu parler depuis que cet homme a été arrêté, vient de m'écrire la lettre que j'envoie à V. M.; elle est si impertinente, que, quelque stoïcien que je sois, je n'ai pu m'empêcher d'y être un peu sensible. Je ne sais ce que cette folle veut me dire, et j'ignore tous les contes et toutes les tracasseries dont elle me parle. J'avais bien raison d'écrire à V. M., la première fois que je lui parlai de cette femme, que sa tête me paraissait dérangée. Je vois bien ce qui la met de mauvaise humeur; je lui ai dit, et je l'ai dit à M. Kircheisen : « Pourquoi elle avait attendu à déclarer cet homme que la cour de Vienne eût exigé de savoir son nom et d'être servie gratis pendant trois mois. » Voilà, je crois, les horribles discours qu'elle ne peut me pardonner. Je serais obligé<112> à V. M., si elle voulait faire dire à M. Kircheisen de dire à cette mégère de m'oublier et de me laisser paisible. Comment cette folle s'est-elle avisée de s'adresser à moi, qui, depuis dix-huit ans que j'ai l'honneur d'être au service de V. M., ne me suis jamais trouvé dans aucune tracasserie? V. M. dira que je dois mépriser les discours de cette femme. J'en conviens; mais il est pourtant disgracieux que, sur des discours des rues où je n'ai aucune part, je sois obligé d'essuyer les injures les plus atroces et les plus grossières. Les dévots mettent tous leurs chagrins aux pieds du crucifix; je mettrai les miens entre les mains de la philosophie, et, dût cette femme me régaler tous les jours d'une pareille épître, je ne parlerai plus à V. M. de semblables misères. J'ai l'honneur, etc.

85. AU MARQUIS D'ARGENS.

Elsterwerda, 12 novembre 1759.

Je me suis fait traîner ici, mon cher marquis. Demain je joindrai mon armée, et je me flatte que Daun et ses Autrichiens ne s'apercevront pas que j'ai la goutte. Dans huit jours j'espère que la Saxe sera entièrement nettoyée d'ennemis, et que tout sera tranquille. Si vous vous portez bien alors, et que vous puissiez trouver une voiture hermétiquement fermée, vous me ferez plaisir de me joindre à Dresde, où j'établirai mon quartier, et où j'aurai soin de votre logement. J'ai tant à faire à présent, qu'il m'est impossible de me mêler du clabaudage de votre folle : attendez que la campagne soit finie, et nous l'enfermerons dans telle Petite-Maison qu'il vous plaira. Adieu, cher marquis; je vous embrasse.

<113>

86. AU MÊME.

Au delà Meissen (Krögis), ce 15 (novembre 1759).

Hier j'ai joint l'armée, et Daun est décampé. Je l'ai suivi jusqu'ici, et je continuerai jusqu'aux frontières de la Bohême. Nos dimensions sont prises de façon qu'il ne pourra sortir de la Saxe qu'après avoir fait des pertes considérables. La journée d'hier lui a coûté cinq cents hommes pris à Meissen. Chaque mouvement qu'il fera lui en coûtera autant, et sûrement la fin de la campagne ne lui sera ni glorieuse ni honorable.

Je vous envoie mon Charles XII,113-a que j'ai fait copier. Je vous prie de le faire imprimer à Berlin, dans mon imprimerie, de faire bien corriger les épreuves, pour que cela soit exact, bien ponctué et conforme en tout à l'original. Je n'en veux que vingt exemplaires, dont je vous en offre un, et vous prie de m'envoyer les autres dès que l'impression en sera achevée. Cet ouvrage est un tissu d'observations et de réflexions que je crois impartiales, vraies et justes. J'ai fort pressé le tout pour ne pas devenir ennuyeux, et j'ai réduit ce qui pourrait être la matière d'un volume dans une quintessence qui suffit aux gens du métier, et qui n'est pas assez diffuse pour ennuyer des ignorants. Mais tout ce que je puis dire de mon ouvrage ne vaudra pas le jugement que vous en porterez. Votre suffrage me tiendra lieu de ceux des contemporains et de la postérité. Je me flatte que vous digérez bien, que la fièvre, les crampes et les ébullitions de sang sont parties, et que je pourrai bientôt vous assurer à Dresde de l'amitié que j'ai pour vous, mon cher marquis.

<114>

87. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 17 novembre 1759.



Sire,

Je viens de lire avec un plaisir infini vos Réflexions sur Charles XII. Elles sont parfaitement bien écrites; le style en est précis et sentencieux; il a tout le bon de celui de Tacite, sans en avoir l'obscurité. Quant aux pensées, je me contenterai de dire à V. M. qu'elles m'ont convaincu, par leur justesse, qu'il n'y a que de grands généraux qui puissent écrire sur d'autres grands généraux, et que ce que peu\ent faire sur ces hommes rares de simples écrivains, quelque bons qu'ils soient, ne produit jamais qu'un élégant verbiage. Mon Dieu, que l'Histoire de Charles XII114-a m'a paru misérable, en lisant vos Réflexions! Il faut que chacun se mêle de son métier. Je ne trouve rien de si ridicule qu'un prêtre qui, enfermé dans son couvent, écrit les campagnes de M. de Luxembourg et de M. de Turenne. Cependant, combien d'histoires militaires n'avons-nous pas, composées par des jésuites, des bénédictins et des pères de l'Oratoire!

Je ne manquerai pas, Sire, de faire imprimer votre ouvrage avec toute l'attention possible, et soyez assuré, Sire, qu'il n'y aura aucune faute d'impression. J'aurais envie d'en faire tirer cinquante exemplaires, et d'en cacheter trente dans un paquet que je laisserai au château, dans la chambre de l'imprimerie, et que vous retrouverez à la paix. Cet ouvrage est admirable, et vous serez bien aise, dans la suite, d'en donner quelques exemplaires à vos généraux. J'attendrai vos ordres là-dessus. On commence cependant de travailler demain à ranger les caractères de la première feuille. Je donnerai à cet ouvrage la forme in-quarto, pour qu'il puisse être joint à vos autres ouvrages historiques et à votre poëme sur l'art de la guerre.

<115>Ne doutez pas un seul instant, Sire, que je ne parle pour la Saxe dès que vous me l'ordonnerez. Si je suis malade, ce voyage me guérira, et le plaisir de vous revoir, après la fin d'une si belle et si glorieuse campagne, me redonnera la santé. J'ai une grâce à demander à V. M. : c'est que je puisse mener madame d'Argens. Voici trois ans de suite que je fais toutes les années une maladie considérable. J'espère que cela n'arrivera pas cette année, par la diète que j'observe; mais, si V. M. n'avait pas eu la bonté de permettre que ma femme m'accompagnât à Breslau, livré aux soins de mes domestiques, je serais allé faire ma révérence au Père éternel, et je vous prie d'être bien persuadé que, sans vouloir faire le courtisan, j'aime beaucoup mieux être avec vous à Sans-Souci qu'avec lui dans son paradis. O Sans-Souci! ô Sans-Souci! Pourquoi ne puis-je pas donner mon Friesel à la R ..., ma diarrhée à la C ... et mes indigestions à L ...! Si cela pouvait avoir lieu, ces trois personnes songeraient plus à la pharmacie qu'à la guerre. J'ai l'honneur, etc.

88. AU MARQUIS D'ARGENS.115-a

Wilsdruf, 19 novembre 1759.

Marquis, quel changement! moi, chétif, moi, profane,
Qui fréquente peu le saint lieu,
Sans toque, sans bonnet dont la faveur émane
Du serviteur sacré de Dieu,
Siégeant au Vatican en tiare et en soutane;
Moi, dont l'attachement au culte naturel,
Respectant la pure doctrine
<116>Empreinte dans nos cœurs par une main divine,
Ne servit ni Baal, ni le Dieu d'Israël;
Moi, dont l'adversité fut pour trois mois l'école,
Qu'à Vienne un frauduleux écrit
Annonçait vagabond, proscrit,
Que plus d'un ministre frivole,
Plus d'un maraud tondu, décoré d'une étole,
Sur les vagues récits d'un téméraire bruit,
Avait cru terrassé, détruit :
Par un coup imprévu la quinteuse Fortune,
Après m'avoir cent fois préféré mes rivaux,
Et prêt à me noyer, par caprice ou rancune,
D'un secourable bras m'élève sur les flots;
Et cet homme bénit, ce dévot personnage,
Qui dévore son Dieu cinquante fois par an,
Et qui, pour triompher de nous et de Satan,
Va trottant en pèlerinage,
Ce héros, par brevet portant titre de sage,
Confondu, brouillé dans son plan,
Nous abandonne ce rivage;
En Bohême il s'est élancé,
En haletant, tout harassé,
Comme un dogue étranger fuit, en hurlant de rage,
Le cuisinier qui l'a fessé.
O fantasque Fortune! enfin en est-ce assez?
Comme de notre sort ta cruauté se joue!
Celui-ci sous un dais par ta main est placé,
Et celui-là du trône est jeté dans la boue.
Ce fameux Fabius que le saint-père avoue,
Par toi si longtemps caressé,
Dont l'image t'était si chère,
Éprouve, en s'étonnant, les flots de ta colère;
A cet amant heureux, qui m'avait effacé
De ta mémoire trop légère,
Aujourd'hui sans raison ta faveur me préfère.
Mais le souvenir du passé
Sur l'obscur avenir m'éclaire;
Toi-même, tu m'appris le cas
<117>Que d'une coquette on doit faire.
Malgré tes séduisants appas,
Ni ta tendresse mensongère
Ni ton brillant éclat ne me séduiront pas.
Mais, dis-moi, par quelle sottise,
Te commettant avec l'Église,
Oses-tu prendre en main l'intérêt d'un damné,
Hérétique endiablé, digne qu'on l'exorcise,
Par les conciles condamné?
Hélas! que tu me scandalise!
Dis-moi quel pouvoir t'autorise
D'opprimer un prédestiné
Que saint Népomucène et le ciel favorise,
Et dont le front, déjà de rayons couronné,
Aux miracles prélude, étant environné
Du soldat qui le canonise.
Ah! que dira Sa Sainteté
Du démenti que tu lui donne?
Ne crois pas qu'elle te pardonne
Ce tour de ta malignité.
Chasser ainsi de Saxe un héros breveté,
Et par saint Pierre et par Bellone
Conduit à l'immortalité,
Quand le pape lui-même ordonne
Que l'hérétique impur, par son glaive dompté,
Dans l'abîme, brûlante zone,
Soit par le saint précipité!
Fortune, que je crains qu'aveugle en ta manie,
Tu n'allumes enfin le dangereux courroux
D'un pontife irrité, sensible à l'avanie,
Qu'en pompe solennelle, et de ses droits jaloux,
A Rome il ne t'excommunie!
Aussitôt l'union, tressaillissant d'effroi,
Atterrée par cette sentence,
T'éviterait avec prudence.
L'avide financier, le plat pédant de loi,
Le courtisan qui fait l'homme de conséquence,
L'indigent laboureur, l'ambitieux, le roi,
<118>Tous, redoutant ta bienveillance,
A pas précipités s'enfuiraient loin de toi,
Et ton temple désert et vide
Nous ferait autant de pitié
Que le sacré temple où réside
La déesse de l'amitié.
Depuis, pesant cette matière,
Donnant à mon esprit une libre carrière,
Marquis, j'ai trouvé la raison
Pourquoi, près de cette frontière,
Ce héros décoré de toque et de toison
D'une écrevisse a pris la démarche en arrière.
Cette âme dévote et guerrière
Fut par le vieux Satan, par cet esprit malin,
A nous nuire toujours enclin,
Induite d'étrange manière.
Il sut par des travaux lui remplir tout son temps,
Si bien que, deux jours du printemps,
Le héros oublia de dire son bréviaire;
Par quoi le saint héros, quoiqu'à Vienne prôné,
Par Wenceslas fut condamné
A faire, cet hiver, un bout de pénitence,
Et la Fortune exécuta
D'un tour de main cette sentence.
Le héros troublé radota,
En soi perdant la confiance,
La Saxe prestement quitta.
Et puis, que de toute œuvre pie
Tout bon chrétien présomptueux,
Scrutant son zèle fastueux,
Des ruses de Satan et de soi se défie.

Je vous envoie des vers à la glace, faits dans des camps, au milieu de la neige. Ils ne sont bons que parce qu'ils vous annoncent une bonne fin de campagne. Nous avons si fort resserré l'ennemi, qu'il me semble impossible qu'il regagne la Bohême sans faire de grandes pertes. Dans cet embarras, Daun se trouve comme l'âne <119>de Buridan119-a entre deux boisseaux. Je suis presque sûr d'être le 25 à Dresde; ainsi, mon cher, préparez-vous au voyage. J'aurai soin de la voiture et des gîtes, ainsi que du logement de Dresde. Adieu, mon cher marquis; à revoir bientôt.

89. AU MÊME.

Wilsdruf, 22 novembre 1759.

Vous en userez, mon cher marquis, avec mon ouvrage comme vous le trouverez bon. Je suis si étourdi du malheur qui vient d'arriver au général Finck,119-b que je ne puis pas encore revenir de mon étonnement. Cela dérange toutes mes mesures, et me pénètre jusqu'au vif. L'infortune qui persécute ma vieillesse m'a suivi de la Marche en Saxe. Je lutterai contre, tant que je pourrai. Ce petit hymne que je vous ai envoyé, adressé à la Fortune, a été fait trop vite; il ne faut chanter victoire qu'après avoir vaincu. Je suis si excédé des revers et des désastres qui m'arrivent, que je souhaite mille fois la mort, et que de jour en jour je me lasse davantage d'habiter un corps usé et condamné à souffrir. Je vous écris dans le premier moment de ma douleur. L'étonnement, le chagrin, l'indignation, le dépit, confondus ensemble, déchirent mon âme. Voyons donc la fin de cette exécrable campagne, et alors je vous écrirai ce que je deviendrai moi-même, et nous arrangerons le reste. Ayez pitié de mon état, et n'en faites point de bruit, car les mauvaises nouvelles se répandent assez d'elles-mêmes. Adieu, cher marquis. Quando avrai fine il mio tormento!

<120>

90. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 25 novembre 1759.



Sire,

Si la fortune vous persécute, votre fermeté et vos lumières vous mettront au-dessus de ses caprices. L'exemple du passé m'assure de l'avenir, et je ne doute pas un seul instant que vous n'ayez déjà réparé en partie une infortune à laquelle vous n'avez aucune part. Quand on a agi dans les règles les plus exactes, on ne répond point, dans quelque métier que ce soit, des événements, et moins dans celui de la guerre que dans tous les autres. Je comprends combien vous devez souffrir, parce que, quelque courage et quelque génie qu'on ait, on ne peut s'élever au-dessus de l'humanité. Mais les grands hommes comme vous ont toujours vaincu par leur constance ce qui aurait accablé des âmes communes. Il faut que cette campagne finisse; les glaces et les neiges vont ramener la tranquillité pendant quelques mois, et j'espère que le printemps donnera la paix à l'Europe. Quand les Français auront achevé de fondre les vieilles cuillers qu'ils envoient à la monnaie pour avoir de l'argent, feront-ils la guerre avec leurs marmites et leurs casseroles, et payeront-ils en monnaie de cuivre les subsides aux Russes et aux Suédois? Si les Anglais avaient voulu envoyer, l'été passé, une flotte dans la Baltique de quinze vaisseaux, nous aurions actuellement la paix, et, s'ils veulent l'envoyer au commencement du printemps, nous verrons bientôt la fin de la guerre. Le prétexte qu'ils ont pris de leur commerce avec la Russie est ridicule, car les Russes n'auraient osé rompre avec eux; d'où auraient-ils tiré l'or et l'argent que leur fournissent les Anglais pour leur monnaie? Et si les Russes avaient voulu faire les méchants, pas un seul vaisseau n'eût pu arriver à Pétersbourg. J'ai beaucoup de respect pour le roi d'Angleterre; mais il ne fait pas usage des notions<121> les plus communes, s'il ne sent pas que son électorat serait détruit et ruiné de fond en comble, et cela, dans moins de six semaines, si vous veniez malheureusement à succomber sous vos ennemis. J'ai, etc.

91. AU MARQUIS D'ARGENS.

Wilsdruf, 28 novembre 1759.

Les marmites et les cuillers des Français me paraissent de plaisantes ressources pour faire la guerre. C'est une momerie pour faire illusion au public. Je suis persuadé que l'objet en sera mince; mais, comme les lettres imprimées du maréchal de Belle-Isle crient misère, ils ont voulu en imposer à leurs ennemis, et leur persuader que l'argent ciselé et godronné du royaume leur serait suffisant pour pousser, l'année qui vient, une campagne vigoureuse. Il n'y a certainement que cet objet-là qui leur ait fait imaginer la comédie qu'ils jouent.

Voilà Munster pris par les Hanovriens, et l'on assure que, le 25, les Français sont partis de Giessen pour marcher sur Friedberg et repasser le Rhin. Nous autres, nous sommes ici vis-à-vis de l'ennemi, cantonnés dans les villages; la dernière botte de paille et le dernier morceau de pain décideront de celui de nous deux qui restera en Saxe; et, comme les Autrichiens sont extrêmement resserrés, et ne peuvent rien tirer de la Bohême, je me flatte qu'ils partiront les premiers. Patience donc jusqu'au bout, et voyons la fin que prendra cette campagne infernale. J'use, cette année-ci, toute ma philosophie; il n'est point de jour que je ne sois obligé de recourir à l'impassibilité de Zénon. Je vous avoue que c'est un dur métier quand il faut le continuer. Épicure est le philosophe de l'humanité, Zénon est celui des<122> dieux, et je suis homme. Depuis quatre ans. je fais mon purgatoire; s'il y a une autre vie, il faudra que le Père éternel me tienne compte de ce que j'ai souffert dans celle-ci. Tout état, toute condition éprouve des traverses et des infortunes; il faut que je porte mon fardeau, quoique très-pesant, comme un autre, et je me dis : Ceci passera comme nos plaisirs, nos goûts, nos peines et nos heureux destins. Adieu, cher marquis. Mes lettres vous paraîtront bien noires; je ne saurais, je vous jure, vous en écrire d'autres. Quand l'esprit est inquiet et chagrin, on ne voit pas couleur de rose. Je vous embrasse, et je souhaite de vous revoir bientôt.

92. AU MÊME.

(Wilsdruf) 29 novembre 1759.

Enfin donc, j'espère de vous revoir; mais je ne me flatte pas de cet agrément avant quatre semaines, que je vous donne pour faire ce grand voyage. Il y a ici un appartement préparé pour votre réception, sans vent coulis et très-chaud, très-proche du mien, où vous pouvez venir sans capote et sans mouchoir devant la bouche. J'ai ici un rouleau énorme d'estampes qui doit vous être offert à votre arrivée. On montre ici la galerie du roi de Pologne, qui est très-belle. On ne voit point de Saxon. Vous avez une église catholique vis-à-vis de votre nez, où l'on fait d'excellente musique. Enfin, si tous ces arguments se trouvent insuffisants pour allécher votre curiosité, je dois y ajouter que, si vous venez ici, vous y trouverez le plus sincère de vos admirateurs, charmé de vous y voir.

J'ai oublié de vous dire encore que vous pouvez aussi voir ici la<123> fée Carabosse, la guenon rouge, le nain jaune, et un sérail de vieilles sorcières que l'on ne voit plus, sans cela, que dans le Bojardo.123-a

93. AU MÊME.

Freyberg, 16 décembre 1759.

Je me suis aperçu, mon cher marquis, que vous avez eu la fièvre, à l'édition que vous m'avez envoyée. Elle s'est trouvée si incorrecte, que je vous la renvoie corrigée; faites-la réimprimer, et jetez ces vingt exemplaires au feu. Ces gens sont si gauches, qu'ils ont entièrement changé le sens de mes pensées par les plus lourdes bévues. Le petit Beausobre123-b pourrait bien y donner plus d'attention. Les Huns et les Visigoths, s'ils avaient eu des imprimeurs, n'auraient pas plus mal fait.

Vous me parlez beaucoup des Français et de leurs pertes; cela est manifeste, mais la paix n'en est pas une suite certaine. Mes affaires sont encore dans une assez mauvaise situation. Des secours m'arrivent à présent; mais les neiges sont si abondantes ici, la quantité qu'il en est tombé, si considérable, qu'il n'est presque pas possible de faire agir des troupes vis-à-vis des ennemis. Voilà ma situation. Environné de difficultés de tous les côtés, d'embarras et de périls, quand j'ajoute à tout cela les trahisons de la fortune, dont j'ai eu tant de témoignages dans cette campagne, je n'ose me fier à elle dans mes<124> entreprises, ni dans mes forces non plus; il ne me reste donc que le hasard, et je n'espère que dans l'enchaînement des causes secondes. Quand vous aurez fait achever l'impression de cet ouvrage, ayez la bonté de m'en envoyer trois exemplaires. Le comte Finck124-a me les fera tenir, et les courriers ne refuseront pas ses paquets. Adieu, mon cher marquis. Je ne sais ni quand mes aventures finiront, ni quand je vous reverrai; mais je sais à n'en pas douter que je vous aimerai toujours.

94. AU MÊME.

Freyberg, 23 décembre 1759.

Non, marquis, votre édition
Ne vaut pas mieux que ma campagne;
Toutes deux, sans prévention,
Font peu d'honneur à l'Allemagne.
Commençons derechef tous deux
A mieux corriger notre ouvrage,
Et pensons que c'est un hommage
Que nous rendons à nos neveux.

Je vous ai répondu; j'ai mieux fait, je vous ai renvoyé l'imprimé corrigé et revu sur l'original.

J'espère plus que jamais que les Autrichiens vont reprendre le chemin de la Bohême, et qu'enfin, dans peu de jours, nous pourrons finir la plus malheureuse et la plus rude campagne que j'aie faite de ma vie. Mon neveu124-b avance avec un gros secours, et l'ennemi fait des préparatifs qui dénotent sa retraite prochaine. Je ne vous dis <125>point le martyre que j'ai souffert pendant un gros mois, ni toutes les incommodités dont cette affreuse situation a été accompagnée. Je suis si las de me plaindre de la fortune, que je lui fais grâce par ennui. Tâchez, mon cher, de me faire avoir le Dictionnaire encyclopédique, que je voudrais acheter pour cet hiver. Je ne vous dis rien sur ce que je deviendrai cet hiver, parce que, foi d'honneur, je n'en sais rien. Adieu, cher marquis; je vous souhaite santé, paix et contentement.

95. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 24 décembre 1759.



Sire,

Il vient de paraître ici un grave personnage auprès de qui Daniel, Jérémie, Josias et tous les prophètes grands et petits ne sont rien.125-a Cet homme, depuis dix-huit mois, passait pour un fou, parce qu'il avait prédit, l'année cinquante-huit, que vous essuieriez de grands malheurs dans l'année cinquante-neuf. Il a été, depuis quinze jours, chez tous ceux à qui il avait annoncé ses prédictions, et leur a dit fort sérieusement : « Messieurs, j'ai passé pour fou auprès de vous, parce que je vous avais annoncé la vérité. L'événement a justifié tout ce que je vous avais dit. Prenez-moi encore pour un fou, si vous le jugez à propos; je vous assure que le Roi va être bientôt au- dessus de tous ses ennemis, et que, jusqu'à la fin de la guerre, il n'aura plus que des succès heureux. » Comme les discours de cet homme singulier font l'entretien de toute la ville, j'ai été curieux de<126> m'informer de quoi il était question. M. Gotzkowsky et d'autres gens sensés qui connaissent cet homme disent que véritablement il leur avait dit, en cinquante-huit, que les Prussiens auraient de grands revers en cinquante-neuf, et qu'il avait toujours ajouté ce qu'il annonçait encore aujourd'hui, que, en soixante, les Prussiens seraient et plus heureux, et plus glorieux qu'ils ne l'avaient jamais été. Quant à moi, sans être prophète et sans avoir l'honneur d'exalter mon âme, je suis bien persuadé que vous réparerez tous les maux que peuvent avoir causés des fautes où vous n'avez jamais eu aucune part, et qu'humainement vous ne pouviez ni prévoir, ni éviter, les causes secondes étant au-dessus de toute la prudence humaine. Vous êtes comme ces habiles architectes qui, par la grande connaissance qu'ils ont de leur art, savent raffermir et resserrer les crevasses qui se sont faites à des bâtiments que des orages imprévus ou des tremblements de terre avaient ébranlés.

J'ai remis à l'impression les Réflexions, etc., et je me flatte que vous serez plus content de cette édition que de la première. Mais permettez, Sire, que je prenne la défense de votre campagne contre vous-même. L'on ne pourra jamais vous en imputer les malheurs, parce que vous n'en avez point été la cause, et qu'ils sont arrivés indépendamment des soins que vous avez pris. Votre gloire, Sire, n'en a pas reçu la moindre atteinte. Je ne puis pas dire la même chose de l'édition des Réflexions; mais il est pourtant vrai que la copie du manuscrit m'a induit dans plusieurs erreurs. J'en envoie la preuve à V. M. L'ancien manuscrit dit : On distingue ceux; la nouvelle correction dit : On ne fait attention qu'à ceux. La correction nouvelle dit : Un vaste champ aux remarques; dans l'ancien manuscrit, remarques est effacé. Dans la nouvelle correction il y a : Je crains bien que ce beau phénix; dans le manuscrit : Je crois que ce phénix. Je pourrais envoyer encore plusieurs autres endroits à V. M.; mais cela l'ennuierait. D'ailleurs, je dois convenir qu'il y a deux ou trois fautes,<127> et, entre autres, une assez lourde dont je suis coupable; je l'avais corrigée trois fois, et ces maudits imprimeurs l'ont encore commise en tirant la dernière épreuve. J'ai déjà donné ordre de faire venir l'Encyclopédie de Hollande; car les libraires ne font venir ce livre que pour ceux qui le demandent, attendu la cherté du prix, et ils ne l'ont pas dans leur boutique. Vous voulez donc, Sire, parcourir, cet hiver, un océan immense de mauvaises choses, dans lequel flottent quelques excellentes dissertations géométriques de d'Alembert et quelques ballons métaphysiques enflés de vent, qui, en faisant défendre cet ouvrage, lui ont donné une réputation qu'il a déjà perdue dans tous les pays où il est permis de l'avoir. Les derniers articles que Voltaire a mis dans ce livre se ressentent de la vieillesse, et ne valent guère mieux que son Candide; de l'esprit souvent, peu de jugement, et point de profondeur. Mais vous verrez tout cela par vous-même, et vous en jugerez bien mieux que moi. J'ai l'honneur, etc.

96. AU MARQUIS D'ARGENS.

Pretzschendorf, 31 décembre 1759.

Je dois commencer, mon cher marquis, par vous souhaiter la bonne année, et je vous assure que, de tous ceux qui feront des vœux pour vous, il n'y en aura pas de plus sincères que les miens. Pour moi, j'ai perdu toute confiance dans ma fortune. J'ai fait humainement ce qui a dépendu de moi pour déposter, par ruse, par diversions et par ostentations, l'ennemi de la Saxe, sans y avoir pu réussir le moins du monde. Il ne me reste donc de refuge que de cantonner tout cet<128> hiver vis-à-vis de l'ennemi, sans bouger de la position où j'ai été, et je n'ai devant moi qu'une affreuse perspective pour l'avenir.

Votre prophète dira, mon cher, ce qu'il lui plaira; son art n'en est pas un, et il faudrait être plus crédule que je le suis pour y ajouter foi. On aide aux prophéties de ces gens-là, et l'on fait cadrer comme l'on peut des paroles dites au hasard avec les événements. Pour moi, qui juge sur des faits, je ne vois que des objets épouvantables dans l'avenir, auxquels ma constance ne résiste pas. Vous ferez de mon ouvrage ce qu'il vous plaira; il ne mérite guère d'attention. Je suis plus las et plus dégoûté de la vie que jamais. Accusez-moi d'hypocondrie et de tout ce qu'il vous plaira, je passe condamnation. Mais les maux passés, les maux présents, et surtout la perspective qui se présente à moi, sont capables de dégoûter de la vie tous ceux qui éprouvent une situation aussi dure. Je gémis en silence; voilà tout ce que je puis faire. Je ne veux point vous barbouiller davantage l'imagination. Je vois noir; mon chagrin est pour moi, je dois le supporter et non pas le communiquer. Je vous embrasse, mon cher marquis, en vous assurant de toute mon amitié. Adieu.

Je renonce au plaisir de vous voir; cela devient impossible à présent plus que jamais.

97. AU MÊME.128-a

Pretzschendorf, 5 janvier 1760.

Les vieux prophètes ont menti;
Leur jargon inintelligible
Annonçait, comme dit la Bible,
<129>Qu'un jour on verrait les gentils
Au sceptre des Hébreux soumis.
Les Juifs osèrent les en croire,
Mais les Juifs étaient abrutis.
Quelle fut leur grandeur, leur empire et leur gloire?
Vous les voyez, dans leur histoire,
Par de puissants voisins tour à tour engloutis,
Et dans tout l'univers, ce qui vous est notoire,
De nos jours, dispersés et presque anéantis.
Ce roi libérateur, promis par Isaïe,
Qui leur devait donner ce pouvoir étendu,
Ou ne leur est jamais venu,
Ou ce fut ce pauvre Messie,
Par eux au Calvaire pendu.
Les cieux en tous les temps eurent des interprètes;
Surtout aux siècles ténébreux,
L'ignorance, adorant les scjences secrètes,
Rendait les oracles fameux.
Les astrologues, les prophètes,
Tous ces modernes charlatans,
Fabricateurs d'événements,
Qui lisent dans le cours des astres et comètes
D'un moteur inconnu les décrets éternels,
N'imposent plus par leurs sornettes
Qu'aux esprits ignorants et superficiels
Des douairières en lunettes,
Des absurdes anachorètes,
Ou des faibles bigots, lourdauds matériels.
Dont les talents essentiels
Sont de croire à toute imposture,
A tout oracle, à tout augure,
Surtout aux plus surnaturels.
Mais ceux qui, comme vous, connaissent la nature
Ne se nourrissent point de leur creuse pâture.
Pour vos radoteurs de Berlin,
Que l'idiot admire, et que le sot écoute,
Mais que l'homme éclairé rejette avec dédain,
C'est dans l'Apocalypse, où Newton ne vit goutte,
<130>Qu'ils trouvent notre guerre et tout notre destin.
Du vieux démon l'esprit malin
Ne les inspira pas sans doute;
Sans envier leur art, leur gloire et leurs lauriers.
Je parierais, quoi qu'il m'en coûte,
Que ces gens ne sont pas sorciers.
Laissons au peuple, en son délire.
Respecter par prévention
Du brillant merveilleux le chimérique empire
Et le clinquant par où l'attire
L'aveugle superstition.
Les préjugés font sa raison.
Inquiet, impatient des maux qu'il envisage,
Sa faiblesse n'a pas le cœur
De voir de sens rassis les apprêts de l'orage;
L'idée, en l'effrayant, l'accable de douleur.
Si sa crédulité croit au moindre présage
Que lui débite un imposteur,
C'est qu'il sent ne pouvoir résister au malheur.
Ainsi de ses terreurs le public se délivre,
Quand il est angoissé, toujours prêt à tout suivre.
Des absurdes erreurs, par des coups imprévus,
Dans ce siècle éclairé ramènent les abus.
Au centre de Berlin me faut-il voir revivre
Les prestiges usés des prêtres de Janus?
Non, non, sage marquis, quand même notre course,
D'abîmes et d'écueils pleine de tous côtés,
Nous offrirait encor d'autres calamités,
Il faut dans la vertu trouver notre ressource.
La constance, imposant à nos sens révoltés,
Triomphe enfin des maux et des adversités.
Un esprit courageux, dont le mâle génie
S'élève fièrement, par un sublime effort,
Des fanges de la terre au palais d'Uranie,
Des hautes régions de la philosophie
Jette un coup d'œil égal sur la vie et la mort.
Cette âme, inaltérable aux secousses du sort,
Contemple le néant du monde,
<131>L'erreur, la vanité sur laquelle il se fonde,
Et voit que tout commence, et que tout doit finir.
Ainsi, quoique l'orage gronde,
Le sage dans son cœur garde une paix profonde.
Et, sans redouter l'avenir,
Il l'attend sans le prévenir;
Et, quel que soit de l'infortune
L'effet douloureux et cruel,
Il sait que, par la loi commune,
Mortel, il doit subir le destin d'un mortel.131-a

Vous voyez, par ces vers, l'impression que m'a faite le prophète dont vous m'annoncez les oracles. S'il ne nous reste que cette ressource, nous sommes perdus. Envoyez-moi bientôt mon Charles XII; je ne vous en aurai pas moins d'obligations. Notre situation est dure et cruelle. Je résiste au torrent de l'infortune autant que mes forces me le permettent; mais, n'en déplaise à la philosophie, le cœur n'en pâtit pas moins.131-b Quand je m'étourdis sur mes malheurs personnels, ceux de la patrie s'offrent à moi, et ils achèvent d'ébranler ma constance chancelante. Enfin, cher marquis, je n'ai rien de réjouissant à vous dire; lorsque je suis accablé de douleur, je fais des vers pour qu'une application forte me serve de distraction, et me procure des moments d'une sécurité passagère. Je vous souhaite plus de tranquillité à Berlin. Peut-être ne vous reverrai-je jamais; mais je vous aimerai et vous estimerai toujours. Adieu, cher marquis; je vous embrasse.

<132>

98. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 8 janvier 1760.



Sire,

J'ai l'honneur de souhaiter à Votre Majesté une heureuse année qui la rende, glorieuse, contente et en parfaite santé, à ses sujets. Je la remercie infiniment des marques de bonté dont elle daigne m'honorer, et je la prie d'être persuadée que j'en conserverai le souvenir jusqu'à la mort. J'envoie à V. M. quatre exemplaires de la nouvelle édition de Charles XII; je joins à ces exemplaires celui que V. M. m'a renvoyé corrigé de la première édition, pour qu'elle puisse juger qu'il n'y a plus une seule faute dans la seconde. Je vous prie d'être persuadé que ce n'est pas ma faute s'il y en a eu dans la première. J'avais la fièvre, et j'ai été obligé de me fier pour les dernières épreuves aux imprimeurs; mais j'ai revu quatre fois les épreuves nouvelles, et je ne crois pas qu'une édition des Elzévirs puisse être plus correcte. Vos vers sur les prophètes sont charmants. Mais vous avez beau vous plaindre de la fortune, je vois qu'elle vous est toujours attachée, quoiqu'elle ait semblé vous abandonner quelquefois. L'affaire de Maxen est fâcheuse, j'en conviens; mais songez qu'elle est arrivée le 20 du mois, que le 21 du même mois l'amiral Hawke a détruit la flotte française, le 22 les alliés ont pris Munster, le 25 le prince votre neveu a battu les Würtembergeois.132-a

J'ai mille et mille choses à vous dire; mais je vous écris à la hâte, parce que je suis accablé d'un rhume violent qui, depuis quinze jours, ne me laisse pas un moment tranquille, et me cause une toux qui va<133> quelquefois jusqu'à me faire cracher du sang en quantité. On dit que le plaisir et la consolation des damnés, c'est d'avoir des compagnons. Si j'étais un diable, je serais fort consolé de mon mal, car il est épidémique dans Berlin, et aussi fréquent que l'année de la coqueluche, il y a environ vingt-deux ans. J'étais alors militaire; pourquoi faut-il que je ne sois aujourd'hui qu'un misérable fardeau de la terre, quand je souhaiterais avoir cent vies pour les sacrifier au service de V. M.? J'ai l'honneur, etc.

99. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Freyberg) 15 janvier 1760.

Je vous remercie, mon cher marquis, de la peine que vous avez eue à faire imprimer mes balivernes; cela n'en valait pas tant. Vous avez trop d'indulgence pour les vers que je vous ai envoyés. Comment pourraient-ils être bons? Mon âme est trop inquiète, trop agitée et trop accablée, pour que mon esprit produise quelque chose de passable. Ce triste vernis se répand sur tout ce que j'écris et sur toutes mes actions. La paix n'est rien moins que certaine; on l'espère, on s'en flatte, mais voilà tout. Tout ce que je puis faire, c'est de lutter constamment contre l'adversité; mais je ne puis ni ramener la fortune, ni diminuer le nombre de mes ennemis. Cela étant, ma situation demeure la même; encore un revers, et ce sera le coup de grâce. En vérité, la vie devient tout à fait insupportable quand il faut la traîner dans les chagrins et dans de mortels ennuis; elle cesse d'être un bienfait du ciel, elle devient un objet d'horreur qui ressemble aux plus cruelles vengeances que les tyrans exercent sur des malheureux. Vous me tueriez plutôt, mon cher marquis, que de me faire changer<134> de sentiment. Vous voyez les objets d'un point de vue qui les adoucit en les affaiblissant; mais si vous étiez une heure ici, que ne verriez-vous pas! Adieu. Ne vous fatiguez point l'esprit de soins inutiles, et, sans prévoir l'avenir, conservez votre tranquillité tant que vous le pourrez. Vous n'êtes point roi, vous n'avez ni à défendre l'État, ni à négocier, ni à trouver des expédients à tout, ni à répondre des événements. Pour moi, qui succombe sous ce fardeau, c'est à moi seul d'en souffrir la peine; laissez-la-moi, cher marquis, sans la partager. Je vous embrasse, en vous assurant de mon estime. Vale.

100. AU MÊME.

(Freyberg) janvier 1760.

J'oubliai, en vous écrivant dernièrement, mon cher marquis, de vous prier de faire remettre à mon frère Ferdinand et au général Seydlitz, qui est blessé et se fait guérir à Berlin, un exemplaire à chacun de mon Charles XII. C'est une petite attention qui peut-être leur fera plaisir. Ma situation ne change en rien, et je suis toujours aussi inquiet pour l'avenir que je l'ai été jusqu'ici. Mandez-moi, pour m'amuser, les mensonges de votre prophète et les sornettes qui parviennent à vos oreilles. Veuille le ciel que cette paix dont on parle commence bientôt à nous donner des espérances plus solides que celles que nous avons jusqu'à présent, et que nous voyions nos peines et nos travaux terminés par une paix durable et avantageuse! Adieu, cher marquis; je vous embrasse, et je fais mille vœux pour votre contentement.

<135>

101. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 24 janvier 1760.



Sire.

J'ai d'abord remis les exemplaires à monseigneur le prince Ferdinand et à M. le général Seydlitz. Je ne saurais exprimer à V. M. combien S. A. R. a été sensible au présent de V. M. Sa santé est beaucoup meilleure; sa maladie n'est plus qu'un reste de faiblesse de nerfs qui se rétablira entièrement dès que la saison deviendra meilleure.

Mon prophète, dont vous vous moquez, continue à prédire pour cette année monts et merveilles. Je ne sais si c'est un faux prophète, mais je sais bien qu'il ne manque pas d'esprit; V. M. pourra en juger par deux réponses qu'il a faites depuis peu de jours, l'une à un théologien, et l'autre à un prince. Le théologien est un nommé M. Süssmilch, pasteur et luthérien rigide. « Vous ne savez, dit-il à mon prophète, ni le grec, ni le latin; comment pouvez-vous, sur une traduction allemande de la Bible grecque, juger de ce qu'elle contient? - Monsieur, répondit le Daniel de Berlin, la traduction allemande ne rend donc pas le sens de l'Écriture? Si cela est, comment osezvous la proposer aux chrétiens comme contenant la pure parole de Dieu? Ou il faut convenir que je puis comprendre le véritable sens de la Bible sur une traduction approuvée par tous les synodes, ou il faut avouer que tous les ministres luthériens trompent ceux dont ils se disent pasteurs. » M. Süssmilch s'est tu, et il a bien fait, car il n'avait rien de bon à répondre. Je viens à présent à la réponse faite au prince; c'est au margrave de Schwedt. Il demanda à cet homme s'il était vrai qu'il se mêlât de faire des prédictions. « J'ai été assez heureux, répondit-il, pour annoncer quelques vérités. - Allez, dit le margrave, vous êtes fou. - Ma femme, répondit le prophète, qui est une sotte, me le dit tous les jours; mais je ne fais aucune atten<136>tion à ce qu'elle me dit, parce que je connais la portée de son esprit. » Je ne sais si Daniel, Jérémie, Habacuc et tous les prophètes grands et petits auraient répondu plus finement. V. M. dira peut-être que mon prophète aurait mérité quelques coups de bâton; je n'ai rien à dire à cela, si ce n'est qu'on peut mériter d'être battu parce qu'on a fait une réponse ingénieuse, mais impertinente. Vous allez croire, Sire, que me voilà à demi converti, et que je vais bientôt croire aux prophètes anciens, puisque je crois déjà aux modernes. Mais je suis bien aise d'avertir V. M. que je suis toujours un bon et fidèle sectateur d'Épicure. Je ne puis cependant me refuser à l'évidence, et voici un fait que je tiens de la bouche d'un ministre luthérien, homme d'esprit et de notre Académie des sciences. Un mois avant la bataille de Cüstrin,136-a mon prophète va chez ce ministre, et lui dit : « Monsieur, je viens vous avertir que dans trente jours le Roi gagnera une bataille sanglante sur les Russes; près de quinze mille seront tués, et resteront longtemps sur le champ de bataille pour servir de pâture aux oiseaux. » Le jour que cet homme avait prédit fut précisément celui du jour de la bataille. Je sais bien que c'est le hasard qui a vérifié les prédictions de cet homme; mais il faut convenir que c'est un singulier hasard. Si j'étais assuré que l'événement voulût m'être aussi favorable, je me mêlerais d'être prophète; cela ferait enrager Voltaire, et il n'oserait plus se moquer des gens qui exalteraient leur âme. J'ai l'honneur, etc.

<137>

102. AU MARQUIS D'ARGENS.

Janvier 1760.

Il me semble, mon cher marquis, que votre prophète frise le bel esprit. Il faut que ce soit un grand génie qui s'ouvre une carrière nouvelle;

Car, marquis, jamais Isaïe,
Ou Habacuc, ou Jérémie,
Chez les Juifs vaincus et contrits,
N'eurent, je pense, la manie
De passer pour de beaux esprits.

Le malheur rend craintif, et la peur, superstitieux. Je ne m'étonne pas que des gens qui annoncent l'avenir avec effronterie et assurance trouvent des esprits crédules qui ajoutent foi à leurs prédictions.

Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.137-a

Je souhaiterais que nous pussions rire plus à notre aise de ces balivernes, mais l'envie de rire m'est passée. Je suis frappé de trop de malheurs, et environné de trop d'embarras; avec cela, il me reste trop peu d'espérances pour que je puisse m'égayer.

Je vous envoie une ode137-b que j'ai faite pour mon neveu; ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que cette ode n'est point remplie de mensonges, et qu'elle n'est que trop modeste pour la personne qui en est le héros. J'ai eu une fluxion à la joue, qui m'a fait souffrir le martyre. J'ai été attaqué par tous les fléaux du ciel, et, malgré cela, je vis, et je vois cette lumière que je désire cent fois qui soit éteinte pour moi. Enfin il faut que tout homme subisse son destin. Je souhaite que le vôtre soit heureux, et que vous n'oubliiez pas un ami qui est<138> dans un vrai purgatoire, mais qui vous aime et qui vous aimera toujours. Adieu.

103. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 4 février 1760.



Sire,

J'ai relu cinq fois votre ode au prince votre neveu. Cet ouvrage est véritablement digne de vous et de lui. C'est l'éloge le plus grand que l'on puisse faire, et en même temps le plus vrai. Après avoir employé la critique la plus sévère, je n'ai trouvé qu'un seul vers qui m'a paru un peu prosaïque; le voici :

Je puis au moins prévoir par mes heureux présages.

Cela me paraît un peu dur à l'oreille, et les mots puis, prévoir, présages, dans un seul vers, forment un son qui n'est pas aussi harmonieux que tout le reste de cette belle ode, dont Rousseau se serait fait honneur, et qui est, je le répète encore, véritablement digne du héros qui l'a composée et du héros auquel elle est adressée.

Vous plaisantez sur mon prophète. Voici bien une autre chose que des prophéties. Un de nos académiciens, M. Gleditsch, soutient que M. de Maupertuis lui a apparu dans la salle de l'Académie, à côté de la pendule, et qu'il l'a vu pendant près d'un quart d'heure de suite. Cela fait ici un bruit étonnant. Après cela, continuez de faire l'incrédule! Quant à moi, j'ai résolu de faire dire deux messes pour le repos de l'âme du président, afin que, s'il lui prend envie de jouer le rôle d'un vampire, il me laisse dormir en repos, et aille à Genève sucer et tourmenter le sieur Arouet de Voltaire.

<139>Je suis toujours persuadé que, malgré les fâcheux accidents de l'année passée, vous serez heureux dans celle où nous venons d'entrer; et, quelque chose que vous puissiez me dire, vous ne me convaincrez pas du contraire, surtout s'il est vrai, comme on le dit ici, que les Anglais enverront une flotte dans la mer Baltique. La fortune, il est vrai, a depuis quelque temps semblé vous être moins favorable; mais, sans croire ni aux prophéties, ni aux revenants, je ne puis m'empêcher de céder à certains pressentiments qui me disent que vous résisterez à tous vos ennemis, et qu'à la fin vous prendrez entièrement le dessus sur eux. Avant les batailles de Rossbach et de Lissa, je vous écrivais la même chose. La situation des affaires était bien différente de celle d'aujourd'hui; ma sécurité semblait encore plus déplacée : le temps ne tarda pas à la justifier.

Mgr le prince de Bevern m'a écrit une lettre en faveur d'un gentilhomme francais139-a qui lui avait été recommandé, et dont je connais toute la famille. Je l'ai vu lui-même, il y a quelques années, lorsque j'étais en France. Une affaire d'honneur qu'il eut l'obligea de sortir du royaume et de se retirer à Nice. Sa famille m'ayant écrit pour me le recommander, il vint me voir à Menton. Depuis ce temps, ne pouvant plus rentrer en France, il passa, au commencement de la guerre, au Canada, où il a servi avec distinction. N'y ayant plus rien à faire dans ce pays, et ne pouvant rester en France, il a pris le parti de servir dans les autres pays. Je puis répondre à V. M., à son sujet, de trois choses : la première, c'est qu'il a beaucoup de valeur; la seconde, c'est qu'il a de la probité; et la troisième, qu'il est d'une des meilleures maisons, je ne dis pas de sa province, mais de tout le royaume. Quant au bon sens, c'est un article dont je ne suis jamais caution pour un Français, et surtout pour un Provençal. Il sait fort bien l'italien et passablement l'allemand; du moins il s'explique assez pour être entendu dans cette dernière langue. Il souhaiterait entrer dans un ba<140>taillon franc. Il a environ trente-deux ans, est d'une jolie figure. Lorsqu'il quitta la France, il était lieutenant dans le régiment de Champagne; en Canada, il était capitaine, et a souvent eu l'honneur de voir rôtir et manger des hommes par les sauvages. Si V. M. juge à propos de lui faire donner une lieutenance, il sera très-satisfait, et, comme il ne manque de rien, il fera d'abord l'équipage dont peut avoir besoin un lieutenant d'un bataillon franc. J'aurai l'honneur de dire encore à V. M. que je réponds, pour le sujet que je lui propose, de la naissance, de la probité et de la bravoure. Je la supplie de me faire la grâce de me répondre un mot, pour que je ne fasse point manger son argent inutilement à ce jeune homme. J'ai l'honneur, etc.

104. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Freyberg) ce 7 (février 1760).

Quoi! marquis, toujours des prodiges,
Des prophètes et des prestiges,
Tout au beau milieu de Berlin!
Il faut que votre Académie,
Par vétusté, sur son déclin,
Radote ou soit en léthargie;
Et Maupertuis, le trépassé.
Qu'à Bâle140-a on avait enfoncé,
Reclus dans une triste bière,
Dans un recoin de cimetière,
Reparaît aux yeux éperdus
De nos badauds d'esprit perclus!
Voilà la honte de notre âge,
<141>Voilà le coup qui nous présage
Qu'enfin l'erreur, par son poison,
Triomphera de la raison.
Je ne le crains que trop par tous les bruits qu'on sème;
L'homme, trop incertain, manqua l'occasion;
Il survit aux beaux jours qu'avait sa nation,
Ou bien il survit à lui-même.

Tous les deux me sont arrivés. J'ai malheureusement survécu à ma nation et à moi-même; voilà ce qui cause mon chagrin et ma tristesse. Il est impossible de conclure sur l'avenir du passé. Nos ennemis ne veulent que plaie et bosse; il faut nous préparer à la cinquième campagne, et il est permis à un homme qui a été aussi fort persécuté de la fortune que je l'ai été de la craindre. C'est le cas d'un homme qui frémit à la vue d'un b..... où il a gagné récemment la c........ La comparaison n'est pas noble; mais elle peint bien ce que je veux dire, et cela me suffit. En vérité, mon cher marquis, il ne faut point augurer du passé sur l'avenir; on peut avoir été heureux dans une occasion et être très-malheureux dans l'autre. Les événements se suivent, mais ils ne se ressemblent pas, et, en voyant de certains arrangements de la part de l'ennemi, et combinant ma position et ma force avec celle des ennemis que j'aurai à combattre, je n'ai guère l'âme tranquille. Mon ode s'en ressent; vous pouvez bien croire que je n'ai pas eu l'esprit assez tranquille ni assez libre pour la bien corriger. Je prendrai votre compatriote en faveur de votre recommandation; mais je n'en augure pas bien, parce qu'il n'a pu rester nulle part. A présent que la France a guerre, il y aurait trouvé service, et, s'il vient chez moi, ce n'est pas par prédilection. Adieu, cher marquis; écrivez-moi souvent, et soyez persuadé de ma vieille amitié, que vous conserverez autant que je vivrai.

<142>

105. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 14 février 1760.



Sire,

J'ai l'honneur de remercier Votre Majesté de la grâce qu'elle a bien voulu m'accorder pour mon compatriote; je puis l'assurer de nouveau que, si je n'avais pas connu toute sa famille et lui-même en particulier, je ne l'aurais point proposé à V. M. Je suis très-certain qu'elle en sera contente, et qu'il remplira son devoir en galant homme. Ce n'est point par inconstance qu'il a quitté la France; ayant été une fois condamné pour duel par un parlement, le Roi ne peut jamais lui donner sa grâce. C'est une loi que Louis XIV s'imposa lui-même, et que Louis XV a renouvelée à son sacre. Il n'a quitté le Canada que parce qu'il a été ramené en France avec les autres Français. Il fallait donc ou y retourner, ou sortir entièrement du service de France. Il a pris ce dernier parti. Il est bien pardonnable à un Européen d'être ennuyé de faire la guerre contre des sauvages; car, pour une fois qu'on a affaire, dans ce pays, avec les Anglais, il faut se battre dix contre des gens qui, en chantant des vers iroquois, vous ôtent la chevelure, vous brûlent souvent tout vif, et vous mangent après. J'aimerais autant aller prêcher le judaïsme à Lisbonne que d'aller faire la guerre à l'Amérique. V. M. ne me dit point si je dois faire partir mon Provençal pour l'armée de V. M., ou si je dois l'adresser ici à quelqu'un qui lui donnera ses ordres. Je la supplie de me faire savoir sa volonté là-dessus.

Je trouve vos vers, Sire, sur l'apparition de Maupertuis fort jolis; mais je suis fâché de votre incrédulité. Je vois bien que prophètes et revenants sont pour vous également des balivernes et des contes de ma mère l'Oie.142-a Lucrèce vous a furieusement gâté, et vos sentiments ne sont pas tels que doivent l'être ceux du patriarche et du soutien<143> du protestantisme. Pour moi, qui de ministre anglais suis devenu ministre luthérien de Hanovre, et qui travaille actuellement à une grande et longue lettre que j'écris à un évêque anglais sur la nécessité qu'il y a que la cour de Londres rompe entièrement avec la cour de Russie, et le danger que court la religion réformée, si les vues de commerce l'emportent sur celles du soutien de la vraie foi, je m'accoutume de bonne heure à croire toutes les pieuses impertinences des dévots, afin que mon style ait un air de componction et de piété. Je prendrai la liberté d'envoyer cet ouvrage à V. M. dans quelques jours; mais l'on ne peut jamais finir avec les imprimeurs, surtout moi, qui suis obligé de faire remettre par une autre personne mon ouvrage à la presse pour ne point en paraître l'auteur, ma sainteté et ma dévotion n'étant point aussi notoires au public qu'elles le sont à V. M. J'ai l'honneur, etc.

106. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Freyberg) ce 19 (février 1760).

Vous pouvez envoyer ici votre recommandé, mon cher marquis. Il trouvera d'abord sa place, et, comme jusqu'ici nos ennemis ne se sont pas avisés encore de nous rôtir, ni de nous manger, il y a apparence que ce sera un danger qu'il n'aura point à risquer ici. Je vous envoie une Épître que j'ai adressée à d'Alembert.143-a Elle n'est pas à l'eau rose pour MM. les bigots, mais ce sont des coups portés en l'air; le fanatisme triomphera toujours de la raison, parce que la plupart des hommes craignent le diable et sont imbéciles. Je vous félicite de votre nouveau déguisement. Je ne m'attendais pas de vous trouver<144> sous le chapeau à clabaud presbytérien. Le malheur est que cette guerre ne se décidera pas à coups de plume, mais à coups d'épée. S'il ne s'y agissait que d'écrire, dans peu nous coulerions à fond Autrichiens, Russes, cercles et Suédois. J'ai fait une brochure,144-a pour m'amuser, où je compare nos gens au triumvirat d'Octave, Lépide et Antoine. Vous jugez bien que les proscriptions n'y sont pas oubliées, non plus que la fin de l'histoire, où le plus fin engloutit les autres. Mais qu'est-ce que toutes ces misérables ressources, après les malheurs réels qui nous sont arrivés? C'est la Brinvilliers144-b qui, la veille de son exécution, joue encore aux cartes. La comparaison est noire, et très-noire, je l'avoue; quant aux situations, il y a pourtant quelque chose d'approchant, vous n'en disconviendrez pas. Je mène ici la vie d'un bénédictin. Dès que mes affaires sont expédiées, ce qui est pour moi dire la messe, je m'ensevelis avec mes livres; je dîne et me couche avec eux. Cicéron avait bien raison de dire que les lettres font l'ornement et la douceur de la vie dans tous les états et tous les âges.144-c C'est une ressource dont j'éprouve à présent toute la puissance; elle m'aide à supporter mon malheur présent et à me distraire des songes de l'avenir. Dites-moi, je vous prie, si vous trouvez que mes vers se ressentent de l'étude que j'ai faite de Racine. Je voudrais le savoir par curiosité, car je me le persuade peut-être sans raison. Je ne vous demande point de louanges, mais le témoignage de votre conscience. Adieu, mon cher marquis. Écrivez-moi toutes les balivernes que vous apprendrez; je suis comme Malebranche, je voudrais même que des hochets pussent m'amuser.144-d Soyez persuadé de l'amitié et de l'estime de votre vieil ami.

<145>

107. AU MÊME.

(Freyberg) 1er mars (1760).

Vous jugerez de ma docilité, mon cher marquis, par les corrections ci-jointes.145-a Au lieu de Messieurs les beaux esprits, que vous n'aimez pas, mettez :

Aux flammes tous les beaux esprits.

Ensuite, après

Ont, sur Fart de penser, à leurs arrêts soumis,

ajoutez :

Exercé autant de ravage
Que leurs cruels aïeux ont signalé leur rage
Au jour de Saint-Barthélemy.

Voilà ce que j'ai pu faire pour votre service. Cette Saint-Barthélemy est si longue, qu'on ne sait comment la faire entrer dans un vers. Je suis cependant bien aise que vous soyez content. Mais, mon cher marquis, je me compare aux cygnes, dont la voix, selon les poëtes, n'est jamais plus mélodieuse que lorsqu'ils touchent à leur fin. Vous voyez comme mes ennemis me talonnent, et vous jugerez facilement ce qui doit arriver à l'ouverture de la campagne, où les grands coups se porteront. Il faut être philosophe ferré à glace pour soutenir tous les revers que j'essuie; mais si cela en vient à une catastrophe, je ne serai pas la dupe de ma mauvaise fortune, et je ferai finir la pièce avec l'action.

Il ne faut point, comme en Catilina,
Un acte entier de superrogatoire;
A l'endroit fixe où se finit l'histoire
<146>Il faut finir, Apollon l'ordonna.
Ainsi je ris de ma fortune ingrate,
Et, sachant mieux limiter l'action,
Je crois devoir, selon l'occasion,
La terminer ainsi que Mithridate.

Tenez, mon cher marquis, nous autres poëtes, nous sommes insupportables, nous fourrons les vers partout. Je crois qu'enfin je donnerai les pensions en vers, et mettrai les traités en quatrains, comme Pibrac de malencontreuse mémoire. Je recherche tout ce qui occupe fortement l'esprit. Ce sont des moments gagnés qui me distraient de mes malheurs, et qui m'empêchent d'être triste. Que fait donc votre prophète? Il est devenu muet comme une carpe. C'est cependant à présent le temps de prophétiser, ou jamais. En vous écrivant ce misérable chiffon, j'ai été interrompu vingt-deux fois. Jugez l'agréable vie, et s'il n'y a pas de quoi enrager. Quelquefois la patience m'échappe; mais que faire? Il faut bien y revenir et prendre son parti. Ma carrière est dure, pénible et cruelle. Mais c'est le lot que j'ai tiré dans la grande loterie; il faut le garder et s'en contenter. Je crains de vous rendre mélancolique et hypocondre, si je continue sur ce ton. J'aime mieux finir en vous assurant que je vous aime de tout mon cœur, et que je vous estimerai jusqu'à mon dernier soupir. Adieu.

Écrivez-moi plus souvent.

<147>

108. AU MÊME.

Freyberg, 6 mars (1760).

Votre officier du Canada
Est arrivé, sans qu'une lettre
De votre main le secondât
Dans quelques jours on le va mettre
En place où sans doute il pourra
Guerroyer tant qu'il le voudra.
Des ennemis, j'en ai de reste,
Et, parmi leur nombre funeste,
Il peut choisir qui lui plaira.
Sa valeur n'aura rien à craindre
Pour lui, dans ses futurs exploits,
De tout ce qu'il vient de dépeindre
Des procédés des Iroquois;
Les Vangions et les Avares,
Les Semnons, Suèves et barbares,
Quoique contre nous entichés,
Ne nous ont jamais écorchés.
Si cependant, dans ces ravages,
Votre neveu le Canadien
Approfondit l'Autrichien
Et des Russes les brigandages,
Malgré leur beau nom de chrétiens
Avec nous il conviendra bien
Que leurs mœurs sont très-fort sauvages.
Et qu'au troc il n'a gagné rien
En quittant ses anthropophages.

Oui, mon cher marquis, il n'y a que très-peu de différence de Russes à Iroquois, et l'espèce humaine, quand on l'abandonne à elle-même, est brutale, féroce et barbare. Voyez ce que vos Français ont été, ce qu'ils ont fait à la Saint-Barthélemy. Quand on anime les hommes, quand on les met en fureur, et qu'on leur lâche la bride, <148>ils cessent d'être hommes, et deviennent des bêtes farouches. Voilà le véritable mal que fait la guerre. Elle perd les mœurs, et ramène l'homme à un état sauvage en lâchant le frein à ses passions brutales. Je soupire après la paix, mais la paix ne soupire pas après moi. Je suis comme le Tantale de la Fable. Quand je crois la tenir, elle s'échappe. Qu'allons-nous devenir cette année, et quelle sera notre destinée? Vous n'en savez rien, ni moi non plus. Mais je crains fort que, si quelque dieu de machine ne s'en mêle, la fin sera funeste. C'est la vieille chanson que je vous répète. Ne vous en étonnez pas, mon cher marquis. Les objets de la guerre m'entourent journellement, et mes sens en sont frappés avec trop de suite pour que les idées n'en fassent pas impression sur mon esprit. Il faut l'avouer, nous vivons dans des temps orageux et terribles. Cette guerre ne le cède en rien à celle de trente ans. Mêmes cruautés, mêmes ravages, même dévastation, et, par-dessus tout, la quantité immense de canons qui change presque toutes les règles de l'art militaire. Mais vous, qui êtes comme un passager sur notre vaisseau, laissez la manœuvre au pilote et la crainte aux matelots. Adieu, cher marquis; je vous embrasse.

109. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 7 mars 1760.



Sire,

Il s'en faut de beaucoup que mon prophète n'annonce plus l'avenir. Il soutient toujours que nous serons aussi heureux cette année que nous avons été malheureux l'année passée; il offre d'être puni comme<149> un imposteur et d'être enfermé comme un fou, s'il se trompe dans ses prédictions. Quant à moi, sans avoir l'honneur d'être prophète, je suis convaincu que nos affaires iront très-bien. Vous vous défiez de la fortune? Je ne saurais, Sire, vous blâmer à ce sujet; elle vous a été peu favorable dans cette dernière campagne. Mais ce qui me rassure, c'est que je vois que, lorsqu'elle a semblé vouloir entièrement vous abandonner, elle a tout à coup fourni des moyens pour réparer les pertes qu'elle avait causées. On doit craindre pour la cause publique quand les funestes événements sont arrivés par la faute de cette cause publique; mais dans toutes nos infortunes passées, je ne vois que des particuliers en faute, et jamais l'armée ni le souverain. La bataille de Francfort contre les Russes n'aurait jamais eu lieu, si, lorsque l'armée prussienne entra en Pologne, elle eût été conduite différemment qu'elle ne le fut. Les soldats prussiens se sont rendus prisonniers à Maxen, et ont mis les armes bas; mais les soldats prussiens ne font pas les capitulations, ce sont ceux qui les commandent. La dixième légion149-a se serait rendue prisonnière, si, César étant absent, les chefs de cette légion avaient jugé à propos de se rendre. On dit ici à Berlin une nouvelle qu'on assure être certaine : c'est que vous commanderez la grande armée contre les Autrichiens, le prince Henri l'armée contre les Russes, et le général Fouqué un corps détaché. Je ne sais pas, Sire, le secret d'exalter mon âme et de lire dans les mystères des dieux; mais, sur cette simple disposition des forces et des armées de V. M., je veux perdre la tête, si vous ne vous mettez pas au-dessus de tous vos ennemis. Votre plus grande peine, Sire, pendant la durée de cette guerre, a été de réparer des fautes où vous n'aviez aucune part, et vous allez employer des généraux qui n'en ont jamais commis.

Toutes les gazettes assurent que les Anglais enverront une flotte dans la mer Baltique; s'ils le font, c'est une des meilleures choses qu'ils<150> auront exécutées pendant cette guerre. Si quelques misérables vues de commerce les empêchent d'agir aussi sensément, ils méritent de perdre l'estime que les belles choses qu'ils ont faites depuis deux ans leur ont acquise.

V. M. a trop de complaisance de faire la moindre attention aux faibles remarques que j'ai osé lui communiquer; les changements qu'elle a faits me paraissent excellents, et rendent cette Épître de la plus grande correction. Les vers, Sire, que vous faites pendant la guerre ont toute l'harmonie et la douce mélodie de ceux que les Muses dictent dans la plus profonde paix. J'ai l'honneur, etc.

110. AU MARQUIS D'ARGENS.

Mars 1760.

Redoutez-vous, marquis, la clameur importune
De nos ennemis les bigots?
Enhardis par mon infortune,
Vous les voyez sur moi s'élancer à grands flots.
Je compare ces cris des docteurs idiots
A ceux d'un gros mâtin aboyant à la lune;
L'astre, sans y prêter attention aucune,
Continue en repos son majestueux cours.
Ayons un sens de moins, marquis, rendons-nous sourds,
Et, sachant imiter cette auguste planète,
Laissons le fanatique, au fond de sa retraite,
Librement contre nous tempêter et hurler;
Ses malédictions ne pourront nous troubler.
Que m'importe que me respecte
Un scarabée, un vil insecte?
Il ne mérite pas qu'on daigne l'écraser.
<151>Ce sont là les beaux fruits que m'ont valus mes Œuvres.
J'ignore par quel tour et par quelles manœuvres
Quelque scélérat de métier
A l'aide du larcin a pu les publier;
Amant respectueux des filles de Mémoire,
Reçu chez Calliope, admis près de Clio,
Sans être insensible à la gloire,
J'étais poëte incognito.
Je n'ai jamais voulu, m'affichant pour poëte,
Étourdir les passants du bruit de ma trompette.
Ni répandre mes vers dans l'idiot public,
De ses vains préjugés esclave pour la vie;
Je ne suis pas si fou, et n'eus jamais le tic
D'éclairer son faible génie
Aux rayons du flambeau de la philosophie.
Peut-il sentir, peut-il goûter
Des vers où le bon sens s'allie
Aux grâces de la poésie?
Il n'est fait que pour végéter.
Je l'abandonne à sa bêtise;
L'erreur est sa divinité,
Et tout auteur le scandalise
Qui lui montre la vérité.
Quand encor le démon du Pinde me domine,
Que mon esprit appesanti,
Se ranimant, excite un feu presque amorti.
S'il m'échappe en riant une pièce badine,
Sans que mon nom soit compromis.
Sans penser au public, ma muse la destine
A désennuyer mes amis,151-a

Je vous avoue, mon cher marquis, que je suis très-fâché de paraître devant le public en qualité de poëte : tous ces gens sont en mauvaise réputation; le jugement le moins défavorable qu'on en porte, c'est qu'ils sont fous. Pour le Dictionnaire des athées,151-b il est du <152>dernier ridicule. J'ai été un peu fâché de voir qu'on nous a donné ce faquin de La Beaumelle pour collègue; ce misérable n'a jamais pensé, et il se trouve du nombre de ceux qui font honte à la philosophie par faiblesse, comme ces transfuges qui se sauvent des armées par lâcheté. Une des ruses dont les théologiens se servent avec le plus de succès est celle de confondre les libertins et les philosophes. Ces premiers, qui se livrent plutôt aux saillies impétueuses de leur tempérament qu'à leur raison, se jettent souvent d'un excès dans l'autre, de l'incrédulité dans la superstition. C'est là que les théologiens triomphent, et les conséquences qu'ils tirent de la conduite de ces hommes, qui n'en ont aucune, leur fournissent leurs meilleures armes. Mais, après tout, j'ai d'autres gens à combattre que des théologiens, et il me faut recourir à la plus fine industrie et aux plus excellents stratagèmes pour résister aux démons politiques qui me persécutent impitoyablement. Ces idées absorbent toutes les autres dans mon esprit, comme un violent mal rend insensible à un moindre. Enfin, mon cher marquis, je ne suis bon à rien qu'à guerroyer, puisque tel est mon fâcheux destin. Écrivez-moi toujours, et soyez persuadé de mon amitié. Adieu.

111. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 16 mars 1760.



Sire,

S'il était vrai que je vous parlasse en courtisan,152-a je serais charmé de l'avoir fait, puisque j'aurais occasionné par là les beaux, mais très-beaux vers que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer. Vous allez<153> encore dire que je cherche à vous flatter; je vous répondrai que j'aime encore mieux que vous m'accusiez de flatterie que si ma conscience me reprochait le mensonge. Je prends la liberté de dire à V. M. ce que je pense; ma bouche est l'interprète de mon cœur. Vous croyez avoir fait des fautes; moi, je pense au contraire que vous avez réparé celles des autres. J'ai pour moi aujourd'hui la saine partie du public; la postérité décidera dans l'avenir qui de vous ou de moi a raison. Je suis convaincu que V. M. en sera admirée, et qu'elle prendra votre défense contre vous-même. Nous ne finirons jamais, Sire, sur cet article; nous le discuterons un jour à Sans-Souci, après la paix, que nous aurons peut-être plus tôt que vous ne l'espérez. Combien d'événements imprévus ne peuvent pas survenir, qui donneraient à l'Europe cette paix qui lui est si nécessaire, et qu'elle attend avec impatience!

V. M. m'a ordonné de lui écrire toutes les balivernes; en voici une. Votre cuisinier Champion ne vous fera plus des ragoûts ni trop salés, ni trop poivrés. On lui a coupé rasibus ce qui servit au premier homme à peupler le genre humain; il en est mort le troisième jour. On dit dans toute la ville que le chirurgien qui a fait l'opération, et qui est une espèce de fou (c'est un nommé Coste), a mis entre deux assiettes ce qu'il avait coupé, et l'a envoyé à une femme, nommée Le Gras, que Champion entretenait. Cette mauvaise plaisanterie met ici en rumeur toutes les femmes et tous les dévots. Au reste, V. M. perd fort peu à la mort de Champion. Actuellement qu'il n'est plus, je puis en parler naturellement à V. M., sans craindre de lui nuire. C'était un fort mauvais sujet, qui s'était très-mal comporté pendant le temps qu'il y avait à Berlin des officiers français et autrichiens; il les avait pris à l'auberge chez lui, et tenait devant eux, tous les jours, des discours qui auraient mérité qu'il fût à la brouette. On me les avait redits, et je le fis avertir que je le dénoncerais au commandant. Il me promit de se corriger, et je crus qu'il me tiendrait parole; mais j'ai appris, par ceux qui m'ont raconté sa mort, qu'il avait toujours<154> continué sa première conduite. Vous voyez, Sire, que le ciel l'en a puni plus sévèrement que vos juges n'auraient fait, car certainement ils ne l'auraient pas fait châtrer. Niez à présent une providence sublunaire. Voilà des exemples bien parlants, et qui valent bien autant que tous ceux sur lesquels les théologiens fondent tant de mauvais raisonnements. Que vous les dépeignez bien, Sire, ces ignorants fanatiques, dans les vers charmants que vous avez faits au sujet du Dictionnaire des prétendus athées!

Je ne doute plus, Sire, que l'édition de vos ouvrages n'ait été laite sur une copie volée sur un des exemplaires qui se trouvaient à Paris, parce que l'édition de Hollande154-a n'est qu'une copie de celle qu'on a faite à Paris.154-b Il y a déjà plusieurs exemplaires de celle de Hollande à Berlin; elle ne contient, à ce que l'on m'a dit, que quelques odes, plusieurs Épîtres, et le poëme sur la guerre. Tout cela est de la plus grande beauté; et, à parler naturellement à V. M., je ne suis fâché que de l'action du voleur et point du tout du vol, puisque ce livre sera les délices de tous les gens qui pensent, et les éléments du bon sens pour tous ceux qui voudront apprendre à penser. J'ai l'honneur, etc.

<155>

112. AU MARQUIS D'ARGENS.

Mars 1760.

On m'a envoyé mes sottises imprimées, telles qu'on les a débitées en France.155-a J'y ai trouvé beaucoup de traits qui ne conviennent pas à la politique; je les ai tous changés le mieux que j'ai pu, et les envoie, avec un volume corrigé, à Néaulme, pour qu'il les imprime. Je vous prie de dire au petit Beausobre qu'il ait soin que l'édition soit correcte, sans quoi ce sera sans fin à recommencer. Comptez que c'est par malice que l'on a fait imprimer cet ouvrage, pour aigrir contre moi peut-être le roi d'Angleterre et la Russie; c'est pourquoi il est très-nécessaire que cette édition paraisse, et fasse tomber les autres. Je suis malheureux et vieux; voilà, mon cher marquis, pourquoi l'on me persécute, et Dieu sait quel avenir m'attend pour cette année. Je crains de ressembler à la malheureuse Cassandre par mes prophéties; mais comment augurer bien de la situation désespérée où nous sommes, et qui ne fait qu'empirer? Je suis si fort de mauvaise humeur aujourd'hui, que je ne saurais vous en dire davantage. Adieu, cher marquis; je vous embrasse.

P. S. J'espère de faire partir demain le livre en question, et il faut que Néaulme se presse.

<156>

113. AU MÊME.

(Freyberg) 20 mars 1760.

Oui, mon cher marquis, j'ai fait des fautes, et le pis est que j'en ferai encore. N'est pas sage qui a envie de l'être. Nous restons toute notre vie tels à peu près que nous sommes nés. Ce qu'il y a de plus fâcheux dans les circonstances présentes, c'est que toutes les fautes deviennent capitales; cette seule idée me fait frémir. Représentez-vous le nombre de nos ennemis irrités de ma résistance, leurs efforts pernicieux et redoublés, et l'acharnement avec lequel ils voudraient m'accabler; voyez le destin de l'État ne tenir qu'à un cheveu. Rempli de ces idées, les belles espérances que vous donne votre prophète s'évanouiront comme la fumée, que le vent chasse et dissipe en un moment.

Pour me distraire de ces images tristes et lugubres, qui rendraient à la fin mélancolique et hypocondre jusqu'à Démocrite même, j'étudie, ou je fais de mauvais vers. Cette application me rend heureux pendant qu'elle dure; elle me fait illusion sur ma situation présente, et me procure ce que les médecins appellent de lucides intervalles; mais, aussitôt que le charme est dissipé, je retombe dans mes sombres rêveries, et mon mal, qui avait été suspendu, reprend plus de force et d'empire. A propos, votre Iroquois est en pleines fonctions; il peut même, dès aujourd'hui, sans passer pour homicide, tuer autant d'Autrichiens qu'il lui plaira. Vous me faites des compliments sur mes vers, qu'assurément ils ne méritent pas. Mon esprit n'est pas assez tranquille et je n'ai pas assez de temps pour les corriger; ce sont des esquisses, ou plutôt des avortons qu'un démon poétique me fait enfanter par force, que vous accueillez par un effet de votre indulgence, et qui vous paraissent moins mauvais quand vous les rapprochez de la situation affreuse où je me trouve. Écrivez-moi quand<157> vous n'aurez rien de mieux à faire, et n'oubliez pas un pauvre philosophe qui peut-être, pour expier son incrédulité, est condamné à trouver son purgatoire dans ce monde. Adieu, mon cher marquis; je vous souhaite paix, santé et contentement, en vous embrassant de tout mon cœur.

114. AU MÊME.

(Freyberg) ce 20 (mars 1760).

Le volume corrigé de mes balivernes est parti pour Berlin. Je ne veux point qu'on y mette le titre de Philosophie; simplement Poésies diverses,157-a cela suffit. Il y a plus de deux cents vers nouveaux, que j'ai été obligé d'y insérer pour changer les endroits qui auraient pu choquer l'Angleterre157-b ou la Russie;157-c enfin j'ai fagoté tout cela du mieux qu'il m'a été possible. Je vous ferai donner un volume de cette nouvelle édition. J'avoue que celui que vous avez contient mes pensées légitimes, et que celui-ci en contient de bâtardes. Je mets à la tête une ode contre la calomnie, et, après l'Ode à Voltaire, quelques stances qui sont une paraphrase de l'Ecclésiaste, sainte capucinade pour apaiser les cris furieux de ces zélateurs insensés qui crient et soulèvent tout le monde. Tout cet ouvrage aboutit à faire d'une honnête femme une coquette; mais il faut savoir tout sacrifier dans<158> l'occasion. Me voilà, en dépit de moi-même, mon cher marquis, poëte aux yeux de tout l'univers. Cela donnera lieu à des esprits pervers et méchants de faire courir toutes sortes de pièces qu'il leur plaira sous mon nom; mais peut-être cela fera-t-il aussi craindre mes épigrammes. Quoique, dans la guerre que nous faisons, une épigramme soit bien peu de chose en comparaison d'un coup de canon, ces fous de la gloire pourront peut-être me redouter autant que les dangers. Heureux, si ma plume peut servir à défendre ma patrie, et que tous mes sens et toutes mes facultés lui puissent être utiles!

Je fais une terrible chute de tous ces glorieux aux c....... de Champion. J'y ai perdu un fort mauvais cuisinier, et d'ailleurs sans fidélité; mais sa perfidie ne pouvait pas me faire grand mal. J'ai donné à Noël commission de m'en faire venir un des meilleurs que l'on connaisse. Mais je suis insensé de penser à toutes ces choses dans un temps où je ne sais pas si j'atteindrai à la fin de la guerre, et si j'aurai de quoi payer ceux que j'engage. La paix, mon cher marquis, hélas! vos Français ne savent pas s'ils la veulent ou s'ils ne la veulent pas; cela leur a valu l'épigramme suivante :158-a

Peuple plaisant, aimables fous,
Qui parlez de la paix sans songer à la faire,
Toujours incertains dans vos goûts,
Tantôt furieux, tantôt doux,
Changeant de mœurs, de caractère,
Selon votre inconstance et votre humeur légère,
A la fin donc résolvez-vous :
Avec la Prusse et l'Angleterre
Voulez-vous la paix ou la guerre?
Vous méprisez la mer, Neptune et son courroux,
Et vous vous préparez à subjuguer la terre.
Hélas! tout, je le vois, est à craindre pour nous
De votre milice invincible,
<159>Qui maintient dans ses corps un ordre incorruptible.
Des insignes héros dont Mars même est jaloux,
Et surtout de votre prudence,
Qui, par un bizarre destin,
A du souffle d'Éole, utile à la finance,
Abondamment enflé les outres de Bertin.

Voilà, mon cher, les sottises qui me consolent de malheurs réels, ou voilà plutôt les chansons avec lesquelles je berce mon enfant pour l'empêcher de crier et l'endormir. Adieu, mon cher marquis; n'oubliez pas le poëte démasqué qui enrage de l'être, qui enrage de son infortune, de sa vie trop longue et trop malheureuse, et de ne pouvoir vous assurer lui-même de son amitié.

115. AU MÊME.

(Freyberg) ce 25 (mars 1760).

Mon cher marquis, voici la correction de votre coadjuteur :

Qu'au milieu de Paris un prélat insolent.

Mon Dieu, que l'on fait de difficultés pour cette impression! Que m'importe que ce soit la Néaulme ou Voss qui imprime, pourvu qu'on aille vite? C'était le temps qu'il fallait gagner, et non pas le perdre en discussions inutiles avec madame Néaulme. Que l'on imprime donc, et que l'on se hâte, car il faut empêcher de certaines gens de crier. Voilà la grande affaire. Si je n'avais cru qu'il fallait, par des raisons de politique, faire tomber ces éditions fautives, je n'aurais certainement point retouché cet ouvrage, et les corrections<160> n'y sont nécessaires que pour les politiques. Voilà, mon cher, tout ce que je puis vous dire aujourd'hui. J'ai la tête pleine d'affaires et d'embarras. Adieu; je vous embrasse.

116. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 28 mars 1760.



Sire,

Je reçois la lettre de Votre Majesté à minuit, et j'y réponds dans le moment. Il y a déjà deux feuilles de l'édition imprimées. Voyant qu'on ne finirait jamais avec la Néaulme, j'avais fait dire par M. de Beausobre à Voss qu'il pouvait commencer d'imprimer deux feuilles, à condition que, si V. M. ne trouvait pas à propos qu'il continuât, ce qu'il aurait imprimé serait en pure perte pour lui. Dans douze jours l'ouvrage sera fini; il y a quatre presses qui sont employées. M. de Beausobre corrige nuit et jour, car les imprimeurs travaillent sans cesse. J'ai bien senti, Sire, la nécessité d'aller vite en besogne, et c'est ce qui m'a obligé d'envoyer d'abord l'Avis du libraire160-a que j'ai fait imprimer. J'en ai fait partir trente exemplaires pour M. de Knyphausen, à Londres, et le libraire Voss en a expédié plus de cinq cents pour cette ville, et soixante pour Pétersbourg, par la voie de Danzig.<161> Cela prévient toujours pour quelque temps le public, et donne le loisir de faire la nouvelle édition. Enfin, Sire, elle sera finie dans douze jours; je ne crois pas que, si on la faisait faire par le secours des fées, elle pût aller plus vite. Elle sera, malgré cela, très-correcte, parce qu'il est cent fois plus aisé aux imprimeurs de travailler d'après un livre imprimé que d'après un manuscrit. Je supplie donc V. M., accablée par tant d'autres soins, de se tranquilliser sur cette affaire, et de compter sur la diligence et le zèle de M. de Beausobre, plein de bonne volonté pour le service de V. M.

Voilà donc le redoutable Thurot tué, et toute son escadre prisonnière.161-a Si les Français ne font la paix au commencement de cette campagne, il faut qu'ils soient possédés de dix légions de diables autrichiens. J'ai l'honneur, etc.

117. AU MARQUIS D'ARGENS.

J'ai, mon cher marquis, une petite commission à vous donner. Vous savez que Gotzkowsky161-b a encore de beaux tableaux qu'il me destine. Je vous prie d'en examiner le prix et de savoir de lui s'il aura le Corrége qu'il m'a promis. C'est une curiosité qui me vient. Je ne sais encore ni ce que je deviendrai, ni quel sera le sort de cette campagne, qui me paraît bien hasardée, et, trop insensé que je suis, je m'en<162>quiers de tableaux. Mais voilà comme sont faits les hommes; ils ont des semestres de raison et des semestres d'égarement. Vous qui êtes l'indulgence même, vous devez compatir à mes faiblesses. Ce que vous m'écrirez m'amusera au moins, et remplira pour quelques moments mon esprit de Sans-Souci et de ma galerie. Je vous avoue que, au fond, ces pensées sont plus agréables que celles de carnage, de meurtres, de tous les malheurs qu'il faut prévoir, et qui feraient trembler Hercule même. Le quart d'heure de Rabelais va sonner;162-a alors il ne sera plus question que de nous entr'égorger et de courir la pretantaine d'un bout de l'Allemagne à l'autre, pour y chercher peut-être de nouvelles infortunes.

J'ai fait une petite brochure qui paraît à Berlin; c'est une relation de voyage d'un émissaire chinois à son empereur.162-b Le but de l'ouvrage est de donner un coup de patte au pape, qui bénit les épées de mes ennemis, et qui fournit des asiles à des moines parricides.162-c Je crois que la pièce vous amusera. Je suis le seul qui ait osé élever sa voix et faire entendre le cri de la raison outragée contre la conduite scandaleuse de ce pontife de Baal. L'ouvrage n'est ni long ni ennuyeux, mais il vous fera rire. Dans ce siècle-ci, le seul moyen de faire de la peine à ses ennemis est de les accabler de ridicules; vous jugerez si j'y ai réussi. Adieu, mon cher marquis. Vos lettres sont pour moi une consolation pareille à celle que donnait à Élie l'apparition des corbeaux qui venaient le nourrir dans le désert,162-d ou ce qu'une source d'eau est pour un cerf qui brame de détresse,162-e ou ce que l'aspect d'Anchise fut pour Énée lorsqu'il l'aperçut aux enfers.162-f Ne me privez donc pas de ma seule joie durant mes longs déplaisirs,<163> et soyez sûr de l'amitié que je conserverai toute ma vie pour vous. Adieu.

118. AU MÊME.163-a

(Freyberg) 30 mars 1760.

Grand merci, marquis, de mon drame.
Que Voss se hâte à publier;
Si l'oursomane me diffame,
Voss pourra me justifier.
Mais ces vers, que, tout le premier,
Moi, le père indigne, je blâme,
Feront bâiller et sommeiller
Le curieux qui les réclame,
Et qui regrettera dans l'âme
Le prix dont il faut les payer.
J'entends le public aboyer
Et, par une amère épigramme,
Venir pour me remercier
De la sueur et de la peine
Que ma disgracieuse veine
A prise afin de l'ennuyer.
Un rimeur qui semble avoir l'asthme,
Essoufflé, ployant sous le faix,
Sans vigueur, sans enthousiasme,
Toujours glacé dans ses accès,
Des vers n'ayant que la manie,
L'antithèse en tout du génie
Dont Voltaire assemble les traits,
Expire aux cris de l'ironie,
<164>Et le public, qui le dénie,
Enterre son nom pour jamais.
Alors ses malheureux ouvrages,
Étalés au coin des marchés,
Ont à souffrir tous les outrages
A ceux de Pradon reprochés.
Élevez donc un cénotaphe
En tombe à ces infortunés;
Véridique historiographe,
Tracez-y ces mots mieux tournés
Qu'ils ne sont dans cette épitaphe :
Ils sont morts le jour qu'ils sont nés.

En voilà pour mes vers. Ils auront le sort qu'il plaira à la fortune de leur faire. Je ne m'en embarrasse plus, et je les abandonne à leur destinée. Je vous enverrai en peu de jours une Ode aux Germains.164-a Je la crois bonne et pleine d'idées nouvelles. Il faut que vous m'en disiez votre sentiment, et que vous la jugiez à la rigueur. Je ne sais si les Français seront sages, ou si les démons autrichiens les posséderont toujours; mais il me semble que, dans cet embrouillement et dans cette violente fermentation où sont les choses, il est impossible de deviner quelle sera l'issue de cette guerre. Un événement favorable peut tout changer en bien, mais aussi un grand revers peut achever de nous accabler. Jamais on n'a joué plus gros jeu, et pour moi, qui hais les risques et les hasards, je donne ce maudit brelan au diable. Il faut cependant se préparer à tout événement, se fortifier dans le stoïcisme, en s'abandonnant au torrent des vicissitudes qui nous entraînent. Je passe ma vie à lire et à écrire, et j'étouffe, à force d'application, les cris douloureux que mon cœur est toujours sur le point de jeter; dans des moments où j'aperçois quelque faible lueur d'espérance, mon esprit enfante quelque plaisanterie. Vous en verrez paraître une incessamment; je crois qu'elle vous fera rire, car il y a <165>beaucoup de plaisanterie dans l'ouvrage, et de la malignité assez bien enveloppée pour n'être sentie que par ceux qui ont le tact fin.165-a Adieu, mon cher marquis. Qu'on me fasse tenir les éditions que j'ai demandées de ces malheureux vers, puisqu'il faut, par bienséance, que je les envoie à des personnes qui veulent bien avoir de l'amitié pour moi. Vivez heureux et tranquille, écrivez-moi de vos nouvelles, et soyez sûr de mon estime.

Comme mon ode est prête, je n'en fais pas à deux fois,165-b et je l'envoie telle qu'elle est.

119. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin. 1er avril 1760.



Sire,

Votre édition va toujours grand train, et vous pouvez être assuré que vous l'aurez vers le 12 de ce mois. Nous sommes fort heureux d'avoir ici un exemplaire tel qu'il a été imprimé au château, car celui que vous nous avez envoyé de l'édition de Hollande est plein de fautes et de mots tronqués. Vous l'avez lu à la hâte, et il vous est arrivé ce qui arrive à tous les auteurs : c'est que, sachant à demi par cœur leurs ouvrages, ils s'aperçoivent moins que les autres des fautes d'impression; dès que nous en trouvons une, nous recourons à mon exemplaire, et nous la corrigeons.

Je ne sais, Sire, si vous savez que les ministres d'Amsterdam ont délibéré de prêcher contre votre ouvrage; leur dessein a été annoncé<166> dans toutes les gazettes. Tout ce bruit, quelque ridicule qu'il soit, m'a fait résoudre à changer un seul mot dans l'Épître au maréchal Keith, car c'est celle contre laquelle on s'élève le plus.166-a Voici le vers où se trouve ce mot :

Allez, lâches chrétiens, que les feux éternels, etc.

Il faut, Sire, absolument ôter ce mot de chrétiens; c'est révolter toute l'Europe imbécile, et l'Europe éclairée n'en fait pas la centième partie. J'ai été fort embarrassé comment changer ce vers. J'ai d'abord voulu mettre : Allez, lâches mortels; mais ce mot de mortels rime avec éternels, et cela fait une faute, parce que l'hémistiche ne doit pas rimer avec la fin du vers. Celui de bigots et de dévots est ignoble. Enfin, j'ai mis le vers de cette manière :

Allez, mortels craintifs, que les feux éternels, etc.

J'aurais bien attendu la correction de V. M.; mais elle ne pouvait arriver à temps, et il m'aurait fallu suspendre l'édition. Si vous n'en êtes pas content, vous pouvez m'en envoyer une autre; je ferai faire un carton, c'est l'affaire d'une demi-heure. Mais je supplie V. M. d'ôter ce mot de chrétiens. Vous avez la probité, le courage, les lumières de Julien; mais, lorsqu'il traitait les chrétiens de lâches, les trois quarts de l'empire étaient encore païens, et il n'y a pas aujourd'hui un seul homme, depuis Lisbonne jusqu'à Archangel, qui ne se dise chrétien. Si moi, qui ai l'honneur d'être le grand vicaire de la secte de V. M., je trouve ce mot trop dur, jugez quel effet il doit produire sur l'esprit d'un catholique et d'un zélé protestant.

<167>Je viens à votre ode sur les Germains. Foi d'épicurien, foi de philosophe, enfin, foi d'homme qui hait le mensonge, je n'ai jamais rien lu qui m'ait plu davantage. Vous avez fait des choses charmantes, des choses remplies de force et d'énergie; mais vous n'avez jamais rien écrit de mieux à mon sentiment. J'ai relu votre ouvrage cinq fois, et cinq fois je l'ai trouvé admirable. Tous les défauts que je croirais pouvoir y apercevoir sont dans une seule strophe, qui commence par ce vers :

Ah! si le sang coulait, comme au temps de vos pères, etc.

Ce vers est très-beau, et les trois qui le suivent le sont aussi; mais le cinquième fait un sens louche :

De ces usurpateurs dont le fer s'est soumis, etc.

Il faut rapporter ce vers au premier,

Ah! si le sang coulait ........,

et la construction le fait rapporter naturellement au vers qui le précède :

De votre liberté, de vos droits, de vos princes,
De ces usurpateurs dont le fer s'est soumis, etc.

Les quatre derniers vers de cette même strophe me paraissent aussi faibles, et ne terminent point le sens des premiers vers. Pour la justesse du discours, après un si il faut conclure par un mais :

Ah! si le sang coulait, comme au temps de vos pères,
.................................................
Mais il n'est répandu que pour vos tyrans.

On peut bien éviter le mais; il faut cependant qu'il soit toujours sous-entendu. Il y a encore un vers dans cette même strophe :

Si vos puissants armements .........

Ces mots puissants et armements riment ensemble, et font un son<168> disgracieux. Voilà, Sire, tout ce que la critique la plus sévère a pu me fournir. Le reste de votre ode est admirable et à l'abri de toute censure, et j'ose même dire de toute mauvaise chicane. Tout y est sublime et cependant de la plus grande clarté; tout y est hardi, mais correct, et la vivacité des pensées ne porte aucun préjudice à la justesse des expressions. J'ai l'honneur, etc.

120. AU MARQUIS D'ARGENS.

Avril 1760.

Le vers de l'Épître au maréchal Keith peut être corrigé ainsi; alors il n'y a qu'un mot de changé :

Allez, lâches humains, que les feux éternels, etc.168-a

Voici la strophe168-b que vous réprouvez, telle que je l'ai corrigée :

Ah! si ce sang coulait, comme au temps de vos pères,
Pour abaisser l'orgueil de ces rois sanguinaires,
De ces usurpateurs dont le fer s'est soumis
De vos vastes États les plus riches provinces.
Rivaux toujours jaloux, éternels ennemis
De votre liberté, de vos droits, de vos princes!
Mais vos cruels armements
Souillent vos bras parricides,
Guidés par les Euménides,
Du meurtre de vos parents.

Voilà, mon cher marquis, tout ce que j'ai pu faire pour votre service. A présent le démon de la guerre chasse celui de la poésie, et le<169> nombre de mesures et d'arrangements à prendre absorbe presque tout mon temps. Je vous rends grâces des soins que vous prenez pour cette édition qui fait tant crier; j'espère que la nouvelle adoucira tant soit peu les esprits, sinon je m'en console, et je ne m'en pendrai pas de désespoir. Adieu, mon cher; je vous embrasse.

121. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 9 avril 1760.



Sire,

J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté la nouvelle édition; je lui avais promis qu'elle serait finie le 12, et elle l'a été le 9 du mois. C'est uniquement au zèle de M. de Beausobre que la promptitude et l'exactitude de cette édition sont dues. Je n'ai été que l'admirateur des soins qu'il a pris et des peines qu'il a eues avec les imprimeurs, surtout pour les engager à travailler pendant les fêtes de Pâques.

Si nous avions eu affaire avec la Néaulme, à peine l'édition serait commencée, et Dieu sait quand elle serait finie. D'ailleurs, cette édition est un gain assuré, pour le moins, de deux mille et cinq cents écus; pourquoi ne pas les faire gagner plutôt à un citoyen de Berlin qu'à un étranger? Ce sont de si bonnes gens, Sire, que ces bourgeois de Berlin! Je les ai vus, dans les temps les plus épineux, cent fois plus occupés de ce qui pouvait regarder V. M. que de leurs propres affaires. Les actions rendent les hommes célèbres selon le théâtre où la fortune les place. J'ai vu ici, après la bataille de Francfort, vingt bourgeois, et peut-être cent, au-dessus de tous ces citoyens romains dont Tite-Live a immortalisé la fermeté et le zèle pour leur patrie.

<170>J'ai exécuté la commission que vous m'avez donnée, Sire, pour les tableaux de M. Gotzkowsky. Il a assemblé depuis trois ans une collection superbe de tableaux de Charles Maratte, Ciro Ferri, Titien, etc.; il a un Corrége et un admirable Titien. Mais tout cela n'est rien en comparaison d'un Raphaël qu'il a acheté à Rome, et qu'il a trouvé le secret, avec de l'argent, de faire sortir en contrebande; car, comme c'est sans doute le plus beau tableau qu'ait fait Raphaël, on n'aurait jamais consenti à le laisser sortir de Rome. Le sujet est très-gracieux : c'est Lot, que ses deux filles enivrent.170-a Elles sont à demi nues, mieux colorées que si elles étaient peintes du Corrége, et dessinées de la plus grande manière de Raphaël. Enfin, pour moi, j'avoue que je n'ai jamais rien vu de si beau. Cela me paraît préférable à la sainte Famille de Raphaël, qui est le principal tableau du roi de France. Vous verrez, Sire, si j'ai tort de louer si fort ce morceau, lorsque le bonheur de vos peuples vous ramènera content et heureux dans votre capitale. J'oubliais de dire à V. M. que ce tableau est à peu près de la grandeur de la Léda du Corrége.170-b Quant au prix des tableaux, je ne puis rien en dire à V. M., parce que M. Gotzkowsky m'a dit qu'il fallait auparavant qu'elle vît les tableaux; et je crois qu'il a raison, parce que tel tableau vous paraîtrait bon marché, qui serait cher, s'il ne vous plaisait pas lorsque vous le verriez, et tel autre vous semblerait d'un trop grand prix, que vous ne trouveriez pas cher après l'avoir vu. D'ailleurs, j'ai jugé, par le prix de plusieurs tableaux dont je me suis informé, que ce qu'on en demandait n'était point exorbitant. Quand vous les verrez vous-même, vous rabattrez après cela ce que vous jugerez à propos. M. Gotzkowsky gardera soigneusement les tableaux qu'il a ramassés, et n'en vendra aucun avant que V. M. les ait vus, et ait choisi ceux qu'elle voudra. Je suis très-content de<171> la façon dont il m'a parlé à ce sujet; c'est un brave homme, véritablement attaché à V. M., et un de nos bons citoyens de Berlin.

Si V. M. le souhaite, j'irai pour vingt-quatre heures à Sans-Souci, et je lui donnerai des nouvelles exactes et détaillées de la galerie et du reste du jardin. Je vois, malgré tous vos ennemis, arriver bientôt le temps où vos peines et vos inquiétudes seront finies. Plus j'examine la situation des affaires des Français, et plus je deviens assuré qu'ils feront la paix avant qu'il soit deux mois; et, si V. M. veut me le permettre, je parierai contre elle mes six plus belles estampes contre six autres que, avant la Saint-Jean, les Français auront fait la paix. V. M. dira peut-être que je ne fais pas grand fond sur mon pari, puisque je ne risque que six morceaux de papier; mais j'aurai l'honneur de lui répondre que, dans ma façon de penser, une estampe n'est pas une badinerie, et que je donnerais jusqu'à la fin des siècles tous les Français au diable, s'ils me faisaient perdre mon pari, leur souhaitant d'être encore plus fous qu'ils ne le sont, plus gueux qu'ils ne le deviennent tous les jours, et plus battus qu'ils ne l'ont été à Rossbach et à Minden, s'ils me jouaient un pareil tour. J'ai l'honneur, etc.

P. S. Lorsque la correction du vers de l'Épître au maréchal Keith est arrivée, l'édition était déjà faite, mais je vais faire mettre un carton; il est, dans l'exemplaire que je vous envoie et dans ceux qui sont presque reliés, comme je l'avais corrigé.

<172>

122. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Freyberg) ce 13 (avril 1760).

Je vous suis obligé, mon cher marquis, de mon livre, que vous m'avez envoyé; mais je ne suis pas du tout content du petit Beausobre, car il n'y a aucune correction dans l'édition, et les fautes les plus absurdes, que le petit Beausobre ne s'est pas donné la peine d'examiner. Il faut au moins faire un errata. C'est affreux qu'il n'y ait pas un homme à Berlin qui ait le bon sens et la patience de revoir ces fautes. Je suis si occupé ici, que je n'ai guère le temps de penser à l'errata, qu'il faudra pourtant faire. Quant aux tableaux de Gotzkowsky, je ne sais si je les verrai de ma vie. C'était une folle envie qui m'avait pris de vous demander après ces précieuses bagatelles; mais voici les convulsions de l'inquiétude qui commencent à devenir si violentes, que la pensée des tableaux n'aura de longtemps aucune place dans mon esprit, et je vous quitte volontiers du voyage de Sans-Souci. Ce serait pour vous une grande fatigue, et rien de plus.

Ne pariez pas des estampes, à moins d'avoir envie de les perdre. Il y a deux cabales à Versailles; l'une veut la paix, mais Choiseul, Lorrain et créature autrichienne, veut la guerre. A présent, il a trouvé le moyen de prévaloir sur les autres, et vous pouvez compter que les apparences de la paix sont plus éloignées que jamais. Vous pouvez facilement vous représenter ce qui se passe dans mon esprit à l'approche du moment de ma chute. Je m'oppose à mon infortune avec courage, mais je suis persuadé que j'y succomberai. Toutes ces funestes idées me rendent sombre, de mauvaise humeur et triste. Adieu, mon cher marquis; ne m'oubliez pas, écrivez-moi quelquefois, et soyez persuadé de mon amitié.

<173>

123. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin. 17 avril 1760.



Sire,

Nous ne manquerons pas de faire mettre l'errata; mais la plupart des fautes avaient été déjà corrigées par des cartons, et vous ne trouverez surtout plus celle de pieds pour genoux. Que voulez-vous que fasse un pauvre correcteur avec ces misérables imprimeurs? Il corrige trois épreuves, il les rend correctes, et un compositeur qui tire la dernière épreuve brouille, renverse les lettres; cela est désespérant. Un garçon d'imprimerie s'avisa, de son autorité, de corriger le mot genoux et de mettre celui de pieds, disant à ses camarades qu'il entendait le français, et qu'il savait bien ce qu'il faisait. Pour empêcher de pareilles choses, il faudrait qu'il fût permis à un correcteur de punir ces misérables. On a commencé une seconde édition, la première ayant été achetée, avant d'être achevée, par ceux qui avaient arrêté d'avance des exemplaires. Il y a déjà plus de la moitié de cette seconde édition de faite, et aucune des fautes de la première ne s'y trouvera.

J'ai fait chercher, Sire, depuis quatre jours, les Lettres de votre Chinois chez tous les libraires, et aucun ne les avait; ils ne les connaissaient pas même. Enfin, hier, un de mes amis m'en envoya un exemplaire comme une nouveauté; il faut apparemment qu'il soit parvenu aux libraires depuis que j'avais envoyé chez eux. Si vous voulez, Sire, me céder ces six Lettres chinoises, je les troque contre les six volumes des Lettres juives. Vous avez parfaitement atteint le but que vous vous êtes proposé d'accabler non seulement de ridicule, mais encore de honte le pape et la cour de Rome. Rien de superflu dans votre ouvrage, mais rien d'oublié de tout ce qui pouvait le rendre utile. La plaisanterie, si j'ose me servir d'une expression des médecins,<174> n'est que le véhicule qui sert à faire avaler aux lecteurs catholiques les choses fortes dont votre ouvrage est rempli, et qui, dépouillées des grâces d'une spirituelle badinerie, auraient déplu à plusieurs de vos lecteurs. Votre Lettre sur l'élection des papes est charmante; celle sur les prêtres faisant descendre chacun un Dieu, et le mangeant ensuite, ne l'est pas moins; mais la cérémonie de l'épée bénite est admirable. Qui vous a donc instruit de toutes ces cérémonies ridicules? Si je ne savais que le baron de Pollnitz est à Magdebourg, je croirais qu'il vous a dévoilé tous les secrets de cette sainte mère Église dans laquelle il est entré pour la troisième fois. La seule chose que je trouve à redire à votre ouvrage, c'est la façon dont il est imprimé. Vous vous plaignez des fautes de l'édition des Poésies diverses; et que devez-vous avoir dit lorsque vous avez vu les Lettres de votre mandarin? Vous ne devez point avoir la tendresse d'un père, si vos entrailles n'ont pas été émues de voir votre fils aussi cruellement déchiré. On va faire à Berlin une nouvelle édition de cet ouvrage; mais elle sera bien plus correcte, surtout pour la ponctuation.

Malgré tout ce que V. M. m'a fait la grâce de m'écrire, je suis toujours prêt à parier que les Français feront la paix vers la fin de juin, et voici, Sire, sur quoi je me fonde. Il y a deux partis en France, l'un pour la paix, l'autre pour la guerre. Au moindre accident fâcheux qui arrivera, le parti de la paix va jeter les hauts cris; le peuple, les parlements, les négociants, tout se réunira pour élever la voix, et le parti pour la guerre sera culbuté entièrement, ou du moins obligé de fléchir, surtout dans un gouvernement faible où l'on souffre que le parlement de Toulouse ait rendu un arrêt qui condamne à la mort quiconque osera lever des impôts qui n'ont point été approuvés par le parlement. V. M. dira peut-être que mon sentiment n'est fondé que sur l'espérance que les Français essuieront un échec; mais cette espérance est chez moi une certitude. Je m'en rapporte au prince Ferdinand, à M. Pitt et aux flottes anglaises. Enfin, Sire, je fais des<175> prophéties dont l'accomplissement n'est pas fort éloigné, et je consens que V. M. dise que je suis capable d'exalter mon âme et de pouvoir être jamais mis dans le nombre non seulement des petits prophètes, mais même dans celui des faiseurs d'almanachs, si je n'annonce pas la vérité. J'ai l'honneur, etc.

124. AU MARQUIS D'ARGENS.

Avril 1760.

Je reconnais, marquis, votre indulgence au jugement que vous portez de mes Lettres; elles sont bonnes pour le temps qui court, et pareilles à tant d'ouvrages éphémères qui ne sont faits que pour le moment, et qui n'ont de durée que celle du jour de leur naissance. Il en sera des Poésies diverses ce qu'il plaira à l'imprimeur. Si jamais la paix se fait, je vous promets d'y penser plus sérieusement. J'ai lu la Maladie et la mort du père Berthier;175-a cela est fort plaisant, et les jésuites n'y sont pas mal drapés. Mais comparez cette pièce avec une certaine lettre au père Tournemine.175-b Que de contradictions dans les sentiments! L'une est le panégyrique de la société, l'autre en est la satire. Je souhaiterais aux grands écrivains une meilleure mémoire, pour qu'ils se souvinssent en tout temps de ce qu'ils ont déjà publié;<176> mais les poëtes n'y prennent pas garde de si près, et le souffle léger des vents emporte leurs paroles et souvent leurs pensées.

La négociation de la paix est comme un feu qu'on allume, qui quelquefois paraît s'éteindre, et qui tantôt, par saillies, jette une nouvelle flamme. Il faut attendre, et voir ce qui en résultera. La philosophie et l'expérience ont dompté ma vivacité naturelle, et m'ont appris à attendre les événements avec patience; un chrétien ajouterait : avec résignation. Dans le pays où je suis, il n'y a point d'estampes; je ne puis parier contre les vôtres que des soieries et de la limaille du fer qu'on tire ici des mines. Ce serait un pari digne de Pharasmane.176-a Voilà tout ce que je puis pour vous. Ayez la bonté de dire à Gotzkowsky qu'il m'envoie un catalogue de ses tableaux; cela m'amusera dans les moments de l'accès de fièvre chaude qui va nous prendre.

Vous n'aurez point de vers aujourd'hui de moi; je vous en réserve tout un amas pour la première occasion. C'est quelque chose de terrible que ce démon de la poésie; il me tourmente dans toutes les situations où je me trouve, il m'assaillit partout. S'il se trouve quelque exorciste de votre connaissance, envoyez-le-moi, pour qu'il me délivre de cet esprit malin. Adieu, mon cher marquis; je vous recommande, et moi, à la protection de Sa sacrée Majesté le Hasard. Je souhaite qu'il vous fasse vivre heureux, tranquille et sain, et que je vous retrouve tel, si ce même hasard permet à ma destinée errante de me ramener jamais à mes foyers de Sans-Souci.

<177>

125. AU MÊME.

Le 1er mai 1760, au camp de porcelaine (Schlettau, près de Meissen).

De crainte que vous n'accusiez, mon cher marquis, ma veine d'être tarie, je vous envoie un morceau177-a que j'ai travaillé ici. Vous verrez par là que nous nous préparons très-sérieusement aux combats, et que nous en voulons découdre à tout prix. Les Français ne feront pas la paix. Les dieux, pour rabattre la confiance que vous pourriez prendre dans votre âme lorsqu'elle s'exalte, ont, pour vous confondre, résolu que vos compatriotes feraient encore la guerre. Mais il se découvre une autre porte de salut dont j'espère que vous entendrez bientôt parler, et, pour le coup, il paraît que le destin n'a pas encore résolu notre perte. Je reprends courage, et j'espère encore me tirer de ce labyrinthe et me venger de mes persécuteurs. J'attends patiemment le catalogue des tableaux; cela ne laissera pas que de me distraire un moment, quand je le recevrai. Je vous l'avoue, j'ai encore besoin de quelque épisode agréable jusqu'au moment que ma délivrance arrive. Avez-vous envie de quelque porcelaine? Mandez-le-moi; je vous dois tant d'années de pension, que cela servira pour les intérêts.177-b Je puis vous en envoyer sans que cela me dérange en aucune manière. Laissez tirer à Voss autant d'exemplaires qu'il voudra de l'édition in-quarto; je ne lui demande que six exemplaires pour moi. Si la paix se fait un jour, et qu'elle devienne bonne, j'aurai de quoi faire composer de nouvelles estampes à Schmidt. Voilà, mon cher marquis, ma façon de penser. Avouez qu'au fond je suis une bonne créature, et que je ne mérite pas la persécution que je souffre<178> de ces brigands d'empereurs, de rois, et de ces coquines d'impératrices. Je suis un philosophe déplacé. J'aurais été propre pour vivre en sage. Un démon envieux de mon repos m'a traduit et transporté sur la grande scène des vicissitudes. Je suis obligé malgré moi de me mêler de ces grandes affaires et de m'écarter des préceptes de notre saint Épicure, qui conseille à son sage de ne se point mêler du gouvernement. Il ne savait ou ne pensait pas que quelconque de ses disciples, né d'un sperme royal, ne pouvait être libre dans son choix, que les conjonctures et la nécessité sont plus fortes que la volonté des hommes, et que chacun est entraîné par le torrent des causes secondes, qui l'obligent de remplir la tâche qu'elles lui donnent.

Vous êtes le plus paresseux des hommes. Je vous écris tantôt en prose, tantôt en vers, et, malgré toutes mes peines, je ne puis que de loin à loin tirer de vous quelque réponse. Écrivez-moi plus souvent des balivernes et tout ce qu'il vous plaira. Il me faut de vos lettres. Je les reçois avec plaisir, je les lis de même, et cela vous coûte si peu, que vous pouvez bien me donner cette satisfaction-là. J'ai aujourd'hui un jour couleur de rose; cela m'arrive rarement d'en avoir de pareils. Vous avez reçu de moi nombre de lettres qui étaient écrites des jours très-noirs. Adieu, mon cher marquis; je vous embrasse, et vous souhaite vie et contentement.

126. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 4 mai 1760.



Sire,

La lettre que Votre Majesté m'a fait la grâce de m'écrire a produit dans mon cœur la plus sensible joie, et j'attends ce moment heureux<179> dont vous me parlez avec la plus grande impatience. J'ai toujours été persuadé que vous viendrez à la fin au point de détruire tous les projets de vos ennemis; et, dans les temps qui paraissaient les plus nébuleux, je n'ai jamais douté qu'un beau jour ne dissipât toutes les ombres, et ne rendît à la Prusse et au Brandebourg cette gloire et cette tranquillité dont elle a toujours joui sous votre règne avant cette guerre suscitée par la mauvaise loi et continuée par la folie et l'aveuglement, car comment peut-on nommer autrement l'opiniâtreté insensée des Français? Quoique la folie des convulsions de saint Paris redevienne à la mode à Paris,179-a ce n'est pas dans cette ville que sont les plus grands fous du royaume; c'est à Versailles, c'est dans le conseil de cette cour qu'il faut les chercher. Quel plaisir de voir un jour de pareils extravagants mortifiés autant qu'ils le méritent! Je ne sais lequel des deux me causera plus de satisfaction, ou de voir la folie française corrigée, ou l'orgueil autrichien réprimé, car Dieu lui-même ne pourrait pas le détruire; il ne peut changer l'essence des choses, et la nature de ces gens est la vanité. Il ne saurait y avoir un Autrichien modeste, de même qu'il ne peut y avoir de la matière sans étendue. Si V. M. lisait toutes les fatuités que la cour de Vienne fait mettre dans diverses gazettes, quelque grande que fût son indignation, elle ne pourrait quelquefois s'empêcher d'en rire. J'avoue naturellement à V. M. que je suis curieux de voir ce qu'ils diront lorsque ce dont elle me fait la grâce de me parler viendra à être public.

Je remettrai les planches à Voss. Cet homme doit vous regarder comme les anciens regardaient le Jupiter hospitalier; il était doublement dieu, premièrement comme une divinité générale, et secondement comme un dieu lare. Vous lui faites le bien que vous faites à tous vos sujets comme roi, et, comme auteur, vous remplissez d'argent sa maison. Un libraire païen vous aurait placé parmi ses pénates, un libraire catholique vous révérerait comme un saint; mais<180> que peut faire un libraire luthérien? Il n'a que de la reconnaissance à vous offrir, et Voss en est rempli; il publie par tout le monde ce qu'il vous doit. Il est vrai que vous en avez fait un seigneur; cet homme est devenu dans huit jours un des plus riches bourgeois de Berlin. Vous me parlez, Sire, des singularités de la fortune; en voilà un exemple assez particulier. Vous ignoriez qu'il y eût un Voss dans l'univers, et vous ne l'apprenez, pour ainsi dire, qu'après l'avoir enrichi.

J'ai lu, Sire, vos vers avec un plaisir infini. C'est Horace dans ses odes galantes, c'est Virgile dans ses Bucoliques, jusqu'au milieu de la pièce, et c'est encore le même Virgile dépeignant les fureurs de la guerre dans son Énéide. Toute cette pièce est fort correcte, et la facilité de l'expression ne fait rien perdre à la justesse des pensées et à la précision du style. V. M. est trop bonne de songer à vouloir me donner des porcelaines. Comment a-t-elle assez de complaisance, au milieu des affaires importantes qui l'occupent, pour penser à des choses qui ont aussi peu de rapport aux grands objets dont elle doit naturellement être affectée? Mais puisque V. M. me fait la grâce de m'écrire qu'elle peut m'en envoyer sans que cela la dérange en aucune manière, je lui dirai naturellement que j'ai acheté à Hambourg, dans la vente de Schimmelmann, des cafetières, tasses, théières, etc. Ainsi, si V. M. juge à propos de m'envoyer quelques plats et quelques assiettes, je les conserverai soigneusement; et, à la paix, il ne manquerait rien à mon bonheur, si je pouvais m'en servir pour lui offrir à Potsdam, dans une maison que je meublerais assez bien, un repas philosophique. Si V. M. daignait m'accorder cette faveur, je m'écrierais alors comme le grand prêtre Siméon : « Seigneur, tu peux maintenant disposer de ton serviteur en paix, puisque mes yeux ont vu mon Sauveur. »180-a J'ai l'honneur, etc.

<181>

127. AU MARQUIS D'ARGENS.181-a

(Meissen) 7 mai 1760.

De notre camp de porcelaine,
Au fidèle et bon citadin
Des antiques murs de Berlin
Salut et santé souveraine,
Paix et tranquillité prochaine.
Or dites-nous, mon cher marquis.
Que faites-vous, et la marquise.
Séquestrés dans votre taudis?
Tous deux vivants ensevelis,
Redoutez-vous toujours la bise
Et le perfide vent coulis
Qui perce rideaux, et méprise
Le mou duvet de vos habits?
Passez-vous les jours et les nuits.
Selon vos us et votre guise,
Sans sortir tous deux de vos lits?
Ou bien commentez-vous ensemble
Les sentences d'un auteur grec,
Ouvrage aride, ingrat et sec,
Devant lequel l'ignare tremble,
Et s'agenouille par respect?
Mais non, mon esprit imagine.
Ou, pour mieux dire, je devine
Le train de vos jours usité;
Et je vous vois dans votre chambre.
Où n'entra jamais odeur d'ambre.
Dans la flanelle empaqueté,
De pelisses emmaillotté,
Les pieds sur votre chaufferette.
Le bonnet de nuit sur les yeux,
Disserter avec le prophète
<182>Sur le destin que vous apprête
La sombre volonté des dieux.
Moi, dont l'âme matérielle
N'a pas le don de s'exalter,
Je puis, sans vouloir empiéter
Sur votre diseur de nouvelle,
Vous en renouveler aujourd'hui
Tant et peut-être plus que lui.
Je les tire de ce grimoire
Que me donna le vieux Dessau
A l'œil fier, à moustache noire,
Magicien dès le berceau.
Voici ce que dit ce bon livre
Sur l'histoire de l'avenir;
Pour le goûter sans le honnir,
Il faut que le lecteur s'enivre.
Si vous voulez donc le poursuivre.
Daignez vous en ressouvenir.
« Dès que l'ardente canicule
Aura porté dans les cerveaux
Des guerriers, princes et héros
Ce feu transperçant qui les brûle,
Alors sur les traces d'Hercule
Ils s'empresseront à grands flots,
De Prusse, d'Autriche et Russie,
Pleins de la même frénésie.
Notez que d'iceux les plus sots
Aux autres tourneront le dos,
Et seront sans cérémonie
Vilipendés par leurs rivaux. »
Si cependant je dois tout dire
Ce qui se passe dans mon cœur,
Tandis qu'en ce moment flatteur
Avec vous je m'efforce à rire,
En vous amusant je soupire,
Et je déplore mon malheur.
Plein de chagrin et de fureur,
Je donne à tous les mille diables
<183>Les cercles et leur empereur,
Les oursomanes exécrables,
Vos Français, quoique plus aimables.
Avec leur Louis du moulin,183-a
Ses ministres et sa catin,
Madame et monsieur le Dauphin,
Et la guerre et la politique.
Je confesse sincèrement
Que ce petit emportement
N'est pas dans le goût du Portique.
Et n'a point eu pour élément
L'impassibilité stoïque.
Mais j'aurais voulu voir Zénon,
Socrate ou le divin Platon.
Contre trois femmes enragées,
D'astuce et d'orgueil regorgées.
Se débattre dans ce canton
Et. dans ces plaines ravagées.
Essuyer sur leur triste front
Chaque jour un nouvel affront.
Leur sang-froid et leur patience,
Dans cette épreuve d'insolence.
N'aurait pas longtemps tenu bon;
Si même c'eût été Caton,
Dans son cœur rempli de souffrance
Il eût ressenti, j'en réponds,
Les aiguillons de la vengeance.
Et que peut la froide raison
Contre l'instinct de la nature,
Qui s'aigrit à force d'injure?
Car, selon mon opinion,
Il est à toute créature
Permis, après telle aventure.
De penser comme fit Timon.
Voilà, marquis, comme raisonne
L'esprit, ce sophiste éloquent.
<184>Qui veut cacher par son clinquant
La passion qui l'empoisonne.
Quoi qu'il en soit, en ce moment,
J'espère pourtant fermement
Que tout bon chrétien me pardonne,
Et que Dieu, tout doux, tout clément,
En voudra faire tout autant.
Vous surtout, dont j'ambitionne,
Soit dans mes camps, ou sur le trône,
Les suffrages et l'agrément,
Vous m'absoudrez tout doucement
De ce péché, que la Sorbonne,
Même l'archange Gabriel,
S'il argumentait en personne,
Trouverait un péché véniel.

Voici la dernière lettre en vers et le dernier badinage que vous recevrez de moi; le quart d'heure de Rabelais est prêt à sonner, et ce remuement que fait l'ennemi m'oblige à porter toute mon attention sur ses démarches. Je vous ai écrit, mon cher, qu'il y avait une lueur d'espérance pour nous; mais il y a bien loin de là jusqu'à la certitude, et cette espérance n'est pas aussi fondée que je le désirerais. Il n'y a point de milieu dans cette campagne : ou de grands maux, ou de grands biens; ou l'État sera bouleversé, ou nous prendrons un fort ascendant sur nos ennemis. Je fais de mauvais sang pendant cette crise, et mon impatience naturelle et mon inquiétude me tourmentent beaucoup. Vous verrez que les Français ne feront point la paix. Enfin, dans cette subversion générale, je suis mis hors toutes les règles de la prudence, et notre pauvre vaisseau erre à l'aventure et au gré du vague Éole.

Il n'y a point ici de service fait à la fabrique; j'en ai commandé un, et je n'y ai pas omis les symboles de la philosophie et du scepticisme, ce que vous approuverez, j'espère. Je ne sais, mon cher, si jamais je dînerai à Potsdam, ni ce que je deviendrai dans cette con<185>fusion générale. Si elle se débrouille heureusement, je serai à vous; sinon, faites mon épitaplie. Adieu, mon cher; je vous embrasse.

128. AU MÊME.

(Schlettau. près de) Meissen, 14 mai 1760.

Voilà ce qui s'appelle une lettre; il y a de quoi y répondre, et je rends grâces à votre rhumatisme de me l'avoir procurée. Vous voyez que toutes les espérances de la paix sont évanouies; vous voyez que nos ennemis font les plus grands préparatifs. J'aurai dans trois semaines deux cent vingt mille hommes sur les bras; j'en ai à peu près la moitié, de sorte qu'il est aisé de comprendre qu'il faut nécessairement que je périsse du côté où je serai le plus faible, et où je ne pourrai rien opposer au nombre qui m'accable. Il ne me reste donc qu'une ressource,185-a qui n'est pas certaine; si celle-là vient à s'évanouir, je dois m'attendre à ce que les événements m'annoncent et à ce que le raisonnement ordinaire me prouve. La tête me tourne régulièrement trois ou quatre fois par jour, que je me tue à trouver des expédients, et que je n'en saurais venir à bout. Les Français sont ensorcelés, je crois, et il n'y a rien à faire avec eux; je ne leur présage rien de bon de leur conduite, qui est faible, pitoyable et indigne du rôle qu'une grande monarchie doit jouer. Les flottes anglaises vont entrer incessamment en mer; la Martinique, Montréal, et peut-être Pondichéry, seront les objets de leurs conquêtes, et les Français apprendront combien de mal leur font des...... qui gouvernent. Je<186> vous envoie une petite Lettre de la Pompadour186-a que je fis l'année passée, et qui l'a mise au désespoir.

Pour votre prépuce, mon cher, il branle au manche, et je ne vous le garantis pas; car certainement jamais mon existence ni celle de l'État n'ont été en si grand hasard que dans les conjonctures présentes, et vous connaissez trop ma façon de penser pour vous flatter que je voudrais survivre à ma nation et souffrir tous les opprobres et toutes les indignités auxquelles je serais exposé de la part de mes ennemis.

J'ai vu la liste des tableaux, dont je me suis amusé un moment; pour que la collection fût parfaite, il y faudrait un beau Corrége, un beau Jules Romain, un Jordanus italien.186-b Mais où m'égarent mes pensées? Je ne sais quel malheur m'attend peut-être dans peu, et je disserte de tableaux et de galeries. En vérité, marquis, le temps qui court dégoûte des plus jolis hochets, et les choses sont si hasardées, qu'il n'y a presque pas moyen d'y penser, à moins qu'un événement favorable ne répande un doux rayon qui éclaire les ténèbres dans lesquelles nous cheminons. Ne craignez rien pour votre service; il s'y trouve une devise prise d'Aristote : « Le doute est le premier pas vers la sagesse. »186-c Je me flatte que vous ne la désapprouverez pas; je crois que l'ouvrage pourra être achevé dans quinze jours, et on vous l'enverra tout de suite.

Adieu, mon cher marquis; faites dire, quand il en sera temps, des messes pour mon âme; réellement je crois être, les yeux ouverts, en purgatoire. Je vous embrasse.

<187>

129. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 18 mai 1760.



Sire,

Votre Majesté viendrait plutôt à bout de me faire croire la présence réelle, la transsubstantiation et tous les mystères apostoliques et catholiques que de me persuader que nous avons autant à craindre qu'elle me le dit. Bien loin d'appréhender pour mon prépuce, je fais dorer en or fin tous les cadres de mes tableaux, j'achète des miroirs, des tables de marbre. Ce n'est pas certainement dans l'idée de porter ces meubles à Délos ou à Naxe, mais pour en orner mon logement de Potsdam. Je vous jure, et cela, dans la plus exacte vérité, que ma seule crainte, c'est le risque que vous courez personnellement par les dangers où vous vous exposez; cela me fait penser quelquefois à la Grèce. D'ailleurs, je suis très-tranquille sur les événements de la guerre, et je suis certain qu'elle finira heureusement pour vous et pour vos sujets, si vous avez le soin de conserver votre personne, sur laquelle est fondée la stabilité de l'État. Vous m'assurez, Sire, que les Français ne veulent point la paix, et moi, je consens de perdre tout ce que j'ai dans le monde, si, au premier échec qu'ils recevront, ils ne quittent pas leurs alliés. Ce n'est point un mal pour nous qu'ils entament cette campagne, parce qu'ils feront de nouvelles pertes considérables, et toutes les conquêtes des Anglais sont autant de gages qui nous répondent des pertes que nous pourrions faire.

Vous me dites que vous allez avoir dans trois semaines deux cent vingt mille hommes sur les bras, et que vous n'en avez que la moitié autant à leur opposer. Permettez-moi de répondre, Sire, que vous parlez dans cette occasion comme les gens qui affectent de passer pour beaucoup moins riches qu'ils ne le sont; tout le monde dit que vous avez cent cinquante mille hommes en campagne, et je le croi<188>rais assez volontiers. J'ai lu, Sire, dans M. de Turenne, dans le maréchal de Saxe, et, ce dont je fais encore plus de cas, j'ai ouï dire à V. M. qu'une armée de cinquante mille hommes suffisait pour tenir tête à une de quatre-vingts, dont on ne pouvait jamais employer qu'une partie un jour d'affaire, et qui devenait à charge pendant toute la campagne par la difficulté des subsistances. Toutes les gazettes assurent que le prince Ferdinand aura près de cent quinze mille hommes, et qu'il va détacher un corps considérable pour s'opposer à l'armée de l'Empire. Si cela est, comme il le paraît par toutes les nouvelles, vous voilà délivré d'un embarras qui jusqu'ici n'a pas laissé que de vous causer de la peine et bien des soins.

Après avoir songé, Sire, à l'événement dont vous me parlez dans vos lettres, j'ai vu que cela ne pouvait pas regarder l'Italie, et je ne doute pas qu'il ne s'agisse des Turcs. Ce serait une chose admirable s'ils allaient se déclarer; mais la conduite qu'ils ont tenue jusqu'à présent, les occasions heureuses qu'ils ont perdues, me font craindre qu'ils ne continuent d'agir aussi peu sensément. Cependant une révolution soudaine peut avoir lieu tout à coup dans un pays où il en arrive si souvent; en ce cas-là, je sens bien que nous serions dans la situation la plus heureuse et la plus brillante. Mais je ne pense pas que, si cet événement n'a pas lieu, nous soyons dans le cas d'essuyer les revers que V. M. me fait envisager.

J'ai remis à Voss toutes les planches; elles étaient dans une caisse avec les autres que V. M. avait fait graver. J'envoie un rôle de ces planches à V. M., que m'a donné pour ma décharge madame Schmidt,188-a en me les remettant. V. M. verra les planches qui restent encore dans cette caisse; je la prie de me donner ses ordres, pour savoir à qui je dois les remettre.

Vous savez sans doute, Sire, qu'on a imprimé en France et à Francfort le second volume de vos ouvrages, contenant des Épîtres et des<189> Lettres à Voltaire.189-a Il ne faut pas former des soupçons sans de grands préjugés; mais, quand je songe que V. M. n'avait donné ce volume à personne, je pense malgré moi à Voltaire et à Darget.189-b Si ces gens-là ne sont pas la cause de l'impression de cet ouvrage, c'est donc le diable qui, pour vous punir de ne pas croire en lui, a fait publier ce volume. J'ai parcouru celui qu'on a envoyé à M. de Catt pour vous remettre; j'y ai trouvé plusieurs fautes d'impression. Mais les pièces dont ce livre est composé m'ont paru charmantes; les Lettres à Voltaire sont admirables, pleines d'imagination et d'idées nouvelles. J'ai bien ri de vous voir promettre de faire un livre pour prouver la vérité de la religion chrétienne, lorsque Brühl commentera les campagnes de M. de Turenne.189-c

J'aurais bien encore des choses à dire à V. M., mais il est deux heures après minuit. Voilà de bon compte seize heures que je n'ai pas vu mon lit; je vais le retrouver, car je me suis levé à dix heures du matin. J'ai l'honneur, etc.

<190>

130. AU MARQUIS D'ARGENS.

Meissen, mai 1760.

Il y a, mon cher marquis, une grande différence entre la dialectique et l'art conjectural. Les raisonnements des géomètres sont rigoureux et exacts, parce qu'ils portent sur des objets possibles ou palpables de la nature; mais, lorsqu'il faut deviner des combinaisons, la moindre ignorance de faits incertains et obscurs interrompt la chaîne, on se trompe à tout moment. Ce n'est point faute de justesse d'esprit, mais faute de notions conformes à la vérité, et parce que l'esprit des hommes change, et qu'il est impossible de deviner tous les caprices qui leur passent par la tête. Voilà pourquoi, mon cher marquis, vous vous êtes trompé sur le jugement que vous portez des Français; ils ne feront la paix que lorsque leur subversion sera parvenue à son comble. Vous vous trompez de même sur le sujet d'une autre nation, parce que vous n'êtes pas devin, et par conséquent il vous est impossible de vous représenter les choses dans la vérité. Vous vous trompez encore sur le sujet de mon armée. Toutes ces erreurs que je vous cite, votre esprit n'en est point coupable; mais votre raisonnement, conséquent d'ailleurs, s'appuie sur de faux principes. Oui, j'ai dit que, avec cinquante mille hommes, un général qui entendait son métier pourrait tenir tête à quatre-vingt mille; mais je n'ai jamais dit qu'avec cinquante mille hommes on pût se soutenir contre six-vingt mille, car, pourvu que le général qui commande cette grande armée ne soit pas un automate, il viendra à bout de son ennemi par ses détachements, et dans peu il l'écrasera. Pour moi, mon cher marquis, que ma malheureuse étoile a condamné à philosopher sur les futurs contingents et sur les probabilités, j'emploie toute mon attention à bien examiner le principe dont il faut partir pour raisonner, et à me procurer sur ce point toutes les connais<191>sances possibles; tout l'édifice que j'élève sans cette précaution périt par sa base, et tombe comme une maison de cartes. Je suis bien aise que vous, philosophe, vous vous soyez convaincu, par votre petite expérience, de la difficulté qu'il y a de guider sa marche dans ces ténèbres, lorsqu'on manque de fanal et même de feux follets pour s'éclairer. Voilà pourquoi il faut juger avec indulgence les politiques et les guerriers. Il faut que l'on convienne qu'une fausse nouvelle, un mouvement de l'ennemi que le général ignore, lui font commettre nombre de fautes, et il se trouve des cas où son ignorance est invincible. Les politiques en sont logés là tout de même; la fantaisie d'un souverain, quelque intrigue de cour, la mort d'une créature chèrement achetée, détraque tout leur système, et, malgré toute leur prévoyance, ils ne peuvent empêcher la fortune d'exercer son empire. Passez-moi ces réflexions; elles peuvent me servir d'apologie et vous convaincre au moins que je ne suis pas la cause directe de toutes les sottises qu'il m'est arrivé de faire. Si je vous faisais le fidèle tableau de ma situation, vous trouveriez du premier coup d'œil les sujets des grands embarras où je suis, et vous seriez obligé d'avouer que la prudence humaine se trouve trop courte pour s'en démêler.

J'en viens au graveur. Il ne faut donner au libraire que les planches qui conviennent aux Poésies diverses, et il faut que Schmidt garde les autres.

Je vous félicite, mon cher marquis, sur vos beaux meubles. On travaille à votre service à force, et je me flatte que vous en serez très-content. J'espère qu'il sera achevé dans la quinzaine; je le ferai partir tout aussitôt, si je me trouve encore ici.

Adieu, mon cher marquis. Philosophez tranquillement à Berlin, et rendez grâces à votre étoile, qui ne vous oblige pas de philosopher sur les futurs contingents et sur les caprices des hommes. Je suis votre fidèle ami. Vale.

<192>

131. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin. 27 mai 1760.



Sire,

Votre lettre est remplie de sagesse et d'esprit; mais, quelque conséquents que soient vos discours, je ne suis pas convaincu, et je suis toujours persuadé que la fin des affaires sera beaucoup meilleure que vous ne le croyez.

Celui qui dans Rossbach vit les Français soumis,
Qui vainquit dans Lissa ses plus fiers ennemis.
Peut du général Daun éviter les atteintes.
Je crains les vents coulis, et n'ai point d'autres craintes.192-a

J'ai lu la Lettre de la Pompadour à la Reine; c'est la plus ingénieuse, en même temps la plus sanglante satire. Je ne m'étonne pas qu'elle ait mis au désespoir une femme remplie d'orgueil; mais, après cela, je ne suis point surpris que, par le crédit de la Pompadour, les Français continuent la guerre, quelque besoin qu'ils aient de faire la paix. Cette femme sans sentiments, sans amour pour sa patrie, se soucierait fort peu que la France perdît les Indes orientales et l'Amérique septentrionale, si elle pouvait réussir à se venger.

Les Lettres de votre Chinois font un bruit étonnant; les dévots de toutes les religions se sont unis pour clabauder contre elles, les gens d'esprit rient et les trouvent charmantes. Mais ces gens d'esprit ont peu d'influence sur le peuple; ce sont les sots qui le gouvernent. Les Autrichiens ont fait faire dans plusieurs gazettes des extraits de cet ouvrage, comme s'il était cent fois plus dangereux que Spinoza et Collins. Les auteurs de ces extraits ne vous nomment pas, mais ils<193> font bien connaître l'auteur auquel ils en veulent. J'aurai l'honneur de dire à V. M. qu'il n'est plus possible que vous puissiez vous cacher lorsque vous écrirez quelque ouvrage; votre style, et surtout un certain tour original, vous décèleront toujours, quelque soin que vous preniez de vous déguiser. Par exemple, vous n'aviez jamais parlé de l'Oraison funèbre;193-a à peine en eus-je lu vingt lignes, que je vous reconnus. Si V. M. ne m'avait pas appris qu'elle avait écrit la Lettre de la Pompadour à la Reine, croyez-vous que je n'aurais pas senti que vous en étiez l'auteur, en lisant ces deux endroits : « Vous n'en serez pas moins apostolique, madame, car, pour ne rien vous déguiser, les apôtres vos devanciers menaient des sœurs avec eux, et il faudrait être trop bonne pour croire que ce n'était que pour être en oraison avec elles. »193-b Je sais que Voltaire n'écrit pas contre la Reine et la Pompadour; et quel est l'auteur qui ait assez d'imagination et en même temps de hardiesse pour dire cela, si ce n'est le Philosophe de Sans-Souci, dès que Voltaire ne l'a pas dit? Voici un autre endroit caractéristique : « On va plus loin à Rome : le père commun des croyants autorise même des lieux licencieux, par indulgence, et pourvu que l'on paye, il est content. Ce bon père compatit aux faiblesses de ses enfants, et il tourne ces peccadilles en bien, par l'argent qui en revient à l'Église. Le monde a de tout temps été fait de même; il lui faut du plaisir, et de la liberté dans son plaisir. »193-b A présent, Sire, permettez que je fasse ici les réflexions d'un auteur qui cherche à connaître celui de l'ouvrage où sont contenus ces deux passages. Il dit d'abord : Un auteur protestant ne se moquerait point des apôtres, un auteur catholique ne tournerait pas le pape en ridicule; il faut donc que ce soit un écrivain sans religion. Cet ouvrage est plein d'esprit et d'imagination, comme le sont ceux de Voltaire et du Philosophe de Sans-Souci; nous savons que Voltaire ne l'a point<194> fait; donc nous avons toutes les preuves que c'est le second auteur. Irréligion, esprit, imagination, style, hardiesse dans les pensées, tout cela rend évidente notre conjecture. Je ne vous dis, Sire, tout ceci que pour vous montrer la nécessité de ne plus écrire lorsque vous croirez avoir quelque raison de n'être point connu. Il vous resterait deux moyens, mais vous ne pouvez pas les mettre en usage. Le premier serait d'affecter un style pesant; ce remède est pire que le mal. Le second serait d'écrire dans le goût de la dévotion; mais votre imagination vous découvrirait malgré vous. Ainsi il faut vous résoudre ou de ne plus écrire, ou d'être d'abord reconnu par les lecteurs qui ont du discernement.

Je remercie V. M. de la porcelaine. J'ai fait faire une belle armoire avec des carreaux de glaces pour l'enfermer. Mais n'allez pas penser que je me donne les airs de faire le petit-maître et le seigneur. Quand je dis glaces, j'entends des carreaux de vitres à huit gros la pièce; ils sont bien blancs, bien unis, et c'est comme il les faut à un homme de lettres. Un philosophe doit éviter la somptuosité de Sénèque et la rustique simplicité de Cratès et de Diogène. Épicure avait des maisons à la ville, à la campagne; elles étaient propres, mais modestes. Parmi les biens que la nature a accordés aux hommes, la médiocrité me paraît un des plus grands. Par la médiocrité j'entends un peu plus que le nécessaire honnête; c'est là tout ce qu'il faut à l'humanité pour la rendre heureuse. J'ai l'honneur, etc.

<195>

132. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Schlettau, près de) Meissen. 1erjuin 1760.

Votre conjecture sur le style des auteurs vaut mieux, mon cher marquis, que celle sur la politique. Cependant il y aurait encore bien des choses à répondre. 1o Je crois que l'on pourrait plutôt reconnaître mon style à de certains solécismes qu'à la tournure des phrases. 2o Il y a bien des gens qui pensent et écrivent avec liberté; pourquoi ne voulez-vous pas que l'on soupçonne Rousseau de Genève, et tant d'autres auteurs que je ne connais pas, d'avoir fait des ouvrages frivoles comme ceux-là? 3o Ne pourrait-on pas croire que je suis trop occupé de choses importantes pour perdre mon temps à écrire des balivernes? 4o Les Lettres du Chinois ne disent rien de plus hardi que les Lettres persanes. 5o La Lettre de la Pompadour sent plutôt l'ouvrage d'un homme désœuvré de Paris que celui d'un Allemand qui commande une armée. Enfin, mon cher marquis, s'il s'agissait de plaider ma cause en justice, j'aurais encore assez de raisons pour me faire absoudre par mes juges. Ce n'est point la Lettre de la Pompadour qui perpétue la guerre; elle ignore parfaitement que j'en suis l'auteur, et personne ne m'en soupçonne à Paris. Il y a d'autres raisons trop longues et trop amples à détailler. Vous convenez donc qu'il est possible de démêler d'avance les effets des causes occasionnelles; vous comprenez donc que tout art de conjecture est un art ingrat et trompeur. C'est le métier que je suis obligé de faire. J'aimerais autant naviguer sur le vaste Océan sans mât et sans boussole. Votre petite expérience dans l'arrangement du système politique de l'Europe vous en a pu convaincre. Je me donne dix fois par jour au diable, mais je n'en avance pas pour cela davantage.

Je vous félicite, mon cher marquis, de ce que vous devenez poëte; ma veine est tarie pour la campagne, elle fait carême, et je ne me<196> permettrai pas un distique jusqu'à ce que les événements nous deviennent plus favorables qu'ils ne sont. Votre service avance; il ne pourra cependant partir d'ici que dans quinze jours; il y aura deux terrines, quatre grands plats, quatre petits, deux plats longs pour le rôti, des vinaigriers et huiliers, quatre salières et quatre douzaines d'assiettes. Il sera réellement beau, dans un goût tout nouveau dont j'ai fourni les dessins; je me flatte que vous en serez content.

Les nuages s'assemblent pour l'ouverture de la campagne; les foudres sont encore enfermés dans les nues, mais gare le moment où ils éclateront. Adieu, mon cher marquis; je vous souhaite tout ce qui me manque pour être heureux, tranquillité, repos, contentement et santé. Je n'ai plus rien. Mon tempérament s'use, la fortune, la santé, la gaieté et la jeunesse m'abandonnent; je ne suis plus bon que pour peupler le pays de Proserpine. Si vous avez quelque commission à donner là-bas, vous n'avez qu'à m'en charger. Adieu.

133. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 7 juin 1760.



Sire,

J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté la première feuille de la belle édition in-quarto des Poésies diverses. Elle verra que cette édition sera pour le moins aussi belle que celle qui a été faite au château; elle est déjà vendue entièrement d'avance, et presque toute en Angleterre. Vous savez sans doute que l'on vous a érigé une statue de bronze à Dublin, et qu'elle a été placée dans la plus belle rue de la ville, qui est appelée aujourd'hui la rue de Prusse.196-a Toutes les<197> gazettes ont parlé un mois de suite de ce monument. Je ne vous en ai rien dit jusqu'à présent, parce que je sais combien votre caractère archiphilosophique est peu sensible à ces sortes d'apothéoses. Je vous passe, en qualité de roi, de vous mettre au-dessus de la gloire, mais du moins comme héros vous devriez la chérir. Cependant, content de la mériter, vous êtes indifférent pour les honneurs qui la suivent. Vous faites bien mentir le proverbe qui dit que jamais poëte ne fut modéré dans son ambition pour la gloire. Vous êtes bon poëte, et vous fuyez les louanges; il y a dans votre modestie de quoi faire honte à tous les gens de lettres.

J'ai lu, Sire, avec admiration la liste du beau service de porcelaine dont vous voulez me faire présent. J'ai d'abord été visiter mon armoire, et je l'y ai rangé en imagination, en attendant le jour où je pourrai le faire en réalité. V. M. me permettra de lui dire qu'une coquette à qui l'on promet des pompons d'un goût nouveau n'est pas plus impatiente de les recevoir que je le suis de voir ces porcelaines. Les quinzaines des ouvriers de la fabrique me paraissent les semaines du prophète Daniel; et, sans vouloir médire de MM. les faiseurs de porcelaines, je devrais, selon la première lettre où V. M. me faisait la grâce de m'en parler, les avoir depuis quinze jours, et, par sa dernière lettre, j'ai vu encore une nouvelle quinzaine. V. M. m'écrit que je suis devenu poëte. Ah! si je l'étais, je ferais une ode dans le goût d'Horace pour la remercier, et une satire du style de Juvénal contre les tardifs fabricants.

Tous les gens de goût et tous ceux qui connaissent les arts font ici le voyage de Berlin à Potsdam, pour aller voir la galerie, avec autant d'empressement que les dévots font celui de Lorette ou de Saint-Jacques de Compostelle. Ceux qui ont vu l'Italie et la France conviennent unanimement que, après Saint-Pierre de Rome, il n'y a aucun bâtiment aussi somptueux et aussi élégant. J'espère le voir avec V. M. au commencement de l'automne, et, si nous n'avons pas la paix,<198> vous ferez une campagne heureuse qui vous rendra, cet hiver, à votre peuple et à tous vos bons et fidèles serviteurs, à qui votre vie est aussi précieuse que la leur. J'ai l'honneur, etc.

134. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Schlettau) 10 juin 1760.

Votre lettre, mon cher marquis, m'a trouvé dans les grandes convulsions de l'inquiétude et de l'embarras. Nos affaires prennent un tour abominable; il faut mal gré bon gré se jeter dans les grandes aventures et jouer à quitte ou double. Des remèdes désespérés sont les seuls aux maux de pareille nature. Je vous l'ai dit souvent et je le répète, cette campagne nous sera funeste; mais je n'y saurais que faire. Je suis entraîné par le torrent des événements hors des routes de la prudence ordinaire, et obligé de choisir de deux mauvais partis le moins fâcheux. J'agirai avec tout le sang-froid et toute la résolution possible; mais la besogne est trop forte, et j'y succomberai. Veuille le ciel que je me trompe! Toutes les probabilités me sont contraires, et, selon la façon de raisonner des hommes, je ne puis me sauver à moins d'un miracle. Jugez donc si des statues et des honneurs si peu mérités doivent m'affecter. Nous ne laissons en mourant qu'un vain nom à nos tombeaux, nos titres et nos biens à des héritiers souvent ingrats, et notre mémoire à déchirer à nos envieux.198-a

Il y a eu des jours de fête qui ont empêché les ouvriers de travailler pour vous. J'ai pris des mesures pour que ce service soit bien<199> emballé et vous soit envoyé dès qu'il sera achevé. Je ne sais, mon cher marquis, si jamais je reverrai Sans-Souci. Ma situation commence à devenir aussi cruelle et aussi affreuse qu'elle l'était l'année passée. Nous ne sommes qu'au prélude; jugez ce que cela deviendra quand la pièce commencera. Ne vous attendez à rien de bon, je vous le dis d'avance, et pensez plutôt à mon épitaphe qu'à des triomphes.

Adieu, mon cher marquis. Je vous annonce comme Cassandre les infortunes de Troie. Je voudrais me tromper, mais, s'il n'arrive pas quelque dieu de machine pour le dénoûment de la pièce, la catastrophe ne tardera pas d'arriver. Adieu; je vous embrasse.

135. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 17 juin 1760.



Sire,

Je sens bien les peines et les embarras où doit se trouver Votre Majesté; mais elle trouvera dans son génie et dans sa fermeté de quoi les surmonter glorieusement. Je vois une certaine espérance répandue dans tous les cœurs, qui m'est un sûr garant de l'accomplissement de celle que j'ai toujours eue, et qui, malgré les revers, n'a point encore été trompée. J'ai eu l'occasion de lire ici quelques lettres écrites par des officiers de l'armée de V. M.; elles annoncent la meilleure volonté dans toutes les troupes, qu'elles dépeignent comme remplies de zèle pour la patrie et pour le souverain. Ces lettres m'ont paru du meilleur augure du monde pour le succès de la campagne; elles montrent véritablement quel est l'esprit de l'officier et du soldat, puisqu'elles sont écrites par des gens qui n'avaient aucune raison de déguiser ce qu'ils pensaient aux personnes à qui ils les adressaient. Je<200> conviens, Sire, que vos ennemis ont une grande supériorité par leur nombre; mais vos talents militaires, la valeur de vos troupes, suppléeront au défaut d'égalité. Ce que vous appelez un miracle, je l'appelle un événement heureux, procuré par votre prudence et par votre courage; et cet événement arrivera tôt ou tard dans le cours de cette campagne, pourvu que vous ménagiez votre personne, et que vous réfléchissiez sans cesse combien elle est nécessaire au bien des affaires, qui ne peuvent à la fin manquer de prendre une face heureuse.

Je suis dans un étonnement dont je ne reviens pas, en voyant les nombreuses flottes anglaises rester tranquillement dans la Tamise; nous voilà bientôt au commencement de juillet, et elles sont encore dans l'inaction. Je suppose qu'il y a des négociations entre l'Angleterre et la France; la meilleure manière d'en presser la conclusion, c'est de faire agir cent vaisseaux de guerre contre des gens qui n'en ont pas quinze, et qui ont tout à craindre pour ce qui leur reste de leurs colonies. Les Français me paraissent comme certains esprits forts qui ne veulent pas se confesser pendant leur maladie, mais qui l'ont venir vingt prêtres lorsque le médecin leur annonce qu'elle est mortelle; la flotte anglaise agissant, c'est le médecin annonçant la mort, et les prêtres appelés, c'est la conclusion de la paix.

V. M. a bien raison de dire ma petite expérience sur les affaires de l'Europe; et quel est, je ne dis pas l'homme, mais le demi-dieu qui, voyant l'amitié et la liaison apparente de l'Espagne avec l'Angleterre, les prétentions et les droits de l'Espagne sur plusieurs États d'Italie, ne renonce à toute réflexion politique lorsqu'il voit cette même Espagne faire venir de Naples et de Sicile à Barcelone tous les boulets, canons, etc., et les autres provisions de guerre qui s'y trouvent? Vous savez, Sire, les raisons secrètes de toutes ces démarches; mais aussi, si vous avez cet avantage sur les autres hommes, vous avez le désagrément de voir une quantité de démarches, de manœuvres et de négo<201>dations où le bon sens n'a guère plus de part que dans les ouvrages des théologiens.

Je remercie encore de nouveau V. M. des porcelaines; fasse le ciel que je puisse bientôt m'en servir une fois avant de vous voir, pour célébrer la première bataille que vous gagnerez, après quoi les renfermer jusqu'à ce que je les transporte à Potsdam, où je vous verrai tranquille, heureux et comblé de gloire! J'ai l'honneur, etc.

136. AU MARQUIS D'ARGENS.

Radebourg, 21 juin 1760.

Tout ce que vous me dites, mon cher marquis, ne me persuadera jamais que notre situation soit bonne. La fortune est contre moi : j'ai passé l'Elbe, j'ai voulu attaquer Lacy avant-hier; mais il s'est retiré fort à propos. Voilà comme mes projets échouent les uns après les autres. L'armée des cercles arrive demain à Dresde, où on la laissera, et Daun gagne alors une si grande supériorité sur moi, que je ne puis rien augurer de bon de tout ceci. Loudon assiége Glatz; il n'y a qu'une poignée d'hommes en Silésie, qui ne peut porter des secours. Je périrai par tous les côtés. La politique m'est tout aussi contraire que la guerre; je ne puis réussir en rien dans les choses que j'entreprends, et je me prépare à tout ce que la fatalité de mon sort me fait prévoir de funeste. Vous ne voyez les objets que de loin, vous ne savez les choses qu'à demi, ce qui produit en vous une sécurité que vous n'auriez pas, si l'évidence de la vérité vous frappait. Soyez très- sûr que, s'il n'arrive pas quelque miracle, nous sommes perdus; si cela traîne jusqu'au mois de septembre, ce sera beaucoup. Tout l'art<202> et toute l'habileté d'un général se trouvent courts dans la situation où je suis; il faudrait des événements surnaturels, et vous savez que de ceux-là il ne s'en fait plus. Enfin je me trouve dans la plus affreuse situation où un souverain puisse être; je me vois dépérir insensiblement, comme un hydropique qui compte de jour en jour les progrès de sa maladie, et qui, voyant les froids avant-coureurs de la mort lui enlever successivement ses membres, attend d'un moment à l'autre qu'elle lui porte le dernier coup au cœur. Votre porcelaine est partie, et doit être arrivée à Berlin. Servez-vous-en, si cela vous fait plaisir, et ne vous flattez pas trop par des espérances incertaines, qui pourraient vous jeter dans une étrange erreur. Adieu, mon cher; je vous embrasse.

137. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 22 juin 1760.



Sire,

Je viens de recevoir le beau et magnifique service de porcelaine que V. M. m'a fait l'honneur de m'envoyer. Le dessin en est charmant, la peinture très-fine, et les symboles du pyrrhonisme inventés avec goût. En voyant tant de belles choses, j'avouerai naturellement à V. M. que je les ai d'abord contemplées avec beaucoup de plaisir; mais bientôt à ce mouvement de plaisir en a succédé un de confusion, réfléchissant combien peu je méritais que V. M. me fît un aussi beau présent. Oui, Sire, plus les grâces dont vous m'honorez sont grandes, plus elles me font sentir que je ne les dois qu'à votre bonté. Vous en agissez comme le Créateur, qui de la plus vile argile se plaît quelquefois à forger un vase qu'elle rend précieux. Quelle gloire n'est-ce pas<203> pour moi que vous daigniez me témoigner une bonté qui, pendant ma vie, me fait obtenir l'estime de tous les gens qui pensent, et qui, dans la postérité, m'assure une immortalité à laquelle je n'avais point assez d'amour-propre pour oser prétendre par quelques faibles ouvrages.

La faveur, Sire, que vous venez d'accorder à un philosophe aussi médiocre que je le suis sera aux yeux du public une réparation de l'injure que le fanatisme et la folie viennent de faire en France à la philosophie et aux grands hommes qui la cultivent. On les a joués publiquement sur le théâtre dans une comédie intitulée Les Philosophes.203-a En vain les honnêtes gens se sont élevés contre cet énorme abus; les ministres, les évêques, plusieurs magistrats ont appuyé les ennemis de la raison, et l'on a joué vingt-six fois de suite la comédie des Philosophes, dans une des scènes de laquelle Rousseau de Genève entre à quatre pieds sur le théâtre comme une bête, et vient soutenir son sentiment sur l'égalité des conditions.203-b On a vendu à Paris, dans huit jours, vingt mille exemplaires de cette pièce, dont un partisan de la philosophie a fait une critique fort ingénieuse, mais trop violente; elle paraît plutôt être écrite par la colère que par la modération qui fait le fond du caractère de la véritable philosophie. Je l'envoie à V. M.; elle pourra l'amuser un moment. J'ai l'honneur, etc.

<204>

138. AU MARQUIS D'ARGENS.

Gross-Döbritz. 2. juin 1760.204-a

Je reçois, mon cher marquis, votre lettre du 22 dans un temps où je ressens de nouveau, comme je l'avais prévu, les effets du malin acharnement de ma mauvaise fortune. Vous saurez sans doute à présent les malheurs qui me sont arrivés en Silésie,204-b et vous serez obligé de convenir que je n'ai été que trop vrai dans mes prophéties. Veuille le ciel que je ne le sois pas jusqu'au bout! J'ai commandé votre service dans l'intention qu'il vous plût; je suis bien aise que vous m'appreniez vous-même qu'il vous a fait plaisir. Hélas! mon cher marquis, je suis un mauvais immortaliseur. Je voudrais seulement être moi-même au bout du temps qui m'est prescrit pour végéter dans Scette vallée de ténèbres et de tribulations. La fin de ma carrière est dure, triste et funeste. J'aime la philosophie, parce qu'elle modère mes passions, et parce qu'elle me donne de l'indifférence pour ma dissolution et pour l'anéantissement de ma pensée.

Je voudrais voir la comédie que l'on a faite contre les philosophes. Il faut avouer qu'il y en a beaucoup qui usurpent ce titre, et qui fournissent au ridicule; mais, en général, c'est l'opprobre de notre siècle que de vouloir dégrader la science qui fait le plus d'honneur à l'esprit humain, et l'école d'où sont sortis les plus grands hommes. Je trouve, comme vous, la préface que vous m'envoyez écrite avec trop d'aigreur; il y a de certaines personnalités qui déplaisent, et marquent un esprit emporté qui ne respire que la vengeance, et qui par là même est indigne de la façon de penser d'un vrai philosophe. On aurait pu, ce me semble, se contenter de comparer notre siècle à<205> celui de Socrate, la nouvelle comédie de Paris à celle d'Athènes, où un histrion introduit Socrate dans un chœur de nuées, sa ciguë à nos persécutions modernes, etc., y mettre de la plaisanterie, mais point de méchanceté. Mais les hommes restent hommes; le moindre reptile qui se sent poussé darde sa langue pour se défendre. Cette préface a été laite dans un premier mouvement d'emportement; il fallait attendre, pour écrire, qu'il fût passé. Ah! que l'école de l'adversité rend sage, modéré, endurant et doux! C'est une terrible épreuve; mais, quand on l'a surmontée, elle est utile pour le reste de la vie. Adieu, mon cher marquis; ayez quelque indulgence pour mon affliction, elle est légitime. Depuis deux ans je ne fais que souffrir, et je ne vois pas le terme de mes peines. Je vous souhaite une meilleure fortune, plus de tranquillité et moins d'embarras. Adieu.

139. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 2 juillet 1760.



Sire,

Lorsque je reçus la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire, je n'avais aucune connaissance du malheur arrivé au général Fouqué, et cette affaire n'est connue à Berlin que depuis trois jours. Mais il me semble, par toutes les lettres qui sont venues de Breslau, que, à la gloire près d'avoir pris quelques drapeaux et une trentaine de canons, cette action est aussi nuisible aux ennemis qu'elle nous l'est. Il vint hier à Berlin quatre de leurs déserteurs, dont trois sont des Prussiens qui, ayant été pris à Maxen, s'étaient engagés chez les Autrichiens, dans l'espérance de pouvoir trouver l'occasion de retourner dans leur pays. Ces gens assurent que les Autrichiens ont<206> eu plus de vingt mille hommes de tués ou de blessés. Je veux que nous ayons perdu six mille hommes de tués ou de prisonniers; c'est vaincre bien chèrement que de perdre trois fois plus que celui qui est vaincu. D'ailleurs, toutes les lettres de Breslau assurent qu'il arrive tous les jours encore des troupes de soldats par centaines, qu'on croyait morts ou prisonniers, et qui ne sont qu'égarés. Je sens bien que V. M. sera obligée de détacher un corps de son armée, et que cela l'affaiblira; mais le général Daun a commencé par détacher le premier. Une des choses qui me consolent dans cette affaire malheureuse, c'est l'intrépidité qu'ont marquée les troupes; à l'exception d'un régiment qu'on dit, à Berlin, avoir mal fait, tous les autres ont lait des prodiges de valeur. Cela imprime une terreur et une crainte même au vainqueur, lorsqu'il songe à attaquer de nouveau. Si la prise de Glatz coûte aux Autrichiens autant que celle de Landeshut, avant la moitié de la campagne ils auront perdu entièrement une armée considérable, et, s'ils viennent à essuyer un échec, Landeshut et Glatz ne leur serviront de rien pour l'exécution des prétendus grands projets qu'ils ont formés.

Permettez-moi, Sire, de vous demander ce que fait le prince Ferdinand. Il a aujourd'hui cent mille hommes effectifs, d'excellentes troupes, et il reste presque dans l'inaction. Cependant, si les Français étaient battus, il pourrait aisément détacher en Saxe un corps de quinze mille hommes.

Permettez encore, Sire, que je vous dise qu'il n'y a rien de si singulier que la conduite des Anglais. Ils ont quatre-vingts vaisseaux armés dans leurs ports, nous voilà au mois de juillet, et ils ne les font point sortir. Quand comptent-ils de les employer? Aux mois de décembre et de janvier? En attendant, les Français, à qui il reste à peine six ou sept vaisseaux délabrés, les battent en Amérique, et leur ont peut-être déjà enlevé Québec. Cela est affreux. Il faut que les Anglais aient perdu l'usage de la raison; les Français les ont menés<207> par le nez; ils leur joueront encore bien d'autres tours, s'ils n'agissent pas avec plus de vigueur. V. M. me marquait dans une de ses lettres que les flottes anglaises auraient pour objet, cette année-ci, la Martinique, Montréal et Pondichéry; voilà bientôt la belle saison passée, et ces redoutables flottes boivent de la double bière à Portsmouth et à Plymouth. En attendant, leurs ennemis profitent du temps, et sont à la veille de reprendre en quinze jours ce qui a coûté deux ans de peine et de combats à l'Angleterre.

J'ai l'honneur d'envoyer à V. M. le seul exemplaire qu'il y ait ici de la comédie des Philosophes. Diderot et Rousseau y sont les plus maltraités; il est vrai que le premier n'est qu'un diseur de galimatias, et le second révolte par les paradoxes étranges qu'il embrasse dans toutes les occasions. V. M. se rappelle sans doute d'avoir lu les Pensées philosophiques de Diderot; les choses les plus triviales y sont dites avec une emphase ridicule. Dans l'ouvrage sur l'égalité des conditions, par Rousseau, il y a non seulement des sentiments singuliers, mais des opinions dangereuses au gouvernement de tous les États. Je plains d'Alembert, homme de mérite, de s'être associé avec cette troupe de fous. Mais il en est dans les belles-lettres ainsi que dans la politique : on n'est pas toujours libre de choisir les amis que l'on voudrait; la nécessité et les différents événements déterminent le parti que l'on prend. J'ai l'honneur d'être, etc.

140. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Grüne-Wiese) auprès de Dresde. 15 juillet 1760.

Vous vous flattez vainement, mon cher marquis; nos affaires prennent un tour détestable. J'ai cru les réparer en venant mettre le siége<208> devant Dresde; je prendrai la ville, et n'avancerai en rien mes affaires par là. Faites mon épitaphe d'avance, et croyez que je vois assez clair dans ma situation pour ne la pas juger au hasard désespérée. Les flottes anglaises agissent avec succès de tous côtés, de sorte qu'il n'y a aucun reproche à leur faire. Le prince Ferdinand n'a que soixante-dix mille hommes, au lieu de cent mille que vous lui donnez; cela change un peu l'ordre du tableau. Vous raisonnez sur les gazettes; mais ces gazettes ne sont pas véridiques, et voilà ce qui vous trompe. Loudon a perdu dix mille hommes à l'affaire de Landeshut, nonobstant quoi il reste encore quatre-vingt-quinze mille hommes aux Autrichiens contre moi; les Russes en ont soixante mille. Voilà notre situation, sans compter bien des choses sur lesquelles je dois garder le silence à présent, mais que je pourrai dire quand les choses seront passées.

La comédie des Philosophes est assez bien faite; mais il y a des allusions qui ne m'ont pas frappé, faute de connaître sur quoi elles portent, comme par exemple : « Jeune homme, prends et lis; »208-a « le Père de famille, »208-a etc. Hélas! mon cher marquis, tout cela m'aurait fort amusé dans un autre temps; mais à présent je ne vois devant mes yeux que le gouffre où je suis près de m'abîmer. Adieu, mon cher. Ne vous abandonnez pas à des espérances chimériques; plaignez-moi d'avance. Veuille le ciel que mes oracles soient trompeurs! Mais, quoi qu'il arrive, faites notre épitaphe d'avance. Je vous embrasse.

<209>

141. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin. 20 juillet 1760.



Sire,

Personne ne sent mieux que moi la situation embarrassante où se trouve V. M., et, si j'avais moins de confiance que je n'en ai dans ses lumières et dans sa fermeté, je craindrais les événements les plus fâcheux. Mais, Sire, s'il vous faut des miracles pour vous tirer d'affaire, vous les faites, ces miracles. N'en est-ce pas un que de voir la Silésie, après l'échec de Landeshut, presque vide d'ennemis? N'est-ce pas encore un miracle de vous voir, devant Dresde, détruire une partie des magasins des ennemis, et tenir Daun dans un état de suspension sur toutes les opérations qu'il avait projetées? Les choses semblent prendre une face plus riante. Le prince votre neveu, ce héros que vous aimez tendrement, a bientôt réparé la perte qu'il avait essuyée,209-a et voilà un corps de Français totalement détruit ou prisonnier. Les Anglais viennent de gagner une bataille décisive dans les Indes orientales, et il n'y a aucun doute que Pondichéry ne soit pris. Toutes les gazettes de Hollande le disent; mais, quand même il ne le serait pas encore, cela ne peut manquer d'arriver, et par le premier vaisseau l'on doit recevoir cette nouvelle. Les Français étaient déjà dans le plus triste état avant cette perte irréparable pour eux; que vont-ils devenir aujourd'hui? Voici, Sire, le commencement des dernières remontrances du parlement, qui sont imprimées dans tous les papiers publics : « Il n'est rien, Sire, de si manifeste que l'épuisement total des finances : mais ce qui l'est encore plus, c'est l'impossibilité de les rétablir. » Voilà comment on parlait en France avant la prise<210> de Pondichéry; que dira-t-on aujourd'hui, où la moitié du royaume, qui avait tout son bien dans la compagnie des Indes, est réduite à l'aumône par la destruction et le renversement total de cette même compagnie? Les Anglais vont encore envoyer de nouveaux secours en Allemagne. C'est à présent qu'ils doivent faire les plus grands efforts, s'ils veulent avoir la paix, en faisant perdre toute espérance aux Français de pouvoir s'emparer de l'électorat de Hanovre, et en vous donnant tous les secours qui dépendront d'eux pour vous empêcher de succomber sous vos ennemis.

J'ai appris que le jeune Provençal à qui V. M. avait eu la bonté de donner de l'emploi dans son armée avait été tué à l'attaque du faubourg de Dresde. Je l'ai plaint, parce que c'était un très-honnête homme; mais ce qui fait ma consolation, c'est qu'il est mort au service de V. M. et en faisant son devoir. Je voudrais avoir l'âge qu'il avait, pouvoir être de quelque utilité à V. M., et risquer dix fois par jour le sort qu'il a eu. Je meurs de douleur de me voir, dans ces temps orageux, un inutile fardeau de la terre, moins utile à son maître que le moindre paysan qui conduit une charrette de fourrage, ou qui mène les chevaux d'un canon. Ma caducité ne m'avait paru jusqu'à présent que fâcheuse; elle me semble aujourd'hui honteuse et déshonorante. J'ai l'honneur, etc.

142. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Dallwitz, près de) Grossenhayn, 1er août 1760.

Le siége de Dresde, mon cher marquis, s'en est allé en fumée; à présent nous sommes en pleine route pour la Silésie. Nous nous battrons indubitablement sur la frontière, ce qui pourra arriver entre le 7 et<211> le 10 de ce mois. Glatz est perdu, on assiége Neisse; il n'y a pas de temps à perdre. Si nous sommes heureux, je vous le manderai; s'il nous arrive malheur, je prends d'avance congé de vous et de toute la compagnie. Le pauvre Foresta a été tué, et c'est un sacrifice inutile. Enfin, mon cher, toute la boutique s'en va au diable. Nous marcherons après-demain. Je prévois toute l'horreur de la situation qui m'attend, et j'ai pris mon parti avec fermeté. Adieu; je vous embrasse. Pensez quelquefois à moi, et soyez persuadé de mon estime.

143. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 12 août 1760.



Sire,

Les nouvelles de la Silésie nous apprennent que Votre Majesté y est arrivée heureusement avec son armée. Votre dernière lettre m'avait jeté dans la plus grande consternation, parce que, connaissant combien vous vous exposez, je craignais qu'il ne vous arrivât quelque accident, s'il y avait une bataille. Et que deviendrions-nous tous, si nous avions le malheur de vous perdre? Depuis la lettre dont vous m'avez honoré, le prince Henri a chassé les Autrichiens et fait lever le siége de Breslau; votre neveu le prince héréditaire de Brunswic a battu et dissipé entièrement l'armée française commandée par M. Du Muy;211-a vous êtes arrivé en Silésie malgré les oppositions de Daun. J'espère que tout ira bien le reste de la campagne. J'aime bien mieux voir le théâtre de la guerre dans un pays où vous êtes entre six ou sept places de guerre qui vous appartiennent que dans la Saxe, pays ouvert, et dont les villes sont de peu de résistance. J'ai<212> un pressentiment qui ne s'est jamais démenti, et qui me dit qu'il arrivera quelque événement heureux. Si le prince Ferdinand, qui, avec le nouveau secours qu'il a reçu, est aujourd'hui aussi fort que les Français, vient à les battre, cela nous mettra à l'aise du côté de la Saxe, où il pourrait alors faire un détachement considérable. Enfin, Sire, pourvu que vous conserviez votre personne, tout se rétablira avec le temps. V. M. m'a lait l'honneur de m'écrire que Glatz était perdu; mais l'on assure ici qu'il n'y a que la ville de prise, et que la citadelle n'est point encore entre les mains des Autrichiens, et il semble, par les articles de Vienne insérés dans toutes les gazettes, que la citadelle n'est pas encore prise. Je souhaiterais bien que ce bruit fût véritable; mais, V. M. ne m'ayant fait aucune mention de la citadelle, je crains bien qu'elle ne soit prise. Mais, quand cela serait, voilà aujourd'hui toutes les autres places délivrées, la saison avance, et dans six semaines le temps des siéges commence à passer, surtout si, comme j'en suis convaincu, nous ne perdons point de bataille. Si nous en donnons une, nous la gagnerons; mais je donnerais, malgré cette idée où je suis, tout ce que j'ai dans le monde pour qu'il n'y eût point de bataille le reste de cette campagne. J'ai l'honneur, etc.

141. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Neumarkt) 17 août 1760.

Dieu est fort dans les faibles; voilà ce que le vieux Bülow212-a nous répétait toutes les fois qu'il nous annonçait la grossesse de sa prin<213>cesse électorale, et j'applique ce beau dicton à notre armée. Les Autrichiens, forts de quatre-vingt mille hommes, ont voulu entourer trente-cinq mille Prussiens. Nous avons battu Loudon,213-a et les autres ne nous ont point attaqués. Voilà un grand avantage, auquel nous ne pouvions pas nous attendre. Mais tout n'est pas dit, et il faut encore gravir pour atteindre au haut du rocher escarpé où il faut arriver pour couronner l'œuvre. J'ai eu mon habit et mes chevaux blessés. Pour moi, je suis invulnérable jusqu'à présent.213-b Jamais nous n'avons éprouvé de plus grands dangers, jamais nous n'avons eu de plus énormes fatigues. Mais quelle sera la fin de nos travaux? J'en reviens toujours à ce beau vers de Lucrèce :

Heureux qui, retiré dans le temple des sages, etc.213-c

Ayez pitié, mon cher marquis, d'un pauvre philosophe qui est étrangement dérangé de sa sphère, et aimez-moi toujours. Adieu.

145. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 17 août 1760, à une heure après minuit.



Sire,

La joie que me cause la nouvelle de la victoire que Votre Majesté vient de remporter est si grande, que je lui écris au milieu de la nuit,<214> dans le moment que j'en suis instruit. V. M. aura peut-être déjà reçu une de mes lettres, que j'eus l'honneur de lui écrire il y a trois jours, dans laquelle je lui marquais que la crainte où j'étais pour les dangers où vous vous exposiez me faisait souhaiter qu'il n'y eût point de bataille, quoique je fusse très-assuré que vous la gagneriez, s'il s'en donnait une. La vérité a justifié mon pressentiment, et je suis convaincu qu'elle prouvera dans la suite ce que j'ai tant de fois mandé à V. M. dans mes lettres, que vous viendrez à bout de surmonter tous vos ennemis. Mais, au nom de tous vos sujets et de tous vos fidèles serviteurs, je dis encore plus, Sire, au nom de cette gloire immortelle que vous vous êtes acquise, conservez votre personne, dans laquelle réside non seulement tout le bonheur de l'État, mais encore sa durée et sa stabilité. Je prie V. M. d'excuser le peu d'ordre qu'il y a dans ma lettre; mais je suis ivre de joie, et je puis protester à V. M. que mon âme est dans une situation à ne pouvoir joindre deux idées ensemble. Votre dernière lettre m'avait accablé d'une douleur mortelle; jugez de l'effet que la nouvelle de votre victoire a dû produire sur mon esprit.

146. AU MARQUIS D'ARGENS.214-a

Hermannsdorf, près de Breslau, 27 août 1760.

Autrefois, mon cher marquis, l'affaire du 15 aurait décidé de la campagne; à présent, cette action n'est qu'une égratignure. Il faut une grande bataille pour décider notre sort; nous la donnerons<215> bientôt, selon toutes les apparences, et alors on pourra se réjouir, si l'événement nous est avantageux. Je vous remercie cependant de la part sincère que vous prenez à cet avantage. Il a fallu bien des ruses et bien de l'adresse pour amener les choses à ce point. Ne me parlez pas de dangers; la dernière action ne me coûte qu'un habit et un cheval; c'est acheter à bon marché la victoire. Je n'ai point reçu l'autre lettre dont vous me parlez : nous sommes comme bloqués, pour la correspondance, par les Russes d'un côté de l'Oder, et par les Autrichiens de l'autre. Il a fallu un petit combat pour faire passer Cocceji;215-a j'espère qu'il vous aura rendu ma lettre. Je n'ai de ma vie été dans une situation plus scabreuse que cette campagne-ci. Croyez qu'il faut encore du miraculeux pour nous faire surmonter toutes les difficultés que je prévois. Je ferai sûrement mon devoir dans l'occasion; mais souvenez-vous toujours, mon cher marquis, que je ne dispose pas de la fortune, et que je suis obligé d'admettre trop de casuel dans mes projets, faute d'avoir les moyens d'en former de plus solides. Ce sont les travaux d'Hercule que je dois finir dans un âge où la force m'abandonne et où mes infirmités augmentent, et, à dire vrai, quand l'espérance, seule consolation des malheureux, commence même à me manquer. Vous n'êtes pas assez au fait des choses pour vous faire une idée nette de tous les dangers qui menacent l'État; je les sais, je les cache, je garde toutes les appréhensions pour moi, et je ne communique au public que les espérances ou le peu de bonnes nouvelles que je puis lui apprendre. Si le coup que je médite réussit, alors, mon cher marquis, il sera temps d'épancher sa joie; mais jusque-là ne nous flattons pas, de crainte qu'une mauvaise nouvelle inattendue ne nous abatte trop.

Je mène ici la vie d'un chartreux militaire. J'ai beaucoup à penser à mes affaires; le reste du temps, je le donne aux lettres, qui font ma consolation, comme elles faisaient celle de ce consul orateur, père<216> de la patrie et de l'éloquence.216-a Je ne sais si je survivrai à cette guerre; mais je suis bien résolu, au cas que cela arrive, à passer le reste de mes jours dans la retraite, au sein de la philosophie et de l'amitié. Dès que la correspondance deviendra plus libre, vous me ferez plaisir de m'écrire plus souvent. Je ne sais où nous aurons nos quartiers cet hiver. Ma maison à Breslau a péri durant le bombardement; nos ennemis nous envient jusqu'à la lumière du jour et à l'air que nous respirons. Il faudra pourtant bien qu'ils nous laissent une place, et, si elle est sûre, je me fais une fête de vous voir.

Eh bien, mon cher marquis, que devient la paix de la France? Vous voyez bien que votre nation est plus aveugle que vous ne l'avez cru; ces fous perdront le Canada et Pondichéry pour faire plaisir à la reine de Hongrie et à la Czarine. Veuille le ciel que le prince Ferdinand les paye bien de leur zèle! Ce seront des officiers innocents de ces maux et de pauvres soldats qui en seront les victimes, et les illustres coupables n'en souffriront pas. Je sais un trait du duc de Choiseul que je vous conterai lorsque je vous verrai; jamais procédé plus fou ni plus inconséquent n'a flétri un ministre de France, depuis que cette monarchie en a. Voici des affaires qui me surviennent; j'étais en train d'écrire, mais je vois qu'il faut finir et pour ne pas vous ennuyer, et pour ne point manquer à mon devoir. Adieu, cher marquis; je vous embrasse.

<217>

147. AU MÊME.

Reussendorf, 18 septembre 1760.

J'ai reçu vos deux lettres, mon cher marquis. Il est sûr que j'ai échappé à un très-grand danger, et j'ai eu à Liegnitz tout le bonheur que comportait ma situation. Ce serait beaucoup dans une guerre ordinaire; cette bataille ne devient qu'une escarmouche dans celle-ci, et, en général, mes affaires n'en sont guère avancées. Je ne veux point vous faire des jérémiades, ni vous alarmer de tous les objets de mes craintes et de mes inquiétudes; mais je vous assure qu'elles sont grandes. La crise où je me trouve change de forme; mais rien ne se décide, rien ne nous amène au dénoûment. Je brûle à petit feu; je suis comme un corps que l'on mutile, et qui chaque jour perd quelques-uns de ses membres. Le ciel nous assiste! nous en avons un grand besoin. Vous me parlez toujours de ma personne. Vous devriez bien savoir qu'il n'est pas nécessaire que je vive, mais bien que je fasse mon devoir, et que je combatte pour ma patrie, pour la sauver, s'il y a moyen encore. J'ai eu beaucoup de petits succès, et j'ai grande envie de prendre pour ma devise : Maximus in minimis et minimus in maximis.217-a Vous ne sauriez vous figurer les horribles fatigues que nous avons; cette campagne-ci surpasse toutes les précédentes; je ne sais quelquefois à quel saint me vouer. Mais je ne fais que vous ennuyer par le récit de mes inquiétudes et de mes chagrins. Ma gaieté et ma bonne humeur sont ensevelies avec les personnes chères et respectables auxquelles mon cœur s'était attaché. La fin de ma vie est douloureuse et triste. N'oubliez pas, mon cher marquis, votre vieil ami. Les postes, les correspondances, tout est interrompu; il faut bien des intrigues pour faire passer des lettres, et encore hasarde-t-on beaucoup. Écrivez-moi à tout hasard. Que les Avares ou les<218> oursomans prennent vos lettres, qu'y verraient-ils? et elles me sont toutefois un sujet de consolation. Adieu, mon cher marquis; je vous embrasse.

148. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 25 septembre 1760.



Sire,

J'espère que Votre Majesté aura reçu trois lettres que j'ai eu l'honneur de lui écrire depuis la dernière bataille quelle a gagnée. Vous me mandiez, il y a environ un mois, que toute la boutique s'en allait au diable. Depuis ce temps, vous avez payé à vue les lettres de change de Loudon, vous avez acquitté celles de Beck; Hiilsen, votre commis en Saxe, a satisfait aux différentes remises du prince de Deux-Ponts. Il me paraît que, si vous payez encore une seule dette avant le mois de novembre, vous serez un des négociants dont la boutique et les affaires sont les mieux réglées.

La classe de physique et de chimie a perdu son directeur par la mort de M. Eller.218-a L'Académie en corps, les curateurs et les directeurs ont élu d'abord, selon l'ordonnance de V. M. et l'article IX du règlement de l'Académie, portant : « Lorsqu'un directeur viendra à mourir, sa place sera donnée, à la nomination de tous les académiciens, à un membre pensionnaire de la classe dudit directeur mort. » En conséquence du règlement, l'Académie a nommé M. Marggraf, sans contredit le plus habile chimiste de l'Europe, grand physicien, et que les Académies de Paris et de Londres consultent comme un oracle. L'Académie m'a chargé, Sire, comme directeur d'une classe, d'instruire V. M. de son choix et de son exactitude à suivre les règle<219>ments que vous lui avez fait prescrire par feu M. de Maupertuis, et qu'elle observera toujours avec la plus grande rigueur, pour mériter de plus en plus, par son zèle pour l'honneur des sciences et par son obéissance à vos ordonnances, la continuation de votre auguste protection.

Il me paraît, Sire, que voilà de grandes et nobles phrases, et que, parlant en directeur chargé des ordres de l'Académie, je n'ai point le style d'un aigrefin plus errant que le juif dont j'empruntai jadis et le style, et le masque.219-a V. M. a-t-elle vu un petit poëme de Voltaire, intitulé le Pauvre Diable? C'est une pièce fort plaisante, mais remplie de traits satiriques contre plusieurs auteurs qu'il n'aime pas; je l'enverrai par le premier courrier à V. M.

Je pense qu'il importe fort peu aujourd'hui à la politique de savoir où se trouve le prétendant; cependant je crois devoir copier ici l'article d'une lettre écrite à un de nos académiciens, Suisse de nation, nommé Merian, intime ami de feu Maupertuis, et homme sage et de beaucoup de mérite. Cette lettre est écrite de Bouillon, auprès de Sedan : « Nous avons ici un personnage qui a bien fait du bruit par ses prétentions, et dont la postérité parlera avantageusement jusqu'au moment de sa sortie de France. Il vit ici en bourgeois; je le vois souvent, mais je cesserai bientôt de le voir, parce qu'il est d'un caractère insupportable. Il est singulier de voir tant de bizarrerie, de bassesse et d'orgueil joints ensemble; ajoutez à cela : de mauvaise humeur. »

J'attends, Sire, des nouvelles de la santé de V. M. avec le même empressement que les juifs attendent le Messie, et les jansénistes la grâce efficace. Si vous n'avez pas le temps de m'écrire un mot, faites-moi savoir par quelqu'un que vous vous portez bien. Voilà tout ce qui m'intéresse; il me paraît que cela est bien vite écrit : Le Roi se porte bien. C'est tout ce que je veux savoir. J'ai l'honneur, etc.

<220>

149. DU MÊME.

Berlin. 19 octobre 1760.



Sire,

J'aurais eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté dès le moment qu'elle est entrée en Saxe, et que la correspondance avec son armée a été rétablie; mais j'ai jugé qu'elle serait d'abord si accablée d'affaires, qu'il était inutile que je joignisse ma lettre à tant d'autres plus importantes qu'elle aura reçues. Je m'acquitte actuellement, Sire, de mon devoir, et je vais lui écrire en peu de mots tout ce qui s'est passé, dans la plus exacte vérité, et comme en ayant été témoin oculaire.

Vers la fin du mois de septembre, il arrive un avocat de Glogau, nommé Sack, à Berlin, qui était envoyé du général Tottleben pour terminer ses affaires avec le banquier Splitgerber. Cet homme ayant eu une conversation particulière avec notre commandant, celui-ci en parut frappé comme d'un coup de foudre; pendant deux jours il semblait qu'il avait appris la plus terrible nouvelle. Enfin, sa frayeur se communiqua à tout Berlin, et, comme on en ignorait la cause, le bruit se répandit que V. M. avait été blessée mortellement. Cette fausse nouvelle jeta toute la ville dans la plus grande consternation. Quant à moi, j'en pris une fièvre avec des convulsions. J'avais reçu une lettre de V. M., datée du 18; mais l'on disait que vous aviez été blessé le 19. Enfin, pour mon bonheur et pour celui de toute la ville, M. Köppen220-a reçut une de vos lettres, datée du 21, et le calme fut rétabli. Le lendemain, tous les généraux s'assemblèrent, et l'on sut que ce qui avait causé la frayeur du commandant était la crainte d'une irruption des Russes dans le Brandebourg. Trois jours après,220-b le général Tottleben parut à nos portes, et fit sommer la ville. Comme<221> il n'avait que des troupes irrégulières, on résolut de se défendre. Il tira des boulets rouges et des bombes depuis cinq heures du soir jusqu'à trois heures du matin; il fit donner deux assauts à deux différentes portes; mais il fut toujours repoussé avec perte par nos bataillons de garnison. Il faut, Sire, que je rende ici la justice que tous les citoyens de Berlin doivent au général Seydlitz et au général Knobloch; ce sont ces deux hommes, tous les deux blessés, qui ont passé la nuit à la batterie des portes attaquées, qui vous ont sauvé votre capitale. Le vieux maréchal Lehwaldt a fait aussi tout ce que son grand âge lui permettait de faire. Le lendemain du bombardement, le prince de Würtemberg arriva avec son corps; mais il était si fatigué, qu'on ne put attaquer les Russes que le lendemain. On les poussa jusqu'à Cöpenick, et on résolut de les attaquer le lendemain; mais, comme on apprit que les ennemis avaient été fortifiés du corps de Czernichew et de celui du général Lacy, on résolut de se retirer et de laisser capituler la ville, qui sûrement aurait été prise et pillée par les Autrichiens pendant que notre armée aurait attaqué les Russes. Le corps du prince de Würtemberg et celui du général Hülsen défilèrent donc au travers de la ville pendant la nuit,221-a pour se rendre à Spandow. La grande quantité de bagage qui devait défiler sur le pont, un canon qui se rompit en chemin, et quelques autres embarras, furent cause que le second bataillon de Wunsch souffrit beaucoup, et que nous perdîmes environ cent cinquante chasseurs. En arrivant à Spandow, le prince ne trouva aucun arrangement dans cette place; ce fut le capitaine Zegelin221-b et quelques autres officiers qui disposèrent les canons sur les remparts, et qui firent l'office de canonniers. Le prince de Würtemberg continua son chemin vers<222> Brandebourg, et laissa à Spandow le capitaine Zegelin avec un bataillon de convalescents. Les Russes n'ont point osé attaquer cette place. Nous comptions de les avoir, ainsi que les Autrichiens, encore quelque temps à Berlin, lorsqu'ils se retirèrent avec la plus grande vitesse et même avec confusion.222-a Dans le temps qu'ils ont été dans la ville, le comte de Reuss, le seul de vos ministres qui ait osé rester dans Berlin, a rendu à la ville bien des services en agissant auprès des généraux toutes les fois qu'il a été nécessaire de le faire, sans crainte d'être pris pour otage; il a voulu jusqu'à la fin se montrer bon citoyen. En parlant, Sire, à V. M. de ceux qui ont fait paraître un véritable zèle pour son service, je ne dois pas oublier l'envoyé de Hollande, M. de Verelst.222-b Lorsque je verrai V. M., j'aurai l'honneur de lui dire tout ce qu'il a fait. En attendant, Sire, je puis vous assurer avec la plus grande vérité que, s'il vivait deux cents ans, vous et les rois vos successeurs ne sauriez trop lui témoigner de reconnaissance. Vous en conviendrez, Sire, lorsque je pourrai parler librement à V. M. Les Autrichiens222-c ont arrêté, Sire, une lettre en date de Hermannsdorf, du 27 août, que V. M. m'avait fait l'honneur de m'écrire. Ils ont envoyé l'original à Vienne, et en ont donné ici plusieurs copies; j'ai trouvé le moyen d'en avoir une, que je renvoie à V. M. Il n'y a rien que de grand, que de noble et que de vertueux dans cette lettre; elle a donné envie à plusieurs généraux autrichiens de me connaître, mais je n'ai voulu en voir aucun. Je me suis informé, de ceux qui les ont vus, des discours qu'ils ont tenus. Il semble, par ceux du général Brentano, qu'ils font un grand cas du général<223> Wunsch, et qu'ils sont charmés qu'il soit prisonnier. Vous savez déjà sans doute, Sire, que l'on n'a pas causé le moindre dégât à Potsdam, ni à Sans-Souci. Quant à Charlottenbourg, on a pillé les tapisseries et les tableaux, mais, par un cas singulier, on a laissé les trois plus beaux, les deux enseignes de Watteau223-a et le portrait de cette femme223-b que Pesne a peinte à Venise. Quant aux antiques, on les a seulement renversées par terre; les têtes et les bras de quelques-unes sont cassés,223-c mais comme on les a trouvés auprès des figures, cela sera fort aisé à raccommoder. L'on n'a rien fait aux plafonds ni aux dorures. Le concierge ayant été obligé de se sauver en chemise, moitié mort, à Berlin, j'ai envoyé, au moment où les Russes se sont retirés, un de mes domestiques avec l'inspecteur des tableaux de la galerie de V. M.223-d Le tout a été remis dans l'ordre. Le concierge est retourné aujourd'hui. Ainsi ce pillage a fait plus de bruit que d'effet, et, aux meubles et aux tableaux près, tout peut être rétabli dans huit jours.

Il faut, avant de finir cette lettre, que je rende justice à la ville entière de Berlin. J'ai entendu dire aux bourgeois, au peuple, à la noblesse, pendant le siége et après la réduction de la ville : « Que dira notre cher et bon roi? » C'est une vérité constante que je n'ai pas entendu une seule personne se plaindre de son sort; mais l'objet public a toujours été celui de son cher et bon roi. Conservez-vous donc, Sire, pour d'aussi braves gens que vos sujets. Tant qu'ils vous auront pour leur maître, ils se regarderont comme heureux, malgré les événements de la fortune, qui ne sont point dans vos mains. Puisse une paix honorable finir les alarmes publiques et nous rendre à Berlin notre bon et cher roi! Je suis, etc.

<224>P. S. Vous savez sans doute, Sire, la punition que les Russes ont faite à nos gazetiers. Le pauvre Beausobre, cause innocente de tout cela, en a pensé mourir de frayeur.224-a

150. AU MARQUIS D'ARGENS.

Jessen, 22 octobre 1760.

Voilà de ces coups que j'avais appréhendés dès l'hiver passé. Voilà, marquis, ce qui me dictait ces lettres que je vous ai si souvent écrites sur ma malheureuse situation. Il n'a pas fallu moins que toute ma philosophie pour supporter les revers, les avanies, les outrages, et toute la scène des choses atroces qui se sont passées. Je suis en pleine opération, et je vous prophétiserai à peu près quelle sera la fin de notre campagne. Nous reprendrons Leipzig, Wittenberg, Torgau, Meissen; mais l'ennemi gardera Dresde en Saxe et les montagnes en Silésie, et ces avantages lui donneront la facilité de me donner, l'année qui vient, mon coup de grâce. Je ne vous dis pas ce que je pense, ni ce que je médite; mais vous vous figurez sans doute ce qui se passe dans le fond de mon âme, les agitations de mon esprit, et quelles sont mes pensées.

Votre lettre m'a fait plaisir, si l'on peut éprouver quelque sentiment approchant dans l'ouragan, dans ces temps de trouble, de subversion de toutes choses, parmi le ravage, la mort et la destruction. Je vois que vous avez conservé une âme tranquille au milieu des our<225>somanes et des Autrichiens, et que votre santé n'en a point souffert. La copie de la lettre que vous m'envoyez est réellement de moi, hors quelques fautes de style qui s'y seront apparemment glissées en la transcrivant. Ainsi la fin de mes jours est empoisonnée; ainsi, cher marquis, la fortune se joue des faibles mortels; mais, las de ses faveurs et de ses caprices, je pense à me procurer une situation où je n'aurai rien à craindre ni des hommes, ni des dieux. Adieu, mon cher marquis; tranquillisez-vous, et relisez le second chant de Virgile, où vous verrez l'image de ce qu'a souffert à peu près ma patrie. Écrivez-moi, vous en avez le loisir, et ne m'oubliez pas.

151. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 22 octobre 1760.



Sire,

J'espère que Votre Majesté aura reçu la longue lettre que j'eus l'honneur de lui écrire il y a deux jours, dans laquelle je prenais la liberté de l'instruire de tout ce que j'avais vu moi-même pendant la courte irruption que les ennemis ont faite à Berlin. Leur mauvaise volonté a produit peu d'effet, et l'on retrouve tous les jours tout ce qu'ils ont vendu ou dispersé. Actuellement, la seule chose qui occupe la ville, c'est l'impossibilité où se trouve la moitié des citoyens de payer la contribution. M. Gotzkowsky, Sire, qui s'est distingué par le zèle qu'il a fait paraître pour les intérêts de V. M. et pour ceux du public, va proposer à V. M. un projet qui évitera la ruine de beaucoup de familles, et qui ne sera à charge ni à vous, ni à l'État; et je ne doute pas que vous ne l'approuviez. Il est certain que, s'il faut que la contribution soit payée ainsi que celle qu'on a déjà payée au général<226> Hadik, plus de six ou sept mille personnes quitteront Berlin; car on a supputé qu'un ouvrier qui gagne six ou sept écus par mois sera obligé de payer plus de quarante écus. Quand même on viendrait à bout d'empêcher ces gens de sortir de Berlin, il faudra leur faire vendre une partie de leurs effets pour payer leur taxe. Tout cela sera évité par le plan que les principaux citoyens et les magistrats ont formé, et qui ne peut manquer d'être approuvé par un roi qui aime ses sujets et qui en est adoré. Vous aurez vu, Sire, ce que je vous ai marqué dans ma dernière lettre à ce sujet, et je puis vous jurer sur ce qu'il y a de plus sacré que la flatterie n'a aucune part à ce discours; c'est la pure et simple vérité.

Voilà tout le Canada pris; les Anglais peuvent faire revenir de l'Amérique quarante vaisseaux de guerre et douze à quinze mille hommes, car ils n'ont pas à craindre sûrement que les Français, qui n'ont plus de flotte, envoient une nouvelle armée dans l'Amérique. Nous verrons ce qu'ils feront. V. M. sait mieux que moi si elle doit s'en louer, ou non. Quant à moi, il me paraît que dix mille hommes des alliés en Saxe nous auraient évité l'irruption des Autrichiens, et nous auraient conservé la Saxe, que vous reprendrez bientôt malgré tous vos ennemis. J'ai l'honneur, etc.

152. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Kemberg) 28 octobre 1760.

Vous appellerez, mon cher marquis, mes sentiments comme il vous plaira. Je vois que nous ne nous rencontrons point dans nos pensées, et que nous partons de principes très-différents. Vous faites cas<227> de la vie en Sybarite; pour moi, je regarde la mort en stoïcien. Jamais je ne verrai le moment qui m'obligera à faire une paix désavantageuse; aucune persuasion, aucune éloquence, ne pourront m'engager à signer mon déshonneur. Ou je me laisserai ensevelir sous les ruines de ma patrie, ou, si cette consolation paraissait encore trop douce au destin qui me persécute, je saurai mettre fin à mes infortunes lorsqu'il ne sera plus possible de les soutenir. J'ai agi et je continue d'agir suivant cette raison intérieure et le point d'honneur qui dirigent tous mes pas; ma conduite sera en tout temps conforme à ces principes. Après avoir sacrifié ma jeunesse à mon père, mon âge mûr à ma patrie, je crois avoir acquis le droit de disposer de ma vieillesse. Je vous l'ai dit et je le répète, jamais ma main ne signera une paix humiliante. Je finirai sans doute cette campagne, résolu à tout oser et à tenter les choses les plus désespérées pour réussir ou pour trouver une fin glorieuse.

J'ai fait quelques remarques sur les talents militaires de Charles XII; mais je n'ai point examiné s'il devait se tuer, ou non. Je pense qu'après la prise de Stralsund il aurait fait sagement de s'expédier; mais, quoi qu'il ait fait ou qu'il ait omis, son exemple n'est pas une règle pour moi. Il y a des hommes dociles à la fortune; je ne suis pas né ainsi, et, si j'ai vécu pour les autres, je veux mourir pour moi, très-indifférent sur ce qu'on en dira; je vous réponds même que je ne l'apprendrai jamais. Henri IV était un cadet de bonne maison qui faisait fortune; il n'y avait pas là de quoi se pendre. Louis XIV était un grand roi, il avait de grandes ressources; il se tira d'affaire. Pour moi, je n'ai pas les forces de cet homme-là; mais l'honneur m'est plus cher qu'à lui, et, comme je vous l'ai dit, je ne me règle sur personne. Nous comptons, je pense, cinq mille ans depuis la création du monde; je crois ce calcul beaucoup inférieur à l'âge de l'univers. Le Brandebourg a subsisté tout ce temps, avant que je fusse au monde; il subsistera de même après ma mort. Les États se soutiennent par<228> la propagation de l'espèce, et, tant que l'on travaillera avec plaisir à multiplier les êtres, la foule sera gouvernée par des ministres ou par des souverains. Cela se réduit à peu près au même; un peu plus de folie, un peu plus de sagesse, ces nuances sont si faibles, que la totalité du peuple s'en aperçoit à peine. Ne me rebattez donc point, mon cher marquis, ces vieux propos de courtisans, et ne vous imaginez pas que les préjugés de l'amour-propre et de la vanité puissent m'en imposer ou me faire le moins du monde changer de sentiment. Ce n'est point un acte de faiblesse de terminer des jours malheureux; c'est une politique judicieuse, qui nous persuade que l'état le plus heureux pour nous est celui où personne ne peut nous nuire, ni troubler notre repos. Que de raisons, lorsqu'on a cinquante ans, de mépriser la vie! La perspective qui me reste est une vieillesse infirme et douloureuse, des chagrins, des regrets, des ignominies et des outrages à souffrir. En vérité, si vous entrez bien dans ma situation, vous devez moins condamner mes projets que vous ne le faites. J'ai perdu tous mes amis, mes plus chers parents, je suis malheureux de toutes les façons dont on peut l'être, je n'ai rien à espérer, je vois mes ennemis me traiter avec dérision, et leur orgueil se prépare me fouler aux pieds. Hélas! marquis,

Quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir,
La vie est un opprobre, et la mort un devoir.228-a

Je n'ai rien à ajouter à ceci. J'apprendrai à votre curiosité que nous passâmes l'Elbe avant-hier, que demain nous marchons vers Leipzig, où je compte être le 31, où j'espère que nous nous battrons, et d'où vous recevrez de nos nouvelles, telles que les événements les produiront. Adieu, mon cher marquis; ne m'oubliez pas, et soyez assuré de mon estime.

<229>

153. AU MÊME.

Torgau, 5 novembre 1760.

Je reçois aujourd'hui, 5 de novembre, une lettre que vous m'écrivez, mon cher marquis, du 25 septembre. Vous voyez que notre correspondance est bien réglée. Dieu, que d'événements se sont passés depuis! Nous venons de battre les Autrichiens;229-a eux et nous avons perdu prodigieusement de monde. Cette victoire nous donnera peut-être quelque tranquillité durant l'hiver, et voilà tout. Ce sera à recommencer, l'année qui vient. J'ai eu un coup de feu qui m'a labouré le haut de la poitrine; mais ce n'est qu'une contusion, un peu de douleur sans danger, et cela ne m'empêchera point d'agir comme à mon ordinaire. Je suis occupé de bien des arrangements nécessaires. Enfin je finirai cette campagne le mieux qu'il me sera possible, et voilà tout ce qu'on peut prétendre de moi. Au reste, ma façon de penser est la même que je vous le marquai il y a huit jours. Adieu, cher marquis; ne m'oubliez pas, et soyez sûr de mon amitié.

154. AU MÊME.

Meissen, 10 novembre 1760.

Vous devez être instruit à présent de tout ce qui me touche, par une lettre que je vous ai écrite de Torgau. Vous saurez par là, mon cher marquis, que ma contusion ne s'est pas trouvée dangereuse; la balle avait perdu une partie de sa force en traversant une grosse pe<230>lisse et un habit de velours que j'avais, de sorte que le sternum s'est trouvé en état de résister à son impulsion; c'est de quoi, je vous assure, je me suis le moins soucié, n'ayant d'autre pensée que de vaincre ou de mourir. J'ai poussé les Autrichiens jusqu'aux portes de Dresde; ils y occupent leur camp de l'année dernière; tout mon savoir-faire est insuffisant pour les en déloger. On prétend que la ville est dépourvue de magasins. Si cela est vrai, il se pourra que la famine fera ce que l'épée ne pourrait faire. Si cependant ces gens s'opiniâtrent à rester dans leur position, je me verrai réduit à passer cet hiver, comme le précédent, en cantonnements excessivement resserrés, et toutes les troupes seront employées à former un cordon pour nous soutenir en Saxe. Voilà, en vérité, une triste perspective et un prix peu digne des fatigues et des travaux immenses que cette campagne a coûtés. Je n'ai de soutien au milieu de tant de contrariétés que ma philosophie; c'est un bâton sur lequel je m'étaye, et mon unique consolation dans ces temps de troubles et de subversion de toutes choses. Vous vous apercevrez, mon cher marquis, que je ne m'enfle pas de mes succès. Je vous articule les choses telles qu'elles sont; peut-être que le monde, ébloui par l'éclat que jette une victoire, en juge autrement :

De loin on nous envie, ici nous gémissons.230-a

Cela arrive plus souvent qu'on ne se l'imagine, comptez là-dessus; pour bien apprécier les choses, il faut les voir de près. De quelque façon que je m'y prenne, le nombre de mes ennemis m'accable; c'est en cela que consiste mon infortune, et c'est là la cause réelle de tant de malheurs et de revers que je n'ai pu éviter. Je ne crois pas que je puisse vous revoir cet hiver, à moins que l'Europe ne prenne des sentiments plus pacifiques. Je le souhaite, mais je n'ose m'en flatter.<231> Nous avons sauve notre réputation par la journée du 3. Cependant ne croyez pas que nos ennemis soient assez abattus pour être contraints à faire la paix. Les affaires du prince Ferdinand sont en mauvais train; je crains que les Français ne conservent cet hiver les avantages qu'ils ont gagnés sur lui cette campagne. Enfin je vois noir comme si j'étais dans le fond d'un tombeau. Ayez quelque compassion de la situation où je suis; concevez que je ne vous déguise rien, et que cependant je ne vous détaille pas tous mes embarras, mes appréhensions et mes peines. Adieu, cher marquis; écrivez-moi quelquefois, et n'oubliez pas un pauvre diable qui maudit dix fois par jour sa fatale existence, et qui voudrait déjà être dans ces lieux dont personne ne revient pour en dire des nouvelles.

155. AU MÊME.

Unckersdorf, 16 novembre 1760.

Je vois, mon cher marquis, qu'on me fait parler et écrire lorsque j'y ai le moins pensé. Je n'ai point écrit à Seydlitz depuis le jour de la bataille; ces nouvelles de la suite de nos prétendus succès ont assurément été envoyées par quelque particulier que j'ignore. Nous avons fait des prisonniers; mais leur nombre n'approche que de huit mille hommes, et non de douze mille. Nous n'aurons point Dresde; nous passerons un hiver désagréable et fâcheux, et, l'année qui vient, ce sera à recommencer. Voilà des vérités que je vous marque; elles sont désagréables; cependant vous pouvez y ajouter plus de foi qu'aux bruits populaires que l'on répand, soit pour les faire parvenir à nos ennemis et pour les intimider, soit pour ranimer une étincelle d'espé<232>rance dans l'âme des citoyens et leur rendre le courage. Appliquez-nous ce vers de Sémiramis :

Ailleurs on nous envie, ici nous gémissons.

Nous sommes obligés de nous faire des frontières; ce sont des lisières de pays que nous dévastons pour empêcher l'ennemi de nous troubler, l'hiver, dans nos quartiers. Tout ce mois s'écoulera avant que nous puissions nous séparer. Jugez des fatigues et des désagréments que j'essuie; jugez de mes embarras, en vous représentant que je suis réduit à faire subsister et à payer mon armée par industrie. Avec cela, je n'ai pas la moindre compagnie, privé de toutes les personnes que j'aimais, réduit à moi-même, et passant ma vie à partager mes moments entre un travail infructueux et entre mille appréhensions. Voilà un tableau qui n'est point flatté, mais qui vous peint au vrai les choses et ma situation désagréable. Qu'il est différent, mon cher marquis, d'apercevoir ces objets d'une longue distance et par un verre trompeur qui les embellit, ou de les examiner de près, tout nus, et dépouillés du clinquant qui les orne! Vanité des vanités! vanité des batailles! Je finis par cette sentence du sage, qui comprend tout, renferme en soi des réflexions que tous les hommes devraient faire, et que trop peu font. Adieu, cher marquis; ne soyez plus si crédule sur les nouvelles publiques, et conservez-moi votre amitié.

156. AU MÊME.

Neustadt (près de Meissen), 22 novembre 1760.

Malgré tout l'esprit que vous avez, je m'aperçois qu'il y a une grande différence entre les réflexions et les projets qu'un philosophe fait dans<233> son cabinet, et entre les opérations de l'expérience. Vous parlez, mon cher marquis, comme un livre. Mais, si je vous disais deux mots pour vous mettre au fait des choses, vous conviendriez qu'on ne saurait faire de plus grands efforts que je ne fais, et que ce que vous proposez est impossible. C'est une terrible besogne que la mienne. La guerre a duré cinq campagnes; cependant ne vous figurez pas qu'on néglige la moindre ressource, et soyez sûr que je tends l'arc de toute ma force. Vous savez qu'une armée est composée de bras et de têtes. Nous ne manquerons pas des uns; mais les autres ne se trouvent plus chez nous, à moins que vous ne vouliez vous charger d'en faire faire chez Adam,233-a et encore serait-ce, je crois, la même chose. Vous avez donc vu Catt à Berlin? Il y a trois grands mois qu'il m'a quitté pour des affaires qu'il doit arranger. Il pourra vous faire un détail de quelques fatigues qu'il a partagées. Depuis son départ, nous n'avons pas été mieux à notre aise, témoin que, malgré la neige, il n'y a que deux jours que nous avons quitté les tentes pour les maisons. Tout ce tableau ne vous représente qu'en substance la situation fâcheuse où je suis. Je suis sûr que, si vous en étiez témoin, vous me sauriez quelque gré de ce que je souffre de bon cœur, parce que je crois que mon devoir et mon honneur m'y engagent. Malgré tout cela, malgré mon stoïcisme et toute ma persévérance, j'éprouve souvent des moments où il y a de quoi se donner au diable; mais par bonheur cela est impossible, vous savez pourquoi. Je crois que je pourrai bien passer quelques semaines à Leipzig; cela se pourra, à ce que j'espère, au mois de décembre. Mandez-moi, s'il vous plaît, si, sans trop exiger de vous, je pourrais vous proposer d'y faire un tour. En cas que cela se puisse sans déranger votre santé, je me charge d'arranger votre voyage et d'avoir soin de toutes vos petites commodités.<234> J'attends sur cela votre réponse, résigné d'avance à voir manquer mon projet, s'il ne vous convient pas. Adieu, mon cher marquis; portez-vous bien, et faites des vœux pour un pauvre diable qui s'en ira voyager dans cette prairie plantée d'asphodèle,234-a si la paix ne se fait pas.

Si vous pouvez entreprendre ce voyage, vous me ferez plaisir de m'apporter tout ce qui a paru de nouveau de Voltaire, ou tout ce qu'on lui attribue, et le volume de l'Encyclopédie où il y a l'article Grammaire.

157. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 28 novembre 1760.



Sire,

Comment Votre Majesté a-t-elle pu penser que, malade ou en santé, je balancerais un instant à me rendre à Leipzig pour avoir le bonheur de la voir? Si je ne pouvais pas y aller en carrosse, je me ferais porter sur un brancard; rien ne pourra m'empêcher de jouir d'une satisfaction que j'ai tant désirée. Je partirai donc dès le moment que j'aurai reçu vos ordres, et je resterai, si vous le voulez, non seulement quelques semaines, mais trois mois. Je vous prierai seulement de permettre qu'au commencement de mars je puisse retourner à Berlin, parce que, depuis cinq ans, je suis sujet à une maladie chronique qui ne manque jamais de me prendre vers le milieu du mois de mars;<235> c'est une effervescence avec quelques accès de fièvre. Lorsque je me tiens chaudement et à une diète austère, j'en suis quitte pour une incommodité de trois semaines; mais, si je ne prends pas toutes les précautions nécessaires, cette humeur se jette sur les intestins, et me cause des accidents funestes qui, à Breslau et l'année d'ensuite à Hambourg, m'ont conduit aux portes du trépas. Je sais que, pour un héros tel que vous, la mort est une chose que vous voyez avec la plus grande indifférence. Mais vous ne l'avez jamais aperçue que sous l'aspect de la gloire; si vous la voyiez accompagnée de la dyssenterie et du cours de ventre, vous conviendriez que le grenadier le plus intrépide tremblerait de mourir de la foire.

Vous êtes, Sire, le roi victorieux, mais non pas le roi prophète, et je vois bien que vous vous entendez mieux à gagner des batailles qu'à faire des prédictions. Dans une des exaltations de votre âme, vous m'aviez annoncé que les Autrichiens garderaient le poste de Landeshut, et M. de Catt m'apprit hier la bonne nouvelle que vos troupes avaient occupé ce poste avantageux. Nous avons bien parlé de vous avec lui; il vous aime de tout son cœur, et quel homme ne vous aimerait pas? M. de Catt part aujourd'hui avec M. Gotzkowsky, qui se donne tous les jours de nouveaux soins pour les affaires de Berlin. C'est véritablement un bon enfant et un digne citoyen. Je vous en souhaiterais un grand nombre comme lui. C'est le plus grand présent que la fortune puisse faire à un État que celui d'un citoyen zélé pour le bien public et pour celui de son maître; et à ce sujet, je dois dire, à l'honneur de la ville de Berlin, que j'ai vu, dans les temps les plus critiques, beaucoup de ses habitants dont les historiens de l'ancienne Rome auraient fait passer les vertus à la postérité, s'ils avaient vécu de leur temps. J'ai l'honneur, etc.

<236>

158. AU MARQUIS D'ARGENS.

Meissen, 1er décembre 1760.

Catt est arrivé, mon cher marquis, et m'a apporté votre lettre. Vous pouvez être persuadé qu'elle m'a beaucoup réjoui en me donnant des espérances de vous revoir. Je vous répondrai, aussi positivement que me le permet l'incertitude des événements qui me dirigent, que je compte me rendre peut-être le 10 à Leipzig, que là j'ai pris une maison, que j'en fais percer une joignante pour que de là vous puissiez venir chez moi sans la moindre incommodité. Quelque intelligence que vous ayez d'ailleurs, je sais la peine que vous avez à diriger votre voyage vous-même; ainsi, pour vous faciliter ce généreux effort que vous voulez faire en ma faveur, je vous enverrai un chasseur pour vous conduire. Il faut que la marquise soit du voyage. Vous pouvez rester sans risque à Leipzig jusqu'au mois de mai,236-a si vous voulez, et vous me connaissez trop pour supposer que je vous y arrêterai, si votre santé vous rappelle à Berlin. Mais je ne vous réponds pas du temps que je pourrai y passer, à cause que je suis l'esclave des conjonctures, et que je dépends plus de mes ennemis que de moi-même. Je ne veux point épuiser dans ma lettre tout ce que je me propose de vous dire moi-même; je ne veux point flétrir la fleur du plaisir que j'attends de m'entretenir avec vous. Ainsi je réserve tout ce que j'ai sur le cœur pour Leipzig. Adieu, mon cher marquis; je vous écrirai et vous enverrai le chasseur. Ce Mercure aura soin qu'il ne vous arrive aucun accident, et je dirai comme Horace :236-b

Cher vaisseau qui portes d'Argens sur les bords saxons, etc. Vous savez le reste.

<237>

159. AU MÊME.

Wittenberg, 24 novembre 1760.237-a

Vous me croyez, mon cher marquis, l'esprit beaucoup plus libre que je ne l'ai. Je suis ici accablé d'affaires, et la fin de ma campagne n'est pas une chose aussi facile à amener que vous l'imaginez. Ce seront mes succès ou mes pertes qui décideront des contributions de Berlin. Si je suis heureux, Berlin ne payera pas le sou; si la fortune m'est contraire comme par le passé, nous aviserons au parti qu'il faudra prendre pour soulager le peuple. Voilà tout ce que je puis vous dire. Quelques couleurs que vous donniez aux attentats de nos ennemis et aux calamités de la patrie, ne pensez pas que je ne voie clair à travers les nuages dont vous croyez couvrir des infortunes qui sont réelles et accablantes. La fin de mes jours est empoisonnée, et mon couchant aussi funeste que l'a été mon aurore. Ni les succès des Anglais, ni les avantages du prince Ferdinand ne peuvent contrebalancer les affreuses situations où j'ai été cette année; ce serait à recommencer, l'année qui vient. Quoi que je puisse faire, je prévois, vu le nombre de mes ennemis, que, si je résiste d'un côté, je succomberai de l'autre; je n'ai ni secours, ni diversion, ni paix, ni rien au monde à espérer. Vous m'avouerez donc qu'un homme sage, après avoir lutté un certain temps contre le malheur, ne doit point s'opiniâtrer contre son étoile, et qu'il est pour des hommes courageux des moyens de sortir de peine plus courts et plus glorieux. Je renvoie le pauvre Gotzkowsky à peu près comme il est venu; je ne puis rien décider qu'entre ci et quinze jours. Il faut auparavant finir la<238> campagne de façon ou d'autre; c'est le terme que je me suis prescrit, et dont dépendra, comme vous voyez, une partie du destin que l'avenir nous cache. Adieu, mon cher marquis; ne m'oubliez pas, et soyez tranquille spectateur de ce qu'il plaira à la fatalité et à la brutale rage de nos ennemis d'ordonner de nous.

160. AU MÊME.

Meissen, 3 décembre 1760.

Voici le moment, mon cher marquis, que nous rentrerons effectivement dans nos quartiers. J'attendrai encore jusqu'au huitième, que je me rendrai à Leipzig. Voilà le quart d'heure de Rabelais qui sonne, où il faut juger. Je vous envoie un chasseur, le porteur de cette lettre, qui aura le soin de vous conduire, et auquel je vous ai recommandé comme Crésus ou un financier général pourrait recommander son argent. N'arrivez pas avant le 10, pour que j'aie le temps moi-même de vous procurer toutes les commodités dans votre habitation. Je ne puis pas vous nier que je me fais un sensible plaisir de vous revoir et de vous entretenir sur une infinité de sujets. Je serai comme un chartreux à qui son supérieur accorde la liberté de parler. J'ai vécu dans le silence et dans la retraite. Attendez-vous à une inondation de caquet, et à ce que peut produire l'intempérance d'une langue longtemps enchaînée par la douleur et par le silence de la solitude. Adieu, mon cher marquis; j'espère que dans huit jours je pourrai vous voir face à face, jouir de votre vision béatifique, et vous exprimer mes sentiments sans être obligé de vous les peindre.<239> Vous n'y trouverez que de l'estime et de l'amitié pour votre personne. Encore une fois, adieu; je vous embrasse.

161. AU MÊME.

Meissen, 21 mars 1761.

Il faut, mon cher marquis, que je prenne congé de vous. Le terme de notre tranquillité est près d'expirer, et nous sommes à la veille de grandes aventures. Je subis mon sort, puisqu'il est tel. Ce qui me donne cependant quelque espérance, c'est que les Anglais ont accepté la suspension d'armes que la France leur a offerte, et qu'incessamment un ministre de France va passer à Londres pour y traiter de la paix. Cela me fait espérer que la campagne que nous commencerons ne traînera pas jusqu'au mois de décembre, et que ces deux grandes puissances d'accord mettront le holà parmi les autres. Écrivez-moi toujours, de quelque côté que je porte mes pas. Mais, quand vous aurez à craindre que vos lettres soient interceptées, ne me parlez que de littérature, ce qui ne peut faire du tort à personne. Mon frère vient d'arriver. Je l'ai trouvé fort bien, et pas du tout affaibli; mais il est étonné de n'avoir plus vingt ans, et vous savez que force est à nous de renoncer à cette prétention. Si vous voulez savoir ce que je fais ici, je vous le dirai en deux mots : j'étudie ma campagne, et j'étudie mes livres. Hier cependant les fabricants de porcelaine m'ont donné une sérénade. Il y a parmi eux une bande qui joue joliment des instruments. Je fais mille vœux pour vous, mon cher marquis, pour toute la ville de Berlin et pour tous mes compatriotes qui<240> sont honnêtes gens, en vous priant de ne pas oublier un chevalier errant qui est votre vieil ami.

162. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 23 mars 1761.



Sire,

Je commence par remercier Votre Majesté des bontés dont elle a daigné m'honorer,240-a et toutes les lettres que j'ai l'honneur de lui écrire devraient commencer de même, car quel est l'instant de ma vie qui ne soit marqué par quelque grâce qu'elle m'a faite? Vous m'avez mis dans l'impossibilité de jamais mériter vos bienfaits, et il ne me reste, pour m'en acquitter, que la reconnaissance; la mienne, Sire, sera éternelle.

J'ai été à Sans-Souci. Le château est dans un très-bon ordre, et le jardin aussi. Quant à la galerie, c'est sans contredit, après Saint-Pierre de Rome, la plus belle chose qu'il y ait au monde. Ma surprise a été extrême, et je n'ai jamais cru que cette galerie fît la moitié de l'effet qu'elle produit; elle est entièrement achevée.

J'attends, Sire, avec l'impatience que vous me connaissez, la nouvelle de la prise de Cassel, et je me flatte de l'apprendre de V. M.; j'ai déjà préparé mes arrangements pour la fête que je donne à cinquante invalides.

V. M. n'oubliera pas, à ce que j'espère, la tragédie de Malagrida.240-b Je lis actuellement trois volumes composés de différentes pièces que<241> le roi de Portugal a fait publier; cela fait frémir d'horreur. Je suis tenté de faire deux sermons sous le nom d'un quaker, pour montrer combien une religion qui n'admet point de prêtres est heureuse. Ces temps malheureux sont également infortunés, de quelques côtés qu'on les envisage, soit qu'on les considère comme produisant les guerres les plus cruelles, soit qu'on examine les ressorts politiques qu'on y fait jouer : ceux de la cour de Rome sont dignes de l'enfer. Il paraît, par les pièces que la cour de Portugal a rendues publiques, que le pape d'aujourd'hui est un grand sot, et que son ministre, le cardinal Torregiani, est un des plus méchants hommes qu'il y ait en Europe. Comme à la paix vous aurez indubitablement des affaires à démêler avec lui, j'espère que vous lui ferez sentir les égards qu'un prêtre à calotte rouge doit à des rois. Vous êtes fait également pour venger vos confrères, comme pour les combattre et pour les vaincre.

Voici une Lettre écrite, à ce qu'il paraît, par un officier français contre l'Histoire universelle de Voltaire. Je crois que vous trouverez que les critiques qui regardent le militaire sont assez bonnes; les autres me paraissent ou fausses, ou bien faibles. J'ai l'honneur, etc.

163. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Meissen, 25 ou 26) mars 1761.

Je suis charmé, mon cher marquis, de vous savoir arrivé à bon port à Berlin. C'est un grand voyage pour vous, et voilà votre campagne achevée. En vérité, je suis aussi impatient que vous d'apprendre la reddition de Cassel, et je commence à craindre que, malgré tous les avantages du prince Ferdinand, il ne fasse un pas de clerc qui le<242> recule d'autant qu'il est avancé. Les Français sont muets comme des carpes; ils ne disent rien aux Anglais. Enfin nous touchons à l'ouverture de la campagne, et probablement elle se fera avec les mêmes désagréments et dangers que la précédente. Je vous avoue que cela me rend rêveur et mélancolique quand j'y pense. Je me dis souvent qu'on ne peut résister au torrent des événements qui nous entraîne, et à cette fatalité qui pousse les hommes comme les vents agitent les sables et les flots. Cette consolation n'est guère consolante, mais tout est dit. Je vous rends grâces de la description que vous me faites de Sans-Souci. Dieu sait si jamais j'y remettrai le pied. Cependant ce que vous m'avez dit m'a fait grand plaisir. Je pense à ce lieu comme les juifs à Jérusalem, ou comme Moïse à la terre sainte, où il voulut conduire le peuple d'Israël, et où il lui fut interdit d'entrer lui-même.

Que vous dirai-je, mon cher marquis, du roi de Portugal? N ... a fait du mal partout, et en fera, tant que les souverains ne seront pas, comme César, souverains pontifes chez eux. Ces gens abusent trop impunément du nom de la religion, qui devait être le plus grand frein du crime; ils s'arment du couteau sacré qu'ils prennent sur l'autel pour égorger les rois, et de la piété des faibles pour fonder ou étendre les vœux de leur cupidité et de leur ambition. La conduite du pape dans cette affaire est inconcevable; il faut qu'il soit un imbécile, et son cardinal secrétaire un scélérat à rouer vif. Mais que nous font ces gens à présent?

Je suis plus en peine de Cassel ou de mes détachements que de tous les jésuites de l'univers. J'ai sans cesse devant les yeux la difficile tâche que j'ai à remplir. Je n'ai qu'un grand fonds de bonne volonté et un attachement inviolable à l'État; voilà toutes mes armes. Enfin je me précipite, les yeux fermés, dans une mer agitée de divers vents, et sans savoir où j'aborderai. C'est là le vrai fond de ce qui me regarde et de ce que j'augure pour l'avenir. Je tâche d'affecter de la tranquillité; cependant jugez vous-même si la philosophie peut<243> donner cette impassibilité parfaite à un homme né avec des passions vives.

Adieu, mon cher marquis; écrivez-moi souvent. Faites mes compliments à la bonne Babet, et soyez persuadé de l'estime que je vous conserverai toute ma vie.

164. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 28 mars 1761.



Sire,

Je prends la liberté d'envoyer à Votre Majesté la Lettre sur Voltaire dont j'ai eu l'honneur de lui parler dans ma dernière lettre : on m'avait repris l'exemplaire qu'on m'avait prêté, et je n'ai pu en avoir un chez les libraires qu'aujourd'hui.

On débite ici des nouvelles fâcheuses sur un échec que doit avoir eu l'armée du prince Ferdinand; mais j'espère qu'il n'y aura pas la moitié du mal que l'on dit. Si Cassel n'était pas pris, cela serait bien fâcheux. Pour réparer ces mauvaises nouvelles, on a la relation, à Berlin, de l'avantage remporté par le général Sybourg sur l'armée de l'Empire;243-a cela console un peu de l'échec des alliés.

Voici un avis, Sire, que le zèle que j'ai pour V. M. m'oblige de lui donner. Tant que M. de Catt sera auprès de vous, vous aurez un des plus honnêtes garçons qu'il y ait; le secret le plus profond sera gardé sur vos occupations littéraires, et la curiosité du public et de bien des particuliers ne sera point contentée comme elle l'a été autrefois. Les pièces les plus secrètes que vous avez composées il y a quatre ou cinq ans sont entre les mains de cent personnes. M. de Catt, Sire,<244> ignore et ignorera éternellement la justice que je lui rends; mais j'ai des raisons plus essentielles peut-être que vous ne le pensez pour vous donner cet avis, et vous pouvez bien croire que je ne vous parle pas de pareille chose en étourdi et sans fondement. Ne mettez jamais dans l'intérieur de votre appartement qu'un homme que vous ayez éprouvé.

J'espère que V. M. jouira dune bonne santé, et qu'elle aura, cette année, sur ses ennemis tous les avantages que sa fermeté, son courage et sa prudence méritent. Je suis toujours convaincu que tout ira bien à la fin, et que vous aurez la gloire, après avoir résisté à toute l'Europe, de faire une paix bonne et honorable. J'ai l'honneur, etc.

165. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Meissen) avril 1761.

Grâces, marquis, de votre missive. Je n'ai aujourd'hui rien de sinistre à vous apprendre; j'ai au contraire des sujets de consolation et des vues d'espérances à vous communiquer. Broglie vient de repasser le Main; il n'a laissé que deux mille hommes à Cassel, de sorte que cet acte de modération annonce de nouveau les dispositions pacifiques de la France. Les Autrichiens continuent à avoir des appréhensions fondées pour leurs possessions d'Italie, la révolte en Hongrie continue, la cour commence à prendre des sentiments pacifiques, et il y a toute apparence que cette cruelle et funeste guerre tend à sa fin. Cela relève un peu mes espérances, et me donne au moins une gaieté passagère; c'est autant de gagné sur l'ennemi. Je m'occupe ici à charger ma mémoire pour décharger mon âne, et alléger le fardeau lit<245>téraire dont il a l'honneur d'être le dépositaire. Je suis sur le point d'achever le de Thou;245-a ce livre est très-bien écrit, et j'en suis très-content.

Le critique de Voltaire a, ce me semble, assez bien rencontré; il est cependant trop sévère. Quoi qu'on dise, si l'Histoire de Voltaire n'est pas instructive, elle est au moins jolie; c'est une gentillesse, une miniature faite par un Corrége, et certes personne de nous ne voudrait que cet ouvrage fût supprimé. Je compte dans peu de vous donner encore quelques bonnes nouvelles de notre expédition du Voigtland, dont j'attends à tout moment les rapports. Adieu, mon cher marquis; dormez en repos, rien ne troublera votre sécurité de quelques semaines, et alors comme alors. Je vous embrasse; adieu.

166. DU MARQUIS D'ARGENS.

Septembre 1760 (avril 1761).



Sire,

On ne saurait être plus joyeux que je ne l'ai été à la réception des deux dernières lettres que V. M. m'a fait la grâce de m'écrire. Je commence enfin à concevoir une véritable espérance de vous revoir tranquille à Potsdam et à Sans-Souci, jouissant en paix des superbes embellissements que vous y avez faits. Je ne saurais comprendre que les Français, pouvant faire autant de mal au prince Ferdinand, aient pris le parti de se retirer, de lui donner le temps de se rétablir et de se fortifier dans un bon poste, s'ils ne regardaient pas la paix comme<246> prochaine. D'ailleurs, l'inaction de la flotte anglaise me paraît s'accorder avec la retraite des Français. La facilité avec laquelle se font vos levées contribuera encore à la paix. V. M. ne me dit rien de l'échange; l'on dit ici qu'il aura lieu; mais quel fond peut-on faire sur les gazettes, qui nous l'annoncent comme étant commencé? Je prends la liberté d'envoyer à V. M. le compte des deux médailles d'or246-a que M. Eichel doit lui avoir remises. C'est M. Sulzer, le chef des souscrivants, qui me l'a donné, et qui, ayant avancé l'or, aurait besoin d'être remboursé pour avoir de quoi battre les médailles d'argent. Il y avait trente et un ducats d'or à chaque médaille, et puis il y a vingt-cinq écus de la monnaie courante d'aujourd'hui pour la souscription du coin. Je prie V. M. de me faire savoir où cet argent doit être compté, parce qu'il a été avancé sur les fonds que nous avions des souscripteurs, et l'on ne peut pas aller en avant sans cette somme.

Je comptais envoyer par ce courrier la tragédie de Tancrède, de Voltaire. La versification m'en paraît très-faible et prosaïque, les situations romanesques et souvent contraires à la raison; il y a des endroits touchants et quelques beautés de détail. Il a dédié sa pièce à la Pompadour; cette Épitre dédicatoire est l'ouvrage d'un vrai faquin. Cet homme devient tous les jours plus méprisable. Je ne puis avoir cette tragédie que demain; l'exemplaire que j'ai lu ne m'appartenait pas, mais j'enverrai par le premier courrier celui que doit m'apporter un libraire.

Je suis bien charmé que V. M. soit contente de l'Histoire de de Thou. C'était un homme rempli de bon sens, ayant de la probité et des connaissances, et voilà les principales qualités qu'il faut dans un historien. J'ai l'honneur, etc.

<247>

167. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Meissen) avril 1761.

J'aimerais mieux vous parler de paix, mon cher marquis, que de nos préparatifs de campagne; cependant, pour ne vous point abuser, je vous apprécie les choses à leur juste valeur. Trop d'indices et trop d'anecdotes me persuadent que la reine de Hongrie ne veut point la paix. On vient de rompre de nouveau le cartel, malgré les engagements solennels qu'on avait pris avec nous pour l'exécuter. Un trait aussi fort que celui-là, un manque de foi aussi évident, marque bien que la reine de Hongrie, résolue à tenter le hasard de cette campagne, juge qu'il est de son intérêt de me priver de mes troupes prisonnières le plus longtemps qu'elle pourra. Ce n'est pas sur ce trait seul que je porte mon jugement; il en est bien d'autres qui s'accordent à me découvrir ce mystère d'iniquité. Laissez donc au peuple la flatteuse espérance d'une prompte paix, et, sans vous y laisser entraîner, ne le détrompez pas. Je m'attends à peu près aux mêmes événements qui nous arrivèrent l'année passée, sans savoir si nous aurons le même bonheur. Un instant fatal peut renverser l'édifice que nous avons soutenu jusqu'ici, tant bien que mal, par des travaux immenses. Il en arrivera ce qu'il plaira au ciel. J'entre dans cette campagne comme un homme se précipite dans les flots, la tête la première. Vouloir tout prévoir, c'est le moyen de devenir hypocondre; ne penser à rien, c'est se mettre par sa faute dans le cas d'être pris au dépourvu. Je me dis à moi-même que tout le mal que l'on craint et tout le bien que l'on espère n'arrivent jamais au pied de la lettre; il faut beaucoup rabattre de l'un et de l'autre. D'ailleurs, avec le nombre d'ennemis que j'ai, il ne me reste qu'à faire la guerre à l'œil, à agir du jour à la journée. En voilà assez pour la politique militaire.

Je passe à présent au sujet de votre lettre, où vous me parlez de<248> la tragédie nouvelle de Voltaire. Je l'ai encore lue; il y a des situations attendrissantes dont il a tiré parti, mais je ne me déclarerai certainement pas partisan de ses vers croisés. Je ne sais quel effet ils produisent à la déclamation; à la lecture ils me semblent prosaïques, et, dans quelques endroits, du style d'opéra. Cette pièce n'est pas bonne en général. L'exposition est embrouillée, beaucoup de raisonnements inutiles, des caractères mal développés et mal annoncés, peu de vers sentencieux, dignes d'être retenus, et, dans plus d'un endroit, un manque de vraisemblance qui choque et révolte le lecteur. Je crois que, si Voltaire vit encore quelque temps, il mettra toute son Histoire universelle en madrigaux ou en épigrammes.248-a Il y a, il est vrai, du radotage dans la pièce, mais convenez que c'est le radotage d'un grand homme; il faut être juste et rendre à son talent l'hommage qui lui est dû. J'ai vu une critique qu'un quidam fait de son Histoire universelle. Je crois que l'auteur est janséniste; il appuie beaucoup sur la religion et sur des opinions indifférentes que Voltaire a soutenues. Ce morceau serait passable, d'ailleurs, si l'auteur n'y distillait pas le fiel et l'amertume, et s'il avait ménagé quelques expressions trop dures.

En vérité, mon cher marquis, j'ai honte de la lettre que je vous écris. Moi, qui dois penser à me battre et à faire ma campagne, je vous fais l'analyse des nouveaux ouvrages qui paraissent. Cela me fait souvenir d'un mot qu'une dame d'atour d'Anne d'Autriche dit à Louis XIII, qui enfilait des perles : « Sire, vous savez tous les métiers, hors le vôtre. » Passez-moi ce petit trait d'érudition et l'ennui de ma longue lettre en faveur de l'amitié et de l'estime que je vous conserverai toujours. Adieu.

<249>

168. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 4 avril 1761.



Sire,

Je ne dirai point à Votre Majesté combien la nouvelle de la levée du siége de Cassel m'a chagriné; elle jugera bien par elle-même de la peine que j'ai dû ressentir. Mais j'ai vu dans cette guerre tant d'événements fâcheux heureusement réparés, que je me flatte que celui-ci aura le même sort. M. Gotzkowsky est revenu de chez les Russes, où il a essuyé des peines et des risques considérables; il a pensé être arrêté pour otage, et c'est un des moindres désagréments qu'il ait eus, ayant pensé périr plusieurs fois. C'est véritablement un brave et bon citoyen. Il a fini l'affaire de la contribution, sur laquelle je dois faire ressouvenir de ce que j'écrivis il y a six mois à V. M. Si la contribution se lève comme celle qu'on a payée à Hadik, plus de dix mille âmes quitteront Berlin, qui aimeront mieux aller chercher fortune que de payer une somme équivalente à celle qu'ils peuvent gagner dans deux ans. Je crains qu'aucun homme en place ne vous représente cette vérité, et le zèle que j'ai pour V. M. ne me permet pas de la lui dissimuler. Je la supplie de me pardonner la liberté que je prends; mais c'est que je vois ici le train que prennent les choses, et combien de gens ont pris des arrangements pour quitter; ainsi je dois ne lui rien déguiser. Il y a un moyen pour payer la contribution sans qu'elle soit à charge ni à vous, ni à votre capitale; et le projet que les négociants, qui ont avancé de grandes sommes, ont formé me paraît très-bon et très-facile. Enfin, Sire, vous en jugerez cent fois mieux que moi, et vous faites toujours les choses pour le mieux. Le ciel vous conserve à vos sujets et à vos fidèles serviteurs, et tout ira bien. J'ai l'honneur d'être, etc.

<250>

169. AU MARQUIS D'ARGENS.

Le 7 octobre 1760 (avril 1761).

Gotzkowsky vient, mon cher marquis, de me rendre votre lettre. Ne soyez pas en peine de ma bonne ville de Berlin; on a pourvu à tout, et les bourgeois ne seront molestés en rien.250-a Je voudrais qu'on pût terminer de même des affaires plus importantes qui m'inquiètent. Cependant nous venons de prendre encore un colonel, cent hommes et quatre canons aux cercles. Ils sont à présent entièrement expulsés de la Saxe. Nos hussards ont fait des merveilles. Ces petits succès, mon cher marquis, font que je m'applique ce proverbe latin : Maximus in minimis et minimus in maximis.250-b L'expédition de la Hesse échoue, et nous nous applaudissons beaucoup d'une centaine de galeux et de quelques coulevrines que nous avons pris. Nos nouvelles levées vont assez bien. Reste à savoir si le Du Moulin en a menti en Suède, ou s'il y a dit vrai. S'il a menti, moi, à la tête de mes décrotteurs, de mes ramoneurs de cheminée, de mes larrons de bataillons francs, je me battrai comme un preux chevalier. Si Du Moulin a dit vrai, j'écrirai sur mon épée : Point homicide ne seras,250-c et je m'en retournerai à ma charrue comme Quinctius Cincinnatus. Avouez, marquis, qu'un petit trait d'érudition et quelques mots latins donnent de la grâce au style. Un ignorant se pâme d'aise lorsqu'il peut se donner un air scientifique. Quand je suis assez heureux que d'accrocher quelque passage latin, je compare aussitôt mes lettres à celles d'Algarotti,250-d et<251> je m'en impose à moi-même. Je crois que vous travaillez à présent à la traduction dont vous avez eu la complaisance de vous charger, et j'espère que, l'année prochaine, nous verrons paraître l'ouvrage. Adieu, mon cher marquis; je fais mille vœux pour vous et pour votre conservation, en vous assurant de toute mon estime.

170. DU MARQUIS D'ARGENS.

Le 23 avril 1761.



Sire,

La dernière lettre de Votre Majesté a soulagé la tristesse que m'avaient causée les deux avant-dernières, celle où V. M. me parlait de l'expédition de la Hesse, et celle où elle m'apprenait la rupture de l'échange. Quant à l'affaire de la Hesse, je la regarde aujourd'hui, malgré le peu de réussite qu'elle a eu, comme très-utile, parce que je ne doute pas que la perte des magasins, l'argent qu'il faut pour en former de nouveaux dans un pays entièrement ruiné et dévasté, ne soit une des raisons qui ont fait offrir la suspension d'armes aux Français, dans un temps où ils paraissaient avoir une si grande supériorité par leur nombre sur le prince Ferdinand.

Quant à la rupture de l'échange des prisonniers, je dirai naturellement à V. M. que je m'y suis toujours attendu. L'histoire des trois derniers siècles m'a appris à connaître la maison d'Autriche. La base de son système est établie sur une fausseté dont elle a toujours fait usage, même dans les occasions où elle n'avait pas besoin d'y avoir recours. Je suis très-convaincu que l'on s'était flatté à Vienne que vous recruteriez vos armées avec moins d'ardeur, si vous comptiez sur l'échange; mais V. M. n'a pas été la dupe de ces mauvaises finesses,<252> et je suis plus qu'assuré que les Autrichiens perdent autant qu'elle à la rupture de l'échange.

Voilà, Sire, tout le côté de Halberstadt, de Magdebourg, de la Nouvelle-Marche tranquille, et qui n'aura rien à craindre pendant que vous serez occupé contre les ennemis qui vous restent. L'inaction des Français est une chose excellente par elle-même aujourd'hui, et, dans la suite, par les effets qu'elle produira immanquablement. Après le pas que font les Français d'offrir la paix aux Anglais, ils ne s'arrêteront pas dans leurs projets pour faire plaisir aux Autrichiens, qui doivent être au désespoir du commencement de la négociation avec les Anglais. Voilà la fin de la ligue de Cambrai, et j'ai toujours bien cru que cette guerre n'en aurait point d'autre.

Je conçois, par la façon dont V. M. me fait la grâce de me parler, qu'elle va incessamment ouvrir la campagne et se couvrir de gloire jusqu'à ce que ses ennemis soient réduits au point d'être plus raisonnables. Pendant, Sire, que vous ferez des marches et des contremarches, que vous gagnerez des batailles, je traduirai Plutarque le mieux qu'il me sera possible, pour vous l'offrir dans un français qui vous paraisse plus supportable que celui d'Amyot.252-a Je prendrai la liberté de me servir de votre copiste; je le logerai chez moi, où il sera, pour me servir du vers de Regnard,

Alimenté, rasé, désaltéré, porté.252-b

Je compte passer cet été dans une maison de campagne à cinq milles de Berlin, et travailler dans la plus grande tranquillité. Mon hôte s'est aussi avisé de vendre à Berlin la maison que j'habite, et, puisqu'il faut que je déloge, je ferai transporter tout de suite mes meubles à Potsdam; et, quant à moi, j'ai accepté l'offre qu'on m'a faite<253> de me donner une maison de campagne entre Potsdam et Barnewitz, où je pourrai me promener et respirer un bon air. V. M. ne doit pas être inquiète sur les lettres que j'aurai l'honneur de lui écrire. Voici, jusqu'à ce que j'aie le bonheur de la revoir, la dernière où je lui parlerai d'autre chose que de littérature. Lorsque je partirai pour la campagne, dans douze ou quinze jours, j'aurai l'honneur de le faire savoir à V. M. Elle pourra toujours m'adresser ses lettres à Berlin; le maître de poste me les enverra à Barnewitz, dont je ne serai éloigné que d'un quart de mille. J'ai l'honneur, etc.

171. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Hausdorf) 13 mai 1761.

J'ai bien des nouvelles à vous apprendre, mon cher marquis, et, pour satisfaire votre curiosité, je commence par la politique. Les Français et leurs alliés ont enfin lâché leur déclaration à Londres, avec cette différence de celle qui nous est venue de Suède, que les Français offrent aux Anglais une suspension d'armes, et que les barbares et les Avares se contentent de proposer un congrès à Augsbourg. Vous jugerez d'abord de là que la paix avec les Anglais et les Français réussira, et que nous resterons les derniers sur le théâtre du carnage, à spadassonner et ferrailler avec cette nuée d'ennemis qui nous restent. J'enverrai au congrès, puisque nos ennemis le proposent, mais je n'y crois pas plus qu'à la transsubstantiation. Attendez-vous donc à voir, pendant cet été et cet automne, renouveler toutes les scènes de l'année passée. Jugez quelle tâche il me reste à remplir. Nous avons encore eu quelque petit succès contre les cercles; c'est si<254> peu de chose, que je n'en parle pas. Tant que nous ne déferons pas des trente mille hommes, tous nos avantages ne sont que des bibus.

Passons aux nouvelles littéraires. Je porte de la nouvelle tragédie de Voltaire un jugement tout pareil au vôtre. Certainement ce n'est pas une des bonnes pièces de l'auteur. L'Épître dédicatoire est d'un faquin qui souffle le froid et le chaud, dont les flatteries et les injures sont mercenaires. L'on s'aperçoit d'abord qu'il loue cette femme pour qu'elle protége sa nouvelle tragédie. Comparez de certains vers de la Pucelle254-a avec cette Épître dédicatoire, et avouez qu'il faut être un faquin pour se déshonorer par de telles contradictions. Je viens d'achever l'ouvrage de de Thou, dont je suis très-content pour la tissure de l'ouvrage, comme pour le style. C'est un livre qui n'est ni trop diffus, ni trop resserré, très-instructif et agréable à lire. C'est tout ce qu'on peut exiger d'un bon ouvrage. Mais, mon cher marquis, vous en savez plus que moi, et vous n'avez pas besoin de mon jugement pour vous étayer, et d'ailleurs, je ne suis pas un auteur grave, comme le sont ceux sur qui les casuistes s'appuient.254-b Malgré toutes mes lectures, je ne saurais apaiser l'inquiétude de mon esprit; la crise dans laquelle je me trouve dure trop longtemps, et les dangers et le péril restent les mêmes. Mais je ne veux pas vous noircir l'imagination par toutes les idées fâcheuses et sinistres qui me passent par l'esprit. Il faut que chacun remplisse son sort, et se soumette à la fatalité qui enchaîne les événements et force les hommes à les essuyer sans qu'ils puissent les éviter. Ceci sent bien le dogme d'un calviniste. Y a-t-il une prédestination, n'y en a-t-il pas, je n'en sais rien. Je ne crois guère que la Providence se mêle de nos misères; mais je sais à n'en pas douter, par expérience, que les conjonctures<255> forcent les hommes dans les partis qu'ils prennent, qu'ils n'influent point dans l'avenir, qu'ils font des projets dont le vent se joue, et qu'il arrive souvent le contraire de ce qu'ils avaient imaginé et résolu. Je viens de reprendre les hémorrhoïdes fluides; ce maudit mal m'excède et me fatigue prodigieusement. Je ressemblerai bientôt à Job de mille maux atteint.255-a Mais c'est trop vous parler de ce qui me regarde; j'aurais été plus retenu sur cet article, si je ne savais la part que vous y prenez. Adieu, mon cher marquis; aimez-moi toujours, car je suis bon diable, et ne m'oubliez pas.

172. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin. 16 mai 1761.



Sire,

J'apprends par toutes les nouvelles publiques que Votre Majesté est arrivée heureusement en Silésie, et qu'à son approche ses ennemis se sont retirés vers la Bohême. Je ne doute pas que vous ne lassiez une campagne heureuse et digne d'un héros tel que vous, dont la fortune rougirait de ne pas couronner à la fin la constance et la valeur.

Les gazettes avaient dit que Voltaire avait obtenu la liberté de retourner à Paris; mais cela ne s'est point confirmé. Si cette nouvelle avait été vraie, ce rappel aurait été occasionné par un bien mauvais livre. J'aimerais mieux être exilé jusqu'à la fin de ma vie que d'avoir seulement l'idée d'en faire un pareil.

<256>Je travaille à la traduction de Plutarque, et j'espère que j'en aurai fait une bonne partie avant le commencement de l'année prochaine. Je vous ai toujours présent devant les yeux, et je me dis sans cesse à moi-même, en travaillant : Prends garde à toi, et songe à ce que dira le Roi.

Je pars demain pour la campagne. V. M. me fera toujours la grâce d'adresser à Berlin les lettres dont elle voudra m'honorer, et M. Jordan, maître des postes, me les fera remettre exactement.

J'espère que V. M. jouit d'une bonne santé. L'exercice et l'occupation dissiperont les humeurs causées par la vie sédentaire de cet hiver. Je suis bien résolu de suivre le conseil que me donne V. M. à ce sujet, car je m'aperçois que j'ai plus ou moins de mal à l'estomac, selon le plus ou le moins d'exercice que je fais. N'allez pourtant pas me proposer une compagnie dans un bataillon franc, à moins que vous ne fassiez un concordat avec vos ennemis, par lequel on ne se battra qu'à onze heures du matin. J'ai l'honneur, etc.

173. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Kunzendorf) mai 1761.

Je vous vois avec plaisir à la campagne, mon cher marquis; si vous y prenez quelque exercice, cela contribuera à votre santé, et vous y serez plus tranquille qu'à Berlin. Je vous rends grâces de ce que vous n'oubliez pas la version de Plutarque dont je vous avais prié de vous charger; c'est un service important que vous rendez à la république des lettres et à tous les amateurs de l'antiquité. Veuille le ciel que la paix précède la fin de votre traduction! Je crains bien qu'il<257> n'en soit autrement. Je suis aussi incrédule sur les sentiments pacifiques de certaines puissances que vous l'êtes sur la sainte ampoule. Je prévois qu'il y aura encore des flots de sang répandus, et que la fortune, à laquelle toutes les puissances remettent leur sort, en décidera souverainement. Chantez-lui quelque antienne, mon cher marquis, dites-lui un bout de votre bréviaire, et tâchez, s'il se peut, de nous la rendre favorable. Je lui promets une image d'or, à l'imitation de la petite statue que les empereurs romains conservaient précieusement dans la chapelle de leurs lares. Adieu, mon cher marquis; ne m'oubliez pas, et soyez persuadé de l'estime que j'ai pour vous.

171. AU MÊME.

Kunzendorf, près de Schweidnitz, 20 mai 1761.

Me voici arrivé, mon cher marquis, en Silésie, sans en être plus avancé pour cela. Les oursomanes se préparent à la campagne, les Français en font autant, les Autrichiens sont vis-à-vis de nous. Vous voyez que notre situation est, en gros, la même que l'année précédente, et que ce que je vous ai dit à Leipzig n'est que trop vrai. Cette situation, qui ressemble aux lucides intervalles des médecins, continuera, à vue de pays, jusqu'au mois de juillet. Mais alors il se fera un beau sabbat dans ces contrées, et la fortune, la fatalité, le hasard, ou tout ce qu'il vous plaira, en décideront. Je lis Lucien, de temps en temps Racine, quelquefois Voltaire, pour me distraire. D'ailleurs, je passe ma vie fin seul vis-à-vis de moi-même, sans penser à l'avenir qu'autant qu'il le faut absolument, et sans vouloir prévoir des choses sur lesquelles la nature a jeté un voile impénétrable à nos yeux. Si vous voulez savoir si je suis gai, je vous dirai franchement que non.<258> Si vous êtes curieux des nouvelles de ma santé, apprenez que, malgré quelques infirmités, elle est assez passable pour me donner l'espérance qu'elle résistera aux fatigues de la campagne. Il m'est arrivé en marche une chose assez singulière. Vous m'aurez vu un page dont je pouvais me servir pour des commissions, et qui s'en acquittait bien. Je l'envoie, lorsque nous nous mettions en marche, pour me commander à dîner à Strehlen, où ma maison était arrivée; ce pauvre garçon devient fou en chemin, et arrive à Torgau en faisant mille extravagances. Nous avons jeûné de cette aventure, et j'ai été obligé de renvoyer ce pauvre malheureux à ses parents, sans qu'il y ait espérance qu'il recouvre jamais le bon sens. Que nous sommes de misérables créatures, pauvres humains qui nous enorgueillissons d'un instinct un peu plus perfectionné que celui des bêtes, qu'un moment nous ravit, et qui, une fois perdu, rend notre condition pire que celle des brutes! Quelle source inépuisable de réflexions humiliantes et tristes! Je les supprime, puisque vous les ferez de vous-même, me bornant à vous assurer que, tant que je conserverai cet instinct de raison en son entier, je ne cesserai de vous aimer et de vous estimer. Vale.

Mes compliments à la marquise.

175. AU MÊME.

Kunzendorf, 24 mai 1761.

Je fais des vœux, mon cher marquis, pour que vous passiez tranquillement votre été à la terre où vous vous êtes retiré. J'ai cependant quelque pressentiment qui me fait croire qu'il y aura encore quelques<259> moments d'inquiétude et d'alarme. A la vérité, les Anglais et les Français commencent à négocier tout de bon; mais vous sentez que c'est un remède lent, qui n'opérera pas aussi vite que nous le désirons. Notre tranquillité dans ces cantons durera encore probablement jusque vers la fin du mois prochain, et alors ce sera à peu près comme la campagne dernière. Je vous y prépare d'avance, pour que vous vous attendiez à peu près aux mêmes événements.

Je n'ai rien appris de Voltaire; je ne sais s'il est à Paris ou à sa seigneurie de Tournay. S'il a eu permission de retourner en France, elle lui aura été accordée sans doute en faveur de l'Épître dédicatoire de Tancrède, adressée à la Pompadour. Tout ce qui le touche ne m'affecte guère, et je suis très-persuadé que, s'il est même réconcilié avec la cour, à la première incartade il sera obligé de décamper de nouveau. Cet homme n'a point de suite dans sa conduite. Je ne lui vois de projet continu que celui d'amasser de l'argent; c'est le seul dont il ne s'écarte jamais, sans scrupule et sans pudeur pour le choix des moyens, et toujours altéré d'une soif insatiable des richesses. Laissons ce misérable se prostituer lui-même par la vénalité de sa plume, par la perfidie de ses intrigues et par la perversité de son cœur, tandis que vous travaillerez tranquillement à votre Amyot, et que vous rendrez un service réel à tous les amateurs des lettres, tandis que je serai ici à m'opposer à la conjuration de toute l'Europe, et tandis que les Anglais et les Français feront leur paix. Je vous rends grâces des faveurs de la fortune que vous me promettez. J'en ai grand besoin; aussi lui ai-je voué une belle statue d'or, si elle ne m'abandonne point cette guerre. Tous les empereurs romains en avaient une, placée dans la chapelle de leurs lares. Je lui dois beaucoup; pourquoi ne lui rendrais-je pas les mêmes honneurs? Adieu, mon cher marquis; écrivez-moi autant que la correspondance demeurera ouverte, et soyez persuadé de mon amitié.

<260>

176. DU MARQUIS D'ARGENS.

Potsdam, 6 juin 1761.



Sire,

J'ai eu l'honneur de recevoir une de vos lettres à Havelberg, et, le lendemain, une autre à Rathenow, et c'est de Potsdam que je réponds à V. M. Mes crampes d'estomac sont devenues si fréquentes, que les médecins m'ont conseillé de faire pendant dix ou douze jours un voyage pour me secouer, et de prendre ensuite les eaux pendant une quinzaine de jours. J'ai donc été à Fehrbellin, de là à Kyritz, de Kyritz à Havelberg, de Havelberg à Rathenow, de Rathenow à Barnewitz, et de Barnewitz je suis revenu à Potsdam. Ces dix jours de voyage m'ont soulagé, et je serais obligé à V. M., si elle ne trouvait point mauvais que je prisse pendant quinze jours, c'est-à-dire jusqu'au 22 de juin, les eaux à Sans-Souci, après quoi je retournerai à Berlin, ou bien, selon les événements, je resterai à Potsdam jusqu'à ce que je puisse avoir le bonheur de revoir V. M. Je ne puis croire que ce temps heureux soit encore bien éloigné. Voilà M. de Bussy à Londres, et mylord Stanley à Paris. Je pense que ces négociateurs iront plus vite que ceux du congrès d'Augsbourg. Toutes les gazettes ne parlent que de votre traité avec les Turcs; elles ajoutent même que vous aviez reçu dans votre camp un envoyé de la Porte Ottomane. Ce qui me fait douter de cette nouvelle, c'est que V. M. ne me dit pas un mot de cet ambassadeur musulman, quoique j'aie l'honneur d'être grand partisan de saint Mahomet, et que j'aie visité avec une dévotion exemplaire les sept mosquées impériales de Constantinople. Si les serviteurs du prophète peuvent nous être utiles, je consens de faire le voyage de la Mecque et de Médine; mais, si les princes chrétiens voulaient être raisonnables, j'aimerais encore mieux la paix que l'avantage de voir le tombeau de l'envoyé de Dieu et de rapporter<261> un morceau du tapis qui couvre le chameau qui, toutes les années, porte un Alcoran à la Mecque.

Pondichéry doit être pris depuis la dernière bataille que les Français ont perdue sous les murs de cette ville. Belle-Isle est aux abois; la ville est prise, il ne reste plus que la citadelle, qui ne peut être secourue. Tout cela doit avancer les négociations à Londres et à Paris. J'ai l'honneur d'être, etc.

177. AU MARQUIS D'ARGENS.

Kunzendorf, 7 juin 1761.

Nous voici encore, mon cher marquis, dans la même situation qu'à notre arrivée. Ce profond calme pourra devenir le précurseur d'une tempête violente; la fin de ce mois paraît l'annoncer. Je suis préparé à tout, à la bonne comme à la mauvaise fortune. Chantez un petit hymne à cette fortune dont nous avons besoin d'être protégés. La reine de Hongrie est acharnée à la guerre; j'ai servi cinq ans de plastron aux traits de la cour de Vienne et à la barbarie de ses troupes et de ses alliés. Il est dur de souffrir toujours, et je sens que la vengeance peut être un plaisir divin, comme le disent les Italiens; il ne s'agit que d'en saisir le moment. Ma philosophie reçoit de si rudes assauts, qu'il y a des moments où elle s'échappe. On canoniserait quiconque, après avoir été outragé comme je le suis, aurait assez d'empire sur lui-même pour pardonner à ses ennemis sans dissimulation. Pour moi, qui cède ma place à qui la voudra dans la légende, je vous confesse que ma faible vertu ne saurait atteindre à cet état de perfection, et que je mourrais content, si je pouvais me venger en partie du mal que j'ai souffert. Il en sera ce qu'il plaira à mon bon ange,<262> au hasard ou à la fortune. Je suis, en attendant ce que le sort ordonnera, tranquille et solitaire; je réfléchis, puisqu'il le faut, sur l'avenir; je lis et je m'occupe en silence.

Il y a ici des prophètes dont l'un veut la paix, l'autre des batailles; le troisième nous renvoie, pour la paix, à l'an 1763. Il faut bien que l'un ou l'autre ait raison; après l'événement, on criera au miracle. Ces prophètes sont comme les calendriers où les astronomes annoncent de la pluie, du soleil, du vent, du beau temps, le chaud et le froid, pour contenter la superstition du peuple.262-a Je ne sais si vos Français feront la paix, ou s'ils continueront la guerre; je suis comme un docteur, je ne sais rien, sinon que je souhaiterais fort de me revoir avec vous dans notre petite retraite, loin des crimes, des cabales, des sottises héroïques des sots, et du tumulte d'une vie trop agitée, qu'on trouve dans ma place et dans la cohue du grand monde. Adieu, mon cher marquis; n'oubliez pas ceux qui combattent pour vous, et soyez persuadé de ma parfaite amitié.

178. AU MÊME.

Kunzendorf, 7 juin 1761.

Les petits voyages que vous faites, mon cher marquis, vous auront donné une partie de cet exercice nécessaire et indispensable sans lequel notre machine organisée ne peut jouir de la santé. Il semble que nous soyons destinés à être secoués toute notre vie, et que nous ayons été faits plutôt pour agir que pour penser. Prenez les eaux à Sans-Souci, vous en êtes très-fort le maître. Je me flatte que ce<263> séjour vous fera quelquefois souvenir de moi. Vous me demandez des nouvelles de mes engagements avec ce peuple sans prépuce, portant croissant dans ses armes. Sachez donc qu'il est très-vrai que nous avons fait un traité ensemble. J'ai été obligé d'avoir recours à la bonne foi, à l'humanité musulmane, puisqu'il n'en est plus chez les chrétiens. La gazette en a menti sur l'article de l'ambassade. Ce n'est point l'usage des Turcs d'en envoyer pour des traités, à moins que ce ne soient des traités de paix. Quelque avantage que me procure cette alliance,263-a il ne faut point vous flatter qu'elle nous procurera encore la paix. Je crois que les Anglais feront la leur avec les Français; mais tout cela n'empêchera pas la reine de Hongrie d'aller son train, tant que les barbares partageront avec elle les travaux de la guerre. Ces barbares sont en pleine marche vers les frontières, et je m'attends que nos occupations, nos fatigues et nos embarras commenceront à la fin de ce mois. Juillet, août, septembre, octobre, seront quatre terribles mois qui me dureront des années. Il faut vous attendre à des scènes à peu près semblables à celles de l'année passée, et, pour qu'encore tout soit égal, il nous faut la même fortune. J'aime mieux, mon cher marquis, vous mander des vérités que de vous flatter par de vaines illusions. Un malheur prévu est, à mon sens, moins accablant qu'une légère infortune à laquelle on ne s'attend point. La trempe de votre âme philosophique n'a pas besoin d'être fortifiée; vous savez que le monde est une figure qui passe, et que tous les événements ont le sort d'une lanterne magique, où vous voyez sans cesse de nouveaux acteurs qui paraissent, et de nouveaux objets qui se présentent. Quels que soient donc ces événements, il faut regarder avec une indifférence stoïque ce qui est destiné à finir. C'est le sort des biens et des maux qui arrivent aux hommes; c'est le nôtre. Chaque jour nous apprend à mourir, soit par les parties que nous perdons sans cesse, soit par notre sommeil, qui est une image,<264> un prélude de la mort à laquelle nous sommes voués du jour de notre conception. En faisant ces réflexions tous les matins, vous entendrez avec indifférence les bruits qu'annonce la renommée; ces vastes projets de nos ennemis, nos calamités et nos succès même vous paraîtront des misères, car, en considération de tout l'univers et de tous les âges, la guerre que nous faisons ne figure pas plus que celle des rats et des souris. Tenez-vous-en donc, mon cher marquis, à votre tranquillité philosophique; donnez-vous de l'exercice, puisqu'il est indispensable pour votre santé, et ne vous inquiétez pas de ce que ni vous, ni moi, ni personne dans l'univers ne peut empêcher ou changer. Je vous fais ici un beau sermon; j'en prends ma part pour moi-même. Mais, dès que les passions sont une fois animées, notre philosophie devient faible, elle prêche à un sourd dans les premiers moments, et ce n'est que le temps qui la rend victorieuse. Je vous demande pardon de vous dire des choses que vous savez mieux que moi. J'ai fait conversation avec vous, plutôt que je ne vous écris une lettre. C'est un épanchement du cœur, et vous m'en gronderez, si vous pensez qu'il ne convient de parler philosophie qu'à ceux qui ont reçu le bonnet de docteur. Adieu, mon cher marquis; vivez heureux et tranquille.

179. DU MARQUIS D'ARGENS.

Potsdam, 20 juin 1761.



Sire,

Je remercie infiniment Votre Majesté de ce qu'elle a la bonté de permettre que je prenne les eaux pendant une quinzaine de jours à Sans-Souci; mais comment a-t-elle pu croire que cet endroit me ferait<265> plus penser à elle qu'un autre? Partout où je suis, Sire, vous êtes toujours présent à ma mémoire, et vos bienfaits, qui me suivent partout, ma reconnaissance, qui les égale, ne cessent de me rappeler sans cesse tout ce que je vous dois.

Je compte d'être le 1er de juillet à Berlin, et d'y apprendre tous les jours quelque bonne nouvelle. Je ne doute pas que la fortune ne se déclare à la fin entièrement pour vous; vos lumières et votre fermeté la détermineront pour la bonne cause.

J'ai appris, Sire, avec une joie inexprimable la signature et la conclusion de votre traité avec les bons et braves Musulmans; mais si ces dignes enfants du grand prophète veulent agir sérieusement, je ne vois plus de doute dans la supériorité que vous aurez sur vos ennemis, et surtout si la paix se fait entre les Français et les Anglais. Apparemment ces derniers ne se démentiront pas pour la première fois de leur vie, et ne feront pas une paix honteuse et nuisible à leurs alliés; car les Anglais des deux dernières guerres ne sont pas ceux du règne de la reine Anne, et ils se sont piqués, à ce qu'il me paraît, depuis vingt ans, de réparer le blâme de leur prompte séparation avant l'affaire de Denain. Quant aux Turcs, Sire, il faut que j'avoue à V. M. que je ne puis concilier ce qu'elle me dit de son traité et de la continuation de la guerre; car, ou ils agiront, ou ils n'agiront pas. S'ils agissent, quelle supériorité n'acquerrez-vous pas! et, s'ils n'agissent pas, je ne vois pas les avantages de votre traité pour le temps présent, et c'est pourtant le grand article que ce temps présent.

Enfin, au milieu de ce nuage obscur de politique, qu'il n'est pas permis à mes faibles yeux de percer, je fais sans cesse des vœux pour vous revoir tranquille, heureux et jouissant dune paix stable et honorable. Que ne pouvez-vous vous débarrasser de tant de soins, venir vivre tranquillement, au sein des arts et des lettres, à Sans-Souci! Cette charmante demeure devient toujours plus agréable et plus magnifique. Je vais deux fois par jour admirer le plus beau<266> morceau d'architecture après Saint-Pierre de Rome; l'œil est toujours frappé d'un nouveau plaisir en considérant ce superbe édifice. La colonnade est aussi près d'être achevée; elle aurait surpris les anciens Romains, si elle avait été placée dans les jardins d'Auguste. Puisse la paix, Sire, vous procurer bientôt le plaisir de voir toutes ces beautés! J'ai l'honneur, etc.

180. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Kunzendorf) juin 1761.

Vanité des vanités! vanité de la politique! Ces paroles du sage, que moi, indigne, je vous rapporte, mon cher marquis, conviennent très-bien aux beaux raisonnements de politique que nous avons faits cet hiver à Leipzig; tant il est vrai que ce qui paraît le plus vraisemblable est souvent le moins vrai. Les Autrichiens ont changé deux fois leur projet de campagne depuis que je suis ici. Je vous assure que je ne suis pas les bras croisés, et que je me roidis contre toutes les atteintes que mes ennemis veulent me porter. Ne comptez plus, cette année, sur la paix; malgré les raisonnements les plus concluants, malgré tant de différentes probabilités, il n'en sera rien. Si la fortune ne m'abandonne pas, je me tirerai d'affaire comme je pourrai; mais faudra-t-il encore, l'année prochaine, danser sur la corde et faire le saut périlleux, s'il plaît à Leurs Majestés apostoliques, très-chrétiennes et très-moscovites de dire : Saute, marquis!266-a

Vous raisonnez très-bien sur le sujet des circoncis. Ah! que les hommes ont le cœur dur! On dit : Vous avez des amis. - Oui, de<267> beaux amis qui, les bras croisés, vous disent : En vérité, je vous souhaite beaucoup de bonheur. Mais je me noie, tendez-moi donc une corde. - Non, vous ne vous noierez pas. - Si fait, je vais être submergé à l'instant. - Oh! nous espérons le contraire; mais, si cela arrivait, soyez persuadé que nous vous ferons une belle épitaphe. Tenez, marquis, voilà comme le monde est fait, et les beaux compliments dont on m'accueille de tous les côtés. Il faut que l'heureux génie de notre empire et, plus que lui, la fortune, soient nos alliés; ajoutez-y nos bras, nos jambes, la vigilance, l'activité, la valeur et la persévérance. Avec tout cela nous pourrons encore établir un équilibre dans cette balance dérangée dont M. Pitt n'a pu trouver le centre de gravité. Tout cela me fait donner au diable quatre lois par jour; ensuite j'en reviens à mon Gassendi, ensuite au troisième livre de Lucrèce, ce qui fait dans mon âme un combat singulier d'ambition et de philosophie.

Je suis si occupé du présent et de cent mille dispositions à faire, qu'à peine je pense à Sans-Souci; je ne sais si je le reverrai de ma vie. Mais vous, mon cher marquis, vous, dis-je, et la philosophie, vous faites ma consolation, mon asile et ma gloire. Pour vous donner cependant des nouvelles qui puissent vous intéresser, je vous dirai que, de ce côté-ci, tout restera tranquille jusqu'au 15 du mois de juillet, et que, si la fortune me rit peut-être entre ci et ce temps, il se frappera un coup auquel nos ennemis s'attendent le moins. Vous apprendrez bientôt ce que c'est. Tout a été très-bien calculé; reste à savoir si l'exécution y répondra. Adieu, mon cher marquis; je vous embrasse.

P. S. Pardon, mon cher marquis, et de la mauvaise écriture, et de la négligence du style; mais, quand un homme a le diable au corps, il n'écrit ni dans le goût élégiaque, ni dans le goût attique.

<268>

181. AU MÊME.

(Kunzendorf) 2 juillet 1761.

J'ai achevé de lire votre Gassendi, mon cher marquis, et je vous rends compte de l'impression qu'il a faite sur moi. Je trouve sa partie physique, en tant qu'elle regarde la formation des corps, les unités dont la matière est composée, en tant qu'il éclaire le système d'Épicure, je la trouve très-bonne. J'avoue qu'on peut lui faire bien des difficultés sur ses atomes crochus, ronds, pointus, etc. Cependant, s'il y a des corps primordiaux, comme on n'en saurait douter, il faut bien que leur genre et leur espèce diffère, pour que leur diverse composition ou arrangement puisse donner l'être aux quatre éléments et aux productions infinies de la nature; il faut encore que ces éléments de la matière soient impénétrables, durs et à l'abri de toutes les atteintes de la destruction, comme Épicure et Gassendi le soutiennent. Ainsi, voilà sûrement des vérités qu'ils ont pénétrées, malgré le voile presque impénétrable qui les cache à notre curiosité. Je trouve des choses fort instructives, dans son Traité de physique, sur les hommes, les plantes, les animaux et les pierres, sur la génération et sur la corruption des êtres animés. Épicure et lui ont été obligés d'admettre le vide, pour que le mouvement fût possible. Il parle encore de l'attraction, de la lumière, comme s'il avait deviné les vérités que les calculs étonnants de Newton ont démontrées. Je vous avoue que je ne suis pas aussi content de son Astronomie que du reste; quoiqu'il ne s'en explique pas, il paraît pencher pour le système de Ptolémée, et n'oser recevoir celui de Copernic qu'avec la dispense du pape. Sa Morale est sans contredit la partie la plus faible de son ouvrage; je n'y ai trouvé de bon que ce qui regarde la prudence de ceux qui gouvernent des États; le reste de l'ouvrage sent trop son recteur qui divise, subdivise, définit des mots, et emploie beaucoup de paroles<269> pour dire peu de choses. L'article de la liberté est le plus faible de tous; il semble qu'il se soit hâté, dans ce septième volume, de finir son ouvrage. Il se peut que Bernier,269-a son traducteur et son abréviateur, ne l'ait pas bien servi. C'est donc à vous, qui pouvez puiser à la source, à m'apprendre si ces fautes que je lui reproche appartiennent au philosophe ou au voyageur. Voilà, mon cher marquis, une grande lecture d'achevée. Je me suis pressé de finir, de crainte que ce Loudon, qui n'est assurément pas philosophe, n'interrompît grossièrement mes études. J'ai choisi à présent des lectures que je puis abandonner sans regret.

A propos de ces lectures, on dit que Voltaire a fait un second tome à Candide.269-b Je vous prie de charger le petit Beausobre de me l'envoyer. J'ai reçu aujourd'hui des melons de Sans-Souci, et je me suis écrié en les voyant : O trop heureux melons! vous avez joui de la vue du marquis, qui m'est interdite. Comment prend-il ses eaux? lui font-elles du bien? est-il gai? se promène-t-il? prend-il de l'exercice? A cela le melon ne m'a pas répondu un mot. Pour le punir de son silence, je l'ai mangé à votre santé. Après juillet, août, septembre et octobre, j'espère de vous écrire, non sur le sujet de la philosophie spéculative, mais sur la pratique. Adieu, mon cher marquis. Calfeutrez bien votre corps, pour qu'il parvienne à la durée des atomes de Gassendi, et qu'il soit à l'abri des maladies, des infirmités et des secousses qui menacent notre fragile machine. Philosophez tranquillement; prouvez souvent à Babet que votre vigueur n'admet point de vide dans la nature, et soyez persuadé de mon amitié.

Grand scrutateur de la nature,
Malgré son style et son latin,
<270>Gassendi demeure incertain
Entre monsieur Moïse et son maître Épicure.
D'un système boiteux je suis le serviteur;
Sans vérité point de science.
Si d'un pas assuré, ferme et plein de vigueur,
Il se guide par l'évidence,
L'autre pas, chancelant et vacillant de peur,
S'appuie insensément, par excès de prudence,
Sur les béquilles de l'erreur.

182. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 4 juillet 1761.



Sire,

A la fin, le voilà pris, ce Pondichéry attaqué, bloqué depuis plus de deux ans, et l'on en a reçu la nouvelle à Paris dans le même temps que celle de la victoire du prince Ferdinand. On assure que la flotte anglaise est partie pour une nouvelle expédition. Si tout cela n'accélère pas les négociations de M. de Bussy à Londres, il faut regarder toutes les règles de la prudence et du bon sens comme entièrement abandonnées par le ministère français. Que les théologiens viennent, après cela, nous faire des contes des soins que prend la Providence pour placer à la tête des États des gens éclairés! Quand j'examine la conduite des Français, j'ai toujours envie de faire un ouvrage intitulé : Du mépris de Dieu pour la créature. Quelle désolation ne doit-il pas y avoir à Paris, où tant de gens sont totalement ruinés par la perte de Pondichéry, et cela, par le caprice de quelques particuliers qui s'étaient persuadé d'avoir trouvé le plus beau et le plus sublime système politique! Que dirait Louis XIV, s'il revenait dans ce monde,<271> qu'il vît la France beaucoup plus accablée d'impôts qu'elle ne l'était dans les dernières années de la malheureuse guerre pour la succession à la couronne d'Espagne, qu'il apprît que toutes les Indes occidentales et orientales sont perdues, que toutes les colonies françaises sur les côtes de l'Afrique sont encore entre les mains des Anglais, que plus de cent cinquante mille hommes sont péris en Allemagne ou par le fer, ou par les maladies, et que tout cela est arrivé pour rendre plus puissante la maison d'Autriche? Quel que fût l'étonnement de Louis, il augmenterait encore bien plus quand il apprendrait que tous ces événements ont été causés par les conseils d'une petite caillette de la rue Saint-Denis et sous la direction d'un mauvais poëte sorti du séminaire de Saint-Sulpice.

Les nouvelles que V. M. m'a fait la grâce de m'écrire m'ont causé un plaisir infini. Je vois qu'elle jouit d'une parfaite santé, et, quant aux suites de la guerre, je n'en serai jamais inquiet, dès que je saurai que vous pouvez agir à la tête de vos armées. Je suis très-persuadé que vos ennemis seront à la fin forcés de vous accorder une paix bonne et honorable, et que tous leurs vains efforts n'auront servi qu à donner un nouvel éclat à votre gloire et à immortaliser votre constance et votre fermeté. J'ai l'honneur, etc.

183. AU MARQUIS D'ARGENS.

Camp de Pülzen, 9 juillet 1761.

Votre lettre, mon cher marquis, me fournirait matière à un gros commentaire philosophique. Il faudrait donc examiner l'étendue de la raison humaine, les nuages qui l'obscurcissent, et les illusions qui<272> lui font erreur. J'aurais à citer quantité d'exemples que l'histoire fournit des faux raisonnements et de la mauvaise dialectique de ceux qui gouvernent les États, et on trouverait, si l'on y prenait bien garde, que la façon différente d'envisager les objets, les préjugés, les passions, quelquefois un excès de raffinement, pervertissent ce bon sens naturel qui semble le partage de tous les hommes, au point que les uns rejettent avec mépris ce que les autres désirent avec chaleur. Vous n'avez qu'à donner de l'étendue à ces réflexions et les appliquer à ce que vous m'écrivez, pour deviner tout ce que je pourrais vous dire sur ce sujet.

Je suis fâché que vous n'ayez pas continué à prendre tranquillement vos eaux à Sans-Souci. Quoique votre inquiétude soit une marque de la part que vous prenez à ma situation, je crains qu'elle ne vous fasse tort, sans que cette inquiétude change en rien la suite des événements de cette campagne, que le docteur Pangloss272-a vous dira nécessaires dans le meilleur des mondes possibles. Nous touchons au moment où le nœud de la pièce va se débrouiller, et où tout entrera en action. Souvenez-vous des vers de Lucrèce, ce poëte philosophe :

Heureux qui, retiré dans le temple du sage,
Voit tranquille à ses pieds la tempête et l'orage, etc.272-b

Vous savez le reste. C'est l'affaire de cent dix jours jusqu'au mois de novembre; il faut les passer avec fermeté et avec une héroïque indifférence. Relisez Épictète et les Réflexions de Marc-Antoine;272-c ce sont des toniques pour les fibres relâchées de l'âme.

J'ai pris ici toutes les mesures que j'ai jugées propres pour me bien défendre. M. Kaunitz se prépare à me livrer des assauts redoublés.<273> Je vois sans frayeur tout ce qui se prépare, bien résolu de périr ou de sauver ma patrie. Si nous ne sommes pas maîtres des événements, du moins soyons-le de notre âme, et ne déshonorons pas la dignité de notre espèce par un lâche attachement à ce monde, qu'il faut pourtant quitter un jour. Vous me trouvez un peu stoïque, marquis; mais il faut avoir dans son arsenal des armes de toute trempe, pour s'en servir selon l'occasion. Si j'étais avec vous à Sans-Souci, je me livrerais aux agréments de votre conversation; ma philosophie serait plus douce, et mes réflexions moins noires. Dans la tempête, il faut que le pilote et les matelots travaillent; il leur est permis de rire et de se reposer quand ils sont dans le port.

Je vous ai écrit ce que je pense de votre compatriote Gassendi; j'y trouve beaucoup de choses supérieures à son siècle; je n'y condamne que le projet de combiner Jésus-Christ avec Épicure. Gassendi était théologien : ou c'était une suite des préjugés de son éducation, ou c'était la peur de l'inquisition, qui lui firent imaginer ce bizarre concordat; on voit même qu'il n'a pas le courage de justifier le grand Galilée. Bayle a étendu tous les arguments que Gassendi avait énoncés, et il me semble que ce premier l'emporte, en qualité de dialecticien, par sa dextérité à manier les matières, et par la justesse de son esprit à pousser les conséquences des principes plus loin qu'aucun philosophe les ait poussées avant et après lui. Je n'ai point vu cet ouvrage de Gassendi sur Des Cartes dont vous me parlez; je n'ai de ce philosophe que ce que Bernier en a traduit. Je conçois qu'on a un beau champ, s'il s'agit de réfuter les tourbillons, le plein, la matière rameuse et les idées innées. Puissent les projets de campagne de mes ennemis être aussi ridicules que le système de Des Cartes! puissé-je les réfuter aussi facilement à grands arguments, non in bar- bara, mais de facto! J'en reviens toujours à mes moutons, mon cher marquis, et je vous avoue que, malgré tous les bons raisonnements de Gassendi, ce Loudon, cet O'Donnell, et ces gens qui me perse<274>cutent, m'ont souvent causé des distractions dont je n'ai pas été maître. Ne m'oubliez point, mon cher marquis; écrivez-moi tant que les chemins seront libres, et soyez persuadé de toute l'amitié que j'ai pour vous. Adieu.

184. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 19 juillet 1761.



Sire,

Voilà enfin l'invincible Broglie battu, et le chanceux Soubise malheureux pour la seconde fois.274-a Si cet événement ne produit rien sur les négociations entamées à Londres, toute ma pauvre politique est en déroute.

Si je ne savais pas, Sire, depuis vingt ans que j'ai l'honneur d'être à votre service, que vous êtes aussi tranquille au milieu des camps et du bruit des armes que vous l'êtes dans votre bibliothèque, à Sans-Souci, je n'aurais pu comprendre comment vous avez pu faire l'extrait et le jugement que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer sur la philosophie de Gassendi. Vos décisions sont également justes et précises. Il y a cependant une chose qu'il faut mettre sur le compte de Bernier plutôt que sur celui de Gassendi : c'est la préférence qu'il semble donner au système de Ptolémée sur celui de Copernic. Bernier est seul coupable de cette préférence peu judicieuse. Il est vrai que Gassendi, qui a voulu relever la philosophie d'Épicure, a donné au système de Ptolémée, suivi par Lucrèce,274-b toute la vraisemblance qu'il a pu; mais d'ailleurs, il pensait comme Copernic, dont il a écrit<275> la vie, ainsi que celle de Tycho Brahé. J'ai ces deux ouvrages en latin, qui sont fort estimés. Gassendi est regardé par tous les astronomes comme un très-grand homme, et bien supérieur à Des Cartes pour la partie de l'astronomie.

On dit ici que V. M. fait des manœuvres admirables en Silésie. Quant à moi, Sire, je suis convaincu qu'elles aboutiront au gain d'une bataille complète sur vos ennemis. Je ne suis jamais inquiet sur les événements de la guerre, tandis que vous vous porterez bien. Votre santé et la conservation de votre personne sont les garants certains du bonheur de l'État. J'ai l'honneur, etc.

185. AU MARQUIS D'ARGENS.

Pülzen, 20 (juillet 1761).

Je crois, mon cher marquis, que voilà la dernière lettre que je vous écrirai de ces environs. Tout est en mouvement; Autrichiens et Russes, tout tire vers la Haute-Silésie. Je pars demain pour m'opposer à leurs desseins. Ce sont les premières pièces qui se passent. La partie deviendra bientôt plus intriguante, et les grands coups ne tarderont pas à se porter. Faites des vœux pour nous, et gagnez sur vous d'attendre tranquillement quel dénoûment prendra cette scène. Maître Pangloss, que direz-vous de votre optimisme quand vous apprendrez que des hommes faits pour s'entre-secourir se déchirent comme des bêtes féroces? Il dira, malgré la conscience secrète de ses pensées, que tout est bien. Je suis fâché d'avouer le contraire. Je ne croirai que tout est bien que lorsque nous aurons battu nos ennemis à plate couture; car il faut que justice se fasse. Adieu, mon cher<276> marquis; pensez à moi lorsque vous êtes désœuvré, et n'oubliez pas que votre meilleur ami guerroie contre des ennemis acharnés dans les champs de la Silésie.

186. AU MÊME.

Camp d'Ottmachau, 25 juillet 1761.

Je vous remercie, mon cher marquis, des éclaircissements que vous me donnez sur les opinions de Gassendi. Je m'étais bien douté qu'un esprit aussi conséquent ne donnerait pas dans de certains préjugés, que j'ai d'abord mis sur le compte de Bernier. C'est bien dommage que nous n'ayons pas une traduction fidèle et complète des œuvres de ce philosophe. Moi, pauvre ignorant, j'y perds le plus; vous autres, vous lisez le latin, le grec, l'hébreu, etc., pendant que je ne sais qu'un peu de français, et, quand celui-là me manque, je demeure plongé dans la plus crasse ignorance.

Cependant je vous en crois plus sur la philosophie que sur vos prophéties politiques. Il est très-vrai que, en jugeant par les apparences, il semble que la paix avec l'Angleterre et la France doive être une suite de la victoire du prince Ferdinand; cependant rien n'est moins certain, et je ne crois ces sortes de choses qu'après que l'événement les a réalisées. Vous me demandez sans doute des nouvelles de ce qui se passe ici, et je comprends bien qu'un citadin de Berlin doit être curieux de savoir comment nous guerroyons en Silésie. Je puis vous satisfaire en peu de mots. Loudon a, le 20, débouché des montagnes, et s'est avancé vers Münsterberg; j'ai marché le 21 à Nimptsch, le 22 j'ai passé à Münsterberg à sa barbe, et je suis venu<277> ici pour m'opposer à la jonction qu'il projette avec les Russes. Ceux-ci sont à Namslau; j'ai des corps qui les observent; ainsi, de quelque côté qu'ils veuillent tourner, j'espère de pouvoir les prévenir. Toute cette affaire doit se décider dans peu de jours; vous serez instruit de tout, et je ne manquerai pas de vous articuler les faits avec la plus grande vérité. Je vous en dirais davantage; mais le courrier qui est chargé des dépêches importantes est sur le point de partir, ce qui m'oblige à vous assurer simplement de mon amitié et de mon estime. Adieu.

187. AU MÊME.

Strehlen, 8 août 1761.

Nous ne faisons jusqu'ici que des mouvements, mon cher marquis. Nous avons eu beaucoup de petits avantages dont je ne vous parle pas, parce qu'ils sont indignes de votre attention. Les Russes pillent, selon leur coutume, en Silésie, de l'autre côté de l'Oder, Loudon dort à Wartha, et nous ne faisons pas grand' chose. Que votre imagination n'aille pas trop vite. Vous allez dire : On sera sans doute sur le point de convenir d'un armistice. Rien moins que cela. Je vous assure qu'il y a moins d'apparence à présent que jamais à toute suspension entre les parties belligérantes, soit Français et Anglais, soit Prussiens et Autrichiens, soit Suédois, cercles, etc. Ces nouvelles pourront déconcerter votre politique. Cependant la victoire du prince Ferdinand, la prise de Pondichéry et des Antilles n'a amolli en rien l'esprit belliqueux de la cour de Versailles. Notre campagne traînera, selon les apparences, et il est à croire qu'elle ne deviendra sérieuse que vers l'automne. Faites des vœux à la fortune pour qu'elle<278> nous seconde. Ce sera l'épée, et non la plume, qui amènera les choses à la pacification générale. L'épuisement d'argent fera ce que la raison et l'humanité auraient dû faire; le combat finira faute de combattants.278-a Enfin on verra du nouveau, et je crois presque qu'il faudra faire encore une campagne, outre celle que nous avons commencée. Je vous donne matière à d'amples conjectures. Je voudrais vous fournir des nouvelles plus agréables; prenez-les telles qu'elles conviennent au temps qui court. Travaillez tranquillement sur Plutarque, et soyez un peu moins paresseux à me donner de vos nouvelles. Adieu, cher marquis; je vous embrasse.

188. AU MÊME.

Wahlstatt, 18 août 1761.

Je vous écris, mon cher marquis, du centre de l'armée russe et autrichienne. Cependant jusqu'ici il n'y a encore rien à craindre. Je crois qu'en quelques jours nos affaires en viendront à une décision. C'est le moment critique, où nous aurons le plus besoin de la fortune; ce sont des événements où la prudence n'a pas autant de part qu'il serait à désirer, et où l'on voit périr le prudent et prospérer le téméraire;278-b mais basta. Vous voyez votre politique confondue, et vous en convenez. Cela ne m'étonne pas, car il y a quelque chose là-haut qui se moque de la sagesse des hommes. Tout ce qui paraît probable souvent est le moins vrai. L'espérance, l'ambition, la haine, l'intérêt, sont des passions qui modifient si différemment les hommes, que ce<279> qui paraît bien à l'un paraît très-mauvais à l'autre. De là vient, marquis, qu'il est impossible aux hommes de pénétrer l'avenir; en parler, c'est deviner. J'aimerais autant expliquer les énigmes que le sphinx proposait aux Thébains. Il est certain qu'en quelques cas on peut lire les conséquences dans leurs principes; mais raisonner juste et supposer que tous ceux dont notre esprit s'occupe raisonnent de même, c'est fort se tromper. M. de Turenne disait qu'il aimait mieux avoir un général habile en tête qu'un ignorant, par la raison qu'il ne se trompait pas en supposant ce que ferait un habile capitaine, mais qu'il se méprenait toujours sur les projets d'un général qui agit sans principes. Après tout, prenez patience; ce ne sera pas ni vous ni moi qui vengerons la raison des attentats de la sottise. Laissons aller les choses comme elles vont, rions des folies qui se font, sans nous mettre en colère, et pensons que les sots sont ici-bas pour nos menus plaisirs. Songez que je fais passer cette lettre tout à travers les camps de nos ennemis, et jugez par là combien il est difficile d'entretenir la correspondance. Les Russes se sont surpassés en horreurs que leurs Cosaques ont commises; il y a de quoi émouvoir Busiris et Phalaris, tout inhumains qu'ils étaient. Je souffre des infamies et des barbaries qui se commettent, pour ainsi dire, sous mes yeux; mais j'ai appris à souffrir sans m'impatienter. Ainsi rien n'altérera le fond de mon âme, j'irai mon droit chemin, et je ne ferai que ce que je croirai utile et honorable. Voilà ce que la maturité de l'âge nous apprend, et à quoi il est impossible de plier l'esprit trop bouillant de la jeunesse. Je crains de vous ennuyer avec mes tristes et graves réflexions. J'avoue que vous pourriez vous passer de cet austère bavardage; mais enfin je ne l'effacerai pas, et, puisqu'il est écrit, il restera tel. Adieu, mon cher marquis; je vous écrirai je ne sais quand, ni je ne sais d'où. C'est dans ces conjonctures que vous devez montrer le front inébranlable d'un philosophe et l'impassibilité des stoïciens. La philosophie spéculative n'est bonne qu'à nourrir notre curiosité; celle<280> qui s'attache à la pratique est la seule utile. Je vous la recommande, en vous priant cependant de ne pas oublier un avorton de philosophe militaire qui vous aime bien.

189. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 29 août 1761.



Sire,

Je vois, par la dernière lettre que m'a fait l'honneur de m'écrire V. M., que, malgré les embarras dont elle doit être accablée, elle jouit d'une bonne santé. C'est là, Sire, pour moi le point principal, parce que je suis convaincu que, tant qu'elle pourra agir, tous les projets de ses ennemis s'en iront en fumée; s'ils ont sur vous la supériorité du nombre, vous avez celle des lumières et de la bravoure de vos troupes. C'est ainsi qu'Annibal battit tant de fois les Romains avec des armées qui étaient bien inférieures aux leurs.

Depuis la prise de Pondichéry, les finances sont dans un si pitoyable état en France, qu'ils ont supprimé les jetons de l'Académie française. Cela a produit un nombre de petites pièces très-plaisantes, dont Paris a d'abord été inondé; il y en a une où l'on dit que l'Académie doit députer deux orateurs pour aller haranguer les ambassadeurs de Russie et de Suède, et les prier de rendre aux enfants d'Apollon, sur les subsides que la France paye à leurs souverains, ce qui fait le principal produit de leurs travaux littéraires, si utiles pour tous ceux qui veulent faire des compliments. Je ne comprends pas comment un si grand dérangement dans les finances peut s'accorder avec le système guerrier de la cour de Versailles. Que fait la flotte anglaise? Elle devrait être déjà partie. Permettez, Sire, que, à l'exemple<281> d'un grand ministre (d'Argenson la Bête),281-a je place ici un vieux proverbe : Il faut battre le fer tandis qu'il est chaud. Si tant est qu'il y ait en Angleterre quelque apparence d'entamer une fois sérieusement les négociations, rien n'est capable de leur donner plus de poids qu'une seconde entreprise comme celle de Belle-Isle. Toutes les gazettes nous annoncent de la part de cette flotte une nouvelle expédition secrète; cependant nous voilà au mois de septembre, et elle est toujours dans le port. J'espère que cette expédition secrète ne le sera pas autant que celle de l'année passée, qui devait se faire approchant dans le même temps, et dont personne n'a jamais rien appris. V. M. saura mieux que moi plusieurs petits avantages que le prince Ferdinand et le prince votre neveu remportent tous les jours; ainsi je ne lui en parlerai pas.

M. Joyard,281-b votre maître d'hôtel, ne sachant comment s'adresser à V. M., est venu chez moi me prier de lui marquer qu'il avait encore quelques biens à Lyon, qu'il voudrait aller prendre pour les joindre à ceux qu'il a ici de l'héritage de Pesne, son beau-père. C'est un congé de six mois qu'il lui faudrait pour terminer entièrement ses affaires, et, comme il trouve à la foire de Leipzig des occasions favorables pour son voyage, il aurait une obligation infinie à V. M., si elle daignait lui en accorder la permission. V. M. le connaît depuis près de vingt-huit ans, et elle sait bien qu'il n'est pas capable de prolonger d'un jour son voyage au delà du temps que V. M. voudra bien lui accorder.

Vous savez sans doute, Sire, que l'on a défendu aux jésuites en France d'avoir des écoliers, et qu'il leur est interdit de recevoir aucun novice; cela fait beaucoup de bruit. C'est ainsi que les Grecs, dans la décadence de l'empire d'Orient, disputaient sur des questions<282> théologiques dans le temps qu'on leur enlevait l'Égypte et l'Arménie. J'ai l'honneur, etc.

190. AU MARQUIS D'ARGENS.

1761.

Je n'ai point trouvé Bayle parmi mes livres; on l'a oublié à Breslau. Ayez donc la bonté, mon cher marquis, de me prêter les Comètes, ou mon âme meurt d'inanition. C'est à vous, comme à un philosophe, de me donner cette substance spirituelle qui nous guérit des préjugés, et devient un aliment indispensable au salut de notre raison et du bon sens.

191. AU MÊME.

Bunzelwitz, 24 septembre 1761.

Après un silence de six semaines, une lettre en prose eût été trop peu de chose; j'ai fait un effort, et je vous envoie en vers une relation d'une partie de notre campagne282-a et une gazette poétique282-a qui peut-être vous divertira. Dieu merci, il n'y a presque point eu de sang répandu, et nous sommes tout aussi avancés que nous pouvons l'être, vu les circonstances où nous avons été. L'armée russe doit être à Posen, où elle cherche en vain les magasins que Platen lui a enlevés; elle sera obligée de poursuivre sa marche vers la Vistule, pour ne pas<283> périr de misère. Czernichew s'est joint à Loudon avec huit ou neuf mille hommes, ce qui ne m'embarrasse aucunement. Nous avons encore un mois à remplir, après quoi ma tâche pour cette année sera finie. Voulez-vous bien croire, mon cher marquis, que, jusqu'au moment présent encore, nous sommes sans les moindres nouvelles de ce qui se passe, soit en Poméranie, en Saxe, ou dans la Hesse? Nous apprenons des bruits confus par des déserteurs et les prisonniers des ennemis; ce sont nos seules gazettes. Dans quelques jours la correspondance sera entièrement rétablie. Pour moi, qui ne suis pas fort curieux d'événements, je me trouverais heureux dans mon ignorance, si ce n'était le poste que j'ai à remplir, et les conjonctures hasardeuses où sont les affaires. Je ne vous écris pas cette lettre avec un style libre et une entière effusion de cœur; il me reste encore des scrupules sur l'incertitude du cours des postes. Il vaut mieux attendre; rien ne presse, et, comme je me flatte de pouvoir vous revoir cet hiver, je remets à ce temps-là tout ce que je pourrais vous conter d'anecdotes et de faits singuliers. Cependant vous pouvez vous tranquilliser tout à fait. Nous n'avons rien à appréhender, et notre campagne, vide de grands exploits, mais exempte de grands revers, se finira doucement et paisiblement. Je vous embrasse, mon cher marquis, et je ne manquerai pas de vous écrire quand je croirai le pouvoir faire avec sûreté. Ne m'oubliez pas; adieu.

192. AU MÊME.

Bunzelwitz, 25 septembre 1761.

Voici une lettre du 29 août qui m'arrive, mon cher marquis, de votre part. C'est la première en cinq semaines. Nous avons été assiégés<284> et bloqués par nos ennemis. Nos nouvelles se bornaient aux limites de notre camp. Cette situation a duré quinze jours, après quoi l'ennemi est décampé de nuit. Mais, comme les barbares tiraient vers Glogau, la correspondance n'en est pas devenue plus libre. J'ai profité de l'occasion qui se présentait pour faire enlever aux Russes tous les magasins qu'ils ont eus en Pologne. Cela a si bien réussi, qu'on leur a pris toutes les troupes qui la gardaient, canons, bagages, et une grande quantité de chariots. Buturlin a vu rompre ainsi tous ses projets, et, n'ayant plus de quoi vivre, il a été obligé de renoncer au dessein de piller la Marche, la Poméranie et Berlin, pour s'en aller à Thorn, y chercher à subsister. Voilà, mon cher marquis, tout ce que j'ai pu faire pour votre service. A présent il faut traîner les restes languissants de cette campagne pour la finir doucement. Les Français, croyez-moi, ne feront la paix que lorsqu'ils n'auront plus de ressources, et ils n'en sont pas là. Un grand royaume fournit toujours les frais d'une campagne. C'est une épargne maladroite que celle qu'ils font des jetons de l'Académie française. Cette lésine, qui est peu de chose, fera beaucoup murmurer, et paraîtra aux autres puissances une ressource faible et ridicule pour soutenir la guerre. Si cette nation fait des efforts excessifs pour pousser une guerre qui lui est en quelque sorte étrangère, que ferait-elle donc, si l'ennemi était aux portes de Paris? En vérité, mon cher marquis, plus je connais le monde, plus il me paraît méchant, imbécile et pervers. Je ne m'attendais pas à voir les jésuites persécutés. On ferait bien d'abolir cet ordre de l'univers, comme on a fait celui des templiers avec moins de justice. Il y a beaucoup de cette graine en Silésie. Je voudrais pouvoir l'abolir à l'exemple des catholiques; peut-être aurai-je le cœur de les imiter en quelque chose. Je me suis amusé ici, ces jours passés, dans mes moments de loisir, à faire une ode sur la mort de mon neveu.284-a Je vous la montrerai cet hiver, où je me flatte beaucoup<285> de vous revoir. Le bon Joyard peut faire son voyage en toute sûreté. Il lui faut cependant des passe-ports, qu'il aura bien la prudence de se procurer d'avance. Un gargotier me suffit pour le présent, et, l'hiver, Noël285-a est en état de contenter l'épicurien le plus gourmet de l'Europe. Quand on a Noël et le marquis, on peut contenter les délices du corps et de l'esprit, et nourrir l'un et l'autre. Je vous crois à présent occupé de Plutarque, comme je le suis de Loudon. Vous travaillez sur un philosophe, et moi sur un maudit homme dévoré d'ambition et d'une inquiétude épouvantable. Vous réussirez, marquis, dans votre traduction, et j'espère de même de mener ma campagne heureusement à sa fin. Adieu, mon cher marquis; donnez-nous encore un gros mois, et nos opérations seront achevées. J'espère ensuite de vous revoir et de vous assurer de toute mon estime.

193. AU MÊME.

Strehlen, 27 septembre 1761.

Je vois, mon cher marquis, qu'il y a une grande différence d'envisager les événements en général, ou d'en connaître le détail. Ce sont ces détails qui en font apercevoir les bonnes ou mauvaises suites, et c'est précisément de quoi je dois m'occuper. Ainsi ne vous étonnez pas si les mêmes événements nous paraissent si différents, et s'il arrive que vous prenez pour des bagatelles ce que j'envisage comme de la plus grande importance. Je ne presse point cette matière, et je me garde bien de l'expliquer plus amplement. Cette campagne n'est certainement pas encore finie, et il faut attendre le mois de décembre<286> pour voir quelle en sera l'issue. Je crois que les Français ne pousseront pas leur pointe plus loin, et que le prince Ferdinand se trouvera cet hiver à peu près comme il a été le précédent. J'ai beau vouloir exalter mon âme, je n'en viens pas à bout. Elle est d'une trempe si massive, qu'elle ne voit ni ne connaît rien de l'avenir. Les politiques sont des aveugles qui se donnent les airs d'en vouloir guider d'autres. Si nos ennemis, avec des forces si considérables et avec une si grande puissance, ne peuvent dire jusqu'à quel point ils pousseront leurs progrès contre nous, comment moi, qui n'ai pour alliés que l'industrie et la témérité, comment voulez-vous que, dans ce trouble universel, dans cet assaut général que me donne toute l'Europe, je puisse deviner ce qui arrivera dans quinze jours d'ici, ce qui arrivera dans huit, et ce qui se passera demain? Nous sommes au milieu d'une tempête, d'un ouragan, si vous le voulez, et c'est alors que les pilotes se trompent le plus dans leur calcul. Je vous ai envoyé des vers que j'avais faits dans un moment d'espérance qui me causait une gaieté passagère. Le style de Jérémie serait à présent le plus convenable; lui, à ce que dit l'Écriture, qui savait seul proportionner les lamentations aux douleurs, s'il vivait, serait dans nos camps le poëte à la mode. Il y a, selon toutes les apparences, une de vos lettres égarée. Mais, quel qu'ait été son sort, l'ennemi, s'il l'a prise, n'en tirera pas de grandes lumières. Je m'occupe à lire; je vis en chartreux militaire, et j'écris quelquefois plutôt pour me distraire que pour instruire ou amuser les autres. On n'entend plus parler de Voltaire. Il s'épuise avec son czar Pierre,286-a et lui donne la vie de son esprit et de son style, qui était si brillant autrefois. Cet ouvrage pourra aller de pair avec celui que Milton286-b fit sur l'Apocalypse.

<287>Adieu, mon cher marquis. J'aurais bien des choses à vous dire; mais, comme je crois que vous les devinez à peu près, je crois pouvoir me dispenser de vous en incommoder. Ne m'oubliez pas, et pensez quelquefois à moi.

194. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 12 octobre 1761.



Sire,

J'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté par la voie du commandant de Glogau. Je ne sais si elle aura reçu ma lettre. Je lui aurais écrit de nouveau, si je n'avais voulu être certain auparavant d'une nouvelle à laquelle je ne pouvais ajouter foi. Lorsque j'ai su qu'elle était véritable, je me suis dit à moi-même ce que je voudrais que vous vous dissiez pour vous consoler : c'est que, quelque génie que vous ayez, vous n'êtes pas un Dieu, et que, après avoir agi avec toute la prudence humaine, vous ne pouvez ni empêcher ni prévoir des choses qui paraissent absolument impossibles. Voilà, Sire, ce qui vous regarde personnellement dans la perte de Schweidnitz;287-a mais comment une garnison a-t-elle pu être forcée dans deux heures de temps, dans une ville qui, médiocrement défendue, doit tenir trois semaines de tranchée ouverte? Je ne condamne personne, parce que je ne suis instruit que par des bruits publics et par le rapport de plusieurs soldats de la garnison de Schweidnitz, qui ont trouvé le moyen de se sauver, et qui sont venus à Berlin. Mais, quand je pense qu'avec deux bataillons de milice nous avons tenu cinq jours à Berlin contre plus de trente mille hommes, et soutenu deux assauts, et qu'ensuite<288> de cela je vois Dresde pris sans tirer un coup de canon, douze mille hommes se rendant prisonniers à Maxen, et le général Wunsch, qui avait percé, obligé de retourner sur ses pas par l'ordre de son général, Schweidnitz enlevé dans deux heures, Glatz pris dans quatre, je ne trouve plus si extraordinaire la façon dont les Anglais ont agi avec l'amiral Byng. Je le répète encore, je ne juge personne, parce que j'ignore la cause des événements; mais celui de Schweidnitz est si extraordinaire, qu'il est impossible que tous vos véritables serviteurs n'en soient outrés de douleur. Je suis persuadé, Sire, que vous ne tarderez pas à réparer ce fâcheux accident; mais il est bien mortifiant que vous soyez occupé toutes les campagnes à réparer des fautes où vous n'avez point de part.

Les affaires vont fort bien dans la Poméranie, et la jonction du général Platen avec le duc de Würtemberg n'a pas coûté trente hommes, pas un seul chariot de bagage ni de vivres. Voilà ce qui s'appelle un homme que ce Platen! Les Autrichiens qui étaient à Halle se sont retirés cul par-dessus tête à l'approche du brave général Seydlitz, qui a donné deux fois les et rivières cet été à l'armée de l'Empire. Je ne dis rien à V. M. du prince Henri, qui s'est conduit, pendant le temps que vous étiez entouré, avec la prudence de M. de Turenne, et qui nous a toujours fait assurer à Berlin que nous n'avions rien à craindre.

Les Fiançais se sont présentés de nouveau devant Wolfenbiittel, et ils bombardent cette place; ils ont fait en Ost-Frise des cruautés et des exactions cent fois pires que celles des Cosaques. Le prince Ferdinand a détaché un corps pour les chasser du pays de Brunswic. Les Anglais, ayant rappelé leur ministre de Paris, agiront apparemment avec leur flotte, qui a resté tranquillement toute la campagne dans les ports de Yarmouth et de Plymouth. Il faut convenir que les Français se sont bien moqués des Anglais avec leurs prétendues négociations; ils leur ont fait perdre tous les fruits qu'ils auraient pu<289> retirer, pendant la campagne, de leur force maritime. Cette conduite désespère tous les partisans de la bonne cause. J'ai l'honneur, etc.

195. AU MARQUIS D'ARGENS.

Strehlen, 19 (octobre 1761).

Vous me dites bien des choses, mon cher marquis, que je me suis dites à moi-même. Tout cela ne change pas notre situation en mieux, et les remèdes deviennent tous les jours plus difficiles à trouver et à employer. Vous voyez combien vos conjectures politiques vous ont trompé; quelque esprit que vous ayez, vous ne pourrez deviner l'avenir que rarement, parce qu'il faudrait avoir une connaissance parfaite des causes secondes, ce que nul homme ne peut avoir, pour lire dans ces principes quelles en seraient les conséquences. Tout va ainsi dans le monde, et le hasard se joue de la vaine prudence des hommes. Tant que la campagne n'est pas finie, nous n'en devons pas juger, et il faut suspendre son jugement jusqu'aux quartiers d'hiver. Le dur, l'ingrat métier que le mien! Souvenez-vous de nos entretiens de Leipzig, et, si nous êtes sincère, vous m'avouerez que j'ai eu raison dans tout ce que je vous ai dit relativement à ma situation et à cette campagne. Je crains le sort de mes lettres. Je ne m'explique pas, mais vous devinerez aisément tout ce que je pense. Je n'ai pas, depuis un mois, reçu de lettres de vous, soit qu'il y en ait d'égarées, soit que vous ne m'ayez point écrit. Je vous prie d'être un peu moins paresseux. Adieu, mon cher marquis. Je suis bien aise que vous soyez tranquille à Berlin; pour moi, je ne le suis pas, et ne sais pas si je pourrai l'être de ma vie.

<290>

196. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 23 octobre 1761.



Sire,

Je crois que Votre Majesté aura reçu deux lettres que j'ai eu l'honneur de lui écrire depuis le commencement de ce mois, une par la voie du commandant de Glogau, et l'autre par la poste ordinaire. Comme je n'ai aucune nouvelle de V. M., je suis dans une grande inquiétude que sa santé ne soit altérée par les fatigues et par cette mauvaise saison. Les Français ont été chassés et battus devant Brunswic; ils en ont levé le siége, et ont abandonné tout de suite Wolfenbüttel. Cette fuite leur coûte autour de douze cents hommes tués ou prisonniers. C'est ce que vous saurez depuis longtemps. Les Russes marchent en Pologne, du côté de Danzig; ils ont fait une triste figure cette année-ci, et vous les avez peints à merveille dans les deux charmantes pièces que vous m'avez envoyées. Ils étaient réduits à une si grande misère, dans les derniers temps, auprès de Colberg, que leurs Cosaques venaient demander du pain pour l'amour de Dieu à nos postes avancés.

M. de Verelst,290-a qui a eu le malheur de perdre son fils unique, a demandé aux états généraux la permission d'aller en Hollande pour quelques mois. Il m'a prié d'écrire à V. M. qu'il passerait par Magdebourg, pour prendre, par la voie de M. le comte de Finck, les ordres dont elle voudrait le charger. Il serait déjà parti depuis près de trois semaines; mais l'utilité dont il pouvait être à Berlin, s'il était arrivé quelque accident, l'a déterminé à différer son voyage, et il séjournera encore ici jusque vers le temps des quartiers d'hiver. Je ne saurais, lorsque je parle de ce ministre à V. M., lui en dire assez de bien;<291> c'est le plus galant homme qu'il y ait au monde, et chaque moment le rend plus cher et plus respectable aux citoyens de Berlin.

Je souhaiterais pouvoir, dans le temps présent, vous voir plus tranquille; mais je sens bien que la campagne n'est pas encore finie en Silésie, et qu'il n'y aura que la rigueur de la saison qui éloignera les armées. J'en reviens, Sire, à mon refrain ordinaire : conservez votre santé, et tout ira bien à la fin, malgré la fureur et l'acharnement de vos ennemis. Je vous répète ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire dans ma dernière lettre : vous n'êtes pas un Dieu, et il fallait l'être pour prévenir l'aventure de Schweidnitz. D'ailleurs, votre campagne est admirable, et l'armée russe est aussi délabrée que si elle avait perdu la plus grande bataille; le reste se réparera, et votre génie m'en est le garant. J'ai l'honneur, etc.

197. DU MÊME.

Berlin, 3 novembre 1761.



Sire,

Je suis bien éloigné de croire que les événements particuliers n'influent pas infiniment sur le général des affaires; mais, depuis le commencement de cette guerre, j'ai adopté une maxime du Télémaque de M. de Cambrai pour en faire la base et le fondement de ma façon de penser.291-a « Avant que les accidents fâcheux arrivent, dit Mentor, il faut tout mettre en œuvre pour les prévenir; quand ils sont arrivés, il ne reste plus qu'à les mépriser. » Ce qui m'a fortifié dans cette<292> façon de penser, c'est que j'ai toujours vu que nos plus grands revers ont été suivis des plus heureux événements. Tant que vous pourrez agir, j'aurai toujours bonne espérance, et, s'il ne vous restait que dix hommes et de la santé, je ne perdrais point l'espoir de voir à la fin échouer les projets des ennemis.

On a été à Berlin dans la plus grande surprise lorsqu'on a appris l'aventure arrivée à des officiers autrichiens, prisonniers à Magdebourg, dont on a découvert les conspirations; cela est épouvantable. Comment est-ce que des officiers qui ont donné leur parole d'honneur peuvent y manquer aussi indignement? Enfin, si tout ce que les lettres qui nous viennent de Magdebourg disent est bien véritable, il y a de quoi faire de sérieuses réflexions sur la police et sur la garde qu'on doit établir dans cette ville.

L'armée de M. de Soubise est enfin entrée en quartiers d'hiver. Il a renvoyé en France cinquante-cinq escadrons et vingt-deux bataillons. On arme dans les ports de France pour agir contre l'Angleterre, et l'on parle encore de la construction des bateaux plats :292-a tout cela me paraîtrait encore plus plat que les bateaux, si M. P... avait voulu rester dans sa place.292-b En attendant, les Anglais vont démolir Belle-Isle de fond en comble, pour pouvoir se servir de la grosse garnison qu'ils sont obligés d'y tenir; toutes les gazettes de Londres assurent cette nouvelle.

Je ne sais ce que fait Voltaire; il a publié une Lettre pour prouver qu'il était très-bon chrétien, et qu'il allait exactement à la messe. Cet homme mourra comme il a vécu, agité de mille projets chimériques. Son dernier ouvrage sur la Russie est entièrement tombé. A propos d'ouvrage, j'ai discontinué depuis plus de deux mois ma traduction de Plutarque, que je reprendrai bientôt, et j'ai em<293>ployé ce temps à traduire le plus ancien philosophe grec qui nous reste, appelé Ocellus Lucanus. Il a fait un ouvrage sur la nécessité de l'éternité du monde; il vivait longtemps avant Socrate, Platon, Aristote, etc. Son ouvrage est court, mais excellent; j'y ai joint, sous le prétexte d'éclaircir le texte, plusieurs dissertations qui ne feront pas rire les ennemis des philosophes. Ce qui m'a engagé à faire cet ouvrage, que j'aurai l'honneur d'envoyer à V. M., imprimé, dans sept ou huit jours, c'est la mauvaise humeur où plusieurs fanatiques m'ont mis depuis quelque temps. Il n'y a pas de mois qui n'ait vu paraître, cette année, quelque libelle contre les philosophes; entre autres, il y en a un, intitulé L'Anti-Sans-Souci,293-a qui est un gros volume digne d'être sorti de la plume d'un fiacre. Je voudrais bien que vos ennemis militaires fussent aussi méprisables que vos ennemis littéraires. Leur grand cheval de bataille, c'est l'ouvrage de La Mettrie; mais, loin de vouloir le soutenir, lorsque je suis venu à cet article, j'ai pris le parti de prouver que La Mettrie n'avait jamais parlé ni pensé comme les philosophes, mais que, en beaucoup de choses, il avait donné dans les mêmes travers que les théologiens, et ce qu'il y a de plaisant, c'est que je le prouve sans réplique. Au reste, j'ai tâché d'écrire mon livre avec le plus de décence qu'il m'a été possible, et j'espère que tout homme qui ne sera pas bête ou fanatique ne pourra s'empêcher de convenir qu'on peut suivre les sentiments d'Épicure, et être un très-galant homme et fort utile à la société. Je demande d'avance à V. M. un peu d'indulgence pour mon ouvrage, et je la prie de vouloir excuser les fautes qu'elle y trouvera, en faveur du zèle qui m'a fait défendre la bonne cause. J'ai l'honneur, etc.

<294>

198. AU MARQUIS D'ARGENS.

Strehlen, 11 novembre 1761.

Votre lettre du 3, mon cher marquis, vient de m'être rendue; elle m'a trouvé plus stoïcien que jamais, et en compagnie de Marc-Aurèle. Le monde est notre marâtre, la philosophie notre mère, et je me sauve entre les bras de cette mère quand ma marâtre me maltraite. Je n'aurai point la satisfaction de vous voir cet hiver. Je ne sais pas encore trop ce que je deviendrai moi-même. J'attends que votre ouvrage soit imprimé pour le lire. Je ne connais point ce philosophe grec que vous avez traduit, et je doute qu'il nous apprenne du nouveau. Ne comptez pas tant sur moi; je ne suis qu'un homme. Le peu d'esprit que j'ai est une vapeur du sang, un arrangement de ressorts qui sont sujets à se détraquer et à changer. En un mot, gardez-vous bien de me prendre pour la Providence. On conte que l'on dit à un habile musicien : Pourriez-vous bien jouer sur un violon où il n'y a que trois cordes? Il en joua tant bien que mal. Ensuite on en cassa encore une. Il joua, mais moins bien. Puis on cassa les deux dernières, et l'on voulait encore qu'il tirât quelques sons de son instrument. Mais tout fut dit, il ne joua plus.294-a J'ai composé une Épître sur la méchanceté des hommes,294-b une autre sur un sujet plus relatif à mes circonstances,294-c une ode sur la mort de mon neveu, tué cet été par les Français.294-d D'ailleurs, il fait si mauvais temps! et, dans la saison qui court, il n'est pas étonnant que l'on penche à la mélancolie. Votre Épicure est plus gai que mon Zénon; mais, quand on a de mauvaises jambes, on prend le premier bâton qu'on trouve pour<295> s'appuyer. Marc-Aurèle est mon bâton, je m'en sers; s'il ne me rend pas de bonnes jambes, il m'aide à me traîner, et cela suffit. Adieu, mon cher marquis; je ne veux point vous communiquer ma mélancolie, qui devient facilement épidémique. Je souhaite d'apprendre de vos bonnes nouvelles; je vous donnerai des miennes lorsque je le pourrai, en vous assurant que je vous aimerai et que je vous estimerai toujours.

199. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 12 novembre 1761.



Sire,

Je prends la liberté d'envoyer à Votre Majesté le livre dont j'ai eu l'honneur de lui parler dans ma dernière lettre. Que le grec et le latin que V. M. verra dans cet ouvrage ne la dégoûtent pas; je lui dirai que cela ne doit point embarrasser ceux qui n'entendent pas ces langues; tous les passages cités sont fidèlement traduits, et le sens est toujours lié, indépendamment des citations grecques et latines. On peut lire cet ouvrage en français sans trouver aucune interruption, et avec la même facilité que s'il n'y avait ni grec ni latin.

J'ai tâché de prouver, et de prouver invinciblement dans cet ouvrage, que la morale des véritables philosophes épicuriens est infiniment meilleure que celle des théologiens; que toutes les prétendues raisons philosophiques par lesquelles ils prétendent expliquer la nature divine et celle de l'âme sont des ballons enflés de vent. J'ai admis les vérités de la religion, parce qu'elles étaient révélées; je rendrai bon compte de cette révélation dans ma traduction de Timée de Locres, et je la tirerai au clair. Mais, en détruisant tous les raison<296>nements des théologiens, il fallait, pour ne pas faire crier les fanatiques et les imbéciles, ne pas toucher à la frêle ressource de la révélation, et je m'en suis même servi avantageusement pour détruire toutes les objections philosophiques des dévots. J'ai déjà mandé à V. M. ce qui m'a fait entreprendre cet ouvrage; j'ai été indigné des libelles que les jansénistes répandent à l'envi les uns des autres contre les philosophes, et surtout contre ce qu'ils appellent la société prussienne. Le maussade et ridicule ouvrage intitulé L'Anti-Sans-Souci a achevé de me mettre de mauvaise humeur, et j'ai voulu une fois pour toutes démasquer un tas de faux dévots et de scribes mercenaires qui méritent d'être l'opprobre de tous les honnêtes gens. J'ai été obligé d'abandonner La Mettrie; c'est un enfant perdu qu'il m'a fallu sacrifier dans le combat. Mais, s'il est devenu une victime nécessaire, j'ai bien arrosé son tombeau du sang des théologiens, et j'espère qu'à l'avenir on ne dira plus, avec l'auteur des Nouvelles ecclésiastiques,296-a qu'on peut juger de la façon de penser du Philosophe de Sans-Souci et des gens de lettres qui l'approchent par les ouvrages du médecin La Mettrie.

Je n'ose me flatter que mon ouvrage puisse mériter l'estime de V. M.; je connais trop ses lumières et la faiblesse de mes talents. Mais enfin, en faveur de mon zèle pour la bonne cause, j'espère qu'elle sera indulgente, et qu'elle me pardonnera les défauts qu'elle n'apercevra que trop souvent dans mon livre. Ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est que vous me jugiez, Sire, non sur mon ouvrage, mais sur la volonté que j'ai eue en le faisant. J'ai l'honneur, etc.

P. S. Je prie V. M. de lire le Discours préliminaire pour prendre une idée d'Ocellus et de sa philosophie.

<297>

200. AU MARQUIS D'ARGENS.

Strehlen, 16 novembre 1761.

Je viens de recevoir Ocellus, mon cher marquis, et je vous en fais mes remercîments. J'ai lu tout de suite la préface et les deux premiers chapitres. Il me semble que tous ces anciens étaient de mauvais physiciens. Je ne suis point du sentiment d'Ocellus sur la transmutation des éléments : l'eau ne se change point en terre; le feu, par son mouvement, agite l'air, mais, s'il se métamorphose, c'est en cendres et en fumée. Ce qu'il dit de l'éternité du monde peut être, mais il l'a mal prouvé. Les meilleurs arguments sont ceux-ci : que l'être ne peut être tiré du néant; que les premiers corps de la matière doivent donc exister de toute éternité; qu'ils sont immortels, et qu'ainsi il est plus apparent que ce monde ait existé, tel qu'il est, de toute éternité que de supposer deux êtres coopérants, savoir Dieu et la matière, et qu'il n'y a aucune raison pourquoi ce Dieu ait laissé pendant des millions de siècles subsister ce chaos pour l'animer et l'arranger dans un temps plutôt que dans l'autre. Voilà, mon cher marquis, ce qui se présente à mon esprit. Cependant je reconnais avec le sage Huet l'insuffisance de ma faible raison, et, pour peu qu'on le veuille, je tomberai d'accord que tout a été créé, car certainement nous n'en savons rien tous ensemble. Ces secrets de la nature n'ayant point été faits pour amuser notre curiosité, il y a apparence que nous les ignorerons toujours.

Vous m'envoyez Ocellus en français; pour vous payer en même monnaie, je vous envoie Marc-Aurèle en vers.297-a

Dans le tumulte affreux d'une guerre cruelle,
Si ma muse emprunta du sage Marc-Aurèle
De force et de vertu les préceptes divins
<298>Pour braver la fureur des haines des humains,
Si ma mourante voix anime encor ma lyre,
C'est un cygne qui chante au moment qu'il expire.

Le stoïcisme convient à la situation où je me trouve. Il faut se faire illusion sur le mal tant que l'on peut, et la seule consolation que nous avons se tire de la nécessité de souffrir et de l'inutilité du remède. Épicure ni saint Paul ne peuvent me dire mieux; l'un redouble ma douleur en me liant à la félicité, l'autre me débite ses visions, qui peuvent amuser un homme oisif, et non consoler un affligé. Si le sujet vous paraît trop grave pour la poésie, songez que je ne l'ai choisi que pour moi et pour mieux me ressouvenir, à l'aide de la méthode et des vers, des maximes que Marc-Aurèle a écrites sans ordre, et dont souvent les unes répètent en d'autres termes ce qu'il avait déjà dit. Adieu, mon cher marquis; rendez vos Grecs meilleurs physiciens, soyez heureux, et souvenez-vous quelquefois de moi.

201. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 4 (24298-a) novembre 1761.



Sire,

J'ai lu vos vers avec admiration, et vous me les avez envoyés dans un temps où il ne fallait pas moins que le plaisir qu'ils m'ont causé pour soulager l'abattement où m'a jeté un misérable mal d'estomac qui me laisse à peine l'usage de la pensée. Mais je prends patience, et, lorsque je souffre ou que je languis, je répète ces vers :

<299>

Quoi! vous ne voyez pas qu'ici-bas la souffrance,
Sans connaître de rang, de roture ou naissance,
Atteint un criminel ainsi qu'un innocent?
Chacun s'y voit sujet, et nul n'en est exempt.299-a

Je puis assurer V. M. que, à mon gré et selon mon frêle jugement, je n'ai pas vu un de ses ouvrages où il y ait plus de force et plus de correction que dans ce dernier. J'ai résolu de l'apprendre par cœur, car c'est un véritable secours dans tous les événements de la vie.

Je pense bien, ainsi que V. M., que tous ces anciens philosophes grecs ont été de très-mauvais physiciens; mais, voulant donner dans les dissertations que j'ai jointes à ma traduction une idée des différentes opinions des philosophes, en montrant la faiblesse des anciens je relève la pénétration des modernes. Ocellus avait peu de raison de croire la transmutation des éléments; mais les épicuriens, parmi les philosophes anciens, nièrent cette prétendue transmutation, et Boerhaave en prouve de nos jours l'impossibilité par les plus curieuses expériences chimiques; et cela fait le sujet de la note où j'examine le sentiment d'Ocellus, de l'opinion duquel je ne suis presque jamais. V. M. verra que j'ai précisément dit dans la dissertation sur l'éternité du monde299-b ce qu'elle aurait souhaité qu'Ocellus eût dit. Si V. M. me fait la grâce de lire mes dissertations, elle verra que je n'ai pas fait la sauce pour le poisson, mais que j'ai cuit le poisson pour avoir le prétexte de faire la sauce. Passez-moi, Sire, ce mauvais proverbe, parce qu'il explique bien l'idée que j'ai eue en traduisant Ocellus.

Voici des temps qui me font trembler pour la santé de V. M. Votre dernière lettre a un peu calmé mon inquiétude, car le bruit s'était répandu à Berlin que vous aviez la goutte. J'espère que vous prendrez des précautions qui vous en garantiront pour tout l'hiver.

<300>J'ai vu les présents que vous envoyez à la Porte Ottomane. On ne peut rien faire de plus riche, de plus superbe et en même temps de plus galant. Si cela produit un bon effet, je ne regrette point les sommes que peuvent coûter ces présents, qui sûrement sont plus considérables que ceux que la France donne dans cent ans. J'ai l'honneur, etc.

202. AU MARQUIS D'ARGENS.

Strehlen, 30 novembre 1761.

Je suis fâché, mon cher marquis, que vous ayez eu une crampe d'estomac en recevant ma lettre. Je vous avais envoyé mon Stoïcien, mon Marc-Aurèle, dans l'idée que cette lecture ne serait qu'une spéculation ou un amusement pour vous. Je suis fâché que c'ait été un remède. J'y ai fait des corrections; je les fais transcrire, et vous les enverrai par la première occasion. Je n'ai point la goutte, comme on l'a débité : mais j'ai le sang très-agité, ce qui me l'ait souffrir souvent, et me cause des insomnies fréquentes. Ce sont des bagatelles et des suites naturelles de certaines causes qui sont aisées à deviner. Notre frêle machine n'est pas faite pour résister à toutes les secousses qu'elle reçoit. Elle s'use, elle se détraque, et enfin un choc plus considérable la détruit entièrement. Mais qu'importe? il en faut venir là. Je vous envoie un conte300-a pour vous amuser. Vous voyez que mon inaction n'est pas exempte de quelque travail, et je ne trouve de moyen pour distraire mon esprit qu'à l'appliquer fortement, soit par la lecture, soit par la composition.

<301>Ces ouvrages que vous avez vus à Berlin vont partir pour le lieu de leur destination. Je ne sais quel en sera l'effet. Vous avez éprouvé vous-même qu'il est impossible de prévoir les événements. J'attends donc leur dénoûment sans jamais me fier aux apparences et sans désespérer des hasards favorables. Adieu, mon cher marquis; ménagez votre santé, et n'oubliez pas vos amis absents.

203. AU MÊME.

(Strehlen) 2 décembre 1761.

Voici, mon cher marquis, les changements que j'ai faits au Stoïcien. Vous pourrez le faire corriger et copier pour vous par le petit Guillaume.301-a J'ai encore quelques autres pièces, mais je n'ai pas voulu les confier aux postes; j'ai entre autres le Discours de l'empereur Othon à ses amis, après la bataille de Bédriac, et beaucoup d'autres morceaux dont je crois que vous serez content. Le mauvais temps qu'il fait m'oblige d'entrer en quartiers d'hiver à Breslau. J'y serai le 5 de ce mois. Voilà tout ce qu'a produit d'avantageux cette année-ci; je n'en dis pas davantage. Adieu, mon cher; ne m'oubliez pas, et soyez persuadé de mon amitié.

<302>

204. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 8 décembre 1761.



Sire,

Le conte que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer est bien écrit et bien versifié; mais il ne manque encore qu'une corde au violon, et l'habile artiste à qui il appartient en jouera encore parfaitement, et ne souffrira pas qu'on coupe les autres. C'est de quoi je suis très-assuré, et ce n'est pas sa faute si l'on a coupé la première.

Vos changements dans le Stoïcien sont plutôt des variantes que des corrections, car il y a des premiers vers que j'aime bien autant que les autres; enfin les uns et les autres sont fort bons.

J'ai trouvé deux endroits, dans les changements, qui ne me paraissent pas corrects :

J'ai vu George et Auguste, et le Czar, prince atroce.

J'ai vu George et Auguste, etc. Il y a là une espèce d'hiatus; George et va fort bien, mais et Auguste, malgré le t, qui ne se prononce pas dans le mot, forme une espèce d'hiatus; c'est là le défaut condamné par Boileau :302-a

Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée
Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.

Enfin, Sire, vous êtes maître en Jérusalem. Ce n'est pas à un petit scribe comme moi à condamner le grand maître du temple, à qui tous les mystères du sanctuaire sont connus; mais il me semble que ce vers devrait être changé.

Voici l'autre endroit où je trouve à redire; il ne s'agit point de poésie, mais de la construction grammaticale :

Quoi! ne voyez-vous point qu'ici-bas la fortune
Respecte ni vertu, ni pouvoir, ni naissance?

<303> Il faut absolument ne respecte ni vertu, etc.; la suppression de ne est une trop grande licence.

Voilà, Sire, tout ce que la critique la plus austère a pu me faire découvrir dans votre Stoïcien, qui, selon mon faible jugement, est la meilleure chose que vous ayez faite, parmi tant d'excellentes que vous avez produites.

Il est arrivé ici une affaire dont le récit vous amusera peut-être. Porporino303-a a été accusé par une fille de lui avoir fait un enfant; il a été condamné en justice à payer à cette fille cent écus et à nourrir l'enfant dont il a été déclaré le père. Bien loin que Porporino ait appelé à un autre tribunal de ce jugement, il a d'abord payé les cent écus, a reconnu être le père de cet enfant, qu'il a pris et qu'il fait élever chez lui, et a été remercier ses juges de ce qu'ils avaient eu la bonté de réparer le dommage que lui avaient fait les chirurgiens de Venise. Cette aventure fait rire toute la ville. Je n'ai pas encore vu Porporino, mais je l'ai fait prier de passer aujourd'hui chez moi. On dit qu'il est dans la joie de son cœur d'être déclaré père aux yeux de tout l'univers.

J'ai prié, Sire, le commandant303-b d'envoyer en chiffre à V. M. une lettre qu'un homme303-c porté de la meilleure volonté m'a écrite. J'aurais mandé à V. M. tout de suite l'original de cette lettre; mais, comme il me paraît que les postes ne sont pas extrêmement sûres, j'ai mieux aimé prendre la voie du commandant. Si V. M. ne croit pas avoir besoin de l'offre que fait l'auteur de cette lettre, elle verra cependant qu'il y a des gens qui lui sont véritablement affectionnés, et cette personne est digne de louange à cet égard. Quoique je sois assuré que V. M. n'a aucun besoin de l'offre de cet homme, je pense qu'elle fera fort bien de l'en faire remercier gracieusement par le comman<304>dant; car l'on ne sait pas ce qui peut arriver dans les années prochaines, et la personne dont je parle à V. M. s'est conduite cet été, dans une ou deux situations qui paraissaient délicates, avec l'approbation et à la grande satisfaction de tous les citoyens, et surtout de quelques-uns des plus utiles à l'État. V. M. aime la vérité, et ne trouve pas mauvais que les gens qu'elle connaît lui être dévoués de cœur et d'âme lui parlent sincèrement. Ainsi, Sire, je sais que V. M. ne désapprouvera pas que je prenne la liberté de lui dire naturellement ce que je pense à ce sujet. J'ai l'honneur d'être, etc.

205. AU MARQUIS D'ARGENS.

Breslau, 13 décembre 1761.

S'il ne s'agissait que de corriger mon Épître, les petits changements que vous exigez seraient faits bien vite. Il y a une multitude d'affaires à présent, qui toutes demandent une grande attention. J'ai répondu en chiffre à la personne dont vous m'avez fait écrire, et je m'en rapporte à votre commandant, qui vous en informera. Il ne manquait à ce siècle monstrueux que de voir Porporino père, pour réunir les contre-sens en politique comme en physique. Après tout ce que j'ai vu arriver, je m'attends à tout, et je ne m'étonne plus de rien. Je loge ici, marquis, parmi les décombres et les ruines, dans ma maison, dont quelques chambres sont raccommodées et les autres sens dessus dessous. Les livres qui me sont venus de Berlin sont ma consolation et mon amusement; je vis avec eux, et je borne là ma compagnie et mon passe-temps. J'ai lu les Beaux-arts réduits à un seul principe. Ce livre est plein de bonnes instructions pour les jeunes<305> gens; cependant il y a certains points dont je ne tombe pas d'accord avec Batteux. Je suis persuadé, si vous l'avez lu, que vous n'approuverez pas tout ce qu'il dit sur l'harmonie et sur les sons imitatifs; le procumbit humi bos de Virgile305-a a été fait sans penser que cela imitait les sons de la lenteur d'un bœuf ou d'un animal qui tombe, le traçât à pas tardifs un pénible sillon de Boileau305-b a l'avantage des termes propres. Voilà à quoi Virgile et tout bon poëte pense, et non à imiter les sons, sans quoi Rousseau l'emporterait sur Racine par son bre que que koacs.305-c D'ailleurs, le professeur, amoureux du grec, donne en tout la palme à Homère sur Virgile; il relève avec opiniâtreté quelques défauts connus de Virgile, et fait grâce et dissimule les fautes du Grec. J'en crois sur le goût plutôt l'impression qu'un ouvrage fait sur mon âme que tous les raisonnements d'un savant. Il est sûr que Virgile amuse, et qu'Homère ennuie. Il y a de belles peintures dans Homère; il a été le premier : voilà ses avantages. Mais il ne parle que deux fois au cœur, l'une dans le congé d'Hector et d'Andromaque, l'autre quand Priam redemande le corps de son fils à Achille;305-d au lieu que le poëte latin est rempli de grâces touchantes et variées d'un bout à l'autre. Je juge à peu près de même de Corneille et de Racine. De grands sentiments seuls, quoique exprimés fortement, ne font pas une tragédie, et Corneille n'a eu que cela; au lieu que la disposition, l'enchaînement des scènes et une élégance continue font le mérite de Racine. J'ai lu hier l'Alceste et l'Amasis de La Grange; ce sont deux pièces abominables, où les acteurs s'énoncent pour la plupart en in<306>sensés, qui manquent de vraisemblance et de caractères soutenus; les vers faibles et mauvais; enfin cette lecture m'a bien fait rabattre de l'idée que j'avais de la réputation de l'auteur. Vous n'avez eu proprement en France que trois poëtes tragiques, Racine, Crébillon et Voltaire; les autres ne sont pas soutenables.

J'ai ici un Discours d'Othon après la bataille de Bédriac, et un Discours de Caton à Utique, que je vous enverrai dès que je croirai pouvoir le faire. Je vous recommande, en attendant, à la garde de la Providence, en vous assurant, mon cher marquis, que mon avant-dernière pensée sera à vous. Adieu.

206. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 29 décembre 1761.



Sire,

J'aurais eu l'honneur d'écrire il y a dix jours à Votre Majesté; mais j'ai cru que je n'aurais jamais plus ce bonheur. J'ai eu une inflammation causée par mes maudites crampes, et l'on a cru pendant trois jours que j'étais hors de toute espérance. A la fin, après quatre saignées, une boisson d'eau de quinquina pour éviter la gangrène, et une légère médecine quand le mal a été calmé, je suis hors d'affaire pour cette fois.

J'avais regardé comme un conte ce que l'on débitait sur l'action affreuse de Warkotsch et du prêtre catholique;306-a mais, quand j'ai vu<307> la citation de ces deux misérables dans les gazettes,307-a que j'ai appris qu'ils avaient été arrêtés tous les deux, et qu'on les avait laissés échapper, je me suis écrié : O Frédéric! comment êtes-vous servi, pendant que vous servez si bien vos sujets et la patrie!

Gotzkowsky est venu chez moi me parler de son affaire. Il est fort triste, parce que son crédit paraît souffrir beaucoup de l'aventure qui lui est arrivée. Il m'avait prié de vous écrire à ce sujet, mais ma maladie est venue pendant ce temps. Il me paraît, par les raisons qu'il m'a dites, qu'il est innocent, et qu'il était véritablement dans la bonne foi. Il m'a témoigné que cette affaire l'obligerait, par le dérangement qu'elle lui cause, d'abandonner une partie de ses fabriques; je lui ai dit de bien se garder de le faire avant qu'il eût de V. M. une réponse; il m'a promis qu'il ne prendrait aucun arrangement jusqu'alors.

Les Anglais, par les manœuvres qu'ils font, trouveront le secret, avec trois cent soixante vaisseaux de guerre, de laisser sortir huit misérables vaisseaux et six frégates du port de Brest, qui les empêcheront de prendre la Martinique; il faut qu'il y ait un démon déchaîné des enfers qui se mêle de toutes ces affaires. Le seul chagrin que j'avais, si j'étais mort il y a dix jours, c'était de ne plus vous revoir, et ma consolation était de quitter un monde aussi abominable et aussi insensé. J'en dirais davantage; mais la faiblesse dont je suis encore m'en empêche. J'ai l'honneur, etc.

<308>

207. DU MÊME.

Berlin, 30 décembre 1761.



Sire,

La faiblesse m'empêcha d'écrire, dans la dernière lettre que j'eus l'honneur de vous envoyer, bien des choses dont je ne puis croire qu'elle soit véritablement instruite. La douleur où je suis de voir comment vous êtes servi me rend la vie à charge. Vous connaissez, Sire, mon zèle pour vous; jugez donc de l'amertume dont mon cœur est rempli quand je suis convaincu et que je vois de mes yeux que toutes les sottises qui nous ont fait perdre Colberg308-a et la moitié de la Poméranie viennent ou des brouilleries, ou des mauvaises manœuvres des gens en qui nous avions ici toute notre espérance. Si vous aviez envoyé, Sire, en Poméranie une de vos bottes, ou que votre frère le prince Henri eût envoyé une des siennes pour commander, nous aurions encore Colberg. L'un va au secours de l'autre, et lui mène douze mille hommes sans convoi, qu'il pouvait prendre très-aisément avant que Buturlin fût arrivé en Poméranie; il s'ensuit de cela que, le lendemain, arrivé à Colberg, il est obligé de repartir avec son corps pour aller chercher à manger; il se laisse couper, perd, chemin faisant, le corps de Knobloch, et est cause que ce général est fait prisonnier. L'autre, qui était resté devant Colberg, fait encore pis : il abandonne ses retranchements sans les détruire, pour faciliter à Romanzoff le moyen de s'y placer; il laisse les prisonniers russes dans Colberg pour achever d'y consumer les provisions; il perd deux mille hommes dans des attaques inutiles; et enfin, pour couronner l'œuvre, il se laisse enlever à Stargard trois escadrons et les timbales du régiment. Je ne dis ici à V. M. que ce que tous les officiers et soldats du corps qui est ici publient hautement. Malgré les fatigues<309> énormes que ces gens ont essuyées, ils sont tous pleins de bonne volonté; ce n'est pas le courage qui leur manque, ni le zèle pour le service de V. M. Oh! que vous avez bien eu raison, Sire, de m'écrire plusieurs fois dans vos lettres que ce ne seraient pas les bras qui nous manqueraient, mais les têtes! Jamais prédiction malheureusement plus véritable. Mais enfin, Sire, tout cela peut se réparer. Le grand article, c'est la santé de V. M. Voici qu'elle va avoir un peu de repos. On m'a dit que vous aviez eu une grosse fluxion dans la tête. Avec la fatigue énorme que vous avez essuyée, comment cela peut-il être autrement? J'espère que la chaleur et la tranquillité auront guéri cette douleur. Donnez-moi, pour l'amour de Dieu, des nouvelles de votre santé. Quant à moi, je commence à me remettre un peu, et, eu égard à la douleur dont mon cœur est pénétré, je ne me porte que trop bien. J'ai l'honneur, etc.

208. AU MARQUIS D'ARGENS.

Breslau, 1er janvier 1762.

Je devrais commencer par vous souhaiter la nouvelle année, mon cher marquis; mais j'ai vu si peu accomplir mes vœux, que je commence à n'en plus faire du tout. Je suis bien aise d'apprendre votre convalescence. Votre maladie aurait été une inquiétude de plus pour moi. J'en ai en vérité honnêtement, et plus que je n'en puis porter. Le projet des misérables qui ont voulu m'enlever est très-vrai, et qu'on les a laissés échapper est encore très-certain. C'est un effet de la bêtise de l'officier qui fut chargé de cette commission. Vous n'avez qu'à dire à Gotzkowsky que, tant qu'il ne fera rien contre les lois de<310> l'État, il jouira de ma protection; mais que, s'il lui arrive d'introduire de l'argent infâme dans le pays, et qu'on le lui confisque, il n'a qu'à s'en prendre à lui-même. L'écolier de Tartini a perdu sa corde, mon cher; comment jouera-t-il?310-a Vous voyez que mes conjectures de l'hiver passé ont été moins trompeuses que les vôtres; avec tout l'esprit que vous avez, vous vous tromperez plutôt dans vos présages sur certains sujets où la routine sert plus que la pénétration. Catt doit aller à Berlin; il partira d'ici le 10 janvier. Il vous mettra au fait de bien des choses. Il vous montrera une Épître sur l'origine du mal,310-b une ode,310-c la Mort de l'empereur Othon310-d et celle de Caton.310-e Je vous avoue que l'on peut quitter le monde sans regret et même avec joie quand on se trouve dans des situations comme y sont de certaines gens, et lorsqu'on est persuadé de l'inconstance, de la fragilité des objets et des événements que nous désirons, et que l'on a appris à connaître toute la méchanceté et la turpitude de l'esprit humain. Je vous renvoie au Stoïcien, où je me suis assez étendu sur cela, et vous prie, mon cher marquis, de ne point changer de sentiments pour moi cette nouvelle année, et de compter sur mon amitié.

209. AU MÊME.

Breslau, 5 janvier 1762.

Vous demeurez toujours ferme dans vos anciens préjugés, et vous supposez, en bon catholique élevé dans l'école du merveilleux, que<311> mon frère ou moi nous savons faire des miracles. Je vous l'ai dit souvent, les temps des miracles sont passés, il ne nous reste que de funestes réalités. Les malheurs qui nous sont arrivés en Poméranie ont quelques causes qui me sont connues; c'est le commissariat qui se trouve le plus en faute. Les récits, d'ailleurs, qui vous ont été faits viennent de petites gens qui ne savent pas les combinaisons des choses, et qui ont augmenté les objets. C'est le propre des malheureux de rejeter les causes de leurs désastres les uns sur les autres. Vous savez le proverbe : Les malheureux ont toujours tort. Je vois, mon cher marquis, que votre imagination provençale, plus forte, plus vive que celle que les climats du nord m'ont donnée, vous peint un avenir riant et des perspectives agréables. Pour moi, je ne saurais vous répondre sur le même ton. Je vous laisse le charme de vos illusions, qui vous consolent, et je m'en tiens au conte de l'élève de Tartini, qui est l'allégorie la plus vraie qu'on ait jamais faite. J'ai sans doute une très-forte fluxion à la tête, composée d'humeurs russiennes, autrichiennes, gauloises et suédoises, qui me cause des insomnies; à cela se joignent les maux dont les médecins attribuent la cause à la bile âcre. Il y a de quoi tuer un bœuf, fût-ce le dieu Apis. Si j'avais l'éloquence de Bossuet, je vous dirais : O Israël! puisque tu as mis ta confiance en un bras de chair, le Seigneur ton Dieu t'a puni, et t'a abandonné à la turpitude de ton cœur. Il t'a livré au glaive de tes ennemis, pour que tu reconnaisses qu'il est le seul Dieu sur le ciel et la terre. Mais, comme je sens que ces belles déclamations ne feraient pas grande impression sur l'esprit d'un philosophe, je les laisse faire à ceux qui, tous les huit jours, vous débitent de pareilles marchandises. Pour moi, je m'amuse à lire dans Plutarque les vies de l'empereur Othon et de Caton d'Utique. J'y trouve toute sorte d'événements instructifs et dignes de l'attention de quiconque fait son pèlerinage dans cet enfer qu'on nomme le inonde. Je pense comme ces grands hommes de l'antiquité, et je trouve que, en examinant leur<312> conduite, on ne peut que leur applaudir. Que de vains déclamateurs d'école aient pensé autrement, qu'ils aient sur ce sujet soutenu des paradoxes absurdes, ce n'est pas à quoi il faut s'attacher; et certes les personnes sensées seraient fort à plaindre, s'ils devaient réformer leurs jugements sur ceux de ces pédants de collége qui ont tâché de flétrir les plus belles actions et la magnanimité d'âme des anciens.

Voilà, mon cher marquis, le compte que je vous rends de mes lectures. Je souhaiterais de pouvoir vous entretenir sur des sujets qui vous fussent plus agréables; mais ma fluxion m'en empêche. Prenez soin de votre santé, ne m'oubliez pas, écrivez-moi quelquefois, et soyez persuadé de mon estime. Adieu.

210. AU MÊME.

(Breslau) 9 janvier (1762).

Le voyage de Catt est rompu par bien des raisons, dont vous pourrez, mon cher marquis, deviner quelques-unes. Je hasarde donc de vous envoyer ces deux morceaux312-a dont je le voulais charger pour vous. Je crains fort que vous ne les trouviez pas fort raciniens.312-b Jugez des circonstances dans lesquelles ils ont été composés, et vous aurez quelque indulgence pour la médiocrité du poëte. Vous voyez comme il faut faire usage de tout, et que notre amour-propre se sert souvent des rigueurs de la fortune pour excuser les défauts de talent. Enfin nous vivons encore, ennemis devant et derrière nous, ne tenant presque plus à rien. Nous ne sommes pas encore dévorés, et<313> l'on veut même entrevoir quelque rayon d'espérance; mais je ne vous en parle pas. Végétons, cet hiver, comme nous pourrons, et je vous promets, si tout va bien, au printemps une belle ode; sinon, tenez-vous-en à ce que Caton vous dira. Voilà une étrange alternative; mais rien ne doit paraître tel dans nos jours maudits, rien ne me surprend plus, rien ne m'étonne, et je verrais le ciel tomber sans peut-être y faire attention. N'en êtes-vous pas logé là? Il me semble que vous devez penser à peu près comme moi, si vous réfléchissez sur tout ce que vous avez vu. Il ne me reste plus qu'un pas à faire, et je serais digne de la Trappe; mais l'impossibilité d'y croire rend ma vie sédentaire utile seulement pour mes réflexions et pour l'état présent où je me trouve. Il est en vérité impossible de vous écrire d'ici des choses gaies et bonnes à vous épanouir la rate. Les Jeux et les Plaisirs n'ont pas établi, cet hiver, leur séjour à Breslau; si j'en excepte la jeunesse, qui se divertit à bon compte, et qui n'a point de lorgnettes pour l'avenir, tout ce qui pense mène une vie de chartreux. Leipzig faisait, l'année passée, un carnaval brillant en comparaison de celui-ci. Il me manque ma meilleure pièce, mon cher marquis, de sorte que je suis réduit absolument avec moi-même. Vous trouvez que c'est en assez mauvaise compagnie. Cependant, mon cher marquis, ne vous pendez pas encore, et attendez de moi, au préalable, un petit avis avant d'en venir à cette résolution. Adieu, mon cher; je vous embrasse. Souvenez-vous, puisqu'il faut que le jus d'absinthe soit amer, qu'il faut aussi dans ces circonstances que mes lettres soient tristes.

<314>

211. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 19 janvier 1762.314-a



Sire,

Je viens de recevoir dans ce moment les deux pièces que Votre Majesté m'a fait la grâce de m'envoyer. Elles sont parfaitement écrites; je les ai d'abord lues deux fois de suite, et j'ai trouvé deux vers qui ne sont pas défectueux, mais dont l'un me paraît faible, et l'autre contient un terme dont un Romain n'a jamais pu se servir, car il n'a été inventé que dans le premier siècle du christianisme. Le premier de ces vers est dans Othon, et le second dans Caton.

Au moins à cette fois je puis vous être utile,314-b

Au moins à cette fois me paraît prosaïque; d'ailleurs, il serait plus correct de dire : Au moins cette fois je puis vous être utile, mais le vers ne s'y trouverait pas; cela est très-aisé à changer. Quant au second vers, il est très-beau :

Oui, glorieux martyr de Rome et de ses lois.314-b

Mais le mot de martyr ne fut jamais connu de Caton; c'est un terme né dans les persécutions que souffrirent les chrétiens. On peut bien s'en servir aujourd'hui, parce que l'usage l'a établi; ainsi l'on dira : Il est le martyr de la dureté d'un tel, il est le martyr de son entêtement, etc. Mais dans la bouche de Caton ce mot ne me paraît pas bien placé, surtout quand c'est Caton qui parle, et qui parle à d'autres Romains. Voilà, Sire, ce que la critique la plus sévère a pu me fournir sur deux pièces véritablement excellentes et très-bien versifiées.

<315>Je viens, Sire, à ce que V. M. me fait la grâce de me dire au sujet de mes prédictions de Leipzig; elles ont été très-vraies, car vous aviez fait la plus belle campagne qu'on pût faire. Mais à coup sûr, ni moi, ni qui que ce soit dans le monde, ne prévoira qu'un homme laisse emporter une place défendue par trois mille hommes, dans une heure de temps. Car enfin je suppose qu'il eût été attaqué dans les formes, et que, ayant huit mille hommes de garnison, il en eût perdu cinq à la défense de ses ouvrages extérieurs, ne mériterait-il pas d'être puni, si, ayant encore trois mille hommes, il rendait sa place avant que la brèche fût faite au corps de la place? Et que n'a-t-il défendu ce même corps de la place, s'il était trop faible pour garder ses ouvrages extérieurs? Non, cela est inconcevable qu'un homme se laisse forcer derrière un rempart flanqué de bastions, avec un bon fossé en avant de ce même rempart. Voilà, Sire, ce que sûrement je n'avais pas prévu et que je ne prévoirai jamais.

V. M. me parle du commissariat de la Poméranie; elle doit être cent fois mieux instruite que moi, ainsi je n'ai rien à dire; mais ce commissariat n'était pas, en dernier lieu, dans le Mecklenbourg, à Malchin. Si j'avais moins de zèle pour V. M., tout cela m'affligerait moins; mais je meurs de douleur quand je vois que les soins, que les fatigues que vous prenez, que les bonnes et glorieuses choses que vous faites, sont détruites ou par les étourderies, ou par le peu d'expérience des autres. Dans tous mes chagrins, je n'ai qu'une consolation, c'est de savoir que vous vous portez bien; pour la crainte des ennemis, je n'en ai aucune, et je reste toujours dans la parfaite conviction que, après tant d'événements fâcheux, il faut à la fin qu'il arrive quelque coup heureux qui remette toutes les affaires dans un bon état.

Voilà la guerre déclarée entre les Anglais et les Espagnols; j'en suis bien aise, et je crois avoir de bonnes raisons pour cela. Les Anglais n'ont plus de paix particulière à faire, et Dieu sait, à la longue,<316> ce qu'ils auraient pu conclure, séduits par les cessions que leur offraient les Français; d'ailleurs, avec deux cents vaisseaux, ils sont restés les bras croisés toute la campagne passée, et se sont laissé duper et amuser par le ministère de Versailles, qui cherchait à faire son traité avec les Espagnols. Je crois qu'ils penseront différemment aujourd'hui. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que vous leur devenez actuellement pour le moins aussi nécessaire qu'ils vous le sont, et cela, par cent mille raisons que V. M. connaît sans doute cent fois mieux que moi.

V. M. vit solitairement, je n'en doute pas; mais certainement, si elle ressemble à un chartreux, je puis bien dire que je suis un père de la Trappe. Il y a, au pied de la lettre, huit mois que je ne suis pas sorti une seule fois de mon appartement. Heureusement je suis fort bien logé, et j'étourdis mon chagrin à force de lire les gazettes anglaises, que je me fais traduire, et des livres grecs, que j'étudie pour pouvoir les entendre. J'ai l'honneur, etc.

212. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Breslau) 18 janvier 1762.

Si je me sentais la tête tant soit peu poétique, j'aurais incessamment corrigé les vers, mon cher marquis, que vous censurez. Mais j'ai l'esprit si ému, si agité aujourd'hui, qu'à peine puis-je faire de la prose. Je remets mes corrections à un autre jour, et je vous les enverrai aussitôt. Vous avez levé le voile politique qui couvrait des horreurs et des perfidies méditées et prêtes à éclore; vous jugez très-bien de toute la situation présente où je me trouve, des abîmes qui m'environnent, et je vois, par ce que vous me dites, que vous devi<317>nez l'espérance qui nous reste. Ce ne sera qu'au mois de février que nous pourrons en parler avec certitude, et c'est le terme que je me suis proposé pour décider si je m'en tiendrai à l'avis de Caton, ou s'il faudra suivre les Commentaires de César. Je passe par une école de patience, dure, longue, cruelle et même barbare. Je n'ai point pu me soustraire à mon sort; tout ce que la prévoyance humaine a pu indiquer a été employé, et rien n'a réussi. Si la fortune continue à me poursuivre aussi impitoyablement, je succomberai sans doute; il n'y a plus qu'elle qui puisse me tirer de la situation où je suis. Je me sauve de là en envisageant l'univers en grand, comme le contemplant d'une planète éloignée; alors tous les objets me paraissent infiniment petits, et je prends mes ennemis en pitié de se donner tant de mouvement pour si peu de chose. Que deviendrions-nous sans la philosophie, sans réflexion, sans détachement du monde, et sans ce mépris raisonnable que nous inspire la connaissance des choses frivoles, passagères et fugitives dont les avares et les ambitieux l'ont un trop grand cas, parce qu'ils les croient des biens solides et durables. Voilà les fruits qu'on rapporte de l'école de l'adversité. C'est devenir sensé à coups de bâton, direz-vous; mais, pourvu qu'on soit sage, qu'importe comment?

Je lis beaucoup; je dévore mes livres, et cela me fait des distractions utiles. Si je ne les avais pas, je crois que l'hypocondrie m'aurait conduit aux Petites-Maisons. Enfin, mon cher marquis, nous sommes dans des temps fâcheux et dans des situations désespérées; j'ai toutes les propriétés d'un héros de tragédie, toujours en danger, toujours prêt à périr. 11 faut espérer que la péripétie arrivera, et, pourvu que la fin de la pièce soit heureuse, on oubliera volontiers le passé. Patience donc, mon cher, jusqu'au 20 février; peut-être pourrai-je alors vous consoler, vous restaurer, vous conforter, vous ranimer et vous rendre l'espérance. Adieu, mon cher; je vous embrasse.

<318>

213. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 23 janvier 1762.318-a



Sire,

Votre dernière lettre a augmenté mon inquiétude, et les embarras dont je vous vois, pour ainsi dire, accablé me font craindre qu'à la fin votre santé ne s'altère entièrement; mais la nouvelle que vous aurez reçue sans doute peu d'heures après que vous avez écrit la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer vous aura convaincu que la fortune changera à la fin ses rigueurs, et qu'elle vous favorisera avec autant de gloire qu'elle l'a fait autrefois. Enfin, voilà dans l'empire de Pluton quelqu'un318-b qui n'en reviendra plus pour augmenter le feu de la discorde. Cette nouvelle nous a tous surpris d'autant plus, qu'aucun de nous ne s'y attendait; on l'avait débitée tant de fois faussement, qu'on croyait, quand on l'apprit ici, que c'était un conte.

Le général Seydlitz a fait deux mille prisonniers dans la dernière affaire qu'il a eue avec l'armée de l'Empire; cela vaut mieux que des prisonniers autrichiens, puisque c'est presque autant de recrues que de prisonniers.

Il y avait longtemps que je soupçonnais les horreurs et les perfidies dont me parle V. M.; mais enfin, quand les maux qu'on a voulu nous faire n'ont pas eu lieu, il faut ne s'en affliger qu'autant qu'on aurait à les craindre pour l'avenir, et je vois les choses dans une situation où il est impossible que la mauvaise volonté de certaines gens puisse avoir lieu, du moins pour le présent.

J'ai fait une grande marque à mon almanach au jour que V. M. m'a fait la grâce de m'annoncer, et que je ne pensais pas encore si<319> prochain. J'ai eu l'honneur de le dire souvent à V. M., tout ira bien à la fin, pourvu qu'elle jouisse d'une bonne santé, et qu'elle puisse agir.

V. M. saura sans doute que les Français doivent avoir remis, le 6 de décembre, Port-Mahon entre les mains des Espagnols. S'il leur prenait fantaisie aujourd'hui de faire la paix, qu'auraient-ils à donner en échange aux Anglais? Je ne vois point aucun moyen pour eux d'en venir à un accommodement, que la guerre n'ait ou augmenté leurs pertes, ou amélioré leur état présent.

On a découvert que l'envoyé de Danemark319-a savait trois jours plus tôt la mort de l'impératrice de Russie qu'on ne l'a apprise par tous les courriers qui sont arrivés ici, dont le premier ne vint que le mardi matin; et, le dimanche auparavant, l'envoyé dit à quelques personnes : « Il est mort une des principales têtes couronnées de l'Europe. » On eut beau le presser, il ne voulut pas s'expliquer davantage. J'ai l'honneur, etc.

214. AU MARQUIS D'ARGENS.

Janvier 1762.

Il est vrai, mon cher marquis, que tous les événements, favorables ou fâcheux, se succèdent alternativement. Nous en avons eu tant de malheureux, de cruels et d'affreux, qu'il fallait bien que quelque autre chose vînt y apporter quelque adoucissement. Cependant reste à voir jusqu'où nous pourrons porter nos espérances. J'ai été si malheureux dans toute cette guerre, et par la plume, et par l'épée, que cela<320> m'a donné une grande méfiance dans toutes les occasions, de sorte que je n'en crois plus que mes oreilles et mes yeux uniquement. Je pourrais composer un grand chapitre des façons différentes dont les politiques s'égarent dans leurs conjectures, où les exemples ne me manqueraient pas, et cela, pour s'être laissé emporter par leur imagination et avoir précipité leur jugement. Voilà ce qui me rend retenu et circonspect. Oh! que l'expérience est une belle chose! Moi, qui étais étourdi dans ma jeunesse comme un jeune cheval qui bondit sans frein dans une prairie, me voilà devenu lent comme le vieux Nestor; mais aussi suis-je grison, rongé de chagrin, accablé d'infirmités, et bon, en un mot, à être jeté aux chiens.

Votre nouvelle de Port-Mahon est fausse, mon cher, de même que celle des deux mille prisonniers du général Seydlitz. Je ne m'étonne point de ces bruits de ville; nous en avons ici également. Quand on remonte à leur source, on les perd comme les origines des grandes maisons. C'est à présent le moment pour les forgeurs de contes et les fabricateurs de nouvelles; pourvu qu'il n'y entre ni géant ni féerie, tout le reste peut être croyable, et bien peu de particuliers sauront débrouiller la vérité travestie en passant par tant de bouches. Vous m'avez toujours exhorté à me bien porter. Le moyen, mon cher, quand on est houspillé comme je le suis! Des oiseaux qu'on abandonne aux caprices des enfants, des toupies fouettées par des marmots, ne sont pas plus agités et plus maltraités que je ne l'ai été jusqu'ici par trois ennemies acharnées.

Adieu, mon cher; dès que j'aurai quelque nouvelle adoucissante, consolante et restaurante, je ne manquerai pas de vous la communiquer en gros; mais, si le contraire arrive, je vous le dirai de même. Puissé-je vous donner bientôt de bonnes nouvelles! Adieu encore; ne m'oubliez pas.

<321>

215. AU MÊME.

(Breslau) 2 février (1762).

Je vous écris deux mots pour vous féliciter, mon cher marquis, sur ce qu'à présent vous pourrez habiter en sûreté et en tout repos la bonne ville de Berlin. Nous sommes autant que débarrassés des peuples que les contrées hyperboréennes ont vomis sur nous.321-a Ce n'est pas bagatelle d'être délivré d'un tel fardeau, et il y a tout à espérer que, de ce côté-là, les affaires tourneront à souhait. J'espère que je pourrai, vers la fin de ce mois, vous marquer de meilleures nouvelles encore, si la fortune me seconde. Enfin vous pouvez respirer, et nous pouvons espérer, sans être les plus ridicules des mortels, que nous trouverons une bonne fin à nos tribulations. La poste va partir; je ne vous marque ceci que pour vous donner quelque joie, en vous assurant de ma sincère amitié.

216. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 2 février 1762.321-b



Sire,

Votre Majesté peut bien penser quelle doit avoir été ma joie en recevant sa lettre; c'est le jour le plus heureux de ma vie. J'ai toujours été persuadé qu'à la fin tous les projets de vos ennemis s'en iraient<322> en fumée; mais je craignais que, avant qu'il n'arrivât quelque événement décisif, vous ne succombassiez sous les fatigues que vous avez essuyées depuis six ans. Enfin, après un orage épouvantable, le calme est revenu, et je connais trop l'étendue de vos lumières pour ne pas être assuré que vous profiterez autant qu'il vous sera possible du tour heureux que prennent les affaires. Vous devriez bien, par pitié, me donner encore quelque bonne nouvelle. J'ai déjà relu, sans exagération, depuis six heures trente fois votre lettre, et, avant que la journée finisse, je la relirai bien encore autant de fois. Mais il me semble que vous ne m'avez dit que la moitié des choses heureuses qui sont arrivées. Vous m'avez traité comme un malade qui, par sa faiblesse, ne peut pas encore soutenir tout à fait le grand jour. Dans le fond, vous n'avez pas mal agi pour ma pauvre cervelle, car encore un degré de plus de plaisir, je n'aurais pas répondu d'elle. Oh! si j'avais à présent le bonheur d'être auprès de V. M., que je lui dirais de choses! Il s'en présente tant à mon esprit, que je crois que je pourrais en faire un gros volume in-folio. Je voudrais bien vous en écrire ici quelques-unes, mais j'attends pour cela votre première lettre. J'ai encore besoin d'un élixir qui achève de rétablir entièrement mes forces. Je ressemble à ces malades qui, ayant été longtemps entre la vie et la mort, ont peine à se persuader qu'ils n'ont plus de rechute à craindre. J'attends donc encore une ou deux lignes de V. M. pour me livrer entièrement à cette joie vive qui nous fait goûter dans ce monde terrestre les plaisirs que les dévots se promettent dans le céleste. Il dépend donc, Sire, de V. M. de me mettre au rang des bienheureux et de me canoniser tout vivant, chose que tous les papes du monde ne sauraient faire. J'ai l'honneur, etc.

<323>

217. AU MARQUIS D'ARGENS.

Breslau, 11 février 1762.

J'avoue, mon cher marquis, que la hâte de vous communiquer une bonne nouvelle a peut-être été cause que je l'ai trop étranglée, et que vous n'avez pas pu jouir en détail de ce quelle contient d'agréable. Je puis facilement satisfaire votre curiosité sur ce point pour assurer entièrement le calme de votre âme et pour avoir le plaisir de vous faire lire six fois ma lettre. Vous saurez donc que l'empereur de Russie est aussi porté pour nos intérêts que le pourrait être le meilleur bourgeois de Berlin, et que nous allons faire tout de suite la paix et peut-être une alliance, ce qui nous débarrasse, d'un coup de filet, de cette infâme horde de barbares qui nous désolait et, par bricole, des Suédois, dont nous allons être quittes par conséquent. Il nous reste encore les Autrichiens, les cercles et messieurs vos compatriotes. C'est plus qu'il ne nous en faut, et vous comprenez qu'il nous faut encore la bonne nouvelle d'une diversion pour nous débarrasser de ce tas d'ennemis si incommodes et si dangereux. J'attends les assurances de cette diversion, qui m'ont déjà été données, mais dont les effets doivent se manifester en peu de temps. Je n'en puis être informé qu'à la fin de ce mois, et, si cela arrive, sans être astrologue ni devin, je prophétise la paix pour le commencement de l'année prochaine. Voilà où tendent mes vœux; mais je veux cette paix honorable, conforme à la dignité de l'État et conforme aux efforts que nous avons faits pour l'obtenir. Voilà, mon cher, les choses que vous désirez d'apprendre. Vous pouvez prendre tout comme achevé ce qui regarde les Russes et les Suédois.

Pour ce qui est le second article, quoique j'en sois presque sûr, je ne veux pourtant rien affirmer avant la fin de ce mois, et je vous en instruirai. Mais, quoi qu'il arrive, la ville de Berlin sera en sûreté,<324> et tous mes anciens États à l'abri des ravages de mes ennemis. Livrez-vous donc à une joie pure, et ne craignez plus, cette année, que votre domicile soit troublé par les attentats de ces brigands qui nous ont vexés avec tant d'impudence. Vous pouvez, mon cher marquis, vous promener tranquillement depuis Memel jusqu'à Magdebourg, et par conséquent prendre les eaux doucement à Sans-Souci, si vous le voulez. Pour moi, je serai obligé, comme le bœuf de mon voisin, de tracer à pas tardifs un pénible sillon.324-a Si la diversion se fait, j'aurai la légèreté du cerf et la force du lion; si cela n'arrive pas, nous ne serons guère avancés, mais nous pourrons nous soutenir, et la guerre ne finira pas.

Vous voilà au fait de tout, et vous en pouvez porter votre jugement sans vous tromper. Voyez ce que c'est de ces vastes projets. La mort vous trousse lestement une catin,324-b et voilà les projets de ces profonds politiques renversés. Quelles misères! Heureux le philosophe qui s'applique à la sagesse, et méprise tous ces riens pompeux dont l'ignorante et ambitieuse espèce d'hommes fait un si grand cas! Pour moi, j'en reviens tous les jours; mais les filles du ciel, ces industrieux insectes, sont faites pour pétrir de la cire, et moi pour politiquer.

J'ai eu les hémorroïdes durant un mois, avec un flux de sang assez considérable pour emporter le peu de forces qui me restent. Cela s'est passé depuis deux jours, et ma santé ne doit vous causer aucune inquiétude. Que le ciel nous assiste, et nous guerroierons tant qu'il le faudra. Voilà tous les restaurants et confortatifs que je puis vous donner. Je souhaite que vous les trouviez suaves et calmants, en un mot, capables de tranquilliser votre esprit et de ranimer votre corps, pour vous faire jouir d'une parfaite santé. Je m'y intéresse plus que personne, car vous le savez, et je ne vous apprends rien de nouveau<325> en vous disant, à la fin de ma lettre, que je vous aimerai toujours. Adieu, mon cher marquis.

218. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 12 février 1762.



Sire,

J'attends la première lettre de Votre Majesté comme les juifs attendent le Messie, et, à vous dire le vrai, j'ai grand besoin d'un peu de consolation; le bâtiment croule de tous côtés, je suis toujours incommodé depuis ma dernière maladie, et, si je n'étaye pas un peu mon pauvre corps, il tombera bientôt parterre. J'aurais besoin de faire des remèdes; mais, pour qu'ils agissent, il faut un peu de gaieté. J'espère que la première lettre de V. M. m'en donnera beaucoup.

Les Autrichiens affectent de répandre dans presque tous les papiers publics que vous pensez à faire la paix avec eux. J'ai lu dans les articles de Vienne qu'ils ont envoyé un nouvel ambassadeur où vous envoyez ce que j'ai vu il y a trois mois à Berlin.325-a Je pense qu'ils ne font courir tous ces bruits que pour faire accroire à certaines gens que vous ne les assisterez pas, s'ils viennent à se déclarer, et que vous avez offert de vous accommoder avec la cour de Vienne. Je me défie de tout, après ce que j'ai vu.

Les directeurs de l'Académie sont venus chez moi pour me charger de prier V. M. de vouloir bien permettre qu'un de leurs membres, c'est M. Sulzer,325-b excellent citoyen et Suisse de nation, puisse faire un<326> voyage de deux ou trois mois chez lui, pour y régler quelques affaires domestiques. Ce M. Sulzer est, après M. Euler, ce qu'il y a de mieux aujourd'hui dans l'Académie; il est grand littérateur et bon géomètre. Ajoutez à cela qu'il n'a pas un sou de pension de l'Académie; il s'est pourtant sagement soumis au règlement que nous avons fait à l'Académie, que, pendant la guerre, aucun académicien ne pourra s'éloigner sans une permission de V. M. Je prie V. M. de me répondre un mot sur cet article, car nous ferions une perte irréparable, si cet homme, qui n'a point de pension, disait qu'il ne veut plus être membre ordinaire. En vous écrivant tout ce long détail, j'ai la fièvre, et ma lettre est bien digne d'un homme qui ne jouit que de la moitié des facultés de son âme. Je voudrais pouvoir, s'il m'était possible, vous parler un peu littérature; mais, dans le moment présent, j'en raisonnerais comme un homme qui n'a pas le sens commun. J'ai l'honneur, etc.

219. DU MÊME.

Berlin, 16 février 1762.



Sire,

Vous faites des miracles aussi grands que ceux du Messie. Votre lettre a produit sur moi le même effet que les paroles du Seigneur sur le paralytique : « Prends ton lit, va-t'en et marche. » J'étais couché avec une fluxion accompagnée d'un peu de fièvre; je me suis habillé, j'ai sauté, cabriolé comme un chevreuil dans ma chambre, et je me porte à merveille; pas la moindre douleur de corps, pas la moindre inquiétude d'esprit. En vérité, vous êtes tout à la fois le plus grand roi et le plus grand apothicaire de l'Europe; vos poudres et vos émulsions<327> valent mieux que tous les remèdes de la pharmacie ancienne et moderne.

Si la diversion dont V. M. me fait l'honneur de me parler arrive, la fortune réparera bien dans trois mois de temps tout le mal qu'elle a fait pendant six ans; si elle n'a pas lieu, la paix avec les Russes et les Suédois est un si grand bien, qu'elle nous fera supporter patiemment le défaut de ce secours, dont je sens bien toute l'utilité. Ce qui me donne bonne espérance pour la diversion, c'est que les Autrichiens commencent à la craindre sérieusement, et je le vois clairement par leur affectation à faire mettre dans les papiers publics que vous songez à conclure la paix avec eux. Je suis convaincu qu'ils veulent se servir du stratagème d'une paix prochaine pour éviter la diversion.

L'envoyé de Danemark, grand prophète de malheur dans nos temps de chagrins, fait une assez triste mine. Il s'est efforcé de répandre partout qu'il n'était point question de paix entre les Russes et les Prussiens; quand il a vu arriver les prisonniers de Magdebourg, il a soutenu hautement à tous nos ministres d'État que c'était un simple échange de prisonniers, qui n'était que dans le genre de celui que vous aviez fait faire par le général Wylich. Nos bons Berlinois ont été assez simples pour le croire, et les pauvres gens étaient tout affligés. Le comte de Reuss vint chez moi, tout consterné, me raconter les discours du Danois. J'avais reçu une heure auparavant la lettre de V. M., et je l'assurai, sans entrer dans aucun détail, qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tous les discours du ministre de Danemark, et que je lui garantissais que nous aurions sûrement la paix avec les Russes et les Suédois. La joie est revenue dans le cœur de tous nos Berlinois. Votre nom passe en bénédiction de bouche en bouche, et vous devez vous bien porter, car, depuis vingt-quatre heures, l'on a bu plus de cinquante barriques de vin dans Berlin à votre santé. Les officiers russes qui ont passé ici ont marqué la plus grande joie d'être<328> amis des Prussiens; ils ont été régalés magnifiquement, pendant trois jours, dans plusieurs maisons où l'on a largement bu à votre santé et à celle de l'empereur Pierre III, que Dieu bénisse et fasse prospérer! Puissent tous ses ennemis, ainsi que les vôtres, mourir de dépit et de honte de voir leur odieuse cabale détruite dans un moment, et puissent-ils encore essuyer autant de chagrins qu'ils en ont fait essuyer à tant d'honnêtes gens! Ce que je dis là n'est pas trop philosophe, mais il n'y a philosophie qui tienne. J'ai l'honneur, etc.

220. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Breslau) 16 février 1762.

Vous voulez savoir, mon cher marquis, les événements qui ne sont pas développés encore. A peine avons-nous appris que la Messaline du Nord était morte, et que son successeur est bien intentionné pour nous. Voilà ce que nous savons, et rien davantage. Les apparences sont que cet événement donnera lieu à une paix séparée entre nous et la Russie; mais cela n'amènera pas une paix générale. Les Autrichiens guerroieront jusqu'à ce qu'ils aient dépensé leur dernier sou. Je n'ai point demandé la paix à Vienne. Ce sont de leurs impostures auxquelles vous deviez être accoutumé depuis qu'ils se sont arrogé le droit de mentir impunément, et vous deviez assez me connaître pour vous représenter que, s'il fallait par nécessité recourir à la paix, je ne la solliciterais pas chez ma plus implacable ennemie. Il n'est donc point question d'une paix générale. Il y a un amendement dans notre situation, mais nous ne sommes pas aussi avancés que vous vous l'imaginez. La guerre continue, et il nous reste deux puissances formi<329>dables sur les bras; mais, comme deux sont moins que trois et quatre, notre situation devient, par ce changement, de moitié plus tolérable qu'elle n'était. Que vos académiciens qui ont des affaires voyagent. Pour moi, je suis dans de si grands embarras, que je n'ai, je vous le jure, pas le temps de penser à autre chose. Je n'aime point votre fièvre; j'avais espéré que tant de bonnes nouvelles que je vous ai données vous auraient rendu la gaieté de l'esprit et la santé du corps. Il faut encore de la patience, mon cher marquis, et tout ira mieux. J'apprends à attendre tranquillement les événements. La force et la nécessité nous enseignent mieux que les livres de morale. Adieu, mon cher marquis; chassez-moi cette fièvre que je réprouve, et soyez persuadé de mon amitié.

221. AU MÊME.

(Breslau) février 1762.

Je vois par votre lettre du 16, mon cher marquis, que vous avez à présent exactement saisi la situation où sont nos affaires. Vous comprenez tout à merveille, et vous voyez que votre ministre de Danemark n'est qu'un sot. Nous avons actuellement ici un Russe,329-a le même qui, comme courrier, a passé par Berlin; je suis très-content de lui, et, à moins que tous les principes du raisonnement humain ne soient des absurdités, il faut que nous fassions la paix avec les Russes et les Suédois encore avant l'ouverture de la campagne. Quant à ce qui est relatif à d'autres espérances, je n'en pourrai avoir des nouvelles<330> certaines que vers le commencement du mois prochain. Cela nous serait bien dû, car, depuis six ans, dans quelle amertume et dans quelle douleur n'avons-nous pas passé la vie! Il faut de l'onguent pour la brûlure; croyez-moi, cela est nécessaire et bon. Je suis bien aise de vous avoir guéri; ce sera ce que j'aurai fait de mieux dans ma vie en politique. Je souhaite que cette lettre-ci vous serve de nouveau confortatif, et qu'elle achève de vous tranquilliser.

Je vous envoie, pour vous divertir, une fable330-a que je me suis avisé de faire; elle sera bientôt suivie d'une autre. Je n'ai pas l'esprit assez tranquille pour faire des ouvrages sérieux; je m'amuse aux fables. Ah! mon cher marquis, quand serai-je hors de cette maudite galère? Je vous avoue que pilote politique et général héros de roman sont les plus fichus métiers qu'on puisse faire en ce bas monde. Épicure avait raison, son sage ne devait jamais se mêler des affaires publiques. Peut-être ferions-nous mieux, si nous choisissions notre place dans le monde; mais le destin fait tout, il nous jette dans un emploi, et puis il faut s'y tenir.330-b Écrivez-moi si l'on est bien aise à Berlin, et soyez persuadé que je vous aime toujours. Adieu.

222. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 1er mars 1762.



Sire,

Vous me demandez si l'on est bien aise à Berlin. On y est dans la plus grande joie. Les gens riches donnent des fêtes, ceux dont la fortune est médiocre régalent leurs familles; partout on vous donne<331> mille bénédictions, ainsi qu'à l'empereur de Russie, et vous devez vivre tous les deux trois cents ans, si les vœux que l'on fait le verre à la main sont exaucés. Toutes les gazettes étrangères parlent, comme d'une chose arrêtée et finie, tle l'union entre la Prusse et la Russie; ainsi tout le Brandebourg participe à la joie de Berlin, et l'on n'est pas moins content, à ce qu'assurent toutes les lettres qui viennent ici, dans les autres villes que dans la capitale. Quant à moi, V. M. peut être assurée que, si la diversion en question a lieu dans le mois de mars, ma pauvre cervelle n'y tiendra pas; j'ai été deux jours à mettre aux Petites-Maisons, à force de gaieté. Je suis fort le serviteur de la philosophie; mais il est des situations où Heraclite lui-même dirait avec Horace qu'il est doux d'extravaguer.331-a

Je pense bien, comme V. M., qu'il nous faut de l'onguent pour la brûlure, et que cela est très-bon. C'est le moyen doter aux malintentionnés les moyens de nous rebrûler une seconde fois. V. M. pense toujours bien, et dans cette occasion admirablement bien.

La fable que V. M. m'a fait l'honneur de m'envoyer est charmante, et écrite avec cette élégante simplicité qui convient à ce genre de poëme.

La nouvelle de la cession de Port-Mahon aux Espagnols par les Français, que je mandai il y a quelque temps à V. M., et qu'elle regarda alors comme un conte, se vérifie. La France retirera trois millions de piastres de cette cession.

J'avais cru jusqu'à présent que je n'aurais jamais souhaité de vieillir; mais je me suis trompé sur ce sujet comme sur tant d'autres : je voudrais être plus âgé de six semaines. J'ai l'honneur, etc.

<332>

223. AU MARQUIS D'ARGENS.

Breslau, 6 mars 1762.

La joie des habitants de Berlin, que vous me décrivez, mon cher marquis, s'est communiquée à mon âme, et j'ai senti un avant-goût de la sensation que j'éprouverai quand la paix générale sera faite. Nos nouvelles de Pétersbourg sont telles que nous les pouvons souhaiter; il se pourrait même, au moment présent, que la paix y fût signée. Je n'ai pas encore toutes les nouvelles d'un certain lieu; mais je sais que les troupes marchent, et qu'on a une grande peur à Vienne. J'ai tout lieu d'espérer que je réussirai. Dès que j'en serai plus sûr, je vous communiquerai la satisfaction que ce bon événement me causera. Enfin, mon cher marquis, les nuages orageux se dissipent, et nous pouvons espérer de revoir un beau jour serein, brillant des rayons éclatants du soleil. Je vous envoie un conte que j'ai fait;332-a j'étais plein, en le composant, de la lecture de Bossuet et de ses impertinentes Variations,332-b où toutes les rêveries mystiques de l'école sont expliquées. Fâché contre ces absurdités, je fis une fable pour me venger de ceux qui passent leur vie à débiter ces sottises. La grotte obscure de l'Orient est le sujet de l'allégorie, et le tout est assez clair pour n'avoir pas besoin de commentaire. Réjouissez-vous, mon cher marquis, et soyez tranquille et bien portant. Le courage me revient avec l'espérance, et j'espère encore, avant de mourir, de vous revoir à Sans-Souci, où nous philosopherons tranquillement et sans être in periculo mortis. Adieu, mon cher; Dieu vous bénisse!

<333>

224. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 9 mars 1762.



Sire,

Les nouvelles que Votre Majesté m'a fait la grâce de m'écrire sont admirables, et je ne doute pas qu'incessamment vous n'en receviez qui accompliront toutes vos espérances. L'on n'est pas seulement joyeux, à Berlin, d'être débarrassé de notre plus dangereux ennemi, mais l'on est charmé de voir que l'on pourra rendre à nos deux principaux antagonistes tout le mal qu'ils voulaient nous faire, et celui qu'ils nous ont fait. Ce sont de bonnes gens que vos citoyens de Berlin, et qui méritent bien l'amitié que vous leur témoignez. On se prépare ici à des fêtes dont je vous enverrai le récit pour vous amuser, dès que le simple armistice ou la suspension d'armes aura été signée à Stargard. Jugez ce que l'on fera à la signature de la paix avec la Russie; car on est si outré contre les Autrichiens et les Français, qu'on se soucie fort peu d'avoir la paix avec eux.

Votre conte est charmant, ingénieux, léger; pas un vers, pas un mot, pas une syllabe à changer. L'idée en est nouvelle, l'application très-juste. J'ai l'honneur de le répéter à V. M., ce petit ouvrage est charmant; vous y avez répandu toute la gaieté dont votre esprit doit se ressentir dans l'heureuse situation des affaires.

Je souhaite que la diversion ait lieu; cela achèverait de punir vos ennemis de leur audace effrénée et à laquelle ils comptaient ne mettre point de bornes. Mais ces superbes Autrichiens et ces fiers Français commencent à ne plus avoir d'avantages réels que dans les gazettes de Hollande, dont ils ont acheté tous les gazetiers. Il y avait dans celle du 29 février333-a et dans celle du 2 un démenti formel qu'il y eût aucune négociation, encore moins aucun armistice entre la Prusse<334> et la Russie. J'attends la première lettre de V. M., où elle daigne m'apprendre si je puis régaler ces messieurs d'un petit ouvrage intitulé : Lettre d'un baron westphalien à un bourgeois d'Amsterdam. Il y a assez longtemps que je suis excédé des rodomontades autrichiennes et des gasconnades françaises. J'ai l'honneur, etc.

225. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Breslau) ce 18 (mars 1762).

Le voyage de Catt a été retardé, mon cher marquis, d'un jour à l'autre. Une indisposition qui m'est survenue n'a pas laissé d'y contribuer pour quelque chose. J'ai eu la fièvre, mais cela est presque passé. J'ai dit au voyageur de vous conter tout ce qui s'est passé et ce qui se fait ici, en vous faisant mille amitiés de ma part. Je ne veux point aller sur ses brisées, et d'ailleurs, en vous parlant de moi, il vous fera la description d'une vie philosophique dont les jours sont égaux et unis, à l'exception de quelques inquiétudes et d'agitations inséparables de la situation où je me trouve. Il vous parlera de nos espérances, des bonnes nouvelles effectives, et de la fermentation où se trouve présentement la politique de l'Europe. Il semble un vaisseau qu'on revire de bord quand un système change, et il se passera bien encore une couple de mois avant que celui qui va éclore se soit entièrement arrangé. Je n'ai point eu de nouvelles lettres de l'endroit où vous avez résidé avec M. d'Andrezel;334-a mais, selon de certains signes, il y a apparence que tout y va au mieux. Cependant, mon<335> cher marquis, mon esprit ne sera content que lorsqu'il y aura des certitudes sur lesquelles on pourra compter; alors nous penserons à la paix, au cher marquis, à Catt, à Sans-Souci, et à finir le petit bout qui reste de notre carrière dans le sein de la philosophie, du repos et de la retraite. Adieu, mon cher marquis; je vous embrasse.

Catt vous montrera une critique d'un ouvrage de d'Alembert.335-a Si vous croyez qu'il peut s'en offenser, Catt ne la lui enverra pas; toutefois vous fera-t-elle rire.

226. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 23 mars 1762.



Sire,

Votre Majesté aura sans doute reçu la lettre que j'ai eu l'honneur de lui écrire en réponse à sa lettre du 6 de ce mois; ainsi je ne lui redirai point ici combien j'ai trouvé ingénieux et d'un goût charmant son petit ouvrage en vers. Les grandes et bonnes occupations que vous avez actuellement doivent emporter même vos moments ordinaires de loisir. Je ne puis pourtant m'empêcher de vous mander deux choses fort plaisantes, dont vous saurez peut-être déjà la première. Le roi de France a nommé, au moment de la naissance, un bâtard qu'il a eu d'une mademoiselle de Romans duc de Vendôme et prince légitimé du sang. On prétend que, si cette maîtresse avait accouché à Versailles, la Pompadour était renvoyée sur-le-champ, et que M. de Richelieu avait arrangé cette affaire le mieux qu'il avait pu pour la faire réussir. Cette nouvelle vient de l'ambassadeur de Hol<336>lande, à qui celui de Paris l'a écrite. L'autre aventure fait beaucoup de bruit à Versailles. Le jour que le maréchal de Broglie fut exilé, on jouait à Paris, à la comédie française, Tancrède, de Voltaire; il y a dans la scène V ou VI du premier acte des vers dont le sens et les paroles disent à peu près : Tancrède est un héros; malgré la cabale qui le fait exiler, le peuple l'aime et connaît son mérite.336-a Soit que l'actrice eût en vue d'appliquer cet endroit à M. de Broglie, ou qu'elle cherchât à les bien déclamer, ces vers firent un grand effet sur tout le parterre, qui les appliqua à M. de Broglie; on frappa des mains avec excès, et força l'actrice à les répéter plusieurs fois. La cour a ordonné au lieutenant-général de police de poursuivre cette affaire. L'actrice a été obligée de prêter serment qu'elle n'avait songé à autre chose qu'à bien jouer son rôle, et l'on a arrêté une soixantaine des applaudissants, contre lesquels on instruit un procès en forme. Y a-t-il rien de plus ridicule, si ce n'est les arrêts des parlements pour chasser les jésuites, et ceux du conseil pour les protéger? Cela occupe plus Paris que la Martinique, où toutes les gazettes assurent que les Anglais, après avoir été repoussés deux fois, ont enfin débarqué douze mille hommes de troupes réglées. J'ai l'honneur, etc.

<337>

227. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Breslau) mars 1762.

Votre lettre, mon cher marquis, m'a trouvé avec la fièvre; c'est une récidive d'une fièvre épidémique qui court ici la ville, et dont Catt pourra vous faire la description. Vos deux nouvelles de Paris ont bien le caractère de la frivolité, déesse de ce pays. Cependant je ne crois pas que madame Romans accouchant à Versailles aurait fait chasser la Pompadour, parce que le roi de France est un homme d'habitude, et qu'il a placé sa confiance dans cette femme-là, qui, depuis sept ou huit ans, gouverne son royaume à sa satisfaction; et, quand même cette malheureuse serait chassée, ne pensez pas que j'y gagnasse grand' chose. Il s'est formé dans ce pays-là une faction saxonne, qui me serait également contraire. Quelle petitesse de la cour de faire le procès à des polissons qui ont applaudi à ce vers de Tancrède! En vérité, tout cela est bien misérable, de même que ce contraste du conseil et du parlement pour et contre les jésuites. Mais, mon cher marquis, ma tête est si faible, que je ne puis vous en dire davantage, sinon que l'empereur de Russie est un homme divin, auquel je dois ériger des autels. Adieu, mon cher marquis; je n'en puis plus.

228. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 26 mars 1762.



Sire,

J'ai eu la douce satisfaction de pouvoir parler pendant deux heures de suite de V. M. avec M. Catt, qui a bien voulu contenter ma curio<338>site et répondre à toutes mes questions. Combien de fois ne vous ai-je pas plaint! Mais j'en revenais toujours à dire : Enfin, grâce au ciel, tous ces maux sont passés, et il ne nous reste que des sujets de joie. M. de Catt m'a dit qu'il avait rencontré auprès de Breslau M. le comte de Hordt;338-a ainsi vous aurez encore appris bien des nouvelles qui vous auront instruit de choses satisfaisantes.

J'ai lu avec un plaisir infini votre réponse à M. d'Alembert; il n'y a rien qui doive ni qui puisse le fâcher; c'est une plaisanterie ingénieuse, sans fiel et sans aigreur. Mais, en vérité, et les géomètres, et d'Alembert, et l'Académie française, tous ces gens-là deviennent des fous. Qu'est-ce donc que cet esprit philosophique si vanté, qui conduit à préférer Virgile au Tasse et à débiter d'un air important et décisif tant de paradoxes? Voilà comme, du temps de Sénèque et de Lucain, le goût du siècle d'Auguste commença à péricliter.

M. de Catt va passer trois jours à Wittenberg pour parler à son compatriote, qui l'a prié de faire la moitié du chemin de Berlin à Leipzig, étant pressé de retourner en Suisse. Je félicite V. M. d'avoir une personne qui lui est aussi véritablement attachée que M. de Catt; elle se ressouviendra de ce que j'eus l'honneur de lui écrire à son sujet l'année passée, au mois d'avril. J'avais appris bien des choses que j'ai encore plus éclaircies dans la suite, qui me prouvaient combien il était essentiel que V. M. n'eût dans l'intérieur de ses appartements et pour dépositaires de ses papiers que des gens d'une probité connue, et qui vous fussent entièrement dévoués. V. M. m'a fait la grâce de m'écrire qu'elle permettait que je prisse les eaux à Sans-Souci. Je profiterai de cette grâce, si elle veut bien le permettre, vers la fin du mois prochain, pour remettre entièrement ma santé, et pour faire ma cour à V. M., lorsque j'aurai le bonheur de la revoir, avec une<339> assiduité qui répare le chagrin que m'a donné son absence. J'ai l'honneur, etc.

229. DU MÊME.

Berlin, 29 mars 1762.



Sire,

Je réponds à la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire, dans le moment où je la reçois. L'homme n'est pas fait pour être heureux longtemps. J'étais tranquille, joyeux depuis quatre jours, et voilà que l'incertitude où je suis sur l'état de votre santé me cause mille inquiétudes. J'espère pourtant que votre maladie n'aura point de suites, et que ces fièvres épidémiques qui sont à Breslau sont comme celles que nous avons ici, à Berlin, où presque tout le monde a été malade depuis une quinzaine de jours; mais ces maladies, même les plus opiniâtres, n'ont guère duré que sept ou huit jours.

Ce que V. M. me fait l'honneur de me mander au sujet de l'empereur de Russie me fait un double plaisir. Le premier, c'est que, si vous êtes incommodé du corps, vous devez avoir l'esprit content, et cela contribuera pour beaucoup au rétablissement de votre santé. Le second, c'est que j'espère que l'amitié que ce grand prince vous témoigne avec tant de raison, en vous unissant tous les deux d'intérêts comme de sentiments d'affection, conduira enfin ces troubles à leur fin, et nous amènera la paix. Quand pourrai-je donc avoir le plaisir de vous voir tranquille?

V. M. doit juger de l'inquiétude où je suis. Je la prie instamment, si elle n'a pas le temps de m'écrire un mot dans les occupations dont je vois qu'elle doit être accablée, de me faire savoir, par un des do<340>mestiques de sa chambre, l'état de sa santé. Je vous jure que je ne vivrai pas jusqu'à ce que je reçoive de vos nouvelles.

Vous devez, Sire, avoir été bien content du Prince de Prusse; tout le monde qui l'a vu à Magdebourg en dit ici mille biens. Vous faites toujours de très-bonnes choses, mais celle de l'avoir fait venir auprès de vous340-a est excellente par cent et cent mille raisons. Il profitera plus aujourd'hui dans un jour qu'il n'aurait fait dans six mois à Magdebourg. Je demande encore en grâce à V. M. des nouvelles de sa santé. J'ai l'honneur, etc.

230. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Breslau) 1er avril 1762.

Je ne suis encore ni mort ni enterré, mon cher marquis; ma fièvre m'a quitté, et je suis à présent tout comme un autre. Votre imagination vous représente l'avenir avec un pinceau flatteur; mais la mienne, moins vive et moins riante, ne me montre qu'embarras, peines, difficultés, dangers et malheurs qui nous menacent. J'ai, à la vérité, reçu des nouvelles de Solime,340-b mais l'affaire n'est pas finie; on me nourrit de belles espérances, et il me faut des effets. Cependant, vers le 10, je dois recevoir un courrier qui nous apportera Moïse et les prophètes. Tout va bien en Russie; je ne puis avoir de là-bas des nouvelles positives que le 16 ou le 18 de ce mois. Attendons donc,<341> mon cher marquis; patience, car tout ceci est pour moi une école de patience où ma vivacité s'est éteinte. Je ne vaux plus rien qu'à végéter, l'huile de ma lampe s'est usée avant le lumignon; tout au plus serais-je bon à faire un chartreux. Voyez, après cela, à quelle sauce vous me mettrez, si la paix se fait jamais, à broyer les couleurs pour la marquise ou à copier des notes pour votre viole de gambe. Enfin tranquillisez-vous, mon cher; que ma santé ne vous inquiète plus, et mandez-moi les nouvelles que vous pourrez, surtout les littéraires. Adieu, mon cher; je vous embrasse.

231. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 3 avril 1762.



Sire,

Votre dernière lettre, dans laquelle vous me faites la grâce de m'apprendre que vous n'avez plus de fièvre, a achevé de me tranquilliser; car, Catt étant allé à Wittenberg pour voir son parent, je ne savais ce que c'était que cette fièvre, et il me venait sans cesse les idées les plus tristes en pensant à celles qui avaient régné à Breslau l'hiver que j'y étais.341-a Heureusement le comte de Hordt, qui partit deux jours après la lettre que vous m'aviez fait l'honneur de m'écrire, dit ici que vous n'aviez eu qu'une fièvre de rhume. Ce fut le comte de Reuss qui me donna cette bonne nouvelle, et vint exprès chez moi. Je l'aimais beaucoup auparavant, parce que c'est un bon et excellent citoyen, qui vous est dévoué de cœur et d'âme; mais je l'aime encore davantage aujourd'hui, et, s'il m'avait donné cent mille écus, il ne m'aurait pas fait le quart du plaisir qu'il me fit.

<342>Voilà la Martinique prise. Outre les avantages inestimables de cette conquête, les suites en sont des plus utiles : trente-quatre vaisseaux de guerre qui se trouvent tout à coup en état d'agir contre les Espagnols, et une armée de seize mille hommes de troupes réglées, ce qui vaut une armée de quatre-vingt mille en Europe. Outre ce premier avantage, en voici un second aussi considérable. Un tremblement de terre vient de détruire une partie de Carthagène en Amérique; les remparts et les fortifications sont presque tout à bas, et les deux forts de Sainte-Marguerite, qui défendaient l'entrée du port, entièrement détruits. Il n'y a rien de plus certain que cette nouvelle; le détail de ce désastre est dans toutes les gazettes. Voilà le Pondichéry et le Cap-Breton des Espagnols détruit, sans qu'il en ait coûté la moindre peine aux Anglais.

Je ne vois ni noir, ni blanc. Je ne vois pas noir, parce que nous avons tous nos derrières libres, que nous pouvons employer, cette campagne, contre les Autrichiens l'armée que nous avions contre les Russes et le corps que nous opposions aux Suédois; car, d'ailleurs, vous aurez pu vous apercevoir par mes lettres que je n'ai jamais fait que très-peu de fond sur les gens que j'ai fréquentés avec M. d'Andrezel; ainsi, n'ayant jamais fondé sur eux la moindre espérance, ils n'entrent pour rien dans ma façon de penser. Je ne vois pas entièrement blanc, parce que je sais que la plus grande prudence d'un général peut être rendue inutile par la bêtise ou par la lâcheté des subalternes; et malheureusement je n'ai que trop d'exemples de cette vérité. Mais j'espère en vos lumières, en vos talents supérieurs, et vous suppléerez à ce qui pourrait manquer. Vous me direz : Si le prince Ferdinand était battu? - Pourquoi le sera-t-il, puisqu'il a toujours battu ses ennemis jusqu'à présent? - Mais si le prince Henri avait quelque désavantage? - Pourquoi, étant plus fort qu'il n'a jamais été, n'agira-t-il pas aussi bien qu'il a fait jusqu'à présent? - Mais enfin, si l'empereur de Russie venait à mourir? - Pourquoi mourra-t-il? Il est<343> jeune, il se porte bien, et nous ne sommes plus dans le siècle de la Médicis. - Mais si moi, roi de Prusse, j'étais battu? - Si cela arrive jamais, je consens que l'on me coupe la tête. J'ai l'honneur, etc.

232. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Breslau) 8 avril 1762.

Vous êtes gai et de bonne humeur, mon cher marquis, et ce ne sera pas moi qui voudrai vous affliger par mes rêves mélancoliques. D'ailleurs, penser tristement ou gaiement ne fait rien aux choses; elles vont leur train, et l'événement, bon ou mauvais, il faut ensuite le recevoir, et dévorer son chagrin, si la fortune nous est contraire. Je suis à présent dans les négociations par-dessus les yeux; tout va à souhait à Pétersbourg, et j'ose vous dire que ce pays dont vous n'espérez rien remplira ce que j'en attends, mais un mois plus tard que je ne l'aurais désiré. Sur la fin de mai, il y aura un beau sabbat dans cette pauvre Europe, et ce sera de cette façon-là que nous trouverons la fin de cette détestable guerre. Je relis à présent l'Histoire de Fleury,343-a dont je m'accommode très-bien. Cela tiendra bon jusqu'au mois de juillet; c'est une pièce de résistance qui fournit des aliments pour une demi-campagne. Je ne vous en dis pas davantage à présent, mon cher marquis; j'attends de grandes nouvelles, que je vous enverrai toutes chaudes, dès que je les aurai reçues. Adieu, mon cher; je vous embrasse.

<344>

233. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin. 11 avril 1762.



Sire,

La lettre de Votre Majesté a fait hausser mes espérances de dix degrés. Elle me parle de ma gaieté; quelque grande qu'elle soit, je la trouve encore fort modeste, et je regarde comme un miracle que ma pauvre tête ne se soit pas totalement démontée depuis le mois de février. Mais si ce dont vous me parlez au sujet des gens que j'ai vus autrefois avec M. d'Andrezel a lieu, je ne réponds plus de rien, et je serai peut-être obligé de me faire mettre une trentaine d'épingles dans le derrière, pour déterminer les esprits vitaux vers les parties basses et les empêcher de se porter avec trop de rapidité au cerveau. Plaisanterie à part, si jamais j'apprends que les mouvements que vous attendez ont été effectués, je ne réponds pas que la joie ne fasse en moi quelque révolution trop grande. Je sens trop la conséquence d'un événement tel que celui que vous espérez, j'en vois trop bien les suites heureuses, pour être véritablement tranquille jusqu'au moment que je le saurai arrivé. Permettez-moi, Sire, de vous citer ce vers d'un de nos meilleurs poëtes :

Je le souhaite trop pour le croire sans peine.

Mais je vois tant de choses bonnes, d'un autre côté, que j'attends avec patience celle que je souhaite le plus aujourd'hui.

Vous savez sans doute, Sire, que les Anglais ont pris, à la Martinique, trente-six vaisseaux corsaires des plus considérables qu'eussent les Français; la perte de cette île leur coûte d'un seul article trente millions de livres. On embarquait pour la France, toutes les années, de la Martinique cent mille caisses de sucre, à six cents livres la caisse; cela fait soixante millions de livres de sucre. Mettez la livre de sucre<345> à dix sous, qui font la valeur de trois de nos anciens gros, vous trouverez, sans grand calcul, que cela fait trente millions de livres, par conséquent le double de ce que peut rendre l'électorat de Hanovre dans la plus florissante paix. Il est vrai que ce sont les sujets du roi de France, et non pas lui, qui perdent ces sommes considérables; mais la plaie n'en est pas moins grande pour le royaume, et elle saignera longtemps.

On dit ici que vous laites mettre en ordre le château de Charlottenbourg. Si V. M. se rappelle les jolies tapisseries de papier pour les chambres des officiers et des dames, que je lui fis voir à Leipzig, et qu'elle veuille en employer quelques-unes, vu le bon marché, une chambre ne coûtant guère que quarante écus, monnaie courante, l'entrepreneur de la fabrique de Rheinsberg, qui est un gentilhomme du prince Henri, et qui est venu me prier de le recommandera V. M., lui enverra tous les plus beaux échantillons.

M. de Catt se porte mieux; il a trouvé ici un chirurgien fort habile qui l'a déjà très soulagé, et qui lui promet de le mettre en état, dans une douzaine de jours, d'aller rejoindre V. M. et de faire la campagne sans incommodité, pourvu qu'il veuille se ménager un peu et ne plus être aussi mauvais écuyer que saint Paul de chrétienne mémoire.

On dit dans tous les papiers publics que la flotte qui a pris la Martinique va rendre une visite aux Espagnols à la Havane, et leur emprunter à coups de canon quelques millions de piastres. Ainsi soit-il! J'ai l'honneur, etc.

<346>

234. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Breslau) avril 1762.

Je voudrais pouvoir vous donner tous les jours, mon cher marquis, des nouvelles agréables. Pour à présent, il n'y a rien, sinon que la Suède va incessamment faire sa paix, comme je compte de recevoir le 20 la conclusion de celle que nous avons faite avec la Russie; ce sera aussi vers ce temps que je recevrai des nouvelles de cet endroit où vous avez été avec M. d'Andrezel. J'en ai reçu des contrées qu'anciennement gouvernait Mithridate,346-a qui me font le plus grand plaisir; la différence qu'il y a, c'est que le bien arrivera un mois plus tard. Malgré tant d'apparences favorables, vous ne sauriez croire combien j'ai de chagrins qui me viennent d'endroits346-b dont je ne devais certainement pas en attendre. Enfin je crois être prédestiné, sur mes vieux jours, à voir exercer ma patience de toutes les façons. Seigneur, ta volonté soit faite! Eh bien, marquis, je deviendrai patient, et voilà tout; le compte fait, ce sera moi qui y gagnerai. Daun et presque toute l'armée autrichienne va venir ici contre moi; il y aura bien de la besogne, et, sans une bonne diversion, j'aurai de la peine à terminer la guerre. Adieu, mon bon marquis; aimez-moi toujours un peu, et soyez persuadé de mon estime.

<347>

235. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 23 avril 1762.



Sire,

Je me doutais bien, par certaines choses que j'avais lues dans les papiers publics, des mauvaises manœuvres qu'on faisait dans une cour où, depuis le changement de ministère, la faiblesse paraît avoir succédé à la fermeté. Malgré les avantages inespérés que la fortune semble vouloir donner à des gens qui en savent si mal profiter, j'espère que, si les anciens sujets de Mithridate se mettent en mouvement, tout ira à merveille, et que vous pourrez laisser faire à ceux qui se conduisent contre toutes les règles de la politique autant de sottises qu'ils voudront, sans qu'elles vous portent préjudice. J'attends donc avec une impatience infinie la confirmation des nouvelles des anciens ennemis de Pompée. J'ai beaucoup plus de foi en leurs promesses qu'en celles des gens que j'ai vus autrefois avec M. d'Andrezel.

J'ai prié M. de Catt, qui aura l'honneur de rendre ma lettre à V. M., de lui dire une chose qui peut lui être utile, et que je crois ne devoir pas confier au papier, parce qu'on ne sait ce qui peut arriver à un voyageur. Le même M. de Catt, avec qui j'ai eu la consolation de m'entretenir tous les jours de V. M., pourra lui dire le genre de vie que j'ai mené depuis dix mois. J'ai l'honneur, etc.

<348>

236. AU MARQUIS D'ARGENS.

Breslau. 29 avril 1762.

Je commençais à languir comme une fleur qui n'a pas été arrosée de longtemps, lorsque Catt m'a rendu votre lettre. Cette divine rosée m'a ranimé et m'a donné une nouvelle vie. Il est plaisant, mon cher marquis, que vous travailliez sur le Nouveau Testament, et moi sur les Pères de l'Église. Quel démon nous a fourni ces idées? Dites-moi, par quel concert notre esprit s'est-il dirigé en même temps sur ces matières? Je crois que nous n'en savons rien ni l'un ni l'autre. Je vous avoue que je m'étonne de l'égarement extrême de l'esprit humain toutes les fois que je relis ces disputes sur des dogmes et des mystères. Cependant je ne vous dis rien que ce que vous savez déjà, et je vois d'ici, à votre air, que vous voulez de bonnes nouvelles. Je me trouve assez heureux pour vous servir comme vous le désirez. Du côté de la Russie j'attends le courrier avec le traité de paix, et l'alliance de la part de la Suède, Les médiateurs crèvent tous les chevaux de poste pour arriver et signer tout de suite la paix. Ce n'est pas encore tout : le successeur de Mithridate se met actuellement en campagne et m'envoie un grand secours, et ces peuples que le soleil regarde en naissant sont en mouvement également; les traités sont faits, tout est arrangé, de sorte que nous pouvons compter sur l'accomplissement de mes espérances. Ce sont des nouvelles qui se sont lait attendre; mais elles sont si bonnes, qu'on peut leur pardonner leur lenteur.

J'espère donc à présent avec fondement que l'année présente fera la clôture de nos travaux. Catt m'a parlé du pauvre comte Gotter348-a comme d'un homme à l'agonie. Hélas! je ne retrouverai à Berlin<349> que des murailles et vous, mon cher marquis; plus de connaissances, personne, et moi, j'aurai survécu à toute cette malheureuse génération.349-a J'ai quelque affaire qui m'empêche de continuer. Je vous en dirai davantage dès que j'aurai du loisir. Adieu, mon cher, mon bon, mon unique marquis : je vous embrasse de tout mon cœur.

237. AU MEME.

(Breslau) mai (avril) 1762.

Je vous tiens parole, mon cher marquis, je vous communique toute chaude la bonne nouvelle que je viens de recevoir. Notre ami le Kan est en marche pour Jassy, à la tête de cent mille Tartares; il m'envoie un secours de vingt-six mille hommes; les Turcs sont en pleine marche pour Andrinople. J'ai été assez heureux pour concilier leurs intérêts avec ceux des Russes et pour armer ces deux puissances contre la maison d'Autriche. L'ouvrage n'était pas facile, et il a fallu concilier comme on a pu des intérêts si différents, pour les amener à ce point de réunion où les voilà; c'est un paroli au même à ce que Kaunitz m'a fait, et, si la Providence y consent, je pourrai rendre à mes ennemis tout le mal qu'ils m'ont fait et m'ont voulu faire. Ne vous étonnez donc plus de mon inaction, et soyez sûr que, dès que ma machine sera montée, j'agirai plus en un mois que je n'ai pu dans une année, les campagnes précédentes. C'est un grand événement, et qui doit laisser à la postérité, au moins pour un demi-siècle, des vestiges de cette guerre obstinée et cruelle. Réjouissez-vous, mon cher; désormais vous ne pouvez avoir que de bonnes nouvelles de<350> nos armées. Juillet et août seront les mois de nos plus grands progrès; tous les pas que nous ferons nous achemineront à la paix et à la félicité de notre pauvre nation. Je commence à me flatter que je trouverai du baume pour nos plaies, ou de l'onguent pour la brûlure, comme vous voudrez. Adieu, mon cher marquis. On n'est pas en état de mander souvent des nouvelles de cette importance; je vous les donne avec plaisir, persuadé comme je le suis de la part que vous prenez à ce qui me regarde et à la prospérité du pays que je gouverne. Je vous embrasse, et je me flatte sérieusement de vous revoir à Sans-Souci. Adieu.

238. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 3 mai 1762.



Sire,

Votre Majesté aura pu juger d'avance de la joie que j'aurais en recevant la dernière lettre qu'elle m'a fait l'honneur de m'écrire. J'ai été d'autant plus charmé, que, connaissant tout le bien qui pouvait arriver de l'Orient, je n'avais jamais été persuadé que ce bonheur nous arrivât. C'est à présent, Sire, qu'il faut songer à conserver votre santé, pour achever de conduire toutes les choses à leur perfection, et venir ensuite se tranquilliser à Sans-Souci et se refaire de toutes les fatigues énormes que vous avez essuyées, depuis six ans, sans relâche.

Je n'ai aucune nouvelle littéraire à faire savoir à V. M., mais deux qui prouvent que les méchants sont quelquefois punis, s'ils ne le sont pas toujours. La Pompadour a perdu un œil, et l'autre aura bientôt le même sort. Cette femme aura le destin d'Œdipe; c'est toujours<351> quelque chose pour prouver la Providence, quoiqu'il faudrait qu'elle eût le sort de Cartouche351-a pour faire un argument convaincant.

Les jésuites vont être entièrement détruits en France; leurs colléges sont déjà fermés, et leurs biens donnés en partie aux régents qui seront chargés de l'instruction des jeunes gens. Voilà un événement auquel toute l'Europe ne s'est pas attendue. J'ai l'honneur d'envoyer à V. M. une estampe qu'on a gravée à Paris, très-mal exécutée, mais dont l'idée est assez ingénieuse : tous les ordres de moines sont dans un crible que le premier président remue, et tous les jésuites tombent des trous du crible comme l'ordure du froment, qui représente les autres ordres, et qui restent dans le crible, ainsi que le blé y demeure lorsqu'on le nettoie.

La lettre de V. M. m'a donné un si grand courage, que, voyant que tant de différentes nations vont ouvrir leurs campagnes, je vais aussi faire l'ouverture de la mienne; et, puisque V. M. a eu la complaisance de permettre que je prenne les eaux à Sans-Souci, je sortirai de mon étui, dont je n'ai pas bougé depuis dix mois, et j'irai annoncer aux nymphes et aux dieux de la Havel qu'ils reverront bientôt V. M. sur leurs bords heureux. Puisse ce jour arriver au plus tôt! J'ai l'honneur, etc.

239. AU MARQUIS D'ARGENS.

Breslau. 8 mai 1762.

Vous m'avez fourni, mon cher marquis, le meilleur ragoût du monde pour ma table. J'y ai produit votre estampe des jésuites; tout<352> le monde a dit son mot sur ce sujet, et nous avons ri, ce qui n'est pas ordinaire dans ma maison depuis les tribulations que nous avons souffertes. Les Français sont de plaisants fous; j'aime des ennemis qui donnent occasion de rire, et je liais mes Autrichiens rébarbatifs, bouffis d'orgueil et d'impertinence, qui ne sont bons qu'à faire bâiller, ou à insulter les malheureux. Je n'ai aucune nouvelle à vous apprendre aujourd'hui; j'attends mes courriers d'une heure à l'autre. Vous trouvez peut-être que depuis quelques mois j'attends toujours des courriers. Cela est vrai; cependant ils arriveront à la fin, et il n'y aura que notre impatience qui aura souffert de ces délais. Ce n'est pas une affaire; on y gagne plutôt en soumettant son inquiétude naturelle à un petit cours de patience qui nous fait avancer dans la morale pratique et dans l'étude de la sagesse. Je rassemble actuellement l'armée, et je mets la dernière main aux préparatifs de cette campagne. Veuille le ciel qu'elle soit heureuse et la dernière de celles que j'aurai à faire!

Je suis bien aise que vous alliez à Sans-Souci; mon imagination saura où vous trouver. Je vous suivrai dans la maison et dans les allées du jardin, jusqu'au parc. Je dirai : A présent le marquis joue de la viole; à cette heure il commente le Nouveau Testament grec; le voilà répétant avec Babet des leçons de tendresse; dans cette allée il fait des projets de politique, et, revoyant mes appartements, il se ressouvient de moi. Ensuite j'aurai un petit dialogue en idée avec vous; mais quelque nouvelle de Daun viendra à la traverse dissiper cette illusion agréable, et autant en emporte le vent. Ma situation n'est pas encore à l'abri de certains nuages qui obscurcissent de temps à autre la sérénité de quelques rayons qui me luisent; cela m'inquiéterait beaucoup, si je n'avais vu par l'expérience que tout le mal que l'on craint n'arrive pas. Le trouble va devenir général dans toute l'Europe, et je m'imagine que, quand toutes les cervelles se seront détraquées jusqu'au dernier point, la raison alors leur reviendra tout<353> d'un coup, comme à des gens attaqués de la fièvre chaude, qui, après un long accès de frénésie, tombent dans un sommeil profond, et recouvrent leurs sens au réveil. Que cet heureux moment se fait longtemps attendre, et qu'il en coûte pour que l'Europe en travail accouche de cette paix tant désirée! Soit en paix, soit en guerre, heureux ou malheureux, absent ou présent, vous me retrouverez toujours le même, c'est-à-dire vous aimant et vous estimant comme j'ai toujours fait. Adieu, mon cher marquis, et bonsoir; je vais me coucher.

240. DU MARQUIS D'ARGENS.

Avril (mai) 1762.



Sire,

J'avais oublié de remettre à M. de Catt les deux pièces de M. d'Alembert que V. M. m'avait fait la grâce de me communiquer; j'ai l'honneur de les lui renvoyer. Il y a dans tout cela du bon, du singulier et du mauvais. Il est fâcheux qu'au beau génie du siècle de Louis XIV succède un esprit de paradoxe qui tôt ou tard ruinera le bon goût, et détruira à la fin le bon sens.

V. M. travaille donc sur les Pères de l'Église? J'avais eu l'honneur de lui dire plusieurs fois qu'il ne manquait plus à ses lectures qu'une douzaine de tomes in-folio, après quoi elle pourrait disputer avec Dom Calmet353-a et tous les bénédictins de l'univers.

Je parcours l'Écriture, et les remarques que je fais doivent servir aux notes que je fais sur Timée de Locres, dont j'ai traduit les ouvrages, qui n'ont jamais paru en langue vulgaire. C'est un fou de la<354> première classe que ce Timée de Locres; pas un mot de bon sens dans ses ouvrages; mais sa philosophie a servi de base à celle des pythagoriciens et des premiers chrétiens, et cela me fournit de bonnes dissertations.

J'ai quitté V. M. balbutiant le grec, et je la reverrai le sachant comme les Dacier et les Saumaise. C'est aux chagrins que j'ai essuyés depuis dix-huit mois que je suis redevable de la connaissance d'une langue qui sert à mon amusement. Il fallait que je mourusse de douleur, ou que j'occupasse mon esprit pour le distraire des chagrins que lui causait cette maudite guerre. Soyez persuadé, Sire, que, après vous, personne n'a été plus sensible aux malheurs que nous avons essuyés quelquefois. J'étais accablé par deux mortelles inquiétudes : la première regardait le sort de tout l'État; mais la seconde, qui était bien plus considérable, tombait sur votre personne. Enfin, grâce au ciel, voilà toutes nos inquiétudes finies, et j'espère dans peu de mois avoir le plaisir de voir V. M. tranquille et heureuse dans le sein de la paix, goûtant un doux repos que ses veilles et ses fatigues ont bien mérité.

J'attends aujourd'hui ou demain une lettre de V. M. Je suis dans la ferme espérance que j'y trouverai la confirmation des bonnes nouvelles que V. M. m'a fait la grâce de me mander, et qui m'ont causé une joie qui m'a rendu entièrement la santé. J'ai l'honneur, etc.

241. AU MARQUIS D'ARGENS.

Bettlern, 18 mai 1762.

Vous trouverez bien ridicule, mon cher marquis, que depuis si longtemps je vous promette des nouvelles, et que je ne vous en donne<355> jamais. Ce n'est assurément pas ma faute, mais plutôt celle des événements, qui se font attendre, et des distances que les courriers ont à parcourir pour arriver. Je ne puis donc vous rien dire, soit politique, soit guerre, sinon que le maréchal Daun a fait camper sa nombreuse armée, et que je suis encore en cantonnements, mais le pied à l'étrier. On m'a écrit quelques bonnes nouvelles de Saxe; cela m'est très-agréable, et j'en serais plus ravi, si les coups avaient été plus décisifs. Il nous faut de grandes fortunes pour nous donner des avantages sur nos ennemis. Je les demande au ciel; mais, comme je n'ai point de saint Siméon le Stylite, ni de saint Antoine, ni de saint Jean Chrysostôme, pas même de saint Fiacre, je doute que le ciel exauce la prière d'un pauvre profane très-peu croyant et encore moins illuminé. Dès que j'aurai quelque chose de bon à vous mander, vous le saurez tout aussitôt.

En attendant, mon cher marquis, je m'amuse avec les papes Nicolas et Adrien, avec l'empereur Louis et le roi Lothaire, avec mesdames Teutberge et Walt rade. Je suis sur le point de voir naître le grand schisme d'Occident, et je me sens porté à croire que tout l'univers a été imbécile depuis Constantin jusqu'à Luther, se disputant dans un jargon inintelligible sur des visions absurdes, et l'épiscopat établissant sa puissance temporelle à l'aide de la crédulité et de la sottise des princes et des nations. La suite de l'histoire de la religion, considérée en ce sens, présente un grand tableau aux yeux d'un philosophe, et devient une lecture instructive pour quiconque pense et réfléchit sur l'esprit humain. Cet abbé de Fleury a rendu en vérité un grand service au bon sens en composant cette histoire. Vous allez faire un terrible livre, à ce qu'il me paraît, mon cher marquis; si vous voulez ramasser toutes les contradictions et toutes les absurdités des théologiens, vous vous engagez dans un énorme ouvrage.

Je vous crois Grec comme Démosthène, sur votre parole. Vous étiez déjà un grand Grec pour moi, qui ne sais que le Pater hemôn;<356> aussi y parut-il bien à ce souper où se trouva le duc de Nivernois,356-a où vous soutîntes la moitié de la conversation en grec, et où je voulais un dictionnaire pour pouvoir en quelque façon entendre quelques mots des savants propos que vous tîntes vous deux.

Pour moi, je n'ai point profité à cette malheureuse guerre comme vous; j'y suis devenu philosophe pratique; j'ai d'ailleurs oublié le peu que j'ai su, et je n'ai appris qu'à souffrir patiemment les maux que je ne pouvais éviter. Adieu, mon divin marquis. Vous pouviez garder les ouvrages nouveaux de d'Alembert, qui en vérité sont du poids de notre monnaie courante. Je vous prie de bien conserver votre santé et de vous ressouvenir de vos amis, qu'un esprit malin lutine par le monde selon son caprice. Vale.

242. DU MARQUIS D'ARGENS.

Potsdam, 18 mai 1762.



Sire,

Me voici arrivé depuis hier dans le délicieux séjour de Sans-Souci, et j'y apprends aujourd'hui, par une lettre qu'on m'écrit de Berlin, que vous avez battu le corps du général Beck, et fait huit bataillons prisonniers. Vous traitez aussi mal les Autrichiens en Silésie que le prince Henri en Saxe. Voilà un bon commencement de campagne, et, si les choses qui, selon ce que je conjecture, doivent arriver au commencement du mois prochain ont lieu, je ne doute pas que vous ne revoyiez avant la fin de cette année les bords heureux de la Havel,<357> et que vous ne veniez voir les superbes choses que vous avez fait faire à Sans-Souci, et que je considère toujours avec une nouvelle admiration. Tout est ici dans le plus bel ordre du monde. Battez donc pour l'amour de Dieu ces maudits Autrichiens le plus souvent que vous pourrez, pour que tous vos sujets aient à la fin le plaisir de vous voir heureux et content après tant de traverses.

J'ai eu l'honneur d'envoyer à V. M. les métaphysiques chimères de d'Alembert sur la poésie et sur l'histoire. Peut-on, avec autant d'esprit et de géométrie qu'en a cet homme, être aussi peu conséquent? Je crois qu'à la fin nos meilleurs écrivains diront comme le père Canaye : Point de raison, monseigneur! Que cela est sage! Point de raison!357-a

Voilà V. M. au milieu des fatigues et des dangers. Que je serai content lorsque je l'en verrai délivrée! Quant à moi, inutile fardeau de la terre, je passe ma vie à souhaiter la paix, à étudier des choses peu agréables et à apprendre des mots.

Les jésuites sont renvoyés de la cour, en France, leurs colléges entièrement supprimés, leurs novices renvoyés, et l'on parle de leur exil total du royaume comme d'une chose qui doit arriver au mois d'août. Je croirais volontiers que le ministère a découvert quelques manœuvres de ces honnêtes gens, qui sont inconnues au public et qu'on veut garder dans le silence. Il est certain que, deux jours après l'assassinat du Roi, deux jésuites furent mis à la Bastille, et l'on n'a plus su ce qu'ils étaient devenus. Ajoutez à cela que, lorsque Damiens vint à Paris,357-b il sortait de chez les jésuites d'Arras. Que ferez-vous, à la paix, de tous ces insectes venimeux? Les princes catholiques vous donnent un bel exemple.

Je ne vous dis tout ceci, Sire, que pour vous faire penser à l'aventure qui vous est arrivée la campagne dernière. Je ne comprends<358> pas pourquoi l'on n'a pas déjà condamné et puni en effigie ce misérable Warkotsch. Votre trop grande douceur me fait souvent enrager; les méchants ont besoin d'être contenus par la crainte. J'ai l'honneur, etc.

243. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Bettlern) 20 mai 1762.

Je vous donne part, mon cher marquis, comme je vous l'ai promis, des bonnes nouvelles que j'ai reçues de Russie. Schwerin vient d'arriver,358-a nous apportant non seulement l'acte authentique de la paix, mais encore une alliance par laquelle notre divin empereur me garantit toutes mes anciennes possessions et les conquêtes que je pourrais faire, avec un secours de troupes considérable, qui a ordre de me joindre le mois prochain. Voilà en vérité plus que nous ne pouvions espérer. C'est un échelon qui mènera sûrement à une paix honorable, et un sentier qui conduira un pauvre philosophe de votre connaissance à Sans-Souci, où j'espère encore vous embrasser avant de mourir. Adieu, mon cher; je vous embrasse.

<359>

244. DU MARQUIS D'ARGENS.

Potsdam, 24 mai 1762.



Sire,

J'ai l'honneur de répondre à Votre Majesté dans le moment même que je reçois sa lettre. Elle doit juger du plaisir qu'elle m'a causé; non seulement nous voyons actuellement le port après une horrible tempête, mais nous entrons dans ce port, où nous oublierons bientôt tous les maux passés. On m'écrit de Berlin que la joie y a été excessive; le courrier y est arrivé à dix heures du soir,359-a et toute la nuit le peuple a été clans les rues, et les maisons éclairées aux fenêtres. On n'a pas moins été joyeux à Potsdam; mais on le serait encore plus, si on avait le bonheur de vous y voir. Je me flatte que, cet hiver, la guerre sera finie. L'alliance avec la Russie vaut toutes les alliances des peuples circoncis et incirconcis; avec ce seul secours, je regarde la paix comme assurée avant quatre mois, et, si certaines gens tiennent leurs promesses et se mettent en mouvement, il est impossible que vous ne soyez pas à Sans-Souci avant le mois de septembre. La reine de Hongrie, à ce que disent des lettres de Vienne qui viennent de très-bonne main, passe la moitié de sa vie, depuis quelque temps, à prier la Vierge, et l'autre à pleurer. Je souhaite, pour la punir des maux que son ambition a faits depuis sept ans au genre humain, qu'elle ait le sort des sœurs de Phaéthon, et qu'elle se fonde en eau. J'ai l'honneur, etc.

<360>

245. AU MARQUIS D'ARGENS.

Bettlern, 20 mai 1762.

Je me félicite, mon cher marquis, de ce que Sans-Souci peut vous servir de demeure agréable pendant les beaux jours du printemps, et, s'il ne dépendait que de moi, tous les événements se seraient déjà arrangés de façon que je pourrais vous y joindre. Cependant il faut encore ajouter la campagne qui va s'ouvrir aux six précédentes : soit que le nombre de sept, qui passe pour mystique chez les péripatéticiens et les moines, doive être rempli, ou qu'il soit dit de toute éternité dans le livre des destinées que nous n'aurons la paix qu'après sept campagnes, il faut que nous en passions par là. Mon frère a bien débuté en Saxe;360-a mais je ne sais quels contes on fait sur notre chapitre. Nous cantonnons encore; il n'y a que quelques partis de hussards en campagne, et ni Daun, ni Beck, ni tous les autres Autrichiens ne sont attaquables jusqu'à présent. Notre campagne ne peut commencer, au plus tôt, qu'au 20 juin; jusqu'à ce temps, ne vous attendez pas de notre part à des coups d'éclat.

J'ai déjà pensé aux moines de Silésie; dès que j'ai appris qu'on les chassait de France, j'ai fait mon petit projet en conséquence, et j'attends à avoir nettoyé le pays d'Autrichiens pour pouvoir y faire ce qui me plaît. Vous comprenez donc, mon cher marquis, qu'il faut attendre que la poire soit mûre pour la cueillir. Quelle différence de revoir Sans-Souci à présent, après y avoir demeuré avant la guerre, de comparer l'état de prospérité où nous étions alors avec notre misère présente, la bonne société qui s'y rassemblait avec la solitude ou la mauvaise compagnie qui nous reste! Tout cela, mon cher marquis, m'afflige, et me rend triste et rêveur.

Je suis fort de votre sentiment au sujet de d'Alembert; il vaut<361> mieux ne point écrire que de dire des paradoxes et des pauvretés. Biaise Pascal, Newton et cet homme-ci, tous trois les plus grands géomètres de l'Europe, ont dit force sottises, l'un dans ses apophthegmes moraux, l'autre dans son Commentaire sur l'Apocalypse, et celui-ci sur la poésie et l'histoire. La géométrie pourrait donc bien ne pas rendre l'esprit aussi juste qu'on le lui attribue. Le préjugé favorable à la géométrie en avait fait un axiome; ce n'est pas même un problème après les trois grands géomètres que je viens de citer, et qui ont tous trois si pitoyablement raisonné. Tenons-nous-en, mon cher marquis, aux arts d'agrément. La perfection n'est point faite pour nous; on a quelque indulgence pour les écarts d'un poëte, on les met sur le compte de son imagination; mais on ne pardonne rien au géomètre, il doit être exact et vrai. Pour moi, qui sens qu'on ne saurait l'être toujours, je m'attache plus fortement que jamais aux agréments de la poésie et à toutes les parties des études qui peuvent orner et éclairer l'esprit; ce seront les hochets de ma vieillesse, avec lesquels je m'amuserai jusqu'à ce que ma lampe s'éteigne. Ces études, mon cher marquis, adoucissent l'esprit, et font que l'âpreté de la vengeance, la dureté des punitions, et enfin tout ce que le gouvernement souverain a de sévère, se tempère par un mélange de philosophie et d'indulgence, nécessaire quand on gouverne des hommes qui ne sont pas parfaits, et qu'on ne l'est pas soi-même.

Enfin, mon cher marquis, soit âge, soit réflexion, soit raison, je regarde tous les événements de la vie humaine avec beaucoup plus d'indifférence qu'autrefois. Quand il y a des choses qu'il faut faire pour le bien de l'État, j'y mets encore quelque vigueur; mais, entre nous soit dit, ce n'est plus ce feu impétueux de ma jeunesse, ni cet enthousiasme qui me possédait autrefois. Il est temps que la guerre finisse, car mes homélies baissent,361-a et bientôt mes auditeurs se mo<362>queront de moi. Adieu, mon cher marquis; je souhaite de vous donner d'agréables nouvelles. Vous aurez dans peu celle de la paix avec les Suédois; pour les autres, vous ne les aurez qu'à la fin de juin. Aimez-moi toujours, et souvenez-vous d'un philosophe militaire plus errant que Don Quichotte et tous les chevaliers de La Calprenède.362-a

246. AU MÊME.

Bettlern, 28 mai 1762.

Je ne veux pas donner à votre joie le temps de s'attiédir; je la réchauffe en vous donnant, mon cher marquis, la nouvelle de la paix avec la Suède. Peut-être l'aviez-vous déjà; cependant je m'acquitte de ma promesse en vous notifiant toutes les bonnes choses qui arrivent. Je crois que ce sera aujourd'hui ou demain que les Tartares ouvriront une autre scène en Hongrie, avec un corps de cent mille hommes. Enfin nos tribulations cessent, et cette déesse volage qui donne et retire ses faveurs selon son caprice paraît se raccommoder avec nous. Toutes ces choses me font envisager la paix comme sûre pour la fin de cette année, et Sans-Souci avec le cher marquis au bout de cette perspective. Un doux calme renaît dans mon âme, et des sentiments d'espérance dont j'avais perdu l'habitude depuis six années me consolent des agitations passées. Pensez un peu à la situation où je vais me trouver le mois prochain, et à celle où j'étais au mois de décembre passé. L'État agonisait, nous n'attendions que l'extrême-onction pour rendre le dernier soupir; à présent, je suis<363> débarrassé de deux ennemis, et mon armée se trouvera enchâssée entre vingt mille Russes qui feront ma droite, et deux cent mille Turcs qui feront ma gauche, dont vingt-six mille Tartares sont à ma disposition. Cela fait deux empereurs que j'aurai pour acolytes, et avec les secours desquels je dirai une messe devant la reine de Hongrie, et lui ferai chanter le De profundis.363-a Voilà du badinage, car dans le fond de mon cœur je dis avec le sage : Vanités des vanités, et tout est vanité!363-b Sottises politiques, sottises d'ambition, sottises d'intérêt, voilà ce qui ne devrait pas agiter l'âme d'êtres aussi peu durables que nous le sommes. Mais les préjugés et les illusions gouvernent le monde, et, quoique nous sachions tous que notre vie est un court pèlerinage, il reste dans l'âme un coin d'ambition qui rend sensible à la gloire. Je vous confesse, mon cher marquis, les sentiments de mon cœur. Je pourrais vous citer l'autorité d'un géomètre qui dit que la dernière passion qui reste au sage est celle de la gloire; mais je n'aime point à citer; de plus, je ne suis pas assez sage pour pouvoir m'appliquer cet apophthegme. Je vous avoue donc naturellement que les nouvelles que j'ai reçues et la carrière de prospérité dans laquelle je suis prêt d'entrer me font plaisir. Je ne m'étonne point que nos bons Berlinois se soient fort réjouis; ils sont intéressés dans ces paix autant que moi, qui les ai signées. Ils n'auront plus à craindre les Tottleben, les Czernichew, les Lacy, ni les Cosaques; c'est un grand article pour vivre tranquillement. Il nous faut encore, à cette heure, un peu d'onguent pour la brûlure, et contre vent et marée nous regagnerons le port. Je ne finirais point, si je vous débitais toutes les réflexions que ces événements me fournissent sur l'incertitude des contingents futurs et sur les laborieuses visions des politiques. Mais je n'ai prétendu que vous réjouir par de bonnes<364> nouvelles, et je n'irai pas vous ennuyer par un plus long bavardage. Adieu donc, mon cher marquis; que le ciel vous bénisse et vous conserve, pour que je vous retrouve sain, gai, dispos et content. Je vous embrasse.

247. DU MARQUIS D'ARGENS.

Potsdam. 2 juin 1762.



Sire,

Si vos courriers se sont fait autant attendre que le Messie, ils ont produit de plus grands effets; il fallut au Messie et à ses disciples quatre siècles pour amener au christianisme un empereur romain, et il ne vous faudra que quatre mois pour ramener à la raison une impératrice. C'est bien un autre miracle de rendre une femme raisonnable que de baptiser un prince qui cherchait à se faire un parti, parmi les chrétiens, qui pût le garantir de ses ennemis. Si je n'avais pas été prévenu depuis quelque temps, les deux dernières lettres que j'ai reçues de V. M. auraient bien pu produire sur moi le même effet que la joie de la paix a causé sur la tête d'un des principaux ministres de Berlin. Le pauvre homme en est devenu fou le jour du Te Deum; il a fait mettre dans toutes nos gazettes qu'il prêcherait le lendemain en vers,364-a et il a fait véritablement son sermon, où toute la ville est accourue. Ses confrères sont fort scandalisés, et ne parlent de rien moins que de suspendre le prédicateur poëte. Si vous continuez de m'écrire d'aussi bonnes nouvelles, ne soyez donc pas étonné, Sire, si<365> l'on vous écrit que j'ai fait un discours en lingua franca, qui est le provençal algérianisé, à l'Académie des sciences. En vérité, à la lecture de vos dernières lettres, j'ai été pendant plus d'une heure comme un homme pétrifié, et que la joie rend entièrement stupide. Il faut, comme le dit fort bien V. M., avoir senti l'état où nous étions il y a six mois, pour connaître tout le bon et le merveilleux de celui où nous sommes aujourd'hui.

J'ai eu la satisfaction d'être le premier qui ait célébré votre union avec l'empereur de Russie, ce brave et digne prince, que le ciel comble de toutes ses faveurs! Dès que j'eus reçu la lettre de V. M., je priai à dîner les bourgmestres et plusieurs des bons bourgeois de Berlin; j'empruntai de la maison de ville deux petits canons de quatre livres de balle, dont les bourgeois se servent dans leurs fêtes; je les fis conduire sur le chemin au pied de la colonnade de Sans-Souci, et, depuis midi jusqu'à sept heures du soir que dura le dîner, nous tirâmes quatre-vingts coups de canon, en buvant à votre santé et à celle de l'Empereur votre bon allié. Hier dimanche, les bourgeois firent à Potsdam de grandes réjouissances; je les ai pourtant prévenus de trois jours.

Je voudrais être plus vieux d'un mois; cependant je trouve qu'il n'est pas gracieux de vieillir; mais je sens tout le plaisir que j'aurai dans les mois de juillet, d'août et de septembre. Quoique je souhaite la paix avec la plus grande impatience, je serais pourtant fâché de la voir conclure avant que vous n'ayez reçu de la reine de Hongrie une bonne bouteille de baume, qu'elle est obligée de vous donner pour guérir toutes les cicatrices qui pourraient rester aux blessures qu'elle nous a faites.

Permettez que je vous dise une petite parabole. Un honnête homme traversait une certaine forêt; trois brigands l'attaquèrent, lui firent plusieurs blessures, et, non contents de lui voler son argent, ils voulaient encore le tuer. Il arrive pendant ce temps deux<366> braves gens qui volent au secours de l'honnête homme, et se saisissent des larrons. Un des défenseurs du voyageur lui dit : Croyez-moi, tuons vos ennemis. Si nous les laissons aller, avant d'arriver à la fin de votre course vous avez encore une autre forêt à passer, ces gens-là iront de nouveau vous y dresser des embûches. Le voyageur crut le conseil de ceux qui l'avaient garanti; les brigands furent exterminés, et il acheva sa route en sûreté. Ce n'est rien d'avoir culbuté par terre son ennemi, si l'on ne prend des précautions pour qu'il ne puisse plus nous attaquer en se relevant. Je termine ici mon style oriental, et j'ai l'honneur d'être, etc.

248. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Bettlern) 8 juin 1762.

Vous plaisantez, mon cher marquis, dans votre lettre, sur mes courriers. Le malheur est que tout ne va pas aussi vite que je le voudrais. Voilà la paix des Russes qui est, à la vérité, un événement très-avantageux, mais qui m'a dérangé, d'un autre côté, ma négociation à Constantinople. Il faut bien des choses pour mettre tant de têtes sous un bonnet, principalement pour concilier des intérêts aussi différents. On négocie, le temps se passe, et nous ne sortons point d'embarras. Les Tartares marchent ni plus ni moins. C'est toujours cent mille hommes, et il faut espérer que, en les mettant enjeu, les autres suivront.

Votre parabole est admirable; il faut des moyens pour la pratiquer. La grande difficulté est d'abattre cette puissance; le reste sera aisé. On va vite en spéculation, mon cher marquis, et lentement en<367> besogne, parce qu'on rencontre cent empêchements dans son chemin. Je m'abandonne à la destinée, qui mène le monde à son gré; les politiques et les guerriers ne sont que des marionnettes de la Providence. Instruments nécessaires d'une main invisible, nous agissons sans savoir ce que nous faisons; souvent le produit de nos soins est le rebours de ce que nous espérions. Je laisse donc aller les choses comme il plaît à Dieu, travaillant dans l'obscurité, et profitant des conjonctures favorables lorsqu'elles se présentent. Czernichew est en marche pour nous joindre. Notre campagne ne commencera que vers la fin de ce mois, mais alors il y aura beau bruit dans cette pauvre Silésie. Enfin, mon cher marquis, ma besogne est dure et difficile, et l'on ne saurait dire encore positivement comment tout ceci tournera. Faites des vœux pour nous, et n'oubliez pas un pauvre diable qui se démène étrangement dans son harnois, qui mène la vie d'un damné, et qui, malgré tout cela, vous aime et vous estime sincèrement. Adieu.

249. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, juin 1762.



Sire,

Il s'en faut bien que je plaisante sur vos courriers; ils ont apporté de trop bonnes nouvelles. Je veux que les Turcs ne fassent aucun mouvement cette année; la situation des affaires me paraît cependant admirable. Je ne suis pas M. Euler, mais je sais pourtant assez calculer pour voir que soixante mille Russes et vingt mille Suédois font quatre-vingt mille ennemis de moins; que vingt-cinq mille hommes que nous avions contre les Russes, cinq mille contre les Suédois, sont trente mille hommes, auxquels vingt mille Russes réunis forment une ar<368>mée de cinquante mille hommes qui peuvent agir cette année contre les Autrichiens. Quant aux Turcs, je n'y ai jamais compté, parce que j'avais vu et lu une lettre écrite le 20 d'avril, de Constantinople, par un ministre très-bon Prussien à un autre ministre aussi Prussien que moi, c'est tout dire, qui l'assurait que tout était tranquille à Constantinople, et que les Turcs ne marcheraient point cette année. Mais, pourvu qu'à leur place les cent mille Tartares qui sont en marche achèvent de tenir leurs promesses, je ne vois pas la Reine fort à son aise. Je conviens que, si les Turcs avaient marché, cela finissait l'affaire dans deux mois; mais, si cent mille Tartares entrent en Hongrie, il faudra bien que les Autrichiens détachent pour le moins un corps de vingt mille hommes. Dès que j'apprendrai que ce détachement a lieu, je jugerai de la certitude de la promesse des Tartares, et j'en tirerai un augure certain pour la paix au mois de novembre ou de décembre.

S'il faut en croire les papiers anglais, et surtout le Monitor, la sagesse de Salomon ne règne pas dans les conseils d'État à Londres. Il paraît contre le favoritisme du comte Bute des pièces bien fortes et bien énergiques. La harangue de M. Pitt au parlement est digne de Démosthène, et, avec tout cela, voilà le duc de Newcastle qui, après avoir servi quarante-cinq ans la maison de Hanovre et avoir mangé cinq cent mille livres sterling pour son service, est obligé de demander sa démission; il a généreusement refusé six mille livres sterling de pension qu'on lui a offertes. Que dirait à tout cela le bon roi votre oncle,368-a s'il venait au monde, et à bien d'autres choses que je n'ose confier au papier, mais que V. M. devine aisément? Si l'événement arrivé en Russie ne montrait pas le peu de fondement de tous les projets humains, ce qui se passe en Angleterre en serait une excellente preuve. J'ai l'honneur, etc.

<369>

250. AU MARQUIS D'ARGENS.

(Bettlern) 19 juin 1762.

Si j'entrais avec vous dans le détail, mon cher marquis, sur ce qui s'est passé en Orient, vous trouveriez peut-être que j'avais raison de croire qu'il arriverait de bonnes choses là-bas. Certainement tout n'est pas désespéré, et il me reste des lueurs favorables. Le Tartare doit être en pleine marche, et, pour lui, je me flatte au moins qu'il me donnera une vingtaine de milliers d'auxiliaires. A Constantinople, il y a une rébellion parmi les janissaires; ils en veulent au grand vizir. Au départ de ma lettre, la huitième partie de la ville était déjà en cendres, et l'incendie durait encore. Vous avez bien raison de dire que nos raisonnements sur l'avenir et tout ce qui est conjecture politique n'est que frivolité. Qui peut en mieux parler que moi, qui me vois agité depuis six ans de toutes les tempêtes politiques de l'Europe, toujours près de faire naufrage, conservé jusqu'ici comme par miracle, et néanmoins toujours dans de nouvelles sortes de dangers? Tout ce qui se passe en Russie n'a pu être prévu par le comte de Kaunitz; tout ce qui s'est passé en Angleterre, et dont vous ignorez ce qu'il y a de plus odieux, n'a pas dû entrer dans mes combinaisons. De tout cela il résulte que l'on fait le métier de dupe quand on gouverne des États dans des temps d'agitations et de troubles. C'est ce qui me dégoûte surtout de ce travail ingrat et infructueux, et qui me ramène plus que jamais à l'amour des lettres, que l'on peut cultiver en silence et dans le sein de la paix. Un homme de lettres opère sur quelque chose de certain, au lieu qu'un politique n'a presque aucune donnée.

Les Russes nous joindront le 30; leur arrivée terminera notre inaction. Je tenterai derechef les grandes aventures, au risque de ce qui pourra en résulter. Voici le septième acte de cette tragédie; la<370> pièce est trop longue. L'empereur de Russie y a fait la péripétie; il faut que je travaille au dénoûment pour la terminer le moins mal que possible. Une multitude d'arrangements préalables m'occupent à présent; il faut tout disposer et tout prévoir, autant que cela se peut. Ajoutez à cela la vivacité des négociations qui se font à présent, et vous jugerez facilement des soins, des embarras et du travail qu'il m'en coûte, et du poids que mes pauvres épaules portent. Enfin, mon cher marquis, nous touchons aux événements qui vont décider de cette campagne et de toute cette guerre; il faut se résigner à les attendre patiemment, puisque la moindre partie de ce qui doit arriver dépend de nous. Adieu, mon cher; vivez en paix, écrivez-moi souvent, et comptez sur mon amitié.

251. DU MARQUIS D'ARGENS.

Potsdam, 28 juin 1762.



Sire,

Oserais-je demander à Votre Majesté ce que font nos bons amis les Tartares? Je voudrais bien qu'ils fussent déjà en Hongrie.

Les Danois ont fait ce que nous aurions dû faire; ils ont emprunté à coups de canon un million d'écus des Hambourgeois. J'en suis fâché, parce que ce sont les Danois qui ont cet argent; mais, d'ailleurs, le peuple est en général autrichien à Hambourg. Je me réjouis de voir les villes impériales qui sont dévouées sans raison à la cour de Vienne punies par cette même cour, qui tire parti de tout.

Je ne doute pas que la bataille que les Français viennent de perdre en Allemagne370-a n'augmente le crédit de M. Pitt dans le parlement; il<371> y avait prédit de la façon la plus assurée, dans sa harangue, ce que le prince de Brunswic vient d'accomplir.

Tout le monde dit ici que vous avez en Silésie la plus belle armée de l'Europe. Puisse-t-elle répondre aux espérances de son roi, qui la commande, et montrer par sa valeur qu'elle est digne de son chef!

Je remercie infiniment V. M. de la bonté qu'elle a eue de me permettre de rester six semaines à Sans-Souci. Je retourne à Berlin dans quatre jours, pour être à portée de recevoir plus promptement des nouvelles de la santé et des victoires de V. M. J'ai l'honneur, etc.

262. DU MEME.

Potsdam, 28 juin 1762.



Sire,

Je n'aurais aucune idée de la politesse française, si je n'employais pas ce qu'elle a de plus galant et de plus recherché pour féliciter V. M. sur la jonction des Russes avec son armée. J'ai été assez heureux pour acheter une partie de l'équipage d'un colonel français pris à la bataille que le prince de Brunswic votre neveu vient de gagner si glorieusement à Wilhelmsthal. Jai trouvé parmi ses papiers et ses livres, au lieu des Commentaires de César et de ceux de M. de Turenne, le Portier de la chartreuse, les Campagnes de l'abbé de .., la Poupée, de Bibiena,371-a et plusieurs feuilles pour écrire des lettres, d'une desquelles je me sers très-heureusement.

Avouez, Sire, que les Français sont des gens bien polis. Depuis trois ans, ils avaient la coutume de se faire battre toutes les années au<372> mois d'août, et voilà que, pour plaire aux alliés, ils perdent une bataille dès le mois de juin. Peut-on rien de plus galant? Ce n'était pas la peine que la cour de France rappelât M. de Broglie parce qu'il s'était fait battre avec M. de Soubise.372-a M. d'Estrées a fait ainsi que lui. La seule différence que je trouve entre M. d'Estrées et M. de Broglie, c'est que le premier s'est fait battre deux mois plus tôt que l'autre. J'ai l'honneur d'être, etc.

253. AU MARQUIS D'ARGENS.

Bunzelwitz, 4 juillet 1762.

Je n'ai point, mon cher marquis, de ce beau papier orné de contours élégants, qui donne tant de grâce aux lettres de vos compatriotes, sans quoi je m'en servirais pour vous répondre. Vous voudrez donc bien que je vous mande sur ce papier-ci, tout simplement, ce qui se passe. Vous nous, retrouvez dans ce camp où nous lûmes si longtemps l'année passée; nous allons actuellement entrer dans les montagnes, pour tourner le maréchal Daun et l'obliger de rentrer en Bohême. Je ne sais jusqu'à quel point nous réussirons; cependant il n'y a rien autre chose à faire. C'est une grande entreprise que celle de débusquer un habile général de toutes les positions avantageuses qu'il a prises d'avance. La fortune y fera sans doute beaucoup; mais qui peut se fier à cette volage?

Vous me demandez des nouvelles du Tartare. On me mande qu'il va m'envoyer tout à présent des troupes; la lettre est du 11 juin. Cette diversion aura lieu plus tard que je ne l'avais espéré; mais elle<373> fera toujours effet. Notre paix et notre alliance avec la Russie, admirables d'un côté, ont causé d'un autre quelque altération dans les bonnes dispositions où étaient les Orientaux; reste à savoir si nos ennemis n'en profiteront pas. Toute la politique, mon cher marquis, est appuyée sur un pivot mobile, et l'on ne peut compter sur rien avec certitude; c'est ce qui m'en dégoûte prodigieusement. Les calamités des années passées, la ruine de la plupart des provinces, jointe à toutes sortes de malheurs qui me sont arrivés, m'ont rendu plus philosophe ou plus indifférent sur toutes les choses humaines que Socrate ne pouvait l'être; je parviendrai bientôt à une quiétude parfaite. Il est temps, mon cher marquis, que cette guerre finisse; je ne vaux plus rien, mon feu s'éteint, mes forces m'abandonnent, je ne fais plus que végéter; avec cela on peut encore servir d'ornement à la laure d'un cénobite, mais on n'est plus propre au monde.

Le prince Ferdinand a remporté un avantage considérable sur les Français; j'en suis bien aise. J'aurais désiré que l'affaire eût été plus décisive. Quatre mille hommes de quatre-vingt mille, reste soixante-seize mille; c'est plus qu'il n'en faut pour le prince Ferdinand, qui n'en a que cinquante mille au plus à leur opposer; mais cela lui fait gagner du temps, et cet échec décourage un Soubise, un des plus médiocres généraux qu'aient eus les Français. Mon pauvre margrave Charles est mort;373-a j'en suis sensiblement affligé; c'était bien le plus honnête homme du monde. Il faut que nous allions tous là-bas le rejoindre; un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est la même chose. Adieu, mon cher marquis; écrivez-moi quelquefois, et soyez persuadé de mon amitié.

<374>

254. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 14 juillet 1762.



Sire,

Une fluxion sur un œil, qui a été assez forte, ne m'a pas permis d'écrire plus tôt à V. M. Elle vient d'exécuter, sans perdre un seul homme, par les plus belles manœuvres qu'elle a faites, ce qui paraissait ne pouvoir avoir lieu qu'après une ou deux batailles. Vous voilà donc maître de toutes les montagnes de la Silésie et des passages dans la Bohême. Je souhaiterais y voir toute votre armée rendre aux Autrichiens le mal qu'ils nous ont fait, et forcer enfin ces hommes insensés à finir une guerre qui fait depuis sept ans le malheur de l'Europe, et que le seul orgueil autrichien et la folie française entretiennent et fomentent avec tant de fureur.

On dit ici comme une chose sûre que l'empereur de Russie vient de prendre le commandement de son armée. Si mes désirs étaient accomplis par la Providence, ce bon et digne prince ne serait venu en Allemagne qu'à la paix générale. Tout le bonheur et toute la tranquillité de l'Europe résident sur sa personne, etc.; V. M. sent tout ce que contient cet etc.

J'ai vu ici le ministre russe,374-a qui vient d'arriver; c'est, à ce qu'il me paraît, un homme très-sage, très-attaché à son maître, et entièrement dépouillé du ridicule mystérieux de la plus grande partie des politiques et de bien des ministres. Je suis convaincu que V. M. sera contente de celui-ci, s'il a jamais l'honneur de la voir.

Quand aurons-nous donc, Sire, le plaisir et le bonheur de vous voir ici? Jamais le Messie ne fut attendu avec plus d'impatience, et jamais son arrivée ne fut aussi nécessaire aux juifs que la vôtre ne peut l'être. Mais je sens, ainsi que tous les gens raisonnables, qu'il<375> faut prendre patience et songer que, après avoir obligé vos ennemis à faire la paix, vous rétablirez bientôt ce que votre absence peut avoir dérangé. Le proverbe le plus vrai, Sire, c'est celui que, quand le chat n'y est pas, les rats dansent. J'ai l'honneur, etc.

255. AU MARQUIS D'ARGENS.

Bögendorf, 21 juillet 1762.

Nos affaires, mon cher marquis, commençaient à prendre un train assez honnête, quand tout à coup je me vois dérangé par un de ces événements politiques que l'on ne peut prévoir ni empêcher; vous l'apprendrez de reste.375-a La paix que j'ai faite avec la Russie subsistera; mais l'alliance s'en va à vau-l'eau. Les troupes retournent toutes en Russie, et me voici réduit à moi-même. Cependant nous avons encore frotté deux détachements d'Autrichiens. Il faut voir si cela pourra nous mener à quelque chose de solide; j'en doute, et me voilà de nouveau dans une situation gênante, difficile et délicate. Je suis la toupie de la fortune, elle se moque de moi. Nous avons pris aujourd'hui mille hommes et quatorze canons; cela ne décide de rien, et tout ce qui ne décide pas augmente mon embarras. Je crois bien que beaucoup de choses vont de travers à Berlin et autre part. Mais que voulez-vous que je vous dise? Le destin qui mène tout est plus fort que moi; je suis obligé de lui obéir. J'ai le chagrin dans le cœur, mon embarras est des plus grands; mais que faire? Prendre patience. Si je vous écris aujourd'hui une sotte lettre, prenez-vous-en à la<376> politique; j'en suis si las, que, si une fois je pouvais trouver la fin de cette malheureuse guerre, je crois que je renoncerais au monde. Adieu, mon cher; je vous embrasse.

256. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 27 juillet 1762.



Sire,

Lorsque j'ai eu l'honneur de recevoir votre dernière lettre, je savais depuis quatre jours l'événement arrivé en Russie. Comment est-il possible qu'on n'ait pu ni le prévoir ni l'empêcher dans le temps que tout semblait se réunir pour montrer qu'on devait s'y attendre? La façon dont pensaient les Russes qui passaient par Berlin, les discours du ministre de Russie à la Haye, les lettres qui venaient de Pétersbourg, tout cela présageait ce triste événement. Il y a six semaines qu'un ministre étranger à la cour de Russie écrivit ici à un ministre bien intentionné pour vos intérêts tout ce qui est arrivé; il lui prédisait qu'on verrait bientôt, si l'on n'y prenait garde, ce qui n'a été que trop effectué. Ayant vu cette lettre, je conseillai à ce ministre de parler au comte de Finck, et il l'avertit de ce qu'on lui mandait. Malheureusement cet avis n'a servi de rien. Si V. M. se rappelle ma dernière lettre, elle verra actuellement que les craintes que je lui témoignai, et que j'exprimai à mots couverts, n'étaient que trop bien fondées. Dieu veuille que celles que j'ai sur la continuation de la paix soient fausses! Vous me dites, Sire, que toutes les troupes russes retourneront en Russie; je le souhaite. Mais M. de Saldern, envoyé du Holstein, homme dévoué à V. M., me dit encore hier qu'il n'en<377> croyait rien; les paquets qui arrivent de la Prusse sont cachetés avec les armes russiennes, et le manifeste que la cour de Pétersbourg a fait publier pour reprendre possession de ce pays a jeté ici tout le monde dans la consternation. Comment, Sire, pouvez-vous vous résoudre à laisser Stettin dans un état à ne pas résister à un coup de main? Trois bataillons de moins dans votre armée et deux bataillons dans celle du prince Henri font-ils donc le sort de ces armées? Mais ils le font de la principale et même de la seule ville qui assure Berlin et tout le Brandebourg. Excusez-moi, Sire, si je prends la liberté de vous dire ce que je pense à ce sujet. C'est un véritable zèle qui me fait parler. Plût à Dieu que je pusse voir V. M. tranquille, heureuse, et mourir une heure après! Je sacrifierais peu de chose, car la vie me devient à charge, et je suis las d'être dans un monde gouverné par une aveugle fortune et habité par des hommes plus méchants que les animaux les plus féroces. Le prince Ferdinand a remporté un avantage sur les Français, dont V. M. aura déjà reçu la nouvelle. Mon affliction est si grande, qu'à peine ai-je été sensible à cet événement; il n'y a plus que la conservation de V. M. qui puisse m'affecter, et l'espoir de vous voir surmonter à la fin les caprices d'une fortune bizarre. J'ai l'honneur, etc.

257. AU MARQUIS D'ARGENS.

Juillet 1762.

Vos appréhensions, mon cher marquis, sont mal fondées. Nous n'avons rien à craindre de la Russie; toutes les troupes s'en vont en Moscovie. Quant à cette révolution, je l'ai appréhendée; j'ai même<378> averti l'Empereur de prendre ses mesures. Mais sa sécurité a été trop grande; il se fâchait quand on lui parlait de précautions, et j'ai encore la lettre qu'il m'a écrite en réponse aux avis que je lui avais donnés. Son malheur vient de ce qu'il a voulu prendre certains biens au clergé; les prêtres ont tramé la révolution, qui s'est exécutée tout de suite. Ce prince, possédant toutes les qualités du cœur qu'on peut désirer, n'avait pas autant de prudence, et il en faut beaucoup pour gouverner cette nation. On m'annonce aujourd'hui qu'il est mort de la colique.

Vous avez, mon cher marquis, tout lieu d'être tranquille pour Berlin, non pour nous, car nous avons une besogne également difficile et hasardeuse à entreprendre; mais ni plus ni moins il faut en passer par là. Demandez pour nous l'assistance de la fortune; tout se fait avec son secours, et rien sans elle. Je suis bien de votre avis sur ce que vous dites de la vanité des choses humaines et de la méchanceté des hommes; je ne vous ai dit autre chose. C'est ce qui me dégoûte du monde, et qui me fait désirer la fin de cette funeste guerre pour pouvoir achever quelque part ma vie en paix. Vous voyez l'instabilité des projets des hommes. La révolution de Russie vous a frappé plus vivement que d'autres événements dont j'ai été témoin; mais comptez que, durant ces sept campagnes que je fais, je n'ai vu autre chose que des espérances renversées, des malheurs inopinés, enfin tout ce que la bizarrerie des jeux et des caprices du hasard a pu produire. Après cette expérience, mon cher marquis, il est permis, quand on a cinquante ans, de ne vouloir plus servir de jouet à la fortune, de renoncer à l'ambition, à toutes les folies qui ne font que trop d'illusion à une jeunesse sans expérience, et aux préjugés que le grand monde nourrit et perpétue. Adieu, mon cher marquis; je vous embrasse.

<379>

258. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 9 août 1762



Sire,

Vous avez ramené la tranquillité dans mon âme, et mon chagrin a fait place à l'espérance de vous voir encore heureux et tranquille avant que je quitte le séjour de cette planète pour aller trouver Épicure dans quelqu'un de ses mondes, qu'il a le premier établis en philosophie, et que Des Cartes lui a volés. Ce n'est pas là un grand crime, et je passerais volontiers aux célèbres géomètres de se piller les uns les autres, pourvu qu'ils conservassent le sens commun lorsqu'ils ne calculent pas. Il n'y a rien, Sire, de plus charmant que l'Épître que vous avez eu la bonté de me faire envoyer par M. de Catt. Que vous plaisantez à propos, et que vous peignez bien ces calculateurs exacts, ennemis éternels du goût et destructeurs de l'imagination!

Dans les cerveaux brûlés jadis la Fable éclose
Créa tous les dieux vains de la métamorphose,
Improprement donna le nom de Jupiter
Aux régions des cieux occupés par l'éther,
Par Vénus désigna la féconde nature,
Bacchus était le vin, Cérès l'agriculture.
Nouvel iconoclaste, armez-vous de rigueur,
Extirpez et ces dieux, et leur aimable erreur.
Et, rejetant le sens qu'offre l'allégorie,
Vous la remplacerez par la géométrie.
Au lieu de nous conter comment le dieu des eaux
Protégea contre Pan Syrinx dans ses roseaux,
Philosophe solide, il faudra vous rabattre
A prouver en rimant que deux fois deux fait quatre.
O l'excellent secret de plaire et de charmer!379-a

<380>Si V. M. veut troquer ces quinze vers contre un gros volume indouze auquel je travaille assidûment depuis un an, et que je compte d'avoir l'honneur de lui envoyer dans peu de temps, je serai fort content de vous donner le travail de douze mois pour celui d'une heure de temps, et je croirai avoir gagné encore cent pour cent à ce troc. Il y a un vers, dans votre Épître, qu'il faut absolument changer :

Ne lui dépeignez point le martyr qui vous presse.380-a

Il faut absolument :

Ne lui dépeignez point le martyre qui vous presse.

Alors le vers n'y est plus. Voilà la seule chose que j'ai trouvée à redire dans votre charmante Épître.

J'ai vu la promise de M. de Catt;380-b elle m'a paru très-aimable, elle est fort jolie, et tout le monde dit beaucoup de bien de son caractère. Ce n'est pas pour un homme de lettres une petite affaire que d'avoir une bonne femme. Je serais mort dix fois ou devenu fou depuis trois ans, si je n'avais pas été assez heureux pour avoir la mienne. On doit dire des femmes ce qu'Ésope disait de la langue : Il n'y a rien de meilleur, et rien de plus mauvais.

Je prends la liberté d'envoyer à V. M. la feuille d'une gazette d'Utrecht dans laquelle il y a un article concernant les anciens sujets de Mithridate. Je serais bien fâché qu'il fût véritable, et je ne m'étonnerais plus, s'il l'était, de voir que ce dont V. M. m'avait fait la grâce de me parler n'a point encore eu lieu.

On assure que V. M. fait assiéger Schweidnitz. Lorsque vous l'aurez pris, envoyez-nous donc des postillons pour réjouir un peu les bons Berlinois, et ne faites pas comme la dernière fois que vous le reprîtes, où vous ne daignâtes pas nous envoyer une simple estafette.<381> Nous avons tant eu de chagrins! Il est bien juste que nous ayons un peu de plaisir. J'ai l'honneur, etc.

259. AU MARQUIS D'ARGENS.

Août 1762.

Votre lettre m'a trouvé, mon cher marquis, dans les travaux de l'enfantement. Je dois accoucher de Schweidnitz; je suis obligé de le couvrir de tous côtés contre ce Daun, qui fait rôder une douzaine de ses subdélégués pour faire échouer notre entreprise. Cela m'oblige à une attention perpétuelle sur les mouvements de l'ennemi et sur les nouvelles que je tâche de me procurer. Vous pouvez juger par là que ma pauvre tête n'est guère poétique. Ce vers que vous reprenez sera corrigé sans faute, c'est un rien; mais je demande du délai jusqu'à la fin de notre siége, qui d'ailleurs va bien jusqu'ici. Je n'ai, je vous jure, aucune vanité, et je donne tant de part au hasard et aux troupes dans la réussite de mes entreprises, que je n'ai point la manie des postillons; cependant, s'il vous en faut pour vous réjouir, il y en aura sans faute. Les gazetiers vous ont menti, selon leur noble coutume. Cette nouvelle a été mise par la cour de Varsovie dans les papiers publics, pour tranquilliser la nation sur la marche du Kan, qui frise leurs frontières. Je ne vous dirai rien pour cette fois du Pont ni de l'empire d'Orient. Je suis si las d'annoncer l'avenir, que je ne veux plus vous écrire que des faits; donnez-vous donc encore un peu de patience. Je borne à présent toute mon attention à l'opération que j'ai entreprise. Il y a, je vous assure, de quoi donner de l'occupation à un jeune homme; mais quelle vie pour un pauvre vieillard<382> usé et cassé comme moi, dont la mémoire diminue, et qui voit dépérir ses sens et la force de son esprit! Il y a un temps pour tout dans notre vie. A mon âge, mon cher marquis, des livres, de la conversation, un bon fauteuil et du feu, voilà tout ce qui me reste, et, peu de moments après, le tombeau. Adieu, mon cher marquis; vivez heureux et tranquille, et ne m'oubliez pas.

260. AU MÊME.

Péterswaldau, 13 août 1762.

Les biens et les maux confondus,
Dont le ciel a semé le cours de nos années,
Par leur flux et par leur reflux
Bouleversent sans fin nos frêles destinées.
L'avenir est caché, les dieux seuls l'ont connu,
L'homme à le pénétrer s'abuse et perd ses peines;
Ses calculs sont fautifs, ses efforts superflus,
Il se trouve écrasé par des coups imprévus.
Ah! marquis, les choses humaines
Sont toutes frivoles et vaines.
Lorsqu'un malheur subit vient de nous arriver,
Nous commençons par l'aggraver,
Il est désespérant, insupportable, extrême;
Bientôt, ne pensant plus de même,
Nous finissons par le braver.
Pourquoi nourrir en nous autant d'inquiétudes?
L'empire des vicissitudes
Est le lieu que nous habitons.
Au sein des maux que nous souffrons,
Dans les épreuves les plus rudes,
Ainsi que le sage pensons.
<383>Aujourd'hui, des revers le poids nous importune;
Demain, l'inconstante fortune
Nous favorisera, marquis, et nous rirons.
Ne murmurons donc plus, et cessons de nous plaindre
D'un mal qui ne saurait durer;
Le sage ne doit pas trop craindre,
Et moins encor trop espérer.383-a

L'art conjectural est borné, mon cher marquis, et le sera tant que le monde durera. Prendre son parti galamment et laisser aller les choses comme elles vont, c'est sans doute l'unique parti sage qui nous reste à prendre. Vous conviendrez à présent que je vous ai dit vrai en réfutant les appréhensions que des bruits populaires avaient accréditées. Nous avons été si longtemps à l'école de l'adversité, que le public est crédule sur les malheurs que la crainte faisait prévoir. Ni tout le mal qu'on appréhende, ni tout le bien qu'on espère, n'arrive pas cependant. Je vous annoncerai, pour vous restaurer, que mon entreprise sur Schweidnitz va jusqu'ici à merveille; il nous faut encore onze jours heureux, et cette épreuve sera remplie. Je vous donnerais encore nombre de bonnes nouvelles; j'attends que votre crédulité se tourne du côté des événements heureux pour vous les annoncer. J'attends donc ce que vous m'écrirez, pour vous servir en conséquence de vos désirs. Adieu, mon cher marquis; je suis fatigué, et mon âge me rend l'exercice plus rude que par le passé. Écrivez-moi donc, et ne doutez point de mon amitié.

<384>

261. AU MÊME.

(Péterswaldau) 17 août 1762.

J'envoie aujourd'hui un courrier avec des postillons,384-a puisque vous êtes en goût des postillons. Schweidnitz n'est pas pris encore, mais trente mille hommes qui marchaient à son secours, et qui nous ont attaqués, sont battus. Les nouvelles publiques vous en diront les détails. L'affaire a commencé hier après midi, à cinq heures, que Daun a attaqué le prince de Bevern, et à sept heures ils étaient déjà battus. Adieu, mon cher marquis; pourvu que vous m'annonciez ce qui vous fait plaisir, je vous servirai en conséquence. Vous voulez des courriers, et je vous les envoie.

262. AU MÊME.384-b

Jägerndorf, août 1762 (Péterswaldau, 19 août 1762).

Eh bien, voilà ces postillons;
Vous les voulez, je les envoie.
Puissent-ils de nos camps et de nos pavillons
Reconduire chez vous le plaisir et la joie,
La vive et saillante gaîté,
Compagne de votre bel âge!
Puisse le récit non flatté
D'un assez léger avantage
Rétablir la sérénité,
Le calme et la tranquillité
Dans votre âme abattue après un long orage!
Ces rapides courriers n'annoncent pas la fin
<385>D'un pénible et vigoureux siége;
Mais vous apprendrez d'eux par quel coup le destin.
Dans certain combat clandestin,
Nous a su garantir du piége
Que l'implacable Autrichien
Nous tendait en mauvais chrétien.
Vraiment, ce n'était pas la peine
Qu'avec tant d'appareil le peuple en fût instruit;
Jamais ni Condé ni Turenne
Pour si petits exploits ne firent si grand bruit.
Le politique, d'une âme hautaine,
Vous soutiendra qu'on est réduit
A nourrir d'espérance vaine
Le public aveuglé, fait pour être séduit.
A ... ainsi ... le mène
Du Canada jusqu'en Ukraine;
Qui sait le tromper le conduit.
Pour moi, qui n'ai jamais reçu cet Évangile.
Je ne prétends point par l'erreur
Abuser lâchement, en scélérat habile,
La confiance et la candeur
D'un peuple frivole et facile.
Ah! fasse d'un ciron qui veut un éléphant,
J'aime la vérité, le vrai seul est charmant.
Je ne veux point de bruit, de pompe solennelle,
Pour immortaliser le succès d'un moment.
Ce sujet, marquis, me rappelle
Ce trait d'un Suisse goguenard :
Il mangeait gras, c'était carême;
Un orage survint avec un bruit extrême.
Certain dévot, maître cafard,
Au front sournois, à l'œil hagard,
Lui dit : Vous excitez la céleste colère.
L'autre s'écrie en vieux soudard :
Grand Dieu, que de fracas! épargne ton tonnerre;
Ce n'est qu'une omelette au lard, 385-a

<386>Mes vers vous expliquent mes pensées sur les postillons que vous avez vus arriver à Berlin. Il est bon de se réjouir d'un grand malheur que nous avons évité; cependant, mon cher marquis, il y a loin de ce point à une fortune entière; et, pour \ous parler tout à fait naturellement, je crois que nous aurons encore une crise avant la réduction de Schweidnitz. Il arrivera de tout ceci ce qu'il plaira au hasard, à la destinée ou à la Providence; car certainement tous les trois ou l'un d'eux a plus de part aux événements du inonde que la prévoyance des hommes. Je vous laisse faire vos petites réflexions philosophiques sur cette matière obscure et impénétrable; si vous y faites quelque heureuse découverte, vous me ferez plaisir de me la communiquer. En attendant, je vous prie, mon cher marquis, de ne me point oublier.

263. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 19 août 1762.



Sire,

Je me hâte d'avoir l'honneur de faire mon compliment à Votre Majesté sur l'avantage considérable et très-utile qu'elle vient de remporter sur les généraux Lacy, Beck et O'Donnell. J'espère que cela hâtera bientôt l'arrivée des postillons dont vous voulez bien avoir la complaisance de régaler les bons Berlinois. Si la prise de Schweidnitz nous procure la paix à la fin de la campagne ou pendant le cours de l'hiver, elle vaudra la prise d'un royaume entier. Après sept ans d'une guerre affreuse, ne serait-il pas temps que la paix réparât tant de maux, et que le barbare acharnement de vos ennemis cessât, et ne<387> tentât pas davantage d'inutiles efforts qui ne servent qu'à entretenir une horrible confusion et un cruel désordre dans toute l'Europe?

On parle beaucoup de la paix entre la France et l'Angleterre. Si cette paix peut occasionner celle de toutes les puissances belligérantes, je la souhaite; mais, si elle ne produit pas cet effet, je ne vois pas qu'elle puisse nous être de grande utilité, surtout si elle a lieu comme l'insinuent les papiers publics. V. M. doit savoir mieux que personne ce qui se passe à ce sujet; ainsi, comme je la vois contente, je suis tranquille sur tous les bruits qui courent.

Toutes les lois que vous me parlez, Sire, de votre prétendue vieillesse, je cours ouvrir mon almanach, et j'y vois que j'ai neuf ans plus que vous, étant entré depuis un mois dans mes soixante ans. Je ferme tout doucement mon livre, sans dire mot, et je reste fort confus qu'un homme qui a deux lustres moins que moi se plaigne de sa vieillesse. Si jamais vous étiez tranquille à Sans-Souci, vous rajeuniriez de dix ans, et moi de quinze. Alors, dans la joie et dans la tranquillité, vous vivrez autant qu'Abraham, et moi que Jacob; Sans-Souci sera pour nous le climat de l'Arabie.

Nous attendons ici avec impatience quelques détails du dernier avantage que vous venez de remporter, dont nous n'avons reçu qu'une nouvelle en gros, mais qui a répandu une joie générale dans tout Berlin. Puissions-nous avoir bientôt le plaisir de vous y voir arriver heureux, content, et jouissant d'une parfaite santé! J'ai l'honneur, etc.

<388>

264. AU MARQUIS D'ARGENS.

Péterswaldau, 23 août 1752.

Nous avons été plus heureux, mon cher marquis, que nous n'osions l'espérer. C'était le maréchal Daun, à la tête de cinquante-cinq bataillons et de cent treize escadrons, que nous avons battu. Il s'est retiré le lendemain à Wartha, et le jour suivant à Scharfeneck, près de Braunau. Le commandant de Schweidnitz a voulu capituler, ce qui lui a été refusé, à moins qu'il ne voulût se rendre prisonnier de guerre. Une garnison de dix mille hommes n'est pas un objet indifférent; si nous ne le prenons pas dans la ville, encore moins le prendrions-nous de retour à l'armée et perché sur les plus inaccessibles montagnes. Ayez patience encore huit jours, et nous serons à la fin de ces travaux, Schweidnitz pris, la garnison prisonnière, et les postillons, etc.

Vous me parlez de la paix des Anglais et des Français. Je ne la crois pas aussi avancée que le débitent les gazetiers; je crois que ce qui se fera entre ces deux puissances pourra être regardé par vous et par nos bons Berlinois avec des yeux assez indifférents. La paix générale, dont vous me parlez, est fort à désirer, mais bonne, mais avantageuse et solide. Je ne sais que vous dire sur ce chapitre; toute l'Europe sans doute en a besoin. Mais, quand on a affaire à des diablesses de femmes, on trouve plus de caprice, de fantaisies et d'oppositions que de raisons. En attendant, je grisonne, et je commence à croire que je serai enterré avant la paix. Un pauvre tisserand du voisinage, qui a la démence de se croire inspiré, nous prophétise encore six années de guerre. Vous avancez étrangement votre âge, mon cher marquis; passé une année, à Leipzig, je me souviens que vous aviez cinquante-cinq ans; comment en auriez-vous soixante aujourd'hui? Je vous promets des postillons de toute espèce à la prise<389> de Schweidnitz. Cependant ne vous flattez pas que cet événement soit suivi de la paix; je n'y vois encore aucune apparence. Laissons agir ce je ne sais quoi qui gouverne le monde, travaillons à remplir notre tâche, et ayons patience; il n'arrivera ni plus ni moins que ce qui doit arriver. Nous n'aurons plus de grands risques à courir ici; il parait qu'on nous laissera tranquillement achever notre siége. Dieu le veuille, et que, si mon destin est de survivre à la paix, j'aie encore la consolation de vous revoir! Adieu, mon cher marquis.

265. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 2 septembre 1762.



Sire,

J'espère que, dans le temps que Votre Majesté recevra la lettre que j'ai l'honneur de lui écrire, Schweidnitz sera pris. Vous avez eu, Sire, la bonté de nous promettre des postillons. J'envoie à V. M., à mon tour, un petit paquet dont j'espère qu'elle sera contente; il contient deux exemplaires d'une nouvelle édition des Poésies diverses, d'un format très-commode pour porter à la poche.389-a On ne peut d'ailleurs rien voir de plus élégant que cette édition, et l'on ne saurait en faire une plus belle à Londres, ni à Paris. La moitié de cette édition part aujourd'hui pour Danzig; les officiers russes en ont demandé neuf cents exemplaires. Vous avez l'art de gagner les cœurs des gens qui ont été vos plus grands ennemis.

M. de Beausobre a pris soin de l'impression nouvelle des Poésies<390> diverses, et il s'en est acquitté avec tout le zèle possible. C'est un tort bon enfant; il trouverait à la paix à s'établir, si vous jugiez à propos de le placer dans quelque poste quand vous serez tranquille et débarrassé de tout soin. Votre gloire est immortelle, mais vous êtes trop bon philosophe pour penser que votre corps puisse jamais le devenir. Si ce jeune homme avait un jour le malheur de vous perdre, que deviendrait-il? S'il trouve une femme qui lui donne un certain bien, son sort devient assuré; mais, pour trouver cette femme, il faut un poste, et, pour avoir ce poste, il faut attendre la paix. Dieu nous la donne! nous en avons tous besoin. D'ailleurs, je pense bien, ainsi que V. M., qu'il la faut bonne, honorable et durable; j'aime mieux souffrir encore dix ans, s'il le faut, et tous les bons citoyens doivent penser et pensent de même.

Voilà la Havane prise par les Anglais, nombre de millions, plusieurs vaisseaux de guerre. Les Espagnols n'étaient-ils pas possédés du diable d'aller se déclarer uniquement pour se faire écraser et pour rendre la paix plus difficile?

V. M. peut juger de l'inquiétude où nous sommes, et de l'impatience que nous avons d'apprendre le sort de Schweidnitz. C'est aujourd'hui le 2 de septembre. Je ne puis croire que les assiégés restent encore longtemps à capituler, s'ils ne l'ont pas déjà fait. J'ai l'honneur, etc.

266. AU MARQUIS D'ARGENS.

Péterswaldau, 6 septembre 1762.

Vous êtes sans contredit le plus galant des marquis de m'envoyer de si beaux livres, si bien dorés et reliés. Il n'y manque, mon cher, que<391> l'étoffe, qui est mince et qui ne vaut pas la couverture; mais enfin, je vous remercie de la bonté que vous avez de penser à moi. Je félicite le libraire de trouver à débiter son édition en Russie; ce ne sera probablement qu'en ce pays-là que je pourrai passer pour bon poëte français. Vous avez peut-être cru m'envoyer ma récompense pour mon siége de Schweidnitz; vous vous êtes trompé, mon cher; je suis aussi maladroit à prendre des places qu'à faire des vers. Un certain Gribeauval,391-a qui ne se mouche pas du pied, et dix mille Autrichiens nous ont arrêtés jusqu'à présent. Cependant je dois vous dire que le commandant et sa garnison sont à l'agonie; on leur donnera incessamment le viatique. Mous sommes à la palissade, et une mine qui jouera dans quatre jours ouvrira la contrescarpe et fera brèche à l'enveloppe, ce qui mettra fin à cette difficile opération. Ces gens savent qu'on les veut prisonniers de guerre, c'est pourquoi ils attendent jusqu'au dernier moment; je vous avoue qu'ils n'ont pas tort.

J'ai vu, à ma grande édification, que M. de Beausobre pense à perpétuer son illustre maison, selon le commandement de Dieu à nos premiers pères : « Soyez féconds et multipliez. »391-b J'attends patiemment la paix et la confidence qu'il me veut faire de sa passion et de ses projets, résigné à tout ce que le hasard ordonnera de lui et de nous, tant que nous sommes. Cette paix, mon cher marquis, me paraît devoir arriver assurément. Comment? C'est une énigme plus obscure que celle que le sphinx proposa aux Thébains. La politique présente de l'Europe est un labyrinthe où l'on s'égare; j'y fais quelques pas, puis je me décourage, et je me recommande au saint Hasard, patron des fous et des étourdis. S'il est sûr que les Anglais aient pris la Havane, ils feront leur paix séparée avec l'Espagne et la France. Voilà où cela aboutira, et, pour nous, nous guerroierons avec cette reine obstinée jusqu'à ce que sa bourse se trouve à sec, et alors elle<392> sera la princesse la plus pacifique de l'Europe. Voilà, mon cher marquis, comme ces grands princes sont faits, dévorés d'ambition, en faisant les hypocrites et les pacifiques. Cependant la Reine s'est découverte durant le cours de cette guerre, et je ne crois pas qu'on l'en croie sur sa parole, si elle s'avise de vouloir jeter de la poudre aux yeux du public.

Je trouve le petit Beausobre plus sensé; il veut repeupler le monde, que cette guerre a presque détruit, et je trouve très-sage à tout homme de lettres de penser à la multiplication, car il vaut mieux faire un enfant qu'un mauvais livre. Pour moi, je ne ferai ni l'un ni l'autre. Je prépare les postillons que je me flatte de vous dépêcher bientôt pour vous annoncer l'heureux événement, qui me paraît presque sûr dès aujourd'hui. Ensuite de nouveaux embarras se présenteront; mais n'y pensons pas à présent, et levons les difficultés à mesure qu'elles se montrent, sans trop nous inquiéter de l'avenir. Cela est philosophique, mon cher marquis. Vous voyez les progrès que je fais; mais assurément tout autre que moi, qui se serait trouvé, ces sept campagnes, le jouet du hasard et l'opprobre des puissances prépondérantes, serait devenu un Marc-Aurèle. C'est le philosophe par force; mais enfin il est toujours bon de l'être, de quelque manière qu'on le devienne. Adieu, mon cher, mon divin marquis. Soyez tranquille, et attendez paisiblement ce qu'ordonnera de nous ce je ne sais quoi qui se moque des projets des hommes et arrange tout d'une façon inattendue. Mes compliments à la bonne Babet.

<393>

267. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 21 septembre 1762.



Sire,

J'aurais eu l'honneur de répondre depuis plusieurs jours à la dernière lettre que V. M. m'a fait la grâce de m'écrire, mais j'ai été malade pendant deux semaines; il y en avait plus de six que je me sentais déjà incommodé. Heureusement un vomissement des plus violents, que la nature m'a procuré sans le secours d'aucun remède, m'a tiré d'affaire. Mon mal venait d'une bile recuite qui séjournait dans le corps et me causait des crampes très-douloureuses. Je puis appeler justement ma maladie la maladie de la révolution de Russie. Il est surprenant que, ayant supporté avec assez de fermeté tous les événements fâcheux qui nous sont arrivés pendant cette guerre, toute ma philosophie se soit évanouie à la première nouvelle de cette révolution. Enfin les choses ont tourné heureusement, il n'y faut plus penser. Mon inquiétude aujourd'hui roule sur Schweidnitz, et je ne saurais me persuader qu'il ne soit pas pris lorsque V. M. recevra ma lettre. Elle a bien raison de dire que M. de Gribeauval ne se mouche pas du pied. Comment cet homme se défend-il pendant deux mois dans une place qui nous a été enlevée dans deux heures? Mon médecin m'ordonne depuis le matin jusqu'au soir de ne pas me mettre en colère; mais quel est l'ange du ciel qui puisse songer à la manière dont vous avez été servi quelquefois dans cette guerre, sans jurer plus que Belzébuth et toute la suite infernale? Je vois nombre de souverains, buvant, mangeant, dormant et ne faisant rien de mieux, servis avec le plus grand zèle; et vous, bataillant, souffrant le chaud et le froid, partageant toutes les fatigues de vos soldats et ne faisant guère meilleure chère qu'eux pendant toute la campagne, votre plus grande occupation est de réparer les fautes de ceux que vous comblez<394> de biens. Je n'en dis pas davantage à ce sujet, car je ne veux pas reprendre la fièvre, et je ne puis y penser de sang-froid.

V. M. me fait trop de grâce et trop d'honneur de se souvenir de ma femme; je lui ai l'obligation, dans bien des occasions, de m'avoir rappelé à la raison, et elle a plus fait que toute ma philosophie, qui m'aurait souvent servi de peu, si les conseils de l'amitié ne lui avaient pas prêté une nouvelle force.

Je serais bien obligé à V. M., si elle voulait bien permettre que j'allasse boire douze bouteilles d'eau de Spa à Sans-Souci. On m'a ordonné de faire un peu d'exercice, pour redonner, s'il est possible, par le moyen de ces eaux un peu de force à mon estomac et à mes intestins. Je pense que le meilleur confortatif pour moi, après celui d'apprendre que V. M. jouit d'une bonne santé, sera la nouvelle de la prise de Schweidnitz; je l'attends avec la plus grande impatience, et je me flatte qu'il faut enfin que ce maudit commandant capitule, eût-il dans sa place saint Jean Népomucène et tous les saints autrichiens. Troie fut bien prise malgré Neptune et Apollon; ces dieux d'Homère ne valaient-ils pas mieux que tous ceux que font les papes? J'ai l'honneur, etc.

268. AU MARQUIS D'ARGENS.

Bögendorf, 26 septembre 1762.

Je vous dois sans doute bien des excuses, mon cher marquis, de vous avoir annoncé avec trop de présomption la fin de notre siége au 12 de ce mois. Nous y sommes encore; les mines nous ont beaucoup arrêtés. A présent nous sommes maîtres du chemin couvert,<395> et, comme voilà le plus grand obstacle levé, je me flatte que le reste ira plus vite. Il nous faut employer six semaines à reprendre une place que nous avons perdue en deux heures. Cela ne fait pas l'éloge de notre habileté ou de notre courage. Je suis venu ici moi-même, pour presser autant qu'il est possible nos travaux et hâter l'ouvrage. Je ne veux plus être prophète, ni vous annoncer le jour de la réduction; mais je crois que cela pourra durer encore quelques jours. Le génie de Gribeauval défend la place plus que la valeur des Autrichiens. Ce sont des chicanes toujours renaissantes qu'il nous fait de toutes les façons. Enfin, mon cher, je suis obligé de faire ici le métier d'ingénieur et de mineur; il faut bien que nous réussissions à la fin. Nous faisons à présent une mine pour faire sauter l'enveloppe; j'en attends l'effet, après quoi nous donnerons l'assaut au fort que nous attaquons, et ce sera probablement ce qui réduira le commandant à capituler. Ce point-ci aplani, il en reste encore bien d'autres pour parvenir à la paix. N'y pensons pas; levons les difficultés les unes après les autres. Songeons à ce qu'il faut faire aujourd'hui, et demain nous penserons à ce que les conjonctures différentes exigeront de mesures de notre part. Voilà, mon cher marquis, où nous en sommes logés pour le moment présent. Supportez avec patience notre maladresse et notre ignorance. Votre poule en prospérera davantage et en deviendra plus grasse, et ce qui se fait attendre fait plus de plaisir que ce qui est obtenu facilement. Voilà tout ce que je puis vous dire de nouveau, car rien n'est plus vieux ni plus durable que l'amitié que j'ai pour vous. Adieu.

<396>

269. AU MÊME.

Bögendorf, 27 septembre 1762.

Je voudrais pouvoir vous dire, mon cher marquis, que Schweidnitz est pris; mais il ne l'est pas encore. La chicane des mines nous a arrêtés quatre semaines. Nous sommes à présent aux palissades. Hier l'ennemi fit sauter une mine qui nous a détruit un logement; toute cette journée a été employée à le rétablir. Enfin il faut avoir patience, car ce Gribeauval se défend comme il doit. Comptez, mon cher, que la garnison, au commencement du siége, a été de onze mille hommes. Zastrow n'en avait que trois mille.396-a Cela ne le disculpe pas tout à fait; cependant il est certain que trois sont presque le quart de onze, et que ces gens-ci sont bien mieux en état de se défendre que lui. Vous avez pris la colique de la révolution arrivée en Russie; c'est que tout ce qui me touche vous affecte vivement. Cependant, s'il se peut, témoignez-moi votre amitié en vous portant bien. Prenez les eaux à Sans-Souci, et comme vous le jugerez convenable; je souhaite de tout mon cœur qu'elles rétablissent votre santé. Pour moi, je suis si fait aux revers et aux contre-temps, et je deviens si indifférent sur tous les événements de ce monde, que les choses qui m'auraient fait autrefois les plus profondes impressions glissent à présent légèrement sur mon esprit. Je puis vous l'assurer, mon cher marquis, j'ai réellement fait quelques progrès dans la pratique de la philosophie. Je deviens vieux, je touche aux bornes de mes jours, et mon âme se détache insensiblement de la figure du monde, qui passe, et que j'abandonnerai bientôt. La situation de l'hiver passé, la révolution de Russie, la perfidie des Anglais, que de sujets de devenir raisonnable, si l'on y réfléchit! Et qui voudrait toute sa vie s'encanailler dans ce pire des mondes possibles? Je ne<397> vous cite que quelques causes de dégoût; mais j'en ai tant eu durant cette guerre, que la sensibilité de mon âme est épuisée, et qu'il s'est formé un calus d'indifférence et d'insensibilité qui ne me rend presque bon à rien.

Nous n'avons ici ni Neptune, ni Apollon contre nous, mais un Gribeauval, huit mille hommes encore, et des mineurs qui exercent bien notre patience; il n'y a point de belle Hélène dans Schweidnitz, mais il nous manque un Achille, dont je ferais plus de cas que de saint Népomucène, saint Denis ou saint Nicolas, si je l'avais. Nous poussons néanmoins tous les ouvrages autant que la prudence le permet, et, autant que j'en puis juger, je ne crois pas que depuis le commencement du siége il y ait eu six jours de perdus; et dans quel siége n'y en a-t-il pas? Nous ne perdons du moins pas notre temps à haranguer comme vos bavards de Grecs, ni à nous mettre en oraison comme les croisés devant Jérusalem et devant Damiette; mais Schweidnitz se prendra, je n'en suis pas embarrassé. Cela fait, il reste encore une dure besogne, où je vois un brouillard impénétrable qui empêche ma vue de découvrir les objets et les contingents futurs. Sainte Hedwige397-a ne m'éclaire point; quoique ma céleste parente, j'en tire peu de secours. Aussi j'abandonne l'avenir à la destinée, et je végète, attendant l'événement. Je vous écris naturellement comme je pense. Cela vous ennuiera un peu; cependant croyez qu'il y a du soulagement à décharger son cœur, ayez quelque égard à la situation où je suis. Adieu, mon cher marquis; je n'en dirai pas davantage pour cette fois, et je finis en vous assurant de toute mon amitié.

<398>

270. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 5 octobre 1762.



Sire,

Je commence par remercier Votre Majesté de la grâce qu'elle m'a faite de me permettre d'aller à Sans-Souci. Le mauvais temps qui a commencé depuis plusieurs jours, et ma santé toujours languissante, me tiennent à Berlin malgré moi.

J'ai repris courage, puisque V. M. m'assure qu'elle prendra Schweidnitz, et qu'elle n'en est pas embarrassée. Vous demandez un Achille pour prendre cette ville. Eh! ne l'êtes-vous pas? Ce n'est pas cela qui vous manque; c'est un ingénieur aussi bon que ce Gribeauval dont V. M. fait l'éloge avec tant d'impartialité. Le génie, cette partie essentielle de la guerre, si cultivée en France, a malheureusement été négligée en Prusse. Le feu roi n'en faisait aucun cas. Vous étiez trop éclairé pour ne pas en connaître la nécessité; mais il est des abus auxquels il faut bien du temps pour remédier. Le siége de Schweidnitz est un exemple qu'un habile ingénieur est quelquefois plus essentiel et plus nécessaire que dix officiers généraux. C'est Vauban seul qui, par les places qu'il avait si bien fortifiées, a sauvé la France dans la guerre de la succession. Les alliés gagnaient une bataille, et perdaient le reste de la campagne à prendre une ville qui leur donnait deux lieues de terrain.

Je m'attends à tout de la part du ministère anglais. Dès que Pitt eut quitté, je prévis tout ce qui arrive, et j'eus l'honneur de l'écrire à V. M. et de lui communiquer mes craintes. Cependant il me reste encore quelque espérance qu'une paix aussi honteuse pour les Anglais, qui manquent tout à la fois à leurs alliés et à eux-mêmes, n'aura pas lieu. Le gros de la nation est dans la plus grande indignation de voir les conquêtes qui ont coûté tant de sang rendues sans raison,<399> et la bonne foi de l'Angleterre perdue auprès de tous les princes qui pourraient être tentés de s'allier avec elle. Après l'exemple de la paix d'Utrecht et de celle-ci, si elle a lieu, qui pourra jamais se fier aux Anglais? Enfin, quoi qu'il en arrive, prenons Schweidnitz, et nous verrons ensuite comment les choses iront. Toute l'Europe a les yeux sur ce siége, et sa fin peut arranger les choses d'une manière bien différente, selon qu'elle sera heureuse ou malheureuse. Je ne doute point qu'elle ne tourne à nos souhaits, et que, avant la mauvaise saison, cette difficile expédition ne soit enfin terminée. J'ai l'honneur, etc.

271. DU MÊME.

Berlin. 14 octobre 1762.



Sire,

Les voilà donc arrivés, ces postillons reçus avec tant de plaisir. Au premier coup de leurs cornets, ma poularde et mon dindon ont été occis, et nous les mangeons ce soir, en buvant de grandes rasades de vin à la santé de V. M. J'avais aussi certain jambon dans un garde-manger, destiné à la même fête, qui fera un grand ornement sur la table entourée de nos principaux académiciens, qui sont de très-bons citoyens, qui aiment plus votre gloire et votre mémoire immortelle que celle de tous les philosophes passés, présents et futurs.

Vous nous avez tous réjouis, et moi, en vous envoyant un nouvel ouvrage que j'ai fait,399-a je crains bien de vous ennuyer. Je me suis cependant efforcé de le faire le moins mauvais que j'ai pu; je l'ai tra<400>vaille assidûment pendant un an de suite. V. M. y reconnaîtra aisément les différentes situations de mon âme. J'ai fait les dissertations sur les trois premiers chapitres pendant nos perplexités, celles sur le quatrième et les premières du cinquième lors du règne de Pierre III, et la fin de mon livre après la révolution. Mon but a été de détruire à jamais la superstition, à laquelle on a donné le nom de religion. Dissertations sur les hermaphrodites et sur les tribades; les rabbins prétendent qu'Adam était hermaphrodite, et que Dieu lui créa deux femmes; histoire de ces deux femmes. Dissertation sur la musique française et italienne, sur les poëmes épiques, sur Cicéron. Voltaire amplement critiqué sur tous ces sujets; réflexions sur ce prétendu siècle philosophique. Toutes ces dernières dissertations ont été faites pendant notre alliance avec Pierre III. Voici celles qui ont été composées après sa mort : les plus grands maux qui ont accablé l'univers depuis deux mille ans ont été causés par les prêtres; ils ont assassiné les rois et les empereurs; les Pères de l'Église ont été les premiers promoteurs du dogme qu'il est permis aux sujets de se révolter et de tuer leurs princes; ils ont corrompu l'histoire; Constantin et Clovis, les deux premiers princes chrétiens, ont été plus méchants que les Néron et les Caligula; l'empereur Julien, le modèle des bons princes, a été faussement dénigré par tous les Pères de l'Église. Après avoir lu cet extrait de mon ouvrage, V. M. me demandera sans doute comment j'ai été assez hardi pour écrire la vérité avec tant de liberté; quand elle aura achevé la lecture de mon ouvrage, elle conviendra que je me suis conduit de manière que le dévot le plus outré ne saurait m'attaquer. J'ose dire que la manière dont j'ai attaqué la superstition est nouvelle et judicieuse. L'idée que j'ai eue est peut-être la seule chose passable qu'il y ait dans mon ouvrage. Plût au ciel qu'il y eût le quart de l'esprit qu'il y a dans vos jolis vers sur Schweidnitz!400-a

<401>

A présent que Schweidnitz est pris,401-a je prendrai la liberté de vous rappeler un petit traité que V. M. avait bien voulu faire avec moi, mais qui n'a pu être exécuté, par l'opposition qu'y mirent les Autrichiens, que je donne tous de bon cœur au diable. Il y a deux certains paysages de M. Harper qui m'avaient été promis par Frédéric le Grand, si je restais trois semaines sans être malade. J'en avais déjà passé deux, jouissant de la santé d'un Hercule, et voilà que, la troisième, Frédéric part de Potsdam pour aller en Saxe changer son nom de Grand en celui de Très-Grand; et moi, je vois les paysages, gagnés de plus de la moitié, s'en aller en fumée comme les projets des Saxons. Aujourd'hui donc que vous avez pris Schweidnitz, ce qui, selon moi, n'est pas une des moins bonnes choses que vous ayez faites, vous devriez bien en conscience me payer mes deux semaines de santé, et m'ordonner, dans votre première lettre, de prendre les deux tableaux, qui sont par terre, faisant triste figure, au lieu que, dans ma chambre, je les mettrai dans un cadre. Ils réjouiront mon esprit dans les moments d'hypocondrie, et je dirai à tous ceux qui me viendront voir : Regardez, voilà deux tableaux que le Roi m'a donnés. Il me fallait encore huit jours pour qu'ils fussent totalement et de droit à moi. Mais le Roi ne fait pas comme ces vilains Autrichiens, qui violent tant qu'ils peuvent les capitulations; il a écrit de sa main dans sa dernière lettre : accordé, et il aurait pu cependant, sans manquer à sa parole, mettre : refusé. J'ai l'honneur, etc.

<402>

272. AU MARQUIS D'ARGENS.

Péterswaldau, 14 octobre 1762.

Ce fameux siége de Schweidnitz, sur lequel tout le monde a les yeux ouverts, est enfin terminé, mon cher marquis, comme vous le savez déjà. C'est un événement très-favorable pour nous, qui décide du succès de cette campagne pour la Silésie. Nous revoilà comme nous étions au commencement de 1761. Cependant ne pensez pas que ce succès nous annonce la paix. Il y a tant d'obstacles à sa conclusion, que je vous tromperais, si je vous en flattais. La paix entre la France et l'Angleterre est également plus éloignée que ne s'est imaginé ce M. Bute, qui ne s'est aperçu des difficultés à la conclure qu'à mesure qu'il a négocié. Le parlement va s'assembler, et il est à croire que ce ministre présomptueux et malhabile ne se soutiendra pas. Enfin le système politique de l'Europe est aussi embrouillé que jamais. Pendant toute cette guerre, la fortune n'a fait que passer d'un parti à un autre; elle a semblé vouloir tenir une certaine balance qui, maintenant toujours les deux partis dans un égal équilibre, n'a pas assez décidé en faveur des uns pour leur donner une supériorité assez décidée sur les ennemis, qui pût les obliger à faire la paix, et je crois qu'on ne la fera que lorsque l'épuisement des espèces sera parvenu au point qu'il se trouvera une impossibilité physique pour continuer de se battre.

Depuis la prise de Schweidnitz, je vis ici assez tranquillement. Nous n'avons aucune grande inquiétude, de sorte que ma situation est très-douce en comparaison de celle de l'année passée. Vous avez bien raison de déplorer l'ignorance de beaucoup de nos officiers et leur peu d'application aux études essentiellement nécessaires à leur métier. Je me souviens, du temps de mon père, qu'on déprimait l'étude, et qu'il y avait une certaine flétrissure attachée aux connais<403>sances; ce qui en détournait la jeunesse, et faisait regarder comme une action criminelle celle d'étendre les bornes de ses connaissances et d'acquérir de nouvelles lumières. J'en ressens tous les mauvais effets, mais ce ne sont pas des choses qui dépendent de moi de changer sur-le-champ; il faut que le génie de la nation prenne un nouveau pli. Vous savez que j'ai fait ce que j'ai pu pour encourager la jeunesse à l'étude et à une application solide. La débauche, le goût de la frivolité, la paresse, ont été des obstacles que je n'ai pu vaincre. A présent je suis vieux et cassé; que pouvez-vous attendre d'un vieillard qui touche aux bornes de sa vie? Les entreprises auxquelles je n'ai pas pu réussir dans ma jeunesse me seront bien plus difficiles à présent que je regarde le monde comme un lieu que je dois quitter incessamment, et que je suis au dernier acte de la pièce que le destin a voulu que je joue sur ce globe ridicule. Je crois que j'aurai peut-être occasion de vous voir quelque part cet hiver; je ne sais ni où, ni quand. Mandez-moi si vous pouvez entreprendre un petit voyage en ma faveur, qui ne sera cependant ni long, ni dangereux. Adieu, mon cher marquis; je vous embrasse.

273. AU MÊME.403-a

Péterswaldau, 22 octobre 1762.

Dans la fleur de mes ans je m'occupais d'Ovide,
Ou je suivais Renaud dans le palais d'Armide,
Et lorsqu'un poil naissant ombragea mon menton.
Je pris goût pour Sophocle, Horace et Cicéron :
<404>Plus mûr, j'étudiai César dans son allure,
Leibniz et Gassendi, mais surtout Épicure.404-a
A présent, cher marquis, que l'âge injurieux,
Énervant ma vigueur, grisonne mes cheveux,
Et m'avertit qu'en peu je joindrai mes ancêtres,
J'ai choisi pour hochets ces scélérats de prêtres;
La folle ambition de ces faquins mitres,
La luxure et l'orgueil de ces fronts tonsurés,
Amuse, en m'irritant, ma pesante vieillesse.
Je m'emporte en voyant la honteuse faiblesse
De lâches souverains, sous la tiare rampants,
Par bassesse embrasser les pieds de leurs tyrans;
Je me gausse des saints, et ris de leurs reliques,
Je plains l'aveuglement des querelles mystiques,
Bavardage idiot, futile jeu de mots
D'imposteurs révérés, pour abuser les sots.
Le cerveau tout rempli de leur saint brigandage,
Je reçois, cher marquis, votre élégant ouvrage.
Un plus sage que moi n'aurait pu différer
De se jeter dessus et de le dévorer;
Mais mon esprit, tout plein de bulles, de vigiles,
De docteurs, de martyrs, d'interdits, de conciles,
De ce fatras inepte, indigne et mensonger,
Doit, marquis, pour vous lire, avant tout se purger.
Attendez, s'il vous plaît, que ces folles chimères,
Sortant de mon cerveau, dégagent ses viscères,
Et que mon esprit, pur et net de ces erreurs,
Se prépare à se joindre à vos admirateurs.
Avant que l'Orion annonce la froidure,
Suspende les torrents et glace la nature,
En lecteur diligent, au métier aguerri,
J'aurai, n'en doutez point, expédié Fleury.
Alors, en renonçant à la théologie,
Je me vouerai, marquis, à la philosophie,
Et retrouvant en vous la belle antiquité,
J'irai dans votre sein puiser la vérité.
Nous examinerons la nature des choses,
<405>Remontant par degrés à leurs premières causes;
Nous verrons avec Lock combien sur notre corps
La mécanique influe et règle les ressorts,
Et comment notre esprit, si fier dans sa carrière,
N'est qu'un effet brillant des lois de la matière.
Mais, hélas! cher marquis, pour remplir ces projets,
Il faut voir refleurir l'olive de la paix;
Les Muses, on le sait, redoutent les alarmes,
Leur chaste troupe fuit le tumulte des armes.
Si leur temple s'entr'ouvre au désir des héros,
C'est dans des jours sereins, à l'ombre du repos;
Mais dans des champs sanglants, parmi la barbarie,
Mars même irait en vain courtiser Uranie.
Nos yeux ne sont frappés que d'objets inhumains,
Détestables effets des troubles des Germains,
Fruits de l'ambition et des haines des princes,
Qui, pensant conquérir, désolent les provinces.
L'Europe tout en feu va se bouleverser;
Parmi ces chocs affreux comment peut-on penser?
De tant d'événements le cours prompt et rapide
M'entraîne vers Bellone, en m'éloignant d'Euclide;
Dans l'agitation de ce flux et reflux,
Il faut rendre le calme à mes sens éperdus.
Vous direz, rappelant un exemple à votre aide,
Qu'on vit à Syracuse un certain Archimède,
Tandis que Métellus405-a et la fleur des Romains
Sur ces murs écroulés se frayaient des chemins,
Qui, demeurant tranquille et maître de lui-même,
Au fond de son jardin résolvait un problème.
J'estimerais bien plus ce sage indifférent,
Si, chargé de la ville et du commandement,
Accablé de travaux, rempli d'inquiétudes,
Il eût, malgré ces soins, pu suivre ses études.
Moi, dont l'esprit pesant et peu développé
Par un objet unique est longtemps occupé,
Il faut, pour qu'en détail ma raison le digère,
Ne la point surcharger de plus d'une matière.
<406>Je n'ai point, en naissant, eu des bienfaits du ciel
Un génie étendu, sublime, universel;
C'est pourquoi prudemment je me borne et resserre
Dans les confins marqués de mon étroite sphère.
Vous, formé, né, mûri sous le ciel provençal,
Loin des sombres frimas d'un climat glacial,
Doué d'un esprit vaste, ingénieux, facile,
Vous nous supposez tous pétris de même argile,
Et croyez comme vous que nous nous élevons
D'un vol audacieux aux hautes régions.
Non, marquis, les esprits n'ont pas la même trempe;
Si l'un peut s'élever, le plus grand nombre rampe;
Pour un Jules César quel nombre de Varus!
Et contre un seul Virgile il est cent Mévius.
Des dons les plus exquis la nature est avare,
Le médiocre abonde et l'excellent est rare.
Conservez les beaux dons qui vous sont départis.
Grand nombre de mortels, sous les sens abrutis,
Végètent beaucoup plus qu'ils ne pensent et vivent,
Et sans réflexions leurs jours vides se suivent;
L'image qu'imprima sur eux le Créateur
Du temps qui ronge tout sent le bras destructeur.
Supportez leurs défauts, en plaignant leurs misères,
Encor qu'abâtardis, songez qu'ils sont vos frères;
N'exigez jamais d'eux des progrès violents
Qui passent à la fois leur force et leurs talents;
Ne les mesurez point selon votre opulence,
Rapprochez-les plutôt de vous par indulgence.
Ainsi, si vous daignez m'accorder quelque temps,
Malgré tous les travaux aussi durs qu'importants
Qui demandent mes soins et ceux de mon armée,
Je vous promets dans peu d'avoir lu le Timée.

Ces vers se ressentent, mon cher marquis, du temps où ils sont produits. J'ai des soucis politiques, des inquiétudes militaires, des tracasseries de finances, enfin une multitude d'occupations désagréables qui m'obsèdent. Mes vers vaudraient peut-être un peu mieux, s'ils <407>avaient été enfantés dans un temps plus tranquille; ils seront toujours bons pour l'usage que vous en ferez. Quiconque n'écrit pas comme Racine devrait renoncer à la poésie. Mais on dit que les poëtes sont fous; voilà mon excuse. Vous m'avouerez que cette folie n'est pas dangereuse pour le public, surtout lorsque le poëte ne violente pas le monde pour lire ses ouvrages, qu'il ne fait des vers que pour s'amuser, et qu'il est le premier à rendre justice à son faible talent. J'aimerais mieux, je vous l'avoue, faire à présent un beau et bon traité de paix qu'un poëme épique, et, au défaut de cela, battre bien serré les Autrichiens plutôt que de composer une ode comme Rousseau. Vous en seriez content aussi, je le crois bien. Cependant il faut avoir patience, laisser agir les causes secondes, puisque nous ne pouvons remonter aux premières, et plier sous le joug des événements, qui ne dépendent en vérité aucunement de notre prudence. Adieu, mon cher marquis; laissez-moi mes inquiétudes, conservez pour vous une tranquillité inaltérable, et soyez sûr de mon amitié.

274. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, octobre 1762.



Sire,

L'on ne peut rien voir de plus naturel et de plus spirituel que les derniers vers que V. M. m'a fait l'honneur de m'envoyer. On dirait que les mânes de Chaulieu et de La Fare sont sortis des champs Élysées pour vous les dicter en commun. Si l'on pouvait gronder les rois, je vous gronderais de tout mon cœur et bien fort pour parler avec tant d'indifférence d'une production charmante que Voltaire<408> mettrait au nombre de ses bonnes pièces fugitives. Je doute qu'il pût peindre aujourd'hui avec tant de force et tant de vérité l'indignation que l'on ressent en lisant l'histoire des forfaits et des impostures que de prétendus ministres de la religion ont perpétués de siècle en siècle, et qu'ils s'efforcent d'augmenter dans celui-ci.

Je crains bien que, quand vous viendrez à lire tout de suite mes dissertations sur Timée, vous ne perdiez le peu de bonne opinion que vous en avez conçue; enfin j'espère que vous me ferez grâce en faveur de la bonne volonté, et que vous pardonnerez à l'ouvrage par rapport au but de l'auteur. J'en ai eu plus d'un en écrivant mon livre, vous vous en apercevrez aisément; mais les deux principaux ont été de détruire la superstition et de venger dans la personne du vertueux Julien tant de rois et de grands hommes outragés par ceux à qui des imbéciles ont donné le nom de Pères; ils étaient véritablement dignes d'être les pères de ceux qui les appelaient ainsi. J'ai cru devoir ensuite montrer le ridicule de cette philosophie platonicienne sur laquelle on a enté certains dogmes du christianisme, dont des tyrans sans foi, tels que Constantin et Clovis, se servirent habilement pour parvenir à leurs desseins et pour s'acquérir un parti qui favorisât leur injuste pouvoir. J'espère que j'ai prouvé tous ces faits évidemment par l'aveu des historiens les plus dévots; c'est, si je ne me trompe, avoir attaqué l'erreur jusque dans son dernier retranchement. J'ai l'honneur, etc.

<409>

275. DU MÊME.

Berlin, octobre 1762, après avoir envoyé à S. M. Timée de Locres.



Sire,

Votre Majesté a trop de complaisance en approuvant le faible ouvrage que j'ai eu l'honneur de lui envoyer. Si quelque chose peut mériter de V. M. un peu d'indulgence en sa faveur, c'est l'intention que j'ai eue en le composant. Vous aurez pu vous apercevoir, en le parcourant, que le fanatisme, auquel des hommes aveuglés ont donné le nom de religion, y est toujours attaqué, soit directement, soit indirectement. Voilà ce qui peut faire lire mon livre avec quelque plaisir à des gens raisonnables. Mais, d'ailleurs, qu'est-ce qu'un ouvrage d'érudition à côté d'un ouvrage d'esprit et d'imagination? C'est un pesant et tardif chameau marchant à côté d'un genêt d'Espagne. Une seule de vos Épîtres contient plus de pensées et de traits ingénieux que trois volumes in-folio de Scaliger. Je compare la première à un écrin qui, dans sa petitesse, contient un million en diamants, et les seconds à un gros coffre où l'on a enfermé pêle-mêle des pièces de toile, de drap, et quelques autres marchandises, bonnes, à la vérité, dans ce qu'elles sont, mais du prix le plus modique, eu égard aux diamants.

Que V. M. me permette de la remercier des deux tableaux qu'elle m'a fait la grâce de m'accorder avec tant de bonté. Ce sont deux pièces que vous fîtes peindre autrefois par le fils de Harper,409-a lorsqu'il lui fallait quelque argent pour aller à Rome. Vous n'avez jamais jugé à propos de les placer, et ils étaient par terre, dans la chambre qui touche celle qu'occupait le prince Ferdinand de Brunswic. Vous les aviez réellement destinés à me les donner, comme j'ai eu l'honneur<410> de vous l'écrire. Ils sont superbes pour mon cabinet, et ils étaient véritablement trop médiocres pour aucun de vos appartements; sans quoi je ne vous aurais pas rappelé la plaisanterie que vous aviez faite sur ce qu'il fallait que je fisse pour les avoir.

V. M. ne doit pas douter de la joie que j'aurai à la revoir; c'est la chose que je désire le plus dans la vie. Ainsi, quelque faible que soit ma misérable santé, ayant presque toujours des diarrhées qui me rendent d'une faiblesse extrême, et que tout l'art des médecins ne peut entièrement rétablir, je pense que, s'il est question de faire un voyage de dix-huit ou vingt milles, ce que je puis exécuter dans quatre jours, j'aurai assez de force pour le soutenir; mais, s'il faut que j'aille jusqu'à Breslau, ce que je ne saurais faire dans moins de neuf ou dix jours, dans la faiblesse où je suis, je crains bien qu'il ne m'arrive ce qui m'est déjà arrivé dans le dernier voyage que j'ai fait, et que je n'entreprenne inutilement ce que je ne pourrais pas finir. Et ce serait un bien grand embarras, si j'allais rester malade dans quelque endroit également éloigné de Berlin et de Breslau; dans l'état où je suis aujourd'hui, c'est un bien grand voyage pour moi que celui de quatre-vingts lieues au milieu de l'hiver.

Il s'en faut bien, Sire, que j'aie oublié la traduction de Plutarque; j'en ai déjà fait un quart, mais cet ouvrage fait un gros volume infolio, et il faut plus d'un jour pour en venir à bout. Vous me direz sans doute : Mais pourquoi avez-vous traduit d'autres ouvrages? Premièrement, Sire, les deux ouvrages que j'ai traduits ne font pas ensemble la valeur de vingt pages de Plutarque, et cela ne m'a coûté que fort peu de temps. Quant aux dissertations que j'y ai jointes, deux raisons m'ont obligé de les faire. J'ai composé celles sur Ocellus pour répondre indirectement à trente libelles qu'on publiait en Allemagne et en France contre les philosophes, et cela, pour en revenir toujours à celui de Sans-Souci et à ceux qu'il honorait de ses bontés. J'ai composé les dissertations sur Timée de Locres pour<411> répandre sur ce monde, le plus détestable des possibles, une partie de la bile que nos ennemis me faisaient faire, et pour vilipender toute cette prêtraille qui se réjouissait de nos infortunes; c'était la seule consolation que j'avais dans ces temps malheureux. Je confiais mon chagrin au papier; c'était toujours un soulagement. Mon âme était trop absorbée dans ces pensées pour s'occuper uniquement de celles d'un autre, et c'est pourtant une chose à laquelle un traducteur est nécessairement obligé. Aujourd'hui, dans un temps plus calme, je reprendrai ma traduction de Plutarque; j'en ferai imprimer deux volumes toutes les années, et dans trois ans l'ouvrage sera entièrement fait. Dieu sait si je vivrai assez pour le finir; en tout cas, il se trouvera quelqu'un, après moi, qui traduira ce que je n'aurai pas achevé; et le libraire, ayant imprimé les premiers volumes, sera bien obligé, pour son intérêt, de faire finir les derniers. Il y a des dissertations, dans ce Plutarque, bien belles; mais il y en a aussi de bien faibles. Je ferai comme les généraux qui ne croient pas rester longtemps dans un pays, et qui s'emparent de ce qu'il y a de mieux. Je mettrai dans les premiers volumes ce qu'il y a de meilleur, et je laisserai pour les derniers ce qui me paraît le moins bon. Si je n'ai pas la force d'achever mon ouvrage, je le publierai comme un choix des plus beaux traités de Plutarque.

V. M. aura eu quelque chagrin, en dernier lieu, de ce qui s'est passé en Saxe; mais, dès que le secours considérable que vous y envoyez sera arrivé, les affaires changeront bientôt de face. Il est assez singulier que les Autrichiens, ayant eu le dessein d'attaquer le prince Henri et de profiter de la grande supériorité qu'ils avaient sur lui, aient attendu que vous eussiez pris Schweidnitz, et que les neiges dans les montagnes de la Silésie y rendissent une partie de vos troupes inutiles. Cette affaire, dont ils feront beaucoup de bruit, aurait été très-fâcheuse pour nous, si elle s'était passée quinze jours avant la prise de Schweidnitz, et ne sera d'aucune utilité réelle aujourd'hui<412> pour eux, puisqu'il est sûr qu'ils y ont perdu plus que nous. J'ai l'honneur, etc.

276. AU MARQUIS D'ARGENS.

Péterswaldau, 28 (octobre 1762).

Je vous annonce, mon cher marquis, que j'en suis au vingt-huitième tome de Fleury, de sorte que, si je compte juste, il ne m'en reste que huit à lire,412-a ce qui sera dans peu expédié, après quoi je me servirai de l'antidote de Timée pour me purger de tout le venin théologal et absurde que je puis avoir sucé par une si longue lecture. Votre livre est très-bon; il n'y a aucune comparaison à faire avec un ouvrage nourri de raisonnements philosophiques, et rempli d'érudition, avec de petits vers que je fais de temps en temps pour me distraire, mais que je crois très-éloignés d'être bons ou parfaits. Je ne vous gêne point sur le Plutarque; vous en userez à cet égard comme il vous plaira. Il y a des choses admirables dans cet ouvrage; mais la traduction française en est si barbare, qu'on n'en soutient pas la lecture. Je me suis trouvé, par rapport à ce livre, penser comme le cardinal Bembe pensait de la Bible, qu'il ne voulait pas lire, disait-il, de crainte de gâter sa latinité. Cela vous paraîtra bien douillet et bien délicat, car on ne lit pas tant pour se former le style que pour s'instruire. Je vous avoue que j'aime l'élégance, et qu'il faut un fond<413> de choses bien admirable pour me faire passer dessus le vieux langage suranné et la grossièreté jointe à l'incorrection de vos vieux auteurs français.

Vous me parlez des événements de Saxe, et je vous réponds qu'ici notre campagne est finie, que peut-être il se passera encore quelque chose là-bas, mais que je ne saurais vous dire quoi, ni quel tour cela prendra, parce que je ne suis ni inspiré ni sorcier. Ne vous inquiétez point sur votre voyage; suffit que vous vouliez me faire le plaisir de me joindre, je n'exigerai rien au delà de vos forces. Je suis modeste dans mes prétentions, et je me restreins aux règles des vingt lieues, comme les auteurs dramatiques à celle des vingt-quatre heures. Vous pouvez facilement traiter avec moi; rempli d'accortise comme je le suis, je ne veux ma satisfaction qu'en tant qu'elle s'accorde avec votre santé et vos arrangements domestiques. Ces deux tableaux que vous me demandez sont à vous; vous n'avez qu'à les prendre, en montrant ma lettre à quiconque sait assez de français pour la lire. Nous raisonnerons, lorsque nous nous reverrons, de politique, de guerre, de balourdises, de bévues, et de toutes les sottises qui se sont faites en Europe, pendant deux ans, par cette espèce raisonnable, à deux pieds, sans plumes, et qui l'est si peu; nous disserterons de belles-lettres, nous vilipenderons les tondus, et nous philosopherons, car c'est ce qui nous convient le mieux, surtout à moi, qui me trouve si souvent dans le cas de mettre ma philosophie aux épreuves de tous les revers auxquels ma vie errante l'expose. Mais pourquoi purgez-vous toujours, mon cher marquis? Vos boyaux sont-ils relâchés? N'y a-t-il pas moyen de radouber votre corps et de lui donner une consistance de santé compatible avec votre âge? Vous mangez trop; philosophie à part, vous êtes un peu glouton. L'estomac accablé de nourriture perd à la longue la faculté de digérer. Puis vous vous médicamentez trop, et ne faites presque aucun exercice. Si j'osais me mêler de votre régime et le réformer, appuyé du crédit et des<414> soins de la bonne Babet, je crois que je raffermirais dans peu votre santé. Mais cela surpasse vos forces; vous haïssez la gêne, et ces petites attentions que demande le régime, à la longue, vous deviendraient insupportables. Il ne me reste donc qu'à faire des vœux pour vous. Ils partent du cœur, et je vous assure que, s'ils pouvaient effectuer quelque chose, vous auriez une santé d'athlète et la force d'Hercule. Je vous la souhaite, en vous priant de ne me point oublier. Adieu, mon cher marquis.

277. AU MÊME.

Péterswaldau, 30 octobre 1762.

Voici un changement de décoration, mon cher marquis. Je pars pour la Saxe; je compte être le 8 de novembre à Meissen, et de me battre, s'il le faut, envers et contre tous ceux qui voudront m'empêcher de nous joindre. Je fais les trois quarts du chemin; vous ferez, cet hiver, le reste, qui n'est pas considérable. Faites des vœux pour que malheur ne vous arrive. Je suis si accoutumé aux catastrophes, que j'appréhende sans cesse les événements futurs. Catt, qui n'appréhende rien, va à Berlin pour négocier. Pour moi, je tiens ce hasard414-a tout aussi grand que celui que j'ai à courir; mais il ne faut point le tirer des douces illusions qu'il se fait. C'est toujours un grand bien que d'être heureux en imagination. Il n'y a, à le bien considérer, que cette façon de l'être dans le monde. Qu'importe, après tout, que ce soit le mensonge ou la réalité qui nous procure notre contentement, pourvu que notre vie s'écoule agréablement? Le<415> reste, à mon avis, est égal. Toutefois, je ne m'oppose point à ceux qui ont un avis contraire, et je n'étendrai pas sur eux mes censures, ni ne les excommunierai.

Je passe ma vie avec mes fichus prêtres. J'ai commencé aujourd'hui le vingt-neuvième volume. J'en suis au concile de Trente, à Charles-Quint, à François Ier, à Henri VIII, à Gustave Wasa, Soliman, Érasme, les cardinaux Bembe et Sadolet. Quel siècle! Il aurait été beau d'être né alors. Le siècle stérile où nous vivons ne produit que des Choiseuls, des Butes, des Mainvillers,415-a des imbéciles de commandants qui se font enlever leurs places en deux heures,415-b des Sémiramis qui égorgent leurs maris, en un mot, un tas de misérables avec lesquels on est honteux de vivre. Mais basta, je n'en dirai pas davantage; votre imagination provençale grossira le catalogue comme elle le jugera à propos. Je commence à devenir assez bon théologien pour pouvoir dresser dans les formes une bulle d'excommunication, disputer joliment, sans m'entendre, sur la substantialité du Verbe, les trois Maries,415-c le purgatoire, la justification, le célibat des prêtres et autres graves billevesées où la raison n'entend rien. Vous direz que je devrais plutôt m'appliquer à devenir bon général; j'en conviens, mais l'autre est plus aisé, et l'on met plutôt dans sa tête des formules de vaines disputes que la capacité, les soins et la vigilance continuelle qu'exige le commandement des armées. Je fais donc comme je puis, mon cher marquis, et, si je me vois ruiné et réduit à l'hôpital par la guerre, je pourrai encore gagner ma vie en me faisant sorboniqueur. Le vœu de continence ne coûte rien à mon âge; je suis prêt<416> à radoter, et un théologien le peut en bonne conscience, car personne n'exige de lui le sens commun. Vous trouverez, en lisant ma lettre, qu'il ne m'en reste guère; mais j'ai l'esprit si inquiet et la tête si remplie, qu'il doit y paraître, quand même je voudrais le dissimuler. Adieu, mon cher marquis; ne purgez plus, portez-vous bien, et réjouissez-moi cet hiver par votre présence.

278. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 31 octobre 1762.



Sire,

J'allais écrire à Votre Majesté pour la remercier des bontés qu'elle m'a fait l'honneur de me témoigner dans sa dernière lettre, lorsque j'apprends la victoire éclatante que le prince Henri, digne frère de Frédéric le Grand, vient de remporter sur vos ennemis.416-a Permettez-moi, Sire, de vous faire à ce sujet le plus sincère et le plus agréable compliment, auquel j'espère faire succéder bientôt celui que je vous écrirai sur la prise de Dresde. Sans être grand calculateur, je vois vingt mille Autrichiens de moins dans quinze jours, dix mille pris dans Schweidnitz, six mille dans la bataille que le prince Henri vient de gagner, et quatre mille tués ou blessés sur le champ de bataille. Je crois que vous serez pourtant content de cette campagne. La Fortune n'est plus une déesse esclave des caprices des Autrichiens; elle s'est affranchie du joug sous lequel ils semblaient l'avoir soumise. Que dira Bute et toute sa clique, qui voulait si lâchement nous abandonner?

<417>J'aurais, Sire, encore bien des choses à dire à V. M.; mais dans ce moment ma cuisinière entre pour me demander si je ne donnerai pas ce soir une petite fête, et ce que je veux pour mon souper, ayant, dès que j'ai entendu les cornets des postillons, fait prier quelques-uns de nos académiciens à venir philosophiquement célébrer la gloire du prince Henri et des armes prussiennes. Nous ne nous couronnerons point de roses, parce qu'il n'y en a pas dans cette saison; nous ne boirons point de vin de Falerne, parce que nos marchands n'en vendent point; mais nous verserons quelques bonnes bouteilles d'excellent Pontac, qui seront bues en vous souhaitant, ainsi qu'au prince Henri, toute sorte de bonheur et de prospérité, car pour de la gloire, vous en regorgez tous les deux, et ce serait vouloir porter de l'eau à la rivière. J'ai l'honneur, etc.

279. AU MARQUIS D'ARGENS.

Torgau, 7 novembre 1762.

Je vois, mon cher marquis, la véritable part que vous prenez à nos succès. Il faut avouer que nous n'avons pas, quant à nos expéditions militaires de cette année, lieu de nous plaindre de la fortune. Je voudrais en pouvoir dire autant de la politique. Ces deux béquilles, qui devraient soutenir ma marche, sont toujours inégales, et me font boiter tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Si vous savez quelque secret pour les redresser, daignez en grâce me le communiquer. Je pars demain pour Meissen. S'il y a moyen de prendre Dresde sans trop hasarder, nous le prendrons, ou, si cela ne réussit pas, nous préambulerons sur les quartiers d'hiver et sur les arrangements qui<418> m'achemineront à vous revoir à Leipzig, comme vous me l'avez promis. Voilà Cassel pris; cela serait divin, si un certain scélérat, plus rouable que Cartouche,418-a ne tenait un certain poste en certaine île. Durant la conjoncture présente, la reddition de Cassel ne sera qu'une ville prise, et rien de plus. Tous mes vœux et mes désirs visent à une bonne paix. Ce qui mène là, mon cher marquis, me réjouit; les branches collatérales ne m'affectent guère. Adieu, mon cher; portez-vous bien, et soyez aussi joyeux qu'il est permis de l'être à notre âge, pour que je puisse passer quelques moments tranquilles et sans agitation d'esprit avec vous. Je crois que nous pourrons nous revoir le 1er décembre, à Leipzig; mais je vous en écrirai auparavant, et vous enverrai un chasseur pour vous conduire. Adieu.

280. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 10 novembre 1762.



Sire,

La meilleure façon, selon mon petit jugement, c'est de faire marcher d'un pas égal la politique avec la guerre, c'est de continuer à battre vos ennemis et à les mener aussi vertement que vous avez fait cette campagne. On répand dans ce moment la nouvelle, comme certaine, que les préliminaires sont signés entre la France, l'Angleterre et l'Espagne; on dit même que le courrier qui en porte la nouvelle à V. M. doit avoir passé le 5 de ce mois à Rotterdam. Si cela est vrai, quelque condamnable que soit la conduite de Bute, elle ne me surprend pas, parce que je l'ai prévue dès que M. Pitt quitta le ministère. Une chose<419> me console : c'est que, les armes étant journalières, après bien des victoires, le prince Ferdinand pouvait perdre une bataille, et en ce cas nous aurions eu des Français à Halberstadt et tout le long de l'Elbe, et peut-être de plus grands embarras. Si tous les Français s'en retournent, quand même ils remettraient Wésel aux Autrichiens, c'est une épine de moins dans notre chemin. Je ne crains guère les Autrichiens seuls, et le succès de votre campagne est une preuve que mon sentiment est fondé sur l'expérience.

Vous me demandez, Sire, pourquoi depuis quelque temps je purge toujours, et la raison pourquoi mes boyaux sont relâchés. C'est que je purge l'enlèvement de Schweidnitz dans deux heures, la prise de Colberg, et la malheureuse fin de Pierre III. A chacun de ces événements, j'ai fait une maladie à tuer un cheval vigoureux. Jugez de l'effet que cela a produit sur mon corps déjà affaibli. J'ai, Sire, cinquante-neuf ans; je suis né le 24 de juin, l'an quatre de ce siècle; et, lorsque vous vous appelez vieux, jugez donc comment je dois me regarder. Cependant je ne doute pas, Sire, que je ne puisse faire le voyage de Leipzig, et même sans aucun risque; car je travaille sérieusement, depuis quelques jours, à me remettre, et, quoique vous me traitiez de glouton, je vis aussi sobrement qu'un novice capucin. Avec ce régime et quelques remèdes fortifiants, mon médecin m'a donné sa parole que je serai remis pour le 1er de décembre, qui est le jour que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire devoir être celui de mon départ; je me suis donc arrangé en conséquence.

M. de Catt se maria hier.419-a Il a eu le bon sens de faire son mariage sans cérémonie, et n'a prié que ses plus proches parents. En vérité, il n'y a qu'une seule voix dans le public sur sa femme; tout le monde en dit mille biens, et je crois qu'il sera véritablement heureux. Je pense qu'il n'y a rien, en général, de si mauvais que les femmes; mais, lorsqu'on est assez heureux pour en avoir une bonne, c'est un<420> grand bien pour un simple particulier, quelque philosophe qu'il soit. Que serais-je devenu sans les secours que j'ai trouvés dans la mienne depuis trois ans? Il y a longtemps que je serais enterré. Le mal, à la vérité, serait fort petit pour le public, mais grand pour moi, qui ai tant souhaité depuis deux ans de pouvoir encore avoir le bonheur de vous revoir. J'ai l'honneur, etc.

281. DU MÊME.

Berlin, 22 novembre 1762.



Sire,

En recevant la lettre de Votre Majesté, j'ai d'abord fait retentir le bruit de la hache sur les chênes, j'ai fait allumer les forges de Vulcain, j'ai fait dépouiller de leurs peaux les habitants des forêts. Tout cela, dit prosaïquement, signifie que j'ai fait venir un pelletier pour acheter une bonne pelisse, un charron et un maréchal pour refaire mon carrosse à demi ruiné, et le mettre en état de me conduire par les mauvais chemins sans accident. J'attends donc les derniers ordres de V. M. et le chasseur qu'elle veut bien m'envoyer pour me guider dans ma route.

V. M. m'ayant permis, dans les voyages que j'ai faits jusqu'à présent, de mener madame d'Argens pour soigner ma dolente et vieille machine, qui n'est ni meilleure ni rajeunie depuis ces voyages, je ne sais pas ce que je dois faire, puisque j'ignore sa volonté à ce sujet. J'attendrai donc, pour prendre mes arrangements sur cet article, ce qu'il vous plaira de décider.

J'ai l'honneur, Sire, de vous remercier des porcelaines dont vous me parlez; mais je puis assurer V. M. que mon zèle pour elle<421> ressemble à l'amour de Dieu des jansénistes, qui ne l'aiment que pour lui seul, et, quand même vous ne me témoigneriez pas toutes les bontés dont vous m'honorez, je n'en serais pas moins le plus zélé de vos sujets et le plus grand de vos admirateurs, quoique tous les gens qui respectent les grandes vertus et les qualités héroïques soient de leur nombre. Et quel est l'homme raisonnable qui, après ce qui s'est passé depuis sept ans, puisse vous refuser son admiration? J'ai l'honneur, etc.

282. AU MARQUIS D'ARGENS.

Meissen, 25 novembre 1762.

J'ai achevé, mon cher marquis, l'histoire des imposteurs sacrés, et, après avoir pris le poison du fanatisme, j'ai eu recours tout de suite à l'antidote de la philosophie et de la saine critique, que j'ai trouvé dans votre Timée. Pour vous prouver que je m'en suis approprié les matières, apprenez que j'entends et explique joliment le mot bara, qui ne veut point dire créer, mais faire un pompeux ouvrage. J'ai été surpris de la propriété des nombres de Pythagore, ce qui m'a fait ressouvenir du Dialogue des lettres, de Lucien. Ce qu'il y a d'humiliant, c'est que votre philosophe grec, qui est bien Grec, selon moi, parle sérieusement des merveilles des nombres, et que le bel esprit badine sur le sujet des syllabes. J'ai lu, à ma grande édification, la dissertation sur le saint âne qui porta Jésus à Jérusalem, ensuite ce que vous dites sur l'incertitude des anciens ouvrages, sur Esdras, les livres de Moïse, et sur la nécessité de recourir à un juge de la foi pour ne point s'égarer. J'ai été bien surpris de me trouver avec mes frères<422> dans Timée de Locres;422-a en vérité, je vous en fais mes remercîments au nom de toute la famille. On voit que les préjugés où vous êtes sur mon sujet, peut-être trop favorables, vous ont induit à dire plus de bien que mes frères et moi n'en méritons. Enfin, enfin, j'ai admiré l'adresse dont vous usez pour introduire le père Scheffmacher,422-b qui dogmatise le socinianisme, la sortie que vous faites contre Voltaire422-c en l'opposant toujours à lui-même, en un mot, tout l'art que vous employez pour lier si adroitement vos citations, que ce n'est jamais vous qui touchez les matières scabreuses, de sorte que vous n'êtes que le rapporteur de différents procès, en vous tenant derrière le rideau. Mais quelle fantaisie de choisir ce Timée de Locres, qui en vérité est un obscur et plat seigneur? Je vous compare à une abeille qui, voltigeant sur des chardons, a le secret d'en tirer un miel délicieux. Sérieusement, votre ouvrage est bon, fait avec tout l'art et la sagesse possible, et rempli de la plus excellente érudition. J'ai fort applaudi à l'apologie de l'empereur Julien et à la manière dont vous convainquez les saints Pères de mensonges et de fraudes pieuses. Je serais obligé de copier tout l'ouvrage, si je voulais vous rendre compte de tout ce que j'approuve. Il n'y a qu'un article sur lequel je crois que vous n'avez pas eu assez de retenue : c'est celui de la vénalité des charges civiles en France. Cela vous a conduit sur un sujet délicat, en touchant la corde des maîtresses et des confesseurs des rois. Mais l'apologie du roi de Portugal est à merveille, et je pense comme vous au sujet de ce siècle philosophique, qui est en vérité aussi méchant et aussi barbare que les précédents. L'animosité, le désir de vengeance, l'ambition et le fanatisme seront en tout temps des sources de crimes et de forfaits. Ceux qui s'abandonnent à ces funestes passions bouleversent le monde, tandis que quelques pauvres<423> philosophes cultivent la sagesse dans le silence de leur obscurité. Cela a toujours été ainsi, et, sans être prophète, je pense qu'après nous ce sera à peu près de même. Je ne vous en dirai pas davantage, parce que le moment approche où j'aurai la satisfaction de vous revoir. Nous avons fait avec l'ennemi une convention pour l'hiver, qui nous procurera quelques mois de tranquillité. Je donne cette lettre à un chasseur qui pourra, si vous le voulez bien, arranger votre voyage. Je vous donne rendez-vous à Leipzig pour le 5 de décembre. Vous partirez et arrangerez votre voyage selon votre commodité. Je m'en fais une vraie fête, et je me réjouis autant de vous revoir que Médor de voir son Angélique. Menez la bonne Babet avec vous, et prenez toutes vos commodités, pour que je puisse jouir tout mon soûl de votre conversation. Adieu, mon cher marquis : je vous embrasse.

283. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, ao février 1763.



Sire,

Mon premier soin, en arrivant à Berlin, doit être de remercier Votre Majesté des bontés dont elle m'a honoré cet hiver à Leipzig. Mais je sais qu'elle hait autant les compliments qu'elle aime à faire le bien; ainsi je ne lui exprimerai que faiblement les sentiments de la respectueuse reconnaissance dont je suis pénétré.

J'ai trouvé la ville de Berlin dans une joie qui ne peut être exprimée, mais qui cependant sera encore augmentée lorsque vous y arriverez. La paix a répandu un air de gaieté sur tous les visages, et vous croirez, lorsque vous reverrez les bons Berlinois, qu'ils sont<424> tous des Sybarites enivrés de plaisirs, et qu'ils n'ont jamais connu les chagrins, si fort ils ont oublié ceux que leur a causés la guerre.

V. M. ne m'accusera plus de paresse; j'ai fait le voyage de Leipzig à Berlin dans deux jours, pendant lesquels j'ai couru nuit et jour, sans sortir de mon carrosse. Je partis quatre heures après V. M., malade, souffrant des douleurs. A peine fus-je à une lieue de Leipzig, que je me trouvai beaucoup mieux, et l'envie de revoir notre sainte terre de Brandebourg acheva de me guérir. Lorsque j'eus passé un certain petit ruisseau424-a qu'on me dit séparer la Saxe du Brandebourg, je fis comme les juifs quand ils arrivent à la vue de Jérusalem, et je louai le Seigneur d'être dans le pays des élus et des enfants de Dieu. En vérité, Sire, vous avez bien fait de faire la paix; grâce à elle, j'espère que les plus longs voyages que je ferai le reste de ma vie seront de Potsdam à Berlin. C'est à vous, qui avez dompté l'Europe, à la parcourir, si bon vous semble; pour moi, je suis bien content de borner mes courses à aller du château de Potsdam à celui de Sans-Souci. Je voudrais, Sire, vous y voir déjà jouir de la gloire immortelle que vous vous êtes acquise; mais, après avoir pris patience sept ans, je puis bien la prendre encore cinq semaines. Cependant, Sire, ce temps me paraîtra bien long, ainsi qu'à tous vos sujets, qui n'aspirent qu'au plaisir de vous revoir. J'ai l'honneur, etc.

284. AU MARQUIS D'ARGENS.

Dahlen, 25 février 1763.

Votre lettre, mon cher marquis, achève de m'ôter les appréhensions que j'avais pour votre santé. Vous étiez malade la veille de mon<425> départ; mais on m'avait assuré que vous vous étiez mis en chemin le lendemain. Le grand ressort de l'air et l'exercice de la voiture vous ont guéri, ce qui prouve bien l'assertion de Boerhaave que la santé est incompatible avec un entier repos. Je ne sais à quelle destination la nature nous a placés dans le monde. A en juger par notre santé, il paraîtrait qu'elle nous a faits plutôt pour devenir des postillons que des philosophes. J'ai été à Meissen depuis notre séparation. Nous avons reçu des lettres de Vienne qui disent que les préliminaires y ont causé une joie universelle, et que l'Impératrice a pensé embrasser le porteur. Les ratifications arriveront demain ou après-demain au plus tard. Selon mon petit calcul, je ne crois pas quitter la Saxe avant le 12 mars. Il me faut quinze jours pour achever mes affaires en Silésie, et, selon une supputation arbitraire, je ne crois pas pouvoir être à Berlin avant le 29 du mois prochain.

Ce qu'il y a de bon à tout ceci, ce n'est pas moi, mon cher marquis, c'est la paix; il est juste que les bons citoyens et le public s'en réjouissent. Pour moi, pauvre vieillard, je retourne dans une ville où je ne connais que les murailles, où je ne retrouve personne de mes connaissances,425-a où un ouvrage immense m'attend, et où je laisserai dans peu mes vieux os dans un asile qui ne sera troublé ni par la guerre, ni par les calamités, ni par la scélératesse des hommes. Je suis ici dans une maison de campagne où je passe ma vie en retraite et avec mes occupations ordinaires. Il n'y a que le cher marquis qui y manque; mais j'espère de le revoir à Berlin. Promenez-vous donc quelquefois en voiture, mon cher; faites ce sacrifice à votre santé. Vos chevaux vous attendent à Potsdam; ils y sont déjà, et moi, indigne, je vous prie de ne me point oublier. Adieu; mes compliments à Babet.

<426>

285. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 25 février 1763.



Sire,

J'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté, le lendemain de mon arrivée à Berlin, la joie et la satisfaction que j'y avais trouvées parmi tous les habitants. Elles vont tous les jours en augmentant; on ne voit ici que festins, que bals chez les grands, et que fêtes chez les petits. Au milieu de tous ces plaisirs, je fais des vœux pour l'heureux retour de V. M. Je traduis Plutarque. J'envoie dix fois par jour savoir si les bateaux vont, et dix fois l'on m'annonce qu'ils ne navigueront pas de quinze jours, ce qui me dérange fort pour le transport de mes meubles; car, s'il faut que je les fasse transporter par terre, il me faut pour le moins douze chariots, qui, à vingt écus par chariot, me coûteront deux cent quarante écus, au lieu de vingt-cinq que je payerais pour un bateau, s'il plaisait au dieu des eaux de les faire dégeler.

Comment V. M. se plaît-elle dans son château de Dahlen? Je ne suis pas en peine que vous y trouviez de quoi remplir le peu de moments que les affaires de l'État et de l'armée vous laisseront, par la lecture des livres que vous y avez emportés, et je me figure que vous avez déjà achevé de parcourir toutes les rapines de Verres touchant les médimnes de blé et les statues des temples de la Sicile. A propos des médimnes de Verrès, j'aurai l'honneur d'apprendre à V. M. que les Scheffel de nos usuriers baissent de prix tous les jours; j'ai dit à tout le monde que l'intention de V. M. était de donner le blé à vingt-deux gros, argent de Brandebourg, quand elle serait de retour à Potsdam. Cela oblige encore les usuriers à baisser le prix de leurs denrées pour les vendre avant votre arrivée.

<427>M. de Catt a été malade d'une colique très-forte; il est actuellement entièrement remis, et je crois qu'il partira demain pour joindre V. M. J'ai l'honneur, etc.

286. AU MARQUIS D'ARGENS.

Dahlen, 1er mars 1763.

Enfin, voilà la paix faite tout de bon, mon cher marquis; vous aurez cette fois à bonnes enseignes des postillons et tout l'attirail qui les accompagne. Voilà, Dieu soit loué! l'époque de la fin de mes travaux militaires arrivée. Vous me demandez ce que je fais ici. J'entends haranguer Cicéron tous les jours, j'ai depuis longtemps achevé les Verrines, j'en suis à son discours pro Murena; outre cela, j'ai achevé le Batteux. Ainsi vous voyez que je ne fais pas le paresseux. Pour vous, mon cher, ne vous impatientez pas; la rivière est déjà navigable, et vous aurez tout le temps de transporter vos meubles à Potsdam avant mon arrivée. Je resterai ici ou à Torgau jusqu'au 13. Mon voyage de Silésie m'occupera quinze ou dix-sept jours, de manière que je ne puis être à Berlin que le 31 de ce mois ou le 2 d'avril,427-a car je ne veux pas arriver chez vous le 1er du mois prochain; les facétieux se moqueraient de moi, et me diraient poisson d'avril. Si la paix fait plaisir aux Berlinois, il n'en est pas de même ici des Saxons. A peine quittons-nous les villes, à peine les contrées sont-elles évacuées, qu'aussitôt l'exécution saxonne y arrive. Payez, payez, il faut de l'argent au roi de Pologne. Le peuple sent l'inhumanité de ces<428> procédés; il est dans la misère, et, au lieu de le soulager, on précipite sa ruine. Voilà, mon cher, un tableau de la Saxe peint au naturel. Pour moi, je regarde toutes ces exécutions en spectateur indifférent, mais, en qualité de cosmopolite, je ne saurais les approuver.

Je travaille ici tout doucement à l'arrangement de l'intérieur des provinces; le gros détail de l'armée est achevé. Les Français ont signé leur paix cinq jours avant nous. Avouez que nous les avons suivis de près, et qu'on ne pouvait guère conclure un aussi grand ouvrage plus galamment que nous ne l'avons fait. Sa Majesté Polonaise n'est pas encore guérie; sa santé est chancelante. Son retour est envisagé par les Saxons comme une calamité publique, comme un fléau plus cruel que celui de la guerre et de la famine. Mais que vous importe, et à moi, cette Saxe, son roi, son ministre et tout ce tripot? J'aspire à me tranquilliser l'esprit et à me débarrasser un peu des affaires, pour me donner du bon temps et réfléchir dans le silence des passions sur moi-même, pour me trouver renfermé dans l'intérieur de mon âme et m'éloigner de toute représentation, qui, à vous dire vrai, me devient de jour en jour plus insupportable. A propos, d'Alembert a refusé toutes les offres de la Russie. J'applaudis fort à cette marque évidente de son désintéressement, et je crois qu'il a pris un parti sage de ne point s'exposer à la fortune vagabonde. Mais basta; cette corde est trop délicate pour la toucher.

Bonsoir, mon cher marquis : il est tard, j'ai demain encore bon nombre d'affaires à expédier, et j'espère recevoir durant mon séjour de Saxe quelques lettres de votre part. Adieu, mon cher marquis : vivez content, soignez votre santé, et ne m'oubliez pas.

<429>

287. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, 5 mars 1763.



Sire,

Enfin, je viens de le voir, ce héraut d'armes tant désiré, passer sous mes fenêtres, publiant la paix,429-a suivi de quatre ou cinq mille personnes dont les acclamations et les cris de joie m'ont paru plus touchants que la musique la plus harmonieuse. Vous êtes tendrement chéri de votre peuple, et vous le méritez; ce doit être un double plaisir pour V. M.

Tandis que vous lisez Cicéron à Dahlen, j'emballe ici ses ouvrages. Mes effets ont déjà commencé de partir pour Potsdam. J'éprouve dans cette occasion l'embarras des richesses; je n'ai jamais cru avoir tant de biens; mes meubles ne pourront point aller dans trois bateaux. En voyant tant de ballots et de caisses, je serais tenté de me figurer que j'ai été dans le commissariat de vos armées. J'ai encore une autre occupation, outre celle de mon déménagement : c'est celle de préparer mon équipage pour aller à votre réception avec les bourgeois de Berlin. Je fais broder actuellement un habit bleu en or, qui est l'uniforme qu'ont pris les banquiers et les marchands. Ces messieurs-là jouent avec l'or et la broderie, et il faut bien que je fasse comme eux, puisqu'ils m'ont bien voulu recevoir dans leur compagnie. J'aurai le cheval du bon père Suarès,429-b doux, tranquille et digne de porter un vieux philosophe, et je n'ai aucun danger à courir.

Je ne m'étonne pas de ce qu'a fait d'Alembert, car j'ai eu l'hon<430>neur de dire très-souvent à V. M. que j'aimerais mieux être un bon bourgeois de la rue des Frères qu'empereur de Russie, et c'est une pensée dans laquelle je me confirme tous les jours. Je remercie bien V. M. des chevaux, et je m'en servirai à son honneur et gloire.

Il arrive ici tous les jours de nouvelles troupes. On dit que nous aurons demain les trois bataillons de Quintus Icilius,430-a qui vont être réformés et placés dans d'autres régiments. Je ne sais pas si la reine de Hongrie réformera ses troupes; mais je suis bien certain qu'elle diminuera sa parenté, et que le cousinage de la Pompadour430-b sera traité à Vienne comme les bataillons francs à Berlin. J'ai l'honneur d'être, etc.

288. DU MÊME.

Berlin, 9 mars 1763.



Sire,

J'ai été dans le plus grand étonnement en recevant une lettre de votre saint évêque,430-c qui me prie d'en faire parvenir une autre à V. M.<431> J'ai d'abord voulu la renvoyer à l'évêque; mais j'ai réfléchi ensuite qu'il pourrait y avoir quelque chose dedans que V. M. serait bien aise de voir. Je la lui envoie donc avec celle que j'ai reçue et la copie de celle que j'ai écrite à l'évêque. La voici : « Monseigneur, j'ai fait parvenir à S. M. la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer pour lui remettre. Je souhaite qu'elle produise tout l'effet que vous désirez, et que, S. M. oubliant les sujets de mécontentement qu'elle peut avoir contre vous, elle se souvienne à cette occasion que, ayant surmonté tous ses ennemis, il ne lui reste plus, pour mettre le comble à sa gloire, que de pardonner généreusement, ainsi qu'elle l'a fait déjà plusieurs fois. Quant à ce que vous me dites, monseigneur, à la fin de votre lettre, vous me permettrez de vous répondre que je n'ai jamais exigé et reçu des personnes à qui j'ai pu être de quelque utilité d'autre reconnaissance que celle de les exciter à servir fidèlement S. M. et à témoigner un véritable zèle pour le service du meilleur maître et du plus respectable prince du monde. J'ai l'honneur d'être, etc. »

Je comptais, Sire, avoir l'honneur d'écrire aujourd'hui à V. M. quelques bagatelles qui pourront l'amuser, et que je lui écrirai demain, car il ne faut pas mêler le sacré et le profane ensemble; non sunt miscenda sacra profanis.431-a V. M. voit que je sais, ainsi qu'Algarotti, citer du latin dans mes lettres,431-b et, qui plus est, du latin de l'Évangile. J'ai l'honneur d'être, etc.

<432>

289. AU MARQUIS D'ARGENS.

Dahlen, 10 mars 1763.

Tandis, mon cher marquis, que vous voyez des hérauts, et que vous entendez crier des ha! ha! à une populace attroupée, je mène ici une vie philosophique qui m'accommode fort. J'ai l'embarras de transporter des troupes, un peu plus considérable que celui de vos richesses. Mais, comme tout est en train à présent, je jouis d'un peu plus de tranquillité qu'à Leipzig.

N'allez donc pas, je vous prie, sortir à cheval à ma rencontre. Il peut vous arriver quelque malheur dans la presse, ce qui me ferait une peine infinie. Je suis très-sûr que mon retour vous fera plaisir; et pourquoi des démonstrations qui pourraient vous causer des embarras et du malheur? D'ailleurs, je ne puis arriver qu'entre sept et huit heures du soir à Berlin. Que feriez-vous en plein air? Que de rhumatismes, que de maux vous vous attireriez! Non, mon cher marquis, attendez-moi dans ma chambre; je pourrai vous voir et vous parler, ce qui sera un plaisir plus sage et plus fait pour nous deux que cette cavalcade hasardeuse, et qui me ferait trembler. C'est bien malgré moi que je réforme tant de troupes; mais la situation où me met la paix ne me permet pas d'entretenir au delà de cent trente-huit mille hommes, et j'en aurai eu cent quatre-vingt-huit mille en campagne. Cette année, tout le militaire, les garnisons y comprises, montait à deux cent dix-neuf mille hommes. Cependant tout cela rentre dans le pays, et il n'y aura que quelques déserteurs de perdus. Je congédie les nationaux, et je conserve tous les étrangers. On parle de même à Vienne de réformes; on en fait déjà une partie, le reste s'apprendra dans peu. Je ne crois pas que l'on congédiera la cousine si vite. S'il se fait des revirements de systèmes, cela n'aura lieu, au plus tôt, que dans un an d'ici. Pour moi, je ne me presserai pas, car,<433> s'il y a moyen, je voudrais porter mes vieux os en paix au tombeau et rétablir un calme dans mon âme, qui, durant le cours de cette guerre, a presque été continuellement agitée par des mouvements violents et impétueux. Catt est venu ici avec la fièvre; je dirige sa cure, et je me flatte de vous l'envoyer guéri à Berlin. Je verrai, le 16, la Princesse électorale433-a à Moritzbourg, le 18 je serai à Schweidnitz, ensuite ma marche me mènera jusqu'au 2 d'avril, que j'aurai, le soir entre sept et huit, le plaisir de vous revoir au château de Berlin. Voilà, mon cher marquis, l'itinéraire de votre serviteur. Je me suis lait saigner aujourd'hui, parce que j'ai été fort tourmenté de mes crampes. Mais qu'importe cela? Portez-vous bien, et n'oubliez pas un philosophe qui est condamné à mener une vie vagabonde comme le Juif errant. Adieu.

290. DU MARQUIS D'ARGENS.433-b

Un philosophe mauvais catholique supplie un philosophe mauvais protestant de donner le privilége à un philosophe mauvais juif. Il y a dans tout ceci trop peu de religion pour que la raison ne soit pas du côté de la demande.

<434>

291. AU MARQUIS D'ARGENS.

En 1768 ou 1769 (avril 1764).

J'ai reçu, divin marquis, votre ouvrage de Julien,434-a mais je n'ai pas encore eu le temps de le lire; vous me permettrez d'en suspendre mon jugement. Je vous fais mille condoléances sur votre guérison, quoique je m'en réjouisse fort. Je conçois combien il sera fâcheux de ne se plus nourrir de vingt-quatre drogues par jour, de ne se pas tâter le pouls de minute en minute, de n'avoir plus ni hémorragie, ni étisie, ni pleuropneumonie, ni hydropisie, ni hémorroïdes, chiragre, fièvre symptomatique, asthme, enrouement, scorbut, enfin une infinité de charmantes maladies qui fournissent une matière abondante à l'imagination, et qui donnent lieu à l'entretien de la fournaise ardente où vous accoutumez votre corps, en damné politique, à la chaleur du climat que les anathèmes de la sainte Église vous annoncent, et où votre âme ira griller entre celles de Bayle et de Gassendi. Cependant, si ma voix peut pénétrer dans la région sombre et brûlante que vous, habitez, j'oserais vous dire qu'il n'est pas prudent de préluder ainsi sur le purgatoire, que vous vous tuez de crainte de mourir, que c'est bien assez d'être brûlé dans l'autre monde, sans que, de gaieté de cœur, on se rôtisse dans celui-ci, enfin, qu'il faut jouir de l'air et de la lumière le plus que l'on peut, et que la crainte de la mort est pire que la mort même. Vous ferez de toutes ces petites sentences l'usage que vous voudrez. Si vous les mettez au matras, et les distillez dans votre fournaise, peut-être que la matière spiritueuse qui en résultera vous fortifiera au point de faire tomber les emplâtres, les maillots et tout l'affublement qui vous enveloppe.<435> Quel que soit le parti que prenne Votre Divinité hippocratique, je fais des vœux pour qu'il vous soit le plus salutaire. Dixit

Federic.

292. DU MARQUIS D'ARGENS.

Strasbourg, 9 octobre 1764.



Sire,

Avant de parler à Votre Majesté de ma douloureuse et triste route, je commencerai par lui faire excuse d'une étourderie dont je ne me suis aperçu qu'à Göttingue. J'avais emporté à Berlin, dans le fond de mon coffre, les deux paquets des Réflexions sur Charles XII,435-a pour les remettre à M. Catt; j'oubliai ces paquets, et je ne m'aperçus qu'ils étaient dans mon coffre que pendant mon voyage. Je les ai remis, à Francfort, au résident de V. M., qui s'est chargé de les lui faire parvenir dans la plus grande sûreté.

Je viens actuellement à ma route. La fatigue des mauvais chemins ayant apparemment ému et échauffé les mauvaises humeurs qu'une vie excessivement sédentaire m'avait fait amasser, je pris une espèce de dyssenterie qui allait jusqu'au sang. En arrivant à Göttingue, j'ai été obligé de rester neuf jours dans cette ville pour pouvoir être en état de continuer ma route. Je n'ai jamais été si content d'avoir écrit mes derniers ouvrages dans le goût de messieurs les us, car j'ai été soigné avec grand soin par les plus habiles professeurs de l'université, qui m'ont presque tous rendu leur visite et traité de la manière du monde la plus polie. Enfin, tant bien que mal, ils m'ont mis en état de continuer ma route. Après cela, moquez-vous du grec! Pour moi,<436> je dirai toujours dorénavant : Vivent les Grecs et les professeurs! De Gottingue j'allai à Cassel, où j'arrivai si faible, que je n'eus aucune envie de voir le Landgrave, ni ses tableaux; je vins avec grand' peine à Francfort avec la fièvre, et menacé de reprendre la dyssenterie. Je voulus louer un appartement dans cette ville pour me reposer quelques jours; mais votre résident me dit que je manquerais au respect que je devais à V. M., parce que les magistrats obligeaient les bourgeois qui logeaient des Prussiens d'en demander la permission, ce qu'ils ne faisaient à aucune autre nation. Il ajouta qu'il fallait que je restasse au cabaret, ou que je partisse pour une autre ville. Je pris ma résolution, car ma demeure pendant neuf jours dans une auberge à Gottingue m'avait coûté cent cinquante écus, ayant avec moi sept personnes, en comptant trois domestiques. Enfin, Sire, je suis arrivé à Strasbourg moitié mort, et, depuis quatre jours que j'y suis, voici le premier où j'ai assez de force pour avoir l'honneur de vous écrire. Je compte rester ici encore une semaine pour me remettre un peu. Je n'ai plus que trente milles à faire en poste; après cela, je descends la Saône jusqu'à Lyon, et le Rhône de Lyon à Arles; me voilà à quatre milles d'Aix. J'ai bien pris la résolution, en retournant, de ne plus faire les cent milles de Strasbourg à Berlin. Je retournerai par eau jusqu'à Auxonne, à soixante lieues de Strasbourg. A Strasbourg, je descendrai le Rhin jusqu'en Hollande, où je m'embarquerai pour Hambourg; dans le beau temps, c'est un voyage de deux jours. Vous me direz que l'on peut se noyer. Je répondrai à cela que tous ceux qui vont de Hambourg en Angleterre et en Hollande ne se noient pas. V. M. dira, en lisant ma lettre, qu'elle m'avait prédit tout ce qui m'est arrivé. Je conviens qu'elle aura raison; mais, si j'avais à refaire mon voyage, je le ferais encore, parce qu'il était absolument nécessaire, et qu'il fallait assurer une fois pour toutes un état, un sort et une demeure à madame d'Argens après ma mort, que l'âge et la faiblesse de ma santé paraissent rendre assez prochaine.

<437>C'est trop ennuyer V. M. de maladie et de mauvais chemins. J'ai appris à Gottingue que presque tous les anciens ministres, conseillers, etc. hanovriens qui avaient été protégés par le roi défunt ont demandé leur congé et se sont retirés. C'est mylord Bute qui gouverne l'électorat, et tous les habitants de ce pays crient autant que les Anglais contre lui. En arrivant à Strasbourg, j'ai trouvé ce que j'avais jugé qui ne pouvait manquer d'arriver, c'est-à-dire une admiration générale pour V. M. Sans la moindre flatterie, il n'y a là-dessus qu'une seule et unique voix, et les gens sensés m'ont dit que je verrais dans toute la France ce que je voyais à Strasbourg. Je n'en doute pas un seul instant.

Il y a ici deux régiments allemands très-beaux, et le reste de la garnison m'a paru très-passable. Je vois quelquefois de ma fenêtre défiler la garde. Je ne reconnais plus les troupes de mon temps, soit pour la discipline, soit pour la manière dont elles sont entretenues. Si l'on a pendant quelque temps en France des ministres de la guerre qui soient militaires, et qu'on ne fasse pas des connétables en gonille,437-a ce qui peut arriver d'un moment à l'autre, les troupes en profiteront beaucoup.

Le maréchal de Saxe est encore entre quatre ou cinq planches de sapin qui forment une misérable armoire où est son cercueil. Je crains bien qu'il ne soit encore aussi mal logé pendant longtemps, et<438> que ce mausolée qu'on lui destinait438-a n'ait le sort de celui du cardinal de Fleury.

Les jésuites sont ici fort gais et fort tranquilles, ainsi que dans toute la Lorraine; c'est de ces deux provinces qu'ils se répandront un jour en France, et, semblables à des bêtes féroces sortant de leurs tanières, ils déchireront impitoyablement ceux qui les ont persécutés. Je ne verrai pas cet événement; mais V. M., qui est encore jeune, en sera le témoin. Il faut avouer qu'il y a dans toute cette affaire des jésuites bien de l'inconséquence. Si V. M. veut me faire la grâce de me répondre, je la prie d'adresser sa lettre : A mon chambellan le marquis d'Argens, à Aix en Provence. J'ai l'honneur, etc.

293. AU MARQUIS D'ARGENS.

Le 25 octobre 1764.

Je viens de recevoir votre lettre datée de Strasbourg, et je vous félicite d'avoir regagné le pays des Sybarites. J'espère que, chemin faisant, vous ferez divorce avec les rhumatismes, les hémorroïdes, les esquinancies et toutes les maladies quotidiennes dont vous aviez fait provision pour le voyage. Je vous compte rendu à Aix vers la fin de novembre, car je crois que le colosse de Rhodes se serait transporté avec moins de peines que vous, mon cher marquis, tant il en coûte pour voiturer un grand homme! Comment voulez-vous que je croie à votre prompt retour? Deux fois la faux passera sur les dons de Cérès, et deux fois les neiges blanchiront les vallons et les montagnes,<439> avant que vos maladies, vos procès et la longueur du chemin permettent votre retour. Vos idées me paraissent admirables : remonter le Rhin jusqu'à Wésel, rien de mieux; mais de là repasser la mer, vous confier aux vagues émues, à l'impétuosité des aquilons, aux fureurs de Borée, quelle audace! Non, marquis, vous n'irez point en Norwége, vous ne risquerez pas de vous exposer aux écueils, aux Charybdes et Scylles de Helgoland. Si nous vous revoyons, nous devrons cet avantage à la terre, et point à cet élément qui a paru si contraire aux Français dans cette dernière guerre. Jouissez cependant, en attendant, du beau ciel d'Aix; buvez du muscat des bernardins, mangez de vos olives et de vos bons raisins, accommodez-vous vite avec vos frères, et terminez, croyez-moi, vos procès le plus promptement que vous pourrez. Les grandes puissances en reviennent là après les guerres les plus sanglantes. Commencez par où elles finissent, et faites cet honneur à la philosophie de prouver par cette action d'éclat que la sagesse des sages est supérieure à celle des monarques. Adieu, mon cher; taxez ma lettre de folle tant que vous voudrez, il m'a été impossible aujourd'hui de vous en écrire une autre.

294. DU MARQUIS D'ARGENS.

Éguilles, 2 décembre 1764.



Sire,

Je ne saurais exprimer à Votre Majesté le plaisir et la consolation que m'a causés la lettre dont elle m'a honoré, et que j'ai trouvée à Aix. J'avais besoin de quelque chose qui dissipât la tristesse où j'étais. J'avais appris à Lyon que d'Éguilles, mon frère, était à Paris pour<440> un procès qui était une suite de celui qu'il avait eu avec son parlement. Il a été, par parenthèse, bien heureux que le Roi ait cassé l'arrêt du parlement de Provence, car il était condamné par cet arrêt à perdre sa charge de président, confisquée en faveur du Roi, et banni du royaume pour dix ans. Cela aurait reculé la fin de mes affaires. Enfin, d'Éguilles a obtenu, au conseil, tout ce qu'il demandait; sa charge lui a été conservée; le Roi lui a seulement ordonné de ne pas aller à Aix jusqu'à ce qu'il lui en donne la permission. Il est venu à Éguilles, qui n'est qu'à une lieue de cette ville. Je suis avec lui et avec ma mère. Mes affaires sont terminées à ma satisfaction. Les arrangements que j'ai à prendre par rapport à une terre qu'on m'a cédée ne me retiendront que jusqu'au mois d'avril; ainsi je compte avoir le bonheur d'aller me mettre à vos pieds au commencement de l'été, si, avant ce temps, je ne vais pas faire la révérence au Père éternel. A parler vrai, je donne fort volontiers la préférence sur cet article à V. M. Je vomirais bien exécuter les ordres qu'elle me donne de me défaire de toutes les maladies dont je suis affecté. J'ai communiqué votre intention à mon médecin, qui m'a conseillé de lui écrire qu'elle eût la bonté d'ordonner que, au lieu de soixante et un ans, je n'en eusse tout au plus que cinquante, et de m'envoyer de la prochaine foire de Leipzig un estomac tout neuf et bien conditionné, parce que, en Provence, on n'a pas le secret d'en donner de nouveaux à ceux qui en ont un vieux et qui ne digère presque plus. Je pense, Sire, que, quand vous badinez sur les maux d'un pauvre philosophe de soixante et un ans, cela est aussi condamnable que si j'allais reprocher à un vieux militaire les coups de fusil qu'il a reçus. Vous croyez donc qu'on étudie quarante ans sans qu'il en coûte beaucoup à la santé? Vous me direz : Et moi, j'étudie depuis trente ans, je gouverne un grand État, je commande mes armées, je fais des guerres aussi pénibles que glorieuses; je me porte cependant très-bien. Il a vécu en Europe, depuis Jules César et Marc-Aurèle, un<441> homme qui, égalant la gloire de ce premier empereur, la sagesse du second, digérait cependant fort bien; donc tous les philosophes doivent avoir un bon estomac. Ce raisonnement n'est pas concluant, et pèche contre toutes les règles de la logique. Ainsi vous n'êtes pas en droit de prétendre que je doive bien me porter parce que vous avez essuyé plus de fatigues dans un jour que je n'en ai eu pendant dix ans. En vérité, Sire, je suis bien fâché que la seule chose sur laquelle vous n'ayez pas raisonné conséquemment soit sur ma santé. Plût à Dieu que vous fussiez aussi grand médecin que vous êtes grand roi! Il y a longtemps que j'aurais la force d'Hercule; vous auriez joint ce bienfait à tant d'autres dont vous m'avez comblé, et dont je conserverai le souvenir au delà du tombeau, si nos âmes connaissent après leur mort ce qui leur est arrivé pendant la vie. Passez-moi ce petit trait de pyrrhonisme au milieu d'un pays où règne la foi de l'Église contre laquelle les portes de l'enfer ne prévaudront pas. Il me reste de temps en temps quelques doutes dont je vous demanderai la solution dans le palais philosophique de Sans-Souci.

Le fils de Grégory, un de nos bons négociants de Berlin, est à Marseille, chez les plus riches banquiers de cette ville; il m'a promis de me venir voir à Éguilles avant son départ, qui n'est pas éloigné. J'aurai l'honneur de lui remettre une lettre pour V. M., qui sera plus sensée que celle-ci, et qui vous prouvera, Sire, que le soleil de Provence ne fait pas fermenter les têtes et les cervelles qui ont été tempérées par la froideur des climats du Nord.

La cour vient de rendre une ordonnance par laquelle elle détruit les maisons des jésuites dans les provinces de l'Alsace, de la Franche-Comté, du Hainaut et de la Flandre, qui les avaient conservées; en même temps, elle permet aux jésuites qui étaient sortis du royaume d'y retourner et d'y vivre sans prêter de serment. V. M. sait Racine par cœur; qu'elle me permette d'en citer ici ce passage :

<442>

.......... Que, d'un cœur incertain,
Je parerai d'un bras les coups de l'autre main.442-a

Que font, Sire, vos jésuites de Silésie? Ils boivent, mangent, dorment paisiblement; vos ministres du saint Évangile, que nous autres catholiques nous appelons prédicants, font la même chose; les rabbins de la synagogue, parmi lesquels se trouve mon maître de la langue hébraïque, M. Raphaël, jouissent tranquillement du même privilége. Sage Frédéric, roi philosophe, chez lequel les hommes pensent différemment et ne disputent pas, je vous reverrai avant de mourir, c'est là mon unique espoir. En attendant, si vous avez pitié d'un pauvre exilé du pays de la philosophie, daignez le consoler jusqu'à ce qu'il retourne à Sans-Souci, en l'honorant de votre réponse.

Si par hasard, dans le nombre de vos chirurgiens français,442-b vous aviez une place vacante, j'ai trouvé un des plus habiles hommes de la France, qui serait charmé d'aller dans un pays qui est devenu aujourd'hui la patrie de tous les gens à talents. J'ai l'honneur, etc.

295. AU MARQUIS D'ARGENS.

Le 22 janvier 1765.

J'ai vu par votre lettre, mon cher marquis, que vous êtes arrivé, je ne dis pas promptement, mais heureusement à Éguilles. Vous vous<443> opiniâtrez à soutenir l'honneur de vos maladies. Pour moi, je ne m'y oppose pas; je sais que chacun a son goût, et qu'on peut avoir celui d'être malade, comme un autre. Mais, indépendamment de cette persuasion, il n'est pas moins sûr que la gourmandise et la santé ne s'accordent pas ensemble, et qu'il est arrivé à plus d'un philosophe d'accuser son estomac des indigestions qu'il lui avait causées. Le beau soleil de Provence, les oranges, les fruits, la satisfaction de vous retrouver au sein de votre famille et d'avoir terminé vos procès, vous guériront. N'accumulez pas inutilement les années sur votre tête, mon cher; c'est peine perdue, car un Provençal, eût-il atteint l'âge du vieux Nestor, ne serait pas pour cela à l'abri des soupçons d'étourderie. Ce n'est pas que je vous en accuse, mais le public, rempli de préventions, n'est pas toujours juste dans les arrêts qu'il prononce. Je vous recommande, mon cher, la crainte de Pierre-Encise, des îles d'Hyères et du Pont-couvert de Strasbourg.443-a Ayez-les toujours devant les yeux, tant que durera votre séjour en France. Gardez-vous de vous mettre au nombre des écraseurs de ...443-b Laissez aller les choses comme elles vont, et dites toujours du bien de M. le prieur; c'est l'unique moyen de repasser la frontière avec sûreté. Je vous recommande au dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, qui a tiré vos ancêtres de la captivité d'Égypte; sans doute il guidera vos pas. La synagogue l'implore tous les samedis en votre faveur, en faisant des vœux que le cher Isaac443-c revienne sain et sauf de son pèlerinage.

D'Alembert a cru que vous passeriez par Paris, et on l'a détrompé. Les gazetiers ont donné le réveillon aux politiques; ils ont annoncé au public que vous alliez à Versailles, chargé d'une négociation importante. Les ministres d'Autriche ont aussitôt mis leur argent en<444> espions, et depuis un siècle la canaille qui se prête à pareils emplois n'a été mieux payée. Voyez quel bruit vous faites en Europe, avec le moins de mouvement possible. Que serait-ce, si jamais vous agissiez avec activité? Mais je tremble d'avoir mis ce mot indiscret dans ma lettre. Je vous recommande aux doux soins de Morphée, sur le duvet le plus mou et le plus tendre; que jamais le soleil ne vous frappe de ses rayons qu'après avoir parcouru les trois quarts de sa carrière; que le forgeron laborieux et les coqs vigilants soient bannis de votre voisinage; que le doux murmure d'une onde claire assoupisse mollement vos sens, et vous plonge, après une douce léthargie, dans un sommeil profond et paisible; que deux mois de séjour continuel dans votre lit réparent les fatigues énormes d'un rude voyage; et que les anges qui transportèrent la maison de la reine du ciel du fond de la Palestine au rivage de Loretto vous soulèvent sur leurs ailes, et, traversant doucement les airs, vous ramènent sans incommodité d'Éguilles à Potsdam. Voilà les vœux que je forme pour vous, et j'espère que sainte Hedwige, ma patronne,444-a les exaucera. Adieu, mon cher; on vous attend ici avec impatience.

296. AU MÊME.

Le 18 mars 1765.

Je reçois votre lettre, mon cher marquis, sans date, de sorte que je pourrais supposer qu'elle est des ruines de Carthage, ou de Cochinchine; mais ce qui me fait présumer que vous êtes en Provence, c'est que, depuis votre départ, toutes les gazettes sont pleines d'un monstre<445> qui fait des ravages affreux dans la Provence.445-a Ce ne peut être que vous, car, en qualité de Prussien, vous devez passer pour un monstre en France, au moins à Versailles, et, quand même cela ne serait pas, peut-être vous a-t-on vu enveloppé dans votre redingote, avec votre capuchon et votre mouchoir devant le nez, et j'avoue que c'est là une figure assez monstrueuse pour qui n'y est pas accoutumé. Les gazettes disent que vous dévorez des enfants et des femmes. Fi! où avez-vous pris cette vilaine coutume? Cela ne vous est jamais arrivé depuis que je vous ai connu; mais on change de mœurs en voyageant. Au défaut de cela, de janséniste que vous étiez vous vous êtes fait jésuite, parce que votre frère d'Éguilles l'est, et qu'il vous a donné je ne sais quelle métairie pour vous corrompre. Vous êtes, marquis, dans le cas du proverbe : Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Je crois bien que vous faites quelquefois le malade, mais c'est pour courir les bois et donner l'épouvante à toute une province. Non content d'avoir mis en rumeur la Provence, vous voulez porter le trouble à Paris; mais que dira mon frère le très-chrétien roi de France, s'il apprend que mon chambellan, ce monstre, vient pour dévorer les enfants du parc de Versailles, du bois de Sénard et de la forêt de Fontainebleau? On a envoyé contre vous un escadron de dragons en Provence; à Paris, on fera marcher les gardes françaises, et, quelque adresse, à ce qu'on dit, que vous ayez à sauter de branche en branche, les coups de fusil pourront vous attraper. Si même vous contenez cette voracité, et que, en allant à Paris, vous vous contentiez de vous nourrir de poissons et de viande, comme tous les honnêtes gens qui habitent ce globe, quel bruit ne feront pas les gazetiers! Ces gens ont dit que vous étiez chargé de commissions si secrètes, que je les ignore; en vous sachant à Paris, ils donneront une<446> couleur à leurs mensonges, et les accréditeront dans le public. Tout le corps diplomatique sera ému en apprenant votre arrivée; les espions de trotter, et les fausses conjectures de s'étendre. Ce seront là les fruits de votre voyage, et puis qu'y ferez-vous? Vous avez une rente sur l'hôtel de ville, qu'on vous paye régulièrement. Vous voulez parler à vos amis? Vous pouvez faire la même chose en vous arrêtant à un village proche de la ville, où les gens auxquels vous avez affaire viendront vous trouver. Vous ferez bien de retomber par Bruxelles sur Wésel; mais, pour Dieu, ne dévorez point d'enfants dans votre voyage. La viande est à bon marché, vous pourrez en avoir partout; et, si votre imagination s'est échauffée au soleil ardent de Provence au point de vous faire jouer le monstre, que le soleil flegmatique de la Westphalie rafraîchisse votre tête au point de vous rendre, à votre retour, tel que je vous ai vu partir. Je vous attends, marquis, au mois de septembre; encore aurez-vous fait une prodigieuse diligence, car, autant que je m'en souviens, les trois rois ne faisaient en quinze jours que treize milles. Enfin vous en userez en tout ceci selon votre prudence ordinaire, et je recommande cela, ainsi que tout ce qui vous regarde, en la sainte garde du Père éternel.

297. AU MÊME.

(Landeck) ce 19 (août 1765).

Je suis bien aise qu'Helvétius446-a ait donné signe de vie. Mandez-lui, s'il vous plaît, qu'il me ferait plaisir de m'envoyer ici une de ses têtes<447> de ferme,447-a avec cinq subdélégués, que j'enverrai en même temps en diverses provinces pour faire leurs recherches, ce qui ira vite et terminera les choses promptement, car je les enverrai en même temps dans les cinq départements, l'un au Rhin et en Westphalie, l'autre à Magdebourg, Halberstadt, Hohnstein et la Marche, le troisième Poméranie et Nouvelle-Marche, le quatrième Silésie, et le cinquième en Prusse; de sorte que, dans trois mois, ces gens, se trouvant au fait de tout, pourront arranger leurs baux pour le 1er mai, que l'année des finances commence. Je vous félicite des belles opérations de finances que vous faites à Berlin; pour moi, je vis dans l'eau. Ma métamorphose dure encore jusqu'au 24, que je cesserai d'être poisson, et redeviendrai homme.447-b Je perds entièrement l'enflure de mes jambes, et j'espère que les forces, reviendront ensuite. Adieu, mon cher; je souhaite que votre bourse soit aussi pleine d'espèces que votre tête de métaphysique; l'un ne dérogera pas à l'autre.

NB. Pour ce qui regarde les postes, c'est encore un article très-important. Il dépendra de ces gens-là, si leurs propositions sont bonnes, de les affermer également. Il ne s'agit que de voir arriver un homme intelligent en toutes ces matières, et avec lequel on peut traiter. Le bail des accises et douanes ne peut être que pour six ans. Pour celui des postes, on l'étendra, parce qu'il faudra faire beaucoup de nouveaux établissements. Je m'engagerai dans la ferme pour quatre cent mille livres, ou cent mille écus d'ici.

<448>

298. DU MARQUIS D'ARGENS.

Avignon, 10 septembre 1765.



Sire,

Votre Majesté aura trouvé étrange que je n'aie pas eu l'honneur de lui écrire depuis la dernière lettre qu'elle avait eu la bonté de m'envoyer. J'étais déjà en chemin pour me rendre à Berlin quand je la reçus; je comptais avoir bientôt la satisfaction de me mettre à ses pieds, lorsque je fus attaqué, cinq jours après mon départ, d'une fièvre chaude qui m'a duré près de deux mois. J'étais dans une petite ville du Dauphiné, appelée Montélimar; enfin, la nature, plutôt que la science du médecin qui me voyait, me tira d'affaire, et me rendit assez de force pour me faire porter sur un brancard jusqu'à un bateau couvert qui me conduisit, en descendant le Rhône, à Avignon. Je comptais pouvoir regagner la Provence et me rendre chez moi pour y trouver les secours nécessaires à l'état de ma santé; mais il me fut impossible d'aller plus loin, parce que j'étais obligé de voyager par terre, et que j'étais trop faible, trop incommodé d'une diarrhée qui m'avait pris lorsque la fièvre m'avait quitté. Je restai donc à Avignon, et je vis par bonheur un très-bon et très-célèbre médecin, qui répara les fautes du premier, et qui m'a tiré d'affaire. Il me reste encore cependant une très-grande faiblesse, et je ne puis sortir de chez moi; mes jambes sont encore très-enflées, car, à force de quinquina et d'autres remèdes que m'avait donnés le premier médecin pour marrêter la fièvre, il m'avait causé un commencement d'hyropisie, dont cependant je n'ai plus rien à craindre aujourd'hui. Voilà, Sire, ce qui m'a empêché de m'acquitter de mon devoir et d'écrire à V. M. Quoique je me flatte qu'elle connaît assez ma probité et ma droiture pour ne pas penser que je cherche à lui en imposer pour justifier mon retardement à me rendre à Potsdam, cependant,<449> Sire, pour ma propre satisfaction et pour calmer la crainte où je suis de déplaire à V. M., j'ai l'honneur de lui envoyer le certificat du médecin à qui je dois la vie; c'est un homme célèbre dans son art, un philosophe aimable, ami ancien de mylord Marischal, à qui il écrit une lettre à mon sujet. J'ai fait légaliser ledit certificat par les premiers magistrats de la ville, parce que la seule chose aujourd'hui qui puisse empêcher l'entier rétablissement de ma santé, c'est l'appréhension que V. M. ne me crût capable de chercher de vains prétextes pour prolonger mon voyage. Elle verra, par le certificat que je lui envoie, que je ne puis me mettre en chemin que dans six semaines, et qu'il faudra voyager encore bien lentement. La saison alors sera fort rigoureuse, surtout vers le milieu de mon voyage. Si V. M. voulait m'accorder la permission de rester ici jusqu'au 1er de mars, j'arriverais à Potsdam vers le milieu d'avril, et je ferais ce voyage d'autant plus commodément, que mon frère, qui commande le régiment de Royal-Vaisseau, et dont le régiment est en garnison à Maubeuge en Flandre, m'accompagnerait jusqu'à Bruxelles et même jusqu'à Wésel, étant en Provence actuellement en semestre, et retournant au mois de mars à son régiment. Sur tout ce que je propose ici à V. M., je la supplie instamment de n'être pas fâchée; elle n'a qu'à ordonner, et, dans quelque état que je sois, je partirai, si elle le souhaite, sa lettre reçue, si elle daigne m'en honorer, ou sur les ordres qu'elle me fera donner. Je la prie, si elle me fait l'honneur de me répondre, de me faire remettre sa lettre par la voie de M. Schütz, banquier à Berlin, qui me la fera remettre de banquier en banquier, sans qu'elle paraisse à mon adresse; sans cela, elle court risque d'être retenue au bureau de Paris, dès que mon nom paraîtra dessus. La dernière lettre dont V. M. m'a honoré, qui me vint par la voie de MM. Girard et Michelet, a été fort bien jusqu'à Paris, à M. Mettra; mais, celui-ci me l'ayant adressée en droiture de Paris, elle a été retenue pendant trois mois, et je ne l'ai reçue que quatre jours après que j'étais en route pour<450> Berlin; elle me fut renvoyée d'Aix, où elle ne faisait que d'arriver. Je ne passerai point à Paris, Sire. Et qu'irais-je faire dans cette ville, où tous les esprits sont dans une agitation encore plus forte que celle qui trouble le cerveau des gazetiers? On m'a dit, Sire, que d'Alembert vient de faire un ouvrage qui lui attirera un jour bien des ennemis; je ne serai pas fâché s'il est persécuté, pourvu que cela l'attire à Potsdam. On m'assure qu'il a pensé mourir dans le temps que j'étais fort malade; nous aurions été très-surpris tous les deux de nous voir tout à coup dans le séjour du grand Belzébuth, qui tient dans sa puissance les Trajan et les Platon. J'ai l'honneur d'être, etc.

299. DU MÊME.

Le 1er janvier 1766.



Sire,

Permettez que, au commencement de cette année, je souhaite à Votre Majesté tout ce qu'elle peut désirer. Je crois, Sire, que je ne puis faire des vœux dont l'accomplissement lui soit plus avantageux que de demander au ciel qu'elle jouisse d'une santé aussi bonne que sa gloire est grande. Vous auriez, Sire, la force d'Hercule, ainsi que vous avez acquis son immortalité sur la terre; car j'ai trop l'honneur de connaître V. M. pour penser que vous vouliez vous brûler dans ce monde pour aller être immortel dans l'autre.

J'ai eu l'honneur d'écrire à V. M. après la maladie qui m'avait conduit aux portes du trépas, et qui m'obligea de rester à Montélimar en Dauphiné et de me faire transporter ensuite à Avignon, où j'ai été obligé de demeurer six semaines. Je me porte aujourd'hui fort<451> bien, et je partirai le 1er de mars, pour arriver le plus tôt possible à Potsdam; je compte d'y être vers le 15 d'avril. V. M. ne m'ayant pas fait l'honneur de me faire savoir ses ordres, ayant pris la liberté de lui écrire d'Avignon, je crains qu'elle ne soit fâchée contre moi; mais je la supplie de considérer que la meilleure volonté ne peut résister à une force supérieure. M. de Catt m'a mandé que V. M. avait trouvé inutile que je lui eusse envoyé des certificats. J'aurais souhaité, s'il avait été possible, vous envoyer le vice-légat dans une lettre, et tous les protonotaires apostoliques qui sont à Avignon; car je n'ai jamais rien craint autant que de manquer dans la moindre chose au respect que je dois aux ordres de V. M. Mais enfin, Sire, vous me permettrez de répéter encore qu'à l'impossible nul n'est tenu, et je connais trop la justice de V. M. pour vouloir m'imputer une négligence qui n'a pas dépendu de moi.

Voici, Sire, les nouvelles que je sais dans ma solitude. La santé du Dauphin est toujours déplorable. Sa perte jettera les deux tiers du royaume dans la consternation; l'autre tiers s'en réjouira dans le fond du cœur, sans oser le faire paraître; ce tiers est composé des jansénistes, dont il était l'ennemi déclaré.

D'Alembert est allé se fourrer dans les affaires des jésuites et des jansénistes; il a écrit un ouvrage sur la destruction des jésuites, dans lequel il les justifie quelquefois, et les condamne souvent. Dans ce même ouvrage, les jansénistes sont cruellement outragés, et beaucoup plus que les jésuites; de sorte que tous ces gens si opposés entre eux se sont réunis pour attaquer d'Alembert. Ils ont dévoilé sa naissance, ils ont critiqué ses actions, enfin ils ont inondé la France de libelles dans lesquels il est traité sans ménagement. Quelque philosophe qu'on soit, cela déplaît, surtout quand la philosophie ne nous a pas dépouillés de l'amour-propre. En vérité, un homme sage cesse de l'être lorsqu'il va se mêler de toutes ces querelles de prêtres et de moines; il faut être aussi étourdi et aussi pétulant que le sont en général les<452> Français, pour entrer dans de pareilles disputes. Corneille a dit des Romains :

Romains contre Romains, parents contre parents,
Combattre follement pour le choix des tyrans,452-a

L'on peut dire avec autant de vérité des Français :

Français contre Français, parents contre parents,
Combattre follement pour le choix des pédants.

J'ai écrit à d'Alembert, et je n'ai pas manqué de lui dire le passage de Molière : Que diable allait-il faire dans cette galère?452-b En vérité, Sire, outre les obligations que j'ai à V. M., j'en ai encore de très-grandes à tous les Allemands. C'est en vivant chez eux que je me suis dépouillé de cet esprit turbulent qui semble inséparable du génie français. Qu'a de commun la philosophie avec la bulle Unigenitus, et qu'importe à un disciple de Bayle ou de Gassendi l'état des jansénistes ou des molinistes? Que dirait-on d'un homme sage, ou qui voudrait passer pour l'être, qui s'occuperait du rang que doivent tenir les fous dans l'hôpital qu'ils habitent? Jansénistes, jésuites, calvinistes, luthériens, anabaptistes, quakers, tous ces gens-là, ne sont- ce pas des fous pour un philosophe?

J'ai reçu une lettre, il y a quelques jours, de Voltaire, qui m'a envoyé ses ouvrages, et qui ne manque pas de me dire que, lorsque je passerai à Lyon, il serait honteux que le frère Isaac ne vînt pas voir le frère Voltaire; qu'il voulait, à l'exemple des ermites Antoine et Paul, recevoir ma bénédiction avant de mourir. Mais je ne passerai pas par Genève, si je n'en ai une permission expresse de V. M., et tous<453> les ermites et Pères du désert, sans l'ordre de V. M., ne pourront rien sur moi. J'ai l'honneur, etc.

300. DU MÊME.

Éguilles, 4 janvier 1766.



Sire,

J'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté il y a quelques jours pour avoir le bonheur de lui souhaiter une bonne année, sans inquiétude d'esprit et sans douleur de corps. Si jamais un grammairien commentait ma lettre, il dirait que, lorsqu'on écrit à un roi philosophe, ce que l'on entend par les inquiétudes d'esprit, ce sont les intrigues des cours étrangères, parce que tous les événements qui dépendent du sage ne lui donnent jamais aucun souci; mais toute la sagesse du monde ne peut rien contre des accidents causés par la folie. Souhaiter donc à un roi tel que vous la tranquillité de l'esprit, c'est souhaiter que le bon sens règne cette année dans toutes les cours de l'Europe. Ainsi soit-il! Celle de France vient de perdre un grand prince,453-a qui aimait le peuple, et qui l'aurait rendu heureux, si cela avait un jour dépendu de lui; il est mort non seulement comme un saint, ce qui pour nous philosophes n'est pas grand' chose, mais avec la fermeté d'un héros. Peu de moments avant sa mort, il fit venir ses trois enfants; il dit au duc de Berry,453-b qui doit régner un jour, les choses les plus nobles et les plus touchantes. Je crois que les jansénistes gagneront beaucoup moins à sa mort qu'ils ne l'ont espéré. Le Roi, dans trois mois, a détruit totalement deux parlements, celui de<454> Pau et celui de Rennes. L'on fait le procès criminel à sept membres de ce dernier, qui ont poussé la licence jusqu'à écrire les lettres anonymes les plus insolentes au Roi. Un de ces criminels eut l'audace de dire un jour, en passant dans la place où est la figure équestre du Roi, autour de laquelle il y avait plusieurs personnes : « Messieurs, c'est contre cette statue que nous défendrons vos droits. » La clémence dont on avait usé depuis dix ans envers toutes les insultes que des bourgeois revêtus d'une charge qu'ils avaient achetée faisaient journellement à la majesté et à l'autorité royale, les avait enhardis à ne plus garder aucune bienséance. Le parlement de Toulouse avait décrété le duc de Fitzjames, gouverneur du Languedoc, de prise de corps; celui de Rouen avait cassé deux édits du conseil du Roi, et défendu, sous peine de la vie, de les exécuter. Ces robins se croyaient des gens d'importance; ils viennent d'apprendre à leurs dépens que, pour les anéantir, le Roi n'a eu besoin d'autres moyens que de le vouloir.

V. M. a-t-elle vu la nouvelle édition du Dictionnaire philosophique de Voltaire? Il m'a mis dans la préface comme auteur de l'article Genèse.454-a Il a été chercher dans mon Timée ce que j'ai dit sur Moïse et sur le Pentateuque; il a ajouté à cela sept ou huit bonnes impiétés. Ce qui l'a engagé à me faire ce tour, c'est que son livre a été mis par l'assemblée du clergé sous l'anathème éternel, et, pour diminuer la flétrissure de cette condamnation, il a mis dans cette nouvelle édition le nom de plusieurs personnes qu'il dit lui avoir envoyé les principaux articles de son Dictionnaire. Cet homme mourra comme il a vécu. Je viens de recevoir quatre exemplaires de son Dictionnaire, qu'il m'a envoyés en présent. Je ne puis pas nier que le fond de son article Genèse ne soit de moi, puisqu'il est extrait de mes notes sur Timée; mais je ne lui ai rien envoyé; j'ai encore moins écrit quatre ou cinq impiétés très-plaisantes, mais très-capables de faire crier les<455> dévots et toute leur clique. Si V. M. ne trouve pas ce livre à Berlin, j'aurai l'honneur de lui en remettre un en arrivant, car elle aura aussitôt cet exemplaire que celui qu'elle pourrait faire venir, étant fermement résolu de partir à la fin du mois de février de ce pays, le temps y étant déjà assez beau. Je prie encore instamment V. M. de n'être pas fâchée si je ne suis pas arrivé au commencement de cet hiver; mais, quelque envie que j'en aie eue, la chose m'a été impossible, et, après la cruelle maladie que j'avais faite, j'étais trop faible pour pouvoir entreprendre un long voyage dans la mauvaise saison. J'ai l'honneur, etc.

301. AU MARQUIS D'ARGENS.

Le 28 janvier 1766.

Et les disciples dirent à Thomas : « Nous avons vu le Seigneur. » Il leur répondit : « Si je ne touche ses stigmates, si je ne mets ma main dans son côté, je ne le croirai pas. » (Saint Jean, chapitre XX, verset 25.)

302. DU MARQUIS D'ARGENS.

Éguilles, 20 mars 1766.



Sire,

J'aurai l'honneur de me mettre aux pieds de Votre Majesté avant la fin du mois d'avril. Je pars d'ici dans trois jours pour Strasbourg en<456> droiture; ma voiture est déjà arrêtée, et, qui plus est, payée jusquà Besançon. Je ferai le voyage dans un bon carrosse, sans courir la poste, car en vérité j'ai reconnu que, pour aller plus vite, je devais me soumettre à la nécessité d'être obligé de faire les journées que le cocher avec lequel j'ai fait marché pour me conduire a réglées par son accord. C'est là un moyen assuré que j'ai trouvé pour me garantir des attaques et des tentations de la paresse; quant aux maladies, j'ai une si grande attention à ma santé, et je ménage si fort mon estomac,

Que je défie bien toux, fièvre, apoplexie,
De pouvoir de cent ans attenter à ma vie.

Je ferai depuis Lyon jusqu'à Berlin mon voyage avec M. Stosch,456-a qui vous a vendu, à ce qu'il m'a dit, un magnifique cabinet de tableaux et de raretés. Il est venu me voir ici, à Éguilles, trois fois, et il m'attend à Lyon, où il avait quelques affaires qui l'obligeaient de s'arrêter dans cette ville. Vous enrichissez donc toujours vos palais, Sire, et surtout Sans-Souci, des précieuses reliques de l'antiquité, dont la plus petite vaut mieux que toutes celles que possède l'église de Magdebourg; je n'excepte pas même la pantoufle de la Vierge.

J'aurais, Sire, bien des choses à dire ici à V. M. au sujet de ce qui se passe dans ce pays. Le Roi vient enfin de s'apercevoir que des gens faits pour juger les procès voulaient marcher de pair avec lui; il les a punis, et les a fait rentrer dans l'état où ils doivent être. Jamais les parlements, sous Louis XIV, n'ont été si humiliés; tous les gens de bon sens en sont charmés; ces prétendus défenseurs des peuples devenaient<457> insupportables au peuple par leur fierté. Je n'ai jamais mieux compris combien il est nécessaire qu'un roi soit maître absolu que depuis que je suis en France; tous les prétendus états mitoyens entre le peuple et le Roi ne sont que de petits tyrans, qui manquent également à leur maître et à leurs concitoyens. L'on a beau dire que, sous un mauvais roi, des personnes qui balancent son pouvoir sont très-utiles; je réponds à cela que je ne doute pas que le peuple n'ait été infiniment plus heureux et plus tranquille en France sous Louis XI qu'en Angleterre sous le règne de la maison de Stuart, dont la puissance était si balancée. V. M. sera étonnée de voir que je suis devenu si antiparlementaire; c'est que j'ai appris pendant vingt-cinq ans, à Berlin, le bien qui résulte de n'avoir qu'un maître qui sait se faire obéir, et que je n'ai jamais mieux connu ce bien que depuis que j'ai vu tout ce qui se passe en France.

Depuis que je suis ici, j'ai voulu connaître les raisons, les causes de bien des choses, et je suis venu à bout de ce que je souhaitais. En vérité, Sire, ce serait dommage que je fusse mort à Avignon, car j'ai bien fait une bonne provision pour les soupers philosophiques de Sans-Souci; j'ai, en vieillissant, ramassé de quoi suppléer à la perte de l'imagination et au dépérissement de l'esprit, et j'ai meublé ma mémoire de trente contes, pour dédommager mon âme de la pesanteur dont elle devient tous les jours et du peu de vivacité qui lui reste. Un autre que moi regretterait d'avoir perdu ce peu d'imagination dont la nature l'avait doué, et craindrait de paraître comme dépouillé de ce qui a pu le faire goûter dans le monde; mais je sais que V. M. ne fera point sécher un figuier parce qu'il ne porte plus que des feuilles dans une saison où il ne peut avoir des fruits. Voilà, Sire, ce qui me rassure. J'ai l'honneur, etc.

<458>

303. AU MARQUIS D'ARGENS.

Neisse, 27 (août 1766).

J'ai reçu votre lettre avec l'incluse de Voltaire. Je ne répondrai à l'apôtre de l'incrédulité qu'à mon arrivée à Breslau,458-a parce que j'ai ici un grand détail militaire. Il faut huit jours au marquis pour se reposer, après le grand voyage de Potsdam, avant de voir les rues de Berlin. Le comédien fera bien d'attendre mon retour. Je crains que Launay458-b ne se flatte trop avec ses accises; à vue de pays, je ne juge pas que la nouvelle administration fasse de grandes merveilles. A pronostiquer par ce qui se passe ici et que j'apprends, il n'y aura guère de marge. Je vous renvoie la lettre de Thieriot, qui est assez vide de choses. J'ai été ces jours fort incommodé des hémorroïdes; toutefois je vais comme je puis. Adieu.

304. AU MÊME.

Août 1766.

Vous voyagez, mon cher marquis, avec poids et mesure, au lieu que je cours le pays, et me transporte çà et là comme Notre-Dame la Folle. Je crois bien que vous avez été à ma maison de Sans-Souci, et que vous en êtes revenu; mais je parie bien que toute la journée a été employée à ce laborieux exercice. Je ne vous parle point de mes courses; elles ont une double fin, le militaire et la finance, deux<459> choses qui ne vous intéressent guère. J'ai recueilli, chemin faisant, des anecdotes du voyage qu'a fait l'Empereur sur nos frontières,459-a et je m'aperçois, mon cher, que les tableaux gagnent plus à être vus de loin qu'examinés de près. Nous autres princes, nous ne devons nous montrer que dans notre gloire, comme le Dieu de la messe. On élève un ciboire doré, tout le peuple adore, la messe se dit, des instruments harmonieux l'accompagnent, l'exemple de la multitude inspire une espèce de respect sombre et ténébreux; un quidam vient, examine toute cette cérémonie, prend le calice, et y trouve une pâte faite de pain azyme, et rit de la superstition du vulgaire. Voilà, mon cher, une fable morale dont vous pouvez faire votre profit. J'ai fait aujourd'hui quatre milles en voiture et quatre à cheval; cela m'a un peu fatigué, et je finirai par l'apophthegme du roi Dagobert, qui aimait beaucoup ses chiens; quand il fallait les quitter, il ne manquait jamais de leur dire : « Il n'y a si bonne compagnie qui ne se sépare. » Adieu, mon cher marquis; je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

305. DU MARQUIS D'ARGENS.

Berlin, dimanche matin, fait en toussant beaucoup (1766).



Sire,

Pour répondre aux questions que Votre Majesté m'a fait la grâce de me proposer, j'aurai l'honneur de lui dire, avec l'impartialité d'un juif qui ne décide point entre Genève et Rome, et qui regarde d'un même œil le socinien et le catholique : 1o que la divinité du Fils de<460> Dieu n'a point été crue dans les trois premiers siècles; on a seulement regardé Jésus comme une créature infiniment plus parfaite que les autres, mais cependant bien inférieure à Dieu le Père, qui n'était, pour ainsi dire, celui de Jésus que par adoption. C'est ce que nous voyons clairement par le témoignage des plus grands Pères de l'Église, qui ont vécu avant le concile de Nicée. Origène, qui naquit vers l'an 185, et qui fleurit au troisième siècle, dit, dans son ouvrage contre Celse, que de son temps il y avait quelques gens de la multitude qui croyaient que le Fils était égal au Père, et Dieu comme lui, mais que ces gens étaient des ignorants. Aujourd'hui, les docteurs catholiques tâchent de justifier Origène, et donnent la torture à certains endroits de ses ouvrages; mais cette conduite est pitoyable, et ne peut servir qu'à tromper quelques gens qui ne connaissent pas les écrits de ce Père. Saint Jérôme était de meilleure foi que les théologiens modernes, car il accuse nettement Origène d'avoir avancé que le Fils, en comparaison du Père, était une petite lueur; qu'il n'était pas la vérité, mais l'image de la vérité; qu'il était visible, et le Père invisible. Le fameux M. Huet, évêque d'Avranches, est convenu dans ces derniers temps qu'Origène avait dit clairement que le Fils, en comparaison du Père, n'était point la bonté même, mais seulement l'image de la bonté. Cette doctrine était celle des Pères qui avaient précédé Origène. Aucun d'eux n'avait fait Jésus égal à son Père. Saint Justin, qui vivait vers l'an 150, dit, dans son Dialogue, pages 356 et 357,460-a que le Père est invisible et le Fils visible, et que la grandeur du Fils n'approche point de celle du Père. Je pourrais, si je voulais, placer ici les autorités de dix autres Pères de l'Église; mais je renvoie ceux qui seront curieux de les voir à l'ouvrage du père Petau.460-b Ils verront, dans le<461> huitième chapitre du premier livre de cet auteur, trois faits établis : le premier est que la doctrine condamnée par le concile de Nicée dans la personne d'Arius ne lui était pas particulière, mais qu'elle avait été commune à beaucoup d'écrivains qui l'avaient précédé; le second est que le dogme de la divinité du Fils de Dieu n'était pas bien établi ni expliqué avant le concile de Nicée; enfin, le troisième est que ce n'a été que par exagération qu'Alexandre, évêque d'Alexandrie, s'est plaint, dans sa lettre rapportée par Théodoret, qu'Arius avait inventé un dogme nouveau et que personne n'avait enseigné avant lui. Que peut-on demander de plus que cette confession d'un théologien catholique et, qui plus est, jésuite? Je conviens que le père Petau fut dans la suite très-fâché de l'avoir faite. Il avait d'abord eu pour but de représenter naïvement la doctrine des premiers siècles, et il n'avait point déguisé les opinions des Pères; mais il sentit bientôt que c'était apprendre au public une chose qu'il devait ignorer. On cria contre lui, non seulement en France, mais même en Angleterre, où plusieurs théologiens protestants le maltraitèrent dans leurs écrits. Il fit donc une préface dans le but de détruire ce qu'il avait établi auparavant; il changea du blanc au noir; il sacrifia la réputation de bon critique à celle de théologien orthodoxe; il fit amende honorable aux Pères, et dit mille puérilités pour prouver leur orthodoxie sur la Trinité.

2o Ce fut au concile de Nicée que le Saint-Esprit fut déclaré troisième personne de la Trinité.

3o Il n'y a aucun concile général qui ait établi l'infaillibilité du pape; au contraire, des conciles généraux ont quelquefois déposé des papes. La doctrine de l'infaillibilité du pape est seulement soutenue publiquement par tous les théologiens ultramontains, et sourdement en France par les jésuites.

4o Le dogme insensé de la transsubstantiation a commencé à s'établir dans les écoles de théologie au onzième siècle, et a été confirmé<462> par le concile de Trente, à l'occasion de ce qu'il avait été rejeté par Luther et Calvin comme une nouveauté ridicule.

5o Le dogme du purgatoire est plus ancien que celui de la transsubstantiation. On en trouve quelques légères traces dans les écrivains du sixième et septième siècle; il fut entièrement établi dans le huitième, les moines ayant trouvé dans ce dogme des richesses immenses.

6o Le mariage des prêtres n'a été aboli qu'au troisième siècle; avant ce temps, il y avait eu quelques conciles qui avaient voulu le défendre, entre autres, ceux d'Elvire, de Tolède, de Valence et d'Arles. Mais les canons de ces conciles n'avaient jamais été mis que très-faiblement en exécution, et l'on trouve dans les auteurs catholiques, car le témoignage des protestants serait suspect à ce sujet, l'on trouve, dis-je, un million de preuves du mariage des prêtres et des évêques jusqu'au treizième siècle. Giraldus Cambrensis, qui a vécu dans le douzième et treizième siècle, dit, dans le traité De Illaudabilibus Walliae, inséré dans l'Anglia sacra,462-a page 450, que les évêques étaient mariés dans le pays de Galles. Saint Bernard, qui vivait dans le douzième siècle, et dont je ne crois pas que les catholiques refusent le témoignage, dit, en parlant de Malachie, son contemporain, son ami, dont il a écrit la vie, que les huit prélats qui avaient gouverné l'église de Celsus, évêque auquel Malachie avait succédé, avaient tous été mariés. On trouve dans l'Histoire de Normandie, par le sieur de Masseville, auteur catholique qui vivait encore il y a trente ans, que Robert, fils de Richard, duc de Normandie, étant archevêque de Rouen, épousa une personne de qualité de laquelle il eut des enfants, qu'il laissa riches du bien d'Église. On lit, dans les premiers volumes des Journaux des savants, que, un évêque de Normandie ayant voulu, vers la fin du onzième siècle, faire abolir dans un concile les mariages des prêtres, fort fréquents dans ce temps-là, ils<463> prirent des pierres pour le lapider. Dans l'Église grecque, les prêtres se sont toujours mariés et se marient encore.

7o Quant à l'article de la Vierge, ce n'est point un concile, mais plusieurs théologiens qui auraient voulu la mettre pour la quatrième personne de la Trinité; c'est ce qu'on peut voir fort au long dans Bayle, en cherchant dans la table des matières le mot Vierge. Je n'ai point actuellement la bonne édition du Dictionnaire de cet auteur, où ce fait est rapporté, et je ne puis placer ici les propres termes de ces théologiens.463-a

Voilà, Sire, les éclaircissements que V. M. m'a fait l'honneur de me demander. J'ai un peu insisté sur le premier, parce que je pense que, lorsqu'on veut avancer un système qui détruit toutes les idées reçues, et qui ne va pas à moins qu'à prouver que la Divinité qu'on adore n'a point été regardée comme telle par ceux qui ont transmis la religion jusqu'à nous, et que nous considérons comme en étant les pères, il faut des preuves claires; une simple assertion n'est point du tout suffisante pour un fait de cette importance. Puisse le ciel donner à V. M. la longueur des jours de Mathusalem, la force de David et les richesses de Salomon, car, pour la sagesse, vous en avez une meilleure dose que la sienne, et jamais les concubines ne vous feront offrir de l'encens à saint Ignace et à saint Christophe, comme elles en firent offrir à Baal et aux idoles par ce roi si vanté en Israël. Je suis avec un profond respect, etc.

<464>

306. DU MÊME.

Potsdam, 14 décembre 1767.



Sire,

J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Majesté des vers qu'on débite sous mon nom à Potsdam et à Berlin. Je voudrais les avoir faits, parce qu'ils sont excellents, dignes de Voltaire464-a ou de vous; et, si vous n'y étiez pas loué, je croirais que vous en êtes l'auteur, car je ne connais personne, dans ce pays, capable d'en écrire de pareils. Si vous ne les trouvez pas bons, je dirai alors :

En vain contre le Cid un ministre se ligue, etc.464-b

VERS AU ROI DE PRUSSE.

La mère de la Mort, la Vieillesse tremblante,
A de ses bras d'airain courbé mon faible corps,
Et des maux qu'elle entraîne une suite effrayante
De mon âme immortelle attaque les ressorts.
Je brave tes assauts, redoutable Vieillesse,
Je vis auprès d'un sage, et je ne te crains pas;
Il te prêtera plus d'appas
Que le plaisir trompeur n'en donne à la jeunesse.
Il te prêtera plus d'appas
Coulez, mes derniers jours, sans trouble et sans terreur;
Il te prêtera plus d'appas
Coulez près d'un héros dont le mâle génie
Vous fait goûter en paix le songe de la vie,
Et dépouille la mort de ce qu'elle a d'horreur.
Ma raison, qu'il éclaire, en est plus intrépide;
Mes pas, par lui guidés, en sont plus affermis.
<465>Tout mortel que Pallas couvre de son égide
Ne craint pas les dieux ennemis.
Philosophe des rois, que ma carrière est belle!
J'irai de ce palais, par un chemin de fleurs,
Aux champs Élysiens parler à Marc-Aurèle
Du plus grand de ses successeurs.
A Salluste jaloux je lirai votre Histoire,
A Lycurgue vos lois, à Virgile vos vers.
Je surprendrai les morts, ils ne pourront m'en croire;
Nul d'eux n'a rassemblé tant de talents divers.
Mais, lorsque j'aurai vu les ombres immortelles.
N'allez pas après moi confirmer mes récits;
Vivez, rendez heureux ceux qui vous sont soumis,
Et n'allez que bien tard rejoindre vos modèles.

Le marquis d'Argens.

Le poëte, Sire, qui place mon nom au-dessous de ces vers, et qui me les attribue, me fait sûrement bien de l'honneur; mais il se trompe fort, quelque admirateur que je sois de la gloire de V. M., s'il croit que je suis pressé d'en aller entretenir Marc-Aurèle.

Assez d'autres, seigneur, s'acquitteront sans moi,
Sur ces funestes bords, d'un si brillant emploi.

A propos, Sire, comme l'état naturel de l'homme est d'avoir toujours des rhumatismes, des crampes, des fièvres, et que personne ne remplit mieux cet état que moi, la volonté de V. M. est-elle, si par hasard, en soignant ma santé, je venais contre l'ordre des choses à me porter passablement, que j'aille à Berlin?465-a Je la supplie de me faire donner ses ordres à ce sujet par M. de Catt, pour que je puisse prendre alors quelques gouttes de plus, et quelques paquets de poudres, pour violer toutes les lois du meilleur monde possible, où l'on doit toujours avoir des courbatures. Je ne murmurerais pas <466>contre ces lois, si je pouvais faire d'aussi bons vers que ceux que j'ai l'honneur d'envoyer à V. M., et que j'aimerais mieux avoir composés

Que ceux qu'a faits, fait, et fera
Monsieur le chevalier d'Ora.

J'ai l'honneur d'être, etc.

307. AU MARQUIS D'ARGENS.

1767.

Le divin marquis saura que j'ai reçu sa missive, que les vers qu'il m'envoie sont d'une lettre que Voltaire m'a écrite il y a douze ans;466-a et l'immobilité du susdit divin marquis me fait douter que son corps soit assez transportable pour être conduit à Berlin, et, pour rester dans son lit, tant vaut-il y être à Potsdam qu'ailleurs, etc. Vale.

308. AU MÊME.

(Berlin, 31 décembre 1767.)

Votre Divinité permettra que Mon Humanité lui offre un ouvrage lu dans l'Académie.466-b Je vous l'envoie, parce qu'il a été lu dans cette assemblée dont, quoique absent, vous faites le plus bel ornement. Un ouvrage de Scaliger, ou de Suidas, ou de Freinshemius vous serait peut-être plus agréable; je n'en ai point dans ma boutique, et<467> chaque arbre ne peut fournir que les fruits qu'il produit. Contentez-vous de ceux-ci, et, si cela ne vous fatigue pas trop, continuez votre bienveillance au pauvre ignorant qui vous donne ce qu'il a, et qui, du pied du sacré mont, admire Votre Divinité, dont la plénitude domine sur ce sommet impérieux qui s'élève au-dessus des nues.

309. AU MÊME.

Le 1er janvier 1768.

Je commence par remercier le divin marquis de ses compliments sur la nouvelle année, et, comme il me serait peu convenable de lui demeurer en reste, il me permettra de lui souhaiter les vastes connaissances de Pline le naturaliste et de Varron, la science de Huet, Calmet, Saumaise, Scaliger, la mémoire de Pic de la Mirandole et du jeune Baratier pour avoir toujours présents les lieux de citations, les plumes infatigables des professeurs allemands de Leipzig, Halle, Göttingue, Tubingue, etc., etc., etc., etc. Je lui souhaite, de plus, une maladie qui le fasse vivre aussi longtemps que la grande révolution des astres, pour qu'il use avant de mourir trois cent soixante-sept millions trois cent quarante-cinq mille huit cent vingt paires de gilets de flanelle, qu'il pourrisse par sa sueur trente-quatre mille trois cent soixante-dix-huit lits, matelas, couvertures, etc., etc.; de plus, qu'il jouisse sans interruption de toute l'agilité d'une tortue, qu'il ait le sommeil des marmottes, de plus, une langue de fer qui ne s'use jamais, de plus, la tranquillité des taupes et la fécondité des pigeons, pour qu'il passe ses jours en plein contentement d'esprit et de cœur, et qu'il conserve des bontés pour l'ancien adorateur de Sa Divinité.

<468>

310. DU MARQUIS D'ARGENS.

Potsdam, 5 janvier 1768.



Sire,

Votre Éloge du prince Henri m'a dégelé pendant une demi-heure, et votre éloquence a produit sur moi ce que le poêle le plus ardent n'a pu faire depuis trois semaines. Vous avez le feu de Démosthène, la noble véhémence de Bourdaloue, et vous tempérez cela, lorsque vous voulez, par les grâces de Fléchier. Pourquoi avez-vous répété deux fois dans la même page une phrase exprimant la même pensée et dite dans les mêmes termes? Voici cette phrase : d'un enfant qui n'a laissé aucune trace de son existence.468-a Si vous n'aviez pas commis cette légère inadvertance, vous auriez fait ce qui n'est pas réservé à un mortel, un ouvrage sans défaut. Les pages 8 et 9 de votre discours valent mieux que le Dictionnaire de Suidas, et j'aimerais mieux avoir écrit la page 20 que tous les livres de Scaliger. Quant à la page 27, elle est au-dessus de mes louanges; c'est aux Bourdaloue, aux Patru468-b et aux autres maîtres de l'art d'en faire l'éloge. J'ai l'honneur, etc.

311. DU MÊME.

Potsdam, 5 février 1768.



Sire,

Parmi les maux dont Votre Majesté fait l'énumération dans les vers qu'elle m'a fait l'honneur de m'envoyer, elle a oublié le mal aux dents,<469> et c'est précisément celui qui m'a empêché de remercier plus tôt V. M. de son Épître,469-a dont les vers sont très-bons. Je l'ai relue deux fois, et j'ai toujours admiré combien V. M. a l'art de peindre les choses les plus simples avec une vérité qui les fait valoir. La description du Friesel est admirable; on ne peut rendre plus noblement un détail qui paraît d'abord si commun. Le coup de patte que vous donnez en passant aux bigots m'a fait bien rire d'un côté, car la douleur de ma dent m'empêchait de remuer la mâchoire de l'autre. Enfin, Sire, tout hypocondre que me suppose V. M., j'ai trouvé votre ouvrage charmant; il n'y a que l'épithète de sournois,469-b que vous me donnez, qui m'a scandalisé. Si vous aviez placé ce mot à la fin d'un vers, je n'aurais rien dit; je connais jusqu'où la nécessité de la rime emporte quelquefois les meilleurs poëtes. Mais m'appeler sournois au milieu d'un vers, en vérité cela n'est guère chrétien.

Continuez, Sire, de faire de bons ouvrages, dussiez-vous les écrire tous contre mes maladies; et moi, de mon côté, je continuerai de boire mes bouteilles de tisane pour soulager une poitrine qui ne vaut guère mieux que celle que Maupertuis humectait d'eau des Barbades, et qu'il conduisit bientôt par cette liqueur à la parfaite maturité. Quant à moi, je veux encore rester vert, s'il est possible, pendant quelques années, parce que je n'ai point achevé de compiler tous les passages dont j'ai besoin pour composer une douzaine de volumes in-folio qui pourront être d'une grande utilité à la postérité pour tous ceux qui auront la diarrhée. J'ai l'honneur, etc.

<470>

312. AU MARQUIS D'ARGENS.

Février 1768.

Sans savoir où vous êtes, marquis, soit en Laponie, soit en Sibérie, soit à Menton,470-a soit sur les ruines de Carthage, je vous adresse ma lettre à tout hasard. Vous vous plaignez que je n'aie pas assez étendu l'énumération de vos maux, et j'ai cru avoir renfermé toutes les misères humaines dans mes vers. Pour les maux de dents, ils sont compris sous le genre des fluxions, et je ne me suis tenu qu'aux genres, sans entrer dans le détail des espèces, ce qui ne finit jamais. Si cependant je vous eusse envoyé, au lieu de vers, un dictionnaire de maladies, je n'en serais pas plus avancé; car vous, l'homme le plus ingénieux et d'une imagination ardente, vous auriez, pour me confondre, inventé une nouvelle maladie que vous vous seriez donnée de plaisir, et votre fécondité eût toujours triomphé de ma sécheresse. Non, je ne lutte pas contre vous; un malade expérimenté comme vous a des ressources trop abondantes pour confondre un novice à imagination tudesque, c'est-à-dire, sèche et stérile. Je souhaite donc que vos maux se succèdent sans interruption, pour que vous savouriez à longs traits la félicité d'être malade, que tous les quinze jours vous fassiez trembler une fois vos amis pour votre vie, et que vous ne mouriez cependant jamais. Je me flatte que ce petit compliment sera reçu avec un accueil bénévole, et que vous soyez convaincu à quel point mon style s'étudie à vous complaire. Je ne saurais le tourner mieux, et en vérité, marquis, vous serez obligé de convenir que j'ai le ton de votre quartier, sans cependant l'avoir fréquenté. Il y a deux grands mois que je vous ai perdu de vue, et, en suivant un calcul de probabilité, je pourrais soutenir et prouver que vous n'êtes plus au monde. Que vos mânes donc conservent leur ancienne pro<471>pension à l'individu qui a chanté et célébré vos maladies, tout comme autrefois Homère chanta les travaux et la valeur des Grecs au fameux siége de Troie. Vale.

313. AU MÊME.

Le 18 juin 1768.

Voici un écrit qu'il vous plaira de signer, pour que je sois désormais sûr de mon fait. Ce sera votre capitulation, ou bien le traité de paix qui assurera mes droits, et qui me mettra en possession de vous avoir à mes soupers. Je ne vous en remercierai pas moins de l'honneur que vous voudrez me faire, et je vous promets de rire le premier à vos bons mots, de dire que la place d'Aix est la plus belle place de l'Europe, que vous avez la meilleure blanchisseuse du royaume et le plus habile valet de chambre des savants. Je suis, monsieur le marquis, votre très-humble serviteur.

314. DU MARQUIS D'ARGENS.

Potsdam, 26 septembre 1768.



Sire,

Votre Majesté ne jugeant pas à propos de m'accorder un congé pour rétablir ma santé, j'ose la supplier de permettre que je me retire pour toujours, l'état où je me trouve ne me permettant plus de surmonter la faiblesse qui est une suite nécessaire de l'âge avancé. Je<472> ne suis venu de Provence, il y a deux ans, que dans l'espérance que j'aurais assez de force pour remplir mon devoir. Les frais de deux voyages aussi longs pour moi que celui de venir de Provence et d'y retourner prouvent évidemment que ce n'a pas été l'intérêt qui m'a ramené à Berlin. L'envie de profiter des dons de V. M. ne m'a jamais conduit; elle me rendra la justice de ne l'avoir point importunée pendant la guerre,472-a quoique les billets, la mauvaise monnaie et plusieurs voyages causés par de fâcheux accidents m'aient obligé de dépenser, depuis le siége de Prague jusqu'à la paix, quatre mille écus de mon bien. Je ne quitte pas le service de V. M. pour celui d'un autre prince; ce n'est ni l'argent, ni l'ambition, ni aucune autre idée de fortune, qui m'engagent à me retirer; c'est l'impossibilité, Sire, de pouvoir servir. Je ne crois pas que ce soit un crime dans aucun pays du monde de souhaiter, quand on est vieux et à demi perclus, d'aller dans un climat chaud soulager ses maux; ce n'est pas demander une grâce trop grande, après avoir servi plus d'un quart de siècle comme un honnête homme et sans reproche, que celle de se retirer dans une paisible retraite. J'ai toujours été si véritablement attaché à V. M., et j'ai admiré avec tant de zèle ses éminentes qualités, que je ne saurais penser qu'elle voulût me mortifier parce que je désire de finir tranquillement le peu de jours qui me restent. V. M. a trop d'humanité pour regarder comme une chose condamnable la nécessité où je suis de rétablir ma santé.

Une des inquiétudes, Sire, que j'ai eues pendant la maladie que j'ai faite en Provence, c'était que les lettres que V. M. m'a fait l'honneur de m'écrire ne lui fussent pas rendues bien exactement, si je fusse mort. J'en avais chargé madame d'Argens; malgré cela, avec toute la bonne volonté, peut-être n'eût-elle pu exécuter aussi ponctuellement ce que je lui avais dit que je l'eusse souhaité. Je deviens si caduc, Sire, et je vous le dis dans la plus grande vérité, que je n'irai<473> pas encore bien loin. Pour éviter un pareil inconvénient, j'ai remis, dans sept grands paquets cachetés, à M. de Catt, pour les rendre en main propre à V. M., toutes ses lettres et ses autres papiers que j'avais, et qui, après ma mort, auraient pu s'égarer. J'ai l'honneur, etc.

315. AU MARQUIS D'ARGENS.

1768.

Ce n'est pas assurément l'auteur de la Philosophie du bon sens473-a qui m'a écrit aujourd'hui; c'est tout au plus celui des songes creux. Que vous est-il arrivé depuis avant-hier? Vous me demandez le congé473-b à brûle-pourpoint; je vous avoue que vous êtes inintelligible. Je vous ai traité avec toute l'amitié chez moi; j'ai été bien aise de vous avoir. Ce n'est point pour vous faire des reproches que je vous rappelle tout ceci, mais pour que vous fassiez réflexion à l'esclandre qu'une imagination provençale va vous faire faire à l'âge de soixante-quatre ans. Oui, je le confesse, les Français surpassent en folie tout ce que j'en ai cru. Autrefois, l'âge de trente ans leur ramenait la raison; à présent, il n'y a plus de terme pour eux. Enfin, monsieur le marquis, vous ferez tout ce qu'il vous plaira. Il ne faut plus vous compter au rang des philosophes, et vous me confirmez dans l'opinion que j'ai toujours eue, que les princes ne sont dans le monde que pour y faire des ingrats.

<474>

316. DU MARQUIS D'ARGENS.

Dijon, 14 décembre 1768.



Sire,

Votre Majesté me permettra, au commencement de cette année, de lui souhaiter une suite continuée de prospérités. Puisse-t-elle trouver dans sa famille tout le contentement qu'elle désire et voir naître un grand nombre d'arrière-neveux, être toujours chérie de son peuple, respectée de ses voisins et redoutée de ses ennemis! Ce sont là les souhaits, Sire, que je forme pour le bonheur de V. M., et dont j'espère voir l'heureux accomplissement, personne n'ayant pour elle ni plus de respect, ni plus d'admiration, ni plus d'attachement.

Après avoir rendu au roi de Prusse ce que ses grandes qualités exigent, oserais-je, Sire, proposer une question au Philosophe de Sans-Souci? Qui dit philosophe dit amateur de la sagesse; or, la sagesse ne s'offensa jamais des vérités respectueuses. Je supplie donc V. M. de demander au Philosophe de Sans-Souci, sans que le roi de Prusse puisse jamais savoir rien de cette question, ce que la postérité penserait de l'empereur Julien, s'il avait répandu dans toute l'Europe contre le philosophe Libanius, avec lequel il disait vivre amicalement, un écrit474-a capable d'exciter tous les chrétiens fanatiques d'attenter à sa vie. Je demande encore ce que dirait cette même postérité, si Trajan avait composé une satire,474-b précédée d'une épître dédicatoire plus mordante que la satire, contre Pline, qu'il approchait de sa personne en qualité d'un homme de lettres qui lui était attaché. Enfin, quel serait l'étonnement de cette postérité, si Plutarque, qui fut, pour ainsi dire, le compagnon de philosophie de Marc-Aurèle, avait<475> été obligé, pour se mettre à l'abri des plaisanteries dures et des mépris humiliants de cet empereur, de vendre ses vaisselles et les bijoux de sa femme, seuls et uniques secours qui lui restaient, pour aller vivre tranquillement au pied des Alpes, s'estimant heureux de ne plus entendre des propos dont quelques-uns même révoltaient l'humanité, comme celui de proposer à Plutarque de marier à son chien une fille remplie de talents qu'il élevait comme la sienne, et celui encore d'envoyer des palefreniers pour le frotter et le guérir de ses rhumatismes. Le Philosophe de Sans-Souci pense-t-il qu'on pourrait accuser Plutarque d'avoir eu tort de quitter Marc-Aurèle, parce qu'il lui avait donné dans son palais trois chambres dorées dont ce philosophe ne sortait qu'en tremblant, et n'y rentrait presque jamais sans avoir le cœur accablé de douleur par les dures plaisanteries dont il avait été accablé? N'est-ce pas là le lieu d'appliquer ces vers de La Fontaine :

Je sors d'ici, dit le stoïque,
Et je vais m'enfermer chez moi;
J'aime bien mieux mon toit rustique
Que les plus beaux palais d'un roi.

Là rien ne vient m'interrompre;
Je mange, je dors à loisir.
Je méprise tout plaisir
Que la crainte peut corrompre,475-a

Au reste, tout ceci soit dit sans rancune de la part du Philosophe de Sans-Souci; l'étude de la sagesse calme les mouvements de l'âme, et lui fait apercevoir la vérité. « Les neiges, dit Pétrone,475-b qui vaut bien les philosophes de ce temps, subsistent longtemps sur les terres pierreuses et incultes; mais la moindre pluie les fond dans un moment<476> sur celles qui sont cultivées. Il en est de même de la colère; elle s'entretient dans un cœur brutal, et se dissipe facilement chez ceux qui ont appris à la modérer par la vertu. »

J'ai pensé, Sire, pouvoir proposer quelques questions au Philosophe de Sans-Souci sans blesser le profond respect que j'aurai toujours pour le roi de Prusse; et, toutes les fois que ce grand prince voudra me mettre à l'abri des duretés du Philosophe de Sans-Souci, de même que, pour ne pas essuyer des plaisanteries humiliantes, je me suis défait de ce que j'avais de plus précieux, je saurai bien, pour montrer mon respect et mon admiration pour le roi de Prusse, engager une année d'avance de mes revenus pour me transporter des rives de la Durance sur celles de la Havel. Ce que je dis ici n'a rapport à aucune veine d'intérêt; je suis aussi riche en Provence, où le vin me coûte un demi-gros la bouteille, la viande un gros, où le soleil, à trois semaines près, chauffe mes appartements, dont le loyer ne me coûte rien, qu'à Potsdam avec une pension à laquelle j'ajoute la mienne toutes les années. Ce Philosophe de Sans-Souci s'est toujours figuré que je ne pouvais vivre sans ses bienfaits. Assurément je n'aurais pu le faire à Potsdam, mais sans aucun embarras chez moi, et sans avoir besoin de faire gémir la presse des libraires, comme on le dit dans une épître dédicatoire476-a qui a été réimprimée à Francfort, ainsi que le Mandement l'a été à Strasbourg, au grand scandale de tous les philosophes. J'ai l'honneur, etc.476-b

<477>

317. AU MARQUIS D'ARGENS.

Potsdam, 7 juillet 1769

Comme je vois, par votre lettre du 10 juin dernier, que, pour vider un procès survenu à l'occasion de la mort de votre oncle, vous êtes empêché de vous rendre à Potsdam avant le mois de septembre prochain, je veux bien vous accorder la prolongation de congé que vous me demandez pour ce temps-là, priant, au reste, Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

<478>

100-a L'amiral de La Clue fut défait par Boscawen à la hauteur de Lagos, le 17 août 1709. Voyez t. V, p. 42.

104-a Le marquis d'Argens veut probablement parler de Giovanni Renazzi, espion autrichien, détenu à Spandow jusqu'en 1787.

105-a Voyez t. V, p. 28; t. VII, p. IV et p. 79-101; et t. XVI, Avertissement de l'Éditeur, p. VIII, no V, et p. 109-112.

108-a Voyez ci-dessus, p. 93.

108-b Par Rhodes. Voyez les Tusculanes de Cicéron, liv. II, chap. 25.

109-a Köben, dont le nom est omis dans les Œuvres posthumes, t. X, p. 330.

109-b Le Roi partit de Köben pour Glogau le 1er novembre.

110-a Matthieu Oesterreich, qui mourut à Potsdam le 19 mars 1778, âgé de cinquante-huit ans.

110-b Dans la guerre maritime entre les Anglais et les Français, un lieutenant de police de Paris, nommé Berryer, inventa des bateaux à fond plat pour aller opérer une descente en Angleterre (voyez t. IV, p. 39). La marquise de Pompadour le nomma intendant de la marine; mais le public l'appela Berryer à fond plat.

113-a Réflexions sur les talents militaires et sur le caractère de Charles XII, roi de Suède. Voyez t. VII, p. IV et V, et p. 79-101.

114-a Par Voltaire.

115-a Voyez t. XII, p. 132-134.

119-a Voyez t. IV, p. 14, et t. VIII, p. 316.

119-b A Maxen, le 20 novembre 1709. Voyez, t. V, p. 32 et 33.

12-a Allusion à mademoiselle Babet Cochois, actrice, et, depuis, femme du marquis d'Argens. Voyez l'Épître dédicatoire à Sa Majesté le roi de Prusse, en tète du t. II des Nouveaux Mémoires pour servir à l'histoire de l'esprit et du cœur, par le marquis d'Argens et par mademoiselle Cochois. A la Haye, 1746, p. II, IV et V.

123-a Voyez t. VI, p. 6.

123-b Frédéric appelait ainsi M. Louis de Beausobre, fils aîné de son ami, le pasteur Isaac de Beausobre. Voyez t. XVI, p. IX et X, no VIII, et t. XVII, p. 58. Voyez aussi les Souvenirs d'un citoyen (par Formey), t. I, p. 35 et 36.

124-a Le comte Finck de Finckenstein, ministre de Cabinet.

124-b Le prince héréditaire de Brunswic. Voyez t. V, p. 35.

125-a Ce prétendu prophète s'appelait Pfannenstiel : il était tisserand de profession. Voyez t. XII, p. 141.

128-a Voyez t. XII, p. 141-143.

13-a Ce post-scriptum, de la main du Roi, a trait aux Réflexions diverses et critiques sur l'amitié, qui se trouvent en tête du t. 1er des Nouveaux Mémoires pour servir à l'histoire de l'esprit et du cœur. A la Haye, 1745, p. 1-70.

131-a Racine dit dans

Phèdre

, acte IV, scène VI :

Mortelle, subissez le sort d'une mortelle.

131-b Voyez ci-dessus, p. 49.

132-a L'affaire de Maxen arriva le 20 novembre 1759; le même jour, l'amiral Hawke battit l'amiral Conflans dans la baie de Quiberon, et le général Imhof prit Munster : le 30 novembre, le prince héréditaire de Brunswic surprit le duc de Würtemberg à Fulde. Voyez t. V, p. 31-33, 42, 10 et 11.

136-a Ou plutôt de Zorndorf, près de Custrin.

137-a Boileau, Art poétique, chant I, dernier vers. Voyez t. X, p. 157, et t. XIV, p. 294.

137-b Ode au prince héréditaire de Brunswic; t. XII, p. 25.

139-a M. de Foresta.

14-a Voyez t. XVIII, p. 161 et 162.

14-b Voyez les Nouveaux Mémoires, etc., p. 56 et 57.

14-c Voyez t. VIII, p. 58, et t. XVIII, p. 241.

14-d La danseuse Marianne Cochois (t. X, p. 195, et t. XI, p. 239), sœur cadette de Babet Cochois.

140-a Maupertuis était mort à Bâle le 27 juillet 1759.

142-a Voyez t. XV, p. 43.

143-a Voyez t. XII, p. 147-150.

144-a Lettre d'un Suisse à un Génois. Voyez t. XV, p. 153-158.

144-b Voyez t. XIV, p. 196

144-c Voyez t. XVII, p. 308.

144-d Voyez t. XIII, p. 96.

145-a Ces corrections se rapportent au commencement de l'Épître à d'Alembert. Voyez t. XII, p. 147.

149-a Jules César, Commentaires sur la guerre des Gaules, liv. I, chap. 40, 41, 42.

15-a Envoyé et ministre plénipotentiaire du roi de Prusse à Paris. Voyez t. III, p. 44.

151-a Voyez t. XIII, p. 09 et 60.

151-b Trinius, Freydenker-Lexicon. Leipzig, 1759, huit cent soixante-seize pages in -8.

152-a Voyez t. XII, p. 151.

154-a Œuvres du Philosophe de Sans-Souci. Potsdam, et se trouve à Amsterdam, chez, J.-H. Schneider, 1760, trois cent huit pages in -8. Voyez t. X, p. II.

154-b On voit, par deux lettres du duc de Choiseul adressées à M. de Malesherbes, directeur de la librairie, et insérées dans le Constitutionnel du lundi 2 décembre 1850, no 336, que non seulement ce ministre protégea cette contrefaçon clandestine des Œuvres du Philosophe de Sans-Souci, mais qu'il alla même jusqu'à dresser de sa main la liste des corrections et modifications à y introduire.

155-a Ce fut le matin du 17 mars 1760 que l'exemplaire de l'édition de Paris envoyé par J.-H. Schneider, libraire à Amsterdam, parvint à Frédéric.

157-a Voyez t. X, p. II et III.

157-b Voyez t. X, p. 79, 80 et 163. Sir Andrew Mitchell, envoyé d'Angleterre à la cour de Berlin, rapporte dans sa lettre au comte de Holdernesse, du 30 mars 1760, une conversation qu'il avait eue avec Frédéric sur les Œuvres du Philosophe de Sans-Souci. Le Roi avait cherché cette occasion, à ce qu'il semble, pour prévenir l'impression fâcheuse que la contrefaçon de ces poésies aurait pu faire à l'étranger. Voyez Memoirs and papers of Sir Andrew Mitchell, by Andrew Bisset. t. II, p. 153-155.

157-c Voyez t. X, p. 35 et 36, 169-171, et 179.

158-a Cette même épigramme se trouve en tète de la lettre de Frédéric à Voltaire, du 20 mars 1760. Voyez t. XII, p. 154 et 155.

16-a Voyez t. XI, p. 137.

160-a Avis du libraire.
      Nous croyons devoir avertir le public que nous allons donner incessamment un ouvrage intitulé Poésies diverses. C'est le même que l'on a furtivement imprimé en France et en Hollande sous le titre de Œuvres du Philosophe de Sans-Souci. Celui qui a donné cet ouvrage au public, ayant joint la méchanceté à l'impudence, l'a falsifié entièrement; il y a plusieurs endroits qu'il a supprimés, et beaucoup d'autres où il a ajouté quantité de vers que sa malice lui a dictés. Quant à l'édition que nous publions, elle est conforme en tout au manuscrit de son illustre auteur, et nous pouvons en garantir l'authenticité. Nous ne doutons pas que le public ne nous sache gré de lui présenter cet ouvrage dans la plus sincère vérité et dans la plus exacte correction.

161-a Le capitaine Elliot battit Thurot près de l'île de Man, le 28 février 1760.

161-b Jean-Ernest Gotzkowsky, négociant et fabricant, né à Conitz en 1710, mort à Berlin en 1775. Nous avons son autobiographie, sous le titre de Geschichte eines patriotischen Kaufmanns. 1768 (sans lieu d'impression), cent soixante-seize pages; il en existe une édition postérieure, de la même année, qui a cent quatre-vingt-douze pages. Voyez ci-dessus, p. 126.

162-a Voyez t. XVI, p. 237, et t. XVIII, p. 216.

162-b Relation de Phihihu. Voyez t. XV, p. 159-174. Voyez aussi t. XII, p. 166-168.

162-c Voyez ci-dessus, p. 71 et 72.

162-d I Rois, chap. XVII, versets 5 et 6.

162-e Psaume XLII, verset 2.

162-f Virgile, Énéide, livre VI, v. 679 et suivants.

163-a Nous avons imprimé, t. XII, p. 157 et 158, une autre leçon des vers qui forment l'introduction de cette lettre.

164-a Voyez t. XII. p. 17-24.

165-a Le Roi parle de sa Relation de Phihihu.

165-b Le mot fois manque dans l'original.

166-a Les Œuvres du Philosophe de Sans-Souci furent mises à l'index le 12 mars 1760, et l'Épître au maréchal Keith, qui en fait partie, y fut remise spécialement le 27 novembre 1767. Voyez l'Index librorum prohibitorum, Romae MDCCCXLI, p. 274 (« Œuvres du Philosophe de Sans-Souci. Decr. S. Offic. 12. Martii 1760 ») et p. 213 (« Lettera al Maresciallo Keith, sopra il vano timoré della morte e lo spavento d'un' altra vita, del Filosofo di Sans-Souci; ex gallica editione, quae est ex adverso. Decr. 27. Novembris 1767. »)

168-a Voyez t. X, p. 236.

168-b Cette strophe fait partie de l'ode aux Germains. Voyez t. XII, p. 20.

17-a A Laeffelt, le 2 juillet 1747. Voyez t. IV, p. 13 et 14.

17-b Dans la Conversation du maréchal d'Hocquincourt avec le P. Canaye, 1654, faisant partie des Œuvres mêlées de M. de Saint-Évremond, t. II, p. 40, édit. d'Amsterdam, 1706, le père jésuite dit : « Point de raison! C'est la vraie religion cela. Point de raison! »

170-a Ce tableau n'est pas l'ouvrage de Raphaël Sanzio, mais de Frans de Vrient, appelé communément Frans Floris, ou le Raphaël de Flandre, et mort en 1570.

170-b Voyez la lettre de M. Darget au Roi, du 12 mars 1755.

175-a Le jésuite Berthier dirigeait le Journal de Trévoux, libelle périodique contre les philosophes. C'est pour cela que Voltaire publia en 1759 un écrit satirique intitulé : Relation de la maladie, de la confession, de la mort et de l'apparition du jésuite Berthier. L'auteur y fait mourir ce religieux le 12 octobre 1759, tandis qu'il ne mourut qu'en décembre 1782.

175-b Frédéric écrit à Voltaire, le 3 décembre 1736 : « J'ai lu la dissertation sur l'âme que vous adressez au père Tournemine. » ..... « Je ne connais le père Tournemine que par la façon indigne dont il a attaqué M. Beausobre sur son Histoire critique du manichéisme, etc. » - Voyez d'ailleurs t. XVI, p. 129.

176-a Voyez t. II, p. 22.

177-a Le marquis d'Argens faisait un fréquent usage de ce mot, et c'est par plaisanterie que Frédéric s'en sert à son tour, en annonçant à son ami l'envoi de l'Épître que nous avons imprimée t. XII, p. 170-173.

177-b Voyez t. XVIII, p. 171.

179-a Voyez t. I. p. 241.

18-a Voyez t. XVII, p. V.

18-b Voyez t. X, p. V et VI.

180-a Saint Luc, chap. II, v. 29 et 30.

181-a Voyez t. XII, p. 180-184.

183-a Voyez t. III, p. 110, et t. XII, p. 126 et 156.

185-a C'est-à-dire les Turcs et les Tartares. Voyez t. IV, p. 207 et 208, 258 et 259, et t. V. p. 42.

186-a Lettre de la marquise de Pompadour à la reine de Hongrie. Voyez t. XV, p. 89-93. et t. XVIII, p. 213.

186-b Le Roi veut sans doute parler du peintre napolitain Luc Giordano, qu'il appelle italien pour le distinguer du peintre flamand Jordaens.

186-c Les mots Dubium sapientiae initium, inscrits sur le service, faisaient allusion à la Philosophie du bon sens, par le marquis d'Argens.

188-a Voyez t. XVIII, p. 82, et ci-dessus, p. 20 et 177.

189-a Voyez t. XI, p. I, et p. 1-170.

189-b M. Darget, ancien lecteur et secrétaire de Frédéric, vivant alors à Paris, était innocent du fait dont le marquis d'Argens l'accuse, comme on peut le voir par le billet suivant du duc de Choiseul, du 10 décembre 1759, adressé à M. de Malesherbes, directeur de la librairie, et inséré dans le Constitutionnel du lundi 2 décembre 1850, no 336 : « Il est important, monsieur, que le ministère du Roi ne soit point compromis ni soupçonné d'avoir toléré l'édition des Œuvres du roi de Prusse. Ainsi, en cas que M. Darget vienne m'en parler, je l'assurerai fort que je n'ai nulle connaissance de cette impression, et que je vais prendre les ordres du Roi pour empêcher qu'elle ne s'exécute en France. En attendant que je voie M. Darget. j'espère que l'édition sera faite et que tout sera dit, etc. »

189-c Voyez la lettre de Frédéric à Voltaire, du 10 juillet 1749. XI, p. 157 et 158.

19-a Voyez la lettre de Frédéric à Voltaire, du 18 décembre 1746.

19-b Mademoiselle Sallé, célèbre danseuse. Voyez t. XVIII, p. 102.

192-a Parodie des célèbres vers de Joad dans Athalie, acte I, scène I : Celui qui met un frein à la fureur des flots, etc. Voyez t. XIV, p. 203.

193-a Panégyrique du sieur Jacques-Matthieu Reinhart. Voyez t. XV, p. 99-127.

193-b Voyez t. XV, p. 91.

196-a Tout cela était faux.

198-a Cette dernière phrase est une réminiscence d'un passage de l'Oraison funèbre de Henriette-Anne, duchesse d''Orléans, par Bossuet.

20-a George-Frédéric Schmidt, célèbre graveur en taille-douce, vivant à Berlin, où il était né en 1712 et mourut en 1775. Voyez t. X, p. II, et t. XI, p. IV.

20-b Voyez t. XI, p. 57, et t. XVII, p. 32.

203-a Comédie de Palissot, en trois actes et en vers.

203-b Les Philosophes. acte III, scène IX.

204-a Le 26 juin 1760. (Variante de la traduction allemande des Œuvres posthumes, édit. de 1789, t. X, p. 281.)

204-b Allusion à la malheureuse affaire de Landeshut, arrivée le 23 juin 1760. Voyez t. V, p. 52-55.

208-a Voyez les Philosophes de Palissot, acte II, scène III, et acte III, scène VI. Les Pensées sur l'interprétation de la nature (par Diderot), 1754, sont dédiées « aux jeunes gens qui se disposent à l'étude de la philosophie naturelle; » et la dédicace commence par les mots : « Jeune homme, prends et lis, etc. » Le Père de famille, par Diderot, fut imprimé en 1758 et représenté en 1761.

209-a Le 10 juillet 1760, le prince héréditaire de Brunswic fut battu à Corbach par le maréchal comte de Saint-Germain : mais il répara cet échec le 16, en détruisant le corps du brigadier de Glaubitz près de Kirchhayn et d'Emsdorf. Voyez t. V, p. 107 et 108.

21-a Voyez t. XII, p. 98.

21-b Voyez t. X, p. 238.

211-a A Warbourg, le 31 juillet 1760. Voyez t. V, p. 108.

212-a M. de Bülow, ministre de conférences saxon, résida à Berlin, en qualité d'envoyé de Saxe, depuis 1740 jusqu'en 1756, avec quelques interruptions.

213-a A Liegnitz, le 15 août.

213-b Frédéric reçut trois coups de feu dans le cours de ses campagnes : à Kunersdorf, à Liegnitz et à Torgau. Après la bataille de Kunersdorf, il écrivit au prince Henri son frère, le 16 août 1759 : « Un étui que j'ai eu dans la poche m'a garanti la jambe d'un coup de cartouche qui a écrasé l'étui. » Quant à la bataille de Torgau, voyez la lettre du Roi au marquis d'Argens. du 5 novembre 1760.

213-c Voyez t. XI, p. 53, et t. XVIII, p. 128.

214-a Cette lettre se trouve aussi dans la collection Montalembert (voyez l'Avertissement), avec quelques variantes trop insignifiantes pour que nous ayons cru devoir les indiquer sous le texte.

215-a Voyez t. V. p. 41, et t. XVIII, p. 199.

216-a Voyez t. XVI, p. 226, et ci-dessus, p. 144. Voyez aussi l'Histoire naturelle de Pline, liv. VII, chap. XXX, §§. 116 et 117.

217-a Voyez t. I, p. 144.

218-a Voyez t. XVI, p. XII, no XI, et p. 197-201.

219-a Voyez t. XIII, p. 221, v. 12.

22-a Voyez, ci-dessus, l'Avertissement de l'Éditeur, p. I.

220-a Conseiller intime et payeur de l'armée. Voyez t. XVI, p. 24.

220-b Le 3 octobre 1760. Voyez t. V, p. 89-92.

221-a Du 8 au 9 octobre.

221-b Jean-Christophe de Zegelin, commandant de Berlin du mois d'octobre 1760 au mois d'août 1763, fut nommé envoyé de Prusse à Constantinople le 20 avril 1764. Quatre jours après, il fut promu au grade de major. Il fut rappelé en 1776.

222-a Le 12 octobre.

222-b Le Roi exprima sa reconnaissance à M. de Verelst dans une lettre datée de Jessen, 22 octobre 1760, et il le fit comte le 2 septembre 1767; enfin, il lui a donné des éloges dans ses Œuvres, t. V, p. 91.

222-c Ce ne furent pas les Autrichiens, mais les Cosaques qui interceptèrent la lettre du Roi, le 8 septembre 1760, près de Herrnstadt. Voyez la Correspondance de M. le marquis de Montalembert. t. II, p. 276 et 277.

223-a L'un des tableaux dits les enseignes d'Antoine Watteau (mort à Nogent près Paris, en 1721) représente l'intérieur de la boutique d'un marchand de tableaux; l'autre enseigne en est le pendant. Voyez t. XV, p. 207, t. XVII, p. 163, et t. XVIII. p. 58.

223-b La danseuse Reggiana, demi-figure.

223-c Voyez t. XVIII, p. 137.

223-d Voyez t. XVIII, p. 58, et ci-dessus, p. 110.

224-a Le 12 octobre, les rédacteurs des deux gazettes de Berlin furent maltraités par les Russes et menacés d'être passés par les baguettes, pour des articles dont M. Louis de Beausobre était l'auteur. Voyez ci-dessus, p. 123.

228-a Voyez ci-dessus, p. 92.

229-a A Torgau, le 3 novembre. Voyez t. V, p. 96-104.

23-a Tabarin, personnage célèbre au commencement du XVIIe siècle, et dont le nom a passé en proverbe, était valet ou associé de Mondor, charlatan et vendeur de baume sur le Pont-neuf. Boileau en parle dans l'Art poétique. chant III, v. 398, où il reproche à Molière d'avoir
     

.. sans honte à Térence allié Tabarin.

23-b Voyez t. VII, p. 15-25.

230-a Voltaire dit dans Sémiramis, acte I, scène 1 :
     Ailleurs on nous envie, ici nous gémissons

233-a Gaspard-Balthasar Adam, sculpteur du Roi, et auteur de la statue du feld-maréchal comte de Schwerin et du buste du grand chancelier baron de Cocceji. Voyez t. X, p. 245, et t. IX, p. 265.

234-a Dans la description que Lucien donne de l'enfer, dans son traité du Deuil (traduction de d'Ablancourt, Amsterdam, 1709, in-8, t. II, p. 174) il dit : « Au delà du marais est un grand pré d'asphodèle, à travers lequel passe le fleuve d'oubli, etc. » Voyez aussi l'Odyssée d'Homère, ch. XI, v. 539 et 573, et ch. XXIV, v. 13.

236-a Le marquis d'Argens quitta Leipzig au mois de mars 1761.

236-b Odes, livre I, ode 3.

237-a Cette date est fausse, car le 24 novembre le Roi ne se trouvait pas à Wittenberg, et M. Gotzkowsky ne se rendit au quartier général de Meissen que le 28. Peut-être cette lettre a-t-elle été écrite à Meissen, le 1er ou le 2 décembre suivant. Voyez Geschichte eines patriotischen Kaufmanns, p. 84, et la lettre du marquis d'Argens, du 28 novembre 1760.

240-a Allusion au séjour que le marquis d'Argens avait fait auprès du Roi pendant l'hiver. Voyez ci-dessus, p. 236 et 238.

240-b Voyez ci-dessus, p. 71, 72 et 162.

243-a A Langensalza, le 15 février. Voyez t. V, p. 115.

245-a Histoire universelle de Jacques-Auguste de Thou, depuis 1543 jusqu'en 1607, traduite sur l'édition latine de Londres. Londres (Paris), 1734, seize volumes in-4. Le seizième volume ne renferme que la Table de matières.

246-a Il s'agit ici des médailles que le Roi donna au colonel von der Heyde (le 22 mars 1761) et au général de Werner, pour avoir sauvé la forteresse de Colberg. Voyez t. V, p. 89 et 90, et t. XVII, p. x, no XI, et p. 397.

248-a Molière fait dire à Mascarille, dans les Précieuses ridicules, scène X : « Je travaille à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine. »

25-a Voyez t. IV, p. 38, et t. X, p. 123.

25-b Le marquis parle, dans ses Mémoires, de ses amours avec la belle Sylvie, qui lui firent quitter l'état militaire et la France pour aller épouser cette comédienne en Espagne. Arrêté. à la demande d'un ami de sa famille, avant d'avoir pu exécuter son projet, il fut ramené en Provence, et bientôt envoyé à Constantinople avec l'ambassadeur de France. Biographie universelle, article Marquis d'Argens.

250-a Le Roi paya lui-même, pour soulager sa capitale, cette contribution, qui était de deux millions. Voyez, aux archives de la ville de Berlin, sa lettre au conseiller intime Kircheisen, président de la ville, en date de Meissen, 7 avril 1761.

250-b Voyez ci-dessus, p. 217.

250-c Voyez t. III, p. 15.

250-d Voyez t. XVIII, p. 54, 62, 72, 76, etc.

252-a Jacques Amyot, l'éloquent et naïf traducteur de Plutarque, naquit en 1513, et mourut en 1593.

252-b Le Joueur de Regnard, acte III, scène IV.

254-a Voyez la Pucelle de Voltaire, chant II, vers 207-217. Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XI, p. 38 et 39.

254-b L''auteur grave rappelle les Provinciales de Pascal, où ce terme est souvent répété, p. e. dans la cinquième et la sixième Lettre.

255-a Le fameux

sonnet de Job

, par Benserade, commence par ce vers :

Job, de mille tourments atteint.

On connaît les discussions littéraires qui eurent lieu pour décider lequel, de ce sonnet ou de celui d'Uranie, par Voiture, était le meilleur.

262-a Voyez ci-dessus, p. 137.

263-a Voyez t. V, p. 121, et ci-dessus, p. 177, 184 et 185.

266-a Allusion au Joueur, comédie de Regnard, acte IV, scènes X et XI, et acte V, scène IV.

269-a François Bernier, docteur en médecine de la faculté de Montpellier et voyageur célèbre. mort à Paris en 1688, a publié un Abrégé de la Philosophie de Gassendi, en VIII tomes. A Lyon. 1678, in-12.

269-b Voltaire n'est pas l'auteur de ce second tome de Candide, qu'on attribue à Thorel de Campigneulles, mort en 1809.

27-a Voyez la lettre de Gresset au marquis d'Argens, du 26 septembre 1747, à la suite de la correspondance de Frédéric avec Gresset, t. XX.

27-b L'abbé Jean-Bernard Le Blanc, né à Dijon en 1707, mort en 1781, auteur de la tragédie d'Aben-Saïd, empereur des Mogols, en cinq actes et en vers. Paris, 1736. Voyez Friedrichs des Grossen Jugend und Thronbesteigung. Eine Jubelschrift von J. D. E. Preuss, p. 291 et 292.

272-a Le docteur Pangloss est un des principaux personnages de Candide, ou l'Optimisme, roman de Voltaire, 1759. Voyez la lettre de Frédéric à Voltaire, du 28 avril 1759.

272-b Voyez t. XI, p. 53, t. XVIII, p. 128, et ci-dessus, p. 213.

272-c Sans doute Marc-Aurèle Antonin. Voyez t. VII, p. V et 119

274-a Le prince Ferdinand battit ces deux maréchaux fiançais à Vellinghausen, le 16 juillet 1761. Voyez t. V, p. 161 et 162.

274-b Lucrèce vivait bien avant Ptolémée.

278-a

Et le combat cessa, faute de combattants.

Corneille,

le Cid

, acte IV, scène III.

278-b Voyez t. X, p. 41 et 77, et t. XII, p. 65.

281-a Le marquis d'Argenson, mort en 1757, et surnommé la Bête par les courtisans de Versailles, était un philosophe et un excellent citoyen.

281-b Voyez t. X, p. 114, et t. XIII, p. 98.

282-a Voyez, t. XII, p. 185, l'Épître au marquis d'Argens, comme les Russes et Autrichiens bloquaient le camp du Roi, et, p. 190, la Gazette militaire. Voyez aussi t. XIII, p. 209-215.

284-a Ode à ma sœur de Brunswic sur la mort d'un fils tué en 1761. Voyez t. XII, p. 33-39.

285-a Voyez t. XIII, p. 98, et ci-dessus, p. 158.

286-a Histoire de l'empire de Russie sous Pierre le Grand. Voyez les Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XXV.

286-b Milton n'a écrit aucun ouvrage sur l'Apocalypse, que nous sachions. Il est probable que le Roi veut parler de Newton, dont il nomme souvent le Commentaire sur l'Apocalypse. Voyez p. e. t. XI, p. 171, et ci-dessus, p. 129.

287-a Arrivée le 1er octobre. Voyez t. V, p. 144 et 145.

290-a Voyez ci-dessus, p. 222.

291-a Fénélon, archevêque de Cambrai, fait dire à Mentor, au milieu du premier livre des Aventures de Télémaque : « Avant que de se jeter dans le péril, il faut le prévoir et le craindre; mais, quand on y est, il ne reste plus qu'à le mépriser. »

292-a Voyez ci-dessus, p. 110.

292-b William Pitt, né en 1708 et premier comte de Chatham, fut élevé à cette dignité le 29 juillet 1766. Il quitta le ministère le 5 octobre 1761. Voyez t. V, p. 173 et 174.

293-a L'Anti-Sans-Souci, ou la folie des nouveaux philosophes, naturalistes, déistes et autres impies, dépeinte au naturel, par M. D. C. R. A. A Bouillon, 1760, trois cent cinquante-neuf pages in-8. Ce livre n'est qu'une lourde déclamation contre les Poésies diverses du Roi, Berlin, 1760.

294-a Voyez le Conte du Violon, t. XII, p. 233 et 234.

294-b Voyez t. XII, p. 198-207.

294-c Le Stoïcien, comme on le voit par les quatre vers que le marquis d'Argens cite dans sa lettre du 24 novembre 1761. Voyez t. XII, p. 208-218.

294-d Voyez t. XII, p. 33-39.

296-a Le journal intitulé Nouvelles ecclésiastiques, ou Mémoires pour servir à l'histoire de la constitution Unigenitus, parut à Paris, in-4, de 1713 à 1803.

297-a Frédéric veut parler du Stoïcien. Voyez t. XII, p. 208-218.

298-a La date du 24 novembre est tirée de la traduction allemande des Œuvres posthumes, t. XIII, p. 186.

299-a Voyez t. XII, p. 215.

299-b Ocellus Lucanus, édition d'Argens, p. 2 et suivantes, note 1 et 2.

3-a Frédéric-Charles, duc de Würtemberg-Oels.

3-b Voyez t. IX, p. 1.

300-a Le Conte du Violon, Voyez t. XII, p. 233 et 234.

301-a Copiste du Roi; il s'appelait Villaume, mais Frédéric lui donne différents noms dans sa correspondance; il l'appelle Guillaume, Willelme, et, d'après son pays, Lorrain. Voyez J.-D.-E. Preuss, Friedrich der Grosse als Schriftsteller, p. 4 et suivantes.

302-a Art poétique, chant Ier, vers 107 et 108.

303-a Fameux chanteur de l'Opéra de Berlin. Voyez t. XIV, p. 444 et 466.

303-b Le capitaine de Zegelin. Voyez ci-dessus, p. 221.

303-c M. de Verelst. Voyez ci-dessus, p. 222 et 290.

305-a Énéide, liv. V, v. 481.

305-b Boileau dit dans son

Épître III, A M. Arnauld, docteur de Sorbonne

, v. 58-60 :

Le blé, pour se donner, sans peine ouvrant la terre,
N'attendait point qu'un bœuf, pressé de l'aiguillon.
Traçât à pas tardifs un pénible sillon.

305-c J.-B. Rousseau, dans la fable du Rossignol et la Grenouille, imite ainsi le coassement de celle-ci :
     

Brre ke ke kex koax koax.

305-d Iliade, chant VI, v. 405 et suivants, et chant XXIV, v. 477 et suivants.

306-a Le baron de Warkotsch et le prêtre catholique François Schmidt avaient formé le projet de faire enlever le Roi par le colonel autrichien baron de Wallis. Le chasseur du baron de Warkotsch, nommé Matthieu Kappel, et catholique, dénonça le complot le 30 novembre 1701; mais les coupables se sauvèrent. Voyez Friedrich der Grosse, eine Lebensgeschichte von J. D. E. Preuss, t. II, p. 288-292.

307-a Cette citation édictale se trouve dans les gazettes de Berlin des mois de décembre 1761 et de janvier 1762.

308-a Voyez t. V, p. 150-152, et t. XII, p. 194.

31-a Cet alinéa est tiré de la Prusse littéraire sous Frédéric II, par M. l'abbé Denina. A Berlin, 1790, t. I, p. 214 et 215.

31-b Voyez t. XI, p. 239.

310-a Voyez ci-dessus, p. 294, et t. XII, p. 233.

310-b Épître à M. Mitchell, sur Vorigine du mal, t. XII, p. 224-232.

310-c Ode à ma sœur de Brunswic sur la mort d'un fils tué en 1761, t. XII, p. 33-39.

310-d Voyez t. XII, p. 237-241.

310-e Voyez t. XII, p. 242-245.

312-a Le Discours de l'empereur Othon. et le Discours de Caton d'Utique, t. XII, p. 237-241, et p. 242-245.

312-b Voyez ci-dessus, p. 144.

314-a Probablement le 14, le 15 ou le 16.

314-b Voyez t. XII, p. 238 et 243.

318-a Berlin, 22 janvier 1762. (Variante des Œuvres posthumes, t. XIII, p. 232.)

318-b L'impératrice Élisabeth de Russie, morte le 5 janvier 1762. Voyez t. V, p. 174, et t. XIV, p. 199.

319-a Le chambellan Jean-Henri comte d'Ahlefeldt.

321-a Peu après la mort de l'impératrice de Russie, le corps de Czernichew quitta l'armée de Loudon pour se retirer en Pologne. Voyez t. V, p. 183, 184 et 188.

321-b Cette lettre, qui est la réponse à celle de Frédéric, du 2 février, est évidemment mal datée.

324-a Voyez ci-dessus, p. 305.

324-b Voyez t. XVIII. p. 168.

325-a Les présents que Frédéric faisait à la Porte Ottomane. Voyez ci-dessus, p. 300 et 301.

325-b Voyez t. IX, p. 92 et 94; t. XVII, p. X et XI, et p. 397; et ci-dessus, p. 246.

329-a M. de Gudowitsch, qui arriva à Breslau le 20 février 1762. Voyez t. V, p. 175, et t. XVII. p. XII, p. 405 et 406.

330-a Les deux Chiens et l'Homme, fable. Voyez t. XII, p. 235 et 236.

330-b Voyez ci-dessus, p. 178.

331-a Odes, livre IV, ode 12, v. 28.

332-a Le Roi veut parler de l'Allégorie, t. XII, p. 246-249.

332-b Bossuet, Histoire des variations des Églises protestantes. Paris, 1688, deux volumes in-4. Voyez t. XII, p. 246.

333-a L'année 1762 n'était pas une année bissextile.

334-a Le marquis d'Argens avait été dans sa jeunesse à Constantinople, à la suite de l'ambassadeur français d'Andrezel. Voyez ci-dessus, p. 25.

335-a Réflexions sur les Réflexions des géomètres sur la poésie. Voyez t. IX, p. 69-86.

336-a Aménaïde dit dans Tancrède, acte I, scène VI :
     

............ Ah! tu n'en peux douter.
On dépouille Tancrède, on l'exile, on l'outrage
C'est le sort d'un héros d'être persécuté;
Je sens que c'est le mien de l'aimer davantage.
Écoute : dans ces murs Tancrède est regretté;
Le peuple le chérit

338-a Le colonel comte de Hordt, de retour de Saint-Pétersbourg, où il avait été prisonnier, allait alors rendre ses devoirs au Roi, à Breslau. Voyez t. V, p. 14.

340-a Frédéric-Guillaume II du nom, déclaré Prince de Prusse le 11 décembre 1758, arriva à Breslau le 20 mars 1762, pour accompagner le Roi dans la campagne qui allait s'ouvrir. Voyez t. VII, p. 46 et 47.

340-b De Constantinople. Voyez t. XII. p. 204 et 205.

341-a Voyez, t. IV. p. 206.

343-a Voyez t. VII, p. VI et VII, et p. 149-164; t. XIV, p. XII, et p. 108-169.

346-a C'est-à-dire de la Tartane, dont le kan était alors Krim-Guéraï. Voyez t. V, p. 168, 169. 188 et 189.

346-b D'Angleterre. Voyez t. V, p. 171-178.

348-a Voyez t. X, p. 113, et t. XVII, p. VII. et p. 353-369.

349-a Voyez t. XVIII. p. 162 et 176.

351-a Voyez t. VIII, p. 135 et 279.

353-a Voyez t. XV, p. IV, et p. 35-60.

356-a Le duc de Nivernois avait été à Berlin, au commencement de janvier 1750, pour négocier une alliance avec la Prusse. Voyez I. IV. p. 37.

357-a Voyez ci-dessus, p. 17.

357-b Damiens blessa Louis XV le 5 janvier 1757. Voyez t. IV, p. 116 et 117.

358-a Voyez t. V, p. 177 et 192.

359-a Samedi 22 mai 1762.

36-a Voyez t. X, p. 195.

360-a Voyez t. V, p. 193-197.

361-a Allusion aux homélies de l'archevêque de Grenade, dans l'Histoire de Gil Blas de Santillane, par Le Sage, livre VII, chap. 4.

362-a Gautier de Costes, seigneur de La Calprenède, mort en 1663, auteur de divers romans, tels que Cassandre, Cléopâtre, Pharamond.

363-a De profundis clamavi ad te, Domine. Psaume CXXIX. v. 1, selon la Vulgate (Ps. CXXX. v. 1, selon la traduction de Luther).

363-b Ecclésiaste, chap. I, v. 2.

364-a Voyez les Berlinische Nachrichlen von Staats- und gelehrten Sachen, 1762, nos 64 et 65. p. 249 et 253. M. Nathanaël Baumgarten, conseiller du consistoire supérieur, publia ce sermon en vers, sous le titre de Dank-, Pfingst- und Friedens-Predigt, Berlin, chez Haude et Spener, 1762.

368-a George II, mort le 25 octobre 1760. Voyez t. V, p. 121.

37-a Voyez la troisième épigramme de J.-B. Rousseau, commençant par les mots : « Certain abbé, » etc.

370-a A Wilhelmsthal, le 24 juin. Voyez t. V, p. 201.

371-a Le Portier des chartreux, roman obscène de Gervaise de La Touche. 1748. - Les Campagnes de l'abbé T. (par de La Morlière), 1747. - La Poupée, par J.-Galli de Bibiena, 1748.

372-a Près de Vellinghausen, le 16 juillet 1761. Voyez ci-dessus, p. 274.

373-a A Breslau. le 22 juin. Voyez t. II, p. 85. t. III. p. 63 et 117-119, et t. IV. p. 246.

374-a Le prince Repnin.

375-a L'empereur Pierre III, détrôné le 9 juillet 1762, mourut le 17. Voyez t. V, p. 214 et 215, et t. XVIII, p. 170.

379-a Ces quinze vers font partie de la Facétie au sieur d'Alembert. Voyez t. XII, p. 253.

38-a Voyez t. XIII, p. 34.

38-b On lit, au bas de cette lettre, ces mots de la main d'un conseiller de Cabinet : « Réponse tant soit peu froide : qu'il dépendrait de lui d'aller prendre les bains et boire les eaux là où il le lui plairait, pour le temps qu'il s'était déterminé lui-même. »

380-a Voyez t. XII, p. 253, v. 5.

380-b Voyez, t. XIV, p. XI et XII, no XXX, et p. 140-157.

383-a Ces vers se trouvent dans les Œuvres posthumes, t. VII, p. 293 et 294, datés, mais faussement, de Nossen, 3 octobre 1761, deux jours après la prise de Schweidnitz par les Autrichiens. Voyez t. XII. p. 159 et 160.

384-a Pour annoncer la victoire de Reichenbach, remportée le 16 août 1762. Voyez t. V, p. 224 à 228.

384-b Cette lettre se trouve aussi au t. XII, p. 255-257.

385-a L'aventure de l'omelette au lard est attribuée par Voltaire à Des Barreaux, mort en 1673. Voyez les Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XLIII, p. 511 et 512.

389-a Poésies diverses. A Berlin, chez Chrétien-Frédéric Voss, 1762, en deux parties, six cent trente-deux pages petit in-8. Voyez t. X, p. III.

39-a Le marquis d'Argens était de retour à Potsdam le 26 août 1751.

391-a Voyez t. V, p. 2-9.

391-b « Croissez et multipliez. » Genèse, chap. I, v. 28.

396-a Voyez t. V, p. 143-145, et ci-dessus, p. 287 et 288.

397-a Sainte Hedwige, veuve de Henri Ier, dit le Barbu, duc de Silésie, morte en 1243, patronne de l'église catholique de Berlin. Voyez t. XI, p. 182, 187, 214, etc.; et t. XVIII, p. 96.

399-a Cet ouvrage est intitulé : Timée de Lucres en grec et en français, avec des dissertations sur les principales questions de la métaphysique, de la physique et de la morale des anciens, qui peuvent servir de suite et de conclusion à la Philosophie du bon sens, par M. le marquis d'Argens. A Berlin, 1763, quatre cent cinq pages in-8.

4-a Voyez t. XVII, p. 197 et 355.

4-b Voyez t. XVII, p. 249 et 280.

40-a On lit, au revers de cette lettre, ces mots de la main d'un conseiller de Cabinet :
     « Que le Roi l'avait dispensé, lui et l'abbé de Prades également, des droits ordinaires des caisses des recrues et du timbre, en conséquence de l'ordre qu'il venait de donner. »

40-b Le prophète Joël, chap. III, v. 6 et suivants.

400-a Voyez t. XIII, p. 61-60.

401-a Il le fut le 9 octobre. Voyez t. V, p. 230, et t. XVIII, p. 169.

403-a Cette lettre se trouve aussi au t. XII, p. 238-262.

404-a Voyez t. XVIII, p. 147.

405-a Marcellus. Voyez t. XII, p. 260.

409-a Voyez t. XVII. p. 260.

41-a Voyez t. XIII, p. 55-58.

412-a Nous présumons que l'exemplaire de Fleury dont Frédéric se servait alors est celui qui se trouve à la Bibliothèque royale de Berlin, en trente-six volumes in-8, reliés en maroquin rouge et dorés sur tranche, savoir : l'Histoire ecclésiastique, par M. Fleury (jusqu'à l'an 1414), nouvelle édition, Paris, 1740, vingt volumes, et l'Histoire ecclésiastique, pour servir de continuation à celle de M. l'abbé de Fleury (jusqu'à l'an 1595), Paris, 1737-1741, seize volumes.

414-a Allusion au mariage de M. de Catt, qui fut célébré à Berlin le 9 novembre 1762.

415-a Genu Soalthat de Mainvillers, chevalier de Malte, copiste ou collaborateur du marquis d'Argens, avec lequel il se brouilla dans la suite. Cet aventurier publia entre autres la Pétréade, ou Pierre le Créateur (Pierre le Grand), poëme en dix chants. Amsterdam, 1762.

415-b Loudon avait enlevé Schweidnitz au général de Zastrow, le 1er octobre 1761.

415-c Allusion aux trois femmes qui, d'après l'Évangile selon saint Jean, chap. XIX, v. 25, assistaient au crucifiement de Notre-Seigneur : Marie, mère de Jésus, Marie, femme de Cléopas, et Marie-Madeleine. Voyez, aussi saint Matthieu, chap. XXVII, v. 56 et 61, et saint Marc, chap. XV, v. 40 et 47.

416-a A Freyberg, le 29 octobre 1762. Voyez t. V, p. 236-238.

418-a Cartouche fut roué le 28 novembre 1721. Voyez ci-dessus, p. 351.

419-a Voyez ci-dessus, p. 380 et 414.

42-a Saint Mathieu, chap. IX, v. 6.

42-b C'est par une erreur de transcription que cette lettre est datée de 1750, car l'abbé de Prades, lecteur du Roi, dont il y est parlé, ne vint à Berlin qu'au mois d'août 1752.

422-a Timée fie Locres, édit. d'Argens, p. 299 et 396.

422-b L. c., p. 157.

422-c L. c., p. 324 et suivantes.

424-a La Nieplitz, près de Treuenbrietzcn.

425-a Voyez t. XVIII, p. 162, 176 et 208, et ci-dessus, p. 348 et 349.

427-a Le Roi arriva le 30 mars, entre huit et neuf heures du soir. Voyez Geschichte eines patriotischen Kaufmann's (Gotzkowsky), 1768, p. 182 et 183.

429-a Le 5 mars 1763, M. Schirrmeister, conseiller aulique, proclama la paix à Berlin; il était en costume de héraut d'armes.

429-b François Suarès, jésuite espagnol, mort en 1617, répondit au duc de Médina Sidonia. qui lui demandait quel cheval il voulait : « Qualem me decet esse, mansuetum (tel qu'il faut que je sois, doux, paisible). » Voyez la Conversation du maréchal d'Hocquincourt avec le P. Canaye, faisant partie des Œuvres mêlées de M. de Saint-Évremond, t. II, p. 43.

43-a Voyez t. XIV, p. IX, nos XXV et XXVI, et p. 125-132.

430-a Voyez t. V, p. 13, et t. VI, p. 103.

430-b Marie-Thérèse avait écrit à la marquise de Pompadour des lettres où elle l'appelait sa bonne amie, sa cousine. Voyez Montgaillard, Histoire de France depuis la fin du règne de Louis XVI Jusqu'à l'année 1825. Quatrième édition. Paris, 1828, t. V, p. 22 et 23. Voyez aussi t. XV, p. 90 de notre édition des Œuvres de Frédéric.

430-c Le comte de Schaffgotsch, qui devait à Frédéric sa dignité de prince-évêque et de chevalier de l'Aigle noir. Il resta à Breslau, après les revers de son bienfaiteur, lorsque les Autrichiens y entrèrent le 24 novembre 1757, et célébra en personne, le 26, à la cathédrale de Saint-Jean, une grande messe et le Te Deum, en présence du prince Charles de Lorraine. Le 5 décembre, il quitta la Silésie pour se retirer à Nikolsbourg, dans la Moravie autrichienne, d'où il écrivit au Roi, le 30 janvier 1758, pour s'excuser. Frédéric lui répondit, le 15 février, qu'il ne devait plus s'attendre qu'à son indignation. Ces deux lettres furent publiées, avec la permission du Roi, dans le Mercure historique et politique, A la Haye, 1758, mois de mars, p. 459-463. Frédéric ne pardonna jamais à l'évêque son ingratitude.

431-a Voyez Horace, Épîtres, liv. I, ép. 16, v. 54, et Art poétique, v. 397. Voyez aussi t. XV, p. XVI et 184.

431-b Voyez t. XVIII, p. 127.

433-a La princesse Marie-Antonie de Bavière, fille de l'empereur Charles VII.

433-b Cette pièce n'est proprement qu'un post-scriptum que le marquis d'Argens ajouta à une lettre de Moses Mendelssohn au Roi, du 19 juillet 1763. Voyez les Anekdoten von König Friedrich II, publiées par Frédéric Nicolaï, Ier cahier, où l'on trouve, p. 61-69, l'histoire du privilége demandé au Roi par Moses Mendelssohn, et où ce post-scriptum est un peu altéré.

434-a Défense du paganisme par l'empereur Julien, en grec et en français, par M. le marquis d'Argens. A Berlin, 1764, in-8. La dédicace au duc Ferdinand de Brunswic est datée de Potsdam, 28 mars 1764.

435-a Voyez ci-dessus, p. 113.

437-a On nommait autrefois gonille la partie du costume des ecclésiastiques catholiques que nous appelons rabat, et il semble que les mots connétables en gonille fassent allusion au comte de Clermont, abbé de Saint-Germain-des-Prés, successeur du duc de Richelieu dans le commandement de l'armée française, et battu à Créfeld par le prince Ferdinand de Brunswic. On chantait à Paris le couplet suivant sur lui :
     

Moitié casque, moitié rabat,
Clermont en vaut bien un autre :
Il prêche comme un soldat.
Et se bat comme un apôtre.

Voyez d'ailleurs t. IV, p. 210-212.

438-a Le monument du maréchal de Saxe a été exécuté, en 1777, par le sculpteur Pigalle. Il se trouve dans l'église de Saint-Thomas, à Strasbourg.

44-a Contrôleur général à Paris. Voyez t. II, p. 121 et 122, et t. III, p. 63.

44-b Voyez t. XII, p. 98.

442-a Hermione dit dans

l'Andromaque

de Racine, acte V, scène I :

Il croit que, toujours faible et d'un cœur incertain.
Je parerai d'un bras les coups de l'autre main.

442-b En 1744, Frédéric avait fait venir pour son armée douze chirurgiens français, dont deux avaient le titre de maîtres, les dix autres celui d'aides. Les appointements des maîtres étaient de mille écus, ceux des aides de trois cents. Voyez t. X, p. 240.

443-a Trois prisons d'État, fameuses alors. Pierre-Encise est un des forts de Lyon.

443-b Voyez ci-dessus, p. 72 et 80.

443-c Les mots cher Isaac désignent le marquis, auteur des Lettres juives, dans lesquelles Isaac Onis, rabbin de Constantinople, joue un des principaux rôles. Voyez t. XIII, p. 55, et ci-dessus, p. 20.

444-a Voyez ci-dessus, p. 397.

445-a Ce monstre, dont Frédéric parle aussi dans sa lettre à d'Alembert, du 24 mars 1760, était un loup d'une grandeur extraordinaire, dont l'imagination du peuple avait fait une hyène, et qu'on appelait la bête du Gévaudan.

446-a Helvétius vint à Berlin vers la fin du mois de mars 1760, et retourna dans son pays au commencement de juin. Voyez t. XVIII, p. 289.

447-a Voyez t. VI, p. 85 et 86. M. de La Haye de Launay, conseiller intime des finances et chef de la régie, eut sa première audience du Roi le 15 janvier 1766.

447-b Voyez la lettre de Frédéric à M. de Catt, du 22 août 1760.

45-a A Lowositz, le 1er octobre 1706.

45-b Voyez t. XI, p. 196.

452-a

Romains contre Romains, parents contre parents,
Combattaient seulement pour le choix des tyrans.

Corneille, le

Cinna

, acte I, scène III.

452-b Molière, Les Fourberies de Scapin, acte II, scène II.

453-a Louis, Dauphin, mort le 20 décembre 1766.

453-b Depuis, Louis XVI.

454-a Voyez les Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XXVI, p. 2.

456-a M. Philippe Muzell-Stosch vendit au Roi, en 1764 ou 1760, la collection de pierres gravées de son oncle Philippe baron de Stosch. Ce dernier était né à Cüstrin en 1691, et mort à Florence le 7 novembre 1757. Les pierres gravées de Stosch et la collection d'antiques du cardinal de Polignac faisaient le principal ornement du temple des antiquités bâti à Potsdam en 1768. Voyez les lettres de Frédéric à Jordan, du 10 juin et du 21 septembre 1742 (t. XVII, p. 247 et 269), et à Voltaire, du 18 novembre 1742.

458-a Voyez la lettre de Frédéric à Voltaire, du 1er septembre 1766.

458-b Voyez ci-dessus, p. 447.

459-a En juin 1766. Voyez t. VI, p. 18.

46-a Voyez t. XI, p. 137.

460-a Voyez S. Justini philosophi et martyris opéra, Paris, 1615, in-fol., p. 356 et 357, Dialogue avec le juif Tryphon.

460-b Dionysii Petavii Aurelianensis, e societaie Jesu, opus de theologicis dogmatibus, nouvelle édition, Anvers, 1700, in-fol., tome II, p. 37-39, où il est question de la sainte Trinité.

462-a Publiée par H. Wharton, Londres, 1661, in-fol., t. II. Nous avons corrigé le texte, en mettant, au lieu de laudibus, illaudabilibus, qui se trouve dans le traité cité.

463-a Ce n'est pas à des théologiens, mais au chevalier Borri, chimiste milanais du dix-septième siècle, que Bayle attribue l'idée d'avoir voulu faire de la Vierge une quatrième personne de la Divinité. Voyez le Dictionnaire de Bayle, Rotterdam, 1697, in-fol., t. I, p. 633, article Borri. Voyez aussi t. VII, p. 161 de notre édition.

464-a Les Vers au roi de Prusse sont en effet de Voltaire, et furent adressés à Frédéric, le 3 octobre 1761, en réponse à l'Ode à Voltaire. Qu'il prenne son parti sur les approches de la vieillesse et de la mort. Voyez t. X, p. 52-54.

464-b Boileau dit, dans sa

IXe Satire

, v. 231 et 232 :

En vain contre le Cid un ministre se ligue.
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.

465-a Le Roi se rendit à Berlin pour le carnaval, le 19 décembre 1767.

466-a Seize ans.

466-b L'Éloge du prince Henri de Prusse, que le Roi fit lire à l'Académie le 30 décembre 1767. Voyez t. VII, p. I-III, et p. 43-56.

468-a Voyez t. VII, p. 45.

468-b Olivier Patru, avocat et homme de lettres, né à Paris en 1604, mort en 1681. Ses contemporains l'appelaient le Quintilien français.

469-a Voyez t. XIII, p. 76-79.

469-b Le Roi supprima plus tard cette épithète.

47-a De faire imprimer la Lettre du cardinal de Richelieu au roi de Prusse. Voyez t. XV. p. 85-88.

470-a Dans la principauté de Monaco.

472-a Voyez ci-dessus, p. 177.

473-a Voyez t. XII, p. 98.

473-b Voyez la lettre de M. de Catt au Roi. du 26 septembre 1768, avec la réponse de la main de Frédéric écrite au bas.

474-a Allusion au Mandement de monseigneur l'évêque d'Aix, 1766. Voyez t. XV, p. XVII et XVIII, et p. 189-194.

474-b Voyez l'Éloge de la paresse, 1768. t. XV, p. 11-21.

475-a Ces huit vers ne sont qu'une imitation des deux derniers quatrains de la fable de La Fontaine, Le Rat de ville et le Rat des champs.

475-b Satyricon. chap. XCIX.

476-a Voyez t. XV, p. 14.

476-b On lit sur la dernière page du manuscrit de cette lettre les mots suivants, de la main de M. de Catt : « Sa Majesté me la donna après l'avoir lue, dans le carnaval de 1769. »

48-a Le bon mot de sir Andrew Mitchell (t. XII, p. 224) rapporté ici fait allusion au feld-maréchal Keith, au major John Grant et à mylord Tyrconnel, ambassadeur français à la cour de Berlin.

49-a Voyez t. XIV, p. 73, t. XVII, p. 173, et t. XVIII, p. 181 et 208.

49-b Voyez, t. X, p. 226.

50-a Frédéric fait principalement allusion à la mort de sa mère (t. IV, p. 307), dont la nouvelle lui parvint à Leitmeritz, le 1er juillet 1757, vers les sept heures du soir.

51-a La bataille de Rossbach.

52-a Allusion à Mithridate, tragédie de Racine.

52-b Proverbes de Salomon, chap. XVI, v. 32.

54-a Voyez t. XVIII, p. 128.

58-a Voyez t. XII, p. 98.

58-b Voyez t. IV, p. 218 et 220.

59-a Iwan Soltykoff.

60-a Lucrèce, De la nature des choses, livre I, v. 30-41.

62-a Ce passage n'est proprement pas une citation, mais seulement une réminiscence d'idées et d'expressions des psaumes de David. Voyez p. e. les psaumes II et XVIII.

64-a Voyez l'Épître sur le hasard, t. XII, p. 64-79.

71-a Le 3 septembre 1758. Voyez t. IV, p. 254, et t. XV, p. 164 et 181.

72-a Voyez t. XII, p. 128; t. XIII, p. 124 et 196; t. XIV, p. 83; et t. XV, p. 23, 24, 25, 26 et 27.

72-b Voyez t. XV, p. X et p. 132.

72-c De la nature des choses, livre I, v. 102. Voyez t. XVIII, p. 62.

72-d Ode sur la mort de S. A. S. Madame la princesse de Baireuth. Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XII, p. 460.

74-a Voyez t. IX, p. 61-67.

75-a Voyez t. XV, p. 129-131.

76-a Voyez t. X, p. 123, et ci-dessus, p. 25.

79-a Voyez t. XV, p. 132 et 134.

82-a Voyez t. III, p. 65 et 98, t. VII, p. 91, et t. XVII, p. 342.

88-a Frédéric parle de la bataille de Kunersdorf, livrée le 12 août 1759. Voyez t. V, p. 19-21.

88-b Voyez t. XII, p. 47, 56-63, 115, 116, etc.

89-a Voyez t. V, p. 104.

9-a Voyez la lettre de Frédéric au comte de Gotter, du 14 novembre 1742, t. XVII, p. 355.

92-a Voyez t. V, p. 21.

92-b Voyez t. XII, p. 60, où le Roi a varié ces deux vers de Mérope.

93-a Voyez t. XIII, p. 98, et ci-dessus, p. 69.

97-a Voyez t. XV, p. XII, XIII, et p. 142-145.

98-a Le colonel Fischer, qui commandait les troupes légères de l'armée du prince de Soubise (t. XII, p. 48), fut remplacé en 1761 par le marquis de Conflans.

99-a Berlin, 17 septembre 1709. (Variante des Œuvres posthumes, t. XIII, p. 88.)